DISCLAIMER : Tous les personnages et l'univers de Harry Potter appartiennent à JK Rowling. Les personnages et l'univers de Downton Abbey appartiennent à Julian Fellowes et Carnival Film.
Rating : M+
Genre : romance / slash / Yaoi
J'ai été gâtée cette semaine ! Mille mercis pour vos reviews enthousiastes !
Bonne lecture !
Chapitre 36
22 mai 1913 – Manoir Malfoy
-Lucius ? s'étonna Ariana.
Elle était dans les jardins du Manoir en train de couper des pivoines et des iris.
- J'espère que tu ne te fatigues pas trop, dit Lucius en s'arrêtant à ses côtés.
- Je suis enceinte, pas malade ! rit-elle. Et puis, la journée est bien trop belle pour rester à l'intérieur.
Elle posa délicatement l'iris qu'elle venait de couper dans un panier en osier à fond plat.
- C'est plutôt rare de vous voir dans cette partie des jardins, observa-t-elle.
- A vrai dire, je te cherchais.
- Oh ?
- Que se passe-t-il avec Draco ? demanda-t-il sans détours.
- Que voulez-vous dire ?
- Ariana, ne joue pas à cela avec moi. Je vois bien que Draco ne va pas bien. Cela fait une semaine qu'il est taciturne et désagréable. Je sais par ailleurs que ses migraines sont revenues car j'ai entendu son valet en parler à Carson. Il redevient exactement comme il était avant… avant…
Lucius s'interrompit et souffla avec agacement.
-Avant Harry ? acheva Ariana à sa place.
Il n'acquiesça pas, mais ne nia pas non plus.
- C'est justement là qu'est le problème, soupira Ariana. Harry.
- De quoi parles-tu ?
Ariana fit quelques pas en direction d'un banc en pierre où elle s'assit, invitant Lucius à faire de même.
- Harry et Draco se sont séparés, dit-elle. Cela fait une semaine.
- Ah bon, commenta platement Lucius. Que s'est-il passé ?
- Harry va épouser Ginevra Weasley.
- Quoi ? s'exclama Lucius. Mais… c'est impossible, voyons ! Potter ne peut pas épouser cette petite va-nu-pieds ! C'est indigne de sa condition ! De son rang !
- Elle est enceinte. Harry fait cela pour sauver son honneur.
Lucius eut un grognement désapprobateur.
- Et qu'est-ce que mon fils vient faire là-dedans ?
- Harry a révélé sa… condition à Ginny. Il lui a dit qu'il fréquentait un autre homme.
- Il lui a parlé de Draco ? demanda Lucius d'une voix blanche.
- Bien sûr que non ! Toujours est-il que Ginny a demandé à Harry de prendre momentanément ses distances avec cet homme, le temps que le mariage soit célébré, afin de donner de la crédibilité à leur union… et Harry a accepté.
- Comment peut-il se faire dicter ainsi les conditions de ce mariage ? s'indigna Lucius. C'est elle qui a besoin de lui et non l'inverse !
- Harry a un sens de l'honneur peu commun, soupira Ariana.
- Et donc… Draco l'a quitté.
- Oui.
- Hm. Evidemment. Mon fils a sa fierté.
- Voyez où sa fierté est en train de le mener ! rétorqua Ariana.
- Que voulais-tu qu'il fasse ? Supplier Potter de le garder ? Attendre sagement que Ginevra Weasley consente à ce qu'il revienne dans le giron de son mari ? Draco a fait ce qu'il fallait.
Ariana ne répondit pas. Elle devait manœuvrer plus habilement.
- Vu son état d'esprit, je crains que Draco ne prenne de mauvaises décisions… et finisse par se détruire. Exactement comme après le départ de Thomas Barrow, quand il a commencé à fréquenter ces lieux de débauche à Cleveland Street. C'est d'ailleurs un miracle qu'il n'ait pas attrapé de maladie à force de coucher avec des prostitués.
Lucius se crispa. Les Malfoy ne fréquentaient pas les bordels de bas étage. S'ils désiraient de la compagnie, ils avaient le bon goût de choisir des maisons huppées et bien tenues. Et aucun d'eux n'avait jamais ramené d'infâme maladie.
- Ceci dit, continua Ariana comme si de rien n'était, qu'il fréquente les maisons de passes est un moindre mal. Je crains surtout qu'au point où il en est, il ne retombe dans les bras de Henri Giroux de Saint-Just…
- Quoi ?
- J'ai cru comprendre qu'Henri allait bientôt revenir en Angleterre. Draco l'a appelé hier et il lui a…
- Il est hors de question que cette folle sans éducation remette un pied ici ! s'exclama Lucius.
Ariana eut un petit sourire en coin.
- C'est vrai que Henri n'est pas particulièrement discret sur ses penchants, observa-t-elle.
- C'est un euphémisme ! gronda Lucius. Il porte sa féminité comme un étendard ! On peut au moins accorder à cela à Potter… il est suffisamment viril pour ne pas le confondre avec l'Evêque de Clogher !
Lucius fulminait littéralement. Il avait toujours détesté cet agaçant giton français qui n'espérait qu'une chose, se faire entretenir par l'héritier de la fortune des Malfoy.
Ariana l'observait du coin de l'œil, satisfaite.
- Lucius, dit-elle sombrement, il faut vraiment que Harry revienne.
Il ne répondit pas, si bien qu'Ariana se demanda s'il l'avait entendue ou s'il feignait simplement d'ignorer ses paroles.
- Et comment espères-tu le convaincre ? dit-il finalement. Potter est plus têtu qu'une bourrique…
- A vrai dire, ce n'est peut-être pas Harry qu'il faut convaincre…
- Tu parles de Ginevra Weasley ?
Ariana réarrangea les plis de sa jupe.
- Je pense qu'elle ne veut pas de ce mariage.
- Pourquoi l'a-t-elle accepté dans ce cas ?
- Parce que c'est comme ça qu'elle a été élevée. Ses parents l'ont éduquée dans la croyance que le devenir d'une femme dépend exclusivement de l'homme qu'elle va épouser.
- N'est-ce pas la réalité ? observa Lucius.
- J'ai longuement discuté avec elle quand elle est venue nous voir à Malte, en compagnie de Pansy, continua Ariana sans relever la remarque de Lucius. Une part d'elle-même se révolte farouchement contre le fait d'être uniquement considérée comme une jolie pièce de salon. En témoigne sa décision de fuir avec Michael Corner…
- Qu'en déduis-tu ?
- Qu'il faudrait peut-être peu de choses pour la convaincre de ne pas épouser Harry et de vivre sa vie comme elle l'entend.
- En es-tu certaine ? Rompre des fiançailles est une chose, être mère célibataire en est une autre.
Ariana soupira.
-Je n'en sais rien. Peut-être que je ne la connais pas si bien que cela. Peut-être que Draco a raison et qu'elle a trouvé le moyen d'enfin mettre le grappin sur Harry…
Ils restèrent sans rien dire durant un long moment, puis Lucius se leva.
- Il existe peut-être un moyen de convaincre cette petite écervelée de ne pas épouser Lord Black, dit-il d'un air entendu.
- Vraiment ? Lequel ?
- Laisse-moi régler cela. Tout ce que je te demande, c'est de veiller sur Draco et d'éloigner Henri Giroux de St-Just de lui. C'est entendu ?
- Bien sûr, Lucius.
Sur ces mots, Lucius s'en alla.
Ariana le regarda s'éloigner, le sourire aux lèvres.
Henri Giroux de St-Just ne poserait aucun problème, pour la bonne raison qu'il était actuellement à Tunis et de ce qu'Ariana avait appris, il n'était pas prêt d'en repartir. Elle avait inventé ce bobard uniquement pour faire réagir Lucius car il haïssait ce français maniéré et prétentieux.
Il ne restait plus qu'à attendre.
Elle se leva, ramassa son panier en osier, et d'un pas guilleret, s'en retourna au Manoir.
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Lucius tournait en rond dans son bureau, ressassant les propos de sa belle-fille et ruminant sa rancœur contre Potter. Il l'avait pourtant prévenu : s'il faisait le moindre mal à Draco, il le paierait cher. Et voilà que non content de jouer les chevaliers blancs en voulant sauver l'honneur de cette fille de rien, il acceptait toutes ses conditions et avait le culot de tourner le dos à Draco ! Non pas qu'il défendait le mode de vie et les penchants de son fils, mais il devait bien admettre que Draco était différent depuis qu'il fréquentait Potter. Lucius avait l'impression de revoir le même jeune homme enjoué et plein de vie qu'il était avant Azkaban.
Il finit par s'asseoir en soupirant, se livrant à sa propre introspection. Draco n'était pas le seul à avoir changé au contact de Potter. Quelque chose avait définitivement changé en lui aussi. Il y a quelques semaines à peine, il était bien décidé à évincer lui-même Potter de la vie de Draco. Et voilà qu'aujourd'hui, il cherchait le moyen de l'y faire revenir.
Lucius eut un rire désabusé. Depuis quand était-il devenu faible à ce point ?
Depuis que tu as compris que tu pourrais perdre ton fils à force de refuser de l'accepter comme il est, lui souffla une petite voix.
Il ne pourrait sans doute jamais comprendre que Draco préfère les hommes, mais, au moins, il pouvait accepter dorénavant que cela ne le rendait pas moins digne d'être son fils. Draco était un bon fils. Obéissant, respectueux de sa famille, des traditions aristocratiques et conscient de ses responsabilités. N'en avait-il pas apporté la preuve en concevant un enfant ? Certes, on ne savait pas s'il s'agissait de l'héritier tant attendu, mais il avait néanmoins fait ce qu'il fallait.
Lucius ferait ce qu'il fallait aussi. Car il aimait son fils. Il l'aimait profondément et il ne reculerait devant rien pour qu'il soit heureux.
Et pour cela, il irait trouver Ginny Weasley et exigerait d'elle qu'elle renonce à son mariage avec Potter.
Mais il devait être prudent. Ginny Weasley était loin d'être idiote. Nul doute qu'elle allait rapidement comprendre la raison de sa démarche. Il allait devoir s'exposer et surtout, exposer Draco. La seule manière d'écarter le danger était d'acheter son silence. Et il savait exactement comment et avec quoi.
Il se leva et se dirigea vers un tableau représentant une partie de chasse. Il le décrocha du mur, révélant un coffre-fort de taille moyenne encastré dans le mur. Il était équipé de trois molettes que Lucius actionna pour former un nombre à trois chiffres. Un claquement résonna et le coffre s'ouvrit.
Parmi les papiers qu'il contenait, Lucius prit un petit carnet en cuir noir légèrement usé.
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26 mai 1913 – Grosvenor Square, Londres
-Mademoiselle Weasley, le Comte de Slytherin est ici et souhaite vous parler.
Ginny leva des yeux inquiets vers le domestique qui venait d'entrer au salon.
- Que veut-il ?
- Il ne m'a rien dit, Mademoiselle, sinon qu'il souhaite vous parler.
Elle posa le livre qu'elle était en train de lire sur le guéridon à côté d'elle. Elle se contenta de hocher la tête et le valet disparut.
Elle se leva, attendant que le comte fasse son entrée.
Lucius Malfoy pénétra dans la pièce d'un pas martial, la tête haute et la mine sévère.
- Mademoiselle Weasley, dit-il en hochant la tête.
- Lord Malfoy. Si vous souhaitiez voir Harry, il n'est pas là. Il…
- Je sais très exactement où se trouve Lord Black, de même que votre frère. C'est vous que je suis venu voir, et j'espérais bien vous trouver seule.
- Je n'en vois pas la raison.
Lucius Malfoy fit quelques pas dans le salon. Ginny ne l'avait pas invité à s'asseoir et il doutait qu'elle le ferait. Il s'approcha d'elle et la toisa de toute sa hauteur.
- Je serai direct. Je veux que vous renonciez à épouser Lord Black.
- Je vous demande pardon ?
- Vous m'avez entendu. Ce mariage est une ineptie.
- Sauf votre respect, Lord Malfoy, cela ne vous regarde pas.
Elle n'avait pas cillé et Lucius dut admettre que cette petite rouquine avait du cran.
- Je suis au courant… de votre état, dit-il. Vous devriez avoir honte d'attirer Lord Black dans votre disgrâce.
- Comment osez-vous ? Je…
- Vous êtes une gourgandine. Vous l'avez démontré à plus d'une reprise. En vous laissant trousser par Stuart Ackerley pour commencer et en abandonnant ce pauvre Greengrass qui n'avait pourtant d'yeux que pour vous ! Tout ça pour quoi ? Pour que vous finissiez engrossée par un journaliste sorti de nulle part…
- Si vous êtes venu ici pour m'insulter, autant que vous repartiez sans attendre !
- Je suis ici pour une autre raison.
Lucius fit mine de s'intéresser à la décoration du salon.
- Lord Black vous a-t-il dit comment il a obtenu les informations au sujet du décès de Michael Corner ? demanda-t-il d'un air dégagé.
Ginny ne répondit pas. Elle se contenta de fixer le comte avec mépris.
- Je vois, dit-elle finalement. Je suppose que c'est Harry qui vous a dit que je suis enceinte.
- Non, bien sûr que non. Lord Black a bien trop d'honneur pour cela. Mais là n'est pas la question… Lord Black a dû vous dire que cela prendrait du temps avant que le corps de votre… ami ne soit rapatrié en Angleterre…
- Oui, mais je ne comprends pas pourquoi.
- Vous n'êtes pas sans savoir que le père de Monsieur Corner a été tué pendant la deuxième guerre des Boers. Quant à sa mère, elle est décédée l'année dernière. Par ailleurs, il n'a ni frère et sœur.
- Je ne savais pas, murmura Ginny.
- Hm. J'imagine en effet que vous vous êtes fréquentés trop peu de temps pour apprendre ce genre de détails.
- Qui va s'occuper de ses funérailles alors ? s'inquiéta Ginny.
- Justement. Vu que Monsieur Corner n'a plus de parent proche, la justice britannique va devoir désigner un administrateur ad hoc pour s'en occuper. Et ces choses prennent du temps.
- Mais je peux le faire !
- Ah oui ? A quel titre ? Vous n'êtes rien pour lui au regard de la loi.
Ginny baissa les yeux. Le propos était brutal mais néanmoins vrai.
- Ceci étant, continua Lucius, je pourrais intervenir auprès du Foreign Office pour accélérer les choses…
- Vraiment ?
- Je pourrais leur dire que vous êtes une amie proche de Monsieur Corner et une personne digne de confiance…
Disant cela, Lucius porta la main à la poche intérieure de sa veste et en sortit une enveloppe qu'il posa sur une petite table à proximité.
-Cette enveloppe contient cinq cents livres sterling. De quoi organiser des funérailles décentes pour votre ami et surtout de quoi vous permettre de recommencer une vie ailleurs. Dans une ville où on ne vous connaît pas et où on ne vous posera pas de question. Je pourrais même faire en sorte de vous obtenir un faux certificat de mariage. Vous seriez veuve. Les gens ont pitié des veuves, surtout quand elles sont jeunes et jolies…
Il s'interrompit pour donner plus de poids à ses paroles.
- Renoncez à épouser Harry Black et je ferai en sorte que le corps de Monsieur Corner soit rapatrié séance tenante et que vous puissiez commencer une nouvelle vie.
Ginny resta impassible.
- Pourquoi faites-vous cela ?
- Mes raisons ne regardent que moi.
- Vous pensez vraiment qu'il vous suffit de venir ici me proposer de l'argent pour que j'agisse à votre guise ?
- Oui. C'est en général l'effet qu'une grosse somme d'argent a sur les gens comme vous.
Ginny croisa les bras sur sa poitrine.
- C'est votre fils, n'est-ce-pas ?
- Je vous demande pardon ?
- L'homme que Harry fréquente… il s'agit de votre fils.
- Je ne vois absolument pas de quoi vous parlez.
- Allons, allons, Lord Malfoy… ne jouez pas à cela avec moi. Votre palefrenier répand des rumeurs au sujet des mœurs de Lord Draco.
- Vous le dites vous-même. Ce sont des rumeurs.
- Il n'y a pas de fumée sans feu. Depuis que Harry m'a révélé sa nature, certaines choses me sont apparues bien plus évidentes. Comme son rapprochement avec votre fils, la manière qu'il a de parler de lui… comme s'il était illuminé de l'intérieur. Et votre présence ici pour exiger de moi que je renonce à épouser Harry ne fait que renforcer ma conviction.
Lucius ne chercha pas à démentir. C'était inutile et de toute façon, il s'y attendait.
- Je me doutais que vous feriez le rapprochement, dit-il. Vous êtes beaucoup moins stupide que vous en avez l'air.
- Donc, vous ne démentez pas.
Lucius releva le menton.
- Je ne démens pas. Et comme je vous l'ai dit, je m'y attendais. Je me suis donc préparé à faire face à ce petit… désagrément.
Il porta à nouveau la main à l'intérieur de sa veste mais cette fois, il en sortit un petit carnet en cuir noir.
-Je crois que vous savez de quoi il s'agit, dit-il d'une voix doucereuse.
Ginny pâlit considérablement.
- Que… comment… je… Harry m'a dit qu'il avait été détruit !
- C'est ce qu'il pense, en effet, mais le carnet qu'il a vu brûler dans la cheminée n'était qu'une copie.
- Alors, c'est cela ? murmura-t-elle. Vous allez nous faire chanter, ma famille et moi ? Exactement comme les Dursley ?
- Je vous saurais gré de ne pas me comparer à cet immonde personnage, répliqua Lucius en plissant le nez de dégoût. Je suis suffisamment riche pour ne pas devoir vous soutirez les quelques shillings qui restent à vos parents et à vos frères…
Il tapota le carnet du bout des doigts.
- Ceci étant, il est vrai que mon silence aura un prix…
- Vous voulez que je renonce à me marier avec Harry.
- Précisément. De plus, si j'entends la moindre allusion déplacée à propos de Draco, je saurai que cela vient de vous et je n'aurai aucun scrupule à divulguer le contenu de ce petit carnet. Est-ce bien clair, Mademoiselle Weasley ?
Ginny soupira.
- Vous vous êtes donné beaucoup de mal pour rien, Lord Malfoy.
- De quoi parlez-vous ?
- Toutes ces manœuvres, ces promesses et ces menacent ne serviront strictement à rien.
- Oh, vous croyez ?
- Oui. Car hier, j'ai annoncé à Harry que je ne souhaitais pas l'épouser.
Pour le coup, Lucius resta sans voix.
- On dirait que cela vous surprend, commenta Ginny.
- Puis-je savoir ce qui vous a fait changer d'avis ?
- Aussi étonnant que cela puisse paraître, j'ai une certaine fierté, Lord Malfoy. Contrairement à ce que pense ma famille, je n'ai pas besoin de vivre aux crochets d'un homme riche pour exister, même si cet homme est Harry.
Lucius haussa un sourcil.
-Ma belle-fille avait donc raison. Vous n'êtes vraiment pas celle que l'on croit.
Ginny esquissa un sourire.
- Je prends cela pour un compliment. Il est vrai que j'aspire à autre chose dans ma vie que ce soit à quoi ma mère me destinait.
- Comment Lord Black a-t-il réagi ?
- Oh, vous le connaissez. Il a insisté, me jurant qu'il me laisserait libre de faire ce que je voulais, qu'il souhaitait seulement donner une légitimité à mon enfant. Après une longue discussion, il a fini par accepter mon point de vue. Ma famille et moi lui sommes déjà redevable de tant de choses, je ne peux exiger de lui davantage. Pour autant, il a refusé de céder concernant la rente qu'il entend me verser pour l'éducation de mon enfant.
- C'est généreux de sa part.
- Il s'agit de Harry. C'est la personne la plus généreuse que je connaisse. C'est la raison pour laquelle il ne mérite pas d'être coincé dans une union qui est contraire à ses véritables désirs.
- L'un n'empêche pas l'autre, observa Lucius.
- Peut-être que Lady Ariana s'en accommode, mais cela n'aurait pas été mon cas. Or, j'ai vu combien Harry souffrait de mon souhait qu'il s'éloigne de son amant pour donner à notre mariage un semblant de crédibilité. Il ne mérite pas cela.
- Pas plus que mon fils.
- Sans doute. Mais pour tout dire, le sort de Lord Draco m'importe peu.
Lucius considéra Ginny quelques instants.
- Je dois bien admettre que vous ne manquez pas de courage, Mademoiselle Weasley. Et du courage, il vous en faudra pour affronter les mois à venir.
- Je le sais, mais je suis prête. Et je ne suis pas seule. Je pourrai toujours compter sur Harry et sur Hermione Granger.
- Pas sur votre famille ?
Ginny eut un sourire crispé.
-Mon frère Ronald n'a pas bien pris la nouvelle, mais je sais qu'il finira par s'y faire. S'il avait voulu me tourner le dos comme tous les autres, il l'aurait fait depuis longtemps.
Lucius hocha la tête.
-Bien. Puisque les choses sont éclaircies, je vais prendre congé, dit-il en s'inclinant légèrement.
Il allait tourner les talons quand Ginny l'interpella.
-Lord Malfoy, vous oubliez ceci, dit-elle en montrant l'enveloppe remplie de billets.
Le comte eut un sourire froid.
-Gardez-les. Vous en aurez besoin pour organiser les funérailles de Monsieur Corner.
Ginny écarquilla les yeux.
- Vous… vous allez… tout de même intervenir auprès du Foreign Office ?
- Même mort, un anglais ne devrait pas séjourner à l'étranger plus longtemps que nécessaire.
- Et concernant le carnet ?
- N'abusez pas de ma générosité, Mademoiselle Weasley, ironisa Lucius. Il me faut bien une garantie que vous allez tenir votre langue.
- Et si je vous donne ma parole ?
- Souvent femme varie. Bien fol est qui s'y fie, répondit Lucius dans un français parfait.
- Pardon ?
- Peu importe, sourit le comte. Je garde le carnet. Au revoir, Mademoiselle Weasley.
Sur ces mots, il quitta la pièce.
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28 mai 1913 – Marylebone, Londres
-Lord Black, Mademoiselle, dit la bonne en s'écartant de la porte.
Hermione releva la tête pour voir Harry entrer dans le salon.
- Installe-toi, je termine ceci, dit-elle en accrochant une cocarde violette, blanche et verte à un ruban de la même couleur.
- Tu te rends à un meeting ? demanda-t-il.
- Non. Au Derby d'Epsom, précisa Hermione.
- Tu crois qu'on te laissera entrer si tu portes les couleurs des suffragettes ?
- Bien sûr que non. C'est pourquoi, je garderai l'écharpe dans mon sac jusqu'au dernier moment. Le but n'est pas de manifester mais de sensibiliser la presse.
- La presse ?
- Oui, la presse. N'as-tu jamais remarqué que les manifestations des suffragettes sont à peine évoquées dans les quotidiens ? Ou si elles le sont, il s'agit de quelques lignes dans la rubrique des faits divers ? Ce n'est pas un hasard ! Asquith musèle littéralement la presse pour qu'elle ne parle pas de nos actions ! Mais cela va changer. Après le vote du Cat and mouse Act, l'opinion publique s'est montrée hostile à Asquith et certains quotidiens ont relayé ce mécontentement. Nous devons en profiter pour faire passer notre message !
- Et tu crois que le Derby d'Epsom est le lieu idéal pour cela ?
- Evidemment. L'événement attire des centaines de personnes, il y aura beaucoup de journalistes ! Il paraît même que Gaumont va filmer la course !
L'excitation d'Hermione inquiétait légèrement Harry.
- Que comptes-tu faire au juste ?
- Essayer de convaincre un journaliste de m'écouter et de rédiger un article, un vrai, sur les conditions de vie et de travail des femmes en Grande-Bretagne. Tu savais qu'un ouvrier gagne environ 19 shillings par semaine, alors qu'une femme qui effectue pourtant un tiers de temps de travail en plus, ne gagne que 13 shillings ? Non, tu ne le sais pas, bien sûr… toi, tu es un aristocrate, Harry. Tu ne travailles pas. Comme le tiers des habitants de ce pays, tu n'as aucune idée de la façon dont les femmes sont traitées…
- Hermione…
- Une blanchisseuse dans l'East-End a une espérance de vie deux fois inférieure à celle des autres femmes, en raison des vapeurs toxiques qu'elle inhale toute la journée et qui occasionnent des brûlures aux poumons ! Et je ne te parle pas des brûlures aux mains et des ulcères aux jambes à force de rester debout toute la journée !
- Je ne…
- Certaines d'entre elles commencent à travailler alors qu'elles ont huit ans à peine et doivent subir les gestes déplacés d'un patron ou d'un contremaître qui ont tout pouvoir sur elles ! C'est absolument indigne et scandaleux mais tout le monde s'en moque parce que ce ne sont que de pauvres femmes illettrées et invisibles aux yeux de la bonne société ! Vous n'êtes tous que des…
- JE NE M'EN MOQUE PAS ! s'écria Harry.
Hermione le regarda fixement.
- Je ne suis pas ton ennemi, Hermione, reprit plus doucement Harry. Le sort de ces femmes m'importe tout autant que toi et s'il ne tenait qu'à moi, vous auriez déjà toutes le droit de vote.
- Je suis désolée, soupira-t-elle. Je n'avais pas à m'en prendre à toi de cette manière.
Elle eut un petit rire désabusé.
- Les Conservateurs prétendent que les femmes ne sont pas suffisamment posées et équilibrées pour faire preuve de jugement en politique… je crois que je viens de leur donner raison.
- Ne raconte pas n'importe quoi. Je ne connais personne de plus brillant que toi et en politique, tu ferais preuve à toi toute seule de plus de jugement que le Parlement tout entier !
Hermione sourit timidement.
- Je suis tellement lasse, admit-elle. C'est un combat tellement inégal que j'ai parfois l'impression qu'il est perdu d'avance.
- Ce n'est pas un combat facile mais tu dois persévérer. Je suis certain que les choses finiront par changer… c'est… c'est obligé. Il y a quelque chose de… périmé dans la manière dont la société fonctionne. Je ne pense pas que nous pourrons continuer comme ça encore longtemps.
- Tu sais que tu parles comme Gregory ? sourit Hermione. Pour peu, je pourrais penser que tu es devenu socialiste, comme lui !
- Oh mon Dieu ! s'exclama Harry en portant la main à son cœur avec une mine faussement horrifiée.
Ils rirent tous les deux de bon cœur, allégeant légèrement l'atmosphère.
- Il va t'accompagner à Epsom ? demanda Harry.
- Oui. C'est ce qui est prévu.
- Tant mieux.
- Quoi ? Tu penses que je ne suis pas assez dégourdie pour m'en sortir toute seule ?
- Je ne pense rien de cela, répondit Harry. Je suis juste… rassuré que tu n'y ailles pas seule.
Hermione fit une moue agacée mais n'ajouta rien.
- Et sinon… comment se porte le Commodore ? demanda Harry sur un ton factuel.
- Bien, je suppose.
- Tu supposes ?
Elle soupira lourdement.
- Severus est reparti en mer il y a quelques semaines. Il… il a mis fin à notre engagement.
- Votre… engagement ? Tu étais fiancée à ce…
- Harry !
- Désolé. Je suis juste surpris que tu ne m'aies rien dit.
- Cela n'a plus vraiment d'importance, maintenant, répondit-elle en haussant les épaules.
- Peux-tu au moins me dire ce qui s'est passé ?
Hermione hésita. Elle connaissait les sentiments hostiles que Harry nourrissait pour Severus et elle n'avait pas envie de l'entendre le critiquer. Mais il était son ami, un ami cher en qui elle avait confiance. Elle lui raconta donc toute l'histoire. Et plus elle parlait, plus elle se rendait compte qu'elle tenait cela en elle depuis bien trop longtemps.
Quand elle eut terminé, ses joues étaient baignées de larmes. Sans rien dire, Harry s'approcha d'elle et la prit dans ses bras. Elle pleura de plus belle jusqu'à ce qu'elle se mette à rire d'elle-même.
- C'est pathétique, dit-elle dans un rire étranglé. C'est la deuxième fois que tu me consoles d'une rupture de fiançailles.
- La seule chose de pathétique dans cette histoire, c'est l'attitude de Snape…
- Harry, s'il te plaît…
- Non. Il est pathétique, insista Harry. Comment peut-il prétendre t'aimer et te connaître aussi mal ?
- Severus est un homme compliqué, soupira-t-elle. Compliqué et tourmenté.
- Dans ce cas, c'est peut-être mieux ainsi. Il ne te méritait pas.
- Harry, on ne choisit pas de qui on tombe amoureux.
C'était la vérité. Harry était bien placé pour le savoir. Il baissa les yeux, conscient qu'il n'y avait rien à répondre à cela.
- Assez parlé de moi, dit Hermione pour changer de sujet. Je suppose que tu es venu ici pour une raison…
- Oui, admit Harry. Je m'inquiète pour Ginny. Tu crois qu'elle s'en sortira ?
- Elle s'en sortira, déclara fermement Hermione. Elle est beaucoup plus forte et beaucoup plus indépendante que tu ne le crois.
- Elle est peut-être forte mais la pression sociale l'est bien davantage…
- Ginny ne sera pas seule. Ni toi ni moi ne lui tournerons le dos.
Harry fit quelques pas dans la pièce. Il semblait nerveux.
- Elle a reçu la visite de Lord Malfoy. Je ne sais pas quoi en penser.
- Lord Malfoy ? s'étonna Hermione.
- D'après Ginny, il est venu lui dire qu'il ferait en sorte que le corps de Michael Corner soit rapatrié le plus vite possible pour qu'elle puisse organiser les funérailles.
- C'est plutôt délicat de sa part. Où est le problème ?
- Je ne sais pas. Lucius Malfoy ne fait rien par délicatesse.
- As-tu des raisons de penser que Ginny t'a menti ?
- Non…
- Alors, prends les choses comme elles sont. Lord Malfoy est peut-être bien plus humain que tu ne le penses.
Harry soupira.
- Tout aurait été tellement plus simple si elle avait accepté de m'épouser…
- Ginny a fait son choix. Nous devons le respecter. Certes, elle n'a pas choisi une voie facile mais qui sommes-nous pour la blâmer ? Ta route n'est pas moins épineuse que la sienne, que du contraire.
- Que veux-tu dire ?
Hermione regarda Harry avec sollicitude.
- Tu pensais que je n'avais rien remarqué ? dit-elle doucement.
- Je… je ne comprends pas…
- Je crois que si. Tu es mon ami, Harry. Jamais je ne te jugerai parce que tu es différent. Pas plus que je n'ai jugé Ginny qui s'est donnée à l'homme qu'elle aimait.
Harry rougit brutalement et détourna le regard.
- C'est Ginny qui te l'a dit ? murmura-t-il.
- Non. Elle n'a rien dit. Mais je suis heureuse de savoir que tu as eu l'honnêteté de lui en parler.
- Qui alors ?
- Personne. Je vous ai surpris, Lord Draco et toi, au Manoir Malfoy. C'était le jour du mariage, au petit matin. Je n'arrivais plus à dormir et je voulais sortir prendre l'air. En sortant de ma chambre, je t'ai vu quitter celle de Lord Draco. Vous vous êtes embrassés comme si la vie allait vous séparer à jamais. J'avoue avoir été plutôt… surprise. Puis, ça m'a brisé le cœur. Tout comme te voir à ses côtés durant la cérémonie. Par tous les saints, Harry… je ne peux pas imaginer combien ça a dû être dur pour toi…
- Oui, ça l'était.
- C'est pour cela que tu voulais épouser Ginny ? Pour que Lord Draco ressente ce que toi tu as ressenti ?
- Non ! Je… je voulais aider Ginny ! Je voulais seulement…
Harry se laissa tomber sur un siège à proximité et se prit la tête entre les mains. Hermione s'agenouilla en face de lui et lui prit les mains, le forçant à la regarder.
- Harry, pourquoi te sens-tu constamment obligé de jouer les martyrs ? Tu critiques Severus mais tu n'es pas différent de lui.
- Je ne joue pas les martyrs ! s'offusqua Harry.
- Si. Quand apprendras-tu à vivre pour toi, sans te préoccuper de ce que pensent les autres ?
- Je…
Il se tut, sachant très bien qu'il était impossible d'argumenter avec Hermione.
- De toute façon, cela n'a plus d'importance, souffla-t-il.
- Pourquoi ?
- Parce que Draco ne veut plus de moi.
- Quoi ?
Harry lui rapportera leur conversation. L'exigence de Ginny qu'il prenne ses distances avec lui et sa réaction brutale.
-Je peux le comprendre, dit Hermione au bout d'un moment. Ginny n'aurait pas dû te demander cela. Lui as-tu reparlé depuis lors ?
Harry secoua négativement la tête.
- Tu aurais dû le voir, Hermione. Il était tellement blessé… je crains qu'il ne veuille pas m'écouter.
- Harry Potter ! le tança-t-elle. Depuis quand est-ce que tu baisses les bras aussi vite ? Je ne connais personne de plus obstiné que toi !
- On voit que tu ne connais pas Draco. Il l'est encore plus que moi…
- Alors, vous vous êtes bien trouvés.
Elle se releva et força Harry à faire de même.
-Les Malfoy sont propriétaires de chevaux de course, n'est-ce pas ?
- Oui. Lord Malfoy a plusieurs pur-sang qui participent à pratiquement tous les…
Harry s'interrompit et fixa Hermione, les yeux écarquillés.
- Exactement ! s'exclama Hermione avec un grand sourire. Ils seront sûrement à Epsom pour le derby. Tu vas nous y accompagner, Gregory et moi et tu pourras parler à Lord Draco.
- Je ne sais pas si…
- C'est non négociable, Harry.
Il capitula. Hermione était intraitable quand elle avait une idée en tête.
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2 juin 1913 – Manoir Malfoy
- Monsieur le Comte, annonça Carson en entrant dans la salle à manger. Un certain Monsieur Tomlinson vous demande au téléphone.
- Tomlinson ? répéta Lucius.
- C'est ce qu'il a dit, Monsieur.
Lucius eut un léger sursaut.
-Ah oui, Tomlinson, dit-il en repliant le journal qu'il était en train de lire. Je sais de quoi il s'agit.
Il se leva de table et se rendit prestement dans le hall pour prendre l'appel.
- Allô, Monsieur Tomlinson ? dit-il.
- Monsieur Malfoy, dit la voix grave de Gregory Goyle. J'ai quelques nouvelles pour vous.
- Je peux être à Londres dans le courant de l'après-midi.
- Malheureusement, je suis retenu par d'autres obligations professionnelles. Demain ?
- Ce ne sera pas possible. Et ensuite, je pars pour Hogwarts.
- Hm. Contactez-moi à votre retour dans ce cas.
- Non. Vous n'avez qu'à venir à Hogwarts. Je vous paierai le billet de train.
- Venir à Hogwarts ? Mais… je croyais que Draco ne devait pas savoir que…
- Il n'en saura rien. Pour tout le monde, vous serez un des invités à sa fête d'anniversaire.
Comme l'avocat ne répondait pas, Lucius insista.
- Où est le problème ? Vous êtes amis, non ? Personne ne s'étonnera de votre présence.
- Si vous le dites.
- C'est réglé. La fête aura lieu le dimanche 8 juin.
- Oh, c'est délicat de votre part d'avoir organisé la fête le weekend.
- Le… weekend ?
- C'est comme cela que les gens qui travaillent nomment le samedi et le dimanche. J'imagine que vous n'êtes pas familier avec ce concept.
- Nous organisons la fête le dimanche car le parrain de Draco ne pourra pas arriver avant, rétorqua sèchement Lucius.
- Le Commodore Snape sera là ?
- Oui, il sera là. Avez-vous un commentaire à faire ?
Gregory ne répondit pas.
- Je serai là. Au revoir, Monsieur Malfoy.
- Au revoir, Monsieur Tomlinson.
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-Draco ?
Ariana crut percevoir un mouvement dans la pénombre, suivi d'un soupir agacé. Elle se dirigea vers les fenêtres et d'un coup sec, elle ouvrit les lourdes tentures. Aussitôt, un flot de lumière se répandit dans la pièce, révélant la présence de Draco, assis dans un coin. Malgré qu'on était au milieu de la matinée, il portait toujours sa robe de chambre.
- Bon Dieu, Ariana ! Referme ces tentures ! s'emporta-t-il.
- Pas question ! Cela fait des jours que ça dure et c'en est assez !
- Je crève de mal à la tête ! rugit-il.
- C'est possible mais te terrer ici comme un vampire ne va rien arranger ! Pourquoi tu ne prends pas du laudanum ?
Draco grogna quelque chose d'incompréhensible.
- Pardon ?
- Je n'en ai plus ! répéta-t-il, énervé.
- Et le remède aux plantes ?
- Je n'en ai plus non plus.
- Je peux appeler Harry et lui demander de…
- Non !
- Mais…
- Ariana, j'ai dit non !
Ariana soupira avec exaspération.
- Combien de temps cela va-t-il durer ?
- Tu crois peut-être que je fais exprès d'avoir mal ?
- Non, mais tu te complais dans ta douleur pour te trouver des excuses !
- Des excuses ? De quoi parles-tu ?
- Du fait que le mariage de Harry n'est plus à l'ordre du jour et que tu ne l'as toujours pas contacté pour t'expliquer avec lui !
- M'expliquer avec lui ? Il n'y a rien à expliquer ! Il a fait son choix, Ariana ! Ce n'est pas lui qui ne veut plus de ce mariage, c'est Ginny Weasley !
- Draco…
- Je ne veux plus rien entendre à ce sujet.
Il se leva du fauteuil et voulut aller refermer les tentures, mais Ariana l'en empêcha. Furieux, Draco lui prit le bras et la repoussa violemment. Prise au dépourvu, Ariana chancela, percuta un guéridon et tomba au sol, en même temps qu'un vase qui se brisa.
Voyant sa femme recroquevillée sur le parquet, les bras serrés autour de son ventre dans un geste de protection, Draco paniqua. Il se précipita vers elle.
-Ariana ! Oh mon Dieu, Ariana ! Tu vas bien ? Tu es blessée ?
Il voulut l'aider à se relever mais elle le repoussa.
- Ça va, dit-elle sommairement en se redressant.
- Ariana, je suis désolé ! Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire de mal !
Elle ne répondit pas et remit de l'ordre dans ses vêtements avant de relever la tête pour fixer son mari. Malgré la contenance qu'elle voulait se donner, ses mains tremblaient et elle sentait des larmes dans ses yeux.
- J'étais venue te dire que j'ai vu le Docteur Slughorn, dit-elle d'une voix froide. Je suis en parfaite santé et il n'y a aucune contrindication pour que j'effectue le voyage en Ecosse. J'ai prévenu tes parents et Carson. Nous partons après-demain.
- Quoi ? Après-demain ? Mais…
- Il n'y a pas de « mais ». Dobby viendra préparer tes valises.
Sur ces mots, elle quitta la chambre, faisant claquer la porte derrière elle.
Draco s'affala sur le fauteuil qu'il occupait quelques minutes auparavant, mortifié par son attitude. Comment avait-il pu se montrer violent avec Ariana, alors qu'elle était enceinte qui plus est ?
Par tous les saints, se morigéna-t-il. Et si elle s'était blessée en tombant ? Elle pourrait perdre l'enfant… Il était au supplice. Si jamais quelque chose arrivait au bébé, il ne se le pardonnerait jamais.
Et dire qu'il fallait maintenant se rendre en Ecosse…
Il ferma les yeux, en proie au désespoir. Ce n'est pas qu'il ne voulait pas se rendre à Hogwarts, au contraire, c'est seulement que…
Il soupira. Depuis que son père était revenu de Londres pour lui annoncer que le mariage entre Harry et Ginevra Weasley était annulé, il n'avait pas pu s'empêcher d'espérer que Harry demande à le voir ou lui adresse une lettre.
Et s'il décidait de venir après-demain, ou le jour suivant, quand Draco serait en route vers l'Ecosse ? Ou s'il envoyait une lettre à laquelle Draco ne pourrait pas répondre ? Que se passerait-il ? Renoncerait-il définitivement ?
Une part de lui-même lui disait qu'il pouvait éviter tout cela en contactant Harry, et comme Ariana le suggérait, en s'expliquant avec lui. Mais l'autre part de lui-même, celle qui était profondément blessée, ne voulait pas céder. Par orgueil mais aussi par crainte que Harry ne veuille finalement plus de lui.
Draco se recroquevilla dans le fauteuil. La manche de sa robe de chambre glissa, dévoilant une cicatrice sur l'intérieur de son avant-bras gauche. Elle était longue et très fine. Il la retraça du bout du doigt et se souvint du jour où Harry l'avait découverte. C'était lors de leur deuxième nuit à Manchester.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Une cicatrice.
- Je le vois bien, mais comment te l'es-tu faite ?
Draco soupira.
- Après être revenu d'Azkaban, les choses n'ont pas toujours été faciles. Certains jours étaient beaucoup plus durs que d'autres…
Harry leva sur lui des yeux effrayés.
- Tu veux dire… oh mon Dieu, Draco… tu as vraiment voulu…
- Je ne sais pas ce que j'ai voulu faire au juste. Je n'ai pas appuyé assez fort. La lame a à peine entaillé la peau. Oh, j'ai saigné, ça oui, mais pas suffisamment pour… enfin, tu vois.
- C'est la seule fois où tu as essayé de… de faire une chose pareille ?
- Oui. Même si j'y ai pensé à plus d'une reprise.
- Seigneur, Draco, je voudrais tant que tu n'aies jamais eu à souffrir autant…
- Tout va bien, Harry. Tu es là, maintenant.
Sauf que ce n'était plus vrai. Harry n'était plus là et la souffrance était de retour. Exactement comme après son retour d'Azkaban et après le départ de Thomas Barrow, quand il se sentait vide en permanence et que seule la douleur physique parvenait à anesthésier la plaie de son âme.
Il lorgna à nouveau sur la cicatrice. S'il devait recommencer aujourd'hui, nul doute qu'il y parviendrait. Il entaillerait la peau suffisamment profondément pour atteindre les veines et en finir une bonne fois pour toutes.
Le bruit de la porte le fit sursauter et le tira de ses réflexions morbides.
- Je suis désolé de vous déranger, Votre Grâce, dit la voix fluette de Dobby, mais Madame votre épouse m'envoie préparer vos malles.
- Je sais. Elle m'a prévenu, soupira Draco en se levant.
- Vous allez encore rester en robe de chambre ?
Draco se retourna vivement pour toiser son valet.
- Je n'ai pas de compte à vous rendre que je sache !
- Non, Votre Grâce, dit Dobby d'un ton égal. Je me disais seulement que vous voudriez être à votre avantage. Au cas où Lord Black se présenterait au Manoir.
- Je pourrais tout aussi bien le faire renvoyer d'où il vient, sans le recevoir, rétorqua Draco avec mauvaise foi.
- Bien sûr, Votre Grâce. Vous le pourriez.
Draco souffla avec exaspération. Il était évident qu'il n'en ferait rien.
-Préparez ma tenue d'équitation, dit-il sèchement en se dirigeant vers la salle de bain.
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Un peu plus tard dans la matinée, comme il se dirigeait aux écuries, Draco y trouva son père en train d'inspecter un de ses pur-sang.
- Bonjour, Papa.
- Draco, s'étonna son père. Qu'est-ce qui t'a finalement tiré du lit ?
Draco ne releva pas la pique.
- Peeves, préparez Nimbus, ordonna-t-il au palefrenier.
- Oui, Monsieur.
- Votre Grâce, corrigea Draco alors que l'homme s'éloignait.
Il soupira en enfilant ses gants.
- Comment pouvez-vous supporter cette racaille ? maugréa-t-il.
- Quand tu seras Comte de Slytherin, tu gèreras le personnel comme tu l'entends, répondit Lucius placidement. En attendant, Peeves connaît mieux les chevaux que quiconque ici.
Deux lads s'approchèrent pour panser les chevilles du cheval que Lucius inspectait.
- C'est Odysseus qui va finalement courir à Epsom ? observa Draco.
- Oui. Achille a toujours une faiblesse à la cuisse gauche. Et Odysseus s'est très bien débrouillé à l'entrainement hier. Je pense qu'il est prêt.
- Qui concourt cette année ?
- Craganour, le bai du Comte de Dunraven, Shogun, la nouvelle acquisition du Comte de Coventry et bien sûr Anmer, le cheval de sa Majesté. Odysseus n'a rien à leur envier.
- Je ne pourrai malheureusement pas voir ça.
- Je sais. Ariana m'a prévenu que vous partez pour l'Ecosse ce matin-là.
- Maman et toi allez nous rejoindre ?
- Bien entendu. Nous serons là pour ta fête d'anniversaire. Elle aura lieu le dimanche.
Draco leva les yeux au ciel.
- Je n'ai plus dix ans, Papa. Je n'ai pas besoin qu'on fête mon anniversaire.
- Billevesées. Tout le monde sera là, comme chaque année.
Draco se retint de relever que pour son dix-septième anniversaire, il était à Azkaban, sanglé à son lit, souffrant le martyr.
- Comment cela, tout le monde ? demanda-t-il.
- Oh, je n'aurais sans doute pas dû te le dire. C'était censé être une surprise… tant pis. Blaise sera de retour de Malte, ainsi que Severus dont la mission en Atlantique est terminée. Pansy et Théodore seront là également. J'ai même invité ton ami, Goyle.
- Et… c'est tout ?
Lucius plissa les yeux.
- Oui. Qui voudrais-tu qu'il y ait d'autre ?
- Personne, murmura Draco en se détournant.
Peeves arrivait avec son cheval sellé. Sans un mot, il s'empara des rênes, grimpant sur le dos de l'animal et lui donnant un petit coup de talon sur le flanc. Nimbus partit aussitôt au galop.
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4 juin 1913 – Derby d'Epsom
La foule était au rendez-vous.
Le temps était magnifique et les allées d'Epsom Downs étaient noires de monde. Les dames rivalisaient d'élégance avec leurs robes en dentelles et leurs grands chapeaux fleuris, tandis que les hommes arboraient plus sobrement des canotiers ou des hauts-de-forme.
Harry ne dénotait pas avec son costume gris clair à fines rayures et son canotier orné d'un galon blanc. Hermione portait un jupon à volants blanc cassé, un bustier ligné bleu et un chapeau boule agrémenté de petites fleurs blanches. Seul Gregory Goyle n'avait pas voulu troquer son sempiternel complet noir pour une tenue plus légère et plus festive.
Ils arrivèrent à proximité des tribunes où les discussions étaient plutôt animées autour des bookmakers.
- Je vois Lord Malfoy, dit Harry en faisant un signe en direction d'une des tribunes privées, non loin de la tribune royale. Si ça ne vous ennuie pas, je vais aller le voir.
- Bien sûr, dit Hermione. Gregory et moi allons essayer de trouver un journaliste qui acceptera de nous écouter.
- Sois prudente, dit Harry. Je n'ai pas envie de te retrouver une deuxième fois au poste de police.
Hermione roula des yeux avant de lui faire un petit signe de la main et de disparaître dans la foule avec Gregory.
Pendant ce temps, Harry se fraya un chemin à travers les tribunes jusqu'à celle de la famille Malfoy.
-Lucius ?
Lord Malfoy, qui était en train de discuter avec un petit homme rondouillard et grisonnant, se retourna.
- Harry ? s'étonna-t-il. Je ne m'attendais pas à vous voir ici ! Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez amateur de courses de chevaux !
- Oh, pas vraiment. Mais j'aime les chevaux, c'est un fait, et je sais apprécier leurs performances.
- Dans ce cas, vous ne serez pas déçu. Il y a quelques beaux champions au départ de cette course, dont Craganour, le cheval du Comte de Dunraven ici présent. Mon cher Dunraven, laissez-moi vous présenter Lord Black, Comte de Gryffindor.
- Enchanté de faire votre connaissance, dit l'homme en tendant la main à Harry.
- Moi de même, Lord Dunraven.
- Je vais retourner à ma loge, Malfoy. Bonne chance pour la course !
- Bonne chance à vous aussi.
Le Comte de Dunraven s'éclipsa, laissant Harry seul avec Lucius Malfoy.
- Souhaitez-vous quelque chose à boire ? demanda Lucius.
- Non merci. En fait, je… hum… j'espérais voir Draco.
- Il n'est pas là.
- Ah.
- Il a pris le train pour Hogwarts ce matin.
- Hog… Hogwarts ? répéta Harry.
- Oui. Il est plus que temps qu'il soit officiellement présenté dans son nouveau duché.
- Il… il sera absent longtemps ?
- Je ne sais pas. Il n'est pas exclu qu'il y reste tout l'été. Peut-être même jusqu'à l'ouverture de la chasse.
Le visage de Harry se décomposa.
- Quel idiot j'ai été, murmura-t-il en baissant la tête.
- De quoi parlez-vous ?
- De rien, soupira Harry. Je suppose que cela n'a plus aucune importance…
Il allait rebrousser chemin quand Lucius Malfoy dit :
-Ça en a s'il s'agit de mon fils.
Harry releva la tête.
- Je vous avais pourtant mis en garde de ne pas faire souffrir Draco, siffla Lucius à voix basse.
- Ce n'était pas mon intention… je… je croyais…
- Je me moque de ce que vous croyiez, Harry. Mon fils souffre à cause de vous et vous avez tout intérêt à y remédier dans les plus brefs délais, sinon je peux vous assurer que…
- Y remédier ? coupa Harry. Mais je…
- Ne m'avez-vous pas juré que jamais vous ne vous sépareriez de Draco ?
- Oui, mais…
- Votre parole n'a-t-elle donc aucune valeur ?
Le cœur de Harry battait à tout rompre.
- Etes-vous… êtes-vous en train de me dire que…
- Prenez le train pour l'Ecosse, parbleu.
- Oui, répondit Harry en souriant largement. Je vais le faire ! Merci, Lucius !
Il allait repartir quand une sonnerie retentit.
-La course va commencer, dit Lucius. Restez la regarder avec moi.
Voyant que Harry hésitait, il leva les yeux au ciel.
- Bon sang, Potter… Le train ne part pas dans l'heure prochaine ! Vous avez bien le temps de rester pour assister à cette satanée course !
- Oui, vous avez raison, admit Harry.
Il s'assit dans la tribune en compagnie de Lucius, le cœur bien plus léger qu'à son arrivée.
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- Pardonnez-moi Monsieur, êtes-vous reporter ? demanda Hermione à un homme en costume marron clair.
- Non, Mam'zelle. Les reporters, y sont tous agglutinés à la ligne d'arrivée, en face des tribunes. Mais y en a aussi pas mal du côté de Tattenham Corner, c'est l'meilleur endroit pour voir arriver les chevaux.
- Merci, Monsieur.
- Pas d'quoi, Mam'zelle.
Hermione soupira.
- Nous ne parviendrons jamais à retraverser la foule jusqu'aux tribunes, dit-elle en contemplant la marée humaine devant elle. J'aurais mieux fait de rester avec Harry.
- Nous pouvons toujours aller du côté de Tattenham Corner, suggéra Gregory.
- Oui, c'est toujours mieux que de rester plantés ici.
Ils se mirent en chemin. Une sonnerie retentit, avertissant de l'imminence de la course.
Sur la piste, les jockeys défilèrent, assis fièrement sur leurs montures, en faisant des signes de la main, sous les applaudissements du public.
- Nous ferions mieux d'attendre la fin de la course, dit Gregory. Nous ne trouverons pas un seul journaliste disposé à nous écouter tant qu'ils auront leur attention sera braquée sur les chevaux.
- Tu as sans doute raison.
Ils arrivèrent à proximité de Tattenham Corner et constatèrent en effet que beaucoup de reporters se trouvaient de l'autre côté de la piste, parfois juchés sur des échelles afin d'avoir une meilleure vue sur le virage.
Hermione allait suggérer qu'ils traversent eux aussi quand elle remarqua que Gregory avait son attention attirée un peu plus loin.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.
- Oh, rien. Je viens seulement de voir passer une de mes clientes, Maud Watts.
Il désigna du doigt une jeune femme portant un manteau vert bouteille qui s'éloignait en compagnie d'une autre femme.
- Je l'ai défendue contre son patron qui voulait la virer après qu'elle ait fait quelques jours de prison pour avoir participé à une manifestation de suffragettes, expliqua Gregory.
- Elle ne t'a pas vu ?
- Apparemment pas. Elle était en train de discuter avec Emily Davison, une suffragette membre du WSPU.
- Une autre de tes clientes ?
- Non.
Gregory les observa en fronçant les sourcils.
- Je me demande ce que Maud fait avec Emily Davison…
- Pourquoi ?
- Contrairement à Maud, Emily Davison est ce qu'on peut appeler une extrémiste. Elle est une sorte… de feu follet… qui mène des actions radicales de sa propre initiative, ce qui n'est pas toujours pour plaire aux Pankhurst. Il y a deux ans, elle est parvenue à se glisser dans la chapelle du palais de Westminster et elle a passé la nuit précédant le recensement cachée dans une armoire afin de démontrer symboliquement que la Chambre des Communes était son domicile… et l'année dernière, elle a purgé une peine de six mois pour avoir mis le feu à des boîtes aux lettres.
- Oh mon Dieu, c'est elle ? J'en avais entendu parler à l'époque !
- Oui, c'est elle. Elle a été emprisonnée onze fois et a été gavée à quarante-quatre reprises. Personne n'en a jamais subi autant. Un jour, elle a enjambé un garde-corps à la prison d'Holloway et s'est jetée dans la cage d'escalier pour attirer l'attention sur l'odieuse pratique du gavage. Sa chute a été stoppée par un grillage métallique et a endommagé sa colonne vertébrale.
- Tu crois qu'elles sont ici pour manifester ?
- Connaissant Emily Davison, ça ne m'étonnerait pas.
Hermione observa les deux femmes. Emily semblait vouloir quelque-chose alors que Maud n'était pas d'accord. Elles discutèrent quelques minutes puis Emily passa la barrière. Manifestement agacée, Maud la suivit tout de même et traversa la piste derrière elle et pour se positionner de l'autre côté du champ de course, dans le virage de Tattenham Corner.
-HE ! s'écria soudain Gregory.
Hermione se retourna pour le voir tenir fermement un gamin par le col de sa chemise. Le gosse se débattait comme un diable mais ne parvenait pas à échapper à la poigne de Gregory.
- Je t'y prends à vouloir me voler, sale garnement !
- Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! criait le gamin.
Il était sale, ses vêtements étaient usés jusqu'à la corde et ses bottines trouées. Hermione lui donnait sept ou huit ans, mais il était possible qu'il soit plus âgé. Bien souvent, ces enfants ne mangeaient pas à leur faim tous les jours et leur croissance s'en trouvait très affectée.
- Comment t'appelles-tu ? demanda Gregory.
- Qu'ça peut vous faire ?
- Réponds !
- Fergal, répondit le gamin en bougonnant.
- Fergal ? C'est irlandais, non ?
- Et alors ?
- Tu sais ce que ça veut dire ?
Le garçon haussa les épaules.
- Valeureux, continua Gregory. Tu crois que c'est valeureux, ce que tu viens de faire ?
- Faut bien qu' je mange !
Gregory soupira. Il glissa la main dans la poche de son pantalon et en sortit quelques pièces.
-Tiens, dit-il en les mettant dans la main du gosse. Prends-les.
Le gamin le regarda avec des yeux écarquillés. Il y avait pas moins de six couronnes.
- Vous… vous m'les donnez ?
- Oui. Avec ça tu pourras acheter à manger pour toi et ta famille.
- Merci, M'sieur !
- Y a pas de quoi. Mais promets-moi de ne plus voler, d'accord ?
- Ouais, M'sieur ! C'est promis !
Le gosse s'encourut sans demander son reste.
- Tu crois qu'il tiendra parole ? demanda Hermione.
- Bien sûr que non, soupira Gregory.
Les enfants pauvres comme Fergal pullulaient littéralement dans les grandes villes. Leurs parents vivaient dans des camps à l'extérieur des villes ou bien dans des quartiers insalubres comme Moorgate, Shoreditch ou Barbican. Ils avaient bien trop d'enfants pour pouvoir les nourrir correctement et les laissaient livrés à eux-mêmes dès le plus jeune âge.
Des rassemblements comme Epsom constituaient une aubaine pour ces gamins invisibles qui se faufilaient dans la foule, détroussant au passage l'un ou l'autre homme fortuné.
Hermione secoua la tête, dépitée. Elle regarda autour d'elle, observant les femmes minauder au bras d'hommes pétris de leur propre importance. Elle fut soudain dégoûtée de faire partie de cette foule qui cherchait les plaisirs faciles et venait s'extasier sur des pur-sang qui étaient mieux nourris, mieux logés et mieux entretenus que certains êtres humains.
-Gregory, écoute… je n'ai plus envie de…
Mais Gregory ne l'écoutait pas. Il lui prit la main et l'emmena au bord de la piste. Le départ de la course allait être donné.
-Mesdames et Messieurs, les chevaux sont au départ, tonna une voix dans un haut-parleur.
Une nouvelle sonnerie retentit et une clameur s'éleva du public.
Hermione n'aurait pas pu faire demi-tour tant elle était pressée par les spectateurs derrière elle qui poussaient pour mieux voir.
-Craganour est en tête, suivi de près par See Breeze et Aboyeur. Odysseus est en quatrième position, à une encolure de Cicero…
Plutôt que de regarder le nuage de poussière qui annonçait le passage imminent des cavaliers, Hermione eut son attention attirée par Maud Watts et Emily Davison, qui se trouvaient juste devant elle, de l'autre côté de la piste. Emily tenait quelque chose serré dans sa main et jetait des coups d'œil fréquents dans le virage. Maud essayait d'attirer son attention, mais elle n'y parvenait pas.
--Les coureurs arrivent maintenant dans le virage de Tattenham Corner… Craganour est à la corde !
Cinq ou six chevaux venaient de passer à une vitesse vertigineuse quand, sans crier gare, Emily Davison se baissa sous la barrière.
-Mon Dieu, Gregory, souffla Hermione en tirant sur sa manche. Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle…
Emily Davison se planta sur la piste au moment où Anmer, le cheval du Roi George, déboulait dans le virage. Elle fit un geste du bras et Hermione distingua vaguement un éclair de violet, de blanc et de vert, juste avant que le cheval ne percute Emily de plein de fouet, la piétinant sans merci.
Un cri s'éleva dans la foule, alors que le cheval s'effondrait et que son cavalier était projeté un peu loin.
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Dans la tribune, Lucius attendait impatiemment d'avoir les cavaliers en vue.
- Les coureurs arrivent maintenant dans le virage de Tattenham Corner… Craganour est à la corde ! Il est talonné par Aboyeur…
- Ils ne vont pas tarder, murmura-t-il en prenant sa paire de jumelles.
Harry se hissa légèrement pour voir les chevaux sortir du virage mais fronça les sourcils quand il entendit un cri provenir de l'arrière de la course.
-La ligne d'arrivée est proche ! Craganour est au coude à coude avec Aboyeur ! Qui va l'emporter ? C'est…. CRAGANOUR !
Plus personne ne semblait prêter attention à la fin de la course car toutes les têtes étaient tournées vers l'arrière de la piste qui était maintenant envahie de monde.
-Bon sang, que se passe-t-il ? maugréa Lucius qui venait de voir son cheval, Odysseus, terminer seulement quatrième. Je n'ai jamais vu une course aussi désorganisée.
Comme pour rajouter à son commentaire, le speaker annonça que l'arrivée était contestée et que les commissaires de course allaient se réunir.
-Pourquoi les gens crient-ils ? demanda Harry. Il y a eu un accident ?
A ce moment, des policiers à cheval firent irruption et traversèrent la foule. Ils furent rapidement suivis par des brancardiers.
Les commentaires dans la foule commencèrent alors à se faire plus pressants et Harry distingua un moment le mot « suffragette ».
- Excusez-moi ? demanda-t-il à un homme qui se trouvait quelques rangées plus bas et qui parlait avec animation. Savez-vous ce qui s'est passé ?
- Oui, dit l'homme. C'est une suffragette ! Elle s'est jetée devant le cheval du Roi !
Harry sentit son estomac se nouer d'appréhension.
- Une suffragette ? répéta-t-il. Vous… vous en êtes sûr ?
- Oui, oui ! Elle avait une écharpe avec elle… une écharpe mauve, blanche et verte avec une cocarde.
- Oh mon Dieu, souffla-t-il.
Tout le sang venait de déserter son visage.
- Harry ? Vous allez bien ? s'inquiéta Lucius.
- Je… Hermione… elle… elle avait une écharpe de suffragette…
- Que dites-vous ?
Harry porta la main à sa bouche, en proie à la nausée.
- Il faut que j'y aille, dit-il à Lucius. Il le faut…
- Je vous accompagne.
Les deux hommes descendirent des tribunes à la hâte et se mirent à courir au milieu de la foule, Lucius n'hésitant pas à jouer de sa canne pour dégager son chemin.
Ils arrivèrent sur le lieu du drame. Des brancardiers étaient en train de déposer le corps disloqué d'une jeune femme sur une civière. Il fallut quelques secondes à Harry pour comprendre ce qu'il voyait. Sous les tâches de sang et de terre, il distinguait nettement un vêtement foncé. Une veste longue. De couleur marron.
- Est-ce que… commença Lucius.
- Non, dit fermement Harry. Non.
Hermione ne portait pas de veste mais une jupe blanche et un bustier bleu.
A ce moment, Harry perçut la silhouette massive de Gregory Goyle à quelques mètres de là. Et tout contre lui, se tenait Hermione.
-HERMIONE ! cria-t-il pour attirer son attention.
La jeune femme l'aperçut et courut à sa rencontre. Harry la prit dans ses bras et la serra contre lui à l'étouffer.
-J'ai cru… oh mon Dieu, j'ai eu si peur… ils… ils ont dit que c'était une suffragette… et j'ai cru… Seigneur…
Il l'écarta de lui et prit son visage entre ses mains, comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Qu'elle était là, bien vivante.
- C'est une suffragette, murmura Hermione. Elle s'appelle Emily Davison. Je ne comprends pas pourquoi elle a fait ça… elle… elle n'avait aucune chance…
Gregory et Lucius arrivèrent dans l'intervalle.
-Dieu soit loué, dit Lucius. Vous êtes saine et sauve. Nous avons cru un moment…
Il fit un geste vague avec sa main, sans achever sa phrase. Il regarda les brancardiers transporter la victime.
- A-t-elle une chance de s'en sortir ? demanda-t-il.
- Ses blessures sont très graves, commenta Gregory. Elle a littéralement été piétinée par le cheval.
Il paraissait plutôt secoué par ce qu'il venait de voir.
- Voulez-vous que je vous raccompagne ? offrit Lucius. Ma voiture n'est pas loin.
- Ça ira, répondit Gregory. J'ai ma voiture également.
- Et vous, Harry ?
- Je suis venu avec Monsieur Goyle et Hermione.
Lucius hocha la tête.
- Bien. Je vais y aller, dans ce cas. Je n'ai pas très envie de rester ici plus longtemps que nécessaire.
- Nous non plus, dit Harry.
- Nous nous reverrons bientôt. Je compte sur vous, Harry, dit Lucius d'un air entendu.
Sur ces mots, il s'éloigna dans la foule.
Dans les haut-parleur, le speaker annonçait que le gagnant de la course était finalement Aboyeur.
A suivre...
