Je quittais Josh vers onze heures. Nous avions bien parlé et je me sentais soulagée d'avoir pu mettre à plat certains sujets délicats. Il n'y avait à nouveau plus de secret entre nous.
Carlisle n'était pas revenu dans la chambre. Je me rendis donc à son bureau car je voulais aborder avec lui la question de l'Alpha. En effet, avec cette histoire de sang humain, j'avais complêtement oublié de lui demander ce qu'il avait prévu de faire si nous ne trouvions pas l'Alpha avant la pleine lune.
Mais son bureau était fermé. Je me renseignais auprès de quelques infirmières mais aucune d'entre elles ne savaient dans quel service il se trouvait.
Je décidais donc d'abandonner pour l'instant. J'avais bien trop envie de retrouver Desmond pour passer une heure à chercher Carlisle. Et puis j'avais encore une chose à faire avant de le rejoindre. Je devais me nourrir. Absolument.
Ma faim ne cessait de prendre de l'ampleur et j'avais de plus en plus de mal à me concentrer sur autres choses que sur les odeurs qui m'entouraient. D'autant plus que je détectais de relents de sang humain un peu partout. Il fallait que je sorte de l'hôpital au plus vite.
Je rebroussais donc chemin et filais vers les ascenseurs.
Mais dans le hall de l'hôpital, je croisais Lyle qui arrivait en sens inverse un bouquet de fleurs à la main.
« Hé ! » L'interpellais-je, intrigué de le voir ici.
Lyle s'arréta tout net et me dévisagea pendant une fraction de secondes. En me reconnaissant, son visage se détendit.
« Lucy ! Tu es déjà au courant ? »
Je fronçais les sourcils.
« De quoi ? » Demandais-je, perplexe.
« Pour Bonnie. Elle a accouché cette nuit ! »
« C'est vrai ? C'est super ! » M'exclamais-je.
« Tu ne savais pas ? Qu'est-ce que tu faisais là alors ? » S'étonna Lyle.
Je balayais sa question d'un geste de la main.
« Je suis venu voir un ami. » Eludais-je.
« Ca t'embête si je viens avec toi visiter Bonnie et son bébé ? » Proposais-je dans la foulée.
J'avais parfaitement conscience que c'était risqué et stupide de prolonger mon séjour à l'hôpital alors que j'avais si faim mais j'avais soudain furieusement envie de voir le bébé de Bonnie.
Lyle accepta avec joie et nous retournâmes vers les ascenseurs. Il semblait soulagé que je l'accompagne et je songeais que, comme une grande majorité des hommes, il ne devait pas être très à l'aise avec la notion de maternité. En chemin, il me noya sous un flot de parole que je n'écoutais pas.
En vérité, dès que nous étions retournés vers les services de soins mon esprit s'était remis à divaguer. J'étais comme noyée sous les innombrables odeurs qui m'entouraient. Le sang était partout. Sous les pansements des gens que nous croisions, je détectais des plaies plus ou moins cicatrisées jusqu'aux piqures toutes fraîches
Perdue dans mes pensées, je laissais Lyle me guider à travers l'hôpital. Je revins à la réalité lorsqu'il s'immobilisa devant une porte.
« C'est ici. » M'annonça-t-il.
Il frappa puis lorsque la réponse nous parvint, il ouvrit la porte et me laissa la politesse.
« Lucy ! Lyle ! » S'exclama Bonnie, tout sourire.
Elle avait les yeux cernés et la mine fatiguée mais elle respirait le bonheur. Elle tenait contre elle un bébé minuscule, emmitoufflé dans une petite couverture fleurie.
Dès que mes yeux se posèrent sur lui, j'oubliais la faim qui me rongeait et fondis immédiatement pour ce bout de chou.
Lyle et moi, nous nous approchâmes du lit où était assise Bonnie et nous nous penchâmes vers le nouveau né. Tandis que je m'ébahissais devant ce petit être, Lyle, plus pragmatique, alimenta la conversation.
« Alors, fille ou garçon ? » Demanda-t-il.
« Garçon. Je vous présente Aidan. » Répondit Bonnie, pleine de fierté.
« Il est trop mignon ! » M'extasiais-je.
Aidan dormait paisiblement, nullement dérangé par notre présence.
« Tu veux le prendre ? » Me proposa Bonnie en me prenant au dépourvu.
J'hésitais un instant.
« Non, non, je préfère pas... » Fis-je embarrassée.
Mais Bonnie interpréta mon hésitation comme de la timidité.
« Allons, allons. Ne fais pas ta timide ! Viens t'asseoir là. » M'ordonna-t-elle en me désignant un siège près de son lit.
Ne voulant pas la contredire ni la vexer, je m'asseyais sur le siège. J'étais terrifiée à l'idée de faire du mal au bébé. Il avait l'air si petit, si fragile. J'avais l'impression que je pouvais le casser rien qu'en lui soufflant dessus.
Bonnie déposa Aidan dans mes bras avec mille précautions.
« Tiens, voilà. »
Tétanisée, je restais complêtement immobile de peur que le moindre de mes gestes ne le blesse.
Bonnie et Lyle m'observèrent en pouffant.
« T'as pas l'air très à l'aise. » Se moqua Lyle.
« Fais pas le malin ! » Grognais-je en serrant les dents.
Bonnie et Lyle rièrent de plus belle.
« Et où est l'heureux papa ? » demanda Lyle.
« Jeremiah est allé me chercher des affaires de rechange à la maison. Il ne devrait plus tarder. »
Bonnie se mit alors à nous raconter sa folle nuit. Je ne pus m'empêcher de ricaner en voyant la tête de Lyle se décomposer à mesure que Bonnie rentrait dans les détails de son accouchement. Pour ma part, je n'écoutais ces histoires que d'une oreille, mon attention étant entièrement tourné vers ce petit bout qui dormait au creux de mes bras. Petit à petit, je me détendis et je me mis à le bercer tout doucement.
Jeremiah finit par nous rejoindre. Mais dès qu'il m'aperçut, le petit Aidan dans les bras, il se figea de surprise.
« Félicitation ! » Lui lançais-je avec un grand sourire.
Raide comme un piquet, il déposa le sac de Bonnie au sol et s'approcha du lit en ne me quittant pas des yeux.
« Finalement, tu te débrouilles comme un chef ! » Observa Bonnie, qui n'avait rien remarquer de la tension soudaine de Jeremiah.
« Vraiment ? Je la trouve encore un peu empotée. » Se moqua Lyle.
Je soupirais.
« Vraiment, Bonnie. C'est une vraie merveille. » Complimentais-je la jeune maman.
« Un jour, toi aussi, tu auras ta propre merveille dans les bras... » M'assura Bonnie.
« Non, je ne pense pas... » Fis-je doucement.
On ne pouvait pas avoir d'enfant quand on était morte, me souvins-je brutalement. En voyant ce bébé au creux de mes bras, mon coeur se remplit soudain de tristesse.
« Mais bien sûr que si ! Je suis sûre que ce Desmond est du genre à faire de beaux enfants vigoureux ! » Insista Bonnie en m'adressant un clin d'oeil.
« Desmond ? » S'exclamèrent en choeur Lyle et Jeremiah.
« Qui c'est, celui-là ? » demanda Lyle en fronçant les sourcils.
Avec un soupir de regret, je me levais et rendais le bébé à sa mère le plus délicatement possible. Du coin de l'oeil, je vis Jeremiah se raidir pendant l'opération. Quel papa poule ! Songeais-je avec amusement.
« C'est son petit ami, bien sûr. » Répondit Bonnie en adressant à son fils un sourire plein de tendresse.
« Je n'ai jamais dit ça ! » Me défendis-je en envoyant un regard courroucé à la traitresse.
« Tu n'as pas eu besoin de le faire. » Rétorqua-t-elle.
« Je savais pas que tu avais un copain... » Fit Lyle, masquant mal sa déception.
« C'est très récent... » Lui assurais-je.
« Alors tu avoues ! » S'exclama Bonnie, victorieuse.
Je ne pus m'empêcher de sourire d'un air embarrassé.
« C'est compliqué... » Répondis-je vaguement.
Jeremiah m'observait d'un air dubitatif.
Je songeais soudain que son attitude quelque peu hostile était probablement dû à mon absentéisme de la veille. Peut-être pensait-il que j'avais séché le travail pour être avec mon petit-ami ?
« Je suis désolée de ne pas m'être pointé hier soir, Jeremiah. J'ai eu un souci avec mon frère. J'ai voulu appeler mais je n'avais pas de téléphone... » Lui expliquais-je.
« Ce n'est pas grave. Nous avons fermé tôt, de toute façon. » Répondit-il en se radoucissant un peu.
« Que s'est-il passé avec ton frère ? » S'alarma Bonnie.
« Rien de grave. Il s'est blessé et j'ai dû l'emmener aux urgences. » La rassurais-je aussitôt.
« Je peux travailler ce soir. » Proposais-je à Jeremiah en guise de réparation.
C'était sensé être mon soir de repos.
« Pas la peine. Je vais fermer le bar pour la semaine. » M'annonça-t-il.
« Oh ! D'accord. Dans ce cas... » Fis-je, un peu chamboulée d'apprendre que j'avais devant moi une semaine de vacances.
Et puis soudain, je songeais que j'allais passer la semaine complête dans les bras de Desmond. Plus motivée que jamais à cette idée, je saluais mes collègues et pris congé en promettant à Bonnie de revenir la voir le lendemain.
J'avais promis à Desmond de rentrer pour midi mais les choses ne s'étaient pas vraiment déroulées comme je l'avais prévu. Après avoir passé un peu de temps avec Bonnie et le petit Aidan, j'étais passé à la boucherie industrielle pour acheter du sang. Mais les employés étaient en pause déjeuner et je dus donc attendre qu'il reprenne le travail pour acheter ce qu'il me fallait.
J'arrivais donc à la maison sur les coups de quatorze heures, soit avec deux heures de retard sur le planning prévu. A quelques mêtres de chalet, je sortis une des bouteilles du casier et la vidais d'un seul trait essayant d'oublier le goût infect du sang. Puis je creusais un trou à même la terre et enfouissais le reste des bouteilles remplies de sang.
Je ne voulais pas que Desmond me voit me nourrir de sang. Même s'il savait que j'étais un vampire, je ne voulais pas qu'il ait cette image de moi. C'était stupide, j'en avais parfaitement conscience. Mais j'avais toujours peur de le dégoûter une fois pour toute.
Une fois ma besogne achevée, je rentrais au chalet, l'air de rien. Mais dès que je pénétrais à l'intérieur, je détectais que quelque chose n'allait pas.
Le chalet était vide.
Je courus jusqu'à la chambre. Le lit avait été refait, les vêtements et les débris au sol avaient été ramassés. La pièce était comme avant, comme si la nuit dernière n'avait pas eu lieu.
Soudain traversée par un mauvais pressentiment, je me précipitais à la cuisine. La table avait été réparée bien qu'elle sembla encore un peu branlante. Il n'y avait pas de vaisselle dans l'évier.
Je retournais dans le salon, ne sachant quoi penser de l'absence de Desmond. Etait-il parti me chercher, inquiet de mon retard ?
Si c'était le cas, il aurait dû me laisser un mot au cas où je rentrerais entre temps... Mon regard balaya la pièce et une étrange sensation me saisit.
En fait, il n'y avait aucune trace du passage de Desmond dans le chalet. Son manteau, ses chaussures, tout avait disparu. Il s'était comme évaporé. La couverture qu'il avait utilisé pour se couvrir quand j'étais partie était impeccablement pliée sur le canapé.
Je m'en approchais et la humais. Son odeur était toujours là.
Je fus soudain inquiète. Un scénario catastrophe se mit en place dans ma tête. Desmond avait été enlevé par les autres loups garous ! Ils avaient dû découvrir qu'il était en vie et l'avait enlevé pour le faire parler !
Paniquée, je me précipitais sur le combiné du téléphone pour appeler les Cullens à la rescousse quand mon regard se posa sur le rebord de la cheminée.
Le cadre qui contenait mon portrait scolaire à l'âge de seize ans était vide.
Enfin, pas totalement. A la place de la photo, il y avait un petit papier plié en deux.
Je le saisis et le dépliais d'un geste tremblant.
Je quitte la ville. C'est mieux ainsi.
Pardonne-moi.
D.
Mes jambes cédèrent et je me retrouvais agenouillée au sol, les yeux toujours fixés sur cette petite note manuscrite. Je n'arrivais pas à en croire mes yeux.
Il m'avait quitté !Après m'avoir dit qu'il m'aimait, après la nuit que nous venions de passer, il m'avait quitté.
Je revoyais encore son expression quand j'étais partie pour l'hôpital. J'avais détecté une tristesse dans son regard que, dans mon euphorie du moment, je n'avais pas su décrypter. En fait, il avait déjà pris sa décision et il m'avait laissé partir sans rien dire.
Et voilà tout ce à quoi j'avais droit : Un mot griffoné sur un bout de papier ! Me révoltais-je.
Le coeur en miette, je repliais mes jambes contre ma poitrine et fourrais mon visage entre mes genoux. Comment pouvait-il se montrer aussi lâche et aussi cruel ?
Je me sentais si stupide d'avoir cru en notre histoire alors que lui ne pensait qu'à me quitter.
Au bout d'un moment, un grincement du plancher me fit relever la tête. Je vis une silhouette dans l'encadrement de la porte et pendant une fraction de secondes, je crus que Desmond était revenu. Mais lorsque la silhouette se détacha du contre jour et s'approcha de moi, je découvris qu'il s'agissait en fait de Bella Cullen.
« Il est parti. » L'avertis-je d'une voix cassée.
Je n'étais pas étonnée de la voir là. A chaque fois que les choses tournaient mal pour moi, les Cullens étaient toujours dans les parages pour me ramasser à la petite cuillère.
« Je suis désolée. » Fit-elle sincèrement navrée.
Elle s'accroupit près de moi.
« Je ne comprends pas. » Lui avouais-je, désemparée.
Bella posa sa main sur mon bras.
« Ce n'est peut-être pas pour toujours. » Suggéra-t-elle d'une voix douce.
Je regardais le papier qu'il avait laissé.
« Non, je crois qu'il ne reviendra pas. » Fis-je, aterrée.
Une nuit. C'était ce que je lui avais demandé. Et c'était ce qu'il m'avait accordé.
Je m'étais berçée d'illusions.
Desmond n'avait jamais eu l'intention d'être avec moi. Malgré son désir pour moi, il n'avait jamais réussi à surmonter son dégoût pour mon côté vampirique.
Voilà pourquoi il avait emmené cette photo de moi quand j'étais encore humaine. Il voulait se souvenir de moi tel qu'il aurait voulu que je sois.
Plutôt que de la tristesse, je commençais à ressentir de la rage. De la rage contre moi-même. Car encore une fois, je n'avais vu que ce que j'avais voulu voir. Si mon apparence physique avait correspondu à ce que j'étais réellement, Desmond n'aurait jamais été attiré par moi.
Et je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même. Je n'avais jamais pu me résoudre à abandonner mon côté humain. Et c'était à cause de cette ambivalence que je me retrouvais maintenant dans cette situation.
Si les choses avaient été claires depuis le début, si je n'avais pas joué sur les deux tableaux, les choses n'en seraient jamais arrivées là et je ne giserais pas sur le sol de mon salon, le c?ur brisé et les yeux fixés sur un cadre photo vide.
« Je vais rester ici avec toi, si tu veux. » Me proposa Bella en me tirant de mes funestes réflexions.
Je secouais la tête.
« Est-ce que je peux encore venir chez vous ? » Demandais-je d'un air minable.
Il me semblait soudain complêtement déplacé de rester dans cette maison. Sans Desmond ni Josh, je n'avais rien à faire ici. C'était une maison humaine. Et moi, je ne l'étais plus.
Bella me regarda d'un air désolé.
« Bien sûr. »
Je me relevais péniblement.
Dans la chambre, je vidais le tiroir de la commode qui contenait mes vêtements et fourrais le tout dans une valise tout en évitant de poser mon regard sur le lit où Desmond et moi avions fait l'amour.
Bella ne chercha pas à faire la conversation et je lui en fus infiniment reconnaissante. Elle me laissa rassembler mes affaires sans un mot. Seul le vibreur de son portable rompait le silence.
Toutefois, Bella s'obstinait à ne pas répondre.
Je ne cherchais pas à en savoir plus.
Une fois ma valise prête, nous partîmes sans plus de cérémonie. Assomée par la gifle que je venais de me prendre, je ne me retournais pas une seule fois vers le chalet que j'abandonnais derrière moi.
