21 décembre 2014 (bis)

Vingt-et-une heures sonnèrent en même temps que le début du repas. Sa sœur et son compagnon avaient passé l'après-midi avec ses parents dans le salon, sans doute à discuter de la vie à l'anglaise, loin de leur famille et de leur pays d'origine. Il fallait dire que cela faisait déjà plusieurs années qu'elle avait quitté la France et qu'elle n'était pas revenue, même pour les fêtes.

Aidant sa mère à rapporter un plat de la cuisine, Mathieu remarqua enfin la situation dans laquelle ils se trouvaient en voyant les autres, déjà attablés. Ses parents d'une part, sa sœur et son probable futur mari d'autre part, et finalement, Antoine et lui. C'était un véritable repas de famille à l'approche des fêtes de fin d'année, et la majorité des personnes présentes ne se doutait même pas de la profondeur de ces retrouvailles.

Mathieu inspira longuement.

Cette situation le stressait. Il avait envie de tout lâcher, là, d'un coup. Il voulait juste que cette pression qui lui enserrait le cœur disparaisse rapidement.

Déposant son plat sur la table, il prit le temps de jeter un dernier coup d'œil à cette nouvelle famille avant de s'asseoir. Si sa sœur profitait de cette soirée pour annoncer qu'elle allait se marier, il pourrait en faire de même. Peut-être que deux révélations, l'une à la suite de l'autre, passeraient mieux…

- Au fait, commença Clara. Maintenant que tout le monde est réuni, je pense que c'est le bon moment pour vous le dire.

Inconsciemment, la main de Mathieu alla trouver celle d'Antoine sous la table.

- Greg et moi, on va se marier. Au printemps prochain !

- Félicitations !

Une nuée d'embrassades et de mots doux valsa dans la pièce, interrompant le repas pas encore entamé. Mathieu se leva pour enlacer sa sœur, et sentit la pression grandir et devenir encore plus forte : il avait une occasion en or de lâcher la bombe, à son tour. Il en mourait d'envie, mais, en même temps, redoutait cet instant plus que tout. Pourquoi diable voulait-il être honnête ? Il pourrait juste se taire, garder cette histoire pour lui encore quelques semaines, quelques mois. Attendre que leur période lune de miel soit passée, attendre d'être sûr que ce n'était pas qu'une lubie passagère, attendre encore un peu.

Brusquement, il sentit la pression s'amenuiser légèrement. Oui, il pourrait attendre encore un peu. Peut-être qu'il trouverait une bien meilleure façon de l'avouer à sa famille plus tard. Ne dit-on pas que tout vient à point pour qui sait attendre ?

Cependant, perdu dans ses pensées, il n'avait pas vu que tous les autres s'étaient déjà rassis. Seul resté debout face à la tablée, Mathieu fut pris d'une soudaine bouffée de chaleur.

- Mathieu ? Tu veux ajouter quelque chose ?

Le jeune homme se retint de justesse de jurer contre sa mère. Elle aurait clairement pu se taire.

- Euh, c'est-à-dire que, non… Euh, oui. Mais en fait, non.

Se giflant mentalement pour ce piètre discours, Mathieu regagna sa chaise en vitesse. Il savait pertinemment qu'il avait attisé la curiosité de sa sœur, et que seul Antoine avait compris où il avait voulu en venir.

Il ne se sentait décidemment pas le courage de tout déballer ce soir.

Pour tenter de se redonner contenance, il attrapa le plat de patates sautées et se servit abondamment. Il entendait sans réellement écouter la discussion qui avait repris parmi les convives il tentait de se faire discret et de disparaître sous la nappe, mais sans grand succès. Même si les yeux des autres membres de sa famille n'étaient plus posés sur lui, il sentait toujours le poids de la curiosité qu'il avait créée plus tôt.

Il recommençait à avoir du mal à respirer.

Cette sensation lui rappelait celle qu'il avait connue en août dernier quand il avait retrouvé Antoine après son voyage à Londres. Une impression désagréable, des émotions contradictoires, un esprit embrouillé. Lui qui pensait que toute cette histoire était enfin derrière lui se retrouvait désormais dans une ambiance similaire.

Il cache un secret, et ne sait pas s'il doit le révéler ou non.

- Mathieu ?

Ses neurones se reconnectèrent immédiatement en entendant son prénom.

- Euh, ouais ?

- Je te demandais si tu avais déjà été en Angleterre.

Il jeta un regard à Gregory, son futur beau-frère. Il l'aimait bien, mais détestait quiconque interrompait ses réflexions.

- Une fois, ouais, mais c'était y a très longtemps. Un voyage scolaire, en fait.

- Ah, c'est dommage. Du coup tu ne connais sûrement pas la capitale moderne. Enfin, au moins tu as une destination pour ton prochain voyage ! Et même un endroit où dormir gratuitement.

- C'est sympa, merci pour la proposition. Mais je te manque tant que ça, dis donc, Greg ? Je sais qu'on s'est pas vu depuis deux ans, mais quand même.

- C'est plutôt à ta sœur que tu manques. T'imagines pas sa tête quand elle regarde tes vidéos, on dirait qu'elle va pleurer de joie à chaque fois.

- Greg !

Clara frappa sans retenue la tête de son fiancé qui venait d'avouer un de ses petits secrets. Et Mathieu et Antoine ne purent se retenir de rire ouvertement.

- Bah quoi ? T'as pas à avoir honte d'aimer ton frère !

Mathieu sentit son souffle se couper et son angoisse revenir au galop. Avoir honte d'aimer quelqu'un, hein… ?

- Il sait que je l'aime. Mais on a un contrat tacite, lui et moi : on ne le montre pas ! On se tape dessus, à la place !

- Je confirme, articula-t-il difficilement.

Il fallait qu'il respire.

- Bref, maintenant que mon côté guimauve a été révélé, changeons de sujet. Vous comptiez pas faire des travaux dans le garage, papa ?

- Oh, oui. Mais on parlera de la maison plus tard, je ne pense pas que cela intéresse Gregory et Antoine.

- Oh, ne vous dérangez pas pour moi, reprit Gregory.

- Pour moi non plus, ajouta Antoine.

- Je suis sûr que nous avons bien d'autres sujets de conversation, voyons. Par exemple, j'ai cru comprendre que tu as rencontré ma fille à Londres, Antoine.

Mathieu jeta un regard blanc à son compagnon. Il allait s'aventurer sur un terrain glissant, il le savait.

Il fallait qu'il respire.

- Par hasard. J'étais en vacances là-bas, et elle m'a reconnu. Grâce à mes vidéos, je suppose ?

- Oui, c'est ça. Je n'ai pas menti quand je t'ai dit être une fan, je les ai toutes regardées !

- Ah, merci, dit-il en riant.

- Par contre, si je devais choisir entre Mathieu et toi… désolée, mais ce serait lui. Tu comprends, l'amour fraternel avant tout.

- Pas d'inquiétude. Je choisirais sûrement Mathieu aussi, de toute façon.

- Oh ?

Tous les regards de la tablée se tournèrent vers Antoine. Il sentit comme une tension naître en lui, et n'eut pas le cran de tourner la tête vers Mathieu qui était toujours aussi blanc.

Il fallait qu'il respire.

- C'est bien de voir que vous êtes devenus de vrais amis, et pas juste des collègues de travail, ajouta sa mère. Je m'inquiète moins, je sais qu'il n'est pas seul dans la capitale.

- Je suis grand, maman… avança-t-il de façon presque inaudible.

- Pas d'inquiétude pour ça, madame. Je m'assure qu'il mange bien et qu'il rentre entier tous les soirs !

- Une deuxième maman, en somme ! conclut Clara.

- Je suis sûr que si je me laissais pousser les cheveux, je serais très crédible en femme, sourit Antoine.

- Certainement. Ensuite, vous tomberiez amoureux, et tu irais faire des courses pour lui et tu lui cuisinerais de bons petits plats.

La vue de Mathieu se troubla. Il n'entendit même pas le rire faux de son ami.

Merde.

Il fallait qu'il respire. Tout de suite.

- C'est-à-dire qu…

Merde.

- Antoine et moi, on est ensemble.

La phrase trancha net la tentative d'Antoine de changer de sujet.

Et voilà, merde.

Mathieu n'essaya même pas de relever la tête ou d'ouvrir les yeux. Il entendit son compagnon souffler quelque chose ressemblant à un « t'es sûr ? », mais n'y prêta guère attention.

La bombe était lâchée.

- Ensemble ? reprit Clara. Ensemble comme dans « ensemble » ?

- Ensemble comme Greg et toi, crut bon d'ajouter son frère. Oui.

Il prit enfin la peine de regarder sa sœur en face pour constater qu'elle était mi-choquée, mi-amusée. Sa mâchoire qui pendait dans le vide s'étirait inexorablement en sourire. Que devait-il en conclure… ?

- Oh. Eh bien, ça…

Mathieu posa cette fois ses yeux sur sa mère qui semblait en pleine réflexion.

- C'est pour ça que tu m'as dit que c'était compliqué quand je t'ai demandé comment ça allait, au téléphone ?

Un peu surpris par la question, il se contenta d'acquiescer. Ses parents ne devraient-ils pas être en train de lui faire des reproches, des critiques, ou même de lui faire passer un interrogatoire sur le pourquoi du comment de cette révélation inattendue ?

- Tant mieux. J'ai eu peur que tu ne reviennes à la maison déprimé comme cet été.

- Euh… tenta-t-il sans grand succès.

- Je suppose que c'était à cause d'Antoine, donc, cette histoire en août ? compléta son père.

- Oui, c'était de ma faute, crut bon d'ajouter le jeune homme, voyant la mère de son ami le regarder en souriant malicieusement.

- Eh bien. Ce n'est pas plus mal. Tout ça, c'est derrière nous, alors. Même si je suis un peu étonnée que tu aies douté de nous, Mathieu. Tu pensais qu'on allait si mal réagir à la nouvelle ?

Il inspira pour se donner un peu de courage.

- Un peu… Ok, j'avais absolument aucune idée de ce que vous alliez penser.

- Je pense que ce n'est pas à nous de te juger. Tu me répètes sans cesse que je te couve trop, mais je sais que tu es assez grand pour faire tes propres choix. Tu as choisi seul de tout lâcher pour travailler sur internet, et tu as choisi seul de déménager sur Paris. Tu es aussi libre de choisir avec qui tu veux être. Et je suis sûre que ton père est d'accord, n'est-ce pas ?

Mathieu n'eut pas besoin de regarder son père dans les yeux pour savoir qu'il approuvait ce qui venait d'être dit. Son sourire suffisait à transmettre ses pensées.

Voilà.

Il était officiellement maître de sa vie, désormais.

- Au moins, je n'ai pas à m'inquiéter que tu nous ramènes une fille trop mignonne qui fasse tourner la tête à ton père.

- Tu sais bien que je n'aime que toi, voyons !

Un petit rire s'immisça et l'ambiance commença finalement à se détendre.

- J'espère bien. Enfin. Bienvenue dans la famille, donc, Antoine.

Et Mathieu respira enfin.

Oui, c'était ça, ses parents. Des gens normaux, calmes et compréhensifs. Des gens qui acceptent leur fils, peu importe ses croyances et ses actes, et qui sourient quand ils voient que leur enfant est heureux.

Il avait de la chance de les avoir.

Antoine et lui remontèrent peu après le repas terminé, avec l'idée bien arrêtée d'aller faire les loques sur le lit, devant un film qu'ils avaient certainement déjà vu douze fois. Ils ne se sentaient pas mal à l'aise, étonnement, mais plutôt l'envie de se retrouver un peu tous les deux, dans leur petit monde.

S'installant le premier sur le lit, Mathieu ouvrit son ordinateur.

- Hunger Games ?

- Pitié, on l'a vu lundi.

- Avatar ?

- Pas la foi pour trois heures de film, là.

- Ok, j'avoue. Et…

Trois coups distincts furent frappés à la porte.

Encore juste à côté, Antoine se retourna pour saisir la poignée. Devant lui, Clara souriait tranquillement, deux paquets en main.

- Coucou. Je dérange pas, j'espère ?

- Non, non, enchaîna Mathieu en se relevant. Tu avais besoin de quelque chose ?

- Je voulais parler un peu avec toi, mais si vous êtes occupés on peut faire ça demain, c'est pas grave.

Les garçons se regardèrent quelques secondes, avant qu'Antoine ne se mette à sourire à son tour.

- Bon, bah preum's à la douche.

- T'es sûr que ça t'ennuie pas ?

- D'aller prendre une douche ? Je suis pas un gros dégoûtant, merci bien.

- Sois pas con, tu sais ce que je voulais dire.

- C'est justement pour ça que j'y vais. A toute !

- Ok, ça roule alors, termina-t-il en souriant également.

Aussitôt la porte refermée derrière eux, Mathieu et Clara allèrent s'asseoir sur le lit. Elle déposa par terre ses deux fardeaux et se mit à rire doucement devant le regard intrigué de son frère.

- Je m'attendais pas du tout à ce que t'as dit tout à l'heure, à table.

- Ah, ça, j'ai cru comprendre. Et je pense que les parents non plus.

- Je pensais pas que c'était vrai, toutes ces rumeurs sur vous.

- Tu veux dire comme quoi on est ensemble, Antoine et moi ?

- Oui.

- C'est super récent, en fait. C'est pas un truc qui date de notre première rencontre comme se l'imaginent les fans.

- Je vois, je vois.

- Je t'ai pas trop choquée ?

- Un peu, quand même. J'étais habituée à te voir fantasmer sur mes copines…

- Sympa, merci pour l'image.

- Je dis pas ça pour te mettre mal à l'aise, ou quoi que ce soit. C'est juste… faut que je m'y fasse, voilà tout. Mais tant que c'est ce que tu veux, je suis contente pour toi.

- J'apprécie, répondit-il en souriant à nouveau.

- Du coup, j'espère que j'ai pas trop fichu le bazar avec cette histoire à Londres, cet été.

- Tu veux dire, outre le fait qu'Antoine a cru que tu le draguais, et que quand il m'a dit ça, j'étais tellement jaloux que je lui ai presque hurlé dessus et qu'on s'est plus parlé pendant une semaine ? Non, sinon ça va.

- Sérieusement ? Oh, merde. Je pensais pas que ça créerait un tel bordel. Je voulais juste le rencontrer pour voir un peu avec quel genre de personne tu traînes à Paris, histoire de connaître ton univers et tout ça. Comme je t'avais pas vu depuis plus de deux ans, je me suis dit que c'était une bonne occasion de découvrir ta nouvelle vie.

- Je t'en veux pas, tu sais. Ça peut sembler énorme, ce qui s'est passé entre Antoine et moi cet été, mais au final c'est parce qu'on s'est disputé comme deux cons qu'on a fini par se mettre ensemble.

- Oh… ? Pour de vrai ?

- Ouaip.

- Donc, vous êtes un peu ensemble à cause de moi ?

- J'aurais dit grâce à toi. Mais tu le prends comme tu veux, ajouta-t-il en rigolant franchement.

Et elle ne put s'empêcher de rire avec lui.

- C'est cool, alors. Mais du coup, je me sens encore plus coupable…

- De quoi ?

- Tu vois ça ? dit-elle en pointant les paquets qu'elle avait apportés. C'est ton cadeau d'anniversaire.

- Oui, et ?

- Et, il se peut que ce soit assez étrange, du coup, de te donner ces trucs. A la base, y'en a un pour Antoine et un pour toi. Je voulais vous faire une blague mais…

- Tu sais, je suis assez ouvert d'esprit, ça devrait aller je pense.

- Honnêtement. Ne le prends pas mal quand tu l'ouvriras, je ne savais pas, je te promets.

- Euh, c'est pas rassurant, ça.

- T'en fais pas, c'est rien de suspect. Juste un truc un peu déplacé vu votre « situation ».

- Je tâcherai de m'en souvenir, promis.

- Bon, ça va alors.

- Bah… merci quand même, du coup.

- Je t'en prie, répondit-elle avec un sourire un peu désolée.

Clara se leva, saisissant les paquets pour les remettre en main propre à son frère. Elle ne put retenir son sourire et tenta autant que possible de s'empêcher de rajouter quoi que ce soit. Il fallait garder la surprise.

Et maintenant que c'était fait, elle n'avait plus qu'à attendre qu'Antoine revienne, et coller son oreille contre la porte pour connaître leurs réactions. Il fallait dire qu'elle n'y était pas allée de main morte, avec ces cadeaux. Et elle n'aurait manqué ça pour rien au monde.

Disparaissant de la chambre de son frère pour aller se cacher dans le couloir, elle attendit patiemment que son nouveau beau-frère décide de revenir.

Et cette remarque la piqua au vif.

C'était un peu étrange, tout de même, d'imaginer qu'elle avait désormais un beau-frère. Pas de belle-sœur taquine avec qui elle aurait pu partager ses dossiers sur son frère, ou faire du shopping. A la place, elle avait Antoine Daniel, une icône du web, toujours prêt à faire des blagues et dont elle était fan.

Bien sûr qu'elle n'aurait jamais pensé à ça.

La porte de la salle de bain s'ouvrit soudainement, et elle vit une ombre se faufiler dans le couloir et une porte se refermer.

Voilà le moment qu'elle attendait.

Elle colla son oreille contre la porte et patienta. Elle savait que son frère était d'une nature curieuse, comme elle. Il allait forcément ouvrir ces paquets ce soir.

Deux minutes plus tard, et après avoir décidé de déballer les fameux présents soit disant déplacés, il fallut à Mathieu et Antoine tout le self-control dont ils disposaient pour ne pas se taper la tête contre les murs et mourir de rire en découvrant deux T-shirts personnalisés à leur effigie avec, au dos, une punch line à l'ancienne.

« SWAG: Secretly We Are Gay »

Mathieu devait bien reconnaître que sa sœur avait de l'humour.

Désormais, ils pourraient au moins parader et s'afficher sans se poser de questions. Les autres, par contre, risquaient fort de commencer à s'en poser.

Leur couple allait réveiller l'imagination des fangirls et faire imploser les réseaux sociaux d'ici très peu de temps. Ils avaient tout intérêt à aller s'enterrer à l'autre bout de la galaxie s'ils voulaient conserver un semblant d'intimité.

Quoique.

Ils n'avaient plus de raison d'avoir peur d'être différents.

Beaucoup de choses s'étaient passées ces derniers mois, et ils avaient bien changé. Ils n'étaient plus ces deux garçons marginaux qui craignaient le regard des autres et qui vivaient encore à moitié dans le passé.

Désormais, ils étaient prêts à tout affronter.

A deux.

Et ça, ce n'était définitivement pas rien.