Enjoy it !
Chapitre 38 : Sursis
« Quand un homme dit : Je suis heureux, il veut dire bonnement :
j'ai des ennuis qui ne m'atteignent pas. »
Jules Renard, Le Journal, 1902-1905
.
POV Bonney :
Je suis en train de faire une putain d'énorme connerie.
Genre, une comme j'en ai rarement faite.
J'étais en train de bavasser avec Law au téléphone il y a moins de cinq minutes ; j'étais en chemin pour me rendre à mon appartement, à même pas 100 mètres, journée de cours finie oblige, et Law me racontait qu'il avait un cours prévu en soirée jusqu'à 19 heures 30 au moins, qu'il allait rentrer dans le local et qu'on se verrait demain soir pour que je fignole mes dernières retouches sur mes dessins, bla bla bla... l'habituel.
J'étais complètement opé pour ça, et la soirée aurait pu se terminer sur cette note, si je n'avais pas reconnu Law, de loin, cinquante mètres plus bas dans la rue, alors qu'il était en train de me dire qu'il allait raccrocher pour pouvoir faire son truc.
J'étais trop hébétée pour pouvoir le traiter de gros mytho en puissance, et je me suis contentée de lui murmurer qu'on se verrait très bientôt, de toute manière.
Oh ouais.
Il avait pas idée.
Et c'est comme ça que je me suis retrouvée à le suivre.
Ouais, je sais ce que vous allez me dire : au lieu de le stalker et de la lui faire à l'envers, pourquoi tu le mets pas franchement devant le fait accompli ?
C'est simple : Law n'est d'ordinaire pas un menteur, et s'il en vient à me balader comme ça, c'est pour une bonne raison. Laquelle, ça, j'en sais encore rien, mais voir les choses par moi-même me permet de ne pas entendre un autre mensonge.
Je presse le pas sur le trottoir, dans la foule, pistant le bonnet tacheté qui avance à bonne allure ; où est-ce qu'il va comme ça...? En direction de chez lui, ça, c'est indéniable, je reconnais vaguement les chemins que j'ai empruntés pour me rendre à son appartement.
Un frisson me parcourt à ce souvenir – j'ai tenu la promesse faite à moi-même de ne plus y retourner seule. Law m'accompagne systématiquement sur le trajet. Y'a des types trop flippants dans son quartier.
Law quitte l'artère bondée pour d'autres rues moins fréquentées, et je dois trotter pour me maintenir à bonne hauteur, parce que cette saleté marche vite, avec ses jambes de trois mètres de haut. Plus le temps passe, plus les badauds se raréfient, et j'ai cette même impression de malaise qui me reprend, comme à chaque fois que je me retrouve dans ce coin paumé de la ville. Sans compter la sensation, qui me colle à la peau, de ne pas avoir le droit de me trouver là. De ne pas être à ma place. C'est un sentiment assez confus, que je ne saurais pas m'expliquer.
Je dois me montrer sacrément discrète pour ne pas attirer son attention, et j'ai peur de le perdre de vue, ou de me faire griller, ce qui serait encore pire.
Il bifurque dans une ruelle et je me poste au coin de l'immeuble, derrière une poubelle – ... ô gloire – et scrute l'endroit plongé dans la pénombre du jour qui se couche déjà. Law longe le mur de briques qui fait office de façade latérale au bâtiment d'en face, et ouvre une vieille porte en métal qui ressemble à celles qui donnent sur des arrière-cuisines ou qui servent d'évacuation incendie. J'entends les accords sourds d'une musique électro quand le battant s'ouvre, et Law s'engouffre à l'intérieur.
Aussitôt, je tape un sprint à travers l'impasse pour rejoindre l'entrée, et j'arrive à agripper la poignée avant que tout ne se referme. La porte est incroyablement lourde, et j'en chie à mort pour la rouvrir assez pour que l'ensemble passe – par ensemble, entendez mes seins et mon derrière – et me faufiler à l'intérieur.
Elle claque derrière moi dans un fracas sourd, et je me retrouve dans le noir complet, avec pour seul repère la musique qui semble battre comme un cœur affolé devant moi ; je marche dans le couloir sans un bruit en gardant les bras légèrement ouverts, histoire d'anticiper si un mur se sent la bravoure de tenter une collision avec moi.
La musique semble plus proche à chaque pas, et je reconnais même les accords de Passive, du groupe Perfect Circle. Au moins, le tenancier a du goût, c'est déjà ça.
J'arrive à une autre porte, que je pousse lentement pour jeter un œil dans l'entrebâillement, et me retrouve nez-à-nez avec un géant barbu en costume vaguement nazi qui me bloque la route.
Derrière lui, il y a une foule de malade, dans les lumières tamisées pourpres qui baignent l'endroit qui ressemble à un bar, mais d'une taille bien supérieure à ceux que j'ai l'habitude de fréquenter. Pas une seule fenêtre ne donne sur l'extérieur, ce qui aurait tendance à me rendre carrément claustro.
- Vous êtes qui ? laisse tomber le géant avec une amabilité qui me rappelle la mienne quand je suis dans mes mauvais jours.
- Ça vous regarde ? rétorqué-je.
Il se penche vers moi, me dévisage de haut en bas et finit par écarquiller les yeux, visiblement stupéfait par quelque chose qui m'est inconnu ; quoi, j'ai la braguette ouverte ?
- Co... comment vous êtes rentrée ? bafouille-t-il.
OK. Visiblement, si Law a pu ouvrir la porte, ce n'est pas par hasard. Clé ou digicode que je n'ai pas vu à l'entrée, mais clairement, il n'y a qu'un certain quota de personnes aptes à pénétrer ici, et ce type a l'air de parfaitement les connaître.
J'ai envie de m'amuser un peu, là : quitte à être fichée, autant faire ça bien, non ? Y aller au bluff, rien que pour tenter.
- Quoi, vous me reconnaissez pas ? Vous savez qui j'suis, au moins ?
La tête qu'il tire, c'est dément à voir.
Il se gratte la tête et fronce les sourcils, il y a quelque chose qui grille ses circuits, c'est certain, mais j'ai bien l'intention de jouer là-dessus si ça peut me permettre d'enfin savoir ce que Law farfouille là-dedans.
Parce que ça répond pas à ma question sous-jacente, à savoir : pourquoi il se balade ici alors qu'il affirme être en cours de dernière minute à l'école...?
- Ben vous êtes une... 'fin, je vois pas pourquoi je serais censé vous r'connaître, vous êtes... vous avez...
- Dépêchez-vous d'ouvrir, ça commence à foutrement m'énerver.
Il me fait signe d'attendre et se retourne, agitant le bras en direction du comptoir du bar ; quelqu'un lui répond et passe de l'autre côté de l'îlot pour fendre la foule, et une petite lumière s'allume dans un coin de mon cerveau.
Exactement le genre de nana super bien faite, qui me rappelle sans hésitation pourquoi j'apprécie les femmes. Une jolie brune à qui on peut difficilement donner un âge, et qui respire la classe et la prestance. La démarche chaloupée transpire le contrôle et l'assurance, et franchement… si je n'avais pas Law, je la draguerais sans hésitation.
Elle monte les marches qui mènent à la porte, largement surélevée par rapport au reste de la salle, et me coule un regard curieux depuis son point d'observation, à deux petits mètres de là. Elle aussi me dévisage comme si elle n'en revenait pas que je puisse me trouver ici.
- ... oui, Magellan...?
- Alors, euh..., débute-t-il nerveusement en se mettant entre elle et moi. La nana, là, je la connais pas, je suis sûr que je l'ai jamais vue là, mais là je suis pas sûr, tu vois ?
- ... je vois, oui. Et ?
- Ben elle... elle est..., hésite-t-il en cherchant ses mots. ... elle est chiante, tu vois, et... et voilà, quoi. J'la fous dehors ou j'lui pète la nuque ?
Ah ouais, carrément.
Dans quoi est-ce que j'ai foutu les pieds, sérieux.
La femme me considère un long moment, pendant lequel je comprends qu'une étrangère est en train de décider de mon droit de vivre ou de mourir, et un bref moment de doute traverse son visage.
Elle se tourne vers le bar et siffle quelqu'un qui relève aussitôt la tête de sa boisson, et je reconnais immédiatement à qui appartient ce béret.
. . . . . . . . . .
.
POV Law :
Des coups résonnent à la paroi de l'alcôve dans laquelle je me trouve, et j'ai une brève pensée sur le mode opératoire que je vais suivre pour exterminer l'opportun qui me dérange au moment le moins propice.
Dépecé vif ? Trop long.
Décapité ? ... Trop bref.
Mon père lève le nez de la pile de dossiers et hausse un sourcil derrière ses verres teintés, dévisageant la silhouette qui se plante derrière le rideau et que je reconnais comme celle de Shachi.
- Law, qu'est-ce que j'ai déjà dit à propos de savoir tenir ses chiens en laisse ? soupire mon père en tapant des ongles sur la table.
- Quoi ? lancé-je à l'attention du concerné.
- Law, on a un problème.
- Je me doute que si tu me déranges en pleine réunion, ce n'est pas pour me dire que tu as réussi à te trouver une copine décente, raillé-je. Viens là.
Il écarte le tissu et passe une tête embarrassée dans l'ouverture, fixant obstinément ses pieds, les doigts tremblants.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- C'est Shakky qui m'envoie. T'as mal refermé la porte d'entrée, toussote-t-il.
- ... pardon ?
- ... Bonney est là.
Mon père explose de rire – un rire si caractéristique que tout le monde devient silencieux, dans le bar, tant il est régulièrement synonyme d'un cataclysme à venir – et frappe du poing sur la table, plié en deux, alors que je me décompose lentement au fil des secondes qui passent.
Parmi la centaine de personnes présentes ici, pas un ou une ne moufte, c'est le calme plat, alors que le rire de mon père résonne entre les murs.
Je me lève et écarte le rideau à mon tour, mes yeux s'arrêtant aussitôt sur la porte d'entrée où se tiennent Shakky et Magellan, près d'une Bonney adossée au mur, l'air sidérée par le changement d'ambiance qu'elle a dû voir s'opérer.
J'en rirais presque, moi aussi ; elle a un sacré culot, et pour réussir à entrer, elle a dû être d'une discrétion à toute épreuve, parce que je n'ai rien vu venir. C'est pour ça que son obstination me plaît, mais sérieusement, j'ai tellement envie de la tuer pour ce qu'elle vient de faire.
Encore heureux que Shakky ait eu un doute, j'aurais été dans de sales draps si Magellan l'avait encastrée dans les poubelles à l'arrière du bar...
Ravalant ma colère, je me redresse et quitte la table, sous le regard des consommateurs qui me regardent passer sans un bruit ; ils savent qu'au moindre commentaire, c'est à mon père qu'ils devront rendre des comptes, et autant dire que personne n'est pressé que ça lui arrive.
Shakky sourit, cette situation l'amuse – ça doit faire des millénaires que son bar n'a pas été aussi calme, puisque bondé nuit et jour d'aussi loin que je m'en souvienne.
- … oh, ça va être chiant, j'crois bien, marmonne Shachi derrière moi.
- Merci, je suis déjà au courant, rétorqué-je en slalomant entre les tables.
Magellan fixe toujours Bonney avec l'air d'avoir vu un extraterrestre, et vraiment, ça pourrait être comique, si ça n'était pas aussi gênant pour moi.
Ce n'est pas que Bonney n'est pas sortable, au contraire ; caractère de merde ou non, je ne peux pas lui retirer qu'elle est bien faite, et le diable seul sait à quel point je n'ai pas toujours la chance de tomber sur ce genre de filles dans mon job. Mais pour le coup, elle est vraiment au mauvais endroit au mauvais moment.
Mais c'est moi qui suis à blâmer pour cette erreur d'inattention.
Et pour la confiance, vas-y, accroche-toi pour remonter, maintenant…
- Je gère, Shakky, murmuré-je en passant près d'elle.
- Oh, ça, je n'en doute pas, s'esclaffe-t-elle.
Je ne relève pas l'ironie et je prends Bonney par le coude, lui signifiant par la même occasion de me suivre ; elle ne moufte pas, mais je devine à son regard que je vais devoir justifier cet écart.
C'est à croire que j'aime particulièrement me foutre régulièrement dans la merde ; appelons ça un talent inné...
Et moi, suis-je bien placé pour lui en mettre plein la tête, à cet instant ? Pas vraiment. Concrètement, hormis Magellan, rien ne lui interdit l'accès à cet endroit, même si les... gens comme elle n'ont strictement rien à y faire.
Je m'arrête près du comptoir du bar et fais signe à un des barmen de rappliquer, avant de jeter un coup d'œil à Bonney qui n'a toujours pas décoincé un mot.
- Tu commandes ce que tu veux, c'est sur ma note.
- Law–
- Plus tard, les questions, murmuré-je. Et toi, précisé-je à l'intention du type qui s'est planté face à nous, tu sourcilles pas, peu importe ce qu'elle demande. Compris ?
Il hoche la tête d'un air entendu et cette fois, je dévisage les autres qui nous entourent, et qui fixent Bonney sans se gêner – sûrement à se demander par quel morceau ils vont pouvoir commencer le festin, les connaissant.
Autant mettre les choses au clair tout de suite avant que ça ne dégénère, parce que Bonney serait bien capable de leur balancer une chaise à la face – et j'avoue que ça serait tellement hilarant à voir que je laisserais bien ces idiots tirer le diable par la queue, juste pour les regarder se faire légèrement aplatir sur le carrelage.
- Elle est hors-limite, les gars. Clair ? lancé-je à l'assemblée la plus proche.
Les têtes acquiescent, et tout le monde retourne à son business dans le brouhaha qui reprend peu à peu le dessus sur le silence pesant qui régnait jusque-là.
- Je reviens, lui murmuré-je en posant un baiser sur sa tempe.
Elle acquiesce et je m'éloigne à travers la salle, rejoignant l'alcôve où mon père m'attend toujours, bras et jambes croisés, avec un air railleur qui m'insupporte.
- ... quoi ?
- Je m'attendais à ce qu'elle t'étrangle. Parce qu'elle avait l'air de le vouloir aussi sûrement que tu détestes cette petite saleté de Sabo...
- Détestais, papa. Je l'ai renvoyé là où il ne pourra plus mettre les pieds dans mes affaires. Et ne t'en fais pas, pour la strangulation, je vais y avoir droit dès qu'on sera sortis de là..., maugréé-je.
Ma mauvaise humeur semble l'amuser, et je ne sais pas ce qui serait le pire, en fait : une franche engueulade pour ma négligence, ou le sourire moqueur qu'on donne à un adolescent gaffeur. Je gage que les deux sont agaçants puissance mille.
Pour le moment, il a l'air de prendre tout ça à la rigolade, mais sérieusement, je ne sais pas s'il s'imagine à quel point ça sent mauvais pour moi ; j'ai l'impression que sa capacité à s'inquiéter pour moi diminue avec le temps, et si ça me permet de respirer, ça me fait aussi... légèrement flipper, comme ils disent.
Il referme le dossier que je lui avais apporté et désigne le monde derrière le rideau, signe que c'est terminé pour aujourd'hui et qu'on verra ça une autre fois.
Génial.
Je sens que je vais prendre une soufflante quand je m'y attendrai le moins, et ça ne m'enchante pas vraiment.
. . . . .
.
POV Bonney :
Je sirote la grenadine que le barman m'a servie et contemple le décor bizarre qui m'entoure ; il règne une atmosphère étouffante, ici, que je ne m'explique pas. La seule chose qui persiste, c'est le sentiment que je ne devrais pas être là. Et rien qu'à voir comment les autres me dévisagent, je suppose que je suis une sorte de bizarrerie, mais j'ignore encore à quel point et pour quelle raison – mes cheveux ne doivent pas être un problème, vu l'accoutrement général des consommateurs du coin.
C'est autre chose, et qui m'échappe totalement de surcroît.
Frustrant.
Je fouille ma poche pour sortir mon portable et texter Zoro, histoire de passer le temps en attendant que Law daigne bien régler mon cas, et je constate que je suis hors de portée du réseau. Génial. Plus creepy comme endroit, tu meurs, sérieux. Je range mon cellulaire en poussant un soupir à pierre fendre, et mes yeux glissent partout où ils peuvent se poser, tout en essayant de me faire la plus discrète possible.
Il y a un nombre incroyable de personnes, ici, de tout âge et sexe, et là où je m'attends à voir des choses aussi diverses et variées que des jetons, des cartes, des jeux quelconques – passe-temps de gens qui se posent pour boire un verre, en somme – je ne vois que des piles de feuilles, des dossiers en tous genres, qui s'empilent ci et là. Les occupants du bar se les échangent, les commentent, prennent des notes, certains ont l'air visiblement fiers d'eux et d'autres catastrophés.
J'entends un éclat de rire qui me parait bizarrement familier, au loin, et me retourne pour voir à qui il appartient ; ça vient d'un coin reculé du bar, où deux garçons sont attablés devant des chopes énormes – je jurerais que celui qui me tourne le dos ressemble comme c'est pas permis à Luffy, avec les mêmes cheveux en pétard et la silhouette fluette, mais à peine l'idée d'aller vérifier m'a-t-elle effleurée que le rideau où Law s'est engouffré il y a cinq minutes se ré-ouvre, et un type immense en sort lentement, affublé d'un gigantesque manteau à plumes roses ; je m'étoufferais dans mon verre en riant comme une demeurée si le type ne dégageait pas quelque chose de terriblement malsain. Law a l'air maussade, et je pressens une discussion houleuse entre lui et moi à la sortie.
Qu'il trempe dans des trucs louches, ça, je peux l'entendre ; si je le croyais blanc comme neige, ça se saurait... Au moins, là, je suis fixée sur ses hobbies extra-scolaires.
Ils progressent dans ma direction et je m'efforce de regarder ailleurs, pour ne pas avoir l'air de flipper complet, balayant la salle du regard pour trouver un point d'intérêt quelconque.
Il y a de tout, ici, du type lambda à première vue jusqu'au look le plus excentrique, à savoir ce mec posté pas très loin de moi dont je n'arrive pas à déterminer le sexe quand je le regarde de plus près, avec ses cheveux violets encore plus flashy que les miens et ses bas résilles. Même la dénommée Shakky ne se fond pas dans le décor tant elle a quelque chose de douloureusement beau. Le genre de femme que je voudrais être, plus tard.
Une ombre s'étire sur le comptoir et je pivote sur mon tabouret pour me retrouver face au type blond qui accompagne Law, et sa stature me confirme qu'aussi bien de près comme de loin, il n'a pas l'air du mec qu'il faut emmerder, peu importe le sujet.
- JJ, je te présente mon père, marmonne Law en fixant ses chaussures.
Embarrassé.
Je crois qu'il ne comptait pas laisser le gars connaître ma tête, et je ne sais pas comment le prendre : honte de moi, ou simple question de dissociation vie privée/vie familiale ? Dans les deux cas, je peux comprendre – je suis pas super présentable, comme fille.
Ou alors, c'est encore autre chose, mais je suis incapable de savoir quoi.
N'empêche qu'à entendre ça, je lève aussitôt la tête pour dévisager l'inconnu qui me contemple, et détailler ses traits le plus vite possible – malgré ses lunettes, je sens son regard sur moi et je suis grandement mal à l'aise.
- Doflamingo, sourit-il en tendant la main.
Je la serre mécaniquement en essayant de ne pas m'attarder sur la différence de taille entre nos paumes et nos doigts ; la sensation qu'il pourrait me briser le bras d'une simple torsion du poignet me hérisse les poils.
- ... vous ne vous ressemblez pas du tout, lâché-je à brûle-pourpoint.
Il ricane, et je reconnais le rire que j'ai entendu à mon arrivée et qui a mis tout le monde au silence ; un rire grave, caverneux, le cliché qui vous colle une chiasse monstre, et qui fait aussitôt déserter l'envie de vous marrer avec lui.
Tout ça mis à part, il y a une telle différence entre eux que, de la même manière mon père et moi sommes totalement différents, ils n'ont pas l'air d'avoir la moindre goutte de sang en commun. Et je ne sais pas si ce détail plaît à Law, lui qui semble toujours chercher à s'affranchir d'une quelconque autorité.
Et dire que c'est ce type qui, selon les dires de son fils, l'aurait couvé en tentant de remplacer la mère que Law n'avait plus...? Difficile à imaginer, à le voir comme ça, aussi impressionnant, tant il en impose par sa carrure et les ondes qu'il dégage.
Sa main ne lâche pas la mienne, et je ne suis pas assez folle pour tenter de me dégager par la force ; je me contente de soutenir son regard au mieux, et son sourire s'agrandit, s'étirant d'une oreille à l'autre – même question sourire glauque, Law ne lui arrive pas à la cheville, c'est dire.
- Pas mal de cran, hein ? J'ai beaucoup entendu parler de toi, gamine.
- ...
Qu'est-ce que je peux lui répondre ? "Toi aussi, sauf que je t'imaginais moins flippant ?" Je préfère garder le silence, pour le coup. Pour sûr que Law va s'inspirer de ça, pour m'obliger à la fermer de temps en temps, vu comment je dois le soûler à longueur de soirée.
- Muette ? J'ai cru comprendre que tu avais la langue un peu mieux pendue, je commence à être déçu..., s'esclaffe-t-il.
- Je m'économise. J'ai une discussion à avoir avec votre beau parleur de rejeton, rétorqué-je.
Les tables les plus proches nous fixent avec des yeux ronds, et je sens que je suis en train de chatouiller une ligne qui possède un peu trop de dents à mon goût.
Mais le sourire que je vois sur le visage de Law me rassérène, au moins pour les dix prochaines secondes : mon insolence a l'air de l'amuser, pour une fois. Doflamingo relâche la pression, enfin, et pose une main sur ma tête pour la tapoter, comme on le ferait d'un animal de compagnie envers qui on aurait de l'indulgence.
Vexant.
- Sois gentille avec lui. Il fait de son mieux pour que tout se passe bien pour tout le monde, murmure-t-il sur un ton plus sérieux.
- J'essayerai d'y penser quand je voudrai lui coincer la tête dans le caniveau.
Law toussote et garde les yeux baissés, alors que son père lui colle une bourrade entre les deux omoplates qui m'aurait décollé les poumons si j'avais été à sa place.
- Aaah, Law... au moins quelqu'un qui a autant de caractère que toi... je vous souhaite bonne chance à tous les deux, conclut-il avant de libérer Law de son étreinte. Que le meilleur gagne…
Je n'ai pas le temps de répondre que Law passe son bras sur ma taille et me déperche du tabouret, m'entraînant entre les tables en direction de la sortie. Shakky, accoudée au comptoir, me sourit et me fait un signe de la main ; je lui réponds mécaniquement, toujours un peu surprise par l'échange que je viens d'avoir et l'empressement que Law a à me sortir d'ici. Quoi, y'a un time code à respecter sous peine d'explosion ou...?
On grimpe les marches sous le regard de Magellan qui me toise d'un œil mauvais, la porte s'ouvre et claque derrière nous dans un fracas sonore. Le silence est de retour dans le couloir plongé dans le noir, seulement troublé par le bruit de nos pas, et le battant suivant s'ouvre sur l'extérieur où les lampadaires se sont allumés, la nuit étant quasiment tombée sur la ville. Il referme derrière lui et je me dégage de son emprise, reculant de quelques pas pour l'avoir bien entier dans mon champ de vision.
- Tiens, je te rends ton nez, murmure-t-il en fouillant dans sa poche avant de me tendre sa main vide, paume ouverte. Je l'ai retrouvé dans mes affaires.
- Tu aurais pu me dire que tu sortais, ce soir. La vérité, en fait. Que tu voyais ton père, que tu prenais un verre avec des potes. C'était mille fois plus facile que mentir, c'est rare que ça arrive.
Il lève les yeux au ciel et je croise les bras pour me retenir de les lui arracher.
Je déglutis, et ma bouche me paraît étrangement sèche, alors que mon cœur se met à palpiter contre mes côtes.
- On a tous les deux eu tort, JJ.
- Nan, moi, ça va, ma conscience me tiraille pas trop, merci de t'en soucier.
- Tu veux savoir ce que je faisais ?
- Au début, ouais, mais là j'en suis plus très sûre. Si c'est pour que tu me la fasses à l'envers, j'aime autant que tu me dises rien.
- JJ, je-
- Law. Réfléchis bien à ce que tu vas me dire, parce que tu pourras pas revenir dessus. Parce qu'au cas où t'aurais pas compris, je sais très bien que tu touches à des trucs pas forcément nets.
Fait rarissime, Law a l'air surpris ; quoi, il pensait vraiment qu'il était entrain de me faire avaler des couleuvres aussi facilement ?
Le lampadaire grésille, au-dessus de nous, et j'ai la désagréable impression de déjà-vu qui me rappelle ce moment où je me suis retrouvée seule dans son quartier. Je m'éloigne de ce son nasillard et arpente les pavés pour chercher mes mots, tentant de faire abstraction de ce qui m'entoure pour présenter les choses sous le meilleur angle.
Ma gorge me démange et je me réfrène l'envie de tousser, tant elle me rappelle un pan de papier de verre.
- ... ton appart, Law. Il est... bizarre. Est-ce que tu percutes au moins un minimum que 90% de ce qu'il y a dedans sort du commun ? J'veux dire... qui collectionne les mêmes choses que toi, dans ce monde ? Même toi, t'es bizarre. OK, je suis pas la mieux placée pour te faire la remarque, souligné-je en voyant qu'il ouvre la bouche pour argumenter. Mais quand même... avoue que t'es franchement décalé par rapport au commun des mortels. Et en plus de tout ça, il faut que tu te pointes aux Beaux-arts en dernière année alors que tout le monde rame pour monter les niveaux ? On a tous notre jardin secret et on aime pas quand quelqu'un y met les pieds sans notre autorisation, ça, je le sais mieux que personne. Et j'peux comprendre aussi que tu m'en parles pas, parce que ça me concerne pas, mais... s'te plaît... me mens pas.
- Ça va tenir en peu de choses, mais tu peux voir ça comme un... business familial. Mon père gère des affaires que je suis supposé reprendre, plus tard, et je... suis simplement ses pas.
- ... c'est illégal ?
- Absolument pas.
Il ne cille pas, et je me surprends à scruter son visage pour chercher un signe de mensonge. Mauvaise habitude.
Il a l'air sûr de lui, en affirmant ça, et comment puis-je remettre sa parole en doute...?
Je serre un peu plus mes bras contre moi, alors que le sol tangue sous mes pieds. J'inspire profondément pour me calmer, mais ça n'a pas l'air d'avoir le moindre effet.
Mon cœur s'emballe et ma respiration devient sourde, avec la sensation saugrenue d'avoir couru un marathon – tant dans le souffle que les muscles, que je sens bizarrement endoloris.
- … Law. T'en es sûr, de ça ?
- Sûr et certain. Les affaires que gère mon père sont tout ce qu'il y a de plus réglo. Le soin est laissé à tout un chacun de lire les petites lignes, mais tout est consigné. Il... nous ne travaillons pas dans la zone grise. Tout est clair et consigné dans toute la paperasse nécessaire.
- ... Pas d'activité louche ?
- Pas d'activité louche, répète-t-il. Son job ne lui permet pas d'écart.
- Quoi, il est huissier, peut-être ? raillé-je, tentant d'ignorer ma vision qui devient de plus en plus floue.
- ... tu peux voir ça comme ça. Il a des lois à respecter et il s'y tient. Et il compte bien me laisser prendre le même chemin.
Est-ce que je pousse l'interrogatoire encore plus loin, ou est-ce que je laisse la pression retomber ?
Vraiment, vraiment, j'ai deux parties de moi qui se disputent, en ce moment : l'envie de lui mettre un couteau sous la gorge pour le faire parler, et une autre, plus lasse, qui veut juste laisser tomber et oublier. Et je déteste ces deux parties, parce que je me retrouve à danser d'un pied sur l'autre sans savoir où me poser exactement. C'est gamin comme c'est pas permis, mais je ne sais même pas ce qu'un adulte sensé et raisonnable ferait.
Le larguer, solution extrême ? Sauf que ça, je suis trop entichée de ce crétin pour y penser. Et si j'ai fait tant de chemin depuis ces heures où j'avais envie de lui mettre mes pinceaux dans le rectum, ce n'est pas pour abdiquer maintenant.
Un spasme me parcourt des pieds à la tête, et je réprime une grimace d'inconfort.
- T-tu sais quoi...? Je–
Ma phrase reste en suspens, alors que je ne suis plus en mesure d'articuler le moindre mot.
Ma bouche s'ouvre, mais pas un son n'en sort. Law fronce les sourcils et amorce un pas dans ma direction – ses lèvres bougent, mais sa voix sonne beaucoup trop lointaine dans mes oreilles pour que je comprenne ce qu'il raconte.
La porte s'ouvre derrière lui, sur la femme que je reconnais comme étant Shakky, son fumoir entre les doigts ; j'ai à peine le temps de penser que je me suis faite avoir que mon corps me lâche, et je m'effondre dans les bras de Law, dont je distingue à peine le visage au-dessus du mien.
.
POV Law :
- … c'est toi que je dois remercier, je présume ? soufflé-je en jetant un regard à Shakky par-dessus mon épaule.
- Scopolamine, murmure-t-elle en tendant la main pour chasser quelques mèches roses du visage de Bonney, dont les pupilles dilatées et paralysées sont rivées dans les miennes, sans qu'elle n'ait l'air de me voir. Dans le sirop, il n'y a rien de mieux. Efficace, non… ?
De la drogue.
Simple comme bonjour.
Aussi têtue soit-elle, Bonney ne pourra pas lutter contre ça.
J'en suis tellement à me retourner le cerveau pour lui cacher ce que je trame que j'en oublie les raccourcis les plus simples.
… je passe trop de temps avec elle. Avec eux.
- … elle nous entend ?
- Elle est encore consciente, si c'est ça ta question, chuchote Shakky en souriant en coin. Mais plus pour très longtemps.
- … j'ai horreur de faire ça.
- C'était ça ou tu perdais ton contrat. Ramène-là chez elle, elle va dormir douze heures, et demain matin, elle ne se souviendra de rien. Monte-lui le bobard que tu veux, et elle le croira.
- … tu en es sûre, de ça ?
- Trésor, est-ce que je me suis déjà trompée… ? s'esclaffe-t-elle en tournant les talons.
Amnésie totale.
Et dire que je suis le premier à me plaindre des pans de vie que Bonney a oublié…
- Shakky...?
- Je sais déjà que tu es désolé, que ça ne se reproduira plus, toussa..., s'esclaffe-t-elle. Fais en sorte que ça soit vrai, d'accord ? Tu as eu une dernière chance, ne la gâche pas, ajoute-t-elle après un long silence, poursuivant sa route vers le bar.
Je la soulève dans mes bras et passe son sac sur une de mes épaules, avant de prendre le chemin qui s'enfonce un peu plus loin, dans la ruelle, à l'abri des regards ; inutile d'en rajouter avec des questions d'inconnus. Ça, c'est à moi de gérer, en contrepartie de ce que Shakky vient de faire pour moi.
Je l'ai échappée belle, encore une fois, et je me demande jusqu'à quel point je suis susceptible de bénéficier d'une telle chance, avant de prendre le retour de bâton.
Les jours, les semaines passent, et je n'obtiens que peu de résultats ; et Il n'est pas du genre à se laisser endormir facilement. Pire que Bonney, même - lui n'a pas peur de me vexer et de me faire mettre les pieds dans le plat.
Et puis...
Ma dette vient de s'allonger.
Encore.
.
« De quelque façon que les hommes veuillent me voir, ils ne sauraient changer mon être,
et malgré leur puissance et malgré toutes leurs sourdes intrigues,
je continuerai, quoi qu'ils fassent,
d'être en dépit d'eux ce que je suis. »
Jean-Jacques Rousseau Reveries du promeneur solitaire, 1782
