Deuxième partie : Devenir chevalière
Essylt – Chapitre 3
« année de la Montagne de Givre 999 – un mois avant le solstice d'été de l'an 1000 – à Alfaheim»
- Essylt ! Essylt ! Essylt !
Les appels répétés finirent par se perdre dans le lointain et Essylt sortit de la caverne dans laquelle elle s'était cachée. Elle voulait profiter de quelques moments de calme, trop rares lorsque son demi-frère était présent dans leur demeure familiale. Il était charmant mais lorsqu'il s'agissait de son entraînement, il se révélait impitoyable.
Elle soupira et respira enfin plus librement avant de s'éloigner en sifflotant, son pied léger effleurant à peine l'herbe douce et verte. Elle s'arrêta au bord d'un ruisseau et d'un bond souple sauta au dessus pour le franchir. Elle déploya ses ailes translucides et atterrit silencieusement sur l'autre rive. Essylt les rabattit l'une contre l'autre avant de les déployer une nouvelle fois en souriant à pleines dents. Quel sentiment de liberté ! Elle n'en avait jamais connu de semblable auparavant, dans sa vie terrestre ...
Elle ferma les yeux et ses souvenirs affluèrent en elle comme une rivière en crue.
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« année de la Montagne de Givre 999 – un mois après l'équinoxe d'automne – à la cour de Maelarnen»
Le claquement des bottes de Syd résonnait dans le couloir désert du second étage de l'aile ouest. Cela faisait une semaine qu'il cherchait à la croiser et une semaine qu'elle s'obstinait visiblement à l'éviter. Il avait enfin su où son oncle lui avait donné ses appartements pour résider jusqu'au mariage.
Les cheveux de sa nuque se hérissèrent à cette simple évocation. Quelle mouche avait donc piqué Essylt pour accepter un mariage avec son fou d'oncle ? Il savait qu'elle était la diplomate de la famille mais jusqu'à présent diplomatie ne rimait pas avec mariage forcé. A moins que l'Ansirik d'Odalwar ne donnât la main de sa fille pour sceller des alliances. A combien d'Ansirik avait-il promis sa fille ?
Il arriva enfin devant la porte seulement baignée par la lumière blafarde de la lune. Il était trop tard même pour les plus grands buveurs et trop tôt pour les domestiques qui n'avaient pas encore pris leur service. Autant dire le moment parfait pour une petite explication.
Syd dégagea une longue aiguille d'une cache dans sa botte gauche et se joua avec habileté de la serrure. Il entra sans faire de bruit et traversa rapidement les pièces du vaste appartement. Il arriva enfin dans la chambre et la vit lovée dans les draps. Cette vision lui fit momentanément oublier la raison de sa présence si près d'elle.
Il s'assit sur le lit et fit glisser le drap sur son corps à la peau d'albâtre. Pour une fois, elle n'était pas nue et il en fut désappointé. Il laissa néanmoins sa main remonter le long du bras de la jeune femme jusqu'à son épaule avant de descendre vers la chute de ses reins. Encore ensommeillée, elle se tendit vers la chaleur de sa main et il se demanda si elle savait qui la caressait ainsi. Avait-elle déjà cédé aux avances assidues et omniprésentes de son oncle durant cette semaine ?
Cette interrogation lui remit en mémoire ce qu'il était venu faire dans cette pièce et il secoua l'épaule qu'il avait caressé quelques secondes avant. Essylt cligna des yeux, l'air d'abord un peu perdu puis complètement abasourdi en le reconnaissant.
- Enfin réveillée ? Chuchota-t-il sur un ton de reproche. Es-tu donc si complaisante avec toutes les mains qui te touchent ainsi au point de rester endormie ?
Elle prit la remarque comme un camouflet en plein visage et se redressa comme un ressort.
- Comment oses-tu ? Commença-t-elle avant qu'il ne posa la main sur sa bouche pour la faire taire tout en la renversant sur le lit.
- Silence. C'est moi qui vais poser les questions ! Que fais-tu ici et qu'est ce que c'est que cette histoire de mariage ? Une mauvaise blague ?
Son ton était toujours aussi bas et même s'il se maitrisait, il avait du mal à ne pas se montrer agressif envers elle. Il souleva la main sur sa bouche mais resta au-dessus d'elle, si proche d'elle que c'en était à peine soutenable.
- Syd ... Tu ne devrais pas être dans cette chambre ... Si ton oncle vient à t'y trouver, tu signerais ton arrêt de mort.
- Voilà qui répond au moins à l'une de mes questions. Jeta-t-il acide.
Elle vira au cramoisi sous l'effet de la colère.
- Idiot ! J'essaie de sauver ta peau !
- Merci pour ton attention mais je saurai me débrouiller seul. Vas-tu enfin me répondre ? Pourquoi souhaites-tu t'unir à ce fou ?
- Je ne fais que respecter un traité conclu il y a au moins deux ou trois ans entre ton oncle et mon père.
- Balivernes ! Balaya Syd de la main en se redressant légèrement. Tu mens, je le vois dans tes yeux.
Elle ferma ses paupières et déglutit avec peine. Elle devait tenir bon quitte à ce qu'il la déteste. Il n'était pas question qu'il meure ni qu'il tue un membre de sa propre famille uniquement pour obtenir un trône.
- Je fais mon devoir Syd, de la même manière que tu fais le tien en obéissant à Hilda et en reprenant le trône du Maelarnen.
- Tu mélanges tout !
- Non ! C'est toi qui ne vois que ce que tu veux voir !
Il s'obligea au calme et inspira longuement avant de la regarder encore. Non, il ne pouvait accepter cette union contre nature.
- Essylt. Tu vas devenir chevalier de Cassiopée. Tu as un rôle dans la bataille qui viendra. Tu ne peux t'engager dans une relation sérieuse du type mariage ou de tout autre type. L'avenir est trop incertain.
Les yeux d'Essylt se voilèrent légèrement et il vit qu'il venait de la blesser sans qu'il ne comprît pourquoi.
- C'est vraiment ce que tu penses ? Demanda-t-elle d'une voix blanche.
Elle se sentit soudain très bête et faillit le maudire. Mais ses anciens réflexes de diplomate reprirent le dessus. Son visage s'apaisa et elle chassa toute expression de ses yeux lorsqu'il hocha la tête. Elle le repoussa d'une main ferme et quitta le lit avant de revêtir un déshabillé assorti à la fine chemise de nuit.
- Je vais répondre à tes questions mais après cela, nous n'en parlerons plus. Et il est inutile de me persuader de renoncer à ce mariage. Les bans sont publiés et tout Asgard va être au courant d'ici quelques jours. D'autre part, le double du traité ratifié par ton oncle et moi-même en tant que représentante de l'Ansirik d'Odalwar est déjà en route pour mon pays. Le mariage aura lieu le jour du solstice d'hiver.
Syd, assis sur le lit, serra les poings. De part son rang, il connaissait parfaitement les conséquences de ce qu'elle venait de lui dire. Conséquences pour lui-même, pour le but qu'il s'était fixé et pour elle-même. Aucun retour en arrière n'était plus possible. Elle avait tout verrouillé.
- Que fais-tu de ton entrainement et de tes obligations envers tes soeurs ?
- Je n'ai pas oublié mes obligations tout comme les tiennes. Tu poursuivras mon entrainement ici. Ton oncle est déjà au courant. Il sait également que je devrais m'absenter pour rejoindre mes soeurs à un moment ou à un autre. Je l'ai également écrit dans le contrat de mariage qui accompagne le traité.
- Tu as vraiment tout prévu. Quel cerveau génial ! Railla-t-il. As-tu également prévu la date où vous ferez chambre commune ou celle de la conception de vos enfants ?
Elle encaissa sans broncher mais croisa les bras devant elle, comme pour se protéger avant de lui faire face.
- Ce sera la nuit de noces pour la chambre et pas avant mon retour pour le reste.
Il en resta coi.
- J'ai dit que je te répondrai. Précisa-t-elle d'une voix assourdie.
Syd se leva et bondit sur elle comme un tigre sur sa proie, la clouant contre le mur en la retenant les mains sur les épaules. Il avait toutes les peines du monde à se contenir. L'imaginer dans le même lit que son oncle l'aurait fait vomir.
- Alors il ne t'a pas encore touchée ?
Elle secoua la tête et tenta sans succès de se dégager. Ses épaules devenaient douloureuses en raison de la pression qu'il exerçait.
- Syd ...
- Non, tais-toi ! Tais-toi, je t'en prie !
Lorsqu'il plongea son regard si particulier dans le sien, elle en eut le souffle coupé. Elle pouvait y lire tant d'émotions contradictoires qu'elle faillit en avoir le tournis. Il l'embrassa brutalement, enfonçant ses doigts dans la cascade de boucles blondes, lui rejetant la tête en arrière pour embrasser chaque parcelle de peau de son cou. Elle gémit sous ses assauts, d'autant plus surprise qu'elle avait lu une colère flamboyante dans ses yeux.
Syd s'écarta d'elle, la collant à nouveau contre le mur.
- Jamais il ne te touchera comme je viens de le faire ! Jamais, tu m'entends ?
Il recula et ressortit de l'appartement par la fenêtre, sautant avec souplesse jusqu'au sol avant de disparaître au détour d'un baraquement. Elle resta hébétée. L'idiot ! Il n'avait donc toujours pas compris. Tout était inévitable à présent. Et dans cette cour aux moeurs dissolues, avec le mariage approchant, aucun noble ne voudrait conclure un pacte avec Syd alors qu'aux yeux de tous un héritier était peut-être déjà conçu.
Elle s'assit sur son lit et se mit à trembler convulsivement. Leur affrontement avait été court mais l'avait ébranlé. « tu ne peux t'engager dans une relation sérieuse du type mariage ou autre ». Elle serra ses bras autour d'elle. Ainsi pour lui, leur relation n'était-elle que superficielle ? Elle sentit une larme, puis une seconde puis tout un flot couler de ses yeux clairs. Après tout, c'est exactement ce qu'elle avait toujours voulu et obtenu avec les hommes, avec lui aussi ... au début tout du moins ... alors pourquoi était-elle aussi malheureuse ?
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« année de la Montagne de Givre 999 – le matin du solstice d'hiver – à la cour de Maelarnen»
Le vent soufflait en rafale autour du château du Maelarnen, sifflant comme une armée de Thurses du Givre déchainés. Syd releva la capuche de sa cape au-dessus de sa tête et longea un long mur avant de rentrer dans le grand hall du château, décoré pour l'occasion.
L'occasion étant évidemment le mariage du maître des lieux et d'une princesse d'Odalwar. Les couleurs des deux contrées avaient été hissées un peu partout, même si tous savaient qu'aucun invité d'Odalwar ne serait présent. Les conditions météorologiques étaient si déplorables que tous les royaumes d'Asgard se retrouvaient complètement coupés les uns des autres. L'hiver avait débuté bien plus tôt que les autres années et se révélait bien plus rude, impitoyable avec les plus faibles.
De nombreux nobles, dont des soutiens éventuels de Syd avaient du regagner leurs domaines pour régler des questions de distribution alimentaires, de relogement de familles dans la peine ou de protection contre des hordes d'animaux sauvages affamés errant aux abords des villages.
Quelques voix s'étaient élevées pour demander le report de la date du mariage mais l'Ansirik souhaitait si ardemment prendre Essylt pour femme qu'il maintint la date envers et contre tout. Syd se trouvait dans une situation délicate. Le temps pressait à présent. Malgré leurs efforts, Essylt n'avait toujours pas développé son cosmos.
Leurs rapports étaient délicats pour ne pas dire tendus. Ni l'un ni l'autre n'avait oublié les mots échangés cette nuit là et ces derniers agissaient comme un poison lent sur leur conscience. Hormis pour l'entraînement et pour les repas ils s'évitaient le plus possible.
L'oncle de Syd avait jugé approprié d'installer Essylt à ses côtés et Syd, en tant que membre de la famille dirigeante à côté d'Essylt. Les repas étaient longs et ils se devaient d'y faire figure honorable et d'y rester un temps jugé comme correct. L'ambiance était déplorable, graveleuse et à vrai dire détestable. Essylt supportait sans broncher les grivoiseries plus ou moins poussées de son futur mari et de ses préférés de la cour.
Syd assistait à ces scènes avec un stoïcisme qu'il était loin de ressentir. De plus, comme il faisait parti de la famille régnante et que sa renommée de coureur était largement parvenue depuis la cour d'Asgard, une ribambelle de filles de la plus douteuse à la plus sérieuse tentait sa chance auprès de lui. Il les repoussait le plus souvent cordialement mais le jeu de certaines avait fini par le lasser. Notamment lorsqu'il avait trouvé deux soeurs jumelles dans son lit. Même si elles étaient fort bien proportionnées et totalement consentantes, il les avait repoussé. Bien lui en prit, puisqu'il apprit plus tard que nombre d'hommes étaient passés par elles et qu'elles en avaient récolté quelques tracas contagieux au niveau de leurs bas-ventres.
Syd arpenta le hall cherchant son oncle ou Essylt mais les deux principaux protagonistes de cette mascarade devaient sans doute se préparer. Il fronça les sourcils et se colla au mur pour laisser passer deux serviteurs chargés de lourds plateaux. Malgré le froid au dehors, l'atmosphère de cette pièce était déjà étouffante. Il tira sur son col et se sentit presque mal. Un mauvais pressentiment l'assaillait quant à la fin de cette journée.
Il avisa les deux trônes richement décorés sur le piédestal au fond du hall, juste sous les tentures aux armoiries de sa famille. Se redressant de toute sa taille, il détailla son blason, celui dont son père et lui-même étaient si fiers, tout comme plusieurs générations de leur noble famille bien avant. Ce nom, ce blason qui allait être relié pour l'éternité à son oncle lorsque Essylt lui donnerait un héritier. Le vent entra en sifflant par l'une des petites fenêtres situées sous le toit qui venait de se briser. Il souffla les bougies d'un lustre entier, plongeant subitement la tenture et le blason familial dans la pénombre.
Syd frissonna, blêmit sous la vision et sut à cet instant précis qu'il ne pouvait pas laisser les choses se dérouler telles que le destin l'avait décidé. Non. L'honneur familial, sa lignée, Essylt ne tomberaient pas à cause de son pourceau d'oncle. Soutenu ou seul, il allait mettre un terme à ceci. Il le jura sur son blason et quitta le hall en direction de la cour arrière qui donnait sur les appartements privés de l'Ansirik.
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« année de la Montagne de Givre 999 – un mois avant le solstice d'été de l'an 1000 – à Alfaheim»
Essylt entendit à nouveau la voix exaspérée de son demi-frère se rapprocher. Elle soupira et se décida à lui répondre de sa voix mélodieuse dans la langue qui était à présent la sienne.
- Je suis ici, Valandil.
- Essylt ! Enfin ... tu vas me rendre fou à te sauver ainsi ! Lui reprocha l'être aux oreilles pointues et aux ailes translucides semblables aux siennes.
Elle le laissa se poser avec souplesse à ses côtés et dévisagea son visage soucieux, ses longs cheveux d'un blond si clair qu'il était presque blanc, et sa haute stature soulignée par une armure complexe d'un cuir souple teinté de vert. Il tenait deux arcs dans sa main et lui en tendit un.
- Tu n'as pas fini ton entraînement, ma soeur. Il est temps si tu veux vraiment être prête pour cette guerre.
- Je ne le sais que trop bien ... mais laisse-moi encore quelques minutes s'il te plait.
Valandil haussa un sourcil désapprobateur devant l'air triste de la jeune femme. D'un geste tendre, il replaça une mèche échappée de l'une de ses tresses derrière l'oreille pointue d'Essylt.
- Tu penses encore à lui, n'est ce pas ?
-Non. Mentit-elle en s'éloignant de quelques pas alors que d'autres souvenirs plus douloureux remontèrent en elle.
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« année de la Montagne de Givre 999 – le matin du solstice d'hiver – à la cour de Maelarnen»
Essylt lissa encore une fois les plis de sa nouvelle robe d'un rose pâle rebrodée de fils d'or, la toute première de sa nouvelle vie en tant qu'épouse de l'Ansirik du Maelarnen. Il était de tradition qu'une jeune femme se mariant ne porta plus aucun vêtement ni bijou lié à son ancienne vie et renouvelât la totalité de sa garde-robe.
Elle effleura du bout du doigt le coffret incrusté d'or et d'argent dans lequel elle avait placé ses bijoux, dont le collier d'argent et la couronne identiques à ceux de ses soeurs. Elle ne pourrait se résoudre à les faire fondre, cela lui était parfaitement impossible. Elle l'empaqueta ainsi que ses autres affaires et remit le précieux chargement à un jeune garde qui aurait pour mission de les emporter dans son royaume d'origine. Ainsi, Lydwina pourrait-elle les conserver auprès d'elle.
Ceci fait, elle prit la couronne tressée de fleurs et la posa sur sa tête avant de la fixer avec épingles dans ses cheveux, épingles qui retenaient un voile blanc rebrodé également de fils d'or. Elle avait tenu à se préparer seule et avait refusé systématiquement l'aide de servante ou l'intrusion de marâtres qui selon les traditions devaient l'entourer toute la journée du mariage jusqu'à ce que son époux prenne le relais.
La journée serait déjà suffisamment pénible pour elle. Elle avait donc jeté le protocole aux orties sans le moindre remord. Après tout, tout le monde y trouverait son compte. Son royaume, celui du Maelarnen ... tous sauf elle. Elle crispa ses doigts et une épingle entailla son cuir chevelu, y faisant perler une goutte de sang qui tacha l'un des pétales immaculés de sa couronne.
« Mauvais présage » ne put s'empêcher de penser la princesse la plus superstitieuse d'Odalwar. Elle fut surprise par un bruit de verre brisé provenant du grand hall et se posta à la fenêtre qui donnait sur l'arrière des jardins. Elle réalisa qu'elle s'était trompée de côté, le grand hall se trouvant sur l'avant du bâtiment et de ses appartements lorsqu'elle vit la silhouette sombre de Syd se diriger droit vers les appartements de son oncle.
Que faisait-il dans cette partie réservée à l'Ansirik et à sa femme ? Elle le vit disparaître sous l'une des coursives couvertes menant aux appartements et vit ensuite des ombres le suivre à distance. Si elle les prit d'abord pour des revenants, elle constata rapidement qu'il s'agissait d'hommes couverts de longs manteaux noirs et encapuchonnés. Un frisson parcourut son dos, de la nuque au bassin avant de poursuivre le long de ses jambes. Elle n'aimait pas cela du tout et se décida à descendre au plus vite.
Elle dévala l'escalier en colimaçon qui reliait son appartement à celui de son futur mari et pénétra dans un couloir étroit et sombre qui desservait les différentes pièces, utilisé par le personnel pour servir leur maitre sans le déranger. Silencieuse comme un chat, elle se colla à la paroi, espérant entendre un bruit qui pourrait l'orienter. Elle ne tarda pas à découvrir des chuchotements et écouta avec attention, espérant reconnaître les voix étouffées.
- Seigneur, vous aviez raison. Il vient vers ici ... sans doute pour vous tuer.
- Je me doutais bien que cet avorton complotait contre moi. J'aurai du tuer son père bien avant la naissance de son fils. Le royaume aurait toujours été le mien, sans partage.
- Seigneur, s'éleva une voix fielleuse, vous serez bientôt le maître incontesté de ce royaume. Encore un peu de patience ... Après votre mariage, il vous faudra d'urgence planter votre semence en elle pour qu'elle vous donna un fils ... ainsi ...
La voix se perdit. Ils avaient du changer de pièce et Essylt tenta de les suivre mais la pièce ne devait pas être contigüe au couloir. Mais elle en savait assez. Son futur mari allait sans doute faire assassiner Syd ... peut-être aujourd'hui même et par ces curieux personnages revêtus comme des prêtres.
Elle entendit une porte proche d'elle s'ouvrir et se refermer puis une autre grincer plus loin. Quelqu'un allait emprunter le couloir. Il lui fallait trouver une cachette au plus vite. Elle continua de longer le mur et trouva une porte quelques mètres plus loin. N'entendant aucun bruit dans la pièce derrière le mur, elle s'y engouffra en silence et se colla au mur, laissant ses yeux s'habituer progressivement à la pleine lumière. Elle se trouvait dans le bureau de l'Ansirik au vu des murs tapissés d'ouvrages précieux et des tapis feutrés recouvrant le plancher de bois.
Des pas se rapprochaient à nouveau d'elle et elle se glissa derrière les rideaux pourpres, adossée à l'une des porte-fenêtres et à la vitre glacée qui la fit frissonner. Un cliquetis résonna dans la pièce et elle reconnut le pas lourd de l'Ansirik. La porte se referma. Des bruissements de feuille et le raclement du fauteuil du bureau se firent entendre puis le bureau fut à nouveau silencieux. Un silence qui ne dura pas car la porte s'ouvrit à toute volée et des pas précipités claquèrent sur le plancher non couvert de tapis à l'entrée avant de s'atténuer sur les tapis. Sans le voir elle sut que c'était Syd qui devait se trouver juste devant le bureau.
- Waclaw !
Le nom claqua furieusement dans le bureau calme.
- oh, mon neveu préféré parce qu'unique ! Railla l'autre. Tu es venu me présenter tes voeux de bonheur si tôt dans la matinée ?
- Il est temps d'en finir, une bonne fois pour toutes !
- En finir avec quoi, cher neveu ?
- iIl est temps pour toi de quitter cette cour et de rendre à ma famille cette place que tu as usurpé depuis trop longtemps.
La voix mielleuse de Waclaw fit frissonner Essylt, alors plutôt soulagée de voir que Syd proposait une solution d'exil à son oncle plutôt que de le tuer sans autre forme de procès.
- Nous sommes de la même famille, très cher neveu. L'aurais-tu oublié ? Peu importe que ce soit ton père, toi ou moi qui sommes sur le trône ... notre blason sera toujours au-dessus du trône du Maelarnen.
- Assez ! Tu injuries notre blason avec ton comportement, ta politique et les moeurs déviantes de cette cour ! Tu n'es pas digne de porter notre nom !
La voix de Syd était emplie d'une haine vibrante que Essylt pouvait ressentir jusqu'au fond de son coeur. Il n'y aurait pas d'issue positive à leur affrontement. Le mince espoir qu'elle avait eu plus tôt s'éteignit.
Un mouvement à l'extérieur, près de la seconde porte-fenêtre sur sa gauche attira son attention. Elle s'ouvrait doucement, sans aucun bruit, laissant entrer successivement trois hommes encapuchonnés sans qu'ils ne fassent bouger l'épaisse tenture. Etaient-ils vraiment humains finalement ? D'après les positions des voix, elle sut qu'ils étaient dans le dos de Syd, elle-même s'y trouvant déjà. Elle vit avec horreur l'éclat fugace d'une, puis deux puis trois lames dégagées des plis des manteaux.
- Pour la dernière fois, Waclaw, si tu veux la vie sauve, quitte cette demeure sur le champ ! Sinon, je me verrai dans l'obligation d'en finir avec toi !
Elle entendit une épée que l'on sortait de son fourreau alors que la voix toujours tranquille de Waclaw s'élevait à nouveau.
- Voudrais-tu donc m'assassiner aujourd'hui, le jour de mes noces avec celle qui s'est promise à moi ?
- Aujourd'hui me semble tout indiqué effectivement ! Il n'y a jamais eu si peu de monde dans cette cour de dépravés ! Jeta Syd. Ta réponse ?
Le ton de Waclaw changea subitement et Essylt vit avec horreur les trois hommes se préparer à attaquer. Syd toujours concentré sur son oncle n'avait sans doute rien remarqué. Rien dans ce qu'elle entendait n'indiquait une prise de conscience du danger imminent qu'il courait.
- Ma réponse, jeune avorton, c'est ta mort !
Les évènements basculèrent en une fraction de seconde. Syd, surpris par la réponse de son oncle et s'attendant à une riposte armée de sa part, leva son arme en position de défense. Les trois hommes sortirent de leur cachette et foncèrent droit sur Syd, les épées pointées sur lui. Essylt hurla et s'interposa entre eux et Syd. Ce dernier se tourna au moment précis où les trois lames transperçaient le corps d'Essylt qui tomba mollement sur le sol.
Les trois assassins ôtèrent leurs armes du corps de la jeune femme mais n'eurent pas le temps de retenter un assaut. Syd leur ôta la vie d'une seule attaque Viking Tiger Claw. Le gel se répandit en même temps que leur sang dans la pièce. Les armes tombèrent au sol et il s'agenouilla auprès d'Essylt, horrifié par la quantité de sang déjà versé et l'importance des blessures. Il la retourna avec précaution et elle cligna des paupières avant d'esquisser un faible sourire.
- Odin soit remercié ! Tu n'as rien ...
- Ne parle pas. ... oh, Essylt, pourquoi ?
- Tu serais à ma place si je ne l'avais pas fait.
Elle toussa et cracha du sang, éveillant une immense douleur en elle. Au moins l'un de ses poumons devait être percé, sans compter les côtes cassées, son épaule droite perforée de part en part et une autre plaie le long de son flanc. Elle savait d'instinct que les blessures étaient très graves.
- Syd ...
Elle n'eut pas le temps de finir. Une ombre s'éleva derrière Syd qui n'eut que le réflexe de se pencher vers la droite pour esquiver le coup d'épée qui lui entama toutefois le flanc. Il se releva d'un bond, s'interposant entre son oncle qui pointait à nouveau son épée vers lui et Essylt toujours à terre.
- Traître ! Hurla-t-il. Ainsi tu as voulu m'attaquer dans le dos par deux fois ! Regarde le résultat !
- C'est toi l'unique responsable de ce carnage, cher neveu. De par mes informateurs, je sais que si Hilda t'a confié l'entraînement de cette princesse, il ne t'a pas ordonné de la séduire et de la mettre dans ton lit ...
- Comment ?
Les yeux de Syd s'écarquillèrent.
- Comment je sais ce que tout le monde ignore au Maelarnen ? Comment crois-tu que je me sois maintenu au pouvoir ? J'ai des informateurs partout, dans chacun des villages de ce royaume et jusqu'à la cour d'Asgard. Je sais depuis longtemps que si elle a accepté ce traité vieux de quelques années, c'est uniquement pour tenter de sauver ta misérable vie !
Syd coula un regard vers Essylt qui avait glissé dans l'inconscience. Il resserra ses doigts autour de la garde de son épée.
- Peu importe au final qu'elle meurt. Continua Waclaw. C'était écrit depuis longtemps et en la tuant, j'aurai finalement accompli ma mission plus tôt. Elle morte, je pourrai réclamer une autre princesse à Odalwar pour la remplacer. J'installerai ma lignée sur ce trône et je régnerai sans partage.
Il éclata d'un rire sardonique qui fit monter la colère de Syd jusqu'au point de non retour. Il leva son arme et attaqua son oncle avec rage. Celui-ci contre-attaqua et le duel se poursuivit plusieurs minutes. Malgré sa vie de débauche, Waclaw restait étonnement fort et rapide. Mais Syd était hors de lui et son cosmos explosa brutalement en entendant le faible gémissement d'Essylt qui reprenait conscience. Toujours à terre, elle risquait à tout moment de reprendre un mauvais coup.
Syd jeta son épée à terre et se rua sur son oncle toutes griffes dehors. Son attaque fit voler Waclaw vers le plafond avant de retomber lourdement sur le bureau, faisant s'envoler tous les documents s'y trouvant en tous sens. Syd souleva le corps amoché à bout de bras et arma son bras. Il hésita toutefois en entendant le faible appel d'Essylt.
- Ne ... ne fais pas ça ... Syd ... Il est de ta famille ... tu ... tu le regretteras un jour ...
Elle toussa et cracha encore du sang. Syd serra les dents, contractant sa mâchoire au maximum pour tenter de reprendre le dessus sur ses émotions et sa colère. Mais le rictus et les paroles de Waclaw eurent raison de ses bonnes résolutions.
- Elle va crever ! Et toi aussi ... Et ses soeurs et tout Asgard ... le règne de Hel va arriver ... et celui de l'ordre de Loki avec lui ! Ensemble nous dirigerons le monde !
Syd jeta à nouveau une de ses attaques à bout portant cette fois, faisant exploser la cage thoracique de son oncle, se couvrant lui-même de son sang. Le corps sans vie traversa la porte-fenêtre et atterrit brutalement dans la cour. Syd, l'air plus sombre que jamais, s'essuya le visage du revers de la main et rengaina son épée, effaçant ainsi toute trace de son passage. Il prit Essylt dans ses bras, sortit rapidement du bureau par une porte dérobée puis en quelques rapides enjambées quitta le palais. Des serviteurs attirés par le bruit n'allaient par tarder à venir. Ils devaient à tout prix s'éloigner du palais avant que la garde ne bouclât le secteur.
Il ne s'arrêta que lorsqu'ils n'étaient plus en vue et s'abrita de la neige au dessous d'un arbre. Syd enveloppa Essylt dans sa cape ensanglantée et l'attira contre lui. Elle toussait toujours et pour la première fois il prit conscience de la gravité de la situation. L'Ansirik était mort. Les conclusions pourraient conclure à la tentative d'assassinat réussie des trois hommes mais comment expliquer son absence du palais et celle d'Essylt. Il se souvint à ce moment avoir oublié de reprendre la couronne de fleurs et le voile tombés dans le bureau. Ces éléments attesteraient de la présence d'Essylt sur les lieux. Les enquêteurs pourraient alors croire à sa participation éventuelle à la mort de l'Ansirik ou à son enlèvement. Et avec son absence, ils pourraient aussi croire à sa propre implication. Quel imbroglio !
Mais pour l'heure il fallait soigner Essylt, toujours au plus mal et là il ne savait où se rendre ... hormis chez ses parents où elle serait en sécurité. Il la reprit dans ses bras et l'entourant de son cosmos, il courut à toute vitesse jusqu'aux abords de la demeure familiale. Mais parvenu aux abords du village, une sorte de barrière intangible l'empêcha de poursuivre son avancée. Même la neige semblait rester en suspens sur plusieurs mètres autour d'eux.
- Qu'est ce que ça veut dire ? Murmura-t-il.
- Cela veut dire que vous n'irez pas plus loin, Guerrier Divin.
La voix claire sembla sortir de nulle part et Syd scruta les environs, Essylt toujours serrée contre lui. L'air ondula autour de lui et une dizaine de formes se matérialisa, d'abord floues puis de plus en plus nettes. Des créatures ailées, lumineuses, aux longues oreilles, revêtues d'armure et leurs armes pointées sur lui le cernaient. L'une d'elle s'approcha de lui et il finit par distinguer un visage presque humain.
- Remettez-moi cette jeune femme, Guerrier Divin et partez si vous tenez à votre vie.
- Jamais. Qui êtes-vous ?
Son interlocuteur, un homme ailé à peine plus âgé que lui, plus grand d'au moins une tête, avec de longs cheveux clairs écarta d'une main l'épée que Syd venait de pointer vers lui. L'arme lui fut arrachée de la main et vola quelques mètres plus loin, là où la neige tombait normalement.
- Vous ne pouvez rien contre nous sur notre territoire. Vous n'êtes pas assez fort et vos armes terrestres sont inutiles.
Les autres créatures ne parlaient pas et se contentaient d'acquiescer en silence. Celui qui lui faisait face devait être leur chef.
- Qui êtes-vous ? Répéta Syd tout en resserrant son étreinte.
- Je vous aurai cru plus intelligent, Guerrier Divin. Après tout, votre mère artiste nous représente assez souvent.
Syd écarquilla les yeux.
- Des elfes ? Murmura-t-il. C'est impossible ...
- Il n'y a que les humains pour tout classer en certain et impossible. Vous êtes des créatures si faibles, si dépourvues de savoir et de sagesse. Jeta l'autre, ses yeux argentés étincelant de mépris.
Essylt émis un gémissement qui reporta toute l'attention de la troupe sur elle.
- Il est temps Valandil. Intervint un elfe brun revêtu d'une tunique fauve. Elle s'épuise rapidement malgré la chaleur que nous maintenons autour de nous.
- Tu as raison. Encore une fois Guerrier Divin, remets moi cette jeune femme. Si tu veux qu'elle vive, tu n'as d'autre choix.
- Je la soignerai chez moi. Elle ne mourra pas.
- Votre médecine ne pourra rien pour elle. Contra à nouveau l'elfe brun en posant sa main sur l'épaule du dénommé Valandil qui allait avancer sur Syd. Son corps de mortelle est bien trop faible pour survivre à ses blessures. Il pourra être secouru par son corps elfique.
- Je n'y comprends rien.
- Je m'en doute, Guerrier Divin. Mais là n'est pas la question. La seule et unique question est : voulez-vous qu'elle vive ?
Syd dévisagea chacun des elfes l'entourant, s'attardant sur le visage doux et grave de l'elfe brun et celui plus dur et soucieux de Valandil avant de fixer celui ravagé par la douleur d'Essylt. Il fit à nouveau face à Valandil.
- Il est très important qu'elle vive, pour le futur. Connaissez-vous son rôle à venir en tant que chevalier de Cassiopée ?
- Je connais bien plus que cela, Guerrier Divin. Il est vital qu'elle survive. J'ajouterai qu'elle a une place particulière au sein de notre communauté.
Syd secoua la tête, ne comprenant toujours pas les paroles de Valandil mais il faisait confiance à l'autre elfe. Il sentait bien qu'il ne pourrait rien faire pour soigner les blessures qu'il avait tout de suite reconnu comme étant extrêmement graves. Essylt ouvrit brièvement les yeux où il lut une douleur sans nom. Il serra les dents et déposa un baiser léger sur son front.
- Essylt. Chuchota-t-il. Je vais vous confier à ces gens qui sauront prendre soin de vous là où j'ai échoué. Revenez vite.
Elle tenta de murmurer quelque chose en réponse mais il ne l'entendit pas. Syd se rapprocha de Valandil et déposa son précieux fardeau au creux de ses bras.
- Je vous fais confiance, même si j'ignore pourquoi. Faites en sorte qu'il ne lui arrive rien et qu'elle vive. C'est très important ...
- Vous l'avez déjà dit.
- Non. C'est important pour moi.
Syd sentit les flocons retomber sur eux. Visiblement ils avaient rompu la bulle protectrice qu'ils avaient momentanément créé. De la brume s'éleva du sol et leur image disparut progressivement.
- C'est tout autant important pour moi, Guerrier Divin ... puisqu'il s'agit de ma soeur. Entendit-il de la bouche de Valandil alors qu'il disparaissait avec Essylt et les autres.
Syd interloqué resta immobile de longues minutes avant de finir par récupérer son épée et de poursuivre sa route vers sa demeure.
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« année de la Montagne de Givre 999 – un mois avant le solstice d'été de l'an 1000 – à Alfaheim»
- Concentre-toi !
L'ordre claqua alors que la flèche tirée par Valandil effleura la joue d'Essylt en lui laissant un léger trait de sang. D'un bond agile il fut à ses côtés et essuya avec douceur sa joue.
- Essylt ! Tout va bien ?
- Oui. Ce n'est qu'une éraflure, rassure-toi.
Elle écarta sa main et il baissa son arc, légèrement dépité.
- Je crois que nous devrions nous arrêter là pour aujourd'hui. Tu n'y es pas du tout.
- C'est vrai. Excuse-moi.
Elle posa également son arme et s'agenouilla près du ruisseau pour s'asperger le visage d'eau fraîche. Il fit de même et se releva au même moment qu'elle, l'air soucieux.
- Essylt. Que t'arrive-t-il ?
- Je l'ignore. Je ne cesse de penser aux évènements qui m'ont conduite ici.
Valandil regarda au lointain afin qu'elle ne vit pas la lueur de déception qui venait de passer dans ses yeux.
- Pourtant, tu es heureuse ici et tu ne pensais plus du tout au monde des humains.
- je suis humaine, Valandil. Autant que je suis elfe. C'est ainsi. Je l'ai accepté, il te faudra également l'accepter.
- Tu es en sécurité ici. Contrairement à là-bas.
- Tu ne pourras me retenir ici éternellement !
Essylt s'envola loin de lui d'un battement rapide d'ailes. Il la regarda planer pendant quelques minutes alors qu'elle rejoignait leur demeure au creux de la forêt. Des pas discrets approchèrent de lui et il sut d'emblée que c'était ses deux amis.
- Valandil, ce que nous supposions était exact. Tu entraînais Essylt.
Valandil hocha la tête.
- Si on peut parler d'entraînement aujourd'hui. Elle n'est pas concentrée. Son attention est entièrement retenue par l'autre monde.
- Celui des humains ? L'interrogea l'elfe élancé aux cheveux d'un bleu soutenu.
- oui Wilwarin. Je ne veux pas qu'elle y retourne, comme ma mère ! S'emporta-t-il soudain, les faisant sursauter.
Wilwarin et Tauron, l'elfe à la chevelure brune, échangèrent un regard douloureux. Tous les elfes de leur royaume connaissaient l'histoire de la défunte souveraine, la belle et regrettée Aerin, mère d'Essylt et de Valandil. C'était l'histoire tragique d'une elfe qui était tombée amoureuse d'un humain et avait quitté le monde elfique pour embrasser une existence mortelle. Elle était revenue une fois parmi les siens, mais avait à nouveau rejoint son mari avant de disparaître dans un dramatique et encore inexpliqué incendie dans son château.
Tauron s'approcha de son ami et posa une main apaisante sur son épaule.
- Valandil, nous ne saurions comprendre la douleur qui est la tienne mais permets-moi de te dire ceci ... tu ne pourras influer le destin de ta soeur qui est déjà déroulé tel un fil par les Nornes. La seule chose que tu puisses faire, c'est la protéger aussi longtemps qu'elle sera dans notre monde.
- Tu as sans doute raison, mais je ne pourrai rester les bras croisés à attendre qu'elle soit tuée par Hel ou par qui que ce soit d'autre. Il doit y avoir un moyen et je le trouverai.
Valandil s'enfonça dans la partie de la forêt plus profonde et disparut de leur vue. Wilwarin croisa les bras et secoua la tête.
- Tout ça ne me dit rien qui vaille. Crois-tu que les réminiscences d'Essylt sont dues à la proximité du solstice d'été ?
- Sans doute. C'est à ce moment que la frontière entre nos deux mondes est plus ténue et que les humains peuvent nous voir même sans que nous les laissions faire.
- Nous allons devoir le surveiller. Si lui ne supporterait pas de perdre sa soeur, notre roi, le sage Lorgan ne supportera pas de perdre son unique fils pour la fille de sa regrettée épouse.
- C'est certain. C'est déjà étonnant qu'il l'ait accepté sous son propre toit mais il est vrai que la ressemblance entre Essylt et la reine Aerin est troublante.
Wilwarin hocha la tête. Il avait pu le constater lui-même sur les différentes gravures dont étaient ornés les murs du palais et l'avait su de la bouche de sa propre mère, qui était la meilleure amie d'Aerin lorsque celle-ci vivait parmi eux. Il se remémora leur arrivée au palais après avoir récupéré Essylt auprès du Guerrier Divin.
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« année de la Montagne de Givre 999 – le soir du solstice d'hiver – à Alfaheim»
- Faites place ! Faites place au Prince Valandil !
- Faites mander les guérisseurs, vite !
Les deux ordres avaient été donnés par Wilwarin et Tauron alors que Valandil se hâtait vers ses propres appartements, ne prêtant aucune attention au sang d'Essylt qui gouttait sur le couloir aux dalles de pierre d'un blanc nacré. Il enfonça d'un coup d'épaule la porte de sa chambre et déposa avec délicatesse la jeune femme sur le lit de bois sculpté. Il déchira ensuite sans ménagement la robe ensanglantée et vérifia chacune des plaies, son point d'entrée et son point de sortie.
C'était mauvais. Très mauvais. Aucune n'avait cessé de saigner, affaiblissant d'autant le corps fragile.
- Vite ! Cria-t-il.
Le guérisseur le plus célèbre du royaume arriva, porté par ses deux amis. Celui-ci avait déjà réussi là où plusieurs de ces confrères avaient échoué. Il était sa chance la plus sûre de la sauver.
- Sage Turambar ! Merci Odin. Vous êtes là ! Sauvez-la je vous en prie !
- Prince Valandil. Enfin, calmez-vous ... Que vous arrive...
Il ne put finir sa phrase en voyant le corps abandonné d'Essylt sur la couche.
- Par Alfadir ! Je n'en crois pas mes yeux !
- Ce n'est pas ma mère. Précisa Valandil. C'est sa fille, Essylt !
Le vieux sage, remis de sa surprise, bougonna et dépassa le jeune homme qui lui dispensait des informations superflues.
- Je le sais bien ! La reine Aerin est depuis bien longtemps tombée en poussière dans la terre des humains.
Valandil crispa ses poings à ce douloureux rappel mais ne fit aucun commentaire. Il espérait seulement que le puissant sage parvint à sauver Essylt. Ce dernier palpait déjà les membres de la jeune femme et sondait les blessures. Il fronça les sourcils tout en bougonnant et Valandil crut un instant que tout était perdu. Les assistants du vieux sage arrivèrent tout essoufflés avec les différentes malles et valises contenant les remèdes ou potions de leur maitre.
- Je peux la sauver. Déclara finalement Turambar dans sa barbe blanche. Sortez tous à présent et laissez-moi seul pour le rituel de guérison.
Les assistants installèrent les différentes potions, fioles et autres quincailleries à disposition de leur maitre et se sauvèrent. Turambar croisa le regard inquiet de Valandil et fit un geste de la main.
- Il est temps de partir, jeune Prince et d'avertir ton père de son arrivée dans notre monde.
- Merci Grand Sage. Faites tout votre possible.
Valandil s'inclina légèrement et sortit suivi par ses deux amis. Turambar se retrouva seul avec Essylt qui ouvrit à peine les yeux lorsqu'il lui fit boire un premier remède au goût fort amer. Elle tenta de lever sa main pour le repousser mais son bras ne lui obéissait plus. Il lut une franche panique dans ses yeux clairs.
- Ecoute bien, jeune fille, les conseils du vieux Sage Turambar. Tu es gravement blessée et peu de chance de survivre dans ton corps humain. Mais du sang elfique coule dans tes veines. Elfique par ta mère, la bien-aimée et regrettée Aerin. Je t'ai moi-même mis au monde avec un corps elfique. Il est temps de le retrouver à présent.
Il lut de l'incompréhension et une grande peur dans le regard embué. Une larme coula sur sa joue pâle.
- Oui, ta mère était une elfe d'une rare beauté et d'une grande bonté. Visiblement, elle t'a léguée une grande partie de ses attributs. Et oui, elle a enfanté de toi ici-même. Mais je te raconterai cette histoire un autre jour, lorsqu'il sera temps. Pour l'heure, dors et laisse-moi procéder.
Le rituel prit plusieurs jours. Durant ces jours ils furent complètement seuls et ni l'un ni l'autre ne burent la moindre goutte d'eau ou n'avalèrent le moindre aliment solide hormis les élixirs ou potions liés au rituel. Turambar finit le rituel le matin du neuvième jour. Neuf jours pour une renaissance comme neuf mois pour une naissance.
Une lumière éblouissante irradia de la pièce et baigna tout le palais et ses environs dans une atmosphère irréelle. Tous connaissaient la raison de cette brusque illumination. L'un des leurs venait de renaitre sous sa forme elfique.
