L'Ombre de Dol Guldur

Chapitre 38 : Enfants perdus


Nickel Creek: Reasons why ; When in Rome


La lourde porte de bois se referma en claquant, résonnant dans le silence qui précède l'aube. Elrond quittait la chambre d'Elladan, des lambeaux de tissu souillés de sang à la main. Son visage était fermé. Il traversa le couloir à pas de loup, le pied léger mais le cœur contrarié. Son fils ne guérissait pas. Il est anormal pour un Elfe de ne pas cicatriser de brûlures, même relativement étendues et profondes… Surtout un Elfe comme Elladan : un soldat, entraîné à éviter les blessures et à y résister ; un guérisseur, connaissant la magie des plantes aussi bien que celle des mots... Elrond ne comprenait pas. Ses deux fils avaient reçu la même éducation, celle des Princes-guerriers, comme Legolas… les derniers Enfants des Rois…

Mais Legolas, comme Elrohir, avait guéri de ses blessures, parfois même sans aide extérieure. Elrond l'avait vu lui-même tisser un sort pour refermer ses plaies ; et il connaissait les talents de ses fils pour porter secours à leurs soldats. Pourquoi alors les mains et les bras d'Elladan restaient-ils en aussi piteux état ? Peut-être… peut-être désirait-il ne pas guérir… ?

Elrond réprima l'émotion trop vive qui l'avait envahi à cette idée : non, Elladan était encore beaucoup trop jeune pour désirer quitter le monde… Mais… peut-être avait-il présumé de la capacité de son fils à supporter la souffrance ?... Il avait vu Elrohir errer dans les couloirs au milieu de la nuit, les traits tirés, la démarche nerveuse… Il était venu à sa rencontre, et le jeune homme, à contrecœur, lui avait confessé les larmes de son frère.

Le vieil Elfe se passa une main lasse sur le visage. La fatigue et l'inquiétude lui mettait les nerfs à vif : assez tôt, il lui faudrait prendre un peu de repos. Avoir de telles pensées le terrifiait ; il n'avait jamais imaginé autant remettre en cause la confiance qu'il avait en la force de ses fils. Et, à travers eux, c'est lui-même qui lui apparaissait faible et faillible. S'il leur pardonnait volontiers une fatigue passagère, une blessure ou un chagrin d'amour, la situation actuelle le dépassait et bouleversait totalement ce qui faisait son univers.

Naïvement, il avait espéré faire de ses enfants des guerriers parfaits, des princes exemplaires pour gouverner les derniers éclats du peuple des Elfes… Naïvement, il avait pensé que jamais ses fils ne faibliraient vraiment. Et pourtant… ils lui apparaissaient maintenant tels qu'ils étaient réellement : des jeunes hommes au cœur blessé, des enfants qui tuent pour ne pas pleurer.

Celebrian, ma douce Celebrian…


Estel s'éveillait doucement, le visage caressé par un rai de lumière. Ses paupières frémirent et il s'étira comme un chat, avec une grimace comme seuls savent les faire les enfants de son âge. Il repoussa ses couvertures avec les pieds et ouvrit les yeux en se redressant : il regarda en direction de la fenêtre et vit que les rideaux ondulaient légèrement, laissant passer par intermittence les rayons du soleil. Un sourire naquit sur son visage. Puisque la journée semblait être belle, autant en profiter et ne pas trop paresser au lit.

L'enfant se leva et se baigna le visage et les mains dans la cuvette d'eau claire qui l'attendait au frais, au pied de la grande fenêtre. Il tira les rideaux, laissant le jour pénétrer totalement dans sa chambre, et se pencha au-dehors : dans la cour, deux palefreniers menaient un beau cheval noir et une petite jument baie en direction des portes. Plus loin, de jeunes femmes étendaient des draps au soleil. Estel sourit. Les matinées de printemps étaient les plus belles… Il disparut dans sa chambre et s'habilla prestement, décidé à sortir au plus tôt de la cité pour aller se promener.

Quelques minutes plus tard, il filait dans le couloir en direction des cuisines, où il quémanda une miche de pain fraîche. Puis, muni de son butin encore tiède, il se dirigea vers la bibliothèque, espérant y trouver Erestor : effectivement, le conseiller y travaillait, penché sur la transcription du livre Nain. Il releva la tête en entendant l'enfant l'appeler à voix basse :

- Que veux-tu, Estel ?

- Est-ce que je peux sortir me promener tout seul ?

Erestor jeta un regard par la fenêtre et observa un court instant.

- Oui, tu peux. Sois rentré avant midi. As-tu déjeuné ?

- Oui ! (il montra fièrement la miche de pain déjà entamée) J'ai tout ça pour moi !

L'Elfe sourit.

- N'en mange pas trop, ou tu auras l'estomac trop lourd pour courir sur le sentier.

- Je ferai attention. Merci, Erestor !

Et l'enfant s'en fut à pas précautionneux, essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas déranger les hôtes de la bibliothèque. Erestor le regarda partir, amusé. Qu'il profite donc de l'innocence de l'enfance et du simple réconfort d'un soleil radieux… L'Elfe baissa légèrement la tête. Ses préoccupations étaient autres. S'il avait passé toute la nuit assis là à traduire l'œuvre des Nains, son esprit n'avait pas accroché les traits de sa plume…

Par la porte restée entrouverte plusieurs heures après le passage nocturne d'Estel, il avait vu Elrohir revenir vers la chambre, l'enfant endormi dans ses bras. Il était alors sorti et l'avait regardé s'éloigner ; et ses propres pas l'avaient mené vers la chambre d'Elladan. Il avait vu la tension et la peur que le sommeil avait révélées sur le visage du jeune Elfe, et, comme Elrond, il en avait été inhabituellement bouleversé… Allongé sur le côté, les yeux clos, une main bandée remontée près des lèvres, le prince semblait plutôt inconscient qu'endormi.

Nerveux et mal à l'aise, Erestor était ressorti de la chambre au moment même où Elrond était allé à la rencontre d'Elrohir, et il avait entendu sans le vouloir le début de leur conversation.

Il s'était éloigné, par respect… ou par peur d'entendre une vérité dérangeante. Peut-être Elrohir savait-il, lui, pourquoi son frère ne guérissait pas… Peut-être en avait-il parlé à son père…

Etait-il en droit de ne pas respecter l'intimité d'une discussion entre un père et son fils, étant donné la situation ? Erestor ne savait plus, à ce moment, où était la limite entre son rôle de conseiller, son amitié avec Elrond et sa relation de protecteur avec les jumeaux… Si la vie de l'un des princes était en jeu, le conseiller devait être mis au courant… Mais l'ami pouvait-il se permettre d'écouter de son plein gré une conversation aussi intime ?

Erestor soupira et reposa sa plume, qu'il avait tenue immobile durant de longues minutes, suspendue au milieu d'une phrase… Il ne pouvait que prier pour qu'Elrohir puisse comprendre les tourments de son frère et les aider à le guérir. Il était le seul à pouvoir lire assez profondément dans son cœur : Elladan n'avait pas les mots pour expliquer sa détresse – ou il n'en avait pas la volonté.


Estel marchait d'un bon pas sur le sentier de terre, le regard virevoltant partout autour de lui, simplement heureux de profiter du silence et de la fraîcheur de l'aube. Le soleil caressait son visage, pas encore assez chaud pour le réchauffer, mais déjà agréable. Ses bottes de cuir souple ne faisaient que peu de bruit, lui laissant tout le loisir d'observer les animaux qui ne s'enfuyaient pas à son approche.

Dans les arbres, au-dessus de lui, les guetteurs de Fondcombe restèrent immobiles et silencieux : ils savaient que l'enfant appréciait ses promenades en solitaire et qu'il n'aimait pas vraiment être appelé ou salué lorsqu'il était perdu dans ses pensées. Alors, les grands Elfes, perchés dans les branches, se fondirent dans le feuillage au passage de l'enfant, sans troubler son chemin, leurs yeux perçant posés sur le dos du garçon qui s'éloignait déjà. Ils avaient été enfants, eux aussi… ils avaient été enfants avant de voir la mort. Et, alors qu'Estel allait disparaître au tournant du sentier, l'un d'entre eux se redressa de sa position et se fondit dans les branches à sa suite, l'arc à la main.

Les autres guetteurs le regardèrent s'éloigner, puis reprirent silencieusement leur position.

En plus des deux soldats revenus durant la nuit, seuls trois des treize archers qui étaient partis à la recherche des princes étaient rentrés depuis la veille. Le capitaine et sept de ses hommes n'étaient pas encore revenus…

L'aube avait laissé sa place à un début de journée radieux. Estel marchait d'un bon pas, déjà bien éloigné de la cité. Pas âme qui vive autour de lui pour troubler sa tranquillité… L'enfant adorait marcher seul ainsi, loin du bruit et de la présence des autres. Il se retourna pour regarder derrière lui : au pied du sentier en pente qu'il était en train de monter, Imladris finissait de s'éveiller au cœur de la vallée. Il entendait, venus de très loin, les éclats de son brefs et clairs qui provenaient de l'armurerie et résonnaient sur les montagnes endormies. Les soldats étaient rentrés de leur entraînement au moment où il avait franchi les portes de la cité : il n'avait donc pas à s'inquiéter de croiser qui que ce soit. Des guetteurs, peut-être… et encore, ils n'étaient pas nombreux dans cette partie de la forêt. Elle était trop dégagée et trop encaissée pour être réellement menacée.

Il reprit donc sa route, le nez au vent, un sourire de simple joie accroché aux lèvres. La côte était raide pour atteindre le sommet de la colline, mais il allait d'un bon pas. Au bout d'une dizaine de minutes, essoufflé, il parvint tout en haut. C'est là que s'offrit à son regard le spectacle d'un champ de bataille dévasté…

Au milieu de cadavres d'orcs, les corps de trois Elfes gisaient sur le sol, entourés de sang séché. Leurs vêtements étaient déchirés et boueux, piétinés. Leurs membres formaient des angles peu naturels. Sur leurs visages blancs, des coups avaient laissé des marques brunes. Estel recula, le cœur soudainement au bord des lèvres, une sensation de froid intense le transperçant de part en part. Il porta les mains à sa bouche, incapable de détourner les yeux de la terrible scène figée dans la lumière du matin. L'Elfe le plus proche de lui, étendu sur le dos, les jambes repliées sur le côté, fixait le ciel d'un regard sans lumière.

Estel se détourna, chancelant, et se laissa tomber à même le sol en tournant le dos aux cadavres. Il tremblait de tous ses membres, les yeux grands ouverts, terrifié. Un bruit de pas lui fit lever les yeux : un Elfe venait vers lui en courant, apparu de nulle part. Il le regarda venir, hébété. L'homme fut très vite agenouillé devant lui et l'appela :

- Estel, Estel !

L'enfant posa son regard sur son visage, clignant des yeux, cherchant à le reconnaître sans répondre. L'Elfe ne perdit pas plus de temps. Il souleva l'enfant dans ses bras et s'éloigna à grands pas, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus voir les corps couchés dans la poussière. Estel, accroché à lui, s'agrippait instinctivement à sa tunique de cuir, les doigts blanchis et le regard vide.

- Ferme les yeux, fit l'Elfe à voix basse.

Il obéit et enfouit son visage au creux du cou de l'homme. Après quelques secondes, il sentit qu'on le déposait sur le sol et il rouvrit les yeux : agenouillé près de lui, l'Elfe décrochait de sa ceinture une corne d'appel dans laquelle il souffla longuement. Estel le regarda faire, étrangement étourdi. Le visage de l'homme fut soudain plus près du sien, et des yeux verts sombres accrochèrent son regard. Des mots franchissaient les lèvres de l'homme, mais l'enfant ne les comprenait plus. Il se contenta de regarder ses yeux, essayant d'y apercevoir des feuilles d'automne. L'Elfe continua à lui parler, sans jamais lâcher son regard, les mains tenant celles du garçon dans les siennes. Quand l'enfant bascula en arrière, il le rattrapa et l'allongea sur le sol.

A ce moment, d'autres Elfes surgirent en courant au tournant du sentier ; et tout s'accéléra. Estel, à demi conscient, entendaient les soldats parler très vite dans leur langue, échangeant cris et ordres. Puis, les bruits décrurent. Ils s'étaient éloignés. Une voix différente appela :

- Estel, peux-tu m'entendre ?

L'enfant cligna des yeux et hocha très légèrement la tête. Son regard parvint à se fixer sur le visage penché au-dessus de lui : un Elfe, qui semblait un peu plus âgé que les autres soldats. La voix de l'homme, grave et douce, était rassurante :

- Viens, redresse-toi. Assied-toi, je vais t'aider.

Obéissant, Estel s'accrocha à la main qui se tendait pour se redresser sur son séant, tandis qu'un bras passé derrière ses épaules le soutenait. Sans le lâcher, l'Elfe s'était agenouillé devant lui, à hauteur de son regard. Il continua à lui parler :

- Voilà, comme ça. Donne-moi tes mains. Je te tiens.

Les yeux gris ne le quittaient pas. Estel s'agrippa aux mains qui prirent les siennes, son attention défaillante accrochée aux yeux de l'Elfe. L'homme commença à lui parler en elfique, sans le lâcher, et sans jamais s'interrompre. Une sensation inconnue alerta l'enfant qui esquissa un mouvement pour se dégager, mais l'Elfe tenait toujours ses mains et ne cessa pas de parler. Puis, très vite, une sensation d'engourdissement le prit. Il dodelina de la tête, étourdi, et l'Elfe le laissa se rallonger. Une main fraîche toucha son front tandis que les mots elfiques s'évanouissaient en murmures. Du bout des doigts, l'Elfe ferma les paupières du garçon, laissant le sortilège effacer dans le sommeil l'horreur que ne doivent pas connaître les enfants.