Arthur s'était toujours considéré comme ayant le pied marin. Dans l'instant, il en doutait fortement.
Stupid frog avait compté sur leurs poids respectifs pour franchir la barrière. Les répétitions avaient donné à craindre qu'une seconde d'inattention les mène à leurs pertes. Par mesure de précaution, Arthur s'était auto-ensorcelé pour suivre à la lettre le programme de Francis.
Ils avaient mis la barque sur les flots et avaient embarqué avec une certaine nervosité.
Arthur était allé jusqu'à mettre leurs bagages et leurs réserves d'eau et de nourriture dans un coffre magique qu'il pourrait ouvrir une fois sur l'île. Ce poids immobile aurait pu leur causer bien des soucis.
Arthur ignorait comment Francis pouvait garder son sang-froid dans cette épreuve. Il se demandait également pourquoi il s'était lancé dans cette aventure. La barque zigzaguait entre les rochers tranchants à une vitesse impressionnante. Francis pouvait à peine lutter contre le courant. Même un alpha plus massif que Gilbert Beilschmidtt aurait été dépassé par une telle force naturelle. Et cet oméga spécialisé dans ce domaine s'en sortait avec panache.
Arthur se félicitait de s'être ensorcelé pour suivre les directives de Francis. Dans le cas contraire, il se serait agrippé à la barque et n'aurait pas bougé d'un millimètre. Encore quelques mouvements et le cauchemar serait terminé.
Francis pagaya quelques instants puis changea de côté. Arthur fit le mouvement inverse, ce qui leur permit de passer in extremis entre plusieurs côtes tranchantes. La barque racla un fond sableux. Francis jura et donna un coup de pagaie au bon moment pour les sortir de là. Leur barque repartit difficilement dans le dernier courant meurtrier.
« Changement, Arthur ! »
Ce n'était pas prévu. Heureusement, il obéissait sans réfléchir. La barque toucha un nouveau fond ; de l'eau entra ; mais elle réussit à passer encore une fois.
« Rame ».
Arthur mit toute son énergie à aider Francis, avant qu'une lame ne s'abatte sur leur précédent emplacement.
Ils étaient passés.
« Rame encore, Arthur. Et écope de temps à autre. On risque de retourner en arrière. »
Ils mirent leurs dernières forces à gagner le sable chaud de l'île. Ils trainèrent la barque sur le sol et s'effondrèrent épuisés.
« Je t'ai aidé parce que ton père est un enfoiré de première, soupira Francis. Je ne l'aurais jamais fait, sinon ! Que tu m'aies délivré de prison ou non ! »
Arthur ne put s'empêcher de ricaner, soulagé. Il annula ensuite le sort qui le possédait. Pas question que cet oméga lui fasse faire tout ce qu'il veut. Oh ! Non ! Connaissant Francis, ce pourrait être terriblement humiliant... Ou pire. Si Francis entrait en chaleur, Arthur ne voudrait pas passer sous son joug sexuel.
« Je n'ai jamais été aussi heureux d'atteindre la terre ferme, soupira Francis.
— Ta sortie de prison ne t'a pas fait le même effet.
— Mes amis m'auraient sorti de là.
— Mais bien sûr... À moins que tu me considères comme un ami, le provoqua Arthur.
— Plutôt crever », en rit Francis.
Même si c'était de l'humour douteux de stupid frog, une petite pointe de douleur étreignit la poitrine d'Arthur. Il savait que stupid frog le laissait de moins en moins indifférent. On ne cessait de le lui répéter. Quelque part, ce devait être vrai qu'il était attiré par lui.
L'oméga se releva difficilement pour faire quelques pas. La musculature de ses bras récemment mise à contribution se remarquait plus aisément. Sa silhouette en huit, d'oméga sportif, ressortait dans le soleil rasant. Ses hanches larges invitaient à les saisir et à les posséder...
Arthur secoua la tête, en pensant de la sorte. Sa nature alpha était émoustillée par un oméga en bonne santé, avec lequel il s'entendait bien. Il s'agissait simplement d'un instinct reproducteur exacerbé par la situation.
Seuls, sur une île déserte, oméga aux hormones fluctuantes... Ce genre de choses futiles et biologiques.
« Nous devrions trouver un abri pour la nuit, stupid frog.
— Je pourrais avoir un surnom plus cool, après cet exploit.
— J'avoue que tu peux être grenouille d'or pour ton expérience et ton savoir-faire...
— Arthur, c'est vilain, ça !
— J'adore te taquiner. Allez, on part en exploration. On devrait trouver dans les environs.
— On pourrait rester sur la plage, tenta Francis.
— Je préfère ne pas rester à découvert. On ne sait jamais... »
À ce moment-là, un cri féroce retentit dans les airs, leur glaçant le sang.
« Je croyais qu'il n'y avait personne sur cette île, s'en inquiéta Francis.
— Moi aussi... C'est peut-être un singe.
— J'espère que c'est un être humain doué de conscience. On peut encore parlementer avec ce genre d'individus... »
Un autre cri se fit entendre qui affola le cœur de Francis et inquiéta celui d'Arthur.
« Alpha mâle très puissant », geignit Francis.
Son instinct oméga le mettait en garde contre ces alphas. Arthur évita d'inquiéter Francis de trop, avec des légendes sur des alpha/alpha plus que testotesronés. Il ne possédait qu'un gène alpha, ce qui pouvait les mettre en fâcheuse posture.
« Je peux te ramener sur le navire et continuer seul, proposa Arthur.
— Non. Je reste avec toi. Pour le moment, ils sont loin. Il n'y a pas de danger.
— On explore les environs pour avoir une chance de leur échapper. »
Arthur ne se faisait pas d'illusion. Il pouvait intéresser des hommes ou des femmes alpha de cette trempe avec sa légère odeur de rose. Un malentendu est si vite arrivé.
« Tu restes derrière moi et tu adoptes une attitude soumise, si on en rencontre.
— Mais je ne suis pas comme ça !
— Je le sais bien. C'est pour nous éviter des ennuis. »
Le cri suivant le tétanisa. Il n'aimerait pas que Francis soit violenté sous ses yeux. Au pire des cas, il les ramènerait en catastrophe sur le navire.
