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CHAPITRE XXXVIII


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La pièce était fraîche. Ou peut-être juste son corps. Frais et chaud en même temps. Une sensation désagréable. Comme sa langue pâteuse qui semblait avoir triplé de volume dans sa bouche. Un linge humide, imbibé d'eau de rose, posé sur ses yeux, avait dégonflé ses paupières et soulagé ses yeux séchés au soleil.

Elle leva un bras, grimaça, mais n'arrêta pas son geste et retira le linge qui lui obstruait la vue. Elle ne reconnut pas l'endroit. Elle tourna la tête. Vit des banquettes de massage. Des murs entièrement peints sur trois niveaux. Les deux premiers présentaient des panneaux couleur cinabre, lisérés de noir et de jaune, le tout sur fond noir. De grandes fougères au premier niveau, de grands arbres au second, stylisés, jaunes et élégants, séparaient chaque panneau. Le troisième niveau était plus sobre, des formes géométriques très simples habillaient un fond rose pâle qui illuminait la pièce. Il y faisait frais. Le sol était pavé de marbre noir et blanc. Quelques part derrière elle, chantait une fontaine.

Les thermes.

L'accès en était restreint et les gladiateurs ne s'y rendaient jamais. Que lui valait ce privilège ?

« Saucia ! appela Chloé. Elle est réveillée. »

Ah ! Évidemment, Saucia.

Aeshma s'assit. Les linges dont elle était recouverte tombèrent sur ses cuisses. Voilà d'où venait cette sensation de fraîcheur.

« J'ai soif, coassa-t-elle d'une voix cassée. »

Chloé lui tendit immédiatement un gobelet. Aeshma en sentit le contenu. Elle goûta.

« On ne risque pas de t'empoisonner ! déclara Saucia. »

La boisson était...

« Qu'est-ce que c'est ? demanda Aeshma

- De l'eau avec beaucoup de sel.

- Ce n'est pas très bon, grimaça Aeshma.

- Si tu bois ça, je te donnerai à boire quelque chose de meilleur. Tu te sens assez vaillante pour un bain ? »

Aeshma lui lança un regard offensé. Saucia croisa les bras et secoua la tête.

« Invincible, hein ?

- Non.

- Oh ! Modeste ? sourit la masseuse.

- Arrête, Saucia, ronchonna Aeshma.

- Tu sais qu'on se presse pour prendre de tes nouvelles ? rétorqua Saucia d'un ton menaçant.

- Je ferai tout ce que tu voudras, dit précipitamment Aeshma. »

Elle imaginait sans mal ses camarades inquiets. Atalante et Ajax passaient encore, mais Ishtar, Boudicca - heureusement que celle-ci ne combattait pas sous l'armatura des thraces – et pire que tout, Marcia. Sa jeune pupille était adorable, mais bien trop impétueuse et bavarde pour qu'Aeshma la supportât maintenant. Si elle s'écoutait, elle s'allongerait et ne bougerait plus jusqu'au lendemain matin. La faim, la soif ? Pour une fois, elle se passerait de les satisfaire. Enfin, elle s'en serait passé si Saucia n'avait pas été présente :

« Je sais que tu ne rêves que de dormir, Aeshma. Mais pas avant d'avoir pris un bain, d'avoir bu, manger un peu et d'être passée par mes mains. »

Aeshma fronça les sourcils.

« Dans cet ordre là ?

- Oui. »

Aeshma se fendit d'un sourire en pensant que sa journée, ou sa nuit, ou sa matinée ou quel que fût le moment de la journée avant qu'elle dormît, s'achèverait entre les mains de Saucia. Elle gémit quand le sourire tira sur la pulpe de ses lèvres et que la peau craquelée céda. Elle s'humecta les lèvres avec la langue.

« J'ai mieux que ta salive, lui dit Saucia en s'asseyant à côté d'elle. »

Elle lui attrapa le menton et lui tourna la tête vers elle. Chloé lui tendit un petit pot contenant un baume hydratant. Saucia y trempa le bout de son index et le passa doucement sur les lèvres abîmées de la jeune Parthe.

« Je te protège jusqu'à ce que tu te réveilles demain matin, mais ensuite... Tu débrouilleras toute seule.

- Je veux juste dormir.

- Je te promets une très bonne nuit. »

Saucia se tourna vers Chloé.

« Tu peux disposer.

- Mais...

- Tu es bien trop bavarde, Chloé. Je veux qu'Aeshma se repose.

- Je te revois demain matin, Aeshma. »

La jeune masseuse attendit que Saucia lui tournât le dos pour attirer l'attention d'Aeshma avec de grands gestes des bras.

« J'ai plein de trucs à te raconter, articula-t-elle en silence.

- Chloé, si tu ne sors pas tout de suite, tu vas le regretter, la menaça Saucia sans se retourner. »

La jeune masseuse s'enfuit en riant.

« Elle est débile, remarqua Aeshma.

- Elle est contente.

- Pourquoi ?

- Pour tout un tas de raisons, répondit évasivement Saucia. »

Si Aeshma savait pour quelles raisons, elle ne resterait pas tranquillement à prendre un bain. Elle attraperait une tunique, si elle y pensait, et se précipiterait dehors. Si elle n'y pensait pas, elle sortirait nue. Mais nue ou pas, elle refuserait tous les soins. L'autorité et l'influence dont bénéficiait Saucia auprès de la gladiatrice n'arrêterait pas la jeune Parthe. La masseuse ne craignait pas pour la vie d'Aeshma, mais elle estimait que celle-ci avait besoin de soins, d'une surveillance médicale et de repos. Tiberius Asper Geganius ne valait pas mieux que Téos. La punition avait été disproportionnée et ses conditions d'application avaient mis la vie la jeune gladiatrice en danger. Aeshma la risquait déjà sur le sable, n'était-ce pas, déjà, suffisant ? Saucia s'en voulait pour sa faiblesse. Elle aurait dû quitter le ludus. Depuis longtemps.

« Saucia, l'appela Aeshma. »

La jeune femme leva les yeux sur la gladiatrice. Dieux... Elle avait la peau brûlée, les lèvres craquelées, les yeux rouges et les paupières encore gonflées. Ses cheveux étaient poussiéreux et emmêlés, elle avait les traits tirés, des cloques sur le dessus des oreilles, des épaules et du nez et... elle arborait un air terriblement embarrassé. Elle était si... touchante.

Comme tous les autres.

Des durs, des hommes et des femmes à peine sortis de l'enfance. Certains n'avaient pas grandi. Leurs corps s'étaient endurci, développé, ils vivaient comme des adultes, mais avaient gardé des cœurs et des âmes inachevés. Ils passaient leur journée à se battre, à frapper et à recevoir des coups. Ils se montraient durs à la peine et à la douleur, mais une fois allongés sur la table...

Saucia trouvait une immense satisfaction à les soulager, à les sentir s'abandonner entre ses mains. S'abandonner tout court. Chloé était un cœur tendre. Elle retenait ses larmes devant les gladiateurs, elle pleurait plus tard. Elle éprouvait la même tendresse que Saucia envers ses guerriers meurtris. Tout comme Gyllipos et Samia. On ne pouvait pas être un bon masseur si on n'éprouvait pas une certaine forme de tendresse envers les corps dont on s'occupait. Du moins, c'était ce que pensait Saucia. Elle n'avait jamais gardé de masseur insensible dans son équipe.

Saucia n'avait pas trouvé le courage de partir parce qu'à chaque fois qu'elle massait un gladiateur, elle découvrait en lui ou en elle, tout ce qu'il tenait à dissimuler, tous ses secrets soigneusement enfouis derrière sa musculature et ses cicatrices. Ses souffrances et sa soif d'attention, de tendresse. Des gens comme Germanus, Galus ou Ishtar ne s'en cachaient pas vraiment. Les autres, à part les brutes épaisses, finissaient toujours par se trahir. Comme Aeshma.

« Aeshma ? lui demanda-t-elle doucement.

- Tu... euh, tu pourras m'aider ? Pour aller au bain. Je ne me sens pas très bien, je ne crois pas que... »

Saucia lui posa une main sur le front.

« Tu as de la fièvre.

- Pff, j'ai crevé de chaud la journée et je me suis gelée la nuit, ça t'étonne ? grommela Aeshma.

- Atticus passera tout à l'heure.

- Tu peux laisser entrer Atalante, si elle veut me voir.

- Je t'ai dit que je protégerai ta tranquillité jusqu'à demain matin.

- Oui, mais Atalante, ce n'est pas pareil.

- Elle attendra demain. »

Aeshma trouva Saucia bien protectrice. Bien trop. Elle essaya de se concentrer pour comprendre. N'y arriva pas et y renonça.

Saucia choisit de lui servir son repas dans la piscine. Aeshma n'avait pas pris de bain chaud, elle s'était simplement plongée dans l'eau fraîche et glacée de la piscine. Trois grands degrés donnaient accès à la large margelle qui entourait le bassin. On pouvait y poser un plateau et s'y installer confortablement pour discuter ou se restaurer en compagnie des baigneurs.

Saucia lui avait lavé les cheveux et Aeshma avait déjà manqué s'endormir une première fois.

« Je vais te masser ici, fit Saucia.

- Tu veux que je dorme ici ?

- L'endroit est confortable et tranquille, et personne ne viendra t'y embêter. Je vais chercher ce dont j'ai besoin. Ne te noie pas durant mon absence.

- Mmm, grogna Aeshma. »

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Saucia évita les discussions sur le chemin de l'infirmerie. Elle lança à la volée que la jeune Parthe allait bien et qu'elle avait besoin de repos. Personne ne put la retenir ou la circonvenir. Elle prit juste le temps de passer voir Atticus. Le médecin décida ensuite de l'accompagner. L'état d'Aeshma l'avait inquiété, il avait besoin de se rassurer.

Il le fut. Le bain avait fait tomber la fièvre de la gladiatrice.

« Tu t'en es bien occupé, félicita-t-il Saucia.

- Je prends soin des gladiateurs, rétorqua la jeune femme.

- Et tu fais ça très bien. »

Il connaissait les hésitations de Saucia. C'était une femme libre. Elle pouvait partir quand elle voudrait. Le ludus perdrait un trésor. Chloé, un maître qu'elle respectait et qu'elle aimait. Atticus perdrait une amie.

Saucia retrouverait facilement du travail, n'importe où. Sa réputation avait franchi les portes du ludus. Médecins, soigneurs et masseurs étaient des biens précieux. Ceux qui travaillaient auprès des gladiateurs bénéficiaient d'une aura renforcée par le bouche à oreille. Chaque munus leur apportait un peu plus de notoriété. Les lanistes louaient parfois les services de leurs soigneurs.

Les sollicitations ne manquaient pas. Atticus ne soignait pas toujours que les gladiateurs et les masseurs du ludus ne massaient pas non plus que les gladiateurs, mais si Atticus se déplaçait dans des maisons privées, Saucia ne recevait qu'au ludus. Elle avait exigé, aussi bien auprès de Téos que de Tiberius Asper Geganius qu'il en fût de même pour tous les masseurs de son équipe, et c'était elle qui choisissait le masseur. Jamais le client. Les lanistes avaient accepté ses conditions. Les masseurs leur reversaient un pourcentage de leurs recettes privées et contribuaient au rayonnement du ludus. Un accord avantageux pour les trois parties : laniste, masseurs et clients.

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Aeshma, grâce à Saucia, bénéficia d'une parfaite félicité et d'une nuit paisible et réparatrice. Le matin, elle se réveilla, l'esprit clair. Elle se souvint de ses délires. Et secoua la tête en souriant. Du coup, elle ne savait pas qui l'avait détachée du palus et qui l'avait portée jusqu'aux thermes. Par curiosité, elle demanderait à Saucia. Juste pour savoir qui elle avait pu confondre avec Astarté. Elle sourit en pensant à la Dace aux yeux dorés. Une fille incroyable quand même. Elle manquait à Marcia... et à Atalante. Aeshma pensait souvent à elle. Elle grogna. Voilà pourquoi elle la voyait dans ses délires, elle pensait trop souvent à elle.

« Tu grognes dès le matin et sans raison, tu as vraiment l'âme d'un sanglier, lança une voix narquoise. »

Aeshma délirait.

Elle se retourna brusquement.

Pas possible.

« Pas d'un sanglier tout compte fait, d'un merlan. »

Aeshma s'assit. Elle posa son regard sur Atalante. La grande rétiaire n'avait pas encore prononcé un mot. Elle reposa ses yeux sur la Dace. Réfléchit à cent à l'heure :

« Tu as changé d'avis ? demanda-t-elle.

- Comment ça, changé d'avis ? fit Astarté sans comprendre.

- Tu n'as pas supporté. Tu t'es engagée comme auctorata. »

Aeshma se leva. Elle marcha sur Astarté, furieuse. Elle lui attrapa le col de sa tunique et la força à se mettre debout.

« Pourquoi as-tu fais ça, Astarté ?! cracha-t-elle. Pourquoi ?! Tu avais ta chance ! Tu aurais pu faire n'importe quoi ! Et tu reviens ici ?! Asper Geganius est un sale con, il ne vaut pas mieux que Téos. Il est même encore plus con. Et tu reviens ici ?! »

La pointe d'un pugio s'enfonça sous sa mâchoire. Déchira la peau. Aeshma sentit le sang lui couler dans le cou.

« Astar ! protesta Atalante.

- Lâche-moi, Aeshma, l'enjoignit Astarté. Où je t'envoie à Atticus. »

Aeshma obtempéra. Elle se recula de deux pas. Le regard noir et vindicatif. Astarté tenait le pugio menaçant devant elle.

« Tu es vraiment la fille la plus débile que je connaisse, souffla Astarté. Tu devrais lui filer des corrections plus souvent, Ata.

- Connasse ! grinça Aeshma.

- Aeshma ! s'écria soudain une voix enjouée. »

Aeshma détourna un instant son attention. Astarté en profita, elle envoya un poing. La Parthe partit en arrière et se retrouva assise sur le lit qu'elle venait de quitter. Elle se releva plus furieuse encore qu'auparavant. Marcia s'interposa.

« Mais à quoi vous jouez encore ? Astarté ! »

Elle sentit Aeshma bouger dans son dos, elle se retourna vivement.

« Aeshma, si tu bouges... »

Astarté ricanait par-dessus l'épaule de Marcia. Aeshma baissa la tête. Marcia lui posa une main ferme sur le haut de la poitrine et la poussa pour qu'elle s'assît. Atalante se décida à intervenir. La jeune Parthe n'avait pas du tout apprécié le geste impérieux de sa pupille.

« Aesh, Astarté n'a pas signé un contrat d'auctorata.

- Ouais, passe ta main sur ton cou, Aeshma, ricana Astarté.

- Je ne vois pas...

- Fais-le, cria soudain Marcia. »

Le regard noir, Aeshma s'exécuta.

« Regarde ta main, lui dit Astarté.

- Génial ! ricana Aeshma sur un ton sardonique. Elle est pleine de sang, tu veux que je t'applaudisse, Astarté ?

- Pourquoi tu saignes ? demanda la Dace aux larges épaules.

- Parce que tu m'as plantée, abrutie !

- Avec quoi ?

- Avec ton pugio de merde !

- Ouais, bien vu et il est super bien aiguisé en plus, fit Astarté en passant un pouce appréciateur sur le fil de la lame.

- Je suis trop contente pour toi, siffla Aeshma. »

Atalante et Marcia arboraient des mines consternées.

« Tu es vraiment décourageante, lâcha Marcia à son intention. J'étais tellement contente et tu gâches tout.

- Donc, ça te fait plaisir que je me fasse saigner par cette imbécile ?

- Aesh... ? l'interpella Atalante.

- Quoi ?! répondit hargneusement la jeune Parthe.

- Pourquoi tu ne saignes pas Astarté pour lui rendre la monnaie de sa pièce ?

- Je n'ai pas d'arme.

- Et pourquoi tu n'en as pas ?

- Comme si tu ne le savais pas.

- C'est interdit, c'est pour ça ?

- Pff...

- Alors tu peux m'expliquer comment se fait-il qu'Astarté ait une arme ?

- Elle a une arme parce que... parce que... »

Aeshma regarda Astarté. La Dace agitait son pugio au-dessus de la tête de Marcia qui se tenait toujours en écran entre les deux jeunes femmes. Atalante grimaça d'un air entendu. Aeshma se renfrogna encore un peu plus.

« Tu n'es pas venue avec elle ? demanda-t-elle à Astarté.

- Avec qui ?

- Avec Gaïa.

- Si.

- Je lui avais dit que je ne voulais pas la revoir, cracha Aeshma.

- Elle n'est pas venue ici pour te voir, elle est venue pour affaire.

- Elle veut organiser un munus ? Pff... Ça ne marchera jamais, les femmes ne peuvent pas être munéraire.

- Tu sais, avec de l'argent et de l'influence, on peut tout faire, déclara Astarté.

- Ce n'est pas l'Impératrice.

- Peut-être, mais elle la connaît et elles sont très amies. »

Aeshma lui jeta un regard suspicieux.

« Tu sais que Titus est mort ? demanda Astarté.

- Qu'est-ce que j'en ai à foutre ? dit Aeshma en haussant les épaules.

- Il est mort ? demanda Marcia. Comment ?

- La peste... enfin, officiellement, grimaça Astarté comme si elle venait de se fendre d'une bonne plaisanterie. »

Chloé entra soudain en courant.

« Rassemblement ! cria-t-elle. Tout le monde doit se retrouver dans la cour. Immédiatement. Aeshma, je t'ai apporté une tunique propre. Dépêche-toi de t'habiller. Aidez-la. Je dois repartir. Oh, je suis tellement contente ! »

Elle repartit en riant.

« Mais qu'est-ce qu'elle a ? grommela Aeshma. »

Marcia se fendit d'un sourire qu'elle tenta sans succès de retenir. Astarté regardait Aeshma d'un air goguenard et Atalante paraissait heureuse et pas seulement parce qu'Astarté se trouvait dans la même pièce qu'elle.

« Aller, Aesh, habille-toi, l'encouragea la grande rétiaire.

- On vous laisse, déclara soudain Marcia. Astarté, rengaine ton pugio et viens avec moi.

- À toute de suite, Aesh ! ricana Astarté. »

Aeshma prit son élan. Atalante se dressa devant elle avant qu'elle n'eût sauté sur ses pieds.

« Tu sais que tu réagis exactement comme elle l'attend ?

- Qu'est-ce qu'elle fait ici, Ata ? Pourquoi Gaïa est-elle là. »

Aeshma eut soudain une illumination.

« Julia ! Julia Mettela est ici aussi ?

- Oui, avec Quintus Valerius. »

Elle n'avait pas déliré. Ils étaient tous là.

« C'est elle qui m'a décrochée du palus ? Je veux dire, Astarté ?

- Je ne sais pas, je n'étais pas là, mais oui, sans doute.

- Tu peux me dire ce qui se passe ?

- On n'a pas le temps.

- Je m'en fous ! s'écria Aeshma en lui crochetant l'avant-bras d'une main dure. Je ne vais nulle part si tu ne me dis pas ce qui se passe. »

Atalante céda :

« Tiberius Asper Geganius dégage, il s'en va. Le ludus n'appartient plus à Titus.

- Évidemment, il est mort, répondit Aeshma excédée.

- Le ludus ne dépend plus de l'Empereur.

- Tu ne veux pas dire que...

- Si.

- Qui ?

- Julia.

- Comment ?

- Aucune idée, Astarté ne m'a rien raconté. Si tu veux mon avis, elle et Gaïa sont parties à Rome. Astarté en sait beaucoup sur la mort de Titus et comme elle accompagne Gaïa partout où elle va...

- Mais que va-t-il se passer ?

- Elles voulaient fermer le ludus. Astarté leur avaient dit que c'était une mauvaise idée, mais je ne crois pas que Julia et Gaïa l'avaient écoutée. Alors...

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Atalante avait retrouvé Marcia et les bestiaires à la rivière. Herennius n'avait envoyé que les filles prendre une leçon d'équitation. Les quatre chevaux paissaient tranquillement en liberté et leurs cavalières jouaient plus qu'elles ne se lavaient dans l'eau. Elles avaient accueilli à grands cris les coureurs et n'avaient pas manqué de les arroser dès qu'ils furent à leur portée. Les gladiateurs se jetèrent à l'eau et une lutte s'ensuivit que perdirent les bestiaires qui pour leur défense se trouvaient nettement en sous-effectifs.

L'eau délassa tout le monde. D'un commun accord, Atalante et Marcia toutes deux responsables de leur groupe, prolongèrent le moment. Les gladiateurs avaient besoin de se changer les idées. Elles pensaient qu'il serait plus sage de rentrer une fois la punition d'Aeshma achevée. Retrouver la jeune Parthe accrochée à son palus, réduirait à néant l'espoir d'Herennius d'éviter que les gladiateurs commissent des bêtises ou se laissassent aller à des récriminations ou des protestations que Tiberius Asper Geganius ne souffrirait pas d'entendre. Saucia leur reprocherait peut-être leur retard. Marcia et Atalante s'en arrangeraient avec elle et elles étaient prêtes à affronter la contrariété de leurs camarades si la masseuse refusait de s'occuper d'eux à une heure aussi tardive.

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L'ombre des arbres commençait à s'allonger. Britannia grimaça en s'enfonçant les doigts sous les côtes.

« Britannia ? l'appela Dacia.

- Mmm ? grogna la jeune fille.

- Tu as des crampes ?

- Mmm. »

Dacia se fendit d'un sourire.

« Tu te moques de moi, bouda Britannia.

- Pourquoi ? demanda Lysippé curieuse.

- Tu ne sais pas ? intervint Germanus.

- Euh... »

Lysippé réfléchit un moment. Elle se tourna vers Penthésilée pour chercher une réponse à sa question.

« Elle a des crampes d'estomac, dit simplement Penthésilée.

- Monter me donne faim, se justifia Britannia. »

Dacia s'esclaffa.

« Moi aussi, j'ai faim, déclara Galus.

- Moi aussi, ajouta Enyo. »

Ishtar approuva chaudement.

« Mmm, fit Germanus d'un air entendu.

- Quoi ? réagit tout de suite Enyo.

- Tu ne te souviens pas... ? Au Grand Domaine. »

La jeune Sarmate s'illumina. Ishtar demanda des explications, reliée par Lysippé.

« Je ne mange pas autant qu'elle ! protesta Britannia sans les attendre.

- Presque, rétorqua Dacia. »

Marcia lui attrapa les épaules par derrière et d'un rapide mouvement la fit basculer en arrière. Dacia tomba dans l'eau. Marcia lui posa un pied sur la poitrine et la jeune Dace avala la tasse, mais elle lança ses jambes et les referma autour de Marcia. La jeune fille plongea tête la première dans l'eau. Germanus hurla de rire. Galini et Galus échangèrent un regard de connivence et ils sautèrent de concert sur le meliore. Dacia était hoplomaque de formation, elle vint au secours de Germanus sitôt qu'elle se fut remise debout. Elle s'en prit d'abord à Galini. Britannia se souvint fort inopinément qu'elle avait commencé sa carrière de gladiatrice sous l'armatura des mirmillons et que Galini l'avait gentiment soutenue à ses débuts. Elle fonça sur Dacia, l'envoya dans les bras de Galus qui trébucha, s'accrocha à la gladiatrice et l'entraîna une nouvelle fois sous les flots avec lui. Boudicca se mit à rire.

« Pourquoi tu ris ? lui demanda Ishtar.

- C'est Galus, s'étouffa la jeune Silure. Il est aussi pataud qu'un ourson nouveau-né. »

Ishtar fronça les sourcils. Elle connaissait bien Boudicca. Elle se moquait d'un thrace, ce qui lui donnerait une excuse, mais elle avait surtout envie de s'amuser. Elle lui passa une main autour de sa taille, se plaça devant elle, lui attrapa le bras et la fit passer par-dessus sa hanche. Boudicca s'étala dans un grand jaillissement d'eau.

« Ishtar, je t'adore, lui lança Enyo un sourire éclatant aux lèvres. Je... »

Elle ne finit pas sa phrase, Lysippé lui était arrivée dessus tête baissée. Ishtar se lança pour venir en aide à sa camarade. Penthésilée la cueillit d'une manchette à la poitrine bien avant qu'elle n'atteignît Enyo. La Galiléenne s'envola tandis que Lysippé et Enyo s'étaient engagées dans une lutte dont l'enjeu était à qui noierait l'autre la première.

Atalante se recula prudemment sur la rive. Pas par peur de l'affrontement, mais pour s'assurer que personne ne serait blessé. Celtine se replia avec elle.

« Tu ne vas pas défendre tes camarades, Celtine ?

- Je ne sais pas trop qui se bat avec qui. Je ne voudrais pas commettre un impair et soutenir la mauvaise personne. »

Atalante rit de sa sage prudence.

« Et si je t'envoie mettre un peu d'ordre en cas de débordement ?

- D'accord, je me bats pour toi, grimaça la Celte.

- Tu risques de déplaire...

- En obéissant à tes ordres ? Ça m'étonnerait.

- …

- Ne me demande pas de casser la figure à Marcia, c'est tout ce que je te demande.

- Je m'en chargerai si c'est nécessaire.

- Je suis ta femme de main, alors, ricana Celtine. Tu peux compter sur moi. »

Atalante n'eut pas à intervenir et elle n'eut pas à envoyer Celtine rappeler un gladiateur à la raison. La mêlée resta amicale. Elle cessa faute d'énergie. Les gardes qui escortaient le groupe d'Atalante s'étaient tenus en retrait. Leur rôle ne consistait pas à maintenir la discipline, seulement à surveiller que personne ne s'enfuît et à observer le comportement des gladiateurs. Tiberius Asper Geganius exigeait des rapports après chaque sortie. Les doctors plus rarement. Ils transféraient leur autorité à Atalante lors des sorties et lui accordaient une confiance absolue.

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Les gladiateurs se rhabillèrent sommairement. Quelques-uns réajustèrent leur subligaculum, mais la plupart enroulèrent simplement leur tunique autour de la taille. Leur humeur joyeuse s'éteignit quand ils reprirent le chemin du ludus. Les mines redevinrent soucieuses et sombres.

Atalante et Marcia restreignirent l'allure des gladiateurs. Elles avaient autant qu'eux l'envie de courir, de savoir, de s'inquiéter auprès de leurs camarades de l'état de la petite thrace, mais elles devaient leur garder la tête froide.

Pourtant, plus ils se rapprochèrent et plus le pas, sans que les deux melioras ne l'eussent demandé, se ralentit. Ils franchirent le portail du ludus en traînant les pieds. Marcia jeta un coup d'œil au petit amphithéâtre. L'ambition de Téos, sa fierté, était devenue celle de Tiberius Asper Geganius.

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L'amphithéâtre pouvait être mis à disposition d'un magistrat ou d'un aristocrate assez riche pour débourser les sommes importantes que Tiberius Asper Geganius exigeait pour jouir des installations du ludus et se payer des combats de gladiateurs. Six cent spectateurs pouvaient se presser dans les gradins. Des fêtes privées s'y déroulaient parfois. Elles rapportait beaucoup d'argent. À Tiberius Asper Geganius comme aux gladiateurs qui y participaient. Pas seulement parce qu'ils combattaient. Téos, Asper Geganius ? Les lanistes se valaient. Asper profitait comme Téos des fantasmes qui naissaient sous les pas des gladiateurs et des gladiatrices.

Le contrat de Marcia la tenait à l'abri des après-combats. Tiberius Asper Geganius n'avait pu le réécrire ou le contourner. Marcia était une exception, il s'y résigna, mais il entendait bien qu'elle restât la seule de la familia.

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Dès qu'elle avait eu vent de ces fêtes, Saucia était allée voir Herennius. Elle l'avait menacée. Elle n'accepterait jamais que certaines gladiatrices y participent.

« Comment veux-tu que... avait commencé à se justifier le doctor.

- Tu cautionnes ou pas, Herennius ? avait refusé de l'écouter Saucia. N'as-tu aucun respect pour tes gladiatrices ? Tu te souviens d'Atalante et d'Aeshma ?

- Saucia...

- Je sais qu'on ne peut pas soustraire tous les gladiateurs à ce genre de contrat, mais certains ne peuvent pas les honorer. Ce n'est pas possible. Si je trouve une solution, tu la soutiendras ?

- Oui, avait assuré le doctor sans hésiter. »

Saucia avait parlé avec les meliores. Ils avaient consulté les gladiateurs. On ne pourrait pas protéger tout le monde, mais on pouvait éviter que les plus fragiles fussent exposés. Atticus apporterait son aval de médecin, il était d'accord. Il inventerait des maladies vénériennes atroces ou des malformations. Par contre, les gladiateurs concernés devraient ensuite s'astreindre à une stricte chasteté.

Aeshma inscrit Ishtar sur la liste. Personne ne la toucherait sans son accord. Elle avait quinze ans, elle était trop jeune pour se vautrer dans des orgies. On verrait quand elle aurait seize ou dix-sept ans et seulement si elle était d'accord.

Atalante fut inscrite d'office. À l'unanimité.

Galini parla avec Boudicca. Elle était jeune et innocente. Il fut convenue qu'elle rejoindrait elle aussi la liste des non-disponibles.

Les autres n'élevèrent aucune protestation. Ils avaient tous participé à ce genre de soirée et ils n'en avaient pas toujours tiré que du déplaisir, particulièrement les garçons. Il était très rare qu'on demandât à un gladiateur de tenir le rôle du partenaire passif. Plus rare encore que les lanistes l'acceptassent. Parangon de la virilité, un gladiateur perdait tout son crédit si on pensait à lui comme à une femme. C'était un peu plus compliqué pour les gladiatrices, mais elles valaient chères et le laniste négociait toujours avec les clients ce que ceux-ci étaient en droit de leur demander et de leur faire subir. Les filles avaient souvent des années de pratique derrière elles et elles géraient plutôt bien ce genre de soirée. Britannia serait la seule qui manquerait d'expérience. Mais la jeune fille avait dix-sept ans et si on ne savait pas grand-chose à propos de sa vie intime, elle n'avait pas dissimulé les faveurs qu'elle avait accordées à un sympathique bestiaire, ami de Carpophorus. Dacia et Celtine assurèrent qu'elles se chargeraient de la préparer si elle devait participer à l'une de ces soirées.

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Atalante, Ishtar et Boudicca bénéficieraient donc d'une dispense. Tout le monde approuva.

Excepté Boudicca.

Elle n'avait pas très bien compris de quoi il avait été question quand Galini lui avait parlé. Quand elle osa enfin demander des détails, elle rentra dans tous ses états.

« Britannia sera elle-aussi dispensée ?

- Non.

- Elle n'a pas demandé ?

- Non, je ne crois pas.

- Qui s'occupe de ça, Galini ?

- Les meliores, enfin... Atalante, Aeshma, Marcia, Ajax, Germanus et Sabina, pas les autres.

- Je veux leur parler. »

Herennius arrangea la rencontre.

« Je donne ma place à Britannia, déclara-t-elle d'office aux meliores.

- Pourquoi ? demanda Ajax.

- Parce que Britannia ne peut pas participer à ça.

- Elle n'a formulé aucune objection, observa Sabina.

- Elle ne dira rien, dit Boudicca. Mais ce n'est pas possible.

- Pourquoi ? releva Marcia.

- Parce que.

- Génial ton argument, très convaincant, avait ironisé Aeshma. »

Boudicca n'avait pas de meliora, elle avait demandé à Galini de l'accompagner, elle se tourna vers elle :

« Galini, s'il te plaît. Britannia ne peut pas. C'est mal. »

Galini lui fit un signe d'impuissance. La jeune fille se jeta à genoux devant les meliores.

« Donnez-lui ma place, les supplia-t-elle.

- Non, grogna Aeshma.

- C'est une question d'honneur, Aeshma ! la supplia Boudicca. Andrasta t'a habitée, tu sais que ce n'est pas possible. Au fond de toi, Aeshma ! Tu le sais. Je suis sûre qu'elle te l'a dit. »

La jeune fille pleurait. Elle tendait les mains devant elle comme une suppliante.

« Andrasta se vengera si Britannia participe à ça, elle ne le mérite pas, balbutiait-elle entre ses larmes.

- C'est d'accord, laissa tomber Atalante. »

L'attitude de Boudicca laissait présager une histoire tragique. Sabina et Marcia approuvèrent toute de suite. Germanus et Ajax aussi. Aeshma soupira.

« D'accord, bougonna-t-elle. Mais seulement si cette abrutie reste aussi sur la liste, dit-elle ses camarades. Elles sont toutes deux originaires des mêmes contrées, on pourra toujours inventer une maladie affreuse. Ce crétin de Tiberius Asper ne doit rien y connaître de toute façon. Bon, relève-toi Boudicca et arrête de chialer. T'es une gladiatrice, pas une aristocrate morveuse et pleurnicharde. »

Marcia lui envoya un coup de coude dans les côtes.

« Tu es gladiatrice ! fit Aeshma offensée.

- Pff... souffla Marcia.

- Bon, Aeshma a raison, dit Sabina. Boudicca, relève-toi et file.

- Mais vous ne lui direz pas, s'inquiéta la jeune Silure.

- Quoi ?

- Que je suis intervenue. Je ne veux pas qu'elle le sache.

- Question d'honneur ? plaisanta Germanus.

- Oui, répondit sérieusement la jeune mirmillon.

- On ne dira rien, la rassura Ajax

- Rien du tout, ajouta Germanus sérieusement. »

Boudicca lança un regard suspicieux aux melioras.

« Pff, mais c'est pas vrai ! râla Aeshma. Je jure de garder le secret. »

Atalante, Sabina et Marcia confirmèrent. Boudicca se fendit d'un sourire heureux.

« Qu'Andrasta vous protège et vous apporte la victoire. »

Elle sortit d'un pas léger.

« Mais c'est quoi ce délire encore ? souffla Aeshma. Galini ?

- Je n'en sais rien, elle ne m'a rien dit.

- Marcia ?

- Je ne sais pas non plus. Britannia ne m'a rien dit quand je lui ai parlé. Elle m'a juste demandé qui était déjà sur la liste.

- Il y avait qui ?

- Ishtar, Boudicca et Ata. Elle a dit que c'était bien comme ça et c'est tout.

- Si c'est un secret entre elles deux, on ne saura rien tant que Britannia ne dira rien et Britannia n'a jamais beaucoup parlé, observa Sabina.

- Oui, c'est vrai confirma Galini qui avait participé à la formation de mirmillon de la jeune Trinovante.

- Elle est de compagnie agréable, c'est une bonne camarade, mais c'est vrai qu'elle ne parle pas beaucoup, ajouta Marcia qui avait appris à bien connaître la jeune fille depuis qu'elles étaient bestiaires. »

Britannia n'avait pas commenté sa dispense. Elle avait simplement remercié Marcia. La jeune fille avait décelé de l'émotion dans sa voix, mais elle n'avait cherché à en savoir plus.

.

La Trinovante marchait tête baissée entre Boudicca et Dacia. Marcia, les yeux fixés sur les épaules de sa camarade, en oublia Aeshma. Elle perçut cependant des soupirs de soulagement et des sourires quand ils arrivèrent dans la cour d'entraînement. Les palus ne supportaient plus aucun corps. Puis, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent brusquement et Marcia se heurta à Britannia.

« Ouch, désolée, s'excusa-t-elle. »

Atalante qui fermait la marche, allait houspiller tout le monde quand elle la vit.

« Ben, vous en avez mis du temps à rentrer, dit la voix volontairement gouailleuse. Je vois que la vie est douce au ludus ! Je comprends que vous vous y plaisiez tant ! »

Elle sauta du muret où elle se tenait assise et s'avança d'un pas nonchalant, l'air hautement satisfait de la surprise qu'elle lisait sur le visage de ses camarades. Galini partit en avant. Hésita. Se figea et ne bougea plus. Son mouvement ouvrit le passage à Marcia qui, elle, n'eut pas un seul instant d'hésitation.

Astarté la reçut dans ses bras en riant.

« C'est ce que j'aime chez toi, Marcia. Ton enthousiasme et ton absence totale de retenue !

- Astarté ! fit la jeune fille en serrant la Dace entre ses bras. »

Les gladiateurs l'entourèrent soudain et la saluèrent avec chaleur. Tous, sauf Atalante. D'abord son cœur avait bondit et puis... contrairement aux autres, elle avait cherché des réponses aux raisons de la présence d'Astarté au ludus. Celles qu'elle avait trouvées pour l'expliquer, lui avaient déplu.

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« Je suis vite arrivée au même conclusion que toi, Aeshma. Et à vrai dire ça ne m'a pas du tout fait plaisir.

- Non ?

- Non.

- J'aurais pourtant cru que tu aurais trouvé quelques compensations à sa présence. »

Atalante lui donna une taloche sur le front.

« Aesh... la mit-elle en garde.

- On ne peut jamais plaisanter avec toi.

- Tu veux qu'on plaisante ? Très bien. Alors, dis-moi... »

Aeshma lui plaqua les doigts sur la bouche.

« On ne plaisante pas. Je ne plaisante pas. Je retire ce que j'ai dit.

- Tu me fais des excuses ?

- Oui, oui ? Plein. Autant que tu en veux. »

Atalante rit.

« Et après ? demanda Aeshma.

- J'étais furieuse. Autant que toi. Astarté avait eu sa chance, elle nous avait assuré qu'elle ne la gâcherait pas. Elle était... penser à elle, à sa vie...

- … c'était bien, conclut Aeshma pour elle. »

Atalante regarda Aeshma. La jeune Parthe se fendit d'une moue. Elle aussi aimait parfois penser au destin d'Astarté. Elle l'imaginait accompagner Néria au marché, lui apprendre à se défendre, s'entraîner avec Gaïa, partir avec elle en voyage, jouer au gros bras, dangereuse et sans scrupule. Discuter avec Abechoura. Promener sa grâce et ses yeux dorés, user de son charme consciemment ou pas sur tous ceux qui partageaient sa vie. Aeshma aimait à penser qu'Astarté profitait pleinement de sa nouvelle vie, de sa liberté. Qu'elle s'y mouvait avec aisance. Elle espérait que la Dace s'entendait bien avec Abechoura. Qu'elles deviendraient amies. Abechoura était jolie. Sa personnalité plairait à Astarté. Si la Dace la remarquait et jetait un jour son dévolu sur elle, Abechoura apprendrait entre ses bras qu'on pouvait prendre soin d'elle, soin de son corps et de ses sentiments. Aeshma secouait la tête quand elle pensait à cela. C'était un peu gênant. Pour elle, pour Abechoura et pour Atalante qui aimait beaucoup Astarté.

Un peu trop de l'avis d'Aeshma. C'était de la faute d'Astarté. Cette fille était une incarnation mortelle de la déesse dont elle portait le nom.

« Oui, approuva Atalante. Astarté a forcé son destin. Et, je sais que ça peut paraître bizarre, mais ça me rend heureuse.

- C'est pas bizarre, affirma Aeshma.

- … ?

- Je suis contente aussi quand je pense à elle. »

Atalante se fendit d'un grand sourire. Aeshma ne la décevait jamais. Presque jamais.

« Bon, Ata, la relança Aeshma. Tu racontes ou pas ?

- Oui, oui, répondit-elle prestement à son impatiente camarade. »

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Astarté riait, posait des questions idiotes, ne répondait à aucune de celles qu'on lui lançait, donnait des coups de poing amicaux à Marcia, ébouriffait les cheveux de Galini, lui demandait si elle avait remporté des victoires, se tournait vers Ishtar, l'appelait la gazelle, prenait des nouvelles d'Andrasta auprès de Boudicca qui ne savait pas si Astarté se moquait d'elle ou pas et laissait Britannia répondre à sa place. La Dace aux larges épaules lançait des regards joyeux à Atalante.

La rétiaire s'assombrissait au fur et à mesure que les retrouvailles s'éternisaient.

À la fin, elle n'y tient plus. Atalante perdait rarement son sang-froid et se mettait encore moins souvent en rage, particulièrement si Aeshma n'était pas dans les parages.

L'air faraud d'Astarté la mit en rage.

Une rage froide déclenchée par la bêtise incommensurable d'une fille qu'elle avait toujours pensée sage et prudente.

Une rage décuplée par l'affection qu'elle éprouvait pour la Dace aux yeux dorés.

Elle était tellement fière de sa camarade, tellement heureuse pour elle. Cette imbécile piétinait leur espoir et leur fierté. Astarté en revenant au ludus démontrait que ce que pensaient tous ceux qui méprisaient les gladiateurs était vrai. Qu'ils n'étaient que des hommes et des femmes brutaux et frustres qui n'existaient que par, et dans la violence. Héroïques et courageux peut-être face à la mort, mais vils et barbares pour tout le reste.

« Si vous ne voulez pas aller vous coucher le ventre vide, déclara-t-elle aux gladiateurs. Vous avez intérêt à filer tout de suite au réfectoire.

- Tu nous accompagnes, Astarté ? demanda gentiment Galus.

- Oui, c'est ça, elle t'accompagne au réfectoire, Galus, répliqua aigrement Atalante. Et après, elle ira te vider les couilles dans un coin tranquille. »

Le Gaulois se figea sous la réplique cinglante et vulgaire si peu en accord avec la personnalité de la meliora. Le ton tranchant.

« Je vous ai donné un ordre, menaça Atalante. »

Marcia, décontenancée par la colère d'Atalante, lança un regard à Astarté, puis elle interrogea la grande rétiaire du regard.

« Toi aussi, Marcia ! »

La jeune fille hésita. Astarté l'incita d'une grimace discrète à obéir.

« Dégagez ! aboya Atalante. »

Prudents face à l'orage qui menaçait d'éclater, Marcia et Germanus entraînèrent rapidement leurs camarades à les suivre.

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« Mais qu'est-ce qu'elle a ? demanda Galini à Marcia.

- Elle est fâché, répondit Galus. Très fâchée même.

- Mais pourquoi ? Je croyais qu'elle aimait bien Astarté, observa Celtine.

- Justement, répondit Germanus.

- Quoi ? Justement ? voulut savoir Celtine »

Marcia s'assombrit soudain. Elle jura entre ses dents.

« Oui, acquiesça Germanus. Atalante s'est posé la même question que toi et elle est arrivée à la même conclusion. On était si heureux de la revoir qu'on a oublié de se demander pourquoi elle était là.

- Tu crois qu'elle... »

Galini ne finit pas sa phrase. Elle jura elle aussi. Astarté avait signé un contrat d'auctorata. Tout le monde comprit et les bavardages joyeux laissèrent place à un silence lugubre.

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« Tu n'es pas contente de me revoir ? grimaça Astarté.

- Non.

- Moi, je suis très contente.

- Tu as vu Aeshma, Astarté ?

- Oui.

- Elle était dans quel état ?

- Dans un sale état.

- C'est ça que tu es venue retrouver ? demanda acidement Atalante.

- C'est vous que je suis venue retrouver.

- Je te déteste, je ne veux plus te voir. »

Atalante tourna les talons et s'éloigna à grands pas furieux.

« Ata ! »

Astarté la rejoignit. Elle l'attrapa par le bras et la retourna vers elle. Atalante se dégagea brutalement.

« Ne me touche pas !

- Ata...

- Et ne m'appelle pas comme ça ! »

Le poing jaillit. Il plia Astarté en deux. Atalante lança un genou vicieux, Astarté fonça, tête toujours baissée, avant qu'il ne lui brisât le nez. Elles roulèrent sur le sable et la lutte s'engagea. Astarté tentait de limiter les dégâts, d'éviter les coups et de ne pas blesser sa camarade. Atalante se battait exactement à l'encontre des précautions que déployait la Dace aux larges épaules. Avec la volonté de faire mal. De punir.

« Mais qu'est-ce qu'elles font ?! cria soudain une voix. Astarté ! »

La Dace grogna, mais elle ne put formuler aucune réponse intelligible. Atalante n'était pas une adversaire à négliger. Elle paierait très cher le moindre moment de distraction.

Elle avait été distraite. Une fraction de seconde qui permit à Atalante de prendre le dessus et de l'immobiliser par une clef extrêmement douloureuse.

« Ata... coassa Astarté.

- Tu t'es vendue ! cracha la grande rétiaire. Ça ne te suffisait pas de te faire vendre, tu t'es vendue toi-même ! Tu as abandonné Gaïa et Abechoura, et tu t'es vendue pour le flagellum et tes rêves de gloire dérisoire. Tu me dégoûtes. »

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« Tu lui as vraiment dit ça ?! s'ébaudit Aeshma.

- J'étais vraiment en colère.

- Oui, mais...

- Si tu avais été à ma place, tu aurais fait pareil, se défendit Atalante.

- Je n'en suis pas sûre.

- Bien sûr que si. Tu étais prête à lui casser la figure tout à l'heure.

- Oui, c'est vrai. Mais... tu ne l'as pas fait, observa Aeshma. Je n'ai pas remarqué qu'elle souffrait de contusions ou d'un membre cassé.

- Marcia est arrivée.

- Elle t'a giflée ? rit Aeshma.

- Non, elle m'a étranglée.

- J'adore cette gamine ! rit Aeshma de plus belle. »

Atalante sourit.

Entendre rire Aeshma... C'était comme entendre le bouillonnement assourdissant d'une cascade. C'était miraculeux, généreux, vivifiant et plein d'énergie. Aeshma lui donna un coup de poing amical sur la pointe du menton :

« Quand tu cesseras de me sourire béatement avec ton air d'abrutie, tu me raconteras la suite ? »

Aeshma savait. Elle lisait les humeurs et les pensées d'Atalante comme si elle tenait un livre ouvert devant elle. La taciturne petite Parthe était incroyablement sensible. Une qualité qu'elle avait toujours soigneusement dissimulée. Atalante adorait se sentir proche d'Aeshma.

« Ne me prends pas dans tes bras, Ata... la prévint Aeshma. Ce n'est pas le moment.

- C'est toi qui le feras quand tu sauras...

- Ça m'étonnerait...

- Sait-on jamais... »

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Atalante essaya de se dégager. Marcia resserra sa prise autour de sa gorge. La grande rétiaire ne pouvait pas maintenir Astarté et s'occuper de Marcia dans le même temps. Elle allait d'abord se venger d'Astarté. La Dace aux larges épaules cria. Elle tapait du plat de la main pour signifier qu'elle renonçait. Atalante s'en moquait, mais elle commença à suffoquer. Ses yeux se voilèrent, mais elle refusa de lâcher Astarté.

« Renonce, Ata, lui souffla Marcia dans l'oreille. »

Astarté tapait désespérément sur le sol.

« Elle n'est pas venue seule, lui dit Marcia. Elle n'a pas rempilé, elle n'a pas signé de contrat. Gaïa est ici, avec Julia et Quintus.

- Tu mens, coassa Atalante.

- Non, c'est vrai, dit une voix qu'Atalante connaissait. »

Une jeune femme vint s'accroupir devant elle.

Néria.

Atalante cessa de resserrer sa prise sur Astarté, mais elle la maintint.

« Ata, râla la Dace.

- Atalante, Marcia ne ment pas, lui assura Néria. Astarté n'est pas venue signer un contrat d'auctorata, elle accompagne simplement Gaïa Mettela, tout comme moi.

- Ouais, je la protège et je n'aurai pour rien au monde manqué ce voyage et la joie de te revoir, haleta Astarté. »

Atalante reprit sa torsion. Astarté cria. Marcia resserra son bras. Atalante ouvrit la bouche pour chercher de l'air.

« Ata, siffla la jeune auctorata dans l'espoir de la ramener à la raison. »

Atalante relâcha sa clef. Astarté se détendit et s'allongea sur le ventre. Marcia desserra son étreinte. La grande rétiaire plongea ses yeux dans ceux de Néria. La jeune femme déglutit péniblement, toujours aussi impressionnée par la grande gladiatrice qui sous ses airs doux et tranquilles pouvait se montrer si dangereuse.

« Raconte, exigea Atalante.

- Les dominas m'ont demandé d'aller vous chercher, pas de te raconter ce que je sais.

- Ah, oui ?

- Oui, confirma fermement Néria. Si tu veux des réponses, tu les obtiendras auprès d'elles, pas auprès de moi.

- Néria est absolument incorruptible, annonça Astarté. »

Atalante baissa les yeux sur la grande Dace étalée devant elle. Astarté se releva sur les coudes, puis sur les mains et sauta souplement sur ses pieds en position accroupie. Elle se dressa face à Atalante.

« Je vous attendais toi et Marcia, expliqua-t-elle.

- J'ai croisé Marcia dans la cour alors que j'allais rejoindre Astarté, dit Néria.

- Et on vous a retrouvées en train de vous battre, compléta Marcia. Je croyais que seule Aeshma pouvait vraiment te mettre en colère, Ata.

- C'est de sa faute, fit Atalante en regardant Astarté.

- Je n'ai rien fait, se défendit la Dace.

- Tu es stupide et tellement fière de toi.

- Tu ne m'as pas vraiment laissé le temps de te parler.

- Ça t'a amusée qu'on puisse croire que tu allais réintégrer la familia.

- J'étais simplement contente de vous revoir.

- Contente surtout de voir combien tu étais appréciée. »

Astarté sourit.

« Parfois, Astarté...

- Oui ?

- Parfois, tu mérites une bonne correction.

- C'est bon, je l'ai eue, grimaça Astarté. »

Elle se roula l'épaule dans la main.

« Tu m'as pratiquement déboîté l'épaule. »

Atalante haussa les épaules.

« Mais je suis vraiment contente de te revoir, lui dit sincèrement la Dace aux yeux dorés. »

Elle posa une main douce sur l'épaule d'Atalante et l'embrassa sur la joue. La grande rétiaire fronça les sourcils. Astarté lui dédia un sourire charmeur. Atalante eut envie de lui tordre le cou. Elle se contenta de secouer la tête et de vainement retenir un sourire heureux que ne manqua pas de remarquer Astarté.

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Aeshma se renfrogna.

« Je vais lui casser la gueule.

- Pourquoi ?

- Elle se moque de toi. Elle te mène en bateau et tu te laisses faire.

- Elle aurait joué exactement la même scène si tu avais été à ma place.

- Raison de plus pour lui casser la gueule.

- Tu l'aimes bien, Aesh.

- Et toi, tu l'aimes trop, lui reprocha Aeshma. »

Atalante éclata de rire.

« T'es débile, maugréa Aeshma contrariée. »

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Elle s'inquiétait sincèrement pour Atalante. Astarté n'était pas folle d'Atalante comme elle avait été folle de Marcia. L'affection que vouait Atalante à la Dace aux si beaux yeux ne lui semblait pas équilibrée. Atalante était sensible et généreuse. Astarté était... Astarté.

Aeshma n'avait jamais rencontré quelqu'un comme elle. Aeshma n'était pas un modèle, aucun des gladiateurs qui papillonnaient à droite et à gauche ne l'était, mais Astarté avait toujours été très active, bien plus que n'importe qui.

Elle multipliait les partenaires avec qui elle gardait les même relations qu'elle les eût séduit ou pas. Aeshma en aurait été incapable. C'était aussi pour cela qu'elle s'était interdit la moindre histoire avec un membre de la familia, gladiateur ou autre.

Depuis le retour à Sidé, on n'évoquait jamais Astarté devant Atalante sans que son regard s'alluma. C'était discret, mais Aeshma la connaissait bien. Bon d'accord, elle prêtait assez attention à la grande rétiaire, pour le remarquer.

Aeshma se désolait qu'Atalante pût tant aimer une fille qui, pensait Aeshma, ne pourrait jamais réellement lui donner ce qu'elle méritait. Ou peut-être que si, mais cela demanderait un tel changement d'habitude à Astarté qu'Aeshma doutait que ce fût possible. Marcia avait surpris la Dace, celle-ci ne se laisserait pas prendre au piège de la même façon par Atalante. Elle la connaissait depuis trop longtemps et elle savait exactement comment faire pour obtenir ce qu'elle voulait de la grande rétiaire.

Les inquiétudes d'Aeshma s'étaient tues en avril, quand elles avaient définitivement pris congé d'Astarté. Le retour de la Dace aux yeux dorés les ravivaient.

Aeshma aimait beaucoup Astarté, elle la respectait plus encore et lui accordait sa confiance. Sauf en ce qui concernait Atalante parce que cette abrutie d'Atalante l'aimait trop et qu'Astarté... Aeshma ne savait pas ce qu'Astarté pouvait bien penser ou éprouver. Ni ce qu'Atalante espérait ou voulait vraiment. Ni si Aeshma pouvait lui faire confiance quand Atalante affirmait qu'elle n'avait rien à craindre d'Astarté et que Marcia, évidemment, abondait dans son sens.

D'ailleurs Aeshma détestait aborder ce sujet en présence d'Atalante et de Marcia. Premièrement parce qu'on évoquait une personne absente qu'elle aimait et ensuite parce que c'était le genre de conversation au cours de laquelle elle finissait toujours par se faire traiter de brute insensible et d'artichaut.

Marcia adorait cette histoire d'artichaut qui énervait Aeshma parce qu'elle se sentait à chaque fois tournée en ridicule.

Atalante donna corps à ses craintes :

« Astarté n'est pas une manipulatrice.

- Quoi ?! protesta vivement la jeune Parthe. Astarté n'est qu'une manipulatrice.

- Mais elle est honnête.

- Vraiment ?

- Vraiment, lui assura Atalante. »

Aeshma s'abîma dans une profonde réflexion. Atalante était lucide et ne mentait jamais. Si elle affirmait qu'Astarté était honnête, c'était que la Dace l'était. Mais qu'est-ce qu'Atalante entendait par honnête ? De toute façon, cela ne changeait rien au fait qu'Atalante aimait Astarté et que celle-ci... Aeshma soupira profondément. Pourquoi tout le monde n'était pas comme elle ou Astarté ? Dénué de sentiments. Pourquoi Atalante n'était pas comme elles ? Aeshma se serait moins inquiétée.

« Tu ne veux pas savoir la suite ? lui demanda doucement Atalante.

- Si.

- Néria nous a conduites dans l'un des petits appartements réservés aux invités de marques. Nous y avons retrouvé Julia, Gaïa et Quintus. Ils ont d'abord voulu savoir pourquoi tu avais fini accrochée sur un palus.

- Je l'avais mérité.

- Pas plus qu'Euryale, il ne t'aime pas, mais il le sait et cela ne lui a pas plu.

- Privilège de champion, sourit Aeshma en coin.

- Asper ne s'est pas montré juste.

- Tu as déjà vu un laniste faire œuvre de justice ?

- Non, pas vraiment, reconnut Atalante.

- La discussion n'a donc aucun intérêt. Bon, Atalante. Tu me dis ce qu'elles font là ?

- Le ludus a changé de propriétaire.

- Et... ?

- Et il appartient maintenant à Julia.

- Tu me l'as déjà dit et je ne comprends pas comment c'est possible.

- Mais c'est vrai.

- Mais... c'est une femme. Le ludus a été acquis par l'Empereur. Comment Julia peut-elle... ?

- Titus est mort et Domitien le lui a cédé.

- Cédé ? Elle ne l'a pas acheté ?

- Elles ont dit que l'Empereur Domitien l'avait offert à Julia. Il paraît que les nouveaux Empereurs ont l'habitude de distribuer des faveurs aux gens qui les ont servis et permis d'accéder au trône.

- Julia a aidé Domitien à succéder à son frère ? demanda Aeshma dubitative.

- Je n'en sais rien, c'est ce qu'elles ont dit.

- Astarté a sous-entendu que Titus n'était pas mort de la peste.

- En tout cas, Domitien a offert le ludus à Julia et Tiberius Asper Geganius a déjà fait ses coffres. Il est parti ce matin. »

Aeshma se fendit d'un petit sourire. Les sœurs Mettela agissaient toujours avec célérité. Elles ne remettaient jamais une affaire en cours à plus tard. Aeshma adorait.

« Personne ne lui a cassé la gueule ?

- Il est parti avant la première heure. Gaïa l'avait menacé de lui envoyer Astarté, Marcia et moi, s'il n'avait pas débarrassé le ludus de sa présence avant son lever. Il ne connaît pas Astarté, mais...

- Il te connaît toi, et Marcia, ricana Aeshma.

- Ouais.

- Tu m'as dit tout à l'heure que Julia avait voulu fermer le ludus.

- Oui. Elle et Gaïa. D'après ce que je sais, Quintus avait exprimé des réticences, reliées avec beaucoup plus d'argument par Astarté. C'est pour cela qu'elles voulaient nous voir, Marcia et moi. Elle voulait nous consulter avant de faire quoi que ce soit. Mais je ne voulais pas que nous prenions seules cette décision. Personne ne représentait les garçons. On a proposé Ajax et Germanus. Les dominas les connaissent et les gladiateurs respectent leur parole.

- Mmm, approuva Aeshma.

- Tu aurais dû être là, Aesh, mais on ne pouvait pas attendre.

- Vous avez bien fait et je vous fais confiance. À tous les cinq, précisa la jeune Parthe. Alors ?

- Si Julia t'avait annoncé qu'elle voulait fermer le ludus, tu aurais dit quoi ?

- Que c'était une mauvaise idée.

- Pourquoi ?

- Elles voulaient faire quoi des gladiateurs ?

- Les libérer.

- Ouais, c'est débile comme idée.

- Je t'écoute.

- C'est un exercice ?

- Oui.

- D'abord, on a des condamnés Ad ludum. On ne peut pas les libérer. Ensuite, il y a le problème des auctoratus. Les gars qui ont signé l'ont fait pour d'excellentes raisons à leurs yeux. Anté regrette peut-être son idée maintenant qu'il a un fils, mais les autres... Il y a aussi ceux qui ont été recrutés dans des mines, dans des propriétés agricoles ou des carrières, ceux qui n'ont rien d'autre que la familia, ceux qui ne connaissent rien d'autre et qui ne veulent rien d'autre, qui rêvent de gloire et de richesses. Et puis, la familia est une chance pour les filles. Qu'est-ce qu'elles vont faire si on les relâche dans la nature ? Julia et Gaïa vont toutes les engager ? Megara fait partie du palus du sanglier, mais les autres, les nouvelles ? On les connaît à peine et je ne suis pas sûre qu'elles veuillent toutes quitter le métier. Pour elles, c'est une chance d'être gladiatrice.

- C'est ce qu'on leur a dit.

- Elles ne le fermeront pas alors ?

- Non et elle ne remettront pas en cause les contrats d'auctoratus et les condamnations Ad ludum.

- Et les autres ?

- Tu le sauras si tu m'accompagnes au rassemblement.

- Ata...

- Tu as changé de laniste, Aesh. Si tu veux savoir ce que t'a réservé comme sort le nouveau, il va falloir que tu écoutes ce que Julia te propose.

- Je ne vois pas trop Julia diriger un ludus.

- Elle engagera quelqu'un pour le gérer comme l'avait fait Titus.

- Elle aurait pu garder Tiberius Asper Geganius...

- Tu as une bien piètre opinion d'elle.

- Je plaisantais.

- Ce n'est pas drôle. Il a vendu Sabina et parfois, je l'ai autant haï que Téos.

- Vraiment ?! s'étonna Aeshma.

- Oui. »

.

Une certaine agitation régnait dans la cour. Agitation et fébrilité. Il était très rare que tout le monde fût ressemblé dans un même lieu au même moment, qu'on mêlât gladiateurs, gardes, valets, musiciens, masseurs, cuisiniers, intendant, armuriers, palefreniers, dresseurs, femmes et enfants.

Julia avait déjà parlé aux gardes. Des hommes libres, beaucoup de vétérans de la légion, quelques anciens soldats ayant appartenu à des milices urbaines qui avaient espéré une meilleure paie et une vie un peu plus aventureuse que celle qu'ils menaient derrière les murs d'une petite cité de province. Ils resteraient attachés au ludus. Plus tard, elle leur enverrait Tidutanus. Il n'apprécierait pas sa demande, mais elle lui faisait confiance pour évaluer les gardes et choisir un bon responsable. Si elle gardait le ludus, elle ne pouvait pas se permettre de garder des gardes incapables et brutaux. Elle voulait des gens fiables, sévères et intègres. Tidutanus avait occupé quinze ans la fonction de chef de la garde, il saurait juger, donner leur congé à ceux qu'il estimerait inaptes à ce genre de travail et recruter d'autres hommes. Il détesterait se retrouver au ludus. Il n'en remplirait sa mission qu'avec plus de célérité. Il rentrerait ensuite au Grand Domaine dont Julia lui avait confié la sécurité.

Les gardes qui avaient été renvoyés par Aulus Flavius n'étaient pas tous revenus. La demande de Tidutanus et de ses deux hommes était venue à point nommé. Elle les avait engagés tous les trois et elle avait confié la responsabilité de la sécurité du domaine au vieux vétéran. Les trois hommes avaient été bien accueillis et ils semblaient très heureux.

En attendant, les gardes en fonction au ludus continueraient de surveiller les gladiateurs et de protéger la familia et les bâtiments.

.

Julia et Gaïa avaient réinventé le futur du ludus en une nuit.

Quintus leur avait servi de conseiller juridique. Il possédait un savoir immense qu'il avait complété à Rome pendant l'été. Le brusque revirement de Julia et de Gaïa l'avait pris un peu de court, mais sa mémoire et ses connaissances lui permirent de faire face à la nouvelle situation.

Les meliores s'étaient opposés à la décision de fermer le ludus. Ils avaient exposés leurs raisons, Marcia et Astarté les avaient transformées en arguments difficilement contestables. Julia et Gaïa les avaient écoutés avec beaucoup d'attention, elles leurs avaient posé de nombreuses questions, soumis des suggestions auxquelles ils avaient répondu favorablement ou pas. Ajax et Germanus s'étaient d'abord tenus en retrait, mais Atalante et Astarté les avaient vivement encouragés à donner leur avis.

« Le destin d'un gladiateur n'a rien à voir avec celui d'une gladiatrice, on ne peut pas décider pour vous. C'est pour cela que vous êtes ici. Vous êtes la voix de vos camarades. Si vous vous taisez, on vire tous les hommes et on ne garde que les femmes, avait dit Astarté.

- On tendra peut-être vers cela de toute façon, avait ajouté Gaïa.

- Oui, mais si on le fait maintenant, ce sera peut-être un peu rude pour les garçons parce qu'on vendra tout le monde d'un coup, avait menacé Astarté.

- Ce n'est pas juste, avait protesté Ajax.

- C'est pour cela qu'on vous demande votre avis, avait répliqué Astarté. »

Ajax et Germanus s'étaient alors mêlés aux discussions et tous ensemble, ils avaient écrit l'avenir de la familia. Il restait beaucoup de questions en suspens au petit matin et ils devraient ensuite agir en fonction des décisions des uns et des autres, mais une première étape venait d'être franchie.

Julia, Gaïa et Quintus reçurent Herennius et Typhon après le petit déjeuner. L'entrevue donna pleinement satisfaction aux deux parties. C'était à présent le moment de convoquer la familia.

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Gaïa se rongeait les ongles. Julia s'approcha et lui retira la main de la bouche.

« Je ne te connaissais pas cette habitude.

- Moi non plus, rit brièvement Gaïa.

- Tu ne vas pas me dire que tu t'inquiètes ?

- Parce que toi, tu ne t'inquiète pas ?

- Garder le ludus est une grave décision et une grande responsabilité.

- Ne me dis pas que c'est seulement ce qui t'inquiète.

- Non, c'est vrai.

- Bon, alors, tu sais très bien pourquoi je m'inquiète. »

Quintus s'inquiétait aussi.

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Le jurisconsulte était resté abasourdi, complètement sonné quand Julia lui avait appris que Domitien lui cédait le ludus de Sidé.

Gaïa était partie pour Rome à la fin du mois de juillet. Peu de temps avant, elle avait débarqué à Patara et s'était enfermée dans un salon avec sa sœur. Elles avaient ensuite préparé son départ pour Rome. Julia avait complété le chargement de l'Artémisia. Gaïa ne s'était pas attardé à Patara. Elle avait appareillé dès les marchandises arrimées. Les deux sœurs restèrent en contact. Un courrier au service de Julia profitait des liaisons maritimes entre Rome et Patara pour transporter les lettres que les deux jeunes femmes s'échangeaient.

Quintus avait prudemment interrogé Julia.

« Elle est partie pour affaire, lui avait-t-elle répondu. Je crois aussi que c'est mieux qu'elle s'occupe des miennes pour un certain temps. Je ne me vois pas vraiment aller à Rome en ce moment. »

Elle avait regardé Quintus, se demandant ce qu'elle pourrait lui confier ou pas.

« Quintus, tu connais les lois qui réglementent tout ce qui a trait à la gladiature ?

- Précise.

- J'aimerais tout savoir. Les droits et devoirs des lanistes, leur statut juridique, tout ce qui a trait aux contrats des gladiateurs, des personnels serviles ou libres, tout ce que tu peux savoir.

- Ce n'est pas vraiment ma spécialité.

- Mais cela pourrait le devenir ?

- Si tu me le demandes, oui.

- La loi romaine est parfois compliquée, je pourrais me pencher dessus, mais tu manies cela bien mieux que moi.

- Tu veux tout savoir ?

- Oui.

- Je vais y travailler, mais si tu veux vraiment une étude sérieuse, je serai peut-être obligé de me rendre à Rome.

- Gaïa y loue une petite villa à proximité du temple de Claude, elle t'y recevra avec plaisir, avait aussitôt répondu Julia. »

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Il avait pensé à Marcia. Mais il avait déjà étudié le contrat d'auctorata de la jeune fille. Celui-ci s'était révélé inattaquable. Même son laniste pouvait difficilement se débarrasser d'elle. Résilier son contrat lui coûterait une fortune. Le cornicularius de Valens Atilius avait si bien verrouillé les termes de l'engagement que même la jeune fille ne pouvait le dénoncer. Julia le savait et elle n'avait pas besoin d'un spécialiste en droit de la gladiature pour racheter un contrat d'auctoratus. En quoi lui importait les lanistes, les conditions de locations des gladiateurs et tout ce dont elle lui avait parlé ?

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À Rome, Gaïa ne lui avait pas apporté beaucoup plus d'éléments de réponse. Elle le reçut aussi gentiment que Julia l'avait prédit.

Il retrouva Néria dont il appréciait la discrétion et l'efficacité. Elle faisait office d'intendante et Quintus admira ses qualités. Que ce fût Julia ou Gaïa, elles savaient choisir leur personnel.

Néria servait de mentor à une jeune femme qu'il ne reconnut pas immédiatement. La capitale étouffait sous la chaleur. Le soleil d'août dardait ses rayons dans un ciel sans nuages. Il régnait de plus, une humidité poisseuse qui rendait le port du moindre vêtement désagréable et les femmes qui cherchaient un peu de fraîcheur relevaient leurs cheveux longs en chignon plus ou moins élaboré pour se dégager le cou. La jeune femme était la seule à les porter sur les épaules. Quand elle les releva un jour de la main, il comprit pourquoi et il la reconnut immédiatement.

La sœur d'Aeshma. Abechoura. Il ne l'avait pas beaucoup vue au Grand Domaine. Elle était d'abord restée à Patara avec Gaïa, puis elle s'était montrée très discrète au Grand Domaine, même s'il savait qu'elle avait accompagné Julia, Gaïa, Marcia et Aeshma dans leurs chevauchées sauvages.

Les deux sœurs revenaient toujours les yeux brillant de plaisir et de fatigue, les habits dans un état déplorable. Quintus, qui ne la connaissait pas, s'était étonné de la présence de Zmyrina qu'il ne voyait jamais au repas et à qui Gaïa avait attribué un appartement généralement destiné aux invités. Il avait remarqué son tatouage infamant, mais il avait attendu longtemps avant d'interroger Julia à son propos.

L'histoire de cette enfant arrachée à une enfance heureuse et aisée pour être jetée dans un lupanar lui parut sordide.

Qu'elle fut reconnue par Marcia, achetée et confiée à Gaïa lui sembla miraculeux.

Combien d'hommes et de femmes réduits en esclavage à la suite des pillages ou des guerres retrouvaient les membres de leur famille dont ils avaient été séparés ? Le destin d'Aeshma et d'Abechoura, puisque c'était ainsi que la jeune femme voulait qu'on l'appelât, n'en était pas moins tragique. Quintus n'avait pas développé de relations particulières avec ses frères et sœurs, ils étaient tous morts bien trop tôt pour qu'il se souvînt même d'eux, mais il imaginait difficilement Julia sans Gaïa. Même séparées par la mer, l'une à Alexandrie, l'autre à Patara, elles restaient présentes l'une à l'autre. Si Aeshma et Abechoura avaient été ce genre de sœurs quand elles étaient enfants, leur séparation avait dû être cruelle.

La première comme la deuxième.

Comment n'avait-il pas deviné le lien qui unissait la gladiatrice à la jeune esclave que Gaïa traitait avec tant d'attention ? Abechoura était une jolie jeune femme, elle possédait des cheveux magnifiques et un regard intense qui rappelait celui d'Aeshma. Elle s'était liée d'amitié avec Néria et Quintus soupçonnait Gaïa d'avoir demandé à la jeune esclave de former Abechoura au métier d'intendante.

Il avait aussi retrouvé Astarté. La grande gladiatrice aux larges épaules. Antiochus avait renoncé aux voyages. Avec son accord, Gaïa l'avait transféré à la sécurité d'Ezra, son intendant à Alexandrie. Aux dires de Gaïa, Astarté et Antiochus s'entendaient très bien et ils avaient beaucoup échangé sur les dispositions de sécurité de la villa, de la domina, de ses entrepôts et de son personnel. Commencé à prévoir des programmes d'entraînement pour les gardes, mais aussi pour toute la familia de Gaïa.

Quintus trouvait la jeune femme aussi impressionnante qu'Antiochus. Plus encore parce qu'elle était une femme et que, contrairement à Antiochus, elle arborait de nombreuses cicatrices. Son corps racontait des combats, des souffrances et des voyages aux frontières de la mort. Gaïa la lui céda quelquefois quand il se rendit en ville et jamais Quintus ne se sentit plus en sécurité qu'avec cette grande guerrière qui marchait à deux pas derrière lui.

Gaïa lui avait toujours semblé très proche de son garde du corps au temps où cette fonction était occupée par Antiochus, peut-être parce que ni lui ni Julia n'avaient jamais eu quelqu'un qui les suivait presque partout comme le faisait le lutteur avec Gaïa, mais c'était encore différent avec Astarté.

Antiochus vénérait Gaïa comme une enfant, il la suivait comme son ombre. Une ombre qu'on oublie. Il la servait avec dévotion. Astarté ne servait pas Gaïa et elle ne s'apparentait en rien à une ombre.

La gladiatrice occupait l'espace, omniprésente et pourtant discrète. Elle se levait très tôt et s'astreignait tous les jours à des exercices d'assouplissement, de musculation et de saut à la corde. Une à deux heures chaque matin. Autant après la neuvième heure si elle était présente à la villa, mais cette fois-ci, elle ajoutait le maniement des armes. Après le déjeuner, elle se reposait à l'ombre de l'atrium. Elle était toujours prête à partir. Gaïa bougeait, Astarté l'attendait, habillée et en armes dans l'atrium. Et si elle devait accompagner Néria, Abechoura, Spyros ou toute autre personne sur laquelle Gaïa lui avait demandé de veiller, elle se présentait, disponible, souriante, détendue, rayonnante d'assurance. Prête à éloigner tout importun, à tuer s'il le fallait. Intimidante et terriblement séduisante.

Elle donnait aussi des cours à tous les habitants de la villa. Lutte, Pancrace et maniement des armes. Néria s'amusait beaucoup. Spyros n'était pas très doué, mais Astarté lui enseignait des passes simples et renforçait sa souplesse et sa force. Le pauvre commis souffrait, mais il se conformait aux ordres de Gaïa, et Astarté se montrait indulgente et patiente.

Abechoura prenait les cours très au sérieux. Elle était très souple et courageuse. Les affrontements entre la gladiatrice et la jeune fille n'avaient rien du jeu auquel s'adonnait dans la bonne humeur et à grands éclats de rire, Astarté et Néria. La grande Dace avait parfois dû arrêter un combat. Abechoura prenait trop de risques et repoussait sans cesse ses limites. Astarté rompait quand l'entraînement menaçait de se transformer en un véritable affrontement. Quintus fut plusieurs fois témoin de ce genre de scène. Une fois, Abechoura en fit le reproche à Astarté. Quintus soupçonna d'après l'échange qui suivit, que ce n'était pas la première fois.

« Je ne veux pas t'affronter, Abe.

- Et pourquoi pas ?

- J'ai neuf ans de gladiature derrière moi. Je te l'ai déjà dit.

- Justement.

- Je ne veux pas te marquer, ni te blesser. Ça arrive toujours en combat, même s'il est amical.

- Je ne t'en voudrais pas.

- Je sais, mais je ne peux pas.

- À cause d'elle ?

- Oui.

- C'est stupide, je n'ai pas huit ans.

- Non, mais tu lui ressembles trop.

- Et tu ne l'as jamais marquée, peut-être ? »

Astarté se fendit d'un sourire.

« Oh, si !

- Elle t'a rendu la pareille ?

- Oh, oui, rit Astarté. Aeshma n'est pas quelqu'un à prendre à la légère et quand elle se bat...

- Vous vous êtes déjà battue sur le sable ?

- Oui.

- Tu ne m'as jamais dit qui avait gagné. À chaque fois, tu noies le poisson.

- Je n'aime pas me rappeler de mes défaites ni des siennes.

- Même pas de ton plus beau souvenir sur le sable avec elle ?

- Le plus beau ou le drôle ?

- Les deux. »

Néria et Spyros assistaient à la conversation. Ils se joignirent à Abechoura pour supplier Astarté de leur raconter ses souvenirs. Néria avait préparé un plateau et des gourdes de posca qu'elle avait mises au frais dans la citerne qui se trouvait sous l'atrium. Elle enjoignit tout le monde à l'attendre. Abechoura et Spyros installèrent une natte et des coussins. Ils invitèrent Quintus à se joindre à eux. Il protesta.

« La domina travaille, elle a demandé à ce qu'on ne la dérange pas avant le dîner et Astarté raconte toujours des histoires très amusantes, lui dit Néria. »

Quintus s'était joint à eux. Il avait beaucoup ri. La gladiatrice possédait un réel sens de l'humour et quand elle raconta les déboires d'Aeshma sous l'armatura des rétiaires, Néria s'étouffa de rire.

« Si elle t'entendait... dit tout à coup Abechoura. Elle réagirait comment ?

- Astarté n'aurait jamais raconté cette histoire devant Aeshma, affirma Néria.

- Tu crois que j'ai peur d'elle ? s'offensa Astarté.

- Oh, non, mais de son mauvais caractère, je suis sûre que oui.

- Tu la connais bien... sourit Astarté

- Pas vraiment bien, mais j'ai vu de quoi elle était capable.

- Mouais. »

Abechoura s'assombrit.

« J'aime beaucoup Aeshma, dit pensivement Néria.

- Ça, on a cru le comprendre, la taquina Astarté.

- Tu te moques, mais toi aussi tu l'aimes bien.

- On s'est presque totalement ignorées pendant six ans. Pas comme gladiatrices, mais comme personnes.

- Qu'est-ce qui a changé ? demanda Abechoura. »

Astarté regarda Quintus. Une ombre passa sur son visage.

« J'ai découvert qu'il y avait quelqu'un derrière la gladiatrice. J'aurai dû le savoir avant, quand elle servait d'aide à notre médecin et parce qu'Atalante ne se serait jamais prise d'affection pour elle si elle n'avait été que ce que je pensais qu'elle était. Ce n'est pas vraiment un bon souvenir, mais ça date du jour où je vous ai rencontré, dominus, où j'ai rencontré Julia et Gaïa.

- Tu nous as sauvés la vie.

- Mais j'en avais pris d'autres avant, dit sombrement la grande Dace. J'avais tué des gens qui ne méritaient pas de mourir.

- Mais tu as expié et vous avez été pardonnées. Je ne crois pas que tu puisses remettre en cause le pardon que vous ont accordé Marcia et Julia.

- Je ne commettrai jamais une telle infamie. Je ne renierai jamais l'amour que je leur porte. »

Quintus était resté bouche bée. Le mot choisi par la gladiatrice n'avait rien d'anodin. Astarté servait Gaïa d'une manière extrêmement personnelle. Ni comme esclave ni comme mercenaire. Elle respectait Gaïa, mais Quintus ne retrouvait pas entre les deux jeunes femmes les rapports qu'entretiennent habituellement des maîtres et des serviteurs, des employeurs et des employés. Elles étaient bien plus proches. Gaïa retenait souvent la gladiatrice à dîner. Elle appréciait visiblement sa compagnie. Astarté était bavarde. Quintus avait vite été séduit par sa conversation, son esprit curieux et caustique. Il aurait menti s'il avait nié ne pas l'avoir retrouvée avec plaisir car son intérêt pour la jeune femme ne datait pas de Rome. Julia avait comme sa sœur invité la grande Dace à partager ses repas, d'abord au Grand Domaine avant que Gaïa ne repartît pour Alexandrie et ensuite à Patara quand Gaïa y était revenue avant de s'embarquer pour la capitale de l'Empire. Et comme sa sœur, Julia entretenait avec la gladiatrice une relation qui avait intrigué Quintus. Un mélange de familiarité, d'affection et de respect, très semblable à celui qui régissait ses rapports avec Aeshma et Atalante, mais teintée d'un autre aspect sur lequel Quintus n'avait jamais réussi à poser le doigt.

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Il avait beaucoup appris sur la gladiature à Rome, mais rien sur ce qui avait incité Julia à se préoccuper d'un sujet si particulier. Gaïa s'était intéressée à ses études et le sujet la passionnait visiblement autant que sa sœur. Pour les mêmes obscures raisons inavouées.

Inavouées par Julia.

Inavouées pas Gaïa.

Inavouées par tous les autres.

Astarté et Néria accompagnaient Gaïa dans la plupart de ses déplacements et elles ne laissèrent rien filtrer. Gaïa était invité dans des soirées prestigieuses, elle fréquentait les villas des sénateurs, le Palais impérial, recevait le centurion qui avait participé à la libération du Grand Domaine, courrait le forum et menait des affaires dont Quintus n'avait aucune idée.

Il prit congé de la jeune femme après douze jours passés en sa compagnie. Elle lui confia une lettre, pencha la tête légèrement sur le côté et lui demanda si elle pouvait lui faire confiance. Il se fâcha. Elle rit et s'excusa.

« Je détesterai ne pas savoir ce que Julia me cache, se justifia-t-elle.

- Je n'affirmerai pas te faire aveuglément confiance, Gaïa, mais j'aurais grand tort de m'immiscer entre toi et Julia.

- Dangereusement tort, sourit Gaïa.

- J'en suis fort conscient, figure-toi. Et ce, depuis la première fois que je t'ai rencontrée.

- Comment ça ? bouda Gaïa. Tu ne m'avais pas trouvée charmante et courtoise ?

- Je t'avais trouvée très attachée à Julia, protectrice et extrêmement dangereuse.

- Je t'ai fait peur ? demanda sournoisement Gaïa.

- Comme si tu ne le savais pas.

- Mais je ne t'ai pas tué, le taquina Gaïa.

- Parce que je ne le méritais pas.

- Parce que tu aimais Julia et que tu étais honnête, approuva Gaïa.

- Je préfère donc rester honnête, grimaça Quintus.

- Ce qui démontre ton intelligence.

- Mais ce n'est pas pour cela que tu peux me confier ta lettre pour Julia.

- Non ?

- Je n'ai pas à tout savoir. Julia a le droit à une vie privée et vous avez le droit de partager ce que vous deux seules pouvez partager ensemble.

- Tu sais quoi, Quintus ? Je vais demander à Astarté de remettre ton meurtre à une autre fois ! s'esclaffa Gaïa.

- J'aurais pensé que tu te chargerais toi-même de mon meurtre, rétorqua Quintus pince-sans-rire.

- Mmm, exact, mais j'avoue qu'avoir Astarté à mes côtés m'apporte une sécurité supplémentaire. »

Ils plaisantaient. Quintus comme Gaïa, mais leur discours était criant de vérités. Quintus se demandait si Julia avait elle aussi déjà « apporté une sécurité supplémentaire » à sa jeune sœur.

Il avait su pour Claudius Silus. Un eunuque. Y penser lui donnait des sueurs froides. Andratus s'était chargé personnellement de la vente du centurion. Julia était impliquée. Mais elle n'avait pas opéré, le centurion n'y aurait pas survécu. L'opération était délicate et nécessitait un médecin. Aeshma. Elle avait dû elle aussi être aidée. Par qui ? Par Atalante ? Par Astarté ? Par l'un des gladiateurs ? Julia y avait-elle assisté ? Gaïa ?

Julia avait détruit Silus. Les dieux s'étaient montrés cléments à l'égard d'Aulus Flavius.

Julia était tendre, généreuse et attentionnée, mais elle cachait une part d'ombre aussi noire que celle de sa sœur. Quintus ne s'imaginait pas se venger si cruellement d'un homme. Peut-être n'avait-il pas assez souffert. Peut-être son enfance heureuse et sans histoire l'avait-elle protégé et avait-elle épargné à son cœur de s'endurcir, et à la haine et la souffrance de le pervertir. Il ne jugeait pas, mais quand il tenait Julia dans ses bras, il pleurait parfois de ne pas pouvoir la libérer des fantômes de son passé, de ne pas pouvoir lui rendre le cœur innocent qu'elle possédait dans sa jeunesse.

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Le 2 septembre, dans le jardin de leur villa à Patara, il serrait Julia et Gaïus dans ses bras.

Le 13 septembre, Titus mourut de la peste.

Le 14 septembre, Domitien fut proclamé Empereur.

Le 5 cotobre, Gaïa remit à Julia l'acte par lequel celle-ci devenait propriétaire du ludus de Sidé.

L'œuvre de Gaïa.

Il sut enfin ce qui avait conduit la jeune Alexandrine à Rome. Elle y était restée longtemps parce qu'elle avait manœuvré pour que Titus lui cédât le ludus, que cette idée avait dû déplaire à l'Empereur. Titus était un passionné de gladiature. Le ludus entraînait des gladiateurs dont le nom avait soulevé l'enthousiasme du public. On parlait toujours de l'amazonachie et de la bestiaire aux cheveux d'or dans les auberges, dans les lieux publics et sur les gradins des amphithéâtres. Il avait dû refuser d'accéder à sa demande.

Domitien s'était montré plus conciliant.

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Quintus s'inquiétait parce qu'il redoutait les décisions à venir. Les gladiateurs étaient empêtrés dans des valeurs d'honneur qui pouvaient les entraîner à prendre de mauvaises décisions. Une seule décision pouvait influencer celle de tous les autres. Julia espérait retirer Marcia du ludus. Son contrat s'achevait dans deux ans et demi et Julia pensait, en tant que laniste, s'octroyer les services exclusifs de la jeune fille. Mais si Marcia refusait, Julia ne lui forcerait pas la main. Si Aeshma restait, si Atalante restait, Marcia ne partirait pas. La jeune fille ne laisserait pas non plus son équipe de bestiaires derrière elle. Si les bestiaires restaient, Marcia resterait et Aeshma ne quitterait jamais le ludus. La jeune Parthe attendrait. Comme gladiatrice, elle n'accepterait jamais de ne se voir attribuer aucun engagement ou des engagements en deçà de sa valeur. Deux ans et demi. Quinze à vingt combats pour Aeshma. Une douzaine pour Marcia. Autant de chance d'être blessée. De mourir. Julia et Gaïa n'apprécieraient pas une décision contraire à leur attente.

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Aeshma et Atalante entrèrent dans la cour. Les gladiateurs étaient regroupés par armatura, les filles d'un côté, les hommes de l'autre. Ils se tenaient tous debout en ligne, les jambes légèrement écartées, les mains jointes derrière le dos. Le reste de la familia s'était rangée par métier. La rumeur courrait depuis le soir précédant que le ludus avaient reçu des femmes, qu'Asper Geganius était parti. Les doctors avaient menacé les gladiateurs, incité au calme, prédit des punitions. Les gardes occupaient leur place. Herennius surveillait la familia du haut de la terrasse qui s'ouvrait sur les appartements privés du laniste, Typhon se promenaient entre les gladiateurs une badine à la main. Ishtar portait une grande marque rouge sur le biceps gauche. Elle s'inquiétait d'Aeshma et elle s'était retournée vers Galini pour savoir si la jeune fille avait parlé avec Astarté, si celle-ci lui avait dit quelque chose et si... elle n'avait pas continué, juste crié de surprise plus que de douleur. Typhon avait cinglé d'autres chair tendres et depuis, tout le monde se tenait cois. L'arrivée d'Astarté sur la balcon avait provoqué un remous vite retombé quand Herennius avait crié au silence.

Le retour de la Dace aux larges épaules avait vite fait le tour du ludus et ses admirateurs avaient répondu à toutes les questions qu'on avait bien pu leur poser sans se faire prier.

Astarté n'aurait sans doute pas toujours apprécié tout ce qui s'était dit.

Elle sentait les regards heureux de certains, étonnés d'autres et d'autres encore, parfois franchement narquois. Elle grava les traits de ces derniers dans sa mémoire et se promit de leur faire ravaler leurs sourires après leur avoir demandé qui avait dégoisé à son propos. Certains allaient amèrement regretter leurs petites minutes de médisance.

L'arrivée d'Aeshma ne passa pas non plus inaperçue. Ajax grogna, Galus et Enyo lui dédièrent un discret signe de tête et Ishtar découvrit toutes ses dents quand la meliora vint se placer à côté d'elle.

On entendit le bruit d'une porte qu'on ouvrait. Herennius se retourna. Chacun retint son souffle. Ceux qui connaissaient Gaïa et Julia Mettela souriaient - Astarté avait reconnu accompagner les deux dominas, même si elle n'avait pas révélé la raison de leur visite - ceux qui ne les connaissaient pas froncèrent les sourcils. Quintus resta en arrière. Julia et Gaïa s'avancèrent et puis, Gaïa s'arrêta tandis que Julia fit encore un pas pour se tenir juste devant la rambarde.

Elle était bien habillée, mais sans ostentation. Elle balaya l'assemblée du regard. Un regard inquiet et confiant. Celui-ci se posa d'abord sur Aeshma. Julia était heureuse de la revoir. Son visage n'exprima rien, mais Aeshma le lut au fond de ses yeux.

La gladiatrice la salua d'un bref hochement de tête et se laissa soudain tomber sur le genou gauche, ses mains posées dessus, l'une sur l'autre, la tête baissée.

Un geste incroyable.

Ishtar laissa tomber sa mâchoire inférieure de surprise et resta la bouche ouverte. Enyo tourna la tête vers Aeshma, puis vers Julia. Elle croisa son regard.

Aeshma ne venait pas de se soumettre. Elle venait de lancer un message. La Sarmate ne savait pas trop ce qu'il signifiait vraiment, mais Aeshma ne serait jamais tombée un genou à terre si cela n'eût pas été important. Elle salua elle aussi Julia d'un bref mouvement de tête et imita sa meliora. Ishtar se retrouva seule debout entre ses deux camarades. Elle rougit. Julia se fendit d'un léger sourire.

La jeune danseuse. Celle à qui on devait l'ouverture des portes du Grand Domaine. Celle qui avait détourné l'attention des soldats à la solde d'Aulus Flavius. Celle que des gladiateurs avaient surnommé la gazelle. La jeune Ishtar. Elle était aussi rouge qu'un coquelicot. Julia se retint de rire. La jeune fille tomba soudain à terre. Julia n'était pas très sûre, mais elle chercha Atalante du regard. La grande rétiaire n'avait pas manqué le geste d'Aeshma et de ses thraces. Elle les imita.

Tous les gladiateurs à qui elle devait la vie de Gaïus tombèrent les uns après les autres. En signe d'allégeance, de reconnaissance et d'acceptation. Les autres se regardèrent incertains. Lysippé et Penthésilée n'avaient besoin d'aucune explication. Penthésilée avait aussi bien reconnu Julia que Gaïa, et quand elle tomba à genoux, sa camarade l'imita. Anté fit de même, tout comme sa femme. Les soigneurs et les masseurs qu'ils fussent esclaves comme Atticus, Chloé ou Métrios, ou libres comme l'était Saucia, l'avaient précédé. Une gladiatrice que Julia n'avait jamais vue suivit le mouvement au moment où les reines des Amazones glissèrent à côté d'elle.

La gladiatrice s'appelait Megara, elle portait un sceau dont la pierre de cornaline s'ornait d'un sanglier. Tout le palus était à terre. Elle avait été si fière de les retrouver en mai, à peine cinq mois après l'épique bataille. Si fière de l'attention de ces filles qu'elle n'avait jamais rencontrées avant de rentrer sur le sable travestie en Amazone. Qui l'avaient intégrée dans un groupe, que la jeune bestiaire aux cheveux d'or, venue au ludus Vestitus lui remettre le sceau, lui avait désigné sous le nom du palus du sanglier. Touchée par leur reconnaissance. Par l'amitié qu'elle lui avait manifestée. Le souvenir de l'amazonachie lui tirait parfois des larmes. Pas parce qu'elle y avait perdu toutes ses camarades engagées avec elle, mais pour l'émotion toujours aussi vivace qui l'avait étreinte à la mort de la jeune gladiatrice. Celle qui avait demandé à être égorgée, celle dont elle avait porté le corps à travers l'amphithéâtre. Megara n'oublierait jamais.

Elle avait intégré le ludus de Sidé avec le statut de meliora et elle s'était retrouvée à s'entraîner avec les reines des Amazones et avec Ajax, des gladiateurs qu'elle admirait. Avec la jeune et prometteuse Boudicca.

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Les gladiateurs hésitèrent. Les six plus respectés meliores étaient à genoux, la tête baissée avec révérence devant cette femme inconnue qui n'avait pas même prononcé une parole. Qui était-elle ? La sœur de l'Empereur ? Sa femme ? Une reine barbare ? Euryale se décida le premier, puis Ister. Peu à peu, les gladiateurs tombèrent. Julia se retrouva avec un parterre de guerriers dont elle ne voyait plus que les nuques et les épaules.

Aeshma venait de lui ouvrir en grand les portes du ludus, à elle maintenant d'en profiter.

Astarté souriait, goguenarde. Elle adorait ses camarades, elle n'aurait manqué ça pour rien au monde et elle avait bien l'intention de continuer l'aventure avec eux. De retrouver le sourire complice d'Atalante, parce que, oui, elle devait bien se l'avouer, la grande rétiaire lui manquait. Astarté rêvait de partager sa liberté avec elle. Avec eux tous, qu'ils en jouissent comme elle en jouissait.

Elle regrettait ses camarades, mais elle était heureuse et elle n'avait plus peur de se voir refuser l'immortalité. Elle l'avait conquise, elle n'avait plus qu'à la garder et à continuer de la mériter. Peut-être ne pourraient-ils pas tous s'adapter à la vie que leur offrirait Julia ou Gaïa, peut-être ne voudraient-ils pas tous quitter les murs rassurant du ludus, peut-être se contentaient-ils d'une vie qui leur assurait le logis, le couvert, la sécurité, l'argent et la gloire, mais elle espérait que le palus du sanglier ne la décevrait pas, qu'Ajax, Germanus et Galus saisiraient eux-aussi leur chance. Elle s'était promis d'aller frapper certains à mort s'ils refusaient de saisir leur chance. Aeshma, Marcia et Atalante en tout premier lieu. Galini et Germanus en second lieu. Enyo ne resterait pas. Galus non plus. Elle était moins confiante en ce qui concernait Celtine, Dacia, Ajax, les reines des Amazones, et elle connaissait mal les jeunes gladiatrices, leurs motivations, leur histoire et leurs attachements.

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Julia se mit à parler. Astarté oublia tout et se concentra uniquement sur ses paroles.

Elle était... Marcia aurait dit géniale. Astarté jeta un coup d'œil à la jeune fille, vit à son expression que c'était exactement ce qu'elle était en train de penser. Marcia croisa son regard et lui sourit. Elle au moins, Astarté n'aurait pas à aller la chercher par la peau du cou. Aeshma arborait une mine fermée, même d'aussi loin, Astarté voyait les muscles de ses mâchoires se contracter et se relâcher. À surveiller. Atalante était détendue, pour elle, c'était gagné aussi. Galini semblait perdue, mais Astarté avait prévu de lui parler si Marcia ne suffisait pas à rassurer la jeune fille.

Germanus se tenait la tête et les épaules baissés.

C'était trop tard pour lui. Quatre mois auparavant, il aurait accueilli la proposition de la domina avec joie. Peut-être pas avec joie, mais avec espoir. Un espoir qui, il le savait maintenant, aurait été comblé.

Sabina ne l'avait pas ignoré parce qu'il l'indifférait. Elle ne lui aurait pas donné son sceau sans cela. Elle l'avait ignoré parce qu'il était gladiateur et qu'il était destiné à mourir. Parce que Sabina ne voulait pas se bercer d'illusions, parce qu'elle n'était pas aussi folle et inconsciente que l'avaient été Astarté, Sonja ou les autres qui avaient cru à leur chance ou à leur discrétion.

Astarté... Une fille si raisonnable, si prudente, si détachée des relations amoureuses. Elle aussi y avait cru. Elle avait même été coucher avec lui et d'autre gars pour donner le change. Penser que Sabina avait été plus prudente qu'Astarté, le faisait parfois sourire. Mais Sabina avait été vendue, il ne la retrouverait jamais. À quoi lui servirait-il d'errer à sa recherche ? Il avait demandé à Herennius s'il avait assisté à sa vente. Le doctor avait détourné les yeux, mais il avait satisfait la demande de Germanus. Ce qu'avait appris l'hoplomaque ne lui avait pas plu. Il avait demandé à Herennius de ne le raconter à personne d'autre. Le doctor avait hoché la tête et il avait tenu sa promesse. Chloé avait voulu elle aussi savoir, tout comme Celtine et Dacia qui avaient bénéficié des conseils de Sabina quand elles combattaient encore sous l'armatura des hoplomaques. Il avait menti. Raconté qu'elle avait été acquise par un marchand qui recrutait des esclaves et les revendait ensuite auprès de propriétaires terriens. Celtine et Dacia n'avaient rien dit, Chloé l'avait regardé longuement.

« J'espère que c'est vrai, avait fini par déclarer la jeune masseuse sans trop y croire. Au moins, elle vivra au grand air et au sein d'une familia. On dit qu'il règne une bonne ambiance entre esclaves dans les propriétés agricoles, même si le travail est parfois très dur. Sabina est endurante. Elle pourra distraire ses camarades et continuer à raconter des histoires.

- …

- Ne me dis pas, je ne veux pas savoir, avait soudain dit Chloé avant de se mettre à pleurer. »

Herennius l'avait prise dans ses bras. La jeune femme aimait beaucoup Sabina. Lui aussi. Il avait tout tenté, mais Asper Geganius se moquait d'une femme diminuée dont il n'avait que faire dans son ludus et qu'il ne connaissait pas. La vente de Sabina n'était pas le pire des souvenirs qu'il garderait jusqu'à son lit de mort, mais elle lui avait laissé un goût amer dans la bouche, un horrible sentiment de gâchis et beaucoup de tristesse. Il avait formé la jeune femme pendant de nombreuses années, elle lui avait donné d'immenses satisfactions. Il n'avait pas pu rester indifférent à son sort.

« J'ai toujours dit que j'étais maudite, lui avait-elle dit en souriant tristement avant de monter nue et entravée sur les marches du forum d'Antioche. Mais à chaque fois, je m'en suis sortie. Sait-on jamais... ? avait-elle conclu sans vraiment y croire. »

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Astarté ne le laisserait pas renoncer. Germanus avait gagné quatre combats depuis son retour à Sidé, il avait accueilli favorablement les décisions de Julia la nuit précédente, ce n'était pas pour continuer au ludus. D'ailleurs, ce n'était pas possible. Elle avait promis le secret, elle savait qu'elle le regretterait quand elle avait donné son accord. Elle ne le trahirait pas, mais elle ne laisserait pas Germanus prendre une mauvaise décision, quelles que pouvaient être les raisons qu'il invoquerait, il la trouverait en travers de son chemin.

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Les gladiateurs s'étaient relevés à la demande de Julia au début de son intervention. Pour certains, rien ne changerait, parce qu'ils l'avaient déjà décidé ou parce qu'ils n'avaient pas le choix. Pour d'autres, les paroles de Julia embrasèrent les cœurs et les âmes.

Britannia n'en croyait pas ses oreilles. L'espoir fou se heurtait sans cesse à la réalité, à son âge, à sa condition, aux difficultés qui l'attendaient si tout ce qu'elle entendait était vrai.

Boudicca trépignait sur place et tentait sans succès de capter l'attention de Britannia. Sa camarade était-elle vraiment celle que la jeune Silure pensait qu'elle était ? Repartirait-elle chez les Trinovantes ? Reprendrait-elle ou réclamerait-elle la place qui lui était due ? Quelle place d'ailleurs ? Boudicca n'avait jamais réussi à savoir qui était exactement Britannia. Tout ce qu'elle savait, c'était que la jeune Trinovante n'était pas une paysanne ou la fille d'un marchand. Elle appartenait à la caste des guerriers. Une fille de chef ou de famille apparentée. Elle en avait l'allure. Les autres ne voyaient rien, Britannia n'avait jamais revendiqué de statut particulier, elle ne s'était jamais mise en avant, ne s'était jamais montrée arrogante, elle avait peut-être trompé toute la familia même des melioras aussi sensibles qu'Atalante ou Marcia ou aussi observatrice que Dacia et Sabina, mais elle, Éléthia du peuple des Silures, elle savait. Elle savait que Britannia était Eurgain et qu'Eurgain dissimulait ses origines sous sa modestie, son respect pour les doctors, la discipline et les meliores.

Enyo mesurait sa chance à son juste prix. Elle partirait et elle servirait Julia Mettela. Peut-être qu'elle pourrait même... elle se morigéna. Garder la tête froide.

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« Je recevrai personnellement tous ceux qui décideront de partir. Je ne peux pas effacer vos dettes ni gracier ceux qui ont été condamnés pour les crimes qu'ils ont commis. Je ne resterai pas vivre au ludus, mais je suivrai très attentivement vos entraînements et vos carrières. Je n'ai pas souhaité gardé Asper Geganius. Le ludus de Sidé a d'abord gagné sa notoriété sur les routes de l'itinérance, de l'Italie à la Cappadoce. Combat après combat, les gladiateurs et les gladiatrices de Téos ont marqué les spectateurs. Depuis l'ouverture de la caserne à Sidé, vos noms ont résonné à Patara, à Éphèse, à Ancyre, à Héraclée du Pont, à Pergame. Les spectateurs se sont levés pour vous acclamer à Corinthe, à Apollonia, à Pompéi et à Capoue. Vous avez fait trembler les murs de l'amphithéâtre Flavien. Vous avez été honorés par l'Empereur en personne. Ma sœur revient de Rome et vos noms courent encore sur les lèvres de Romains. Vos exploits accomplis lors des chasses, des combats singuliers ou des batailles enflamment toujours les esprits. Le ludus a donné à l'Empire des gladiateurs et des gladiatrices dont les noms riment avec victoire, courage, héroïsme, force, sang, panache et témérité. Des noms qui vous invitent à vous dépasser. Vous avez écrit dans le sang et la sueur l'histoire de votre ludus et pour cette raison, je ne veux pas, à la tête de ce ludus, un responsable qui ignore tout de vous. Je veux un homme qui vous connaisse, qui vous respecte, qui sait de quoi vous êtes capables et qui vous poussera à l'excellence. Un homme que je respecte et qui soit digne de ma confiance. Je suis votre laniste et il ne dépendra que de moi, mais à partir d'aujourd'hui, Herennius assumera ma charge au ludus. »

Le doctor s'avança.

Les meliores tombèrent une nouvelle fois à genoux, aussitôt imités par tous les gladiateurs et toutes les gladiatrices. Herennius cria « Debout ». Tout le monde se releva.

« Vous n'avez pas à prendre votre décision maintenant, continua Julia. Je ne repartirai pas avant un mois. Mais une fois votre décision prise, celle-ci sera irrévocable. Prenez mon offre comme un présent pour célébrer mon acquisition. »

Julia promena son regard sur l'assemblée des gladiateurs.

« Une dernière chose. Je ne vous conseille pas de me mentir ou d'essayer de me berner. Je le saurai et vous le regretteriez amèrement... Croyez-moi. »

Un ou deux auctoratus prirent cette dernière mise en garde comme un message personnel et révisèrent rapidement leurs projets. Julia Mettela Valeria était peut-être une femme, mais elle n'avait en rien l'allure d'une aristocrate capricieuse, elle parlait avec autorité et fermeté, les meliores semblaient la connaître et la respecter. Herennius aussi. Mieux valait ne pas jouer aux dés contre elle. Leurs contrats ne seraient peut-être pas meilleurs ailleurs, le ludus de Sidé avait une solide réputation, de bons doctors, un médecin compétent et une équipe de masseurs absolument divine. Julia Mettela semblait posséder une connaissance étendue des règles et des lois qui régissaient la gladiature et connaître mieux encore le ludus qu'elle venait d'acquérir. Savoir le sort qu'elle réservait à des hommes ou des femmes qui l'avaient trompée, ne les intéressait que peu. Le connaître les intéressait moins encore.

« Ma proposition et ma présence ne changent en rien votre emploi du temps. Je vous laisse à vos doctors. Faîtes-moi honneur. »

Julia quitta la terrasse, Herennius s'avança et donna ses ordres pour la matinée.

« Aeshma, conclut-il en s'adressant à la meliora. Tu passes voir Atticus. Interdiction de reprendre l'entraînement sans son aval. »

La jeune Parthe ronchonna, mais elle rejoignit Atticus qui l'attendait à l'infirmerie.

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Il l'ausculta rapidement et lui fit apporter une collation à base de fromage frais et de fruits.

« J'ai vraiment faim, dit Aeshma.

- Mmm.

- Atticus, maugréa Aeshma.

- Je peux te faire servir un gruau. »

Aeshma soupira contrariée.

« Ou pas... rajouta Atticus.

- Si, si, s'empressa de répondre Aeshma. Je veux bien un gruau, mais épais. »

Atticus envoya un aide.

« Sameen, qu'est-ce que tu vas faire ?

- Manger et après j'irais m'entraîner... euh, enfin, si vous êtes d'accord, medicus.

- Je ne parlais pas de ça. »

Aeshma s'enfonça dans une profonde réflexion.

« Je ne sais pas, ça dépend.

- Ça dépend de quoi ?

- Des autres.

- Mais c'est de ta vie dont il s'agit.

- Oui, mais...

- Mais ?

- Ça dépend des autres.

- C'est pour cela que tu es revenue il y a deux ans ? Pour les autres ?

- J'aurais été une esclave en fuite si je n'étais pas revenue.

- Tu es assez intelligente pour disparaître et refaire ta vie ailleurs.

- Quelle vie ? répondit hargneusement Aeshma.

- Sameen...

- Je ne pouvais pas abandonner Marcia.

- Seulement Marcia ?

- Astarté m'aurait détestée, Atalante l'aurait vécu comme un abandon et puis... euh...

- Et maintenant qui sont les autres, Aeshma ? Si tu pars, tu ne trahiras personne. La proposition de Julia Mettela est honnête.

- Je ne laisserai pas Marcia ou Atalante derrière moi et... je veux savoir ce que feront les autres.

- Qui ?

- Les autres ! s'énerva Aeshma. Tous les autres. Ceux qui ont failli mourir pour moi, ceux qui m'ont suivie. Je ne veux pas... merde, je n'en sais rien ! Je ne prendrai pas de décision tant que je ne saurai pas ce qu'ils feront.

- Tu sais pourquoi je t'aime, Aeshma ? En dehors du fait que tu es une âme généreuse, s'entend.

- Non et je n'ai pas envie de le savoir, grommela la gladiatrice. »

L'aide d'Atticus entra avec le gruau. Il déposa devant la jeune Parthe. Elle s'empara de la cuillère et se mit à manger voracement. Atticus se fendit d'un sourire.

« Il est à ta convenance ?

- Ouais, parfait, répondit Aeshma la bouche pleine.

- Voilà pourquoi je t'aime bien, Aeshma, rit le médecin. Tu ne déçois jamais mes attentes ! »

Aeshma releva la tête et fronça les sourcils.

« J'étais sûr que tu goinfrerais !

- Vous êtes débile, medicus. »

Atticus s'égaya plus encore. Aeshma choisit de l'ignorer et replongea dans son gruau.

Elle savait très bien que Julia n'avait pas pris seule sa décision, qu'elle et Gaïa s'étaient consultées, qu'elles avaient œuvré ensemble pour s'approprier le ludus. Que Gaïa avait forcé le destin. Jusqu'à quel point ?

.

Gaïa regardait la gladiatrice manger. Elle était rentrée avec l'homme qui lui avait apporté son repas. Elle avait entendu leurs derniers échanges. Elle espérait qu'elle pourrait elle aussi se féliciter de voir ses attentes comblées, sans savoir vraiment ce qu'elle attendait de la gladiatrice. Une chose au moins. Au moins une. Qu'elle quitte le ludus, qu'elle recouvre sa condition de femme libre. Après... après Gaïa aimerait bien profiter un peu de cette femme libre. Arrêter de penser à chaque fois qu'elle la voyait qu'elle la quitterait bientôt et à chaque fois qu'elle la quittait, qu'elle ne la reverrait jamais. Elle n'arrivait pas à faire abstraction des angoisses d'Abechoura. La jeune sœur d'Aeshma craignait que son aînée refusât de quitter le ludus. Une crainte ridicule selon les dires de Julia. Oui, mais si Abechoura pensait que... Et Astarté ? Que pensait Astarté ? La gladiatrice aux yeux dorés avait haussé les épaules. Elle avait refusé de répondre autre chose que :

« Ça dépend.

- De quoi, Astarté ? l'avait pressé Gaïa.

- Des autres.

- Quels autres ?

- Marcia, Atalante, Enyo, Ishtar, qu'en sais-je...

- Et Abechoura, toi, moi ?

- Elle nous sait libre et en sécurité, pourquoi s'inquiéterait-elle pour nous ?

- Tu es aussi bornée qu'elle, lui avait sourdement reproché Gaïa.

- J'apprécie d'être comparée à Aeshma, mais je n'ai jamais été bornée. Personne n'est aussi bornée qu'Aeshma, sauf Marcia peut-être. »

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Gaïa s'avança. Atticus l'entendit.

« Domina, la salua-t-il avec déférence.

- Bonjour, Atticus. Aeshma. »

La cuillère de la jeune Parthe était restée en suspens. Aeshma ouvrit la bouche et la cuillère s'y enfonça.

« Chomina, salua-t-elle.

- Je vois que ça va mieux ?

- Mmm. »

Aeshma l'ignorait.

« Contente de me revoir ? »

Aeshma la regarda par en-dessous et reprit une cuillère de gruau.

Gaïa ne pensait pas que cela fût possible. Qu'Aeshma pût encore la mettre en colère, qu'elle la retrouvât après huit mois et qu'elle eût seulement envie de la secouer comme un prunier et de lui cracher sa colère à la figure.

« J'ai tué Titus. »

Sur cette déclaration, elle tourna les talons et sortit.

Abasourdi, Atticus posa son regard sur son élève.

« Aeshma, elle... euh, elle plaisante ?

- Ben, je ne crois pas, murmura Aeshma aussi stupéfaite par la déclaration de Gaïa que le médecin.

- Mais elle parle de l'Empereur.

- Je ne pense pas que ce soit cela qui l'arrête.

- Mais pourquoi ?

- Il n'a pas dû vouloir accéder à sa requête.

- Quelle requête ? Tu sais ?

- Le ludus, elle a dû lui demander de céder le ludus à Julia et il a refusé. Elle a conclu un accord avec Domitien. Peut-être se languissait-il du pouvoir ?

- Pourquoi Julia Mettela aurait-elle voulu le ludus, Aeshma ? Je ne comprends pas ce qui vous lies à Julia et Gaïa Mettela.

- Le sang, répondit Aeshma.

- Mais aussi l'honneur et la fidélité. La reconnaissance et la loyauté. On ne laisse pas des compagnons d'arme derrière soi, ajouta une voix. »

Atticus et Aeshma se retournèrent, Astarté se tenait dans l'embrasure de la porte.

« Aesh, qu'est-ce que tu as dit à Gaïa ? Je viens de la croiser et elle est furieuse. Je lui ai demandé ce qui n'allait pas et elle m'a répondu qu'elle venait de comprendre pourquoi Abechoura n'était pas venue.

- Elle n'est pas là ?

- Elle n'a pas voulu venir.

- Mais pourquoi ?

- Je pense que tu sais très bien pourquoi.

- …

- Tu vois... lui sortit sentencieusement Astarté.

- Qu'est-ce que tu veux, Astarté ?

- Je voulais voir si tu allais bien et te prévenir que je ne suis pas simplement venue pour protéger Gaïa Mettela.

- Tu m'étonnes...

- Tu peux garder tes sous-entendus pour toi, Aesh, répliqua acidement la Dace. Tu ferais mieux, avant que je te les fasse rentrer à coup de poing au fond de la gorge.

- T'es venue pourquoi, alors ?

- Pour m'assurer que vous preniez les bonnes décisions.

- Ah, ouais ?

- Ouais. Je viendrai te chercher, Aeshma. Je ne te laisserai pas faire n'importe quoi.

- Je t'emmerde.

- Tu n'es pas faîte pour être esclave. »

La grande Dace les salua et disparut.

« De quoi elle se mêle, grommela Aeshma.

- Elle a raison, dit doucement Atticus. »

Aeshma leva la tête vers lui.

« Tu n'es pas heureuse ici, Aeshma. Tu aimes te battre, tu aimes tes camarades, mais...

- Je ne veux pas rester, medicus.

- Alors pourquoi te montres-tu si désagréable ?

- …

- Tu as peur ?

- Je... Je m'inquiète pour les autres et... euh... je ne sais pas trop... Après ? Atticus, qu'est-ce que je vais faire après ? Où je vais vivre ? Avec qui ?

- Tu es une meliora, Sameen. Marcia et Ishtar te considère comme leur mentor, Enyo respecte ton avis. Tu aimes Atalante, tu t'entends bien avec Germanus et Ajax... Parce que c'est pour eux que tu t'inquiètes, pour ceux qui sont partis avec vous, n'est-ce pas ? »

Aeshma acquiesça d'un hochement de tête.

« Tiens ton rôle, Aeshma, comme tu as toujours su le tenir. Sois une meliora jusqu'au bout et fais confiance aux gens que tu aimes. Ne les repousse pas. Tu es aussi bien une gladiatrice qu'un médecin. Aussi bien une camarade qu'une amie ou qu'une sœur pour ceux dont tu t'inquiètes. Qui est Abechoura ?

- Ma sœur... ma sœur d'avant. »

Atticus posa ses doigts juste au-dessus de la poitrine d'Aeshma, il sentait son cœur battre dessous.

« Ne l'ignore pas, Sameen. Tiens ton rôle, mais ne l'ignore pas. Téos est mort, Asper Geganius est parti. Si tu le veux, tu es libre et tu peux vivre selon ton cœur et tes envies. Tu as toujours été très prudente et je ne vais certainement pas te le reprocher. Grâce à cela, j'ai pu profiter de ta présence auprès de moi. Jouir d'une disciple studieuse et douée. Si tu savais comme tu as pu me rendre heureux.

- Pff, souffla la jeune parthe en haussant les épaules.

- Parce que tu n'as pas été fière quand Marcia a gagné son premier combat ? Quand tu l'as vue progresser mois après mois, quand tu l'as vue d'abord suivre ton enseignement, travailler avec acharnement, puis prendre son envol, comme rétiaire et plus tard comme bestiaire ? N'as-tu pas senti ton âme se gonfler de fierté et d'affection quand tu as entendu son nom scandé par une foule en délire ?

- Elle a fait mieux que ça, beaucoup mieux, Atticus, murmura Aeshma. Marcia est...C'est quelqu'un de tellement...

- Je suis aussi fier de toi que tu l'es de Marcia, la coupa Atticus qui ne l'avait pas invitée à lui faire des confidences, mais qui voulait l'amener à comprendre et à accepter l'affection qu'il ressentait pour elle.

- Ce n'est pas possible.

- Si, Aeshma. Tu es l'enfant que je n'ai jamais eu, mon meilleur élève et ma plus grande fierté.

- Atticus...

- Toi et Saucia, Sameen.

- Saucia ? s'étonna la gladiatrice. Tu aimes Saucia ?!

- En tout cas, je déteste quand elle va passer la nuit dans les bras d'un gladiateur ou dans ceux de cette incorrigible séductrice d'Astarté.

- Tu te moques de moi ?

- Tu me tutoies ?

- Euh...

- Bah, si tu es ma fille, quoi de plus normal ! plaisanta le médecin.

- Mais...

- Mange, Sameen. Tu n'as pas encore quitté la gladiature et si tu traînes trop, Herennius ne manquera pas te de sanctionner.

- Mais euh... Saucia, elle...

- Je ne te pensais pas si curieuse. Mange ! Et ne va pas crier sur tous les toits ce que je viens de te confier.

- Pourquoi pas ? Le provoqua Aeshma avec un sourire en coin. »

Imaginer qu'Atticus pût être amoureux de Saucia, l'amusait beaucoup. Elle vénérait tellement leurs qualités et leurs personnes qu'elle oubliait parfois qu'ils étaient humains.

« Je te connais assez pour te le faire amèrement regretter, sourit Atticus d'un air entendu.

- Je ne dirai rien, assura prestement Aeshma. »

Elle s'empressa de finir son gruau, engouffra derrière, un fromage de chèvre, deux grappes de raisin et une dizaine de figues sous l'œil goguenard et heureux d'Atticus. Il n'aurait peut-être pas dû lui avouer ses sentiments ni envers elle ni envers Saucia. Il n'avait jamais caché son affection à Aeshma ni son amitié à Saucia. Mais il ne leur avait jamais avoué qu'il les considérait, l'une comme bien plus qu'un disciple et l'autre comme bien plus qu'une amie.

Aeshma allait partir, l'avenir angoissait la jeune gladiatrice. Elle devait comprendre et entendre que des gens l'aimaient, qu'elle méritait leur amour. Il s'était toujours bien entendu avec elle, Aeshma le respectait et l'écoutait. Elle lui faisait confiance. Il lui avait généreusement transmis son savoir. Elle avait été la seule à mériter son entière attention. Métrios deviendrait un bon médecin, mais il n'égalerait jamais son maître et il n'égalerait jamais Aeshma. Le jeune homme le savait et n'en avait jamais pris ombrage, il aimait beaucoup la jeune gladiatrice et ils travaillaient très bien ensemble. Mais Aeshma possédait une mémoire qui lui permettait de poser des diagnostiques sûrs, de prendre de bonnes décisions et de prescrire au cas par cas les remèdes les mieux adaptés. Elle manquait encore d'expérience, mais elle était jeune, l'expérience s'acquérait au cours des années de pratique. Elle était aussi très habile de ses mains. Des mains qui alliaient force et douceur. Elle utilisait l'une pour manipuler des corps et immobiliser des blessés rétifs, l'autre pour nettoyer et soigner. Si elle avait été un homme, Atticus lui aurait conseillé d'embrasser la carrière de médecin. Elle brillerait dans le milieu de la gladiature. Mais il était peu probable qu'un laniste l'engagea. Julia Mettela l'engagerait peut-être, mais Atticus doutait que sa jeune disciple lui volât sa place ou restât au ludus. Il pouvait partir. Il trouverait un engagement ailleurs. Téos l'avait acheté plus de dix ans auparavant. Il était jeune quand il était rentré à son service, moins de trente ans. Il n'avait pas envie partir, mais si Aeshma...

« Sameen, tu pourrais rester comme médecin ici. Tu me remplacerais très bien.

- Et toi ?

- Je partirai ailleurs. Je suis connu, la domina pourra me vendre un bon prix.

- Ta place est ici, Atticus. Enfin... euh, si tu veux rester. Écoute, si je pars, je pars vraiment. Je ne pourrais pas être ici et ne pas tenir ma place de meliora.

- Tu es un bon médecin, Aeshma. C'est dommage de gâcher un tel don.

- Je n'ai pas l'intention d'oublier quoi que ce soit.

- Bien, approuva Atticus.

- J'ai fini, je peux y aller ?

- Oui. Évite seulement de contrarier tout le monde. Tu es déjà sur la liste noire de Gaïa Mettela et d'Astarté. Je ne connais pas très bien la domina, mais elle ne me paraît pas être moins dangereuse qu'Astarté.

- Mouais... Je m'arrangerai avec les deux. »

.

Elle ne revit ni Gaïa ni Astarté de la journée. Julia assista à une partie des entraînements du haut de la terrasse. Elle mesura à quel point les gladiateurs étaient conditionnés ou peut-être simplement disciplinés. Ce qu'elle observa ne se différencia pas beaucoup des entraînements auxquels s'étaient astreints, d'abord Atalante quand elle résidait au Grand Domaine et ensuite les gladiateurs qui l'avaient accompagnée à bord de la Stella Maris. Seul l'exercice du palus était nouveau à ses yeux. Un exercice morne et ennuyeux, épuisant. Elle apprécia le travail des doctors, leur autorité. Elle tiqua quand ils se montrèrent rudes et que des gladiateurs furent punis pour une faute ou un soupçon de rébellion.

Laniste.

Julia était laniste. Le mot lui écorchait les oreilles, il lui irritait la peau comme si elle avait revêtu la tunique que Déjanire avait réservée à Héraclès. Elle n'en mourrait pas comme le héros dans d'atroce souffrance, mais elle éprouvait une gêne dont elle n'arrivait pas à se départir. Ses yeux se posèrent sur Aeshma. Elle entraînait la petite Ishtar. Ailleurs, Atalante maniait le filet en face d'Enyo qui bondissait comme une sauterelle à chaque fois qu'Atalante menaçait de lancer son filet. Ajax frappait le palus, son corps luisait de sueur. Galini affrontait Boudicca à la lutte. Elles portaient un subligaculum et un strophium recouvert de poussière, tout comme leur peau nue et leurs cheveux. Galini souffrait, elle avait déjà affronté Galus et deux autres gladiateurs. Boudicca était moins technique, mais bien plus fraîche qu'elle. La jeune Silure la remplacerait bientôt au centre du cercle formé par les gladiateurs qui s'entraînaient avec elle, jusqu'à ce qu'elle succombe elle aussi, immobilisée sur le sol par son vainqueur.

Julia soupira. Elle s'était fait piéger. Elle avait voulu ce ludus. Elle et Gaïa n'avaient pas trouvé de meilleure solution. Elle n'avait pas voulu tourner le dos aux gladiateurs qui les avaient aidées avec tant d'abnégation et de générosité. Elles avaient trouvé insultante l'idée de les remercier avec de l'argent ou des présents. Elles avaient voulu leur offrir une chance de recommencer, tout comme ils avaient donné une chance de recommencer à Julia. Ils étaient trop nombreux pour qu'elles pussent les acheter. Trop célèbres aussi. Acquérir Enyo, Celtine ou Galus eût sans doute été possible. Mais les acquérir tous ? Il leur fallait le ludus. Gaïa avait affirmé qu'elle pouvait l'obtenir de Titus et elle trouvait juste que Julia en devînt la propriétaire.

.

« Il a une dette envers toi, Julia. Je vais la lui mettre sous le nez et il va l'honorer.

- Tu rêves.

- Il a commis une injustice et sa bêtise a mis en danger la vie d'un homme libre et respecté, ainsi que celle de son fils. Il m'a offensée. Gravement. Cela ne peut rester sans suite.

- C'est l'Empereur.

- Tu ne me laisserais pas essayer ?

- …

- Publius Buteo soutiendra notre requête, je connais aussi le centurion Marcus Corvus Duvius, il a assisté à ton arrestation, il a été témoin de ton humiliation et c'est un ami de Publius Buteo. Les deux hommes ont l'oreille de Titus. Néria et Astarté m'accompagneront.

- Antiochus était plus mesuré qu'Astarté.

- Tu ne lui fais pas confiance ? s'étonna Gaïa.

- Si. Elle est prudente et je sais que tu ne risques rien en sa compagnie, mais Astarté partage ton intérêt dans cette affaire.

- Et... ?

- Ce n'est pas le genre de personne qui se contente d'être un simple garde du corps, elle s'investit personnellement. Elle ne suivra pas tes ordres, elle te conseillera et elle collaborera avec toi. Et elle est tellement sûre d'elle qu'elle ne te demandera même pas ton avis.

- Astarté est une femme très précieuse. »

Gaïa avait penché la tête sur le côté et un sourire facétieux s'était dessiné sur son visage, tandis qu'elle fixait son aîné avec insistance. Julia l'affronta. Les yeux de Gaïa brillèrent un peu plus et Julia se troubla.

« Nous n'avons pas reparlé du baiser que tu lui as volé, la taquina Gaïa. Enfin volé... je me demande s'il est possible de voler un baiser à Astarté. »

Julia avait rougi. Elle s'était levée et avait commencé à s'occuper de ranger son bureau sur lequel rien n'était pourtant à ranger. Gaïa l'avait observée. Sa sœur se montrait rarement aussi troublée. Agitée. Particulièrement si elle n'était pas en colère. L'évocation de cet épisode n'avait pourtant rien qui pût à ce point gêner Julia. A moins que... Sauf si... l'épisode s'était renouvelé sans que Gaïa n'en fût témoin.

« Julia...

- Quoi ? maugréa la jeune femme.

- Astarté t'a autant troublée que cela ?

- Quoi ? Non ! Je... Enfin, balbutia Julia. »

Gaïa se leva, elle prit Julia par le bras et l'emmena se rasseoir sur le divan.

« Raconte.

- Non.

- Pourquoi ?

- C'est... euh... c'est personnel.

- Un secret entre toi et Astarté ?

- Oui. Enfin, non. Gaïa, je n'ai pas... je ne suis pas... je... euh... J'aime beaucoup Astarté, Gaïa. C'est quelqu'un de... Elle a... C'est grâce à elle que... C'est grâce à elle que j'ai pu retrouver Quintus. »

Julia s'était levée et elle était sortie. Gaïa n'avait plus jamais abordé le sujet. Elle avait juste déposé un baiser sur la joue de la gladiatrice quand elle l'avait recroisée. Astarté avait froncé les sourcils et Gaïa lui avait soufflé un merci, ce qui n'avait pas plus éclairé la grande Dace. En s'éloignant, Gaïa avait précisé par-dessus son épaule :

« Pour Julia. »

Astarté s'était fendu d'un sourire. Elle adorait cette familia.

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Gaïa avait obtenu ce qu'elle était partie chercher à Rome. Elle avait ensuite confié à Julia comment elle l'avait obtenu. Deux mois de tractations et de manipulation. De déceptions et de colère.

Le sang-froid d'Astarté avait fait des merveilles. L'intelligence et l'audace de Gaïa avaient emporté la victoire. Son implacabilité. Et accessoirement, les vastes connaissances d'Astarté en botanique et l'amitié de Publius Buteo. Le fidèle prétorien avait trahi son Empereur. Il eût pu parler de la haine que lui vouait Gaïa, de son trouble rapprochement avec Domitia Longina qu'elle appâta avec des bijoux, des parfums et une gentillesse discrète et courtoise, puis avec Domitien. L'amitié intéressée qui s'en était suivie. Les promesses échangées.

Julia n'avait pas réprimandé sa sœur pour son imprudence ni pour le danger qui planerait à jamais au-dessus de leur tête. L'amitié des deux speculatores leur garantissait de ne pas être prises à l'improviste si Domitien venait un jour à regretter son alliance avec les sœurs Mettela.

Elle avait implicitement donné son aval à Gaïa pour tout ce que sa jeune sœur jugerait nécessaires d'entreprendre. Elle la connaissait et elle savait qu'un sourire seul n'aurait jamais suffi pour que Titus leur cédât le ludus.

Pour la postérité, Titus serait malencontreusement mort de la peste. Les soupçons pèseraient sur la véracité de cette assertion. Mais les rumeurs d'assassinat courraient à chaque disparition d'un Empereur ou d'un prétendant à la pourpre impériale. Personne n'y prêtait vraiment attention. La vérité présentait un danger, mais un danger sous contrôle que Julia acceptait de courir. Tout comme Quintus, mis dans la confidence après coup.

Elle avait seulement exigé une entrevue en tête à tête avec Astarté à son retour de Rome. Elles s'étaient longuement dévisagées, sans un mot. Gaïa lui avait tout raconté et Julia ne remettrait pas en cause son honnêteté. Astarté avait exactement tenu le rôle que Julia avait d'une certaine manière redouté. Elle et Gaïa avaient été complices.

Mais Astarté n'avait jamais renié ses amitiés. Aeshma, Marcia, ses camarades, Gaïa et elle-même, Julia.

« Merci, avait fini par dire Julia.

- De quoi, domina ?

- D'avoir pris soin de Gaïa.

- Je l'aime bien et à Rome, nos intérêts se rejoignaient. Pour les mêmes raisons que vous, l'acquisition du ludus avait autant d'importance pour moi qu'elle en avait pour vous et Gaïa. »

Il n'y avait rien à ajouter. Elles avaient simplement échangé un sourire. Complices elles aussi.

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Astarté s'était opposé dès le début à la vente du ludus. Ses camarades avaient tous confirmé. Aeshma n'était pas présente lors de la discussion, mais elle n'aurait pas remis en question les arguments avancés.

Julia ne croyait pas que la Damnatio ad ludum pouvait racheter les crimes commis par des pervers ou des brutes. L'engouement hystérique qui régnait autour des gladiateurs et des combats ne lui paraissait pas toujours très sain non plus. Mais elle ne pouvait nier que la gladiature sauvait des vies. Qu'elle proposait une autre vie à des gens destinés à subir de misérables destins d'esclaves. Une vie violente et cruelle, un mirage de gloire et de reconnaissance, mais qui avait pourtant sauvé Marcia de l'infamie, qui avait évité à Aeshma et à beaucoup de ses camarades le sort qui avait échu à Abechoura. Sabina, Ajax et Galini avaient renoncé sans regret à leur statut d'esclave domestique et les gladiatrices étaient fières d'avoir choisi cette vie. Aucune ne semblait avoir un jour regretté son choix. Astarté l'avait certifié :

« On souffre de notre condition d'esclave, d'être des femmes, d'être méprisées, d'être parfois reléguées à la fonction d'objet décoratif, mais d'être gladiatrice ? Jamais. On a choisi. On a toutes choisi et aucune d'entre nous ne le regrette. Parfois, des novices ont renoncé, j'en ai connu une en neuf ans. Pas une de plus. »

Julia se rasséréna au souvenir de cette conversation et chassa ses troubles sentiments de culpabilités. Les bestiaires s'entraînaient dans l'amphithéâtre. Elle quitta la terrasse pour aller y assister.

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Le soir, Aeshma monta sur une table et exigea la parole. Elle n'avait parlé à personne, ni avec Atalante, ni avec Ajax, ni avec Marcia, ni avec Gaïa ou Astarté.

« Écoutez-moi bien, annonça-t-elle d'une voix autoritaire. La domina nous a fait une proposition. Quelqu'un y a déjà répondu ? »

Grand silence.

« Bonne initiative, répliqua la jeune Parthe. Un munus est prévu dans neuf jours. Il n'est pas question qu'on s'y soustrait. La parole du ludus a été engagée, on la respectera. Celui qui passera outre, je lui donnerai une très bonne raison de ne pas y participer. Je passerai le mot à Astarté. Elle a été formée ici, elle a été meliora ici, elle a combattu à nos côtés. Renoncer au munus, c'est porter atteinte à l'honneur de Julia Mettela et à l'honneur du ludus, deux choses qu'Astarté ne toléra pas. Que vous soyez engagés ou pas, personne ne donne sa réponse à la domina avant la fin du munus. Après, vous serez libres de faire ce que bon vous semble. »

Tout le monde avait grogné son accord, même ceux qui n'étaient pas concernés, cela leur plaisait que leurs camarades ne se défilent pour leur dernier combat.

Aeshma se rassit. Atalante lui souriait apparemment très fière de sa petite intervention.

« J'ai répondu à tes attentes ? lui lança Aeshma goguenarde.

- Mmm, Mmm.

- Je ne veux pas que Julia commence sa carrière de laniste avec un désistement qui sera préjudiciable à sa réputation.

- Mmm.

- Et je ne voulais pas rater un dernier combat contre toi.

- Mmm, j'avais compris, ne t'inquiète pas.

- Bon, je n'ai rien d'autre à dire.

- Je t'adore, Aeshma. Tu me manqueras, grogna Ajax. »

Aeshma ne releva pas la phrase du meliore. Elle avait dit que rien ne serait décidé avant le munus. Elle n'allait pas contrevenir à ses propres exigences.

« Je préviendrai les dominas, déclara-t-elle seulement. Elles vont s'inquiéter si personne ne va les voir pendant quinze jours. »

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Aeshma frappa et attendit la réponse. La porte s'ouvrit et elle se retrouva nez à nez avec Astarté.

« Aesh...

- Je veux parler aux dominas.

- Oh... visite officielle si je ne m'abuse, rétorqua Astarté avec un clin d'œil.

- Ne commence pas, maugréa Aeshma.

- Entre, Gaïa n'est pas là, mais je vais aller la chercher. »

Julia souhaita aimablement la bienvenue à la jeune Parthe.

« Je discutais des entraînements avec Astarté. Elle me disait qu'ils variaient selon les objectifs des doctors et en fonction des munus programmés.

- Je suis venue vous parler de celui qui va avoir lieu à Patara dans neuf jours.

- Ah. »

Elles attendirent Gaïa en silence. Quand celle-ci entra à la suite d'Astarté et qu'elle vit Aeshma, elle s'arrêta et apostropha Astarté.

« Tu ne m'as pas dit que c'était elle qui avait demandé à me voir, lui reprocha-t-elle.

- À vous voir, vous et Julia, précisa Astarté. Je pense que c'est important, donc, non, je ne vous l'ai pas dit parce que vous ne seriez pas venue.

- Bien, se renfrogna Gaïa plus encore qu'elle ne l'était. Vas-y, Aeshma. Qu'est-ce que tu veux ?

- On a décidé d'honorer le munus de Patara. Tous les gladiateurs promis par Asper Geganius y participeront. D'ici là, personne ne prendra une décision. Je voulais vous prévenir de ne rien changer pour le munus et de ne pas vous inquiéter pour les gladiateurs. Je crois que beaucoup ont déjà pris leur décision, mais ils ne vous en feront part qu'après.

- Tu combats, n'est-ce pas ? demanda Gaïa.

- Oui, domina. »

Gaïa se crispa encore un peu plus.

« Vingt jours, domina, lui dit soudain Aeshma. Accordez-moi vingt jours.

- Vingt jours et après ? lança Gaïa.

- Je me souviendrai que vous avez un nom. »

Le visage de la gladiatrice n'avait laissé filtrer aucune expression. Julia se fendit d'un sourire discret. Astarté d'un sourire heureux. Atalante lui avait elle aussi imposé un délai quand elle l'avait coincée un peu plus tôt dans sa cellule.

La grande rétiaire avait arrêté Astarté avant même que celle-ci ne franchît le seuil :

« N'approche pas, Astar. Je ne pourrai pas te résister et je ne veux me lancer dans quoi que ce soit maintenant. Je suis trop... On se verra plus tard, mais pas maintenant. S'il te plaît. »

Astarté n'avait pas insisté, le moment était mal choisi.

« Camarade ? voulut-elle quand même se rassurer.

- Camarade, avait confirmé Atalante. »

La décision d'attendre la fin du munus n'avait peut-être pas été prise quand Astarté était passée voir la grande rétiaire, mais Atalante l'avait prévue. Astarté savait maintenant ce qui avait motivé la demande de sa camarade.

Gaïa pencha imperceptiblement la tête sur le côté.

« Vingt jours ?

- Vingt jours, domina.

- Le munus a lieu dans huit jours. Tu dis neuf, mais c'est huit. Il dure huit jours. Pourquoi vingt ?

- Je suis appairée à Atalante. »

Gaïa se surprit à rire.

« Au moins, je suis assurée que vous ne vous entre-tuerez pas.

- Astarté m'en voudrait et vous en voudriez à Atalante. Je l'aime trop pour lui souhaiter de souffrir de votre vindicte et j'aime trop Astarté pour...

- Moi, je ne t'aime pas trop pour ne pas te casser la gueule si tu finis ta phrase, la coupa Astarté. »

Julia éclata de rire. Aeshma lança un regard amical à Astarté. Elle salua sobrement Gaïa qui lui rendit tout aussi sobrement son salut. La porte se referma sur la gladiatrice.

« Aeshma est... murmura pensivement Astarté. Vous en penser quoi, domina ?

- La même chose que toi, sourit Gaïa. »

Il suffisait parfois de simplement se montrer patiente avec Aeshma. Gaïa avait attendu deux ans avant que celle-ci ne prononçât son prénom. Elle pourrait bien attendre quinze jours de plus pour le réentendre.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Déjanire et la tunique d'Héraclès :

Déjanire était fille de roi, ou de Dionysos selon les versions, versée dans les arts de la guerre et bonne conductrice de char, Elle ne pouvait qu'attirer l'attention du héros, qui avait déjà été marié à Megara. Au cours d'un combat singulier, il arracha la belle à son prétendant Achéloos.

Un jour que Héraclès et Déjanire voyageaient, ils durent traverser un fleuve. Un centaure, Nessus, proposa contre paiement de prendre Déjanire sur son dos tandis qu'Héraclès passerait le fleuve à la nage. Le héros paya, mais Nessus enleva la jeune femme. Héraclès s'empara de son arc et décrocha une flèche qui blessa mortellement le centaure.

Avant de mourir, celui-ci assura à Déjanire que son sang mélangé à de l'huile et du sang de l'hydre de Lerne avait le pouvoir de ramener l'amour d'un être perdu. La naïve Déjanire en remplit un petit flacon avant qu'Héraclès ne la rejoignît.

Plus tard, le héros tomba amoureux d'Iole, la fille du roi Eurytos. Déjanire fit parvenir la tunique à Héraclès, espérant ainsi regagner l'amour du père de ses enfants. La recette de Nessus n'avait pas de pouvoir magique, mais se révéla être un puissant poison qui dévora les chair d'Héraclès. Souffrant le martyre, il demanda à être brûlé vivant sur un bûcher.

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Les thermes privés : les thermes du ludus de Sidé sont très différents de ceux du Grand Domaine.

Au Grand Domaine, la piscine a été creusée dans le sol et occupe la quasi-totalité de la pièce dans laquelle elle se trouve.

Au Ludus, c'est une piscine hors-sol et elle n'occupe qu'une partie de la pièce.

Pour ceux du grand Domaine, je m'étais inspirée des thermes publics et de ceux, privée tels qu'on les voit dans le ludus de Capoue dans la série Spartacus.

Pour ceux du ludus de Sidé, bien plus somptueux, je me suis inspirée des thermes privés de la villa Borg située au nord-est de Schengen en Allemagne (villa reconstruite depuis 1994 et ouverte au public).

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