La conquête du Harima et du Tajima
Tamotsu s'attendait à ce que l'incident du mont Iba refroidisse les ardeurs cynégétiques de Nobunaga. Cependant le seigneur continuait à aller à la chasse tous les jours, et à emmener avec lui les oni à son service. En théorie, Tamotsu adorait se retrouver dans la nature et se dépenser physiquement. Mais il avait de plus en plus de mal à suivre le rythme. Oda Nobunaga était épuisant, même pour un oni.
Nobunaga revenait du mont Chōkōji où il avait passé la journée à chasser, quand il décida brusquement d'aller inspecter le chantier d'agrandissement de la ville d'Azuchi sur le chemin du retour. Le mois précédent, il avait demandé à plusieurs de ses vassaux et quelques-uns de ses pages les plus expérimentés de combler des anses du lac Biwa, et d'y installer des quais, des habitations et des entrepôts.
Lorsque les chefs de chantier virent arriver le seigneur, ils abandonnèrent aussitôt leur travail pour se précipiter vers lui. Tamotsu reconnut parmi eux le seigneur de Takatsuki, Takayama Ukon. Il se rapprocha de lui pour le saluer.
Oda Nobunaga commença à poser des questions sur les aménagements portuaires situés devant lui. Le responsable du secteur, un des frères Hineno – Hanzaemon sans doute, mais Tamotsu avait encore du mal à les distinguer – s'empressa de lui répondre. Nobunaga se rapprocha pour examiner les travaux, et son cortège le suivit.
-J'ai réfléchi à ce que vous m'avez raconté la dernière fois que nous nous sommes vus, dit Tamotsu à Takayama. Je comprends comment Daiusu aurait créé le monde, mais je ne comprends pas pourquoi. Je veux dire, s'il est tout-puissant comme vous me le dites, pourquoi il n'a pas délégué cette tâche à une de ses créatures? Faire le travail soi-même, ce n'est pas très digne pour un dieu, je trouve.
Takayama réfléchit quelques instants, tandis que Nobunaga et sa suite longeaient le lac vers l'emplacement des futurs entrepôts.
-Je ne suis encore qu'un novice dans la voie de Daiusu, finit-il par répondre, alors ma réponse n'est peut-être pas la bonne. Je pense que la création du monde par Daiusu est l'expression de ses sentiments paternels envers ses créatures.
-Ses sentiments paternels? répéta Tamotsu perplexe. Je ne comprends pas.
-A ton avis, pourquoi les gens ont des enfants? demanda Takayama.
-Pour prendre soin d'eux quand ils sont vieux? suggéra Tamotsu.
-Dans ce cas, ils s'arrêteraient à deux ou trois enfants. Or la plupart des gens continuent à avoir des enfants même quand ils n'en ont plus besoin. Alors dis-moi, pourquoi font-ils cela à ton avis?
La question toucha un point sensible chez Tamotsu. La question du seigneur était pertinente. Le garçon avait deux frères et une sœur aînés. D'après son propre raisonnement, Tamotsu n'aurait jamais dû exister. Alors qu'est-ce qui avait poussé ses parents à le concevoir?
-Parce que les enfants sont une bénédiction? avança-t-il timidement. Parce que plus une famille est grande, plus elle est capable de faire de choses et plus elle est heureuse?
-Parce que plus les gens ont d'enfants, plus ils ont de personnes à aimer et à soigner, et plus il y a de personnes qui les aiment en retour. C'est cela, les sentiments d'un père.
-Vous avez des enfants? demanda Tamotsu au seigneur.
-Oui, deux garçons de six et trois ans. Et ma femme et moi espérons avoir d'autres enfants.
Si c'était le cas, alors Takayama devait bien savoir de quoi il parlait à propos des sentiments d'un père, se dit Tamotsu songeur.
-Quand vous appelez Daiusu votre père, vous vous mettez au même niveau que lui, objecta-t-il toutefois. Est-ce que ce n'est pas irrespectueux de votre part ? Après tout, il serait votre créateur et vous sa créature.
-C'est Daiusu qui s'est mis à notre niveau le premier, expliqua le seigneur. Son fils Yesu Kirishito a décidé d'embrasser la vie humaine pour notre salut.
-Ça n'est pas très digne pour un dieu tout-puissant, vous ne trouvez pas ? demanda Tamotsu dubitatif.
Takayama ne répondit pas. Son attention s'était portée à l'avant du cortège, là où Nobunaga discutait avec un des frères Hineno (un autre).
-Nous nous rapprochons de la zone de travaux placée sous ma responsabilité, dit-il au page. Ue-sama aura sans doute des questions à me poser, je vais me rapprocher de lui.
Tamotsu ne put s'empêcher de comparer l'attitude pleine de discrétion de Takayama – rester en retrait jusqu'à ce qu'on ait besoin de lui – avec celle des autres seigneurs présents. Ceux-ci étaient prêts à se marcher sur les pieds (littéralement) pour rester à côté de Nobunaga et se faire remarquer de lui.
-Excuse-moi de mettre fin à notre entretien de manière aussi abrupte, ajouta le seigneur à l'intention du garçon. Nous reprendrons notre conversation la prochaine fois que nous nous verrons. Je serai toujours heureux de répondre à tes questions sur Daiusu.
Tamotsu regarda pensivement Takayama Ukon rejoindre la tête du cortège. Il se disait qu'Oda Nobunaga traînait dans son sillage une flopée de personnes bizarres, et que Takayama était certainement l'une des plus bizarres d'entre elles. Au regard extérieur, son attitude était on ne peut plus normale, mais sa manière de penser était unique.
La visite se poursuivit, mais Tamotsu ne s'y intéressait guère. Son attention fut soudain attirée par la silhouette d'un cheval au galop. Le ballon de tissu rouge dans son dos l'identifiait comme messager. Il semblait venir du château dans leur direction.
Le reste du cortège finit par repérer le cavalier. Il arrêta la visite pour l'attendre. Le messager alla droit vers Oda Nobunaga. Tandis qu'il sautait à bas de cheval et posait le genou à terre, Tamotsu reconnut sur lui le blason de Hashiba Hideyoshi. Le garçon se rapprocha pour écouter ce que le messager avait à dire, le cœur battant.
-Mon maître, Hashiba Chikuzen-no-kami, vous informe qu'il a réussi à s'emparer du temple d'Aga et à chasser les derniers partisans des Mōri hors du Harima, annonça le messager d'une voix forte. Dans le même temps son frère cadet, Kinoshita Koichirō, a envahi le Tajima et l'a soumis. Les deux provinces sont donc désormais en votre possession, ue-sama !
-Bien joué, le Singe ! s'écria Nobunaga ravi.
Sa joie et son soulagement s'exprimaient d'autant plus librement que la conquête du Harima avait été longue et ardue : presque cinq ans !
-Mon maître m'a chargé de vous porter cette missive. Il vous y rapporte les détails de ces opérations militaires, ajouta le messager en tendant une lettre à Nobunaga.
Le seigneur l'ouvrit et la parcourut rapidement. Puis il la replia et la rangea dans l'ouverture de son uwagi.
-Tu diras à Hideyoshi qu'il a fait de l'excellent travail et que je suis très satisfait de lui, ordonna-t-il au messager.
-A vos ordres, ue-sama !répondit ce dernier en inclinant la tête.
Après le départ du messager, les vassaux de Nobunaga s'empressèrent autour de lui et lui présentèrent leurs félicitations pour cette nouvelle conquête. Kyūtarō rayonnait, bien sûr. Le succès de son ancien maître le ravissait. Quant à Tamotsu, il se réjouissait à la fois pour Nobunaga, pour Hideyoshi, et pour sa famille qui serait désormais à l'abri des conflits.
-Tu as vu la tête de Gonbyōe ? chuchota Riki à l'oreille de Tamotsu.
Le jeune page s'était rapproché de son camarade sans que Tamotsu le remarque. Ce dernier jeta un coup d'œil sur Nakanishi Gonbyōe qui se tenait un peu à l'écart. Leur camarade n'avait jamais l'air joyeux, mais à ce moment-là il faisait une tête d'enterrement.
-J'imagine que son mentor Shibata fera exactement la même tête quand il recevra la nouvelle, commenta Tamotsu à mi-voix.
Seigneur de l'Echizen et premier vassal de la maison Oda, Shibata Gonroku prenait comme une offense personnelle toutes les réussites de son rival Hashiba Hideyoshi.
-Il va avoir d'autant plus de mal à digérer ce double succès qu'il piétine toujours dans la conquête du Kaga, alors que Hashiba et Shibata ont démarré les opérations en même temps ! conclut Riki.
