− Il est foutu !

Severus hocha légèrement la tête, indécis. La nomination de Grant à la rédaction de La Gazette de Poudlard était rapidement devenu un problème épineux, d'autant que le nouveau Gryffondor avait déjoué toutes leurs tentatives de l'intimider par l'intermédiaire des admirateurs de Destiny. Certes, le travail n'avait pas encore été confié à des Serpentard, mais le simple fait que Grant ait pu vaincre en duel tous les agresseurs qui avaient croisé son chemin pendant une semaine laissait deviner que le mystérieux sosie de Potter serait un adversaire coriace.

Les Serpentard n'avaient pourtant pas chômé : toutes les personnes les redoutant, ayant des dettes ou admirant le passage des quatre jeunes hommes à Poudlard avaient reçu l'interdiction formelle de s'adresser à Grant. Severus, d'autre part, savait que Webster et ses amis de Poufsouffle avaient passé la même consigne aux autres maisons, à l'exception de Gryffondor. Cependant, pour obtenir la sympathie de Gryffondor, Grant devrait soit affronter l'un des « patrons » de Poudlard, soit s'attirer la sympathie des Maraudeurs. Pour ses camarades, Grant n'était qu'une énigme assez louche.

Malgré le blocus exercé, Grant semblait avoir pu compter sur les filles de Gryffondor. Si les trois autres n'étaient pas de son avis, Severus ne démordait pas sur sa conviction : à savoir que les filles de Gryffondor ne devaient en aucun cas être sous-estimées. La preuve en était que de nombreuses annonces étaient apparues dans chacune des salles communes – probablement l'œuvre de Weiss, qui n'aurait pas manqué d'utiliser ses soupirants pour mener à bien la mission confiée par Grant. En outre, les quelques échos qui avaient atteint ses oreilles laissaient deviner que Lily s'occupait des conseils adressés aux élèves en difficulté. Quant à Möller, il était évident qu'elle serait le portrait…

− A ta place, je ne m'avancerai pas, lança Damian.

− Arrête d'être aussi négatif, répliqua Curtis d'un ton agacé. Grant n'a pratiquement rien à mettre dans le journal, il est foutu. Il n'y aura rien dans la page Sport, ni dans les Faits divers et la Une sera probablement nulle. Le seul truc qui pourrait le sauver, c'est d'avoir foutu une photo de Möller à poil, ce qui me paraît très improbable…

− Et regrettable, ricana Allen.

Severus et Damian échangèrent un regard et surent aussitôt que tous deux partageaient la même pensée : même à jeter à la poubelle, la première édition ne porterait aucun préjudice à Grant, car les débuts d'année étaient réputés pour être calmes. D'un autre côté, Grant avait suffisamment de quoi remplir la page des Faits divers avec tous les duels qu'il avait livrés au cours de la semaine.

Accédant au rez-de-chaussée, ils se joignirent à la foule qui descendait des étages pour rejoindre la Grande Salle, partagés entre la morosité de retourner en cours et la curiosité de découvrir La Gazette de Poudlard de Grant. Le plus étrange, dans les conversations que Severus put surprendre, c'était que les étudiants n'avaient pas l'intention de condamner Grant pour une mauvaise première publication, préférant attendre que l'année scolaire commence réellement pour juger le travail accompli par le nouveau Gryffondor. A l'évidence, malgré la distance entretenue avec Grant, celui-ci ne souffrait d'aucune impopularité particulière.

− Je rêve où il commence à devenir apprécié ? grogna Allen tandis qu'ils longeaient la table de Serpentard.

− Tu rêves, confirma Severus. L'engouement général est uniquement provoqué par les affirmations de McTwist, qui décrit à qui veut l'entendre que le programme de Grant est tout simplement génial. En outre, préparer en une semaine un programme capable de vaincre celui de Webster apporte un certain crédit au jugement de McTwist.

S'asseyant à leurs chaises préférées, au beau milieu de la table des Serpentard, ils remplirent leurs assiettes, leurs verres et leurs bols en surveillant les portes de la Grande Salle. Ils savaient parfaitement que les journaux étaient apportés par les hiboux et les chouettes et non par le rédacteur-en-chef, mais l'expression de Grant pourrait peut-être leur donner une idée de son état d'esprit… à condition qu'il ait montré le résultat final à ses amies et qu'elles lui aient honnêtement donné leur avis.

Lorsque Grant pénétra dans la Grande Salle, quelques conversations s'interrompirent brièvement. Serein, le sosie de Potter ne paraissait guère anxieux à l'idée que son journal puisse recevoir un mauvais accueil. Weiss accroché au bras, le nouveau Gryffondor rejoignit sa table d'un pas tranquille, sous les regards jaloux des soupirants de la petite brune. Les idiots, ricana Severus. Il n'avait pas la prétention de connaître de Weiss, mais il savait au moins une chose : Grant était le premier garçon en qui Weiss faisait confiance. Comment s'y était-il prit ? Severus n'en avait pas la moindre idée et s'en fichait pas mal, mais il fallait être naïf pour croire que Weiss était intéressée par son nouveau camarade d'un point de vue « amoureux ».

− Et s'il gagne ? lança Damian.

La question s'adressait davantage à Severus qu'aux deux autres. Comme à chaque fois que Damian cherchait une conversation raisonnée, c'était vers lui qu'il se tournait. L'incapacité d'Allen et Curtis à jauger les choses à leurs valeurs réelles, c'était souvent Severus et Damian qui planifiaient les méfaits. Néanmoins, sans Allen et Curtis, il était peu probable que les deux autres aient été scolarisés aussi longtemps à Poudlard. Ils formaient un groupe de choc, complémentaire, chacun apportant ses qualités pour palier aux défauts des trois autres.

− Nous aviserons, répondit Severus.

− Il vous faudra bien du courage, alors.

Comme à son habitude, Destiny démontrait une certaine aptitude à apparaître dans les discussions auxquelles les jeunes hommes de Serpentard ne l'avaient pas invitée. S'asseyant à côté de Curtis, elle remplit son assiette d'une généreuse quantité de viennoiseries.

− Et qu'est-ce qui te fait dire ça ? grogna Allen.

− Parce que je me suis battue en duel contre lui, hier, répondit Destiny d'un ton détaché.

− Pourquoi ? s'étonna Curtis.

− A cause de vous, en fait, dit-elle.

Le ton qu'elle adopta ne présageait rien de bon du tout.

− Qu'est-ce qu'on a… ? demanda Curtis en feignant l'innocence.

− La question n'est pas de savoir ce que vous avez fait, mais ce que vous ne ferez plus à partir de maintenant, dit Destiny d'un ton tranchant. La prochaine fois que vous utilisez mes espions pour vos manigances à la con, je jure que l'incident de notre cinquième année passera pour une plaisanterie à côté de ce que vous subirez.

Severus sentit un certain malaise s'installer. Il n'était pas près d'oublier la première – et dernière fois – où Curtis, Damian, Allen et lui avaient osé contrarier Destiny en la traitant de « traître à son sang » après qu'elle eut essayé d'aider une enfant de Moldus de troisième année qu'un Serpentard maltraitait. Si les deux mois qui suivirent leur insulte, il ne se passa rien, le retour à Londres fut l'un des plus angoissants pour les quatre amis. Le matin même, un cambriolage à Pré-au-Lard faisait la une de La Gazette du sorcier, qui annonçait que les sorciers de la brigade magique avaient déjà une piste.

Si le voyage s'était déroulé sans embûches, l'arrivée à Londres avait été marquée par l'immobilisation du train et l'interdiction ministérielle aux élèves de descendre du Poudlard Express. Si les quatre Serpentard avaient pris un franc plaisir à se moquer de la brigade magique qui croyait sérieusement que les auteurs du cambriolage étaient à bord du train, ils avaient rapidement déchanté lorsque les objets volés avaient été retrouvés dans leurs valises. Un jour entier de garde-à-vue, d'interrogatoire, d'accusations, de pressions psychologiques, avaient fini par dévoiler une totale innocence chez les quatre jeunes hommes. Mais l'information principale était passée : Destiny était de très loin l'étudiante à ne surtout pas contrarier.

− Nous cherchions simplement à brouiller les pistes, dit Damian sur un ton d'excuses.

− Pas avec MES espions ! gronda Destiny. Par votre faute, j'ai dû me débarrasser d'un élément très prometteur et efficace. Vous avez vos propres larbins, employez-les à la tâche au lieu de contrecarrer mes projets.

Emportant son assiette avec elle, immédiatement remplacée par une autre, Destiny rejoignit ses amies d'un pas à la fois furieux et digne.

− Elle est quand même vachement canon quand elle s'énerve, commenta Curtis, impressionné.

− Prends garde à ce qu'elle ne t'attache pas à un canon une fois énervée, plutôt, dit Damian.

− Ou qu'elle n'en pointe pas un sur nous, ajouta Severus.

Ils furent interrompus en même temps que toutes les conversations, lorsque les hiboux et les chouettes passèrent par les hautes fenêtres pour se répandre dans la Grande Salle, au-dessus des cinq tables, chargés des colis, lettres, et exemplaires de La Gazette du sorcier. Cette fois-ci, cependant, un autre journal accompagnait le quotidien – le seul journal qui intéressait véritablement les étudiants, aujourd'hui. Dès que Severus eut rattrapé le sien au vol, il comprit que Grant avait gagné la partie : aussi maigre fût-elle, La Gazette de Poudlard comportait plus de pages que les éditions de début d'année de Walter Jenning.

− C'est pas vrai, murmura Curtis qui feuilletait déjà son exemplaire, partagé entre la colère et l'incrédulité.

La situation devenait brutalement irrécupérable. A défaut d'étudiants coopératifs, Grant était parvenu à publier la totalité de son programme grâce aux professeurs, dont les commentaires apparaissaient dans toutes les pages, des faits divers jusqu'à la une intitulée « LE CHANGEMENT », accompagnée d'une photo du château de Poudlard. Si le contenu impressionna autant qu'il surprit tout le monde, Severus nota rapidement que certains « piliers » de la communauté étudiante débattaient plus ou moins discrètement de la première page.

Une ère nouvelle

De l'avis général, le plus grand ennemi d'une société est la stagnation. Cette année, Poudlard est sortie de cette stagnation qui le caractérisait depuis – peut-être – sa fondation, en accueillant en son sein cinq adolescents qui sont entrés directement en septième année. Si pour certains, ce détail ne change rien, les professeurs ne sont pas de cet avis :

« Nous ignorons encore si le phénomène est dû à l'arrivée de ces cinq jeunes gens ou s'il perdurera, mais le fait est que ce début d'année est le mieux noté depuis près de trois cent cinquante ans, déclare Dumbledore. Selon la matière, nous notons des devoirs mieux préparés, des notes en augmentation et une certaine progression de tous les élèves jusqu'alors considérés « en retard ». Bien entendu, la fin du premier trimestre nous dira si ces progrès sont conséquents à l'arrivée des nouveaux ou s'il s'agit d'un simple effort des anciens. »

Quelle que soit la raison, les nouveaux contribuent à un rehaussement du niveau en classes, comme en témoigne le professeur McGonagall :

« Le niveau des classes de septième année a atteint, en trois semaines, une moyenne que nous pourrions évaluer à un Effort exceptionnel, annonce-t-elle. Les principaux contributeurs sont Morphée Deadheart et Elena Möller, qui ne récoltent que des O à tous leurs devoirs, mais les trois autres n'ont pas encore obtenu une note sous un E. Pour faire simple, nous sommes au-dessus du niveau désiré par le ministère de la Magie à ce stade d'études. »

Croire que les nouveaux sont les seuls responsables de cette progression serait naïf, car bien des choses ont subi un « remodelage » pendant les vacances d'été, notamment le programme scolaire et le corps professoral.

« La tragédie de Massalia a provoqué un profond malaise au sein de toutes les écoles de sorcellerie, nous relate Dumbledore. Les départements de la coopération magique internationale du monde et l'Association des Instituts Scolaires Magiques ont œuvré jour et nuit depuis cette triste date pour convaincre les gouvernements d'apporter des renforcements aux protections des collèges de sorcellerie. Dans notre cas, en Grande-Bretagne, nous avons reçu l'autorisation du ministère de la Magie de compliquer le programme scolaire. »

Que des progrès ?

Malgré l'amélioration des notes en classes, il semblerait que le progrès se limite aux cours. Les couloirs sont, en effet, en proie à une dégradation des « relations ». En trois semaines, pas moins de 41 incidents ont été recensés, faisant de ce début d'année le plus « brutal » du siècle.

« Si Poudlard présente des potentiels magiques intéressants, le niveau intellectuel se rapproche davantage d'une goule que d'un sorcier, déclare le professeur Groen. Les conflits sont dérisoires, motivés par une bêtise rare et à peine plus élaborés que celui qu'ils pourraient planifier pour ouvrir un pot de confiture. Ces mentalités n'auront aucun avenir dans ma classe ! »

Quel avenir ?

Que fait une opposition quand son adversaire obtient le pouvoir ? Elle le critique, le discrédite, dans le but de le renverser pour lui succéder. A Poudlard, les choses ne sont pas tellement différentes : des élèves et des groupes d'élèves se présentent depuis des années comme les « maîtres de Poudlard », chacun d'eux ayant leur politique, leurs méthodes de répression, etc.

Pour le professeur Groen, habituée à ces « règnes », l'année scolaire s'annonce très différente des autres :

« Ces « souverains » de Poudlard dominent peut-être la communauté étudiante depuis plusieurs années, dit-elle, ils ont commis une première erreur et en reproduiront d'autres. Il n'existe rien de plus dangereux qu'un sorcier dont on ne sait rien, ou presque rien. Le passage de Deadheart à Massalia en a été une preuve flagrante : il était solitaire, ne faisait confiance à personne, et tout le monde a cru que le manque d'amis lui ferait défaut… Ils ont eu grand tort. Et les « patrons » de Poudlard commettent la même erreur à l'égard de certains nouveaux. »

Un message codé malicieusement dissimulé dans l'article, songea Severus. Grant venait de passer à une étape du conflit bien plus sévère qu'auparavant. Il aurait tout aussi bien pu conclure son article par « Un pouvoir en place est fait pour être renversé », les choses n'auraient pas été très différentes. Grant déclarait ouvertement la guerre à ceux et celles qui lui avaient envoyé des larbins pour essayer de l'intimider ou de le mettre hors-service.

Levant les yeux, Severus remarqua que Webster était venu à la même conclusion que lui lorsque le Serdaigle prit son exemplaire pour l'emmener avec lui jusqu'à la table des Poufsouffle, où il s'assit entre deux de ses fidèles et redoutables amis, les faux-jumeaux Henry et Tobias O'Callaghan. Si tous deux étaient grands et athlétiques, l'un était brun et l'autre blond, mais les différences s'arrêtaient là : sur un terrain de Quidditch comme dans le couloir le plus sombre, ils étaient capables du pire comme du meilleur – du pire pour leurs ennemis, du meilleur pour les leur.

Contrairement à tous les autres « patrons » de Poudlard, comme les appelait le professeur Groen, Webster n'avait pas la même facilité d'acceptation du combat. C'était un bon duelliste, mais il préférait de loin employer tous ses amis à cette tâche plutôt que de se lancer lui-même dans un duel. Cette attitude était assez étrange pour beaucoup d'étudiants, car Webster demeurait encore le seul élève à avoir tenu tête à Allen dans un duel. Severus ignorait la raison poussant Webster à fuir tous les combats, mais il ne manquerait pas de la découvrir si le Serdaigle fuyait à nouveau un duel contre un Serpentard.

Reportant son attention sur le journal de l'école, Severus consulta la deuxième page. Bien que les compétitions et les sélections n'aient pas encore débuté, Grant avait trouvé une parade pour remplir la page, en remémorant tous les grands axes de la saison précédente pour en soutirer différentes informations afin de rédiger un article plus ou moins intéressant. A côté, un cadre totalisait le nombre de points des maisons en temps réel et, comme depuis les premières journées de cours, Serpentard était en tête.

Exceptionnellement – ou pas –, Grant avait créé une page « Débat ». Illustrée d'une photo de Dumbledore assis à côté de son phénix, posé sur l'accoudoir de son grand fauteuil, la page comportait également un entrefilet où des pourcentages ne cessaient d'évoluer ou de régresser à mesure que les élèves votaient si oui ou non, ils étaient en accord avec les propos tenus dans l'interview.

− Ca se complique, commenta Damian en remarquant lui aussi le cadre de votes. Il n'a jamais parlé de cette page et de ce truc pendant son programme…

− Une alternative, dit Severus. Sacrément ingénieuse, d'ailleurs.

Il s'y était attendu, Grant n'était pas quelqu'un à sous-estimer, mais le nouveau Gryffondor frappait fort avec cet étonnant système de votes. Aux quatre longues tables, des élèves s'enthousiasmaient de pouvoir prendre part à la « conversation » en tout anonymat, d'autant que le sujet les concernait directement. Quand Grant disait que cette nouvelle rédaction de La Gazette de Poudlard s'adresserait à tout Poudlard, il ne mentait visiblement pas.

− Vous avez lu la cinquième question ? murmura Curtis, apparemment vexé.

Severus porta aussitôt son regard sur la partie désignée :

L.G.d.P : J'ai constaté que les « patrons » de Poudlard démontraient rarement le courage de s'impliquer eux-mêmes dans leurs propres affaires, en employant d'autres élèves pour régler leurs comptes. Ce qui me fait inévitablement penser à la politique de Lord Voldemort. Pensez-vous que, d'une façon ou d'une autre, Voldemort influe sur les mentalités ?

A.D. : C'est une excellente question. Pour certains élèves dont personne n'ignore les convictions politiques, cette politique est un entraînement, une manière de mieux appréhender leur avenir s'ils venaient à rejoindre les mages noirs. Pour les autres, j'imagine que c'est inconscient, une sécurité assez naïve de ne pas être impliqué si l'élève qu'ils envoient se faire prendre.

L.G.d.P : Donc, c'est la lâcheté qui créé l'autorité…

A.D. : On peut voir les choses comme ça, mais il est préférable de garder une certaine distance avec cette pensée. Les étudiants désignés comme les « patrons » de Poudlard sont bien souvent beaucoup plus doués que les élèves qu'ils manipulent ou emploient.

Indéniablement, Grant cherchait la guerre, mais contre qui ? La question du nouveau Gryffondor critiquait autant les Serpentard que Webster et ses acolytes mais, quelle que fut la cible de Grant, les concernés prirent très mal la provocation du mystérieux Gryffondor. Le débat était d'autant plus énervant que 72% des élèves approuvaient la série de répondes apportées de Dumbledore.

− Je vais me le faire, grogna Allen.

− Attends un peu, dit Damian. Je crois que nous aurions tout intérêt à rester discrets…

− Pour qu'il nous insulte encore ? s'indigna Curtis.

− Non, répliqua Damian d'un ton dédaigneux. Mais parce que Webster semble lui aussi motivé à faire ravaler ses paroles à Grant !

Se détournant de la conversation, Severus poursuivit sa découverte de La Gazette de Poudlard. Il lui paraissait à peine croyable que Grant puisse en être délogé, désormais, d'autant qu'il marqua encore des points dans les faits divers, en créant une sorte de tableau rotatif contenant toutes les anecdotes. A chaque fois que Severus eut fini de lire un évènement, un autre se matérialisa, comme si son regard était directement connecté à la surface du journal de l'école. Sous le tableau, un encadré posait la seule question : « Mais qui a agressé Timothy Stiles ? »

Timothy Stiles était un quatrième année de Poufsouffle qui avait été retrouvé la veille dans un état déplorable, les vêtements en lambeaux et le visage recouvert d'un mélange de sang et de crasse qui, selon Mrs Pomfresh, l'avait contrainte à utiliser un détergent magique. Le Poufsouffle ne se souvenait d'absolument rien, à part qu'il avait eu le temps d'atteindre le premier étage avant de sombrer dans l'inconscience.

− Qu'est-ce que ça peut nous faire de savoir qui a agressé ce Sang-de-Bourbe, grommela Curtis.

Severus vit Damian hésiter entre une réplique cinglante ou lancer un maléfice à Curtis, mais il renonça aux deux solutions et se replongea dans sa lecture d'un air las. Visiblement, Damian et lui étaient les seuls à comprendre la tentative de Grant : la question n'était pas adressée au coupable, mais à tous ceux et toutes celles se sentant l'âme d'un détective. C'était une entreprise hasardeuse, certes, mais très habile de la part de Grant, qui encourageait de cette manière les élèves à s'émanciper du train-train quotidien dans lequel ils se contentaient d'attendre pour être informés de tel ou tel évènement.

Imitant Damian, Severus parcourut rapidement le Gros Plan, dédié à Elena Möller. Si les informations apportées par La Gazette de Poudlard étaient déjà connues de tous, grâce à Mary Macdonald, le personnage de Möller était bien plus dangereux que les Serpentard ne l'avaient cru : les principales actions des Mangemorts sur le continent européen faisaient souvent appel à des voyous et des truands soviétiques ou germaniques – certains connaissaient sûrement la Massalienne.

Autre atout majeur de La Gazette de Poudlard, l'intervention des filles de Gryffondor. La Classe, avant-dernière page d'un journal de l'école décidément beaucoup plus élaboré que Severus ne l'aurait imaginé, s'offrait pour ce premier numéro le soutien de Lily Evans. Loin d'être une incapable, la Gryffondor avait longtemps impressionné ses professeurs par sa capacité à simplifier les explications les plus complexes – un don qui lui avait été très utile dans toutes les matières, et plus particulièrement en potions. Severus aussi savait simplifier les choses, mais dans une mesure moindre : en parcourant les conseils donnés par Lily, il lui parut peu probable qu'il parvienne un jour à un résultat aussi facile, direct et compréhensible.

− Voilà maintenant qu'on confie l'éducation à des Sang-de-Bourbe, pesta Allen.

− Quand les sang-pur sont des moins-que-rien, il faut bien trouver une alternative, lança une voix.

Aussi moqueuse que supérieure, arrogante que méprisante, la voix de Morphée Deadheart s'éleva dans la Grande Salle pour la première fois depuis la rentrée. Se retournant, Severus découvrit le nouveau Serpentard debout juste derrière lui, un croissant dans une main, son exemplaire de La Gazette de Poudlard dans l'autre.

− T'as dit quoi, là ? intervint un sixième année assis à côté de Damian.

Plusieurs têtes s'étaient tournées vers Deadheart, pour la première fois présent au petit déjeuner.

− Que vous êtes des branleurs, répondit Deadheart avec un sourire narquois. Pendant que vous vous lamentez des Sang-de-Bourbes présents dans la communauté sorcière, ils travaillent durs pour être respectés. Celle qui a donné tous ces conseils n'est peut-être qu'une Sang-de-Bourbe, mais elle aide les autres et, par conséquent, bénéficie de la sympathie de tous ceux qu'elle aura aidés. Mais continuez à pleurnicher comme des gorets, vous êtes si doués dans ce rôle !

Le sixième année se leva brutalement de sa chaise, mais fut retenu de justesse par sa camarade. Plus railleur qu'à l'ordinaire, si c'était possible, Deadheart lui lança un regard narquois inimitable.

− On va voir si je suis un goret ! reprit le sixième année avec fureur. Ce soir, 22h, dans le cachot 49.

− Tu oserais me provoquer en duel ? s'étonna légèrement Deadheart.

− Ce n'est pas parce que tu viens de Massalia que tu es invulnérable, répliqua une fille avec mépris.

Deadheart hocha vaguement la tête, comme s'il admettait qu'il puisse perdre.

− Alors, soit ! dit-il d'un ton enthousiaste qui fit tressaillir Severus.

Adressant un dernier regard moqueur au sixième année, Deadheart s'éloigna d'une démarche tranquille, sous les yeux calculateurs de Severus. Il avait la très nette impression que Deadheart n'était pas sortit de son silence sans avoir une idée en tête : il avait provoqué le duel, il espérait que quelqu'un le défie… mais pour quoi ?