16/04/2010 : un chapitre pour tous les p'tits gars et pour ma guerrière.
« Si vous n'étiez pas venu me chercher si vite, je n'aurais rien pu faire pour lui. »
« Quelqu'un m'a prévenu. »
Chapitre 38 : La Ceinture de Möbius
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La cicatrice par laquelle il avait récolté le sang pour faire Passer Sheridan avait disparu. Idem pour celles sur son cou, que le Grimoire lui avait infligées un soir de dispute, celles de son incursion dans les caches mangemorts, et même la petite incision au poignet droit qu'il s'était faite en redescendant du toit de son école primaire. Comme s'il avait souffert pour rien. Comme si les douleurs qu'il en gardait n'avaient aucun fondement.
Les balafres sur ses bras n'étaient pratiquement plus visibles. Son ventre presque cicatrisé ne lui faisait pas mal. Il ne ressentait rien, ni pour lui, ni pour les enfants assassinés à Londres. Et le totem avait effacé la morsure de Greyback. Il était une toile vierge à marquer à nouveau.
Les quelques égratignures qui lui restaient ne suffisaient pas à justifier son mal. En plus de le soigner, on l'avait aussi laissé dormir pendant quatre jours. Le fait qu'il n'était pas censé en vouloir à ceux qui avaient fait ça était la flamme dans le baril de poudre.
Pomfresh en avait déjà fait les frais. Il avait forcé son passage hors de l'infirmerie avec la matrone aux trousses, hagarde, qui ne savait clairement plus par quel bout le prendre. Lupin avait reçu le plus gros de l'orage lorsqu'ils s'étaient croisés alors que le loup-garou se rendait justement à l'infirmerie. Harry en suffoquait de rage rien que de repenser au regard concerné du sorcier. Cet homme l'avait giflé comme seul un autre avait osé le faire. Pourquoi cette analogie revenait maintenant, il n'en savait rien, mais dès que l'idée lui avait traversé l'esprit, la présence de Lupin lui était devenue insupportable. Il ne comprenait même plus qu'il ait pu un jour éprouver des sentiments affectueux pour cet homme. Et qu'avait fait le loup-garou ? Il l'avait attrapé par les épaules et avait prononcé le mot suicide.
Harry huma l'air avec dégoût. Cette place toute entière lui était hostile. Des élèves en classe jusqu'aux professeurs, fantômes, même la charpente et les pierres, chaque élément participait à son sentiment d'oppression. Il avait besoin d'espace, besoin de penser à quelqu'un en termes positifs. Mais Poudlard était vide. Il avait aussi envie de rire en les imaginant parler à voix grave entre eux de sa tentative. Personne ne songerait à mourir avec un tel bouillonnement au fond des tripes. Son corps était plus en forme que toutes ces dernières semaines. Il voulait courir. Il voulait se battre. Il aurait voulu que quelqu'un se tienne à ses côtés et lui désigne une cible, lui dise d'y aller de toutes ses forces, sans s'inquiéter, parce que ce qui se trouvait au bout de son doigt valait le coup d'être détruit. Que ce serait une bonne chose. Il se souvenait vaguement qu'il fallait que ce soit bon.
L'infirmière était passée à travers la plupart de ses glamours. Harry se demanda ce qu'elle avait découvert de l'autre côté et ce qu'elle avait déduit de tout ça. L'Heraldus et le Kâdihmir étaient ses principales préoccupations. Sheridan ne paraissait pas avoir été dérangé, mais le sorcier avait des doutes à propos du cristal. La pierre était saturée de magie, et malgré ses propriétés remarquables, Harry peinait à croire qu'elle ait pu résister à un examen sérieux. Le collier lui avait tout de même été laissé. Le sorcier le passa au crible pour vérifier qu'aucun charme n'y avait été posé à son insu, puis il procéda à la même inspection sur lui-même. La seule nouveauté semblait être la tâche blanche dans ses cheveux. Tout comme sa cicatrice en forme d'éclair, elle se révéla imperméable aux glamours.
Harry la dissimula sous d'autres mèches avant de descendre à la Chambre. Il avait un problème majeur à résoudre. Il lui fallait s'assurer une bonne fois pour toutes que le Mage ne l'entraînerait plus dans une affaire comme celle du port de Londres.
« C'est la même tactique qu'avec la fille Romerson. Il essaye de me rendre fou. »
Il a manqué de peu d'y parvenir.
« Je n'ai pas pu faire abstraction des cinq victimes. Vous allez dire que mes émotions se sont retournées contre moi, une fois encore, et que je dois travailler à les éliminer. Mais c'est fini, je renonce. »
Alors attends-toi au pire.
Harry regarda devant lui, sans rien voir, en se préparant mentalement au grand saut. « Je vais procéder à une ablation. »
Voilà une déclaration bien dramatique.
« La pensine. J'aurais dû le faire plus tôt… » Le sorcier écarta les regrets malvenus avec irritation. « Je l'utilise depuis des mois pour m'aider à me concentrer ici. Elle peut aussi me servir dehors. Avec mes souvenirs et mes satanées émotions à l'intérieur, Voldemort pourra m'entraîner dans n'importe quelle vision, je garderai la tête froide. »
Ce n'est pas ce que je devais t'apprendre. Mais tu as toujours été un peu tricheur, murmura le Livre.
« Il pourrait même renoncer à ce genre de jeux si je mettais un terme à leur principal intérêt. Ça épargnerait quelques vies. »
Tu cherches à te justifier.
« Peu importe », rétorqua Harry en se relevant d'un bond. La précieuse bassine, posée en équilibre sur ses étagères bancales, lui faisait battre le cœur. L'objet était assez petit pour tenir dans les larges poches de sa cape et l'accompagner partout. « Est-ce que ça va marcher ? »
C'est extrêmement dangereux.
Le Grimoire ne parlait pas en l'air. Harry passa un doigt résolu sur les gravures délicates. Il avait maintes fois été mis en garde contre l'utilisation qu'il ferait de cette pensine. « Dans un premier temps, ce sera juste pour dormir. C'est là que je suis le plus vulnérable et que Voldemort a le moins d'énergie à dépenser pour m'attirer. Qu'est-ce que vous en dites ? »
Je ne peux t'en empêcher.
Harry reposa vigoureusement la bassine. « Alors c'est réglé. »
Tu es bien énergique, remarqua le Livre d'une voix morne.
Il avait même des fourmillements dans tous ses membres tant son sang circulait vite. Pour une raison qu'il ignorait le Lord était accablé de fatigue au bout du lien, et cet accablement décuplait son propre accès de vitalité. Harry sautilla sur place, impatient d'en découdre avec ce que le Grimoire lui avait préparé.
Le corps, Harry Potter. L'élément que nous avons négligé au cours de nos leçons. En lui siègent l'attachement aux choses terrestres et la peur de mourir. Il est le premier et le plus puissant obstacle à la dissolution de l'esprit dans la pure énergie du monde. C'est un ennemi qui doit être maîtrisé, et préservé tout à la fois, car les choses sont ainsi faites que c'est lui qui respire.
Tes cercles sont un canal qui ouvre vers le haut. Leur interface te protège et te rend accessible à la magie du grand Tout. Ils te purifient, Voyageur. Dans cette élévation, le corps est une amarre, lourde et encombrante. Ses vibrations profanes entrent en conflit avec le nouvel état de conscience qui est appelé.
Certaines philosophies prétendent que l'amarre peut être sublimée jusqu'à amplifier l'alignement des énergies. Je récuse cette pensée, mais j'ai été écrit par des hommes de l'Ouest. Je ne suis pas un absolu, Harry Potter. Tu dois être initié, car il est bon de connaître l'étendue de ce que l'on ignore.
Et le Grimoire lui apprit à danser.
Au sud du monde, là où le corps est encore compris, les hommes utilisent leurs pieds, leurs mains, leur ventre et leurs épaules, pour entrer en rythme avec les Choses qui les entourent. La musique est le fluide de leurs rondes incantatoires. Les arts des moldus, je le reconnais, ont d'étranges pouvoirs. Sous leur influence, les hommes se livrent plus pleinement que dans leurs plus intenses réflexions.
Nous sommes trop loin de ces cérémonies pour en décrypter les codes. L'idée du corps vecteur, cependant, ne doit pas être perdue. Il existe, même en Europe, des combinaisons de pas et de mouvements des membres supérieurs qui tiennent lieu d'odes aux Forces et attirent leur attention.
Les cercles se déroulaient autour de lui comme des vagues à la surface de l'eau. On pouvait y tomber vers le ciel, accroché par un point au sommet du crâne qui aspirait vers l'inconnu, qui ouvrait les portes d'un univers de lucidité extatique. Plus on se détachait, plus la vitesse augmentait et les cercles se multipliaient. Harry sentit le poids de son corps jouer contre lui. Les ondes changeaient de fréquence en le traversant. Or le décalage le plus infime créait une fausse note dans la vibration qu'il essayait d'atteindre.
Il n'y avait pas de musique dans la Chambre. Pas qui soit perceptible à l'oreille en tout cas. Mais à l'intérieur du sorcier, la magie du rituel faisait pulser quelque chose. Harry frappa du pied et sentit l'onde parcourir tous ses membres, remonter le long du fil tendu et disparaître au-dessus de lui dans la grande partition des Choses. La note lui revint décuplée. Il recommença lorsqu'elle atteignit la plante de ses pieds. D'abord la jambe gauche, puis la jambe droite, dans un lent mouvement de pendule. Le reste de son corps faisait écran. La voix grave du Livre, en cadence, lui commanda tantôt d'élever ses paumes, tantôt d'écarter ses doigts, de relâcher ses épaules ou d'ouvrir son bassin. Sa respiration s'accéléra. Harry la contrôla jusqu'à ce que son cœur batte le bon tempo, gagné par la marée irrésistible de la transe.
Des canaux secondaires se révélaient progressivement au bout de ses doigts, à la base de son cou et le long de sa colonne vertébrale. Ils le branchaient étroitement à l'immense réservoir d'énergie, et la magie du rituel s'en trouvait changée. Elle avait un goût de terre. Sa gamme était plus basse, plus saccadée. Les ondulations ralenties de son corps auraient pu se transformer en soubresauts violents, et leur friction aurait échauffé toute la colonne d'énergie qui s'élevait dans les cercles. Malgré la pulsion grandissante dans ses reins, Harry s'imposa de ne pas céder à cette nouvelle forme d'extériorisation. Il ne savait pas où elle l'emmènerait, et le Grimoire ne serait d'aucun secours.
Il passa les heures à tester différentes positions pour ses mains et ses pieds, à se familiariser avec les points de contact des flux qui le traversaient. C'était une danse douce et pauvre en mouvements, mais chaque geste favorisait l'échange des énergies. La magie accumulée dans les cercles n'était pas plus puissante que ce qu'il avait connu. Son intensité, en revanche, atteignait des sommets. Son corps provoquait et subissait une pression inimaginable de la part du rituel. Harry se sentait arriver au point de saturation. Le Grimoire l'obligea à continuer, à repousser les limites de sa résistance, car le corps n'était pas fait pour subir un tel chargement en énergie, mais il pouvait y être entraîné.
Lorsque le Livre estima qu'il en avait assez fait, Harry réabsorba les cercles et s'étendit sur les dalles fraîches de la Chambre. Il était physiquement vidé, mais il avait métabolisé une grande quantité de magie. Il en reversa la majeure partie dans le Kâdihmir avant de prendre congé du Grimoire.
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Dormir, sans remords… Il tourna en rond dans son nid de draps et de vieux vêtements jusqu'à trouver la position idéale. Le sommeil l'emporta, aidé dans sa tâche par les élancements agréables du corps qui a bien travaillé et les doux chuchotis qui s'échappaient de la pensine.
Il rêva d'un lieu sombre, avec un rais de lumière sous la porte. Le Lord se trouvait juste derrière.
Le rai explosa en clarté aveuglante, et il dut porter les mains à son visage pour ne pas être brûlé.
Puis la chaleur recula derrière ses paupières closes. Lorsqu'il rouvrit les yeux, la lumière sous la porte était à nouveau supportable, quoique plus forte que précédemment.
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Les sorts de dissimulation recelaient assez de variantes pour dégoûter tout être humain normalement constitué d'en explorer les différentes facettes. Les subtils dosages des infra sortilèges de mystification, altération et/ou suppression, perdaient rapidement leur attrait lorsqu'on était parvenu à en maîtriser les combinaisons générales. Malheureusement Snape affectionnait particulièrement cette branche de la magie, et il n'était pas disposé à lâcher un élève montrant des dispositions dans un domaine qui l'intéressait. Harry était prêt à en témoigner, depuis maintenant une bonne demi-heure qu'il essayait de rentrer dans l'étude en perçant les alarmes du maître des potions. Il en était à son quatrième aller-retour de la soirée.
La leçon l'intéressait quand même dans la mesure où il s'agissait d'accéder à une plus grande liberté de mouvement au sein de la communauté magique. Sur un plan plus personnel, l'exercice lui permettait aussi de se rapprocher de Snape. Volontairement ou non, l'homme lui permettait de manipuler sa magie, puisqu'elle était à l'origine des alarmes, et donc de se familiariser avec elle. Harry ne s'était pas privé de l'étudier en détail pour le cas où Snape se déciderait à provoquer un nouveau duel entre eux. D'ailleurs il était certain que le maître des potions avait fait de même de son côté. Il avait fallu une très bonne connaissance de sa propre magie pour créer des alarmes aussi spécifiques à sa signature.
Lorsqu'il entra dans l'étude, Harry trouva Snape là où il l'avait laissé, attablé à son bureau avec un livre à la main. La pièce n'offrait pas d'autre distraction au professeur que ses lectures et ses copies à corriger. Harry s'était habitué à observer chaque soir le matériel sur lequel Snape travaillait. Les pages étaient comme des feuilles de thé dans lesquelles il pouvait prévoir le déroulement de la leçon à la seule façon dont le professeur les tournait. L'occupation meublait les longs silences entre eux. L'homme ne fit pas mine d'aller poser de nouvelles alarmes. Harry passa les dix minutes qui le séparaient de sa rencontre avec le Grimoire à essayer d'interpréter le fait que la lecture de Snape n'avait pas avancé au cours de la période qu'il avait passée à l'extérieur de la salle.
A 23h, alors qu'il se préparait à partir, le professeur mit cap sur lui. Mais au lieu de lui tomber dessus, Snape fit apparaître l'une des chaises spartiates de la salle de classe et s'y installa avec une expression gardée.
« J'ai besoin de votre aide, Potter. »
Harry considéra l'homme, lequel était l'unique raison de son hébergement prolongé à Poudlard et qu'il avait mis dans une situation délicate pour arriver à ses fins. « Je vous écoute. »
« Votre aide pour réaliser une potion. »
Malgré le feu d'artifices de reparties sous son crâne, Harry se contenta d'un sourire en coin. « Je suis à votre disposition, Monsieur. »
« Un point pour Gryffondor », murmura Snape en parvenant à dissimuler toute trace de sarcasme. Il lui indiqua son laboratoire d'un geste poli. La curiosité dévorait Harry lorsqu'il y pénétra à pas prudents.
La pièce n'était pas plus grande que l'étude, mais son agencement avait été réalisé avec infiniment plus de soin. Le centre du laboratoire était occupé par un foyer spacieux que l'on avait surélevé et bardé de fer pour y poser les chaudrons. Un solide établi le bordait sur trois côtés, le quatrième étant réservé à un grand abreuvoir en pierre rempli d'eau dans lequel Snape devait refroidir en urgence ses mélanges un peu trop explosifs, supposa Harry. Les murs, y compris celui au-dessus de la porte blindée qui s'ouvrait vers l'intérieur, étaient aménagés en étagères et en placards contenant plus de fioles que toutes les réserves de Mme Pomfresh. Un certain nombre de bouquets d'herbes séchaient au-dessus de lui, accrochés à une voûte noircie de fumée dont il ne parvenait pas à distinguer les ogives.
C'était une pièce très spéciale, même pour les normes du château. Il y avait, ou il y avait eu, beaucoup de magie au travail pour créer et gérer cet espace. Le plafond se trouvait plus haut qu'il n'aurait dû physiquement l'être, et malgré les fumerolles sombres qui montaient des chaudrons, Harry respirait parfaitement correctement. Un puissant tirant d'air avait été installé quelque part pour assurer l'aération du laboratoire. La température tombait artificiellement dès que l'on s'éloignait du foyer central ; elle était carrément polaire aux abords des placards pour assurer une conservation optimale aux produits amoncelés à l'intérieur. Les portes de ces mêmes placards avaient été ensorcelées afin de contenir tout type d'émanations possible de la part des ingrédients. Le laboratoire était en lui-même un caisson modelé pour cloisonner et étouffer les énergies, si bien que la pièce sonnait creux, vidée de toute tension magique susceptible d'interférer avec les potions en préparation.
C'était une petite merveille de conception dont Snape était visiblement très fier, lui qui n'avait pas encore élevé d'objection aux regards intéressés que son visiteur posait partout. Harry se demanda si ce laboratoire était la raison de la présence de l'homme à Poudlard, malgré l'aversion caractérisée qu'il portait à tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un étudiant.
« Ne touchez à rien. » L'avertissement arriva enfin alors que Snape, qui lui tournait le dos, se penchait pour inspecter le contenu de ses chaudrons avec la grimace qu'il réservait autrefois aux mixtures de Neville. Harry s'assit sur l'un des trois hauts tabourets qui jouxtaient l'établi et regarda faire le maître des potions. L'homme était inhabituellement nerveux. Par deux fois Harry le vit hésiter avant d'ajouter quelques grains de poudre à l'une des décoctions qui bouillonnaient sur le foyer, et il se massa les tempes lorsque la potion vira au rouge cerise.
« Est-ce que le nom de Nagini vous dit quelque chose, Potter ? »
Harry hocha la tête dans la pénombre. « C'est le serpent du Lord. »
« Elle est tombée subitement malade. »
« Qu'est-ce qui lui est arrivé ? »
« L'information ne m'a pas été transmise, contrairement à l'ordre d'y remédier. Les cellules de l'animal sont en dégénérescence rapide. Je suis en train de mettre au point un sérum pour ralentir voire stopper le processus, mais il doit être injecté dans le sang du serpent. Or tous mes tests montrent qu'il y a rejet. Les deux liquides ne peuvent simplement pas s'assimiler. »
« Quel rapport y a-t-il avec moi ? »
« Une expérience, Potter. Les potions et les sorts font rarement bon ménage, mais un résultat pourrait être obtenu avec l'addition d'un charme de fusion au mélange. » Armé de gants, Snape transporta le chaudron jusqu'à l'abreuvoir de pierre et s'y débarrassa de son contenu. L'homme prononça les mots suivants perdu dans un nuage de vapeurs acres. « Un charme prononcé en fourchelangue. »
« Le Liqueferi, la base des double-sorts. » Harry posa la tête sur son poing. « Vous voulez que je vous aide à la sauver. Pourquoi ne le fait-il pas lui-même ? »
« Parce que le Lord n'est pas du genre à rester tranquille pendant deux heures à touiller un chaudron », répliqua Snape avec impatience.
« Mais moi, si ? »
« Et aussi étonnant que cela puisse paraître, votre présence est moins insupportable que la sienne. »
Harry avait escompté que son gardien serait en sécurité un certain laps de temps. Il s'agissait de l'unique calcul qu'il avait osé faire seul, mis à part ceux qui le concernaient lui-même, et il était inquiet de le voir mis à l'épreuve. Jusqu'à quel point Voldemort se montrerait-il implacable face l'échec de son maître des potions ? « Je ne connais pas ce sort en fourchelangue. »
Si Snape était soulagé de son accord tacite, il n'en souffla rien. « Naturellement, c'est vous l'expert, Potter, mais vous ne pourriez pas simplement dire le mot ? »
« Quoi, fusion ? Les langues humaines ne se traduisent pas en fourchelangue, Professeur. Et même si c'était le cas, je ne pense pas qu'un reptile comprenne quelque chose aux sciences. »
« Probablement pas », confirma Snape en perdant beaucoup de son ton civilisé, « mais les serpents savent ce qu'être flexible veut dire. »
Les deux hommes échangèrent des regards chargés de rancœur, puis le maître des potions leva rudement la main en signe d'excuse. Il lui désigna l'un des chaudrons restant sur le foyer. « Si vous voulez bien vous donner la peine d'essayer », siffla-t-il entre ses dents.
La satisfaction et l'agacement de voir ce sorcier en particulier aussi vulgairement à sa merci se disputèrent la préséance dans l'esprit d'Harry. Il s'approcha du petit récipient qui glougloutait au point le moins chaud du feu, hésitant sur la marche à suivre. Le Grimoire lui avait montré beaucoup, mais les potions ne faisaient pas partie de son domaine de compétence, a fortiori quand il s'agissait de donner des ordres à un liquide.
« Laisse-toi faire », siffla-t-il tout bas à l'intention du mélange après un moment de réflexion.
Snape scruta le contenu du chaudron par-dessus son épaule. Pour sa part Harry ne détecta aucun changement dans la potion, mais l'homme semblait intrigué. « Recommencez, Potter. Si possible avec plus de conviction. »
Harry chercha en lui la force de vouloir soigner Nagini. Vouloir soigner tout court était plus simple. Guérir, c'était mettre fin aux souffrances, dans un sens ou dans l'autre. Midgardsormr était cette pulsion finale. Le sorcier s'accrocha à cet esprit, le plus lointain et le plus insondable qu'il n'ait jamais effleuré, et il répéta son commandement, lentement, patiemment, jusqu'à ce que la fumée qui s'échappait du chaudron prenne une teinte pâle.
Snape préleva un peu du liquide et le fit passer dans une série de bulbes de verre. « Ça marche », murmura-t-il. « Continuez jusqu'à ce que je vous dise le contraire. »
Harry poursuivit sa litanie grave, tout d'abord intrigué par la réaction que ses mots provoquaient sur la potion. Même le professeur, qui ne le lâchait pas d'une semelle, arborait un éclat de passion professionnelle dans le regard. Mais après une demi-douzaine de tests, sa curiosité finit par s'émousser. Snape lui avait ordonné de ne s'arrêter sous aucun prétexte avant de s'exiler dans un coin pour procéder à des améliorations sur le sérum. Harry ne pouvait pas observer ce qu'il faisait sous peine de perdre sa concentration. Midgardsormr était fuyant, et c'était drainant que de fixer son esprit sur lui. De drôles de pensées venaient à son contact. Le sorcier se demandait si la potion allait fonctionner dans le bon sens. Si Midgardsormr était vraiment en lui, et si c'était ça qui le dévorait et le maintenait debout. S'il avait été présent, implicitement, lorsque Neville l'avait quitté. Peut-être aussi quand Amok s'était remis des blessures infligées par les Hukks. Et avant, pour Sirius et ses parents. S'il était toujours là. S'il était vraiment l'autre grande aventure, dans les bras de laquelle il devait faire bon tomber en amnésie.
« Potter, redescendez sur terre. » La main qui secouait son épaule se retira. Harry cligna des yeux, surpris de voir qu'il sifflait toujours. La potion devant lui avait pris une chaude couleur dorée.
Snape l'embouteilla en hochant la tête. « Il faudra recommencer demain. »
Harry glissa du tabouret et retourna dans l'étude prendre son sac, fatigué comme après une séance avec le Grimoire. Alors qu'il passait la bandoulière, il vit l'ombre du maître des potions grandir sur le sol. Snape se trouvait juste derrière lui. Le jeune homme se retourna d'un bloc et intercepta sur le visage du sorcier la plus étrange des expressions.
« Comment va votre puffskein ? »
« Je l'ai donné à Peter-Anton Dolohov. »
Les sourcils de Snape se froncèrent dangereusement, mais quelles que fussent les pensées noires que le professeur ruminait, il les garda pour lui.
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La même scène se reproduisit au fil de la semaine. Sur son temps officiel Harry travaillait ses charmes de dissimulation, puis, à la fin de ses exercices, il rejoignait Snape dans son laboratoire et ajoutait aux marmonnements de formules chimiques ses propres sifflements.
« Je savais qu'il aurait besoin d'un Parleur pour satisfaire à ma demande. »
La première injection avait eu des effets prometteurs sur la bête malade. Snape était revenu au château avec une nouvelle fiole du sang de Nagini. Il la lui avait posée sous le nez sans faire de commentaires.
« Il méritait une leçon d'humilité, cet impertinent qui cache son esprit. Méfie-toi de l'homme, Potter. Aucun de mes serviteurs n'est plus rusé ni plus dangereux que lui. C'est un vrai serpent, froid, manipulateur, et toujours prêt à mordre. Il ne relâche jamais sa veille. »
Avec la sophistication progressive du sérum, les séances s'étalaient plus loin dans la nuit. Le Grimoire n'était pas satisfait par cet arrangement et n'en cachait rien chaque fois que son élève descendait le voir, des cernes jusqu'au menton et la tête abrutie par l'espèce d'autohypnose dans laquelle le plongeait le fourchelangue. Après quelques jours de ce traitement, Harry se mit aussi à douter de l'intérêt de l'exercice. Pendant ces heures sombres, dans le château vide, Snape et lui étaient seuls debout à travailler pour le compte du Lord. Quelque chose avait forcément raté quelque part.
« Il a toujours été coriace, même à l'époque où il ignorait vers quoi diriger son entêtement. Fils d'un père sans talent, déshérité, il ne savait que jalouser les autres et se dérober devant toute ouverture par crainte de découvrir que ces autres fussent réellement meilleurs que lui. Dumbledore n'a pas été assez rapide à comprendre l'ambition et l'intelligence retorde qu'il recelait. Il a été l'une de mes plus belles prises. Je l'ai accueilli, complimenté, encensé quand il en tremblait d'envie, je lui ai prêté des manuscrits, je lui ai offert les ingrédients dont il ne pouvait que rêver, j'ai laissé libre cours à son génie scientifique et prononcé assez de fois son nom pour que même un Malfoy le considère comme un égal. Personne, parmi mes mangemorts, ne m'a aimé et admiré comme lui. Je lui ai appris à se battre, Potter. J'étais à côté de lui lorsqu'il affrontait ses démons. »
Ils étaient passés à la vitesse supérieure en dissimulation. Snape était partisan d'une utilisation plus active de cette magie qu'un simple trompe-alarme. En affrontement direct, une bonne part des sorts de première catégorie, même couplés avec un Traceur, se trouvaient déboussolés par les variations ou l'absence de signature de l'adversaire. Harry dut apprendre à porter ces charmes dans des situations moins paisibles que le franchissement d'une barrière magique. Il reçut l'aide enthousiaste du poltergeist de Charles de Clare sur ce point.
La difficulté ne venait plus des charmes à exécuter mais de la division des flux qu'ils induisaient. Harry était familier avec cet exercice, alimenter sa défense d'un côté et partir à l'assaut de l'autre, mais l'accumulation de boucliers et de charmes de dissimulation avaient tendance à le déséquilibrer. Ses sorts d'attaque finissaient par perdre en puissance au profit de sa protection. Harry n'aimait pas la nouvelle position que cela lui conférait dans un duel. Lui s'analysait comme agressif et précis, tout en force et en esquive. La magie de Snape le faisait passer dans la catégorie des opposants attentifs, ces insaisissables qui encaissent et patientent jusqu'au moment opportun pour donner leurs coups vicieux.
« J'avais de grands espoirs pour lui. Je l'ai instruit. J'ai regardé sa curiosité insatiable explorer les champs les plus noirs de la magie, ses mains expérimenter les potions les plus innommables, son esprit divaguer dans les plus absurdes fantaisies que lui prodiguait son ego misanthropique. C'est à l'abri des murs de mes laboratoires qu'il s'est forgé. Il était prêt. J'en aurais fait mon Lieutenant s'il ne m'avait pas trahi. »
Entre deux cuvées de sérum, Snape le prit à part un soir et lui fourra entre les mains un manuel de premiers secours rédigé à l'intention des Aurors. Les nuits suivantes, le maître des potions lui fit répéter jusqu'à écœurement les formules de soins élémentaires ou la meilleure façon de poser et maintenir en place un garrot. C'était une provocation grossière. Harry la lui reprocha plusieurs fois, mais Snape se montra intraitable.
« Quelque chose qui n'appartenait qu'à lui avait survécu à ma présence. »
Ces gestes médicinaux répugnaient à Harry. Malgré sa mauvaise volonté, le lien diffus avec Midgardsormr les lui avait fait assimiler en quelques heures. Ça aurait été une raison suffisante pour laisser Snape se débrouiller seul avec sa potion, seulement les visites nocturnes du Lord creusaient des dimensions supplémentaires dans les tête-à-tête glacés de l'étude.
« J'aurais pu le tuer lorsqu'il a eu l'audace de revenir des années plus tard, mais la perte aurait été grande. Il n'a rien d'un Avatar mais il est ce que l'on trouve de mieux au-dessous. Je pensais que son infériorité m'assurerait sa soumission, comme pour tous les autres. Ces petites gens, Potter, entretiennent vis-à-vis du pouvoir la fascination des insectes pour les flammes. Lui a été tenté, grandement tenté. Mais il n'a pas cédé. C'est un être peccamineux que rien ne captive plus que sa propre monstruosité. Il est gouverné par son intransigeance envers elle. »
La perpétuelle obscurité du donjon changeait malgré tout de texture lorsque la nuit tombait dehors. Elle enjoignait à respirer moins fort. Elle soulignait davantage l'existence des gens que l'on croisait. La cape professorale abandonnée sur un dossier y devenait importante. Il ne parlait pas plus à Snape qu'à Voldemort, mais il les écoutait intensément. Les bavardages du second renforçaient le silence du premier. Le silence de la mer, peuplé d'horreurs sous la surface.
« Ni moi ni le vieux fou n'avons l'entier contrôle de sa personne. Il obéit, il transmet, il ouvre grands les yeux, mais ce qu'il pense, personne ne le sait. Il était notre jeu préféré avant que tu ne viennes. Un vrai challenge, un homme contre lequel il était bon de marquer des points, qu'il fallait réussir à manipuler. Dumbledore a toujours soutenu que, poussé à bout, c'est vers lui qu'il pencherait. C'est pourtant ma Marque qu'il a choisi de porter. Il peut tromper mes mangemorts, servir l'Ordre du Phénix ou s'inquiéter des désirs du vieux fou, au fond des choses, c'est à mon camp qu'il appartient. »
La pensine fonctionnait bien. Elle lui offrait des nuits courtes mais paisibles durant lesquelles les intrusions du Lord n'étaient que des histoires sans enjeux. L'aube venue, Harry repensait calmement à tout ça. Il se repassait le préambule du Grimoire et ses avertissements, ses conseils aussi d'aller chercher le pouvoir là où il se trouvait. Il entendait Drago parler de son père. Lucius est en train de devenir fou. Il n'aurait jamais participé à ce genre de choses à l'époque où le Lord n'était plus là. Il se demandait jusqu'à quel point lui-même s'était fait berné et quelle foi inconsciente il accordait à la vision du monde que servait Voldemort. Puis il réabsorbait le contenu de la pensine et se roulait en boule, assailli d'angoisse à l'idée de ce qui allait se produire. Voldemort victorieux, et par lui l'Obscurité rappelant les siens à elle, la déflagration de magie catalytique qui suivrait et à laquelle personne ne résisterait. Ce ne serait pas la victoire d'un homme, mais celle de tous les bas instincts et les idéologies que contenait ce petit coin de terre. Et ça ferait tache d'huile. Ça se répandrait partout, inspirant les autres communautés, les tentant, les exhortant à faire un choix auquel elles ne pourraient pas complètement tourner le dos.
« La laisse de ce serviteur est la plus longue que j'aie accepté de tolérer, mais ne doute pas qu'elle soit plus tenace que sa volonté. Il est perdu, Potter. Les ténèbres lui parlent depuis trop longtemps. »
Il connaissait tout ça. Le durcissement, l'assèchement de l'âme, parce qu'il fallait se montrer dur pour pénétrer l'ennemi sans se dissoudre. Puis la nécessité qui devenait une habitude. L'accoutumance, jour après jour, et la glissade progressive de son petit monde familier vers un autre qui finissait par prendre la place. On le pensait encore loin lorsque le piège se refermait, lorsque ce n'était plus un masque que l'on mimait, mais ce que l'on croyait être encore en dessous. S'essayer à ce petit jeu, c'était perdre. L'erreur était le premier pas.
« Je n'ai pas réussi à l'aveugler, mais je n'ai rien connu de plus amusant que d'essayer de le convaincre. Qu'importent ses velléités désormais. Abyssus abyssum invocat. »
Snape essayait de sortir de l'orbite du Lord. Le pouvait-il ? Etait-il possible à un homme d'échapper à l'attraction de la nuit qui se cachait derrière le Mage ? L'ombre était-elle inéluctable, et le puissant trop faible pour résister à l'appel du pouvoir? La réponse était essentielle. Elle déterminait s'il y aurait un monde après la guerre. Si l'humain était vraiment perfectible, et si les graines du meilleur étaient aussi profondément implantées que celles du pire. Avec ou sans la pensine, l'effet de cette pensée restait le même sur lui. C'était une raison de se battre. Et ça serait la sienne, la dernière, la seule qui ne l'avait pas abandonné. Au nom de tous ceux qui n'avaient jamais reçu d'aide et qui avaient cherché seuls à quoi rimaient les choses, il irait défier Voldemort.
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Tu as perdu beaucoup trop de temps avec cet homme.
« Je ne l'ai pas perdu. »
Non, c'est vrai. Tu l'as brûlé.
Skrrâsch s'était étiré dans son dos. Harry se jeta de côté avant d'entendre le cri du Grimoire, examen, Potter ! et il échappa juste à temps au premier coup de semonce du serpent. Ses congénères, déployés comme des cheveux de gorgone, abandonnèrent leurs socles et ondulèrent malicieusement dans sa direction. Harry se redressa lestement et fila dans la direction opposée. Il y avait danger, mais il y avait aussi ce fabuleux jet d'adrénaline et toutes les ressources qu'il révélait, et bon sang, il adorait ça ! Sheridan lui jaillit de la poitrine et s'étendit dans le ciel de la Chambre avant de s'y rouler en boule incandescente. Le serpent qu'il heurta de plein fouet dans sa descente se flouta une seconde, perdu entre deux plans, avant de réapparaître dans les caves. La plupart des anneaux de la victime de l'Heraldus se trouvaient juste à côté du bassin de Serpentard. D'un coup d'œil Harry jaugea la reptation maladroite de la créature groggy et envoya rebondir contre la statue du Fondateur un sortilège de traction chargé à bloc. Le serpent attrapé au ventre bascula et disparut sous la surface. Les reptiles à terre, conscients de la morne éternité qui attendait leur compagnon, sifflèrent longuement pour lui. Harry ne voyait pas comment la bestiole pourrait sortir de là, à moins de vaincre son propre poids. Il profita de la diversion pour s'enfoncer dans les boyaux sombres que l'on avait raccordés à la Chambre pour piéger les rats et nourrir le Basilic.
Le raclement des bêtes à sa poursuite masquait le bruit de sa course et de ses chutes occasionnelles sur les roches humides. Les gardiens de Salazar, pris individuellement, ne valaient pas un Basilic. Harry leur passa plusieurs fois sous le nez pour tester leurs réflexes, s'échappant par les veines étroites où les créatures n'avaient aucune chance de le suivre. Les serpents étaient lents et leur odorat inexistant, mais leur nombre changeait beaucoup de choses. Et ils pouvaient tirer. Plusieurs fois Harry se fit rattraper par l'un de ces traits de magie brute, et elle brûlait comme l'enfer. L'effet était combiné à une pression formidable de constriction sur tout le corps. Le souffle du sorcier en était systématiquement coupé, et la panique qui suivait rendait le processus plus pénible et plus paralysant encore.
La douleur n'est qu'une sensation. Par conséquent, elle se surmonte. Elle doit être bienvenue même, en ce qu'elle permet, une fois familière, de ne plus craindre sa venue. Elle est la terreur essentielle de l'humanité. Un homme est capable de tout pour l'éviter. L'homme qui la dompte, lui, devient capable d'infinis. Mais que de coups pour en arriver là... Que de souffrances et de peines silencieuses ! Que de bénédictions, en réalité, dans ce monde hypocrite et sans éclat qui renie sa violence intrinsèque et pleure chaque fois qu'un soubresaut d'histoire la remonte au grand jour. Tu as été béni, Harry, lorsque tu avais un an. Sois reconnaissant de la vie que tu as endurée.
Le Livre était hors de portée, mais pas les serpents. Harry déchaîna contre eux le Destructo décuplé par les cercles. Les minces galeries tremblaient tout autour et s'effondraient périodiquement sur la chasse qui se déroulait entre leurs parois, mais le sorcier n'y prêtait pas attention. Une épreuve du Grimoire signifiait aussi une récompense. Dans la confusion qui suivit l'éboulement d'un mur porteur, Harry fit Passer la Main des tyrans. La chose gluante lui dégoulina du corps avant de disparaître en rampant dans les tunnels. Il eut un élan d'euphorie à ne plus avoir ça à l'intérieur, furtive sensation à laquelle succéda un lent mouvement universel de contre-balancier qui déversa le monde réel dans celui, glacé, de la haute magie noire. De basses pulsions emplirent l'atmosphère et se mirent à sillonner le dédale comme des coups de tempête. Elles fouettaient le sorcier chaque fois qu'il croisait leur chemin, l'excitant un peu plus dans sa quête de solutions. Les serpents tenaient bon, même si la Main et les nombreux pièges qu'il semait étaient venus à bout de leur stratégie frontale. Harry sortit de sa chemise le Kâdihmir qui cognait contre sa poitrine et piocha sans vergogne dans ses réserves.
Le vertige du pouvoir ne venait plus de la déferlante, mais du contrôle qu'il avait sur elle. Ça devait être ça, l'honorabilité des hommes dont l'ancêtre Black avait parlé dans sa dédicace. La tête rejetée en arrière, Harry chevaucha la magie, ouvrant les portes à ce qui sortait et à ce qui entrait, acceptant le monde et ses Voix qu'il avait crues dispersées sans jamais fermer les yeux. L'énergie dans l'atmosphère comblait les décharges du Kâdihmir. C'était primaire, à peine plus évolué que les créatures minérales lancées à ses trousses, et ça continuait de descendre. Les sorts avec lesquels il frappait les serpents atteignaient des fréquences élémentaires, basiques, très éloignées des fréquences médianes utilisées par la magie sorcière. La pierre trop travaillée y résistait mal. Harry fit voler en éclats deux des serpents. Les autres filèrent vers la Chambre pour l'y attendre en terrain découvert, là où Sheridan officiait toujours. Le dragon s'en donna à cœur joie, appelant son maître à la curée et repartant de plus belle lorsqu'il entendit sa réponse. Dans les tunnels, Harry frappa des pieds avant de s'élancer en criant, la Main dressée derrière son épaule…
Ce n'est pas fini.
Le sorcier embrassa le carnage autour de lui, les monticules de pierres inanimées et les sept statues ébréchées résolument immobiles sur leurs socles. « Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ? »
Cache ton insolence, Potter. Je veux que tu t'inventes un sort. Choisis-le utile et puissant.
Harry gloussa en jonglant avec la magie qui ronronnait entre ses paumes. Son Heraldus enroulé autour des épaules, il ne voyait pas ce qu'il y aurait eu à rajouter. Les sorts étaient vulgaires. Il se sentait bien au-dessus d'eux dans cette cave. Il s'y sentait même régner en maître alors que la Main rôdait autour du Livre. Il se maîtrisait enfin. Tout le possible contenu dans un homme, il l'en avait extrait et mis à disposition de ses desseins. Il ne craignait plus de rencontrer Voldemort. Sauver le monde sorcier ou y figurer l'espoir était infaisable. Mais mourir pour un professeur de potions, mourir pour tous les pauvres types qui s'étaient laissé tenter, mourir pour lui-même et entraîner la source de cette tentation avec lui en enfer, ça, ça lui donnait des ailes. Ça lui donnait même envie d'y survivre, histoire d'aller danser sur quelques tombes. Il existerait d'autres mondes un jour, où Snape pourrait insulter librement qui bon lui semblerait, où Drago ferait fortune sur le dos de ses pairs et épouserait la dernière Weasley, où les serpentards recommenceraient à perturber l'existence tranquille des gryffondors. Ces ténèbres-là étaient les siennes.
Tu n'es pas encore ce que tu crois.
Il restait toujours la pensine. Elle brillait solitairement sur son étagère, pleine d'une partie de lui-même, faible, soumise à d'incroyables émotions inutiles dans sa quête. Il aurait dû la détruire, et c'était ce que la Chambre et le reste de l'univers lui soufflaient à l'oreille.
« Mais je l'aime », murmura-t-il en retenant la magie. Parce que la toute première fois qu'il avait compris la Nuit, elle caressait les yeux meurtris d'un garçon au fond de son placard. C'était des ténèbres à sauver de Ténèbres bien plus grandes. Harry s'installa avec ses livres et son carnet rouge en ignorant le sermon désabusé du Grimoire. Il lui répugnait de savoir le contenu de cette pensine sans défense quand il dormait, plus vulnérable qu'un nouveau-né dont n'importe qui aurait pu se saisir et en brutaliser les pensées secrètes.
Il choisit comme base le célèbre sortilège Toile-de-Veuve qui avait permis à un certain Filius Flitwick de se faire un nom quarante ans plus tôt. C'était un charme très résistant, même dans sa forme la plus simple, et, surtout, il était assez souple pour supporter des mutations d'envergure. Le sorcier étendit la Toile entre deux reptiles et fit couler sa magie à l'intérieur. Il testa chaque nœud et chaque ligne avant de les reporter scrupuleusement sur le croquis qui allait lui servir de référent. Ensuite Harry définit ce qu'il attendait du charme et combina entre elles les améliorations tout en veillant à leur compatibilité. Il déplaça les nœuds originels et en baissa les fréquences pour les rendre invisibles, puis il ajouta de nouvelles couches qu'il parsema de leurres, des nœuds qui ne menaient à rien mais cachaient des sorts dissuasifs. Il nappa les lignes de charmes de confusion et relia chaque terminaison à une alarme. Il glissa à l'intérieur de ces alarmes les détecteurs de signature qu'il avait eu tout le loisir d'examiner chez Snape. Enfin il amplifia le sortilège général de glue qui protégeait la Toile et le coupla à un dérivé à peu près légal du Doloris.
Le charme se trouvait considérablement alourdi par l'ajout des infra sortilèges, mais un équilibre avait été respecté et il tenait debout. C'était le moment où la Toile devait être laissée au repos afin que les magies en présence s'entremêlent et trouvent leur place définitive. Harry n'en avait ni l'envie ni la patience. L'étape précédente était à la portée de n'importe qui, maintenant c'était réellement à lui de jouer.
Il fallait réduire la Toile aux dimensions de la pensine. La manœuvre présentait des risques élevés de télescopage entre les infra sortilèges, c'était pourquoi les chercheurs ne travaillaient que dans des laboratoires blindés, et à plusieurs pour pouvoir se relayer autour des charmes de stabilisation. Lui avait bien mieux avec les cercles. Debout au milieu des cinq qu'il maîtrisait, le sorcier fit rapetisser le charme en se servant de lui-même comme d'un filtre. L'énergie de la Toile traversait les cercles et lui passait à travers le corps, s'imprégnant au passage de sa signature, avant de retourner se fixer sur le charme. Tout ce qui n'était pas essentiel était rejeté. Petit à petit, épurée des segments de flux qui se chevauchaient, la Toile se replia pour former un mince filet inextricable. Harry continua jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à retrancher, jusqu'à ce qu'il sente vibrer derrière la Toile la magie brute qui en était à l'origine. C'était un esprit de protection, maintes fois invoqué au cours des millénaires, que la modernité avait enseveli sous des nuées de petits sortilèges avatars. L'esprit le regardait derrière le mince rideau que formaient les restes de ses propres ajouts techniques.
« Claustel », l'appela Harry. La Chose brilla un instant avant de repousser le sorcier dans la réalité d'où il venait. Ne resta devant l'homme qu'un charme tissé d'un seul bloc d'énergie, avec une formule pour le retrouver dans les champs immenses de la magie. Les pages du Livre se tournèrent jusqu'à la section des sortilèges, puis une nouvelle ligne rouge s'inscrivit au bas de l'un des feuillets.
Bravo, Harry Potter. Tu es immortel maintenant.
« Symboliquement. »
Symboliquement, confirma le Grimoire. Mais en gardant cette trace de toi, je t'offre bien plus que tous ceux pour lesquels tu prétends désormais vouloir mourir.
« Je n'attends rien d'eux. »
Vraiment ? Pas même de la part de ce maître des potions avec qui tu as généreusement partagé ton temps ?
« De lui moins que des autres », grogna Harry en fronçant les sourcils.
Pas même qu'il ne maudisse pas ton nom lorsqu'il rencontrera sa mort par ta faute ?
« Snape s'en est toujours sorti. Il trouvera un moyen. »
Il aurait pu si tu ne t'en étais pas mêlé. Mais tu as fait pire que de le choisir comme gardien, Potter. Puisque cette pensine est encore toi, alors admets que tu es attaché à lui. Pauvre fou, tu l'entraînes dans le chaos.
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Le Livre l'avait chassé de la Chambre. Il en était ressorti, frustré, avec une idée fixe en tête : celle de convaincre Dumbledore de voler pour une fois au secours de l'un de ses pantins. L'énervement s'était mué en inquiétude lorsqu'il avait repris la pensine. Snape ne pouvait pas être perdu.
« La prophétie peut être vécue comme une malédiction, mais elle n'est pas à comprendre en ce sens. »
« Posez donc la question à Sirius ou à Neville. »
« Harry, tu ne portes pas malheur. »
« Je suis dangereux ! » martela Harry, excédé de voir la réalité de sa vie réduite à une simple superstition.
« Mais tu n'as pas l'intention de t'en prendre au professeur Snape. »
« Pourquoi pas ? On se déteste. »
« Qu'elle ne t'aime pas ou qu'elle se montre injuste envers toi ne t'a jamais conduit à blesser une personne en retour. Tu l'as trop souvent prouvé. »
Il repensa à Pettigrow et aux dernières années de cavale de son parrain. « Je n'ai plus cette patience. J'ai manqué de peu de tuer un homme », murmura-t-il sans lâcher les yeux d'azur qui pétillaient innocemment. « N'oubliez pas Fudge, Professeur. C'est vous qui l'avez sauvé. »
« Tu savais que je me trouvais dans la pièce. C'est toi seul qui l'as épargné en n'exprimant ta colère qu'à proximité de quelqu'un capable de la contenir. »
« J'aurais agi de la même façon si vous vous étiez trouvé au fin fond de la Forêt interdite. »
« J'aime à croire que non. »
Harry se laissa tomber contre le dossier de son fauteuil. « Ça ne m'aide pas! » s'écria-t-il. « Vos réponses ne servent à rien ! Vous n'êtes qu'un… »
« Attention à ne pas trop faire fourcher ta langue, mon ami. »
L'Avatar était chez lui. Sa présence envahissait toute la salle, mais il tenait bon contre elle. Il lui opposait même une résistance farouche à laquelle le directeur répondait par un peu plus que de la taquinerie. Fumsek siffla une note inquiète. Harry poussa davantage. Le visage calme du vieil homme était une stratégie, il en était certain. Il voulait le voir à nu, voir poindre derrière ce masque impassible un soupçon de l'effort et de la colère qu'il devait légitimement inspirer. Mais Dumbledore jouait à ce jeu depuis plus longtemps que lui.
« Pourquoi n'est-ce pas vous qui avez été choisi pour l'affronter ? »
« En mon temps j'ai croisé le chemin de Grindelwald, Harry. J'ai déjà mené le combat de ma vie. »
D'un soupir, Harry relâcha la pression. Avec élégance Dumbledore fit de même, et Harry grogna une vague excuse. Pas pour ce qu'il venait de faire, mais pour avoir oublié que le vieillard devant lui était le survivant d'un combat de légende. Dumbledore avait gagné l'épreuve qu'il affrontait à son tour.
« Je ne le déteste plus, c'est bien là le problème », lâcha-t-il à contrecœur, ignorant le hochement de tête compréhensif du directeur. « Ses cauchemars doivent ressembler aux miens. »
« Tu n'imagines pas à quel point », murmura Dumbledore en tendant le bras pour que vienne s'y poser le phénix agité. « Severus est un bel homme sous ses multiples carapaces », ajouta-t-il en caressant les plumes chatoyantes de l'oiseau. Harry les regarda se réconforter l'un l'autre, leurs deux profils bizarrement semblables alors que leurs fronts se rejoignaient.
« La prophétie va le prendre pour cible si vous ne l'éloignez pas de moi. »
« Et il partage avec toi un autre point commun : c'est une vraie tête de mule une fois qu'il a pris une décision. »
« Je n'en veux plus comme gardien. »
« Il continuera de l'être, avec ou sans notre permission à tous les deux. »
« Vous le condamnez. »
Dumbledore le regarda sérieusement. « Jamais je ne ferai une chose pareille, Harry. »
Le maître des potions l'avait précédé dans les ténèbres. Il les avait sondées avec passion et violence, soutenu par un mentor d'une envergure inégalable, sans autre planche de salut que le vague souvenir de ses jeunes années à Poudlard. Des années que Sirius et James Potter avaient transformées en brimade permanente. L'homme était revenu seul de l'Ombre. A ses yeux nouvellement ouverts, Snape était un miracle.
« Il a choisi de servir Voldemort, qui était le seul à lui tendre la main. Il a eu tort. Vous ne pensez pas qu'il a suffisamment payé en espionnant pour votre compte sans avoir en plus à mourir à cause de moi ? »
« Je pense qu'il a racheté sa faute il y a longtemps déjà », acquiesça Dumbledore en posant sur lui un regard blessé. « Et je donnerais beaucoup pour qu'il le croie aussi. Mais ce n'est pas en mon pouvoir. Il ne renoncera pas à la mission que tu lui as confiée. S'il l'a acceptée, c'est que c'est important pour lui. »
« Ce n'est pas vous qui l'avez poussé à le faire ? »
« Si, bien sûr. Mais il n'a jamais compté sur l'avis de personne à l'heure des choix. Tom l'a appris à ses dépens il y a plusieurs années. Severus a été la première grande leçon de son existence d'Avatar. »
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Il avait laissé la Salle sur Demande dans un état lamentable à l'heure de se rendre au donjon. Ses charmes de leurre, des boules d'énergies capables d'attirer les sorts hostiles, avaient explosé un peu partout, dessinant des étoiles de suie noire sur les murs de la pièce enchantée. Il avait songé à Dobby qui ne viendrait pas nettoyer les dégâts, et à travers l'elfe à tous ceux qu'on lui avait repris. Il s'était présenté en retard à l'étude. Les reproches du maître des potions l'avaient laissé le cœur gros.
« Vous connaissez la prophétie, Professeur ? »
« Quel rapport ? » avait grogné Snape.
« Tous ceux qui approcheront l'Elu partageront son sort. »
Empêtré dans ses chaudrons, Snape ne l'avait même pas regardé lorsqu'il l'avait traité de menteur.
« Sans vous je devrai quitter Poudlard. Certains pourraient y trouver leur compte, vous ne croyez pas ? »
« Je n'ai pas que des ennemis, Potter. Il y a d'autres façons d'avoir de la valeur que d'être en relation avec le Survivant. »
« J'aurai de la peine », avait-il murmuré, incapable de nommer plus clairement la boule qui lui pesait sur le ventre.
« Taisez-vous ! » Les yeux noirs, brûlants de fureur, avaient enfin rencontré les siens, puis Snape avait délaissé sa précieuse création pour lui claquer la porte du laboratoire à la figure. Malgré le blindage et le vacarme d'un chaudron précipité sans ménagement dans l'abreuvoir, Harry avait entendu les derniers mots de l'homme. « Vous ne savez pas ce que vous dites. »
Il s'était installé sur le canapé de l'étude en attendant que l'orage se dissipe et que Snape le rappelle pour sa séance de fourchelangue. La rondeur des coussins chauds autour de son corps l'avait ramené quelques années en arrière, lorsque les temps étaient plus doux et les rires plus nombreux. C'était là que les chuchotis avaient commencé.
« Elle est morte. »
« Pourtant le sérum… »
« Elle est morte quand même. »
« Je ne comprends pas. »
« Bien entendu, tu ne comprends pas. Tu n'as jamais vraiment compris. »
Voldemort était tendu. Harry se retourna sur le canapé, gêné par la sensation. Quelque part, trop loin pour l'inquiéter mais trop proche pour le mettre à l'aise, la magie de l'Avatar frissonna.
« Tu as été un bon serviteur, quel que fût ton maître. Malheureusement pour toi, ce n'est pas assez dans l'époque où nous nous trouvons. Tu m'as trahi, trompé, et voilà que ce soir tu me déçois. C'est une erreur de trop, Severus. »
La bête tapie lui sauta dessus. Harry se débattit à contre-courant du siphon par où commençaient à jaillir des images. Un visage saurien força son chemin jusqu'à lui, et le Mage plissa ses yeux mauvais en le reconnaissant.
« Voici l'auteur de ce fiasco qui nous rejoint. Bienvenue une fois de plus, Potter ! Tu vois, il t'a trahi toi aussi. Il a quitté le château en te laissant dormir, cet imbécile. Quel grand sentimental tu fais, Severus. »
La forteresse qu'était l'esprit du Lord n'avait qu'une seule fenêtre. Par elle il vit une baguette, et, au-delà, le maître des potions désarmé au milieu d'une grande salle. Snape était toujours debout et fixait la baguette avec le regard déterminé de qui ne regrette rien. Ses lèvres pincées ne se desserrèrent pas pendant que Voldemort parlait.
« Tu meurs maintenant, Severus, parce que ton temps est passé et parce qu'il est l'heure pour ton protégé de ne plus regarder que ma personne. Je vais le débarrasser de toi et l'élever plus haut que tes rêves d'antan ne t'ont jamais conduit. »
Sa pensine vide était au fond de sa besace. Le cœur à vif, Harry vit Snape blêmir et s'arc-bouter contre la main invisible qui tentait de le faire plier jusqu'au sol.
« Sache que tu aurais vécu si tu avais eu moins de scrupules. »
Voldemort rassembla ses forces. Lorsqu'il leva le bras, Harry bloqua toute pensée et fit ce qu'il n'avait jamais osé faire auparavant. Il tourna le dos à Poudlard et plongea délibérément au cœur du lien, brûlant tout sur son passage et repoussant les murs qui tentaient de le stopper, insensible à tout ce qui lui criait qu'il n'y aurait pas de retour.
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Severus Snape n'avait jamais appelé la mort. Il s'y préparait depuis longtemps néanmoins. Malgré sa peur légitime d'affronter l'inconcevable, il n'aurait pas bougé même sans le sort d'entrave qui le clouait sur place. Le Lord avait tout représenté pour lui. Mourir de sa main sonnait juste.
La sentence, en vérité, l'avait pris de court. Son arrivée au Domaine n'avait provoqué aucun remous suspect. Le Lord l'avait reçu sobrement avec, pour seul témoin de leur rencontre, un sous-fifre anonyme qui s'était terré dans un coin en attendant un signe de son Maître. Les châtiments se faisant d'ordinaire en grand comité, Snape s'était avancé en toute confiance. Il s'en voulait à présent. Ça n'aurait rien changé, mais une résistance plus précoce lui aurait donné le sentiment de partir sur une sorte d'ultime match nul. Les yeux vrillés sur son bourreau, l'homme releva le menton et fit semblant qu'il en fût ainsi.
Le bras du Lord resta cruellement suspendu en l'air. Snape ordonna à ses nerfs de ne pas le lâcher alors que sa tunique se trempait de sueur. La magie qui le maintenait en place se retira d'un coup. Il se raccrocha une dernière fois à la face de son mentor, prêt pour l'impact final, et ce qu'il vit le figea de stupeur. Les iris rouge sang du Lord s'étaient teintés de vert. Les fentes inhumaines s'ouvrirent démesurément, et une voix familière et désespérée emplit toute la salle.
« Courez, Professeur ! »
L'instinct prit le dessus. C'était sa seconde chance, la énième. Une porte dérobée qu'il avait croisée à chaque moment crucial de son existence. Snape n'avait pas fini de penser cela qu'il avalait déjà les couloirs, les doigts serrés autour de sa baguette ramassée sur les dalles. Il dégringola les escaliers et fonça au sous-sol où se trouvaient les laboratoires et leurs entrées de service. Il ne s'arrêta qu'une fois mis plusieurs étages entre l'Avatar et lui et reprit son souffle derrière une rangée de bocaux, tous ses sens en alerte.
Il y avait plusieurs sorciers au travail dans les études où le Lord se faisait fabriquer ses drogues et ses artifices. La plupart le connaissaient et le redoutaient de par sa position de mangemort. Le cœur battant, Snape se glissa entre eux et adressa de vagues saluts à ceux qui levaient un nez curieux de leurs ustensiles. Une fois dehors il courut comme un fou droit devant lui, bénissant la lune morte et les ornières du terrain qui protégeaient sa fuite. Il commençait à y avoir du bruit derrière lui, mais il était déjà loin, en route pour les bocages cernant le grand corps de ferme fortifié qui servait de quartier-général au Lord quand il se trouvait dans l'Argyllshire. La zone était marquée par l'influence de sa magie sur plusieurs kilomètres. Les pièges naturels succédaient aux traquenards des mangemorts, mais Snape connaissait bien l'endroit et savait se rendre invisible aux multiples capteurs disséminés sur le terrain. On ne pouvait pas plus transplanter ici qu'à Poudlard, sauf à passer par le réseau hautement surveillé dont l'accès se trouvait juste en face du bâtiment principal. Barbotant jusqu'à mi-mollet dans un ruisseau glacial, Snape s'enfonça dans les champs en profitant de l'abri qu'offrait le talus bordant le cours d'eau.
Toutes les lumières s'étaient allumées dans la ferme. Des silhouettes allaient et venaient autour des bâtiments, et certaines, qu'il repéra aux lumos des baguettes, se dirigeaient dans sa direction. Hors d'haleine, le sorcier grimpa sur la rive opposée et abandonna le ruisseau qui formait une boucle et revenait vers ses poursuivants. L'adrénaline puis le froid l'avaient insensibilisé jusqu'alors. Maintenant que ses membres reprenaient vie, la douleur dans son bras devenait insupportable. Snape tira sa manche et observa avec dégoût la marque suinter du pus mêlé de sang. Les traits du tatouage se tortillaient comme de la vermine. L'attaque était d'une rare brutalité, et il n'en était pas la cible. Il faillit faire demi-tour en songeant au garçon pris au piège, sauf que Potter se trouvait à Poudlard, probablement en train de se convulser dans un coin. Si le garçon avait fait la folie de redescendre dans la Chambre, il était perdu.
Snape repartit au galop vers ce qu'il espérait être la limite des barrières anti-transplantage. Il tâtonna l'air avec une exaspération croissante pour repérer un frisson ou quelque chose qui le mette sur la bonne piste. S'il ne trouvait pas rapidement une sortie, il lui faudrait utiliser sa baguette, ce qui équivalait à un suicide. L'homme s'arrêta net en entendant les herbes craquer dans son dos. Le bruit cessa aussitôt. Snape tendit l'oreille et découvrit qu'entre les cris dans le lointain et sa respiration haletante, le monde était devenu silencieux. Il se retourna lentement. Depuis le talus à une quinzaine de mètre, l'un des hybrides dégénérés de Greyback le regardait drôlement. Le maître des potions fit un pas en arrière, incapable de lutter contre la panique qui s'engouffrait par tous les pores de son esprit. Il s'enfuit lorsque la bête aboya. Pendant quelques secondes il se crut seul à détaler dans le champ terreux d'hiver, mais quelque chose le rattrapa. Malgré son excellente condition physique, ça se maintenait sans difficulté à sa hauteur, et ça se multipliait. Snape brandit sa baguette. Plutôt mourir assassiné que déchiqueté par ces aberrations. Son sort de détection lui renvoya l'image des barrières magiques qui ceignaient le Domaine. Il les avait presque dépassées, mais il lui faudrait encore parcourir une centaine de mètres avant d'en sortir complètement, et le sort avait attiré l'attention sur son secteur. Tous les lumos convergeaient vers lui. Snape dégagea de son col le Portoloin d'urgence que le directeur lui avait confectionné et pria pour que l'influence des barrières soit suffisamment diminuée.
La poussée grandit tout autour de lui mais il ne bougea pas d'un pouce, coincé par la poussée inverse des protections du quartier-général. L'homme flanqua un coup de botte maladroit à l'un des chiens qui lui tournait autour. La magie de Dumbledore le pressait comme un fruit trop mûr tout en livrant bataille à celle du Lord. L'Avatar avait heureusement l'esprit ailleurs. Snape évita de penser à Potter lorsque les barrières cédèrent. A moitié asphyxié, il fut propulsé en l'air sans la fluidité habituelle des Portoloins et s'écrasa dieu-sait-où à quelques centimètres d'un bloc de rochers. Au creux de sa main, l'artefact épuisé du directeur s'éteignit.
Le maître des potions jura en constatant que le paysage avait très peu changé. La ferme était invisible par-delà les barrières, mais, depuis le haut d'une colline, Snape repéra à quatre ou cinq kilomètres des petites tâches lumineuses qui s'affairaient dans les champs. Il mit un bon kilomètre de plus entre son point d'atterrissage et lui avant de ralentir sa course. Il lui fallait une voie sorcière avec suffisamment de portance pour le ramener dans les Highlands. Snape leva la tête et observa les étoiles. Elles étaient très visibles dans le ciel sans lune. D'après leur position et ses connaissances relativement précises des cartes de Grande-Bretagne, l'homme se détermina un cap à suivre orienté nord-nord-ouest avant de se glisser entre les arbres.
C'était une nuit magnifique, mais il n'en vit rien. Les créatures pouvaient encore retrouver sa trace.
Le Lord était à ses trousses.
Il était toujours en vie.
Cette réalité le maintenait debout alors qu'il progressait dans des futaies aux pentes de plus en plus traîtresses. Il pensa malgré lui à Dumbledore en dérapant sur les tapis d'humus gelé. Le vieil homme devait guetter son arrivée. Il l'avait toujours fait, même après des conversations aussi difficiles que la dernière qu'ils avaient eue. Lorsqu'il avait annoncé au directeur que, contre toute attente, il allait recevoir de l'aide pour le sérum, Dumbledore s'était agité. Sans qu'il sache très bien comment, la discussion avait dérivé vers la prophétie et la place qu'y tenaient ou n'y tenaient plus ses activités d'espion. Les pensées qui gouvernaient les paroles du directeur lui étaient restées hermétiques. Dumbledore avait poussé jusqu'à lui remettre une fois de plus leur marché entre les mains. C'était les seuls moments où Snape le détestait vraiment. Le vieil homme en avait rajouté une couche, l'avait conjuré de se retirer le premier de sa partie contre le Lord, et Snape ne l'avait pas fait. Maintenant il devait sa liberté à Potter.
Il lui devait même plus. Il avait beau essayer de ne pas y penser, l'idée métastasait entre ses tempes. Un autre Potter venait de le sauver d'un autre loup-garou. Potter, qui s'était immiscé dans l'événement le plus intime de son existence, l'instant de sa mort, pour le pousser vers un futur incertain auquel il n'avait pas pris le temps de réfléchir. Il n'avait jamais songé connaître cette nuit-là, la nuit où il ne serait plus un espion. Il n'aimait pas son parfum. Il n'aimait pas la douleur lancinante qui lui montait de la poitrine, ni ses jambes qui s'agitaient sans lui demander son avis. Il n'aimait pas se sentir aussi vivant, en proie à toutes les émotions du monde.
Lorsque sa marque s'était manifestée plus tôt dans la soirée, il était ressorti du laboratoire persuadé d'être seul dans l'étude. Mais Potter était toujours là, vautré sur son canapé, et il l'avait laissé dormir parce que l'étudiant en avait plus que besoin. En oubliant ce que Potter voyait en rêve, il l'avait probablement condamné à mort. Le surplus d'adrénaline que cette idée lui procura lui permit d'achever en un temps record les quelques kilomètres qui le séparaient de Loch'Christ.
Le village fantôme n'était plus qu'un lieu-dit, mais la voie sorcière qui l'avait relié aux autres patelins plus haut dans les montagnes était toujours vivace. Snape se plaça dans le flux, transplanta une première fois puis recommença sitôt localisée une nouvelle voie. Il parcourut ainsi plusieurs plateaux, le cœur au bord des lèvres et les yeux résolument clos. Quiconque n'a jamais pratiqué le transplantage de nuit dans les montagnes ne peut concevoir l'horreur de ce mode de transport, les pieds qui gesticulent impuissamment au-dessus des gorges, le vent, les points de chute invisibles, et l'angoisse de savoir que si point de chute il y a, rien ne l'empêche d'être un cul-de-sac sans relais. Le réseau entre les villages était un labyrinthe sans garantie : ses poursuivants pouvaient trouver un chemin plus rapide à l'intérieur, voire même simplement l'attendre quelque part au milieu de l'écheveau. Snape se refusait quand même à en sortir parce que s'il y avait une chose plus désespérée que d'affronter les troupes du Lord, c'était bien de transplanter hors de la protection des voies dans ce paysage.
La petite ville de Crianlarich se trouvait à l'intersection du réseau local qui serpentait dans les montagnes et de la grande voie sorcière qui reliait Glasgow à l'Inverness. Ses habitants endormis ne virent pas l'ombre qui se glissa dans leurs rues avant de disparaître brusquement aux abords de la mairie. Le trajet à travers la lande n'était pas plus aisé que le précédent, mais il avait l'avantage d'être familier. Le sorcier le parcourut d'une traite jusqu'à Pré-au-Lard. L'atterrissage sans douceur eut lieu à l'arrière des maisons les plus isolées du village. Le Ministère avait encore étendu la zone anti-transplantage quelques semaines plus tôt. Les habitations qui bordaient son nouveau tracé étaient toutes occupées par des Aurors. Snape rajusta ses vêtements en voyant les premières portes s'ouvrir.
« Ce n'est que moi », gronda-t-il en franchissant le plus naturellement possible les puissantes barrières de sécurité. Aucun mangemort n'oserait pour l'instant le suivre jusque là. Snape pénétra dans le village sans se retourner, le visage fermé aux regards hostiles que lui lançaient les Aurors. Ils savaient bien entendu d'où il revenait. Ça ne lui avait jamais valu le moindre respect de leur part, mais la crainte avait suffi. Ils lui avaient fichu une paix royale, une chance que n'aurait pas un simple maître des potions.
Maugrey Fol'Oeil était parmi eux. Snape le vit discrètement quitter le groupe pour le rejoindre plus loin. « Qu'est-ce qui s'est passé ? Snape ! »
« Vous ne le croiriez pas », marmonna le sorcier en accélérant le pas. Les insultes du vieil handicapé ne le firent même pas sourire. Les pensées qu'il avait refoulées revenaient avec vengeance maintenant que le château était en vue. Lui non plus n'y croyait pas, et pourtant ça s'était bien passé ainsi. Potter avait possédé le Lord. Il ne savait pas comment il avait fait, mais impossible de douter de la conviction du jeune homme. C'était un geste trop fou pour être prémédité et une magie trop dangereuse pour être pratiquée avec arrière-pensées.
Il avait vu s'accumuler les preuves que l'animosité de Potter avait évolué au fil du temps. Il aurait dû stopper tout de suite ce non-sens au lieu de le tolérer et de laisser passer par la même occasion des sentiments moins durs envers le garçon. Le fait qu'il ait découvert en Potter un jeune homme talentueux, réfléchi et plus intelligent que la moyenne de ses comparses ne changeait rien à la nature de leurs relations : ils étaient voués à se haïr au-delà de toute résolution. Sirius Black n'y était pour rien, même s'ils n'avaient jamais manqué une occasion de se sauter mutuellement à la gorge. James Potter lui-même n'avait jamais déchaîné en lui une telle répulsion. Le rejeton, le fils de cette femme, son péché, le fruit de son péché, son juge et bourreau, celui qui, chaque jour depuis seize ans, même lorsqu'il se trouvait à mille lieues de lui, restait planté dans sa tête et le regardait avec des yeux accusateurs, c'était lui son cauchemar. Il s'était jeté à corps perdu dans l'espionnage pour ne plus le voir, pour avancer avec des œillères légitimes, sans regarder ce qu'il laissait derrière lui. Fréquenter les pires ordures pour ne plus tout à fait se sentir l'une d'elles, c'était ça, sa vie. Sans le danger et la mort à chaque tournant, il restait seul avec sa conscience. Ça n'était pas la faute de Potter. Sa chance insolente, ses bravades, sa célébrité, la Chambre, le favoritisme scandaleux de Dumbledore, il avait tout utilisé pour draper d'excuses sa haine à vif. C'était l'ombre du garçon qui le hantait, ce reflet dans chaque miroir, infiniment plus destructeur que l'adolescent qui le provoquait dans sa salle de classe. Il s'était vengé sur le second de ce que lui faisait endurer le premier. En faisant de lui un ex-espion, Potter lui avait repris son bien le plus cher. Ce soir, le garçon se confondait avec son double infernal.
Snape se rua dans les escaliers, hors de lui, et il maudit le château inerte qui ne savait visiblement rien de Potter. La possession aurait dû pulvériser tous les seuils d'alerte à la magie noire et provoquer un branle-bas de combat général. Qu'il n'en soit rien signifiait que le lien unissant Potter au Lord était aussi personnel et hermétique que la marque des ténèbres. Pas de fuite voulait aussi dire que Potter avait encaissé de plein fouet la colère de l'Avatar.
Le gamin mort par sa faute, ça serait l'ultime condamnation au dernier des enfers.
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Il faisait bon à l'extérieur de l'étude. Les pierres molles sur lesquelles il s'était traîné l'avaient accueilli avec bienveillance, et, peu à peu, le reste de l'univers s'était remis en place. Il se sentait bien. Il avait songé un moment aller voir l'infirmière pour vérifier que ses pensées légères n'étaient pas le signe que l'intérieur de son crâne se liquéfiait, mais l'envie était passée. Il ne se troubla pas lorsque les murs réverbérèrent dans son corps les vibrations d'une course effrénée. En relevant la tête, Harry vit le maître des potions apparaître au bout du couloir, et il lui sourit.
Bien sûr, Snape était furieux. Lorsque l'homme s'agenouilla à côté de lui, ses mains restèrent prudemment crispées le long de son corps. Les doigts qui s'ouvraient et se refermaient sur l'air, le rictus de la bouche, les pupilles dilatées, tout cet étalage d'agressivité lui inspirait la plus grande des indulgences. Voldemort lui avait dévoré le cerveau. Pendant des heures le Lord l'avait pénétré, fracassé, contaminé, sans qu'il ne perde jamais conscience. Ça avait valu le coup puisque Snape se tenait devant lui. Harry aurait voulu poser une main apaisante sur le maître des potions pour calmer ses tremblements, pour lui faire comprendre qu'il acceptait son ressenti, mais qu'au-delà de ça c'était bien, qu'il n'y avait pas de dette entre eux. Snape n'avait pas l'air prêt à l'entendre. Le seul mot prononcé fut : pourquoi.
« Parce que l'ombre ne vous a pas pris », murmura Harry. « Elle est moins invincible qu'elle veut le croire. »
La déclaration laissa de marbre le maître des potions. Sans s'appesantir sur le visage, qu'il savait hostile, Harry parcourut du regard la cape humide et tâchée qui se soulevait follement au niveau de la poitrine. Ce qu'il y avait dessous vivait. Il se délecta du mot. Malgré tous les sacrifices, c'était aussi une nuit de grande victoire. Le genre de victoire qui justifiait à elle seule une existence.
« J'ai visité mes parents à Noël. J'ai vu Godric's Hollow. Les mangemorts ont tout détruit après la chute de Voldemort. Rubeus Hagrid m'a sauvé en m'arrachant de là avant qu'ils n'arrivent. Je me suis toujours demandé comment il avait su… »
Il guetta une réaction chez Snape, une étincelle dans le regard, quelque chose qui scellerait une seconde d'intime compréhension entre eux, mais l'homme campait sur ses positions.
« Vous m'avez dit un jour que ce n'était pas deux mais trois vies que je vous devais. Jusqu'hier matin je n'étais pas parvenu à mettre le doigt sur cette troisième fois. La première grande leçon de son existence d'Avatar », rêva-t-il à voix haute. « Je crois que c'est vous qui avez alerté l'Ordre. Et si vous ne l'aviez pas fait, Voldemort serait revenu au pouvoir il y a six ans. »
« Celui qui a fait ça vous a condamné à subir sa soif de revanche. »
« Celui qui a fait ça est passé à l'acte avant que Voldemort ne me lance l'Avada Kedavra. Les mangemorts ont instantanément su par la marque que quelque chose n'allait pas. Hagrid n'aurait jamais pu arriver avant eux s'il n'avait pas déjà été en route à ce moment. En trahissant, cette personne ignorait donc que le Lord s'apprêtait à disparaître pour plusieurs années. Elle a changé de camp alors qu'il était au summum de sa puissance. Elle avait tout à perdre, sa situation, ses alliés, et rien à gagner en face à cause de sa première allégeance. Il y a eu un immense courage et beaucoup d'honneur à l'œuvre cette nuit-là. Je vous admire, Professeur. »
« Je vous l'interdis. »
« Vous étiez un mangemort, vous êtes devenu un espion. Il y a sur terre des choses pires qu'un homme qui a fait une erreur et qui s'évertue à la réparer. »
Malgré l'intensité de son attention, Snape n'avait pas encore tenté de légilimencie sur lui. Harry l'y encouragea en lui présentant le visage le plus franc possible. Il voulait que Snape comprenne à quel point il était sincère. L'homme ignora son offre muette.
« Vous pensez que ma faute est d'avoir été mangemort. Vous vous trompez. Je n'ai jamais regretté ce choix. Les années passées au service du Lord ont été les plus importantes de ma vie. J'aimais ce que je voyais et ce que j'apprenais. Les massacres et les exactions en tout genre de ses troupes, celles qui dégoûtent votre belle âme, Potter, ne me touchaient pas. Je me fichais pas mal que le monde sorcier fût au bord de la faillite. Je n'ai pas changé d'avis. Oui, j'ai prévenu l'Ordre qu'un raid sur Godric's Hollow était imminent. Je ne l'ai pas fait parce que des gens allaient mourir ou parce qu'un enfant innocent allait payer pour une guerre dont il ignorait tout. Je l'ai fait pour Lily Evans, qui avait été mon amie. »
Tout son être était suspendu aux lèvres du maître des potions. L'instant était trop fort, trop plein de sens pour qu'il relève sa garde et n'accueille pas complètement les mots prononcés. Harry se méprit totalement sur l'octave douce dans la voix du sorcier. « Vous ne pouviez déjà plus rien pour elle », dit-il d'une voix tremblante, éprouvé par l'acidité qui émanait de l'homme. « La prophétie… »
Le regard de Snape le coupa dans son élan. « Pouvez-vous seulement deviner comment j'ai eu vent de ce raid ? C'est moi qui l'ai rendu possible. Je suis le mangemort qui a entendu Trelawney et qui a rapporté son hallucination au Lord. Ma première mission d'espionnage, Potter, que vous étiez déjà là pour gâcher. J'étais à côté de lui tout ces mois qu'il a cherché quelle famille sorcière était en cause. C'est sur mes suggestions qu'il a éliminé les Londubat ! Quand j'ai compris son choix final, l'attaque avait déjà commencé. J'ai offert ma reddition à Dumbledore pour la sauver, parce que l'humanité pouvait crever, mais pas elle ! Mais c'était trop tard ! »
La main de Snape s'était abattue sur son épaule et la serrait à lui en broyer les os. Lui voulait qu'il la ferme, qu'il retire tout ce qu'il venait de dire, mais ses faibles tentatives étaient recouvertes par les rugissements du maître des potions. « Vous croyiez avoir tout compris, pas vrai ? Vous êtes servi, Potter ! C'est moi qui l'ai tuée ! C'est à cause de moi que vous êtes orphelin ! Sans moi vous n'auriez pas grandi hors du monde sorcier ! Votre nom serait inconnu ! Votre vie serait pathétiquement simple et sans histoire ! »
« Ce n'est pas vrai ! »
« Bien sûr que si ! » Les yeux de Snape luisaient de malveillance lorsque le sorcier utilisa toute sa force pour le comprimer contre le mur et l'y maintenir. « Et maintenant dites-moi, Potter ! Dites-moi ce que ça fait d'avoir possédé le Lord et d'avoir tout foutu en l'air pour sauver l'homme qui a tué vos parents ! »
Harry entendit l'injonction de loin, perdu dans la contemplation affolée de son cerveau vide et nu. Il n'y avait plus qu'un os pour le différencier de Voldemort. La grande silhouette du Mage était si proche que l'air dans ses poumons ne venait pas que des couloirs de Poudlard. Son geste avait bloqué le lien en position dilatée. Il avait consommé leur mariage, fut la pensée étrangère qui lui zigzagua dans la tête. Harry hurla.
Snape n'était plus là lorsqu'il se remit debout. Il courut jusqu'à la Chambre et verrouilla derrière lui la gigantesque porte de métal.
Te voilà.
Le Grimoire savait, et il compatissait. Harry tourna vers lui son visage enfiévré. « Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que tout ça veut dire ? »
Le Voyage touche à son terme.
Il n'y avait pas une once de fantaisie dans la voix du Livre. Les protestations du sorcier moururent avant de franchir ses lèvres.
Le petit a été dompté par ton travail et ta discipline. Le grand a été honoré par tes sacrifices et ton abnégation. L'infini des choses n'a plus de secret humain pour toi, car ce que tu ne connais pas encore, tu es en mesure de le découvrir. Tu es devenu un sorcier puissant, un Initié qui vibre au rythme de l'ancienne magie. Tu es un homme à la gloire des Hommes, Harry Potter, et à leur honte aussi, par la vanité de tes objectifs. Tu as défié l'Héritier pour épargner un petit traître. Tu t'es enfoncé dans les méandres secrets des Choses au nom d'autres, pour sauver, ce mot effroyable d'orgueil ! Tu as toujours été au service. De la prophétie ou de tes semblables, même hérésie. Les causes hantent les soldats, pas les guerriers. Eux seuls sont libres et terribles. Pourquoi n'as-tu jamais cru ceux qui te mettaient en garde ? La tendresse qu'inspire le genre humain n'est qu'une parade. Elle n'est pas une ressource fiable parce que l'homme déçoit toujours.
C'était la quatrième leçon. La cinquième est une page blanche qu'il revient à chacun d'écrire. Tu es seul à partir de maintenant, sans excuse, sans autre raison d'agir que la tienne propre, seul face aux fondements de l'être.
Moi, le Dragon Noir, je te libère de mon tutorat.
Jamais le Livre n'avait été aussi épais et lumineux. Il se referma pourtant, retrouvant sa taille originelle à mesure que décroissait son aura, abandonnant le monde vivant pour celui des Choses et laissant son élève avec un pauvre amas de cuir et de papier entre les mains. Le Grimoire n'était plus. Harry regarda l'ouvrage inerte, aussi ordinaire que des millions d'autres, et il s'éveilla dans un cauchemar.
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L'ombre spectrale de Nick Quasi-Sans-Tête flottait à l'entrée du couloir qui menait aux toilettes de Mimi Geignarde. Son attente avait commencé avant que le soleil ne se lève, et il était plus de midi. Malgré la patience de caractère inhérente à sa condition, il remercia ses supérieurs supposés lorsqu'une présence finit par se faire sentir. Le fantôme de la maison Gryffondor observa la progression du sorcier à travers les multiples couches de sortilèges qui tapissaient la zone. L'endroit avait été transformé en un terrain d'entraînement officieux par les étudiants désireux de mettre en pratique leurs cours de DCFM, et il y régnait une concentration de magie instable préoccupante. Le jeune homme s'y mouvait sans difficulté apparente, pas vraiment concerné par le mélange brouillon de charmes et de pièges qui l'entouraient. Le fantôme descendit à hauteur du sorcier, conscient et peu enthousiaste d'être le corbeau des tempêtes.
« Un apprenti mangemort du nom de Willem Gambit a été arrêté tôt ce matin. Il a raconté s'être trouvé en service auprès de son Maître la nuit dernière et y avoir été le témoin d'une scène étonnante. Ses dires ont été authentifiés par veritaserum et par légilimencie, puis transmises au Ministère. »
La tête de Nick glissa sur le côté, fascinée par l'absence de réaction de son interlocuteur. Le fantôme la remit en place d'un coup d'épaule. « Alicéphas Reens a endossé la responsabilité de répandre la nouvelle, à savoir que vous, Harry, aviez pris possession de Lord Voldemort. Le Ministre Fudge a été débarqué de son poste. Son successeur a fait déclassifier dans l'heure tout un dossier à votre sujet. Il y serait reporté divers blâmes, attaques sur personnes, soupçons d'intelligence avec l'ennemi et accusations de magie noire, amorale et illégale. La presse imprime sans relâche depuis les premières dépêches officielles. »
« Je vois. »
« Beaucoup de gens se sont assemblés dans la Grande Salle. Ils vous réclament, et je crains que leurs intentions ne soient pas pacifiques. »
Le fantôme escorta le jeune homme jusqu'au rez-de-chaussée et s'inclina devant lui. « Alea jacta est, Harry Potter. Nous ne rirons plus avant longtemps. »
Le sorcier eut un sourire acerbe. « Vous êtes bien philosophe, Sir Nicolas. »
« L'immortalité, hélas, démystifie les plus grandes révolutions », soupira Nick en disparaissant à travers un mur.
La main gauche enroulée autour de sa pensine et la droite autour de sa baguette, Harry entra dans le Hall, faisant fuir comme s'il était le diable le groupe d'élèves qui avaient choisi cet emplacement pour discuter. Derrière eux, à travers la porte ouverte de la Grande Salle, il vit les quatre maisons le regarder.
« Harry Potter. » Reens jaillit dans son dos avec six Aurors qui se positionnèrent en arc de cercle autour de lui. Le sorcier ne leur accorda pas la moindre attention. Les étudiants formaient une masse compacte de visages graves, mais, et il n'en attendait pas moins d'eux, peu enclins à prendre de risques. Le préfet en chef s'agita. Il arracha un parchemin des mains de McMillan et traversa l'espace vacant qui les séparait pour venir le lui porter.
Harry déroula le papier sans lâcher Borcq des yeux. « La possession est l'un des actes de magie noire les plus sordides », remarqua le serdaigle.
Nous, membres et représentants des Maisons Poufsouffle, Gryffondor, Serpentard et Serdaigle,
à l'intention des Professeurs, du Directeur et du Conseil de Poudlard,
exigeons par la présente qu'Harry James Potter soit banni du Château.
Suivaient un paragraphe de justifications et deux pages de signatures. Celle de Borcq n'y figurait pas.
« C'est à peine légal, Harry, et la demande n'est encore passée devant aucune autorité. »
Il manquait également les noms de quelques serpentards, celui d'Abbott et ceux de Granger et Weasley. Harry localisa ces derniers dans l'assistance, et ils échangèrent un long regard, inquiet et sans rancœur en ce qui les concernait. Trop tard. A la périphérie de sa vision se trouvaient Dumbledore et la plupart de ses professeurs. Et Snape. Harry rendit le parchemin au préfet et tourna les talons. Reens lui fit aimablement signe de le suivre en même temps que l'encadraient ses Aurors, trois de chaque côté.
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Derrière Potter le tribunal silencieux ne montra pas d'émotion, à part Joares Borcq qui chercha de l'aide et qui, n'en trouvant pas chez ses condisciples, lança vers les professeurs un appel désemparé. Une catatonie rampante était à l'œuvre chez les adultes. Les premiers symptômes avaient coïncidé avec l'édition matinale du Daily Prophet. Ensuite il y avait eu des cris et des disputes comme on n'en avait jamais entendus de mémoire d'étudiant, puis Dumbledore s'en était mêlé. Que sa célèbre omniscience lui ait permis d'envisager de tels événements, nul n'avait pu le vérifier, mais son arrivée avait miraculeusement rétabli l'ordre parmi ses collègues. En rang bien serré, la bouche plissée par l'effort et leurs yeux lançant des éclairs, ils fixaient furieusement la porte par-delà le dos raide de leur directeur.
Autour d'eux les chuchotements revenaient progressivement à un niveau ordinaire. Une bonne minute après le départ de Potter, Ronald Weasley interpela Dumbledore. Le vieux sorcier pivota vers ses élèves, processus qui en fit reculer quelques uns. Les chefs cependant relevèrent la tête, enhardis par leur foudroyant succès. L'irruption de la guerre dans leurs existences avait tout changé. Ils avaient travaillé, réfléchi, observé d'un œil critique les agissements de leurs parents, de leurs professeurs et de leur petit protégé, et ils en avaient tiré une saine volonté de reprise en main doublée d'un vague mépris à l'égard des aînés. Cette guerre qu'ils n'avaient pas provoquée était leur futur en marche, et ils n'avaient pas l'intention de s'en laisser exclure.
« Avant que vous ne regagniez tous vos classes respectives dans le silence le plus total, j'aimerais vous dire quelques mots. Tout d'abord, je retire dix points à chaque élève ayant signé ce papier. »
Il avait fallu du cran et d'interminables tractations entre les dortoirs pour se mettre d'accord sur la pétition. Au final, les signatures n'avaient pas été apposées pour les mêmes raisons – les serpentards notamment étaient soupçonnés de n'avoir agi que par souci d'intégration alors que les combats approchaient – mais la fierté de l'œuvre commune l'emportait très largement sur les soucis de décompte entre maisons. Aussi la menace du directeur en fit sourire plus d'un.
« Ensuite, dès à présent et jusqu'à nouvel ordre, toutes les permissions sont annulées et tous les clubs et les fraternités dissouts. »
« Ça, c'est totalement injuste ! »
« Pas plus que ce que vous venez de faire », répondit Dumbledore d'un ton sec au porte-parole autoproclamé de la fronde.
McMillan ne désarma pas. « Il a possédé Vous-Savez-Qui ! Il était clairement devenu incontrôlable ! Et vous n'avez rien empêché », pointa-t-il d'une voix accusatrice.
« Lorsque vous aurez livré moitié autant de batailles qu'Harry et pris sous votre aile quelques unes des centaines d'existences qui m'ont été données à garder, vous aurez le droit de parler. En attendant… », déclama Dumbledore d'une voix forte pour couvrir le concert de protestations, « en attendant, gardez tous ceci en tête : chasser un orphelin de son seul foyer, aucun homme, pas même en guerre, ne devrait jamais s'en féliciter. »
Parmi d'autres fantômes, celui de Dursley devait danser derrière les yeux du directeur. Le maître des potions était seul à partager ce secret depuis que Pomfresh s'était retranchée dans la forteresse de l'infirmerie. Snape le trouvait tout particulièrement pesant alors que la rebuffade des élèves prenait de l'ampleur, attisée par les arguments pas vraiment fair-play de Dumbledore. Reens et sa Loge n'avaient aucune chance de persuader Potter d'agir selon leurs directives. L'emprise qu'eux-mêmes avaient eue sur lui ne reposait pas sur un rapport appris à l'autorité mais sur une faiblesse naturelle de l'âge, et le temps et les deuils avaient gommé cet aspect. On ne pouvait pas jouer avec un sorcier capable de prendre l'ascendant, même pour quelques secondes, sur le Lord noir. Snape eut une désagréable sensation de vertige à retardement. Lui-même, dans son étude, avait marché tous les soirs au bord de l'abîme sans jamais la reconnaître.
McMillan venait de se faire gifler par la directrice adjointe pour avoir suggéré que Potter aurait dû être enfermé depuis longtemps. Le morveux en restait totalement hébété. Ses acolytes refermèrent leur groupe autour de lui et invectivèrent McGonagall. Snape s'avança aux côtés de Flitwick et Bibine pour faire front avec elle. Potter avait été le résident le plus populaire de Poudlard, et le plus facilement désavoué aussi. L'exaspération, qui avait été son sentiment le plus doux vis-à-vis du jeune homme, fit un peu de place pour autre chose face à la solidarité mal placée des adolescents. C'était la seconde fois que ça arrivait depuis l'aube. La première avait suivi sa rencontre avec Dumbledore juste après qu'il eût quitté Potter. Il avait aboyé au visage du vieil homme les événements de la nuit, le défiant de désavouer la confession qui l'avait close. Le directeur s'était contenté d'en prendre acte avant de se rendre au donjon où il n'avait trouvé personne.
Dans le bureau vide de son supérieur, seul et presque calmé, Snape avait réalisé qu'il s'était fait avoir. Si la volonté du Lord avait réellement été de le tuer, les restes de son corps reposeraient quelque part dans l'Argyllshire. Tout avait été orchestré depuis l'affaire du sérum, voire bien avant. Il n'avait rien vu venir. Le feu tenace qui couvait entre Potter et lui ne le captivait plus comme autrefois, enfoui sous trop d'histoires et de nouvelles informations. D'autres incendies lui étaient apparus bien plus urgents à éteindre. Il s'était de lui-même rapproché de Potter pour la potion parce que ça lui avait finalement semblé le moins dangereux. Le gamin avait peut-être cru quelque chose, certainement poussé par le Lord qui avait dû lui raconter n'importe quoi à son sujet pour exacerber ses sentiments. Le Mage avait littéralement poussé Potter à le posséder pour sauver son gardien, et lui y avait activement concouru, persuadé qu'il agissait de son seul chef. En découvrant la photo de Willem Gambit, le sous-fifre anonyme de la veille, à la une matinale du Daily Prophet, Snape avait reçu confirmation de ses craintes et du fait que le Lord était et resterait un inégalable stratège.
« Ils sont encore là ! »
Le cri hystérique en entraîna d'autres lorsque les étudiants se ruèrent aux fenêtres.
Dehors, à une centaine de mètres sur la pelouse, trois des Aurors étaient à terre et Potter en pilonnait un quatrième avec une rage aveugle. Et stupide, ajouta mentalement le maître des potions en se taillant un chemin dans la masse hurlante. Reens était en train de mettre le garçon en joue. Mais, plus rapide que le professeur, un oiseau fondit du ciel et heurta le Veilleur en plein visage. Potter utilisa sa capacité à performer plusieurs sorts simultanément pour jongler entre ses adversaires et attaquer le chef de la Loge. Avec une joie mauvaise, Snape vit Alicéphas Reens se faire projeter dans une mare de boue et sa baguette lui être volée par la chouette, tout aussi teigneuse que son propriétaire.
L'un des Aurors avait fini par comprendre qu'ils n'arriveraient à rien en tirant sur le garçon à bout portant. Potter était un as du Perforateur, et il renvoyait leurs sortilèges comme un batteur fou dans un champ de cognards. L'homme s'était retiré à couvert et canardait Potter depuis un bosquet d'arbres. Il ne vit pas venir dans son dos l'immense silhouette d'Hagrid et ne sut jamais ce qui le mit K-O.
Après un rapide calcul des forces en présence, Snape exclut cependant la possibilité que Potter s'en sorte. Le jeune sorcier avait une puissance de feu suffisante pour repousser une charge d'Aurors et s'offrir une échappatoire, mais au cœur de Poudlard et de ses lignes anti-transplantage, il était perdu. L'ironie de ce renversement de situation ne plut pas au maître des potions, particulièrement lorsqu'il vit Hagrid se faire maîtriser par deux Aurors et Reens récupérer la baguette de l'un de ses hommes.
« Celui qui lancera un sort m'en répondra personnellement », siffla-t-il à l'intention des élèves sous tension. Potter était sa responsabilité à tous les niveaux imaginables. Snape s'élança à travers la pelouse et percuta en bout de course l'un des tireurs qui attendait nerveusement de voir à qui il venait prêter main forte. Il n'alla pas plus loin. Potter s'était retourné et l'observait avec une envie de meurtre dans les yeux. Elle partait de lui, et elle s'étendait à tout ce qui l'entourait, aux Aurors, aux habitants du château, à l'Ordre, et certainement à chaque sorcier ou sorcière qui respirait sur cette planète. Les tirs des hommes de Reens continuaient, mais leur cible restait mystérieusement hors d'atteinte. Les sortilèges, détournés dans les directions les plus variées, faisaient un spectacle pyrotechnique angoissant dont le centre constituait, analysa lapidairement Snape, une véritable bombe à retardement.
Puis une ombre ailée gigantesque passa au-dessus des spectateurs et des belligérants avant de descendre sur le garçon. Le sombral se posa à côté de Potter et retroussa les babines à l'intention des hommes éparpillés. Snape n'avait jamais vu le cheval parmi la harde du demi-géant. Il cria, mais son avertissement fut couvert par un long sifflement rauque que Potter leur adressa à tous, puis le sorcier bondit sur le dos de la créature et l'éperonna. Les ailes du sombral prirent aussitôt le vent, et cheval et cavalier s'évanouirent dans le ciel, une chouette blanche dans leur sillage.
L'Auror que Snape avait plaqué au sol lui assena une droite assez rude dans l'épaule avant de se retourner vers le point qui diminuait à l'horizon. « Les barrages ont été renforcés depuis sa dernière sortie. Il ne passera pas. »
Sauf s'il savait dissimuler sa signature et celle de sa monture, songea le professeur en se frottant distraitement le bras. C'était une maigre consolation au regard du saut dans l'inconnu auquel ils se retrouvaient confrontés. Potter était définitivement hors d'atteinte.
Il avait toujours su que quelque chose se briserait si son crime parvenait aux oreilles du garçon. Que Potter réalise le pouvoir qu'il détenait sur lui était déjà impensable. Qu'il se mette à voir en Dumbledore l'homme ayant engagé le meurtrier de ses parents tenait du cataclysme politique. Et lui, Snape, l'avait fait. Il avait ébranlé les fondements des desseins du directeur et réduit à néant ses années de services rendus. Il se sentait minable, debout seul sur la grande pelouse désertée. Le Lord s'était moqué de lui. Il saignait de cette blessure infligée à son orgueil. Le plan n'aurait pas pu être qualifié de subtil, mais lui, son espion, avait gobé l'hameçon en entier. L'Avatar l'avait percé à jour, bien plus intimement que tout ce qu'il avait soupçonné. Il avait compris que la corde Potter était trop sensible pour que la reconnaissance ou la retenue l'emporte sur le tempérament explosif de son maître des potions. Et lui avait foncé tête baissée, sans prendre le temps de considérer ce qui arrivait, parce que le sourire de Potter lui était abominable. Ses mots, et surtout son regard, porteur d'un éclat naïf qui appartenait à un Potter du passé, celui sur lequel il s'était défoulé mois après mois, avaient suffi à le renvoyer au pire de lui-même.
Ça n'avait pas toujours été aussi clair dans sa tête que ça pouvait l'être maintenant avec le garçon parti, mais Snape regrettait ce qu'il avait dit et comment il l'avait fait. Potter n'avait pas mérité ça. Les autres non plus, ceux dont l'existence importait au maître des potions. Cette journée était la dernière de son époque. En ce qui le concernait, les combats à champs ouverts débutaient sur une cuisante défaite. Comme il l'avait fait seize ans auparavant, Snape reconnut l'erreur monumentale qu'il avait commise.
Au pied de l'escalier, le professeur croisa Dumbledore qui s'interposait calmement entre la porte de son école et les Aurors blessés. En grande partie par sa faute, le vieil homme venait de perdre un être qu'il adorait. Snape croisa péniblement son regard. Il était aussi vide que le ciel.
Dans le Hall les élèves se tenaient serrés les uns contre les autres, rabattus par ses confrères comme un troupeau de moutons. La directrice adjointe les renvoya vertement dans leurs dortoirs avant de le rejoindre. « Je n'arrive pas à croire qu'ils aient organisé une chose pareille ! » s'écria-t-elle en désignant le couloir par où les jeunes mutins avaient disparu.
« Ils ont eu raison, si vous voulez mon avis », intervint Sinistra en prenant de vitesse le maître des potions. McGonagall plissa les yeux avant de se tourner ostensiblement vers lui.
« Avec un peu de chance, il est en route pour Londres. Nous devrions envoyer quelqu'un le rejoindre où vous savez pour parlementer avec lui. Qu'est-ce que vous en dites ? »
McGonagall savait, elle aussi. Elle avait mis beaucoup de temps à l'accepter, et ça n'était arrivé que parce qu'elle tenait dans le plus grand respect les opinions de Dumbledore. Il n'était pas sûr de ce qu'il ressentirait si la vieille lionne apprenait quelle avait été la dernière personne à discuter avec son étudiant, et ce qu'elle était allée lui raconter. « Je ne pense pas qu'il soit parti là-bas, Minerva. »
« Non, je ne pense pas non plus », murmura la sorcière en lui tapotant le bras. Elle souriait parce qu'il avait utilisé son prénom. Il y avait trop de sourires dans ce camp, trop d'innocents pour qu'il s'y sente jamais à l'aise. Ces gens-là ne se donnaient pas les moyens de survivre. Ils imposaient donc aux autres de les voir mourir.
« Ce que je pense n'a pas l'air de vous intéresser. »
« Voulez-vous vraiment que je réponde, Aurora ? » s'enquit froidement McGonagall.
« Ça ne me fait pas rire », répliqua le professeur d'astrologie. « Pour votre information, nous avons tous vu le sombral. »
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