Chapitre 38: La voie de Mizuha

Peur.
Tensions.
Tel était l'état d'esprit du groupe. Ils ne faisaient pratiquement pas de haltes. Ils avaient pratiquement passé une nuit blanche. Là, au matin, ils s'étaient enfin décidés à s'arrêter pour manger quelque chose et pour donner à boire à Aelo; le feu du venin lui écorchait littéralement les veines. Elle était dans un état de semi-conscience, incapable d'avaler quoi que ce soit d'autre que de l'eau, qu'elle réclamait d'ailleurs assez souvent, torturée par une soif qu'elle n'arrivait pas à apaiser complètement...
Notos ne s'était laissé monter par personne en l'absence de sa maîtresse. Il volait derrière eux. Tout le monde s'était retrouvé sur Vif-Argent, ce qui énervait Euros, car le poids que portait sa monture avait du coup augmenté et il était forcé de voler moins vite. Dans l'eau qu'il donnait à sa soeur, il diluait une fois sur deux des feuilles d'antidote; ca ne guérissait pas le venin, mais ca avait l'avantage de renforcer la capacité d'Aelo à s'en défendre. Il regretta une fois de plus qu'il n'y ait pas eu de mystique de Mercure parmi eux... Ils pouvaient guérir pratiquement tous les empoisonnements, sauf peut-être le venin des chiens de l'enfer. Il toucha le front de sa soeur, le sentit brûlant de fièvre. Les larmes lui serraient la gorge.
- Bats-toi, Soeurette, murmura-t-il. Je t'en prie...
Il lui caressa doucement les cheveux, les larmes roulèrent sur ses joues. Elle ne lui avait jamais parut si vulnérable. Et surtout, jamais il n'avait été si près de la perdre. C'était comme perdre une partie de lui-même. Aelo et lui étaient nés ensemble. Ils avaient été élevés ensemble. Ils avaient fait leurs premiers pas ensemble. Ils étaient soudés par un lien spirituel formé non seulement par leur psynergie, mais aussi tout simplement par la profonde affection qui les liaient.
- Tu comptes tant pour moi...
Ils s'étaient beaucoup chamaillés, mais jamais vraiment disputés. Elle avait couvert ses sottises. Elle trouvait toujours les mots pour le réconforter quand il avait du chagrin. Elle n'avait jamais répété un mot de ses secrets. Elle l'avait défendu face à son père. Elle l'avait aussi défendu face à Hamo. Ils étaient inséparables, ils n'avaient jamais fait quelque chose l'un sans l'autre. Et il savait qu'elle l'entendait, à cette minute même, même si elle ne répondait pas.
- Tu dois te battre, murmura-t-il à nouveau. Sans toi, qu'est-ce que nous ferons? Et pense aussi à Papa... A Maman, qui est malade et attend que nous revenions avec le remède... Tu as promis à Papa que tu allais revenir, tu te souviens? Et Piers? Il a toujours veillé sur toi et il t'aime, même si ce n'est pas de la même façon que toi... Tu dois tenir, Aelo... Pour moi. Pour eux. Pour nous tous...
Aelo écoute ces paroles avec réconfort et révolte. Bien sûr qu'elle ne va abandonner personne! Elle l'a promis... Elle ouvre difficilement les yeux, voit le regard inquiet et embué de larmes de son frère.
- Ne... Pleure pas, parvint-elle à articuler difficilement.
Euros lui fit un tout petit sourire. Il prit sa main, la serra fort. A cet instant, Hélia arriva à son tour. Elle avait également les yeux rouges. Savoir son amie dans un tel état la terrorisait.
- Elle a toujours de la fièvre? demanda-t-elle.
- Malheureusement, dit Euros. Mais par chance, j'arrive à la faire tomber un peu par moment...
- Si elle dépasse 40, ce ne sera pas le poison qui la tuera, fit Hélia. Nous avons vraiment intérêt à surveiller de près... J'espère que les mystiques Maïens pourront faire quelque chose...
- Nous devons l'espérer.
Hélia saisit doucement l'autre main d'Aelo. Celle-ci parvint difficilement à tourner la tête et lui fit un léger sourire. Hélia lui parla doucement:
- Courage, Aelo. Nous serons là quoiqu'il arrive, tu le sais...
Aelo dit doucement:
- De toute façon... Je me suis toujours dit...
Elle lâcha un soupir et acheva sa phrase:
- Le jour... où je mourrai... Je le saurai!

Ils continuèrent la route, toujours sans faire d'halte, mais nul changement dans le paysage ne leur indiquait leur progression. A Grenada, ils avaient pu se procurer une carte. Skyler en avait la charge et la parcourait des yeux en pestant:
- Putain! Encore cinq jours! C'est bien ce que je disais, c'est la merde...
- Skyler, ta gueule! répliqua Euros. Ou tu veux que je te refoute une droite?
- Si tu crois que tu me fous la trouille, Blondin! Je suis deux fois plus lourd que toi!
- Calmez-vous un peu les mecs! lanca Vladi. Ce n'est pas le moment de nous engueuler, Aelo a besoin de notre soutien à nous tous!
- Mon frangin a raison, dit Van. D'ailleurs, il a toujours raison, mon Vladi! ajouta-t-il en lui donnant une tape dans le dos.
Vladi eut un léger sourire, malgré la gravité de la situation.
Ils poursuivirent donc leur chemin. Les deux premiers jours, ils ne virent pas de changements dans l'état d'Aelo, toujours en semi-conscience. Au troisième, cependant, ils furent réellement alarmés.
Aelo tomba dans une sorte de létargie. Elle perdit complètement conscience, tandis que son front restait moite et brûlant de fièvre...
- Et merde, commenta Euros à la pause. Skyler a réussi à me fiche la trouille, je vais finir par croire qu'elle va passer!
- Ne dis pas cela, t'as pas à écouter ce que dit Skyler, dit Cassandra. Ce crétin fait son petit dûr parce qu'il se fait dans son froc à l'idée de voir quelqu'un d'autre mourir sous ses yeux!
- C'est qui que tu traites de crétin, Demi-Portion? lança Skyler derrière elle.
- Toi, gros plein de soupe butor, répliqua Cassandra d'un ton de défi. Barre-toi de là, avec tes remarques, tu portes la poisse!
- Non mais dis donc, tu t'es vue, Demi-portion? répliqua-t-il. Dans le genre porte-poisse, t'es la reine! Inutile comme tu es, on a plus failli manquer de se faire tuer en te protégeant qu'en veillant sur nous même! Tu n'es qu'une gamine mal dégrossie pas fichue de faire quoi que ce soit avec sa psynergie!
Cette fois, Cassandra perdit à son tour le contrôle. Rapide comme l'éclair, elle bondit vers Skyler. Euros se plaqua une main devant la bouche. La GIFLE! Elle n'y était pas allée de main morte! Skyler se redressa, fou de rage, et attrapant l'une des méches blondes, tira très violemment en arrière.
- Aaaaaaaaah!
- Lâche-la, Skyler! cria Hélia.
- Ta frangine est complètement dingue, elle m'a giflée! gromella le jeune homme en la lâchant aussitôt.
- Oui, bah te connaissant, tu l'avais sûrement pas volée!
Euros lâcha un soupir. Skyler lança un regard meurtrier à Cassandra qui venait de lui lancer un regard méchamment triomphant.
- Tu me la paieras celle-là, Demi-Portion!
Cassandra eut un rire méchant:
- Apprend d'abord à ne plus faire dans ton froc quand quelqu'un se blesse, petite tapette!
Skyler poussa un rugissement et faillit de nouveau bondir sur la jeune fille blonde, mais Van et Vladi le retinrent juste à temps.
- Putain, cette petite garce, je vais l'étrangler, j'vous le jure!
- Calme-toi, Skyler! lui dit Vladi. Punaise, mais y'en a marre de toutes ces disputes! Vous n'êtes qu'une bande de gros gamins! Si nos parents nous voyaient, vous pensez à ce qu'ils nous diraient?
Tout le monde lâcha un soupir. Ils savaient tous ce que leurs parents auraient dit. Mais Skyler et Cassandra continuaient à se lancer des regards meurtriers. Euros retourna près d'Hélia en disant:
- Je crains le pire... Un jour, ils vont s'entretuer, ces deux-là, je vais finir par croire...
Hélia eut un air sombre:
- Je n'ai jamais vraiment compris comment leur relation en était venue à ca... Avant que sa mère ne meurt, Skyler et Cassy s'entendaient très bien... Du jour au lendemain, Skyler a commencé à la harceler...
Euros répondit:
- Un jour, peut-être que nous saurons pourquoi. Je connais bien Skyler. Ce n'est pas un mauvais mec, dans le fond. Il est juste hyper chiant et hyper blessé, je crois.
- Je sais.
Euros ajouta:
- Cette histoire nous rend tous dingue en plus, j'ai l'impression. Même Vladi est moins patient, maintenant...
Hélia posa sa tête contre son épaule:
- Qu'allons nous devenir, Euros?
- Je n'en sais rien...

Le quatrième jour, l'état d'Aelo était au pire. Son visage était couvert de plaques grisâtres, son pouls était irrégulier, la fièvre avait monté, et surtout, elle respirait avec difficulté, malgré les doses d'antidotes plus forte que les jeunes mystiques lui administraient. Elle n'en avait plus pour longtemps.
- Force est de le constater, dit Euros après avoir administré les seuls soins qu'il pouvait lui donner. Elle ne passera pas la nuit... Combien de temps encore?
Skyler avait regardé la carte:
- Rien à faire, Euros. Pas avant demain. Il faudra un miracle...
- Non!
Euros avait de nouveau les larmes aux yeux.
- Je REFUSE de l'accepter! Il y'a forcément une solution!
Ils avaient atteint une zone herbeuse, à présent. La consolation d'être sortis du désert aurait dû les ragaillardir, mais l'état dans lequel se trouvait Aelo actuellement les en empêchaient.
- En plus, être attachée à Vif-Argent toute la journée n'aide pas, dit Cassandra. Elle devrait être dans un bon lit...
- Ces connards de dieux genre l'Inexorable... gromella Skyler à voix basse.
Van et Vladi observaient en silence. C'était rare de voir Van aussi calme et silencieux. Quant à Hélia, elle dit soudain:
- Hé, les amis! Je vois un type au loin!
Skyler s'approcha:
- Sans déconner? Bah ouais!
Euros réagit aussitôt:
- Et si c'était un mystique de Mercure?
- Fonçons! cria Cassandra.
Ils allèrent donc en vitesse vers l'entrée du petit bois d'où venait l'homme. Celui-ci avait d'épaisses tresses noires et des yeux bleus qui tranchaient sur sa peau pâle. Il parut un peu étonné de voir les adolescents, mais quand il vit leur état, il comprit tout de suite que ceux-ci ne lui voulaient pas de mal.
- Pardonnez-moi Monsieur, demanda Euros. Est-ce que par hasard, vous êtes guérisseur? Nous avons une blessée qui a besoin de secours d'urgence!
L'homme comprit:
- Je suis mystique de Mercure, oui. Où est-elle?
Euros, Cassandra et Skyer se hâtèrent de l'amener près d'elle.
- Que lui est-il arrivée?
- Elle a été empoisonnée par un serpent émeraude, expliqua Skyler. Ca fait presque cinq jours...
L'homme eut un air grave:
- C'est un empoisonnement sévére, mais une bonne psynergie en viendra à bout. Par contre, il lui faudra plus de soins pour récupérer...
Et il se concentra. Une aura bleutée jaillit de ses paumes, entoura la jeune fille. Celle-ci se remit doucement à bouger, et ouvrit les yeux, tandis que son visage reprenait doucement des couleurs.
- Aelo, murmura Euros, soulagé.
Il avait senti son rétablissement dans leur lien mental.
- Euros...
Elle lui jeta les bras autour du cou. Le jeune homme la serra très fort contre lui. Jamais il n'avait eu aussi peur pour elle. Hélia regarda l'homme d'un air reconnaissant:
- Merci. Merci infiniment... Qui êtes-vous donc, si cela n'est pas indiscret?
- Je me nomme Joham et je vis dans le village de Mizuha, qui se trouve à trois jours d'ici.
- Mizuha... Etes-vous du peuple Maïa? demanda Vladi.
- Evidemment, répondit l'homme avec un sourire. Un mystique d'eau venu d'une autre contrée n'aurait rien pu faire pour aider votre amie...
- Comment tu te sens? demanda Euros à sa soeur.
Aelo répondit aussitôt:
- Un peu nauséeuse et je ne sens pas très bien mes jambes... Mais sinon, ca va!
Joham se tourna vers elle:
- Tu vas avoir besoin de repos, jeune fille... Sur le dos de vos bestioles, le village doit être atteignable ce soir... Mais pardonnez-moi ma question: Qu'est-ce qu'une bande de mystiques vient faire par ici? J'ose espérer que vous ne travaillez pas pour les Ombres, vous me feriez regretter de vous avoir aidé!
- Non, rassurez-vous, dit Euros. Nous sommes même plutôt de leurs ennemis!
L'homme eut un sourire:
- Alors, vous avez toute ma sympathie et je pense que vous gagnerez rapidement celle de notre chef! Si vous voulez me déposer, je vous guiderai jusqu'à Mizuha.
Tous acceptérent, tandis que Vladi et Van saluaient à leur tour Aelo avec chaleur, heureux de la voir à peu près rétablie. Ils firent les présentations.
- Nous avons de la chance d'être tombés sur vous, dit Skyler.
- Ca, oui, dit Joham. Aelo n'en avait plus que pour un quart d'heure à tout casser!
- Un quart d'heure! s'exclama Euros. La vache, c'est passé près... Fichu serpent!
Le crépuscule tomba bientôt, dessinant des lueurs pourpres dans le ciel bleuté. Enfin, après avoir survolé une forêt, l'homme leur fit signe de se poser. Ils virent alors une immense cascade dont la vasque sauvage était parsemé de rochers. Il les invita à les traverser, mais Aelo était toujours incapable de marcher, trop faible.
- Je vais te porter, Soeurette, dit Euros avec un sourire. Tu es un poid plume!
Tendrement, il la souleva dans ses bras sans problème.
- Attention à ne pas glisser, recommanda l'homme.
Ils traversérent donc tous et virent enfin plus loin les premières maisons du village. Elles étaient bâties sur des pilotis. Ce fut Vladi qui traduisit ce que le groupe pensait tout bas:
- Enfin, les amis, nous sommes dans la place!