"Test AP30Z33

Sujet n°58

Espèce : Lupus Anthropos

Date de naissance : 10/03/1960 (15 ans 4 mois)

Début des injections : 04/07/1975 - Durée : douze (12) jours

Effets : rien d'apparent au niveau du sujet sous forme humanoïde à part une certaine agitation, dont la cause demeure indéterminée - éventuellement fortuite. Le sujet a des antécédents d'agressivités (cf tests ZE43RT4 et OG875ER) mais rien de tel pour le moment.

Effets attendus lors de la prochaine transformation (18/07/1975) - observation en espace clos.

Remarques : Peu de nouvelles cicatrices au cours des onze (11) derniers mois. Cause non élucidée. Effet retard du 11X ? Rien de tel n'a été observé chez les autres sujets.

N°58 affirme ne rien savoir."

Pièce n° 12 à verser au dossier de la défense

(Cas n°42377 : sujet n°58 c. Rookwood Inc.)

XXX

Chapitre 33 :

La Rookwood Inc.

Remus regarda l'homme en robe blanche poser le bloc-notes sur une table dont l'odeur de désinfectant ne parvenait pas à masquer un vague relent d'alcool et de tabac froid. Il se concentra pour garder les muscles de son visage aussi détendus que possible, malgré l'appréhension qui parcourut ses nerfs quand l'homme agita sa baguette. Un lien élastique s'enroula autour du bras. Et serra. Fort.

Remus regarda les veines de son avant-bras se gonfler, puis baissa les yeux vers le carrelage vert et blanc. Bien qu'on lui ait pris plus de sang au cours de sa vie qu'il n'aurait su compter, il détestait toujours autant ce moment. Pas la piqûre. Pas le sang coulant dans un réservoir en verre transparent qui scintillait légèrement du sort destiné à préserver l'intégrité. Non, ce qu'il haïssait par-dessus tout était le moment où, prisonnier de la bande élastique, son sang luttait, faisant enfler son bras comme s'il essayait d'en sortir.

Il n'aurait pas dû en faire toute une histoire, raisonnait Remus. Après tout, il valait toujours mieux voir du liquide sortir de son corps qu'en voir entrer.

Merlin savait ce qu'ils mettaient dedans.

Du coin de l'œil, il vit l'homme en blouse blanche planter une aiguille dans son bras. Il ressentit un certain soulagement à savoir que la pression diminuait - le sang avait une échappatoire, à présent, et s'enfuyait vers le réservoir.

Ils avaient commencé une nouvelle série d'injections, à son retour d'Hogwarts. Une série de seringues remplies d'un liquide blanc, joliment irisé quand la lumière du laboratoire l'atteignait à un certain angle.

Un liquide qui sentait le champignon, la mort et quelque chose d'animal que Remus préférait ne pas identifier. Il y avait eu douze injections, jusqu'ici. À chaque fois, Remus s'était attendu à sentir la brûlure de ce poison s'éparpillant dans ses veines. À ce que le loup déchire finalement sa carcasse d'être humain et se révèle à la vue de tous.

Mais rien ne s'était produit.

Douze injections. Treize tout à l'heure, et rien.

Remus n'avait jamais été aussi terrifié par une de leurs expériences.

Ou peut-être était-ce une impression. La distance du temps avant sans doute émoussé le souvenir de la peur qu'il avait ressentie à chaque nouveau test. Il ignorait quand tout ceci avait commencé. Quel âge avait-il ? Cinq ans ? Six ans ? Sept ?

Quelle importance ? Ça ne finirait jamais. Pas tant qu'il respirerait.

Remus étouffa un rire nerveux. Il ne pouvait certainement pas écarter la possibilité qu'ils effectuent des tests sur les dépouilles de leurs sujets. Après tout, la médecine avait toujours fait bon usage des cadavres qu'elle avait eu sous la main.

L'homme en blouse blanche enleva l'aiguille de son bras et le lien se relâcha. Remus respira plus calmement.

L'homme prit place sur un petit tabouret métallique et nota quelques mots sur son bloc-notes.

- Des douleurs ? demanda-t-il après un silence.

- Non, répondit Remus.

- Insomnies, nausées ?

- Non.

- Quoi que ce soit d'anormal ?

Remus hésita une fraction de seconde.

- Non.

L'homme plissa ses yeux bruns et le considéra avec suspicion.

Les employés des laboratoires de la Rookwood Inc. l'avaient tous toujours traité avec mépris et indifférence. Comme s'il était l'un des animaux inclus dans un programme de recherche.

Remus se demanda depuis combien de temps il avait lui-même cessé de se voir ainsi.

Ils étaient soupçonneux, maintenant. Il était revenu de son année scolaire avec à peine sept nouvelles cicatrices. Ils avaient d'abord pensé qu'il s'agissait de l'effet retard de l'une des expériences conduites l'été précédent, mais ses analyses n'avaient rien révélé. Remus savait qu'ils attendaient sa prochaine transformation en piaffant tels des chevaux dans des starting-blocks pour voir ce qui avait changé.

Mais rien ne serait différent de l'été dernier. Les effets du nouveau poison mis à part, l'Autre serait ce qu'il avait toujours été.

Non. Il serait pire. Il n'y aurait ni chien, ni cerf pour le retenir. Il serait seul et enfermé. Observé par des hommes en blouse blanche armés de bloc-notes.

L'Autre serait furieux. Il mettrait Remus en pièces, il n'y avait aucun doute là dessus.

L'homme en blouse blanche se leva et ouvrit un coffre après avoir désactivé plusieurs sorts de protection. Il en sortit une seringue remplie du liquide blanc irisé et s'approcha de Remus. Il attrapa son bras et planta l'aiguille, près de l'endroit où un petit bleu se formait déjà. Remus regarda le liquide disparaître sous sa peau, impassible.

- C'est un remède que vous cherchez ? demanda-t-il soudain.

Il s'éclaircit la gorge, prenant conscience que c'était la phrase la plus longue qu'il avait prononcé depuis qu'il avait quitté l'Hogwarts Express, deux semaines plus tôt.

L'homme parut surpris. C'était la première fois que Remus s'intéressait à la finalité des expériences auxquelles il participait. Au début, il avait été trop petit et trop effrayé pour pouvoir faire montre de curiosité et ensuite, c'était juste une routine. On le bourrait de potions, d'aiguilles et de coups de baguette comme on aurait fait manger, baigné et coiffé n'importe quel enfant. C'était un rituel qui ne se discutait pas.

- Non, dit-il finalement.

Remus hocha la tête.

Il n'avait pas sérieusement envisagé la possibilité que la Rookwood Inc. soit intéressée par un remède contre la lycanthropie. Il doutait que l'un des membres de la famille Rookwood soit infecté et, à part ceux qui en étaient affligés, tout le monde se moquait bien qu'une poignée de pauvres diables se changent en loup ou autre chose une fois par mois.

Après tout, il suffisait de bien fermer les volets et de jeter assez de sorts de protection sur la porte pour être à l'abri.

Non, ce n'était pas un remède. Il n'aurait pas été étonné qu'il s'agisse d'une tentative pour contrôler l'Autre.

Un assassin à quatre pattes était utile, mais il le serait plus encore si on pouvait contrôler qui il mordait exactement.

Remus eut soudain envie de demander à l'homme en blouse blanche ce qu'il savait des Preston, dont la photographie de famille ne quittait pas sa poche. De ce que faisait l'Autre pendant qu'il dormait, assommé d'un seul coup de rayons d'une lune trop ronde. Mais l'homme n'en saurait sans doute rien. Ce n'était qu'un chercheur. Un sorcier payé pour effectuer une batterie de tests sur un tas de cellules de loup-garou en forme de petit garçon, d'adolescent ou Merlin savait quoi encore, avant de le renvoyer d'où il venait.

Chez l'agent Johnston.

- C'est tout pour aujourd'hui, dit l'homme, paraissant mal à l'aise.

Remus quitta la table recouverte d'une feuille de papier blanc sur laquelle il était assis, et suivit l'homme jusque dans la pièce attenant au laboratoire.

Il passa devant un bureau en merisier encombré de dossiers et une étagère encombrée de revues médicales. Il s'arrêta devant la cheminée et saisit une poignée de poudre de cheminette dans la boîte posée sur le manteau de pierre. Sans attendre davantage, il jeta la poudre dans l'âtre et pénétra dans les hautes flammes vertes.

- Hôli Mon's Cottage, dit-il distinctement.

Le voyage fut déplaisant. Remus toussa et sortit de la cheminée du bureau de l'agent Johnston, vacillant un peu sur ses pieds.

La tête lui tournait. L'homme avait pris beaucoup de sang, aujourd'hui.

À son arrivée, l'agent Johnston releva la tête des papiers qu'il était en train d'examiner. Il se désintéressa immédiatement de son visiteur en voyant qu'il s'agissait seulement de Remus.

Ce dernier traversa la pièce, ayant vaguement l'intention de terminer ses devoirs de vacances, ou de lire l'un des livres que James, Sirius et Peter lui avaient offerts pour son anniversaire.

Son anniversaire.

Cela faisait maintenant la quatrième année qu'il était célébré. Qu'il y avait un gâteau et des cadeaux dans leur dortoir le 10 mars. La première fois que Sirius lui avait demandé sa date de naissance, il n'avait pas compris pourquoi l'autre garçon avait besoin de la connaître. Pour tout dire, il ne s'en serait pas souvenu lui-même s'il ne l'avait pas vue griffonnée aussi souvent sur des documents à l'entête de la Rookwood Inc.

Son jour de naissance n'avait jamais été une occasion de célébration et il n'y avait jamais prêté attention avant de s'apercevoir que tous les autres pensionnaires d'Hogwarts traitaient leurs anniversaires comme une sorte de bienfait. Comme si leur arrivée dans ce monde était quelque chose dont il fallait se réjouir.

Remus n'arrivait pas à considérer l'événement de cette façon. Il avait fait trop de mal par son existence même. Cependant, la présence des livres et des babioles entassées au cours des quatre dernières années au fond de sa malle était réconfortante. Elle aidait à attendre entre deux rendez-vous à la Rookwood Inc.. Entre deux transformations.

Il parvenait presque à ignorer la culpabilité qui gonflait parfois en lui comme les voiles d'un bateau en pleine mer à l'idée qu'il ne pouvait, ni ne pourrait jamais, offrir le moindre cadeau en retour de ce qui lui était offert.

Remus ne se souvenait pas avoir jamais eu la moindre pièce entre les mains à part la fois où il avait tenu la monnaie de Peter qui avait laissé tomber ses achats par terre devant Les Trois Balais.

Il atteignit la porte restée ouverte du bureau. L'agent Johnston ne la fermait jamais. Pourquoi l'aurait-il fait ? Il n'y avait que lui dans la maison, à part l'ombre de Remus qui se faufilait parfois de sa chambre à la cuisine ou jusqu'à la salle de bains.

Il s'arrêta. Sa main plongea dans l'une de ses poches pour tâter la page de journal froissée et jaunie qui se trouvait là.

- Est-ce que j'ai tué des gens ? demanda-t-il, sans se retourner.

Il entendit la robe de l'agent Johnston bruire alors qu'il relevait sans aucun doute la tête pour le regarder de cet air mi-amusé mi-méprisant qu'il avait souvent quand il le considérait. Un air qui suggérait qu'il était une créature étrange et vaguement répugnante, mais divertissante malgré tout.

- Tué des gens ?

Il éclata de rire. Remus sentit les muscles de son visage se figer de leur propre initiative, empêchant la moindre expression de se faire jour sur ses traits.

- Je veux dire, après mes parents.

Il y eut un silence et Remus regretta d'avoir osé poser la question. Il entendit les pieds de la chaise de l'agent Johnston racler contre le plancher. Il avait l'impression d'avoir perdu toutes sensations. Son corps était pétrifié et il ne percevait même plus le plancher sous ses pieds.

Il avait tué ses parents. Bien sûr, on le lui avait assez répété. Johnston avait même mentionné des enfants, une fois ou deux.

Ses frères ou sœurs, peut-être.

Remus avait depuis longtemps cessé d'essayer d'imaginer à quoi ces gens ressemblaient. À quoi il avait dû ressembler en se réveillant de cette longue nuit fatidique, son visage de cinq ans encore barbouillé du repas de l'Autre.

Mais à présent, il y avait la photographie de la famille Preston dans sa poche et il ne pouvait s'empêcher d'imaginer ceux dont la photographie n'avait pas atteint La Gazette du Sorcier.

- Pourquoi ?

L'agent Johnston n'avait soudain plus l'air amusé du tout.

- Qu'est-ce que tu as entendu ?

Remus plongea de nouveau la main dans sa poche pour en sortir l'article de journal. L'agent Johnston attrapa son bras, comme pour l'empêcher de l'attaquer.

Une brûlure cuisante fit glapir Remus et il recula d'un bond. La main de l'agent Johnston le retint. Remus baissa les yeux et regarda la bague argentée qui enserrait l'annulaire de Johnston à travers sa vision brouillée.

Il croyait sentir le bijou s'enfoncer dans sa chair pour empoisonner son sang.

Allait-elle atteindre les os ?

Remus lutta faiblement encore quelques instants. Il avait si mal qu'il se serait volontiers coupé le bras si on lui avait donné une arme pour le faire.

- Qu'est-ce que tu sais ? grogna l'agent Johnston à travers ses dents serrées.

Enfin, les doigts tremblants de Remus se refermèrent sur l'article et il le sortit de sa poche. Il le présenta à Johnston et ce dernier le relâcha. Remus ramena son bras contre sa poitrine. Il pressa ses doigts dans sa chair, autour de la marque noire qui était à présent incrustée dans son avant-bras droit, comme si cela pouvait circonscrire la douleur à cette unique zone.

Il essaya de ne pas respirer l'odeur de chair brûlée qui flottait dans le bureau, épaisse et écœurante.

L'agent Johnston parcourut l'article. Puis il roula le papier en boule et le jeta vers la corbeille qui flanquait son bureau. Remus entendit le papier manquer sa cible et rouler sous la table.

Il se demandait s'il pourrait le récupérer plus tard.

- Ne pose pas de question, dit l'agent Johnston. Ça vaut mieux pour toi.

Il éclata tout à coup d'un gros rire et tapota les épaules de Remus des deux mains, comme pour encourager un enfant récalcitrant.

- Tu avalerais cette bague de toi-même si tu savais ce que tu as fait, dit-il, jetant un coup d'œil sur le bras martyrisé.

Remus hocha la tête.

- Tu voulais autre chose ?

Remus secoua la tête.

L'agent Johnston s'écarta et Remus sortit du bureau. Il ferma la porte de la pièce du fond. La pièce dans laquelle il dormait seul chaque été. Puis il prit l'un des livres que Sirius avait mis dans sa malle avant de quitter Hogwarts et il s'assit par terre.

Il posa le livre sur ses genoux et regarda la couverture de cuir marron jusqu'à ne plus rien voir du tout. Après un moment qui avait pu durer des heures, il alla se coucher sur le matelas posé sur le plancher. Malgré la chaleur du mois de juillet, il ramena sa couverture jusqu'à son nez.

Pour une raison qu'il peinait à s'expliquer, il ressentait la portion inoccupée du matelas dans son dos comme une place vide. Si vide que ça en était douloureux.

Il recula jusqu'à coller sa colonne vertébrale contre le mur. Mais les pierres étaient immobiles, silencieuses, et Remus avait froid.

Il ferma les yeux et attendit Septembre.


N/A : J'espère que ce chapitre vous aura donné une idée plus précise de ce à quoi ressemblait la vie de Remus avant Hogwarts. Je comptais faire ce chapitre en deux parties, dont l'une chez Sirius, mais finalement Remus a pris plus de place que je ne pensais... Sirius est donc remis au chapitre de la semaine prochaine ^^.

Pour être honnête, j'ai eu un peu de mal à écrire ce chapitre. J'ai beau écrire de l'horreur et du fantastique depuis longtemps, je me sens vite mal quand il s'agit de décrire des actes médicaux style prise de sang (rien ne me pétrifie comme le dictionnaire médical XD).

Sur une autre note, cette fiction est à présent traduite en anglais par Allegrafp ( s/8379049/1/Black_Moon). Elle a fait un très bon travail sur le premier chapitre et je suis très impatiente de voir ce que ça va donner - c'est la première fois qu'on traduit quelque chose que j'ai écrit.

A moi la gloire internationale ! XD