Hola!
Je reviens avec mon nouveau chapitre, en espérant sincèrement que vous aimerez et ne serez pas déçus.
Grand merci à mes reviewers, Dannyval et Gilgaladh Swiftblade (j'adore ce pseudo).
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point vous êtes importants pour moi (parce que je ne vois pas l'intérêt d'une histoire si ce n'est pas pour qu'elles soient lues).
Bonne lecture!
Chapitre 37
10 ans plus tard
Le soleil brille, et quelques rayons m'atteignent par l'interstice entre les rideaux tirés. Une atmosphère lourde et humide colle des mèches de cheveux sur ma nuque et fait goutter mon front. Mes manches retroussées ne cessent de glisser sur mes coudes, et des gouttes de sueurs glissent entre mes seins, et c'est une vraie torture de bouger mes jambes alourdies par la chaleur. Mais ce n'est rien comparé à la pauvre jeune femme sous mes yeux, se tordant de douleur, les yeux révulsés, rouge et épuisée sur le lit devant moi. Ses hurlements sont un tourment, et chacune de ses exclamations et insultes ne sont que pour une seule personne.
"Sois maudit, Galadh!"
J'éponge son front et agite un éventail par dessus sa tête. Elle souffle et pousse et hurle. Je crains à chaque fois de voir la veine à son cou éclater sous la pression. Son visage devient violacé quelques instants avant de redevenir rouge.
"Haaaa...il fallait que ce soit en été !" dit-elle, essoufflée dans un moment de calme.
"Cela lui fera de merveilleux anniversaires." souris-je, mais me ravise devant son regard noir.
De toutes les filles disponibles en Terre du Milieu, il fallait que ce soit une fille de seigneur rohirrhim qui porte les enfants de Galadh. Quel caractère ! Il n'est pas dur de comprendre comment il a pu tomber amoureux d'elle. Il n'a pas oublié son Amara, mais son épouse a pris tellement de place dans sa vie que je le vois très rarement mélancolique. Elle l'a rendu heureux, et lui a rendu le sourire, et pour celui je lui en suis très reconnaissante. A ma propre surprise, nous sommes devenues assez proches, et j'ai compris son intérêt réel à rendre mon fils heureux.
"Oh Hana !" cri-t-elle en serrant ma main si fort que je sens des larmes perler.
"Courage, ma chérie." je souffle en embrassant ses doigts.
"Vous êtes si gentille...HAHAAAA !"
Je crispe les lèvres, alors qu'elle pousse encore. Un chapelet d'injures dans sa langue natale suit l'effort. Qui aurait crû qu'une dame bien née puisse avoir un vocabulaire aussi fleurit ?
" Ca dure beaucoup trop longtemps !" dit-elle, épuisée.
"Courage, ma Dame. Vous y êtes presque." lui dit l'elfe guérisseur envoyé par Rînmalthen.
Nous avons été réveillé aux aurores par des hurlements dans leur chambre, et Galadh est apparu au milieu du couloir, blême et le regard suppliant. Sans paniquer, Rînamlthen a fait quérir son propre guérisseur, et des sages-femmes. Dans un sourire, il m'a murmuré que ce serait le premier bébé à naître dans ces murs depuis des millénaires. Mon coeur s'est serré. Je n'ai jamais vécu un accouchement, bien que le sentiment de maternité ne me soit pas étranger. Et aujourd'hui, je ressens plus que jamais la séparation avec Galadh. Il va devenir père, et je serais grand-mère...dans le corps d'une jeune femme.
Nous voilà donc, à presque onze heure du matin et encore aucun bébé en vue. Je n'ose jeter un coup d'oeil dehors, de peur de voir le regard de Galadh changer. Le pauvre doit être terrifié.
J'échange un bref coup d'oeil avec le guérisseur. Lui non plus n'est pas rassuré par l'ampleur que prennent les choses. Je me penche vers lui, et derrière les cris et les plaintes, je l'entends me murmurer:
"Je crains qu'il ne faille procéder à une incision."
C'est ce que je craignais. Les césariennes dans mon monde sont choses courantes, mais ici j'ai peur pour la vie de ma belle-fille...et de son enfant. Il est hors de question que je revive le coeur brisé de Galadh. A mon tour, je lui souffle:
"Faites votre possible, mais ne mettez pas sa vie en danger."
Mon coeur se serre. Prendre une décision à la place de Galadh n'est pas chose facile, mais je sais qu'il n'a pas les idées claires. Je le fais pour lui.
"Hana..." gémit Drimeth.
Elle est à bout de force, et ses joues rouges il a quelques instants, sont maintenant pâles.
"Hana, je ne vais...pas..."
"Courage. Tenez bon, tout se passera à merveille."
Elle souffle plus faiblement, et sa rage envers son époux s'est muée en inquiétude muette. Les mains couvertes de sang du guérisseur s'activent alors sur ma bru, soulevant sa chemise de nuit trempée de sueur, et tâtant son ventre.
"L'enfant est bas, mais l'accouchement par voie basse est impossible au vu de l'étroitesse de votre col. Je vais devoir faire sortir l'enfant par une incision. Ne craignez rien, vous ne le sentirez pas."
Une de ses assistantes porte alors un breuvage aux lèvres de Drimeth qui le prend, bien que la consistance grumeleuse du mélange la fasse grimacer. Je connais cette herbe. L'odeur embaume bientôt toute la chambre, comme les tentes sur les champs de bataille lorsqu'il faut amputer. Je souffle, plus nerveuse encore que s'il s'agissait de moi. Elle murmure alors, la voix pâteuse, et les yeux dans le vide :
"Sauvez mon bébé..."
Je serre alors sa main à mesure qu'elle lâche la mienne. J'essuie de nouveau son front et ventile son visage, en vain puisqu'elle est inconsciente.
"Dame Hana. Je sais que vous avez suivi une formation, venez m'assister."
Je lâche alors la main de la jeune femme et suis ses instructions. L'opération doit être rapide, et mon rôle consiste à éviter une hémorragie. Très vite, le sang colore les draps, et couvre presque l'odeur des plantes. La poche est percée, et une petite tête noire émerge de l'incision. La chose la plus répugnante du monde est à mes yeux le témoin du plus beau miracle sur Terre. Une petite fille. Elle ne pleur pas immédiatement. Je vois une des elleth enfoncer son doigt dans la gorge du bébé afin de libérer ses voies respiratoires. Et le cri de la délivrance nous libère tous.
"Félicitations, ma Dame." me dit-elle en la déposant dans mes bras.
Une petite chose frêle, tenant à peine au creux de mon bras, mais qui nous a causé tellement de soucis. Si petite...et si belle. Ses yeux sont clos, et ses cris stridents la rendent si réelle. Et pourtant je ressens comme un flottement. Comme si je n'étais plus dans cette chambre. Un moment de solitude avec ma petite fille. Le premier bébé que je tiens dans mes bras depuis si longtemps. Le père, alerté, entre en trombe et reste le visage horrifié devant tout ce sang et la pâleur de son épouse sur le lit. Il pense au pire et appuie son poing sur ses lèvres. Mais le guérisseur le rassure immédiatement, lui disant qu'elle se réveillera dans quelques heures, parfaitement reposée. Ses yeux glissent alors à moi. A la petite couverture dans mes bras d'où dépassent des cris et deux tous petits bras. Je ne le lâche pas des yeux, savourant ce moment. J'ai l'impression de le voler à la mère, mais je lui raconterais tout. Ses yeux fatigués s'animent, et un sourire étire ses lèvres. Et je lis pour la première fois depuis des années, un bonheur complet sur le visage de mon petit. Il tend les bras et me questionne du regard, comme pour demander la permission.
"C'est ta fille, Gal. La tienne." dis-je en la déposant au creux de ses bras.
Je recule alors et regarde cette image que je voudrais garder pour toujours, regrettant de ne pouvoir l'immortaliser. Le jour où mon fils est devenu un homme. Je ne retiens plus mes larmes.
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La nuit a été courte pour nous, mais les autres aussi l'ont été pour les jeunes parents. Je suis heureuse de constater de mes yeux que les coutumes ici n'interdisent pas aux femmes aussi nobles soient elles, d'élever leurs bébés seuls. Un roi fait un roi, une dame fait une dame. C'est la tradition.
Je devais me retenir les premiers temps de descendre les escaliers et de vérifier avec eux que tout allait pour le mieux. Mais je sais maintenant qu'ils sont de bon parents. Non pas que j'en ai douté, mais elle est tellement petite.
"Tu as élevé ton fils, seule dans les bois pendant plusieurs années, Hana. Cette petite dispose de nourrices, de ses deux parents et d'un toit sur sa tête !" sourit Rînmalthen, alors que j'essayais de me convaincre de ne pas descendre voir si la petite dors bien.
"C'est encore un nourrisson, Rînmalthen!" je proteste.
Il rit et embrasse le sommet de ma tête.
"Comment agira-tu avec nos propres nourrissons ?" demande-t-il en posant son front sur le mien.
"Si nous avons des nourrissons..."
Je ferme les yeux et me retourne pour sortir sur le balcon. La brise fraîche agite mes boucles et chasse ma robe autour de mes jambes. Ma honte ne me quitte pas, bien que je sache que je n'y suis pour rien. Mais un Seigneur sans descendance, expose son domaine à de graves problèmes.
"Hana, nous aurons nos descendants."
"Tu n'en sais rien."
Ma main se pose sur mon ventre désespérément vide, et je me retiens de pleurer. Nous avons tout essayé. Je le savais. Je savais que cela serait un problème, et je n'ai rien pris en compte. Seul le moment comptait. Eh bien me voilà mariée depuis presque vingt ans, et pas l'ombre d'un fruit sur notre arbre !
"Je suis désolée..."je soupire, ne pouvant plus rester silencieuse.
"Non...Ithilnîn."
Il m'enveloppe de ses bras et une avalanche de cheveux dorés m'enveloppe.
"Rien de tout cela n'est de ta faute. Je savais que la venue de ce bébé ici réveillerait tes vieux démons."
"Ils ne m'ont jamais quittés. J'ai simplement appris à vivre avec."
Une larme solitaire roule sur ma joue et s'écrase sur sa manche. Je me sépare de lui et vais me coucher.
"Dormons. Demain sera une journée chargée."
Il me suit, mais je refuse de le regarder. Ce regard peiné, cette moue compatissante ne font qu'aggraver la situation et je ne veux pas me disputer avec lui. Pas ce soir, et certainement pas sur ce sujet. Je me contente de me laisser embrasser, et je me blotti contre lui, trouvant du réconfort dans sa chaleur et sa présence. J'ai déjà tout pour être heureuse. Quand je pense à toutes ces nuits où je me suis endormie sans lui. Cela me semble presque cruel envers moi-même.
Les jours et les semaines passent. Les traits fatigués des jeunes parents s'accentuent, et les sourires son de plus en plus larges. Ils sont tellement heureux que je ne peux que l'être. La petite Elin grandit à vue d'oeil, ce qui me renvoi à la condition de ses parents. Mon coeur se serre lorsque je prends conscience que Galadh a désormais l'air plus vieux que je ne le serais jamais. A trente-deux ans, ses cheveux balaient des épaules fortes, sa poitrine forte et son regard d'acier rappellent son ascendance noble. Je revois à trois ans, sauter et grimper aux arbres...je chasse une larme, alors que je le vois embrasser sa femme et sa fille pour partir aux frontières. Il lève les yeux vers la fenêtre où je me trouve. Je lui rends mon sourire le plus convaincant, avant qu'il ne se détourne et ne disparaisse derrière les arbres.
Farentaur jappe joyeusement dans la cour et chasse les poules en agitant la queue. Les portes se referment et la vie reprend son cour. Et il en sera ainsi durant des millénaires, bien après la mort de tous ceux qui me sont chers. Je chasse l'image de mes parents en secouant la tête, et rejoins Drimeth dans le salon. La petite tiens assise, et rampe laborieusement derrière un chaton. Sa mère, belle et rayonnante brode une taie d'oreiller pour sa fille. C'est la vie que j'aurais souhaité connaître. Pour la première fois depuis des années, je me sens étrangère, incongrue. Comme une fille en jean et T-shirt dans un gala de charité.
"Hana? Allez-vous bien ? "
Je lève les yeux et rencontre le regard émeraude de Drimeth.
"Oui. Oui, tout va bien. Je m'inquiète simplement pour Galadh."
Son regard s'adoucit, et elle prend un air entendu. La maternité nous lie désormais.
"Ne craignez rien, il ne s'agit que d'une inspection de routine. Il sera rentré dans quelques jours."
Mais son air serein ne me tromperait pas. Elle craint aussi pour lui. Le Rohan n'a pas été épargné par la Guerre de l'Anneau, et les histoires racontées noient les coeurs dans la crainte d'un retour au chaos et à la peur. L'arrivée de Drimeth dans ces contrées a été un véritable parcourt du combattant. Il a fallut que des émissaires accompagnent la jeune femme dans nos Terres, et Galadh les tiens informés de leur vie ici de manière régulière. Qu'une Dame épouse un bâtard n'a pas convaincu le père de la jeune femme. Elle a menacé de s'échapper avec lui dans la disgrâce s'ils n'accordaient pas leur bénédiction à leur mariage. J'ai su alors que j'allais merveilleusement m'entendre avec elle. Aujourd'hui, c'est une épouse dévouée et une mère aimante qui fait partie intégrante de cette maisonnée hybride. Ma petite famille. Je soupire et sourit en reprenant mes travaux d'aiguille.
Deux semaines se sont écoulées sans qu'on eût de nouvelles de Galadh ou de son escouade. Je suis à court de patience, et je n'ai plus la force de feindre la légèreté. Je fais les cents pas devant les grandes arcades menant au salon dont les voilures effleurent ma robe. Je fixe l'orée du bois avec une telle ferveur que je suis presque sûre d'arriver à le joindre de cette manière. Même Rînmalthen ne peut plus tenter de m'apaiser. Il bien trop anxieux lui-même. Je remercie le Ciel et les Valars de l'avoir mis sur mon chemin, parce que je sais que je ne pourrais pas survivre seule dans ce monde. Pas avec mon fils dans la Nature, Dieu sait où. Dans des éclairs de réminiscences, je revois son petit crâne sous ma tunique lorsque je l'ai trouvé. Et la promesse que je lui ai faite lorsqu'il s'est endormit tout contre moi. Je ravale mes larmes, refusant de me montrer défaitiste. Pas aujourd'hui.
La main de Rînmalthen vient m'arrêter dans mes mouvements et me ramener à la réalité. Je vois l'inquiétude dans son regard. Une inquiétude pour Galadh, mais aussi pour moi. Il regrette de ne pas y être allé lui-même, ou de l'avoir accompagné comme ils le faisaient souvent.
« Viens te coucher. » murmure-t-il.
Je secoue la tête et me retourne vers la forêt. Si sombre, si menaçante. Depuis quand est-ce si menaçant ? Les arbres ont l'air de souffrir. Je peux sentir l'odeur de la décomposition de là où je suis.
« Je n'y arriverais pas ce soir. »
Il me recouvre alors les épaules d'un plaid chaud, et vient se tenir à mes côtés.
« Moi non plus. »
Je soupire longuement, et pose ma tête sur son bras.
« Je partirais à sa recherche demain. » dit-il
« Je viens avec toi. »
C'est une injonction, et je ne changerais pas d'avis.
« C'est beaucoup trop dangereux. »
Je me sépare de lui pour lui faire face.
« Après tout ce que nous avons vécu ensemble, mon amour. Après les Emyn Muil, et les Monts Brumeux, et tout ce qui a pu arriver avant et après, tu devrais savoir que je ne suis pas du genre à mourir facilement. Et il s'agit de mon fils. »
Cet argument d'autorité a au moins eu l'effet de le faire réfléchir. Il baisse le regard pour peser le pour et le contre.
« Il faudra une garde permanente dans la Maison pour protéger Drimeth et la petite. »
« Evidemment. »
Je vois alors à son regard que sa décision est prise. Je repose ma tête contre lui et fixe l'horizon, un peu plus sereine. Je vais le retrouver.
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Contraints à éviter la partie la plus au sud de la forêt, nous avons obliqué par les villages des Hommes. Nous sommes accueillis en grands seigneurs, et propose de nous prêter main forte. Une jeune femme nous regarde avec insistance. Lorsque je fais mine de m'approcher, elle détourne le regard et s'en va vers la rivière, les bras chargés de linges blancs. Son comportement est beaucoup trop suspect pour me laisser de marbre. Je descends de cheval et la suit. Elle est enceinte et ne peux courir plus vite. Je la rattrape en quelques foulées et la retourne vers moi. Son regard effrayé et ses lèvres blanches en disent plus que des mots.
« Si tu as quelque chose à dire, dis-le. »
Mon ton est assez autoritaire pour la faire bégayer un début d'histoire.
« Passons les détails, où sont-ils allés ? » dis-je en lui serrant le bras.
Elle grimace et lance un regard suppliant derrière moi. Une main me lâcher son bras, et j'entends Rînmalthen lui parler d'une voix douce, mais ferme.
« Ils ont coupé la rivière par le nord, et j'ai entendu des bruits de bataille. Des cris…et tellement de sang. Je ne pouvais pas rester, je… »
« Quand ça ? Quand les as-tu vu ? » je la presse.
« Il y a deux jours… » couine-t-elle en blanchissant.
« DEUX JOURS ?! » j'hurle en m'avançant vers elle.
Je suis retenue par un jeune homme.
« Il ne t'est pas venu à l'idée d'en parler à quelqu'un ? » dit ledit jeune homme en tentant de m'apaiser.
« Je…je savais que tu voudrais y aller…nous allons avoir un bébé et… »
Mes genoux tremblent lorsque je me rends compte qu'il pourrait être mort à l'heure qu'il est.
« Je suis désolée… » sanglote-t-elle.
Je tourne les yeux dans sa direction comme si elle m'avait piquée. Alors je siffle entre mes dents.
« Non. Non tu ne l'es pas. Mais je me serais assurée que tu le sois, si tu n'avais pas un être innocent dans ton ventre... »
« Ça suffit, Hana. »
Je le regarde Rînmalthen à travers mes larmes. Elle a permis à ces bêtes de s'en prendre à mon fils sans être punis. Je me détourne, et retourne sur mon cheval. Je n'attends personne et le lance au triple galop en direction de la rivière. J'ignore leurs cris et les exclamations. Je ralenti une fois la rivière passée, et je descends inspecter le sol. La terre a été remuée récemment, et du sang sur un rocher me confirme qu'ils sont bien passés par là. Du sang noir et du sang rouge, rendu foncé par le soleil et le temps passé. Je suis les traces. Un mélange emmêlé de bottes, de sabots et des marques montrant des chutes. Je suis encore les traces quelques minutes, avant d'entendre le martèlement des sabots du reste du groupe. Une odeur pestilentielle me fait tousser, et je trouve deux cadavres d'orcs jonchés de vers. Je souris, ils ne doivent pas être loin. Mon estomac se serre lorsque je vois des bouts d'armures arrachés et jetés au sol. Je progresse lentement, mais sûrement lorsque Rînmalthen arrive vers moi. Il a bien envie de me réprimander, mais ce n'est pas le moment. Il reste discret, ne sachant si d'autres se promènent encore, à l'affût du moindre bruissement. Et cela ne tarde pas à arriver. Une plainte faible survient un peu plus loin sur le sentier. Je cours, priant intérieurement tous les dieux et les Cieux pour que ce soit lui. Je trébuche sur une racine, mais je me relève et continue, jusqu'à la source du bruit. Mais je ne vois rien.
« Galadh ? Galadh ! » j'appelle, en vain.
« Ohé ! » lance Rînmalthen derrière moi.
Puis il se redresse, renifle l'air avant de tourner la tête vers un buisson, comme si on l'avait appelé. Je le suis, remerciant l'instinct de mon mari qui a pu le retrouver aussi vite. Je trouve quatre corps allongés, et tellement de sang que je ne saurais dire qui saigne. Un visage parmi eux attire mon attention. Son teint est blafard et son armure inexistante. Je vois ses mains posées sur une tâche de sang devenue marron.
"Seigneur ayez pitié..."je souffle en me penchant sur lui.
Je pose une main tremblante sur la sienne et la trouve glacée.
"Non...non..."
Rînmalthen me dépasse et pose une main sur sa poitrine. Je l'entends murmurer des paroles anciennes, dans une langue que je ne connais pas. Ses yeux ne lâchent pas le visage de Galadh, dénués d'émotions, neutres, comme sa voix.
Alors se produit le miracle. La poitrine se soulève dans un rythme irrégulier. Mais ce la suffit à me faire tomber à genoux. J'attrape une de ses mains collées pas le sang.
"Merci mon Ange...tout va bien. Tu vas bien, mon chéri..."
Il ne répond pas, son visage reste pâle, mais je sais que la vie regagne peu à peu son coeur. Des ordres sont donnés, et deux soldats elfes portent Galadh et trois autres vont répandre la nouvelle. Je remonte sur mon cheval, ne quittant pas mon fils des yeux. Ses cheveux recouvrent son visage et sa barbe recouvre son visage. Mais elle laisse entrevoir la petite tâche de naissance dans son cou.
Il est tard dans la nuit lorsque nous arrivons enfin au domaine. Les domestiques se précipitent à notre rencontre, et les amis d'enfance de Galadh le portent jusque dans sa chambre. Son épouse nous accueille, les yeux pleins de larme et des supplication pleuvant de ses lèvres. Je la rassure d'un regard.
"Où est la petite?" je demande en la serrant contre moi.
"Elle dort depuis longtemps. Mais elle n'est pas tranquille."
"Personne ne l'est ce soir. Mais j'ai bon espoir. Rînmalthen dit qu'il ira mieux. Alors il faut le croire."
Elle acquiesce frénétiquement et me suis jusque sa chambre où son époux repose sur le lit. Le guérisseur ne nous laisse pas entrer.
"Il est préférable que vous n'entriez pas mes Dames."
"Vous ne pouvez pas garder une mère loin de son fils! Et il s'agit de son époux!" je riposte en le bousculant.
Mais il me tient encore fermement.
"Permettez-moi d'insister. Vous le verrez lorsque son état sera stable."
Sur ce, il nous laisse sur le pas de la porte et la referme soigneusement sur nous.
L'attente est terrible. Il me semble que des heures se sont écoulées entre le moment où je me suis retirée pour me laver et celui où je me suis installée dans la nurserie près du feu avec Drimeth. La nuit laisse place à l'aube, puis deux servantes nous apportent de quoi manger, mais lorsque elles reviennent une heure plus tard pour reprendre le plateau, il est intact. Ne tenant plus, Drimeth se lève, quitte la nurserie en direction de sa chambre. J'appelle la gouvernante et laisse la petite à ses soins, avant de suivre Drimeth. Après avoir martelé la porte, cette dernière s'ouvre et elle entre sans considération pour qui que ce soit d'autre que Galadh. J'entre dans la pièce, et une forte odeur d'onguent monte à la tête. Je vais ouvrir les rideaux, lorsque Rînmalthen me retient. Je croise son regard. Il est épuisé. Biensûr, cela ne se voit pas sur lui. Mais je le sens.
"Il pourrait attraper froid."
J'acquiesce. J'attrape sa main lorsqu'il me lâche, et la garde dans la mienne. Il ne supporte pas de voir Galadh dans cet état. Je pose ma main sur sa joue et lui murmure:
"Pourquoi n'irais-tu pas te reposer? Je te rejoins tout de suite."
Il ne dit rien, se contente de sortir et referme soigneusement la porte derrière lui. Je m'assois sur le lit au côté opposé à Drimeth et cueille la main de Galadh sur son abdomen. Je décolle quelques mèches de son visage et caresse un mèche rebelle. Il n'est pas conscient, mais il tourne légèrement la tête dans la direction de sa femme. A ma plus grande stupéfaction, je l'entends murmurer d'un voix faible:
"C'est toi..."
Drimeth se penche en avant et embrasse ses doigts.
"Oui, c'est moi mon amour...c'est moi."
Son sourire se dessine lentement, alors qu'il sourit lui aussi, les yeux toujours clos.
"Amara..."
Le sourire de Drimeth se fige, alors qu'une larme quitte les paupières closes de mon fils pour rouler dans ses cheveux.
"Tu es...parti..."
Son visage se crispe dans une mimique douloureuse, et une longue plainte s'échappe de ses lèvres.
"Ccchh..." je murmure en lui reprenant sa main."Mon coeur...c'est ta mère. Tout va bien."
Il ouvre les yeux pour rencontrer mon regard.
"N...Nana?"
"Ccch. Reposes-toi..."
Sa respiration se calme, et je vois son regard s'apaiser.
"Nous étions encerclés..."
"Je sais. Mais tu es en sécurité désormais." murmure Drimeth d'une voix plus faible.
Le regard de Galadh glisse vers elle.
"Drimeth..."
Je croise son regard, et je vois qu'elle est plus forte qu'elle n'en a l'air. Pauvre petite. Elle embrasse ses doigts refermés sur sa main, et le couve d'un regard emplit de tendresse et de dévotion. Sa main caresse lentement sa poitrine pour le calmer, et je le vois former un sourire, cette fois destiné à son épouse.
"Ne me laisse pas." dit-il en me voyant me lever.
Montrer une tel faiblesse devant son épouse ou qui que ce soit n'était pas dans ses habitudes. Il s'est toujours efforcé de cultiver cette image de virilité et de froideur qui a séduit et dissuadé tant de monde, autant dans sa carrière militaire que dans sa vie amoureuse. Mais aujourd'hui, dans ce lit, il est mon petit garçon qui a peur de dormir seul, comme à Imladris.
"Je ne vais nulle part. Mais tu as besoin de repos, et ton épouse fera un merveilleux travail."
Elle me rend un regard reconnaissant, alors que Galadh se détend. Ses yeux papillonnent lorsque je quitte la chambre.
Je retrouve Rînmalthen debout devant le balcon, sa robe se chambre ouverte sur sa poitrine nue. La brise légère automnale agite ses mèches autour de son visage, créant un halo surnaturel dans la lumière du soleil. Je m'avance lentement ver lui et m'arrête à quelques pas derrière lui. Sans me faire face, il demande.
"A-t-il reprit conscience?"
"Oui."
Il ne répond rien et continue de fixer la forêt, comme si la réponse à toutes ses angoisses s'y trouvait.
"Il a réclamé Amara." j'ajoute d'un ton neutre.
Il inspire profondément, et expire. Il sait que nous lui en voulons encore, peu importe le nombre d'années passées depuis le départ de cette dernière. Mais il n'est jamais revenu sur sa parole. Je ne sais pas si c'est par fierté ou s'il est vraiment convaincu d'avoir agit pour son bien. Mais je le connais aussi assez pour savoir que la culpabilité pointe souvent son nez chez lui. Et aujourd'hui plus que jamais. Je m'avance et prend sa main et laisse ma tête reposer sur son bras.
"Tu n'y es pour rien, Rînmalthen. Il t'aime."
Sa main se referme sur la mienne, et son pouce trace des cercles sur le dos de ma main.
"Ithilnîn..."
Sa voix est soudain rauque, et je perçois un tremblement dans son timbre. Je lève le regard et rencontre des yeux noyés de larmes. Il pleure depuis un moment. Bien avant que je n'entre.
"Oh, Rînmalthen..." Je murmure en posant ma main sur son visage.
"Non...tu ne comprends pas."
De son autre main, il me tend une lettre.
"C'est arrivé hier lorsque nous cherchions Galadh."
Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, mais ça ne peut pas être une bonne nouvelle.
"Lis, s'il te plait." dit-il.
Je la prend d'un main tremblante. Je le regarde encore un long instant, avant d'ouvrir le papier. La lettre m'est adressée. A moi et à Galadh.
Oh non...
Mes yeux parcourent fébrilement le papier et s'emplissent de larmes au fur et à mesure que j'avance dans ma lecture. Je porte ma main à mes lèvres à la fin. Je garde le papier serré dans mes doigts un long moment. Une larme dilue une lettre tracée à la hâte. Je lève le regard vers mon époux qui me renvoi un regard désolé.
"Non..."
"Je suis désolé, Hana."
Je me sens partir en arrière, avant qu'il ne me rattrape et me serre contre lui.
"Tellement désolé."
Je prend encore quelques instants pour digérer ce que je viens de lire. Je rumine chaque mot, et explore chaque possibilité, mais je retombe sur la même conclusion:
Tanan est mort.
Je laisse alors libre cours à mon chagrin, et gémis ma peine dans les bras de mon époux. Galadh sera dévasté.
Mais cela ne fait que rendre plus réelle ma situation: je vais devoir regarder mourir chaque personne qui m'est chère. Et c'est le coeur déchiré que je hurle ma douleur.
