Chanson thème du chapitre: Storm des Yoshida Brothers. C'est l'ambiance musicale par excellence. Fouinez sur Youtube, vous ne le regretterez pas.
Chapitre 37
Entraînement
La rivière ruisselait tranquillement, une cigale chantait, une grenouille coassait, une hirondelle faisait son nid. La nature ne se souciait pas du tout de ce qui se passait en son sein.
Je me faufilai sans bruit à travers les buissons. Je scrutai les arbres de la forêt, à l'affût du danger.
Rien à ma gauche...
Rien à ma droite...
Je me tendis. La menace était derrière.
Je sentis le poing arriver dans mon dos comme une torpille. Je m'en sortis de justesse par une pirouette et me réceptionnai sur un rocher émergeant de la rivière.
« Tu triches! » râla Emmett depuis le rivage.
« Moi, tricher? Jamais! »
Mon sourire goguenard m'attira une pierre au visage que j'évitai en me penchant. Des mains surgirent alors de l'eau et attrapèrent ma cheville. Je fus entraîné dans les rapides par Jasper, farouchement décidé à me faire boire la grande tasse. Emmett fit un joyeux saut à l'eau et tous les trois nous roulâmes dans les vagues. Nous n'en sortîmes que pour avoir plus d'espace pour nous taper dessus mutuellement.
« On avait dit que ce serait un combat dans les règles! » s'agaça le géant quand Jasper lui envoya une onde de lassitude et de paresse ramollir son corps. « Pas de dons! »
« Mon don n'y est pour rien. Ce n'est pas ma faute si tu es un piètre lutteur! »
J'offris une diversion bienvenue à Emmett en surgissant de nulle part pour faucher les jambes de Jasper et le faire tomber face au sol. Mon genou entre ses omoplates, je lui étirai le bras derrière le dos.
Tout ce que fit Emmett pour me remercier fut de se jeter sur moi pour m'aplatir à son tour dans l'herbe.
« Ingrat!
-Chacun pour soi, mon vieux! »
Jasper allait se lancer sur le tas quand un grand fracas nous fit tous tressaillir. Plus loin dans la forêt, des craquements retentirent en écho, suivis d'un lourd éboulement. La terre en vibra jusque sous nos pieds. Alertés, nous nous relevâmes et oubliâmes la lutte.
« On dirait un arbre qui vient de tomber... » dit Jasper.
J'agrandis mon rayon de captation mentale.
«Akiko.
-C'est elle qui fait tout ce bruit?
-En tout cas il n'y a qu'elle qui se trouve dans les parages. »
J'avais laissé Bella dormir seule pour chasser avec mes frères, non sans avoir au préalable demandé au reste du clan de garder un oeil sur elle. J'étais un incorrigible paranoïaque et je n'aimais pas la laisser sans surveillance alors que Akiko était présente. Découvrir cette dernière loin du domaine me rassura un peu, quoique je me demandais ce qu'elle pouvait bien faire de si bruyant.
Nous suivîmes les fracas et remontâmes à la source de tout ce raffut. Nous découvrîmes un kilomètre plus loin une petite vampire en kimono lilas transporter à bout de bras un tronc d'arbre dix fois plus grand qu'elle.
Remarquant notre présence, elle déposa son fardeau à côté d'autres troncs déjà alignés dans l'herbe et s'inclina avec gravité devant nous. Nous répondîmes distraitement au salut.
« Belle nuit pour chasser? » demanda-t-elle, polie.
« Nous n'avons pas encore trouvé grand chose à nous mettre sous la dent. » dit Emmett avant de demander prestement: « Où allez-vous avec tous ces troncs?
-Nous avons besoin de bois pour le feu. La nuit, je m'éloigne d'Otoshi et je m'occupe de certaines tâches domestiques à l'insu des humains qu'il serait délicat d'accomplir pour eux étant donné la position du domaine sur une montagne difficile à gravir.»
Elle nous toisa de la tête aux pieds. Nos vêtements en piteux état et nos cheveux humides plein de feuilles mortes la titillaient.
« Vous vous êtes bien amusés? »
Je pris un pan de mon pantalon et l'essorai.
« Nous nous chamaillions un peu en cours de route, c'est tout.
-Chamailler? On vous entend des kilomètres à la ronde.
-Nous nous battions si vous préférez. »
Ses yeux étroits se firent rieurs.
« Je vois. »
Elle nous toisa encore une fois. Plus pour nous évaluer que pour s'amuser de notre puérilité, remarquai-je.
Ce fut alors qu'elle lâcha tout à trac: « Puis-je être des vôtres? »
Je battis des paupières.
«Vous voulez que nous nous battions tous les quatre ensemble? »
J'avais compris, malgré ma méfiance et ma paranoïa, que Akiko démontrait toutes les caractéristiques d'un médecin pacifique, doux et tranquille. Tout ce qui était relié de près ou de loin à la violence ne faisait pas partie de son mode de vie alors sa demande nous déconcerta tous les trois.
« Pas tous les quatre ensemble. Vous trois contre moi. » dit-elle tout bonnement.
Nous battre? À trois contre un? Trois hommes contre une femme?
Mes frères et moi échangeâmes un regard indécis.
Les bonnes manières -enfin, surtout une bonne dose de machisme- nous retenaient d'accepter. Même pour une simple joute amicale, il était hors de question d'attaquer notre hôtesse.
Je l'avais balancé dans le décor d'un seul coup de poing alors le géant Emmett n'en ferait qu'une bouchée. Et à trois contre elle, je ne donnais pas cher de sa peau.
Je choisis avec soin mes mots pour ne pas la froisser.
« Le combat serait plutôt... inégal.»
Devant notre hésitation, elle sourit.
« J'ai parfaitement conscience que vous êtes plus forts que je ne le suis. Vous craignez me faire du mal et c'est tout à votre honneur, messieurs. Toutefois je ne vous demande pas de me frapper. Je vous demande seulement de me maîtriser. »
Présentée sous cet angle, la proposition semblait plus convenable quoique toujours douteuse.
« Vous voulez qu'on vous... immobilise? » s'enquit Jasper, circonspect. « Pourquoi?
-Je suis curieuse de voir comment les vampires occidentaux s'y prennent pour maîtriser une proie ou un ennemi. »
Sans avoir d'abord obtenu de oui ou de non, Akiko s'éloigna de quelques mètres.
« J'attends. »
Très relax, on aurait dit qu'elle guettait tout autre chose qu'une attaque imminente.
Nous nous considérâmes une dernière fois, puis Emmett haussa les épaules avec nonchalance. Une seconde plus tard, il s'élançait vers la fine silhouette. Le grizzly ouvrit toutes grandes ses pattes... et ne ramassa que du vide sur son chemin. Akiko venait de faire un bond qui rappelait à s'y méprendre l'envol gracieux d'une grue. Les bras d'Emmett firent de grands moulinets. Il dérapa sur l'herbe humide, manquant de près de foncer dans la série de troncs empilés.
Akiko atterrit un peu plus loin, impeccable dans son kimono, comme si rien ne s'était produit.
Okay. Minuscule la vampire, mais maligne, concédai-je.
Jasper banda ses muscles nerveux et prit le relais. Sur de lui, il fendit l'air et ses serres d'aigle ratèrent d'un millimètre leur cible. Il freina son élan de justesse. Un peu plus et il serait entré en collision avec un Emmett choqué qui n'arrivait toujours pas à concevoir la réalité de sa défaite.
Akiko n'avait même pas terminé sa manœuvre d'esquive que d'emblée elle évitait mon propre assaut d'un mouvement sinueux du corps.
Tous les trois irrités par notre échec, nous nous jetâmes sur elle simultanément. Et la vampire nous évita tout aussi simultanément.
Tandis qu'elle se laissait retomber sur une large branche d'arbre, un coin de ses lèvres se mouva vers le haut: elle s'amusait à nos dépends.
Cette attitude nous agaça de plus belle et dès lors nous démontrâmes plus de ferveur.
La forêt devint un véritable terrain de chasse et un oeil humain n'aurait pu qu'apercevoir de vagues ombres entres les arbres et des feuilles mortes voleter dans les airs. Perturbés et effrayés, les animaux s'envolèrent ou galopèrent de la zone.
Toutes nos tentatives pour saisir Akiko furent infructueuses et maintenant la ferveur faisait place à un début de rage.
J'ouvris ma seconde écoute pour vérifier quel mouvement la vampire prévoyait effectuer. Peine perdue. J'avais encore droit à ce livre aux caractères pâles et microscopiques. Elle ne calculait rien et se fiait à ses réflexes.
Emmett grogna et je feulai ma contrariété. L'exaspération de Jasper nous influença et dupliqua notre frustration.
Elle était aussi insaisissable que le vent.
Nous oubliâmes sa condition de femme aussi petite que gracile. Nous ne tentions plus de la maîtriser. Nous essayions carrément de la frapper. Dans le feu de l'action, nous comprîmes que Akiko avait tout prévu. Depuis le début, c'était ce qu'elle voulait nous amener à faire: la frapper, l'abattre. Elle savait que nous aurions refusé de nous en prendre consciemment à elle sans raison alors Akiko nous avait provoqué comme un matador qui agite sa cape rouge devant un taureau. À présent trop énervés pour revenir en arrière, nous poursuivîmes nos tentatives.
Elle voulait un combat? Eh bien elle en aurait un!
Les mains auparavant ouvertes pour tenter d'agripper un membre quelconque devinrent des poings solides cherchant à frapper. Les jambes ne servant qu'à courir et à donner de l'élan devinrent des coups de pieds menaçants.
Mais chaque coup fut contrecarré avec tant de calme et de facilité que nous n'en fûmes que plus enragés et acharnés. Notre détermination ne donna aucun résultat: elle évitait tout. Un savon mouillé qui glissait sans cesse d'entre nos mains ne pouvait pas mieux servir de comparaison.
Un vampire étant capable de gérer plusieurs émotions et pensées à la fois, la part observatrice de mon cerveau fut prise d'une sincère admiration. Elle était remarquable. Elle laissait une main déposée négligemment sur un rein et se protégeait et repoussait les attaques de son autre main libre alors que nous devions nous y prendre à deux bras pour la frapper -du moins, essayer. On aurait dit un escrimeur blasé qui s'ennuyait ferme face à trois adversaires maladroits.
Je repérai tout à coup une première pensée concrète. Ma vitesse préoccupait Akiko. Elle sentit que ma rapidité supérieure aux autres lui ferait perdre du terrain. Il y eut alors un changement. Un changement majeur. Elle ne se contenta plus d'esquiver, prévoir et déjouer. Cette fois, notre adversaire passa à l'offensive. Tout son corps devint une arme. Et quelle arme! Je crus reconnaître plusieurs formes d'arts martiaux, mais au-delà des manoeuvres j'entrevoyais une force animale. Plusieurs forces animales. Je décelai l'agilité du tigre, la souplesse du serpent, la ruse du singe et l'impulsivité du scorpion.
À la fois bestiale et distinguée, éthérée et brutale, gracieuse et sans merci, Akiko nous fit mordre la poussière.
Et je réalisai trop tard que nous lui avions donné tous les outils pour garantir sa réussite. Avant d'attaquer concrètement, elle n'avait pas fait qu'éviter les coups. Elle en avait profité pour enregistrer toutes nos techniques de combat, mesurer nos forces autant que nos faiblesses et utiliser cette analyse pour tourner la partie à son avantage plus tard.
Nous fûmes mis K-O non pas d'une savate experte ou d'un coup de poing fulgurant, mais plutôt d'une façon totalement inédite et imprévisible: son poing fermé se délia pour faire apparaître l'index et le majeur. Les deux doigts collés ensemble, elle allongea le bras et le dirigea droit sur la cible la plus proche, en l'occurrence Emmett. Elle toucha son cou du bout des deux doigts. Il s'écroula instantanément, les yeux ronds de stupeur, incapable de faire un geste. Jasper et moi ne pûmes qu'observer un quart de seconde notre frère étendu de tout son long comme un pantin dont on venait de couper les fils et Akiko profita de notre surprise pour nous faire goûter la même médecine. D'un bond furtif, elle passa entre nous deux et effleura notre cou. L'instant d'après, nous nous écroulions à ses pieds, paralysés.
Je fus pris de panique. Comment un vampire pouvait être privé ainsi de toute mobilité? J'entendais mes deux frères vociférer, faire des efforts pour se lever, sans succès. Je voyais la cime des arbres, je pouvais bouger mes yeux, clore mes paupières, mais impossible de faire un seul autre mouvement.
Ce fut au terme de dix interminables secondes -où mon imagination débordante inventa des scenarii catastrophiques où Akiko profitait de notre paralysie pour nous dévisser la tête, nous enduire d'huile et mettre le feu à notre corps- que je retrouvai toute ma motricité. Cela commença avec le cou; un flux étrange, comme une décharge, passa à travers ma colonne, se déversa dans mon corps pour finir par pétiller au bout de mes doigts. Je me remis sur pieds, en alerte, et mes frères en firent autant.
Nous restâmes sur nos gardes, bien qu'encore ébranlés par ce qui venait de se produire. Nous dévisageâmes la vampire qui avait repris une posture sereine, les mains jointes sous les manches amples de son kimono et les traits de son visage paisibles. Parfaitement détendue, elle avait patienté pendant que nous nous démenions dans l'herbe.
« C'était quoi ça? ! » rugit Emmett.
« Qu'est-ce que vous nous avez fait? » renchéris-je.
Un sourire malicieux jouait sur ses lèvres.
« Vous êtes tous les trois très forts, il va sans dire. Mais la force est futile face à la ruse. » dit-elle, d'un ton docte.
Elle nous considérait tous les trois avec l'onction d'un vieux sage qui s'adresse à ses novices naïfs et frimeurs.
Jasper était toujours tendu, mais parvint à émettre un ricanement d'auto dérision.
« Vous saviez que vous nous vaincriez.
-Oui, je le savais. »
Pas une once de vantardise ou de moquerie dans son intonation. Akiko ne faisait qu'énoncer une évidence.
Une femme minuscule venait d'abattre trois hommes sans le moindre effort.
C'était ce qu'on pouvait appeler une grande leçon d'humilité.
« Le premier jour... » réalisai-je, effaré par ma propre condescendance et mon arrogance. « Quand je vous ai frappé, vous vous êtes laissé faire. Si vous l'aviez voulu, vous auriez pu me battre à plate couture. »
Elle eut un regard d'excuse qui confirma mon assertion.
« Vous n'étiez pas prêt à m'accorder votre confiance ce jour-là. Pour éviter d'attiser plus votre méfiance, je vous ai donné l'illusion d'avoir eu le dessus. »
Une autre facette du personnage se montrait au grand jour.
Je prenais conscience en ce moment même que je ne faisais pas du tout le poids face à Akiko et qu'officiellement aucun obstacle ne pourrait l'empêcher d'atteindre Bella. Les nouvelles données acquises auraient dû m'alarmer davantage.
Ce ne fut pas le cas.
Après tout, si le but de Akiko avait été de céder au parfum envoûtant et d'attaquer, elle aurait eu tout le loisir d'agir dès le départ. Et elle ne l'avait jamais fait. Et pourquoi le ferait-elle après tout ce temps? Aucun vampire en appétit n'attend de s'en prendre à une proie si rien ni personne ne peut se mettre en travers de son chemin. Or, Akiko savait très bien qu'elle avait tous les atouts en main pour contourner l'obstacle que je représentais si tel était son souhait. Mais elle ne le voulait pas. Là se trouvait toute la différence.
« Je n'aurais jamais pensé que vous étiez si... Enfin, vous avez l'attitude typique d'un moine bouddhiste. On ne croirait jamais qu'il y a un véritable ninja sous ce kimono. » s'esclaffa Emmett.
Grand amateur de combats et toujours prêt à apprendre un truc de plus sur le sujet, Emmett avait déjà passé outre l'humiliation. Il trouvait Akiko de plus en plus cool et tenait à avoir quelques tuyaux.
« C'était quoi ce coup de grâce avec les deux doigts? »
L'esprit de la vampire s'animait de contentement. Elle était heureuse qu'on s'intéresse à ses méthodes. Depuis le début, cette bataille avait servi d'appât pour attirer notre attention sur quelque chose d'important qu'elle avait envie de nous transmettre. Je ne cernai pas de quoi il s'agissait exactement, mais ça n'avait rien à voir avec une bataille.
« Kyusho Jutsu.
-Kyo quoi?
-C'est le nom de cette technique. L'art ultime des points vitaux. »
Emmett fronça les sourcils. Il avait fréquenté plusieurs fois le dojo de Kuroshuro Miya et il n'y avait vu aucun art martial de ce genre.
« Ce n'est pas enseigné au dojo.
-Non. Cette discipline ne correspond pas à la philosophie de Otoshi, car elle est trop dangereuse. Sur vous, cette technique ne fait que paralyser votre motricité pendant un court un instant. Exercée sur des humains, elle peut paralyser le corps à vie si elle est mal exécutée. Elle peut même être mortelle. »
Mortelle? J'avais du mal à croire qu'un simple effleurement du cou pouvait être fatal.
« Comment cela fonctionne? » questionna Jasper, curieux.
« Le corps est un vaste réseau de fils électriques reliés les uns aux autres que l'on appelle méridiens. Quand on sait trouver le bon méridien, on peut le bloquer ou le stimuler, ce qui provoque une réaction spécifique.
-Dans notre cas, vous nous avez paralysé.
-Oui. J'ai arrêté la circulation de la connexion entre votre cerveau et vos capacités motrices. »
Je dévisageai ma main blanche. J'avais toujours cru que sous cette peau de pierre il n'y avait rien que des veines mortes figées dans le temps.
« C'est... Surprenant.
-Et très efficace. »
Akiko s'en alla de son pas tranquille et nous encouragea à la suivre entre les arbres.
« Je ne pensais pas que ce genre de technique pouvait fonctionner. Je veux dire, sur des gens comme nous. » s'étonna Jasper.
Elle hocha la tête, peu surprise par notre réaction.
« Vous n'êtes pas les seuls à le penser. Les vampires ont tendance à sous-estimer les méthodes de combats humains. On se croit au-dessus de tout. Nous sommes suffisants et arrogants au point de croire que la résistance surnaturelle de nos corps nous rend totalement immunisés. Les corps vampires et humains répondent pourtant aux mêmes normes; tous deux ont des nerfs et un cerveau qui contrôlent ces nerfs. Pas à la même échelle, bien entendu. L'un a les nerfs et le cerveau plus solides que l'autre, mais la base demeure identique. Le Kyusho Jutsu peut donc être efficace sur vous. Et il en est ainsi pour toute créature surnaturelle... »
De vagues images ondulèrent dans sa conscience. Des souvenirs qui me troublèrent de par les bêtes que j'y entrevis.
« Les loups-garous... » soufflai-je, hébété. « C'est ainsi ça que vous avez appris où se situaient leurs faiblesses... »
Un rictus amer ternit son regard. Ces souvenirs venaient d'un passé qu'elle n'aimait pas trop évoquer.
« Haï; en effet. Le Kyusho Jutsu me fut très utile pour analyser ces démons sans me faire tuer. »
Emmett en revint au sujet qui l'intéressait vraiment.
« Où avez-vous appris tout ça? »
Elle haussa une épaule tout en marchant.
« Oh, je me suis occupée comme j'ai pu au cours des derniers siècles... »
Aucun autre souvenir ne remonta à la surface de son esprit, néanmoins je savais qu'elle éludait des détails. Les autres le sentirent aussi. Faire part de son passé ne la dérangeait pas dans la mesure où rien de trop personnel n'était révélé.
« J'ai eu l'occasion d'apprendre beaucoup des humains. Les vampires, eux, ne se sont jamais donnés la peine d'accorder de l'importance à leurs enseignements. Pourquoi le feraient-ils, d'ailleurs? » dit-elle avec une pointe de sarcasme. « Nous sommes forts et indestructibles. Un seul petit coup de poing peut détruire un mur. Alors, à quoi bon apprendre que le pouce doit être par-dessus la deuxième jointure de l'index si on veut que le coup soit plus efficace? À quoi bon savoir que le corps doit être de biais à chaque mouvement pour éviter à l'ennemi de l'atteindre trop facilement? Quelle perte de temps d'apprendre que, même si l'oxygène nous est totalement inutile, la quantité d'air dans nos poumons peut décupler la force de frappe.»
Emmett fit la moue, un peu honteux. Il admettait volontiers ne s'être intéressé qu'avec une pointe de moquerie et de condescendance à ce qui se passait au dojo de Kurushuro Miya. Il trouvait tous ces kata plus dignes de figures de style de ballet que de véritables combats.
Quant à Jasper, il était quelque peu agacé par ces demi-reproches. On ne le visait pas personnellement, mais il faisait quand même partie de la catégorie de vampires décrite par Akiko. C'était lui le guerrier de la famille, le fin stratège. Il avait mené des armées de vampires, entraînés des dizaines de nouveaux-nés à tuer sans se faire tuer et Akiko remettait en question tout ce qu'il avait acquis comme notions jusqu'ici. Son orgueil de combattant émérite en prit un coup. Suite à la cuisante défaite qu'il venait d'essuyer, il devait toutefois admettre qu'il avait encore à apprendre même après deux cents ans de combats. Il était bien sûr trop fier pour l'exprimer à voix haute.
« Tout cela est inutile à savoir, en principe. » poursuivit notre hôtesse. « La vitesse et la force sont les deux principaux atouts de notre race. Vous les avez utilisé brillamment au cours de notre petite joute. Mais vous avez négligé la technique et la stratégie au profit de ces deux facteurs qui ne sont que d'infimes détails nécessaires pour sortir victorieux d'un combat. »
Nous arrivions à notre point de départ, là où nous avions laissé les troncs d'arbres coupés. Akiko reprit sa besogne initiale. Elle commença à couper les branches superflues. Comme un bûcheron abattant la lame de sa hache, elle abattit son avant-bras d'un mouvement saccadé et le tranchant de sa main fendit le bois.
Emmett l'observait, impressionné. Lui ne se serait jamais donné la peine de couper une branche de cette façon. Il aurait carrément tiré et arraché la branche sans se soucier de faire une coupure nette et lisse.
« Vous pourriez nous enseigner ce que vous savez? »
Akiko eut un sourire satisfait et je le traduisis comme étant une petite victoire. Je saisis enfin la teneur de ce quelque chose qu'elle désirait nous apprendre. Elle avait deviné qu'au terme de cette bataille improvisée nous aurions envie de connaître ses méthodes. C'était ce qu'elle avait voulu faire depuis le départ; nous amener à nous intéresser à son savoir. Savoir qu'elle avait puisé des humains. Elle trouvait les Cullen exceptionnels de par leur désir de conserver leur humanité intacte. Mais, aussi humains que nous voulions nous comporter, nous avions encore du chemin à faire. Elle avait plutôt raison; nous voulions être humains, mais nous ne les considérions pas comme nos égaux, malgré nous. Jamais il ne nous était venu à l'esprit jusqu'ici d'observer comment ils se débrouillaient pour se battre. Nous sous-estimions leur façon de faire. Le mortel est faible donc inévitablement ses méthodes le sont aussi. Akiko voulait se servir du hobby favori des trois frères bagarreurs comme support pour nous prouver le contraire.
« Je veux bien vous apprendre. Seulement si vous promettez de vous en servir à bon escient. Ce que j'enseigne ne doit surtout pas être utilisé à la légère. Les gens croient trop souvent que les arts martiaux sont l'arme offensive par excellence alors que le but premier est la défense, pas l'attaque. Le meilleur guerrier est celui qui ne tire pas l'épée le premier. »
Sur ce drôle de dicton, je parlai en nos trois noms.
« Nous vous le promettons. »
Ce qui ne m'empêcha pas de me délecter à l'avance du grand avantage que je tirerais de cet enseignement.
Mes pensées me menèrent vers la menace permanente qui planait au-dessus de nos têtes: Victoria. Si je savais exécuter des trucs comme le Kyusho Jutsu, ce serait un jeu d'enfant de l'abattre.
Notre hôtesse se proposa comme cobaye. J'eus beau imiter à la perfection ce que je l'avais vu faire sur Emmett, elle ne perdit même pas la motricité de son petit doigt.
Je me faisais trop présomptueux. Connaître la théorie et mettre en pratique la théorie étaient deux notions différentes.
J'étais si frustré de n'obtenir aucun résultat que de la fumée devait sûrement sortir de mes oreilles.
« Vous croyiez réellement qu'il vous suffirait d'une seule nuit pour apprendre le Kyusho Jutsu? »
Elle avait du mal à camoufler son hilarité.
« Oh, honorable Edward-san, vous n'en êtes qu'aux prémisses! Il m'a fallu dix ans pour parvenir à paralyser ma première victime. »
Une image comique apparût dans sa tête. Cela eut pour effet de me dérider.
« Vous vous pratiquiez sur des boeufs?
-Je ne pouvais le faire sur des humains. » rétorqua-t-elle, secouée d'un petit rire discret. « Eux peuvent s'exercer entre eux sans faire trop de dommages. Moi j'étais trop forte. Une seule erreur de ma part et je pouvais leur briser la nuque. Je n'avais aucun coéquipier vampire avec moi alors j'ai trouvé une alternative. »
Jasper et Emmett étaient franchement amusés.
« Combien de boeufs avez-vous massacré avant de parvenir à en paralyser un seul?
-Quelques centaines, j'en ai peur.
-Les pauvres bêtes.
-Il s'agissait de bétail qu'on envoyait à l'abattoir de toute façon. »
Nous jugeant encore trop inexpérimentés pour utiliser le Kyusho Jutsu, Akiko nous montra autre chose de moins avancé. Des arts martiaux basiques jusqu'aux plus sophistiqués, nous passâmes le reste de la nuit à écouter et appliquer son savoir.
Sous ses dehors sereins et tranquilles, nous découvrîmes qu'il se cachait un professeur impitoyable et sévère. Elle commentait toutes les manœuvres exécutées et, parce que nous n'avions pas besoin de reprendre notre souffle et de nous reposer, elle ne nous lâcha pas une seule seconde.
« Le bras plus haut, Emmett-san. Le pied à 90 degrés, Edward-san, pas 45. La jambe ne doit pas être jetée en l'air au hasard. Elle doit faire un arc parfait. »
Notre hôtesse n'hésitait pas à corriger notre posture et nous faire recommencer un mouvement des centaines de fois avant qu'elle le juge adéquat.
« Trop brouillon. Trop saccadé. Trop mou. Trop aléatoire. Épaules droites. Le corps est votre propulseur, il doit accompagner votre coup... Non, il ne faut pas viser le thorax. »
Jasper ne pouvait s'empêcher de contester. Le chef-guerrier était souvent en désaccord.
« Il y a le sternum à ce niveau. C'est un coup majeur! On casse automatiquement la cage thoracique de l'adversaire! »
D'un ton posé et patient, Akiko remettait gentiment mon frère à sa place.
« Des os cassés n'empêchent jamais un vampire de poursuivre le combat. Il faut donc viser plus bas, sur le plexus solaire. C'est le point névralgique du corps. Frapper cette zone déstabilise l'adversaire puisqu'on déséquilibre le centre de l'énergie. C'est largement plus efficace que de casser des os. »
La nuit fut grandement instructive. Au-delà des arts martiaux, nous comprîmes qu'un cerveau surdéveloppé et un corps infatigable ne signifiaient pas nécessairement un apprentissage plus rapide. Nous étions si accoutumés de nous battre à notre façon vampirique qu'il était difficile d'abandonner nos vieilles méthodes pour en appliquer d'autres.
Quand Akiko nous estima assez prêts pour exécuter de bons mouvements de frappe, elle nous fit couper les troncs d'arbres à sa façon jusqu'à ce qu'ils deviennent des bûches de foyer parfaitement taillées.
À l'aube, une pyramide de bûches s'était amoncelée dans l'herbe.
« Bien. Je crois que cela suffira pour cette nuit. » décréta-t-elle.
Au terme de ces leçons, le puma, l'ours et l'aigle étaient toujours aussi redoutables, à l'exception qu'ils avaient un peu plus de classe et de discipline qu'avant.
« C'est extraordinaire tout ce que vous savez. » s'étonnait encore Emmett. Il vint entre Jasper et moi et nous coinça la tête sous ses aisselles. « Et maintenant que j'en sais plus aussi, je vais vous mettre au tapis en moins de deux, les gars. »
Jasper et moi nous libérâmes de sa prise d'un mouvement que je me plus à nommer "typiquement-Akiko".
« Dans tes rêves, oui. » répliquai-je au géant. Je me tournai vers notre professeur, reconnaissant. « Merci pour vos conseils. »
Maître et élèves s'inclinèrent humblement. Akiko se releva et nous sourit. Elle s'attarda un peu plus sur moi, contente de me voir détendu en sa compagnie.
Jasper repéra de l'affection à mon encontre. Elle nous aimait tous bien, mais il y avait une petite touche de tendresse de plus à mon égard. Il s'en étonna mentalement. Moi aussi. Pourquoi Akiko m'appréciait plus que les autres? J'étais loin d'avoir été le plus commode de la bande, pourtant.
Bizarre.
Perspicace, Akiko perçut notre intrigue et me quitta du regard.
« Maintenant que j'ai tout ce bois prêt à être brûlé, il ne reste plus qu'à le monter sur Otoshi. »
La vampire empila des bûches sur ses épaules pour les ramener au domaine. Mes frères et moi nous séparâmes le reste. C'est bien la moindre des choses que nous puissions faire.
Sur le chemin du retour, Emmett se montrait déjà impatient.
« Est-ce qu'il y aura d'autres nuits comme celle-ci?
-Si vous voulez en apprendre davantage, vous n'avez qu'à participer aux entraînements du dojo. Les maîtres ont été formés par moi.
-J'y suis déjà allé en observateur. Ce sera beaucoup moins marrant. Nous devrons contrôler notre force et notre vitesse devant les humains.
-Les humains doivent en faire autant. Les élèves font semblant de se frapper entre eux, Emmett-san. Ils sont peut-être moins forts que vous, ils ne se blesseraient pas moins sévèrement s'ils y mettaient toute leur puissance.
-Pff, c'est quoi l'intérêt d'apprendre à faire semblant de se battre?
-Canaliser sa force, centrer son énergie, quantifier sa puissance est aussi difficile sinon plus que de frapper sans se retenir. Le contrôle, voilà ce qu'est le véritable fondement de l'art martial.
-Je vois... » songea-t-il. « Je vais peut-être me montrer au dojo dans ce cas.
-J'irai aussi. » dit Jasper, bien décidé à parfaire ce qu'il avait appris.
J'étais aussi intéressé que mes frères. « Alors nous serons trois. »
Akiko ajouta distraitement: « Amenez Isabella-san, si vous voulez. »
J'en échappai presque mes bûches.
« Je vous demande pardon? »
Emmett fut pris d'un fou rire.
« Bella? La pacifique-aimez-vous-les-uns-les-autres-Bella? Vous plaisantez! Ha! »
Akiko secoua la tête, navrée.
« Vous recommencez à sous-estimer les humains, messieurs, et une femme, qui plus est. Ne commettez pas cette erreur encore une fois.
-Rien à voir. » rétorqua Jasper. « Pour votre information, Bella est aveugle.
-Et alors? Elle n'a pas besoin de ses yeux pour apprendre. Elle serait une bonne élève. Elle sait anticiper les coups et sentir la présence d'un individu, deux caractéristiques essentielles au bon combattant. »
Anticiper les coups? À quoi elle voyait une chose pareille? !
« Vous avez été un bon entraîneur, Edward-san. »
Je m'arrêtai sec, consterné.
« Un entraîneur? ! Je ne l'ai entraîné à rien du tout. »
Mon manque d'observation lui semblait très divertissant.
« Depuis qu'elle vous connaît, elle a appris à deviner votre présence dans l'espace, à savoir où vous vous situez par rapport à sa position, à deviner quelle partie de votre corps l'atteindra, quand elle l'atteindra et comment elle l'atteindra. Tout cela n'est pas digne d'un exploit, direz-vous. N'importe quel non-voyant doit en faire autant avec tous les gens, les objets, les potentiels obstacles qui les entourent. Mais apprendre à anticiper la présence d'un vampire qui, par définition, est subtil, vif et silencieux, ça c'est un exploit. »
Je n'avais jamais réfléchi à ça...
Des souvenirs d'une certaine partie de baseball me revinrent à l'esprit.
Bella s'était montrée si attentive qu'elle avait pu deviner qui courait, qui lançait, qui frappait. À l'époque, j'avais été impressionné sans pour autant y accorder beaucoup d'importance.
Je me souvins aussi de notre passage en Alaska. Elle avait senti les nombreux tremblements de terre, ce qu'aucun humain ne pouvait faire...
Ces facultés particulières étaient le résultat de notre fréquentation?
« Après tout ce temps passé à ses côtés, je suis certaine qu'elle peut détecter mieux que n'importe quel aveugle, mieux que n'importe quel humain même, une présence, un objet et pourquoi pas un coup de poing ou un coup de pied. »
Je me rembrunis.
«Jamais Bella n'aurait l'occasion de mettre en pratique ce qu'elle apprendrait.
-Vous n'aurez peut-être jamais l'occasion de mettre en pratique ce que vous avez appris cette nuit non plus.
-Dans le monde surnaturel et hostile où l'on vit, il y a beaucoup plus de risques qu'une telle occasion se présente.
-Vous avez intégré Bella-san à notre monde alors elle court désormais les mêmes risques que vous, non? »
Argument imparable qui me cloua le bec.
« Dois-je rappeler qu'aucun humain, même pro au Kung fu, ne pourrait affronter notre monde et en sortir vivant? » dit Jasper, méthodique.
Il ne voulait pas diminuer Bella, mais je fus irrité quand-même.
« Là n'est pas la question. Humaine ou vampire, jamais Bella ne sera mis dans une position où elle devra affronter seule les dangers de notre univers. Il faudrait d'abord me passer sur le corps avant et, avec ce que j'ai appris cette nuit, autant dire que cette éventualité ne se présentera jamais. » dis-je, cette fois avec plus de sécheresse.
Akiko n'insista pas et poursuivit tranquillement sa route.
« A votre guise. »
L'imagination horripilante d'Emmett partit en galopade et il se figura une Bella sur un ring, munie de gants de boxes, sautillant sur place pour s'échauffer.
Une taloche derrière la tête le stoppa.
« Ben quoi? » persifla-t-il. « Ce serait vraiment drôle! »
Boudeur, j'allongeai le pas et distançai le groupe.
Bella, se battre? L'idée était totalement incongrue. S'il y avait bien une chose que je savais qui ne changerait jamais, c'était qu'elle prônerait toujours la non-violence, qu'elle devienne une créature de la nuit ou non.
Je grimpai Otoshi par le versant nord, oubliant les railleries mentales de mes frères qui me poursuivaient.
Personne n'était dehors à cette heure du matin. Je repérai la plupart des esprits dans le pavillon où la communauté prenait ses repas. Au domaine de Kuroshuro Miya, on mangeait toujours tôt et en groupe.
Je déposai mon fardeau dans la réserve et regagnai la petite maison au toit rouge. Avant même d'arriver sur le porche, je devinai que la place était vide. J'entrai tout de même à l'intérieur pour me doucher et me changer. Je rejoignis ensuite Alice, Esmé et Rosalie dans la pagode principale, mais pas de traces de Bella.
« Tu la trouveras à la cantine. » dit Esmé. « Elle tenait à se familiariser avec la communauté. »
Rosalie, mise au parfum par les visions d'Alice, se montra narquoise.
« Alors, il paraît que vous avez pris toute une raclée cette nuit? »
Elle était particulièrement fière qu'une femme nous ait humilié.
« Emmett se fera un plaisir de tout te raconter. »
Pressé de retrouver Bella, je pris immédiatement la direction de la cantine.
Dans une vaste salle se trouvaient plusieurs tables basses. L'heure du repas était animé et les gens, assis en seiza autour des tables, parlaient avec entrain.
Quand mes yeux entrèrent en contact avec ce qu'ils cherchaient avec tant d'avidité, l'espace fondit, emportant avec lui le décor, les gens et les vapeurs culinaires nauséabondes. Il ne resta à mon flair que le parfum unique de ma compagne et à ma vue que sa silhouette délicate baignée dans la lueur des lanternes au plafond.
Cela se passait toujours ainsi lorsque je la retrouvais, comme si une douloureuse éternité s'était écoulé durant mon absence. Je ne mesurais entièrement la profondeur du vide de ma poitrine qu'à nos retrouvailles. Il me fallait combler ce vide au plus vite et je commençai à me repaître de sa présence de façon visuelle. Ses yeux tranquilles emplis de douceur, aujourd'hui d'un caramel sombre. Son visage pâle animé d'un sourire tendre. Sa tête légèrement inclinée sur son épaule. Sa chevelure relevée en chignon lâche... Tous des détails insignifiants qui étaient pour moi sujet à émerveillement et source d'apaisement à une souffrance sans nom. Lorsque je fus un peu contenté, l'environnement reprit sa place et je fus en mesure d'observer à nouveau ce qui l'entourait.
Je m'étonnai à peine de la voir à une table entourée d'enfants. Elle les attirait comme des mouches sur du miel. Ils babillaient joyeusement et tentaient de lui apprendre à manger avec des baguettes. Des petites mains plaçaient convenablement les tiges de bois entre ses doigts et donnaient de savantes instructions. Ils parlaient tous en même temps et elle ne devait pas comprendre grand-chose à leurs directives, ce qui n'était en rien un obstacle à leur bonne entente. Sous le regard bienveillant d'une gouvernante, Bella exagérait sa maladresse pour les divertir, déclenchant l'hilarité générale à table.
Je n'osai pas interrompre la scène et j'attendis sagement la fin du repas. Les enfants furent alors hâtés par la gouvernante. Il était l'heure d'aller en classe. Bella leur envoya la main et se leva, munie de sa canne. Elle se tourna ensuite vers la sortie. De discret, son sourire se mua pour devenir une expression de joie sans égal. Elle marcha droit vers moi.
« Ohaio! »
La main qui ne tenait pas la canne trouva sans peine ma joue. Elle relâcha un léger soupir de contentement, heureuse de retrouver le marbre familier de ma peau. Son pouce traça ma pommette avec une lenteur qui aurait dû provoquer mille fourmillements sous ce derme de pierre si je n'avais pas été aussi choqué.
Était-elle particulièrement attentive aujourd'hui ou avais-je fait un bruit qui avait trahi ma présence? Ou était-ce les paroles de Akiko qui faisaient en sorte que je remarquais enfin à quel point Bella arrivait à me localiser sans que j'aie besoin de me manifester d'abord?
« Ces enfants sont vraiment charmants. » dit-elle, consciente que je les avais remarqués. « Et courageux compte tenu de ce qui leur arrive. Je n'ai pas tout compris ce que m'a dit la gouvernante, mais j'ai capté l'essentiel. Il s'agit d'orphelins que Akiko a arrachés à des centres spéciaux et des familles d'accueil surchargées. C'est merveilleux ce qu'elle fait pour eux... »
Elle réalisa tout à coup que personne n'écoutait son monologue.
« Ça va? » se soucia-t-elle.
« Tu savais que j'étais là? » demandai-je, éberlué.
La question la dérouta un peu.
« Oui. J'ai senti ton arrivée.
-Comment?
-Heu... J'ai perçu un changement dans l'atmosphère et j'ai su que c'était toi. Il y a un problème? »
Je secouai la tête, prenant conscience de mon hébétude.
« Aucun problème. » dis-je, couvrant sa main de la mienne pour la saisir et l'amener à mes lèvres.
Elle était intriguée par mon comportement, mais ne posa pas de questions. Du moins, pas à ce propos.
« Comment fut ta nuit?
-Instructive. » révélai-je, sibyllin. « La tienne?
-J'ai fait un drôle de rêve.
-Lequel?
-J'ai rêvé que mon amoureux de vampire m'expliquait son comportement pour le moins étrange.
-Mh. » marmottai-je.
Elle renfila ses chaussures (ceux-là étaient sans semelles de bois vertigineuses) et nous retournâmes à notre pavillon en silence. Elle attendait que je me décide à parler. Elle risquait d'attendre longtemps.
Akiko, Emmett et Jasper étaient de retour. Ils venaient de terminer leur compte-rendu de cette nuit auprès des autres. À notre arrivée, Jasper s'éloigna. C'était un réflexe de prendre ses distances à chaque fois que Bella arrivait dans les parages. Nos plans de chasse de cette nuit ayant été interrompus, il ne s'estimait pas suffisamment saturé d'hémoglobine pour laisser le parfum de Bella flotter près de lui et il décida carrément de quitter la pagode maîtresse.
Akiko ne manqua pas de remarquer l'éloignement systématique de Jasper. Elle nous scruta, Bella et moi, et fit de même avec mon frère qui regagnait ses quartiers à grandes enjambées. Alice eut un regard navré, s'excusa auprès de Akiko et rejoignit son compagnon.
Notre hôtesse s'en alla aussi. Elle devinait mon malaise à la savoir dans le coin. Je n'étais plus trop méfiant et je savais qu'elle était moins à craindre encore que mon propre frère en difficultés. Je demeurais quand même conditionné à veiller sur Bella et la couvai d'un bras protecteur autour de ses épaules.
« Konnichiwa, Isabella-san. » dit-elle cependant avant de partir.
Bella tressaillit. Elle n'avait pas revu Akiko depuis le jour de notre arrivée. La brise auditive de sa voix la surprenait encore.
« Oh... Euh... Konnichiwa. » bégaya-t-elle.
« J'espère que vous vous plaisez ici.
-Oui. Votre domaine est fascinant. » dit-elle après s'être ressaisie. « Et les gens très sympathiques.
-J'en suis ravie. »
Elle ne s'éternisa pas en courtoisies et nous enveloppa tous du regard.
« A plus tard. »
Après un salut, la vampire quitta le pavillon. Je vis la déception de ma compagne sur son visage. Elle aurait apprécié un échange moins court.
« Bella? »
Emmett l'avait interpellé, un coussin du salon à la main. Je vis ses intentions, m'en outrai pour ensuite décider de ne pas intervenir. Ce n'était qu'un coussin inoffensif après tout. Et j'avais beau chasser les paroles de Akiko de ma tête, elles revenaient toujours s'y immiscer. J'étais aussi curieux que mon frère de voir le résultat du test qu'il s'apprêtait à faire. Je voulais en avoir le coeur net.
Bella se tourna machinalement en direction de l'appel.
« Oui, Em? Hé! En voilà des manières! » s'exclama-t-elle, les mains en l'air pour se protéger du coussin lancé sur son visage.
« Tu as vu ce que tu as fait? » s'égaya le géant.
Croyant à une plaisanterie de mauvais goût sur son état, Bella se fit sarcastique.
« Non, je n'ai pas vu ce que j'ai fait!
-Je veux dire, tu n'as pas remarqué tes réflexes?
-Quels réflexes? »
Elle attrapa un autre projectile lancé depuis un coin différent de la pièce.
« Mais pourquoi tu me bombardes de coussins? !
-Tu l'as attrapé. » s'extasiait Emmett. Les autres regardaient la scène avec beaucoup d'intérêt. J'étais aussi impressionné, mais je préférais garder le silence, ce qu'Emmett ne comptait pas du tout faire. « J'ai changé ma position en moins d'une seconde, mais tu as quand même su d'où le coussin arrivait. »
Les sourcils arqués, la bombardée se demandait vraiment ce qu'il y avait d'extraordinaire à une telle situation.
« Bah oui... J'ai senti quelque chose fendre l'air derrière moi et je me suis retournée, c'est tout.
-Te rends-tu compte que personne, même pas un humain avec ses deux yeux, aurait pu prévoir le coup? »
Elle haussa les épaules.
« Et alors?
-Et alors ça fait de toi quelqu'un qui a énormément de potentiel.
-Du potentiel pour devenir attrapeuse de coussin professionnelle?
-Du potentiel pour apprendre à te battre, la taupe! »
Ses yeux s'agrandirent pour former deux soucoupes rondes.
« Me... battre? ! »
Le mot fut articulé de telle sorte qu'il semblait appartenir à une langue étrangère.
Mon frère était allé trop loin. J'étais seulement curieux de savoir jusqu'à quel point Akiko avait raison sur ses réflexes. Je ne voulais pas que le mot combat soit amené sur le tapis.
« Emmett, dégage d'ici. » ordonnai-je.
Il ne bougea pas d'un pouce.
« Tu vas lui mettre des idées en tête. »
Malheureusement, le mal était fait. Bella était titillée.
« Est-ce que ton attitude à ton arrivée à la cantine a un lien quelconque avec ça? » qu'elle me demanda en agitant le coussin.
Je lâchai un soupir résigné.
« Akiko nous a juste fait remarquer que tu avais de bons réflexes.
-Pourquoi en faire toute une histoire?
-Parce qu'elle prétend que tu pourrais suivre les cours donnés au dojo. » rétorqua le félon. « Et l'idée ne plaît pas du tout à ton garde du corps.
-Moi, pratiquer les arts martiaux? »
Oh oh...
Je savais ce que cette expression sur son visage signifiait. Elle mesurait la remarque, analysait sa signification, entrevoyait les possibilités. Jamais une telle idée ne lui serait venu tout seul à l'esprit et je mourais d'envie d'étrangler Emmett pour l'avoir mentionné.
Mon frère lança un dernier coussin que j'attrapai moi-même. Fier de lui, il quitta le salon en ricanant.
Dans l'après-midi, à mon grand désarroi, Bella assista à un cours. Elle ne fit que s'asseoir et écouter les élèves s'entraîner mais je voyais bien que les paroles d'Emmett travaillaient encore sa conscience.
Le lendemain, après avoir appris que mes frères et moi voulions participer au cours du jour, elle voulut assister à la séance. Elle prit place sur un banc au fond de la salle et regarda à sa manière.
« Concentre-toi un peu. Arrête de la dévisager. Tu risques de faire une erreur compromettante pour nous. » m'avertit Jasper entre deux kata.
Difficile de rester vigilant dans ces conditions. À chaque minute qui passait, je voyais le visage de Bella exprimer toujours davantage de cette chose que je ne voulais pas voir arriver: un grand intérêt.
« Edward-san, je tiens à vous prévenir que je vais m'approcher de votre compagne. Libre à vous de venir surveiller ses arrières ou non. »
Je me raidis. Apparut alors sur le seuil du dojo, la petite silhouette de Akiko. Aussitôt, élèves et professeurs interrompirent la leçon. Ils s'inclinèrent avec gravité devant la nouvelle venue. Le chef du domaine était très respecté et estimé ici. Akiko leur rendit la pareille et les encouragea à poursuivre l'entraînement sans plus s'occuper de sa présence.
Elle portait un paquet dans ses mains et marcha doucement vers ma compagne.
Je n'y pus rien. Je quittai mon rang. Je me précipitai aussi vite qu'un humain pouvait le faire au fond de la salle. Je me tins debout derrière le banc, une main sur l'épaule de Bella. Celle-ci n'avait pas encore compris les intentions de l'hôtesse et s'étonnait que j'eus quitté mon poste.
Akiko me sourit d'un air détendu avant de se concentrer sur elle.
« Bonjour Bella-san. »
Ma compagne retint un tressaillement involontaire.
« B-bonjour Akiko.
-Les entraînements vous intéressent?
-Non, pas vraiment. » nia-t-elle pour aussitôt se raviser. « Enfin... je suis un peu curieuse. »
Il était clair qu'elle n'osait pas s'avouer à elle-même que la chose l'intéressait.
« Tendez vos mains. »
Incertaine, Bella leva le menton vers moi. J'ignorais ce que renfermait le paquet, jugeai néanmoins inoffensif son contenu. Je l'encourageai d'une caresse sur la nuque. Elle tendit alors les mains et palpa le paquet offert.
« Qu'est-ce que c'est?
-Ouvrez-le. »
Elle obéit, intriguée. À l'intérieur se trouvait deux grandes pièces de tissu blanc soigneusement pliées.
Je réprimai un grognement. Si j'avais su ce que contenait le paquet, je ne l'aurais certes pas incité à l'ouvrir. Je commençais à comprendre où Akiko voulait en venir. Si elle avait renoncé hier à me faire part de son avis sur Bella, ses intentions n'avaient pas pour autant été modifiées.
Les doigts de mon amoureuse tâtèrent la chose, questionneurs.
« Un dirait un... pyjama.
-Nous appelons ce costume le do-gi. C'est ce que porte tous les élèves du dojo pour les entraînements. »
Je raffermis ma prise sur son épaule, une manière de montrer ma désapprobation.
« Je ne veux pas m'entraîner. » dit Bella, un peu trop vite pour que ça paraisse vrai.
« Ce n'est pas ce que me dit la petite lueur que je vois briller dans vos yeux. Levez-vous et venez avec moi. Vous pouvez venir aussi, Edward-san. » se crut-elle obligée d'ajouter bien qu'elle sut déjà que je les aurais suivi de toute façon.
Bella se leva, curieuse et inquiète à la fois. Sous le regard médusé de mes deux frères, nous suivîmes Akiko dans un autre dojo plus petit et inoccupé.
Je m'emmurai dans un silence hostile. Akiko avait parfaitement conscience de mon irritation et l'ignora. D'une manière différente, elle allait faire la même chose qu'elle avait fait avec mes frères et moi: provoquer l'intérêt, attiser le désir de s'intéresser à son art.
Nous longeâmes les quatre murs de la pièce, tous ornementés d'armes de combat.
« Nous allons déterminer quelle arme vous convient le mieux.
-Une arme? ! »
Il avait été question jusqu'ici d'arts martiaux, pas de maniement d'armes!
Bella frissonna et recula. Même elle n'était pas d'accord.
« Je risque de me blesser et de blesser les autres.
-Voilà pourquoi nous allons d'abord choisir une arme qui ne coupe pas au moindre effleurement. »
Nous passâmes devant une série d'instruments en métal qui donnaient froid dans le dos. Elle énuméra tout ce devant quoi nous passions.
« Éliminons le katana, le sai, le kuwa, le kama... Il nous reste les armes de bois; nunchakus, le tonfa, le leku, le bô... »
La vampire s'arrêta. Nous fîmes de même.
« Mhh, le bô... » réfléchit-elle, les yeux rivés sur le mur où plusieurs bâtons étaient alignés. Elle en décrocha un. « Oui, je crois que cela conviendra très bien. Tenez. »
Akiko lui prit le do-gi pour le remplacer par l'arme. Bella la tâta et on aurait dit qu'elle tenait une bombe prête à exploser. Son malaise m'interpella et je voulus la lui retirer, mais Akiko leva la main pour m'arrêter.
« Laissez-la s'accoutumer à l'objet. »
Les doigts tremblants de Bella explorèrent avec prudence.
« Un long bâton? C'est ça le beau?
-Bô. B-ô.
-Oh. Désolée.
-Vous êtes déjà familière avec ce genre d'instrument alors je crois que c'est l'arme idéale pour vous.
-Hein? Je n'ai jamais eu de bô.
-Je croyais que les non-voyants avaient une longue canne pour se guider?
-Oh, oui, oui j'en ai une.
-C'est le même principe que de manier une canne.
- Je ne me suis jamais servie de ma canne pour faire du mal, voyons.
-Il ne s'agit pas de faire du mal. Il s'agit d'apprendre à se défendre. »
Bella déglutit. Elle lui redonna le bâton et chercha ma main.
« Quand bien même voudrais-je apprendre, je ne suis pas en état de le faire. Un élève doit observer ce que fait son maître pour répéter les mouvements convenablement. »
Akiko me donna le do-gi et se dirigea sur le tapis d'entraînement.
« Mh. Dites-moi, que suis-je en train de faire?
-Euh... Vous marchez.
-Et là, qu'est-ce que je fais?
-Vous tournez sur vous-même.
-Et là?
-Vous vous penchez.
-Et maintenant?
-Vous avez frappé le vide avec le bâton. »
Satisfaite, Akiko revint vers nous.
« Vous n'observez pas de la même manière que les autres, mais vous êtes très attentive. Vous sauriez suivre un cours sans problème si le professeur expliquait à voix haute les mouvements précis et les techniques. »
Bella hésitait encore. Moi j'étais à un cheveu de l'explosion.
« Je ne suis pas très douée pour le japonais et les professeurs ne parlent pas anglais.
-Moi si. »
Nous fûmes tous les deux abasourdis.
« Vous... vous voulez être mon professeur? »
Je sortis brutalement de mon mutisme.
« Pas question! » m'insurgeai-je.
C'en était trop pour moi.
Si mon cri fit sursauter ma compagne, Akiko n'y réagit qu'avec un sourire indulgent.
« Vous craignez que je la blesse? Les maîtres d'armes qui entraînent les élèves ici furent tous formés par moi et aucun n'est mort jusqu'à présent, encore moins blessé. Les courbatures sont inévitables, bien sûr, comme dans tout sport. Ça je n'y suis pour rien. »
À mon air buté, son sourire devint malicieux.
« Si vous ne voulez pas que je l'approche, vous pouvez toujours l'entraîner à ma place. Je vous dirai quel mouvement de frappe exécuter. »
Moi, frapper Bella! ?
Même pour faire semblant, j'en étais incapable. Et Akiko le savait.
« C'est bien ce que je pensais. » dit-elle, détectant la panique dans mon regard.
« Elle n'a pas besoin d'apprendre ça. C'est complètement inutile. Je vous l'ai déjà dit. » grinçai-je entre mes dents.
« Parce que vous êtes là et que jamais elle n'aurait à se défendre elle-même, je sais. Je vous crois, Edward-san. Voyons la chose autrement dans ce cas; le bô est un excellent exercice pour maintenir le corps en forme.
-Pour être en forme, il y a d'autres exercices tout aussi efficaces qui n'impliquent pas de se faire frapper par un bâton! Viens, Bella. »
Je fis demi-tour, la traînant sur mes talons.
« Edward, attend, s'il te plaît. »
Elle tira sa main prisonnière de la mienne pour m'arrêter.
Je me retournai pour tomber sur ce que je ne voulais surtout pas voir sur ce visage: la détermination et l'envie. Sacrebleu! Je la croyais d'accord avec moi! Travailler avec une arme la rebutait, se battre allait contre ses principes et ses valeurs! Mais on dirait bien que mon refus cinglant avait eu un effet de psychologie inversé sur elle!
« Je ne pratique aucun sport à cause de mes yeux. Je suis même dispensée de gym depuis des années au lycée. Je ne fais jamais d'exercice. Et si je tiens à le faire, la présence d'une tierce personne est toujours requise pour me guider, que ce soit pour la course, le patin... Le bô, je n'ai pas besoin de guide.
-Tu fais du ballet. » arguai-je, mécontent.
« Justement. Je sais déjà faire du ballet. J'ai envie d'apprendre un truc nouveau. »
Traduction: elle avait besoin de se prouver que sa condition ne l'empêchait pas de relever des défis. Je compris alors que ce n'était pas apprendre à taper sur les gens avec un bâton qui l'intéressait. C'était plutôt l'idée d'accomplir quelque chose seule en dépit de sa cécité.
«Je veux essayer. »
La petite note suppliante dans sa voix me noua la poitrine.
« Je suis désolée. » dit-elle, sincère.
Ces excuses eurent l'effet d'un seau d'eau jeté à la figure.
Depuis quand devait-elle s'excuser de vouloir stimuler son autonomie, de vouloir prouver qu'elle n'était pas faible? Depuis quand fallait-il qu'elle me supplie pour faire quoi que ce soit? Depuis quand mon approbation était nécessaire?
La raideur de mon corps s'évapora. Elle le sentit et comprit que je renonçais.
« Merci. »
Les remerciements étaient encore pires que les excuses. Comme si je lui accordais une grande faveur, comme si ses droits et ses agissements étaient limités et que le moindre relâchement de ma part était un don suprême de générosité.
Je n'étais pas un tortionnaire... n'est-ce pas? J'avais raison de me révolter, non? Il s'agissait de sa sécurité après tout.
« Nous irons doucement. » assura Akiko. « Je vous jure que votre compagne ne risque rien avec moi. »
Je cédai. Jusqu'à un certain point. Il était hors de question que je quitte le dojo.
« Tiens. » dis-je, grognon.
Je lui donnai le do-gi.
« Va te changer. Il y a un paravent à ta droite. Quatre mètres cinquante. »
Bella se leva sur le bout des pieds pour déposer son sourire radieux sur mes lèvres et alla se changer.
Je vrillai Akiko d'un regard incendiaire.
« Je sais. » me devança-t-elle. « Vous m'avez à l'oeil. Au moindre mouvement suspect de ma part, vous me tuerez.
-Et pas même le Kyusho Jutsu ne m'arrêtera. » renchéris-je, lapidaire. Curieux comme le gentleman qui n'avait pas voulu se battre avec une femme la veille disparaissait par magie quand la vie de son amoureuse était concernée.
L'entraînement débuta.
Je fus suffisamment naïf pour croire que Bella en aurait assez au bout d'une heure ou deux.
Quelle erreur.
À midi, elle était toujours là et en redemandait encore.
Ce fut l'avant-midi le plus long et épuisant de toute mon existence. Je restai dans un coin de la pièce dans un état pitoyable de stress. Je passais le clair de mon temps à serrer les poings à chaque fois qu'elle tombait, à chaque croche-pied, à chaque coup de bâton. Je me mordais l'intérieur de la joue pour ne pas hurler des recommandations et des mises en garde. Quand elle se retrouvait à terre, je me retenais de me jeter sur Akiko comme un enragé et si elle avait le malheur de toucher Bella pour corriger la position de son corps, je devais me faire violence pour ne pas courir les séparer sur-le-champ.
Elle n'aurait pas pu choisir l'une des nombreuses autres activités du site pour se prouver qu'elle pouvait faire comme tous les autres humains? Le tissage, le tai chi, le jardinage, le yoga... Mais non. Il avait fallu que ce soit un sport extrême où le seul professeur disponible était une vampire aux yeux noirs.
Elle faisait exprès de jouer avec mes nerfs, ma parole?
Non, me rétractais-je aussitôt quand Bella se releva d'une énième chute pour s'excuser en panique et assurer qu'elle allait très bien. Elle se savait surveillée et avait conscience que trébucher un peu me mettait déjà dans tous mes états. Elle s'en voulait de me causer tant de soucis. En même temps, elle tenait trop à respecter l'engagement pris envers elle-même pour renoncer.
« Il est presque 13h. Faites-moi une série de hojo undo et vous pourrez prendre une pause pour le repas. » ordonna Akiko.
Bella obéit comme un bon petit soldat et commença à exécuter seule des mouvements précis.
Akiko vint me rejoindre.
« C'est difficile n'est-ce pas? » murmura-t-elle pour n'être entendu que de moi.
Tout chez-elle n'était que sollicitude et compassion. Elle comprenait parfaitement comment je me sentais en ce moment.
« De la laisser agir à sa guise. » continua-t-elle. « Vous voudriez être en permanence autour d'elle pour la protéger, comme ce timbei. »
Elle pointa un bouclier ancien qui décorait le mur.
Je ne répondis pas. Elle avait raison mais sa compréhension m'énervait. Quel toupet de venir compatir alors qu'elle était à l'origine de tout ça!
Je continuai de regarder Bella exécuter ses exercices. Au moins plus personne ne lui tapait dessus pendant que Akiko me parlait.
« Pour nous, la notion de courbature est inexistante. Par conséquent, la moindre blessure bénigne est presque un drame parce que nous ne connaissons pas du tout la souffrance physique. Côtoyer un humain signifie apprendre à relativiser. Ce qui est pour nous une catastrophe est pour eux une chose normale. »
Je me détournai de Bella pour la considérer. Ses pensées étaient limpides et ses réelles intentions m'apparaissaient clairement pour une fois.
Se proposer comme professeur pour une discipline pareille avait été délibéré de sa part, compris-je. Elle n'avait pas seulement voulu provoquer l'intérêt de Bella pour ce sport. Elle avait aussi voulu provoquer une prise de conscience chez moi.
« Je vois... Il n'y a pas que Bella que vous entraînez en ce moment. Je subis moi aussi une forme d'entraînement. »
Elle acquiesça.
« J'ai conscience que je représente toujours pour vous une menace possible et lointain encore se trouve le jour où vous me considérerez comme étant plus qu'une connaissance, mais accepteriez-vous tout de même d'écouter mon conseil? »
Ledit conseil concernait mon amoureuse, assurément. J'avais déjà eu des conseils de la part de vampires carnivores et ils se résumaient tous à une chose: transforme Bella ou laisse-la tomber.
« Je vous écoute. » dis-je, méfiant.
Elle observa de nouveau son élève et je l'imitai.
« Vous ne lui rendez pas service si vous vous mettez en travers de sa route pour la protéger de tout et de rien. Il faut la laisser évoluer d'elle-même dans ce monde. »
Je croisai les bras, agacé.
« Qu'est-ce qui vous dit que je me mets en travers de sa route?
-Tout dans votre attitude à son égard le dit.
-C'est parce que vous êtes là. En temps normal, je n'agis pas ainsi.
-En êtes-vous sûr? »
J'allais jeter un oui acerbe, mais je me retins.
Non, je n'étais pas sûr.
« Regardez-vous; vous vous empoisonnez de l'intérieur à trop craindre qu'il lui arrive un malheur. Et je n'ai rien à voir avec la situation. Avouez que cette journée aurait été aussi pénible pour vous que si le professeur de Bella avait été un humain. »
Elle prit mon silence pour un aveu.
Cette façon qu'elle avait de me cerner avec tant de justesse me fut déboussolant.
Elle voulait m'aider. D'une manière discutable, mais efficace.
Il y avait toujours en elle cette tendresse détectée par Jasper la veille. Je la voyais dans sa tête et aussi dans son attitude. Je me demandai pourquoi. Pourquoi moi.
« J'ai cru comprendre que Bella-san allait peut-être rejoindre nos rangs. » poursuivit-elle avec prudence.
Elle s'avançait sur un terrain privé.
« Peut-être. »
Je soupirai. À quoi bon faire tant de mystères. Je pouvais bien lui faire part de la situation. Je n'avais rien à cacher même si je trouvais que cela ne regardait que moi et les miens.
« Bella a mis entre mes mains cette décision. Je n'arrivais pas à trancher jusqu'à ce que je me rende compte que ses yeux me manquaient. Je voudrais qu'elle voit à nouveau. Ainsi, elle n'aurait pas besoin de se prouver qu'elle n'est pas faible et incapable, comme elle tente de le faire en ce moment... Mais je trouve malsain d'utiliser le vampirisme comme un remède à sa cécité. Ce n'est pas une cure. Au contraire. C'est une malédiction à bien des égards. »
Elle médita mes paroles un instant. Mon dilemme ne lui semblait pas idiot, remarquai-je. Pour tout autre vampire carnivore étranger, la décision aurait été rapide à prendre, mais Akiko parut comprendre la pertinence de mon hésitation.
« Si elle avait ses deux yeux, auriez-vous l'impression de pouvoir être en mesure d'effectuer un choix plus objectif? »
Je regardai à nouveau Bella au beau milieu de ses figures de style. Son regard sans vie était concentré, inconsciente d'être l'objet de notre discussion. J'imaginai la même scène alors qu'elle aurait eu deux yeux valides. On y verrait un éclat de plus, une fenêtre ouverte sur son âme.
« Oui. Pour l'instant, la balance penche du côté du vampirisme uniquement à cause de sa maladie. Je crois que je me ferais moins partial si elle était déjà guérie. Mais ce ne sera jamais le cas. » dis-je, résigné et désolé.
« Il n'y a aucun moyen médical de remédier la situation?
-Aucun. Son état est permanent.
-Mmh. »
Ses pensées me touchèrent tout à coup. Elle réfléchissait, repassait en revue tous les spécialistes de la vue que son métier lui avait fait connaître.
J'obtenais une preuve de plus sur l'altruisme et la générosité du personnage. Une preuve qui fit désintégrer la colère que j'avais éprouvé à son encontre et qui me fit sentir coupable.
« C'est gentil, mais vous perdriez votre temps. »
Elle eut un petit sourire de dépit.
« Je suis médecin. C'est dans ma nature de vouloir trouver un remède à tout.
-Croyez-moi, s'il y avait eu la moindre chance qu'elle puisse retrouver la vue par un moyen humain, j'aurais tout fait pour qu'elle saisisse cette chance. »
Je doutais que mon interlocutrice puisse vraiment comprendre ce que j'allais dire, mais tant pis.
« Je voudrais qu'elle ait la plus belle existence humaine, d'où mon désir qu'elle guérisse. En même temps, je me refuse à la perdre un jour. Je suis contradictoire, je sais.
-Vous voulez le beurre et l'argent du beurre.
-Oui. »
Étonnamment, elle paraissait saisir ma position.
« Si vous décidez de la laisser telle qu'elle est, il vous faudra vous entraîner encore et encore, à lacher prise, comme vous le faites en ce moment. Désirer la plus belle existence humaine pour elle c'est accepter que la vie de mortel n'a aucune garantie. L'avenir est incertain pour chacun d'entre eux. Maladie, accident... toutes sortes de malheurs peuvent survenir. C'est cela la vraie vie humaine. C'est cela « vivre » à mon avis. On ne sait jamais de quoi demain sera fait. C'est excitant et à la fois effrayant. »
Je hochai la tête, encaissant ces paroles. J'étais d'accord avec le fond de l'idée. Appliquer le concept serait cependant ardu.
« Pourquoi me donnez-vous tous ces conseils? » ne pus-je m'empêcher de demander. Je n'étais pas le plus sympathique de la bande et je ne méritais pas autant de gentillesse et de bienveillance, à mon sens.
Akiko haussa les épaules.
« Kurushuro Miya aide tous ceux qui sont sur Otoshi. C'est sa vocation. »
Elle se cachait derrière son statut de mentor et de guide. Il y avait beaucoup plus que cela en réalité, toutefois elle prit une fuite mentale en se concentrant de nouveau sur Bella.
« Les mains sont trop près l'une de l'autre sur le bâton. Vous ne jouez pas au baseball, Bella-san.
-Désolée.
-Et cessez de vous excuser à chacune de vos erreurs.
-Pard... D'accord. »
À sa pause, je constatai sa mine ravie. Elle était en sueurs, épuisée, courbaturée, mais tellement contente...
J'oubliais parfois qu'il était primordial pour elle de ne pas être traitée comme une petite chose fragile incapable d'accomplir quoi que ce soit. Akiko avait raison. Je n'avais pas le droit de me mettre en travers de son chemin même si je voulais agir pour son bien.
La pause terminée, ce fut là que je commençai à voir la scène d'un oeil différent. Je devais reconnaître que Akiko était un bon professeur. Bella appréciait sa démarche: elle n'avait pas de traitement de faveur, son entraîneur n'était pas moins sévère parce qu'elle était aveugle. Elle était considérée comme une élève humaine normale et en était reconnaissante.
J'étais auparavant si nerveux, je redoutais tellement le pire que je ne voyais pas du tout ses efforts et sa persévérance. Je me crispais toujours à chaque attaque, mais j'arrivais maintenant à remarquer que Bella était douée. Vraiment douée. Bon sang, elle n'y voyait rien et arrivait à parer les coups! Akiko avait très bien cerné son potentiel et le bô était effectivement une arme avec laquelle elle se montrait à l'aise.
Qui aurait cru que ma douce Bella détenait de pareilles aptitudes de combattant?
« Nous pouvons arrêter la séance pour aujourd'hui. »
Surpris, je regardai dehors. Le jour déclinait. L'après-midi avait filé à toute allure, tout le contraire de cet avant-midi.
« Vous avez bien travaillé. Vous avez beaucoup progressé. »
Ces mots s'adressaient autant à Bella qu'à moi.
Ma compagne, au bout du rouleau, mais heureuse, rangea son arme sur le crochet au mur et salua bien bas son professeur.
« Merci de m'avoir accordé du temps Akiko. »
Cette dernière laissa fuser un petit rire sec.
« Du temps, j'en ai à revendre. » dit-elle, mi-figue mi-raisin. « Revenez me voir demain. »
Ses yeux obliquèrent dans ma direction.
« À bientôt. »
Nous échangeâmes un sourire de connivence et elle disparut de la pièce.
Ce fut une Bella sur ses gardes et presque craintive qui vint à ma rencontre.
« Est-ce que ça va? » me demanda-t-elle, inquiète.
« Pourquoi cette question?
-La journée a été pénible pour toi. Je regrette d'avoir...
-Tu es épatante. » l'interrompis-je. Hors de question que je la laisse s'enfoncer dans la culpabilité.
Sa bouche s'ouvrit, se referma. Se rouvrit.
« Tu le penses vraiment?
-Si je le pense? Je suis scié, oui! Ce que tu as fait aujourd'hui m'a beaucoup impressionné. Et je ne dis pas ça pour te flatter. Akiko avait raison de croire en toi. »
Elle rougit. Pas de timidité, mais de plaisir.
« Je n'aurais jamais pensé aimer ce genre de sport. » lança-t-elle gaiement avant qu'une ombre d'affliction ne couvre son visage. « Si je retourne voir Akiko demain, feras-tu encore le guet dans un coin du gymnase?
-Sans doute.
-Après une journée entière à l'observer, tu crois toujours qu'il faut la surveiller quand elle est à mes côtés?
-Je crois qu'il est superflu de superviser les séances. » avouai-je.
« Tu crois seulement. » se désola-t-elle. « Tu pourrais continuer tes propres séances avec tes frères pendant ce temps. Te savoir là, dans un coin du gymnase, à te faire du souci, me rend malade.
-C'est mon problème.
-Pourquoi refuses-tu de faire totalement confiance à Akiko?
-Et toi pourquoi refuses-tu de te montrer prudente?
-Ce n'est pas nécessaire. Pas avec elle. »
Nous allions encore entrer dans cet éternel débat sur sa confiance trop aveugle envers ma race.
« Bella...
-Attends. »
Elle posa un doigt sur mes lèvres.
« Écoute. Tu n'as pas remarqué qu'elle n'a posé aucune question sur nous deux, notre relation? »
Où voulait-elle en venir?
« J'ai remarqué son absence de jugement sur notre lien, en effet. » confirmai-je cependant.
« Voilà. Je n'ai pas senti son étonnement. Aucun vampire n'y échappe en temps normal. Ta famille, les Horvakia, Chaca, les Irlandais... Tous ceux que nous avons connu se sont montrés étonnés à différents degrés. Pas Akiko. Je n'ai pas senti qu'elle me percevait comme la faible copine d'un vampire ou la mortelle aveugle, encore moins comme du gibier. Dès le début, elle m'a traité comme... Comme toi tu me traites. Je suis Bella avec toi. Juste Bella. C'était la même chose avec elle.
-Je reconnais qu'à aucun moment elle n'a eu de pensées de supériorité raciale, mais... »
Elle secoua le menton, catégorique.
« Je refuse de croire qu'une vampire qui me traite comme son égal puisse me faire du mal, même par accident. »
Je méditais encore ces mots le soir même dans notre maisonnette. Bella s'était endormie tôt. Rien d'étonnant à cela, elle était fourbue.
J'étais bizarrement trop agité pour la rejoindre au lit. Je cogitais sans cesse et faisais les cent pas. Quelque chose dans ses certitudes avait fait remonter des faits notés depuis notre arrivée et entreposés jusque là dans un coin de ma mémoire.
Tout ce que j'avais appris sur notre hôtesse tournaient dans ma tête. Des informations qui étaient en réalité des pièces de puzzle. Je ne savais pas trop pourquoi je désirais, là, maintenant, mettre les pièces aux bons endroits, mais j'avais l'impression que si j'arrivais à voir la toile de fond, le tout que formaient chaque morceau une fois placés dans le bon ordre et emboîtés convenablement les uns dans les autres, je découvrirais alors quelque chose d'important.
Je ressassai tout ce que je savais depuis la première fois que j'avais entendu parler d'elle en Russie.
Son désir de nous aider avec le lycan alors qu'elle ne nous connaissait même pas encore.
Son envie de nous rencontrer tous les deux.
Son absence totale de critique et de jugement sur notre relation.
Mes craintes et ma méfiance qu'elle devinait, anticipait et comprenait mieux que personne.
Sa compassion, son désir de m'aider à sa façon.
Son affection à mon encontre, plus prononcée qu'envers tous les autres.
La manière qu'elle avait traité Bella qui ressemblait à la mienne.
Son contrôle absolu malgré sa soif permanente.
Son grand respect pour la race humaine, l'estime qu'elle lui vouait...
Toutes ces informations tournoyèrent dans ma conscience pendant toute la nuit. Elles restaient parfois en suspend, immobiles dans le néant de l'incompréhension, parfois elles s'assemblaient dans un certain ordre qui ne se révélait pas être le bon, se dénouaient pour reprendre leur errance tournoyante dans ma tête, se rattachaient, se détachaient dans mon brouillard cogitif.
Ce fut en regardant ma douce amie dormir que je sentis le soupçon se pointer. J'eus un curieux doute; ce serait Bella qui m'inspirerait la réponse à l'énigme. Elle était là la réponse, je le sentais, mais je ne l'avais pas encore capté. Elle se promenait, maligne, sur la ligne mince qui sépare le savoir de l'ignorance. Et soudain, alors que mes yeux erraient, contemplatifs, sur ma raison de vivre, ce fut là que la réponse cachée bascula enfin du côté de l'illumination.
Les informations sur Akiko m'apparurent tout à coup sous un nouveau jour.
Tel la foudre, je fus frappé par l'évidence.
Le puzzle se mettait en place.
« Oh... Bon sang... »
J'eus peine à croire en l'immensité de la découverte que je faisais à l'instant et pourtant il fallait être réaliste. Depuis le début, j'avais la vérité sous mes yeux, parfaitement visible, criante de justesse et de cohérence. Comment quelque chose d'aussi gros et de si flagrant avait pu m'échapper? Nous échapper à tous?
Excité, estomaqué, incrédule, toutes sortes de sensations s'emparèrent de moi en même temps.
Je me mis en quête de cet esprit. Elle était dans sa pagode, son labo, en compagnie de mon père. Ils bossaient tous les deux sur leurs projets communs.
Devais-je les interrompre?
Et Bella?
La vérité que je venais de découvrir était tellement ahurissante qu'il me fallut coûte que coûte en savoir plus. Je ne pouvais pas attendre le lever du jour. Je voulais confronter notre hôtesse. Et Bella devait être présente. Ça la concernait tout autant que moi.
La pudeur et la discrétion auraient dû m'arrêter dans mon élan. Je suppose que je manquais de scrupule, mais Akiko s'était elle-même immiscée dans ma vie privée. Je n'eus donc aucun remord à vouloir en faire autant.
Je réveillai Bella.
« Mh...?
-Debout! Dépêche-toi! »
Je la soulevai dans mes bras. Elle prit mon excitation pour de la nervosité.
« Que se passe-t-il? Il y a le feu ou quoi?
-Je dois vérifier quelque chose et je veux que tu sois présente.
-Vérifier quoi?
-Tu verras. »
Je volais déjà en direction de la pagode rouge. J'atterris sur le seuil, ne pris même pas la peine de cogner et fis glisser la porte coulissante. Je déposai Bella sur ses pieds. Je m'emparai de sa main et entrai à l'intérieure. Elle ignorait où je l'avais mené mais elle allait vite comprendre.
Carlisle et Akiko se détournèrent de leur paperasse de médecin, intrigués par cette intrusion soudaine.
Je ne m'excusai ni ne m'annonçai. J'arrimai mon regard à celui d'Akiko. L'intensité de mon jaugeage ne laissait aucun doute sur mes intentions, pourtant elle se refusait à croire que je l'avais démasqué.
« Vous n'avez jamais posé de questions sur la nature de notre relation. » lançai-je sans préambule. « Vous ne vous êtes jamais montrée curieuse, intriguée, déconcertée, dégoûtée, ce que tous les autres de notre race ont fait. Et ce n'est pas parce que vous êtes particulièrement discrète et respectueuse. Vous n'avez pas besoin de poser de questions tout simplement parce que vous savez déjà ce que nous vivons. »
Carlisle nous observait à tour de rôle, perplexe.
Akiko ne démontra aucune réaction qui aurait pu confirmer mes certitudes.
Bella tendait l'oreille, à présent complètement réveillée.
« Vous m'appréciez malgré ma muflerie. Vous m'aimez bien parce que je vous rappelle quelqu'un. Je vous rappelle ce que vous êtes, vous, ce que vous vivez, ce que vous éprouvez. »
Un début de compréhension commençait à poindre chez les deux témoins. Bella masqua un hoquet de surprise en plaquant une main sur sa bouche tandis que Carlisle ouvrait grand les yeux.
Au lieu de me répondre, Akiko me dévisagea longuement, aussi immobile qu'une statue. Elle réalisa que je venais de lever le mystère. Un éclair fugitif de regret traversa ses yeux noirs. Elle aurait préféré que je ne comprenne pas si vite.
À présent que j'avais tout compris et cerné l'essence de cet esprit, le livre aux caractères pâles et minuscules devint un livre patent d'écriture de noirceur profonde et de calligraphie nette.
Pas si vite. Pas maintenant. Je ne suis pas prête, entendis-je depuis un recoin de sa conscience. Un recoin où se cachaient ses angoisses, ses peurs, ses souffrances qu'elle arrivait brillamment à camoufler.
Elle évalua la situation, entra dans un dilemme intérieur, se demanda quoi dire, quoi faire. Je ne vis pas trop la nature de son combat mental. Tout était flou, car elle était perdue. Quiconque l'observait de l'extérieur ne pouvait deviner à quel point elle était déchirée, indécise, à cet instant. Elle demeurait stoïque alors qu'un tourbillon d'incertitudes la malmenait.
Au bout d'une longue minute, Akiko lâcha prise. Elle joignit ses mains ensemble et me contourna.
« Suivez-moi, je vous prie. »
De son pas mesuré et serein, elle passa la porte et prit la direction d'un escalier de pierre que je n'avais pas remarqué auparavant, caché derrière la pagode.
Carlisle quêtait des explications muettes de ma part, mais je ne fis pas attention à lui. Je suivis notre hôtesse, me demandant quelles étaient ses intentions. Bella s'ajusta à mon pas nerveux. Son coeur cadençait la marche. Je perçus de l'agitation derrière moi. Carlisle nous avait suivi ainsi que tous les autres. Alice devait avoir vu notre confrontation et avait alerté le reste de la bande. Tout comme moi, ils ne pouvaient s'empêcher de vouloir en savoir davantage.
« Je vous conseille de prendre Bella-san dans vos bras. » entendis-je à l'avant.
J'obéis et je saisis bientôt pourquoi on m'avait fait cette recommandation. Nous allions sur le pic de la montagne et ici les marches étaient vieilles, peu entretenues, jonchées de ronces, de racines et de feuilles mortes accumulées avec les années. Les habitants de Otoshi ne devaient pas s'aventurer ici très souvent. J'avais le sentiment que nous nous dirigions vers un versant qui avait été abandonné ou du moins fermé au public.
Arrivés au sommet, le sol devint plat et herbeux. Il n'y avait rien hormis un saule pleureur et un banc de pierre installé tout près du tronc. D'ici, on pouvait voir la ligne d'horizon indigo devenir orangé; le jour allait bientôt se lever. Pour la première fois depuis notre arrivée, il n'y aurait aucun nuage. Mon instinct me disait que ce serait une aube qui laisserait percer la lumière, où tout serait enfin clair, autant dans le ciel qu'ici, à la surface de cette montagne.
Les autres arrivèrent à ma suite, silencieux et attentifs.
Notre hôtesse sourit au saule pleureur et s'approcha de lui. Elle écarta le rideau de branches feuillues et se posta près du tronc. Nous l'imitâmes. Je chuchotai à l'oreille de ma compagne les informations sur l'espace et la déposai sur le banc de pierre.
Akiko nous observa tous, les traits imprégnés d'une triste résignation.
« Sous vos pieds se trouve Otoshi. » déclara-t-elle.
Emmett fronça les sourcils.
« Nous savons déjà où nous sommes. »
Akiko secoua la tête.
« Sous vos pieds se trouve Otoshi. » répéta-t-elle. Elle pointa du doigt le banc où Bella était assise. Celle-ci caressait machinalement la pierre lisse et tout à coup elle se leva d'un bond, comme si elle avait été assise sur des charbons brûlants.
Ce fut seulement là que je remarquai qu'il y avait une inscription gravée dans la pierre où ses mains avaient passés.
Et je compris alors la même chose qu'elle venait de réaliser.
Ce n'était pas un banc de pierre.
C'était une pierre tombale.
« Il s'appelle Otoshi. Il n'est plus de ce monde depuis 500 ans. »
Bien que sereine et en paix, une douleur incommensurable était clairement visible dans le regard noir de Akiko.
« C'était mon mari... et il était humain. »
A suivre
Note: le Kyusho Jutsu existe vraiment, mais j'en fais une interprétation libre.
Désolée de vous avoir fait attendre. Je subis en ce moment ce qu'on pourrait appeler un blocage psychologique à cause des récents événements tragiques survenus au Japon. C'est idiot, je sais. Plus de détails sur le blog...
Merci à Princetongirl, Edhelin, Angelsonrisa(c'est à moi de te remercier d'être là), Bybychee, Titine13110 (Désolée pour le retard, je fais un blocage tel que mentionné plus haut. En ce qui concerne le fait d'imprimer mon histoire, moi, perso, ça ne me fait rien du moment que personne ne prétend l'avoir écrit à ma place. Je suis ravie de contribuer au desennui de ta soeur perdue dans son coin paumé ;)), Vivi81 (J'étais un peu perplexe en lisant ces voeux d'anniversaire. Je ne comprenais pas où tu voulais en venir, mdr. Maintenant que tu le mentionnes, c'est vrai que ça fait 3 ans que j'ai commencé cette aventure. Comme le temps passe! Merci pour ton long com constructif. Tu soulèves des points importants qui m'ont inspiré un échange entre Edward et Akiko, plus haut. Je te dois une part des bénéfices sur cette histoire;). Oh tu as le droit d'être plus imprégnée de la version de Meyer. Moi le désir trop pressée de Bella de vouloir devenir vampire m'a déplu, d'où la création d'une Bella moins obsédée à cette idée.)Daphne (En effet, j'utilise quelques concepts tirés de Révélation. On peut même y voir du Tentation et du Hésitation, je reprends quelques idées de ces trois tomes. Des rebondissements? Évidemment! Et des tas! ^^), Aussidagility (Eh oui, avoir Alice pour soeur pour l'éternité c'est à s'en arracher les cheveux, huhu), Phoenix (Yes Madam, Chui québécouèse moué! Ch'parle de mêIme touletemps! J'écris vraiment po comme je parle. huhu. Je comprends ton malaise quand tu lis des fics écrits en français québéquisé. Même à mes oreilles ça sonne bizarre (hum, à mes yeux plutôt). On dirait que le langage écrit et le langage parlé sont deux mondes différents pour moi. Bref, contente de ne pas être si à côté de la plaque concernant Eddie ;) Nonon, tu n'es pas bête; c'est vrai ils grandissent de l'intérieure) Sabrinabella (désolée pour mon retard! Et merci pour ton enthousiasme!)
