CHAPITRE XXXVIII
Entré au salon, Darcy se précipita pour prendre son fils dans ses bras.
« Ah ! Voilà mon garçon ! - s'exclama-t-il en enlevant l'enfant des mains de Georgiana. – Comme tu es grand ! » lui dit-il en l'examinant, tandis que le petit riait joyeusement.
Elizabeth entreprit de présenter le nouveau venu au reste de sa famille.
« Mon mari se trouvant fort occupé à se remettre à jour avec William, je crois qu'il me revient de faire les présentations, - dit-elle au Français.
- Il semblerait, oui*, - répondit ce dernier.
- Voici Miss Darcy, la sœur de mon époux, et le colonel Fitzwilliam, son fiancé et cousin des Darcy. »
Georgiana s'inclina pour le saluer, et Richard s'approcha avec retenue, son séjour récent en France ne lui ayant pas laissé de bons souvenirs des Français (1).
« M. Jean-Pierre de Guille, un nouvel associé de Darcy, - poursuivit Elizabeth, présentant le nouveau venu à ses hôtes.
- C'est un grand plaisir*. Je suis enchanté, - dit M. de Guille avec une révérence.
- Avez-vous fait bon voyage ?* – demanda poliment Georgiana, heureuse de pouvoir pratiquer son français.
- Oui, avec juste un léger incident : nous avons dû faire remplacer une roue*, » répondit-il, ravi de trouver une personne de plus avec laquelle converser dans sa langue maternelle.
Le colonel s'éclaircit bruyamment la gorge et prit un air contrarié, il n'aimait pas entendre parler en français : enfant, il avait souvent été puni pour ne pas avoir appris ses leçons, et adulte, il n'y recourrait que lorsqu'il n'avait pas le choix. Le Français remarqua la gêne du colonel.
« Pardonnez-moi*, - dit-il. – Je ne devrais pas employer ma langue quand je suis à l'étranger. Je disais que nous avions eu une roue brisée, mais cela fut arrangé rapidement et nous avons pu reprendre notre route une demi-heure plus tard. »
Darcy rejoignit le groupe qui discutait aimablement, William toujours dans ses bras. On voyait combien il était heureux d'être de retour auprès des siens.
« Lizzie, t'es-tu occupée du thé ? – demanda-t-il, affamé par le voyage.
- Oui, je vais dire à Mrs Reynolds de le servir immédiatement. Je vous en prie, asseyez-vous, » répondit-elle en désignant des sièges à ses hôtes.
Elizabeth se précipita à la cuisine, où elle trouva l'intendante.
« Mrs Reynolds, pardonnez-moi de vous déranger : je sais qu'il n'est pas encore l'heure du thé, mais Mr Darcy vient d'arriver et il a faim. Serait-il possible de le servir au plus vite ?
- Bien sûr, madame. Nous allons l'apporter tout de suite, » répondit l'intendante avec diligence, heureuse que le jeune maître soit revenu aussi tôt. « Il n'y a pas si longtemps, que Mr Darcy revienne avant la date prévue aurait été une rareté, » se dit la vieille femme. Comme elle l'avait toujours pensé, avoir une épouse qui l'aimait éperdument, et maintenant un enfant, contribuait à le retenir aussi longtemps que possible à Pemberley.
Elizabeth revenait vers le salon par la grande galerie, quand elle vit Darcy se diriger vers elle. Elle sourit, et s'adressa à lui avant même qu'il n'arrive à sa hauteur.
« Veux-tu que je demande quelque chose en particulier à Mrs Reynolds ? » songeant que tel était son but.
Sans lui répondre, son mari lui prit soudainement le bras pour l'attirer dans l'une des pièces attenantes à la galerie. La porte à peine fermée derrière lui, il lui enserra la taille avec force et l'enlaça pour l'embrasser passionnément.
« Mr Darcy ! – s'exclama Elizabeth à bout de souffle. – Que dirait votre invité ?
- J'ai trouvé une excuse pour m'absenter, il ne m'est pas venu à l'idée de dire que c'était pour embrasser mon épouse, » répondit-il entre deux baisers.
Elizabeth le repoussa doucement, et arrangea ses mèches désordonnées derrière son oreille.
« Vous qui êtes toujours le parfait gentleman, ne croyez-vous pas que vous venez de faire quelque chose de bien peu convenable ? » lui dit-elle moqueusement.
Darcy fit un pas en avant et la prit de nouveau dans ses bras.
« Après près d'un mois sans te voir, il me semble qu'il serait peu convenable de ne pas t'embrasser, - répliqua-t-il en se penchant sur ses lèvres, puis se redressant vivement au bruit de pas dans la galerie.
- ça doit être le thé, - remarqua Elizabeth. – Qui sort en premier ?
- Les dames d'abord, » dit galamment son époux, en souriant et lui livrant passage.
Elizabeth entrouvrit prudemment la porte, et sortit la tête pour vérifier que la voie était libre. Ne voyant personne, elle émergea rapidement dans la galerie, arrangeant sa robe froissée, avant de rejoindre le salon.
Quand elle entra, les joues encore rosies, elle alla s'asseoir à côté de Georgiana, et prit sur ses genoux William qui lui avait immédiatement tendu ses petits bras. Le thé venait d'être servi quand Darcy apparut à son tour.
« Enfin, Darcy ! Où étais-tu passé ? » l'interrogea le colonel, irrité d'avoir eu à faire la conversation au visiteur en son absence.
Avant qu'un mensonge ne franchisse ses lèvres, Darcy hésita un instant.
« Je devais dire un mot à l'intendant, » répondit-il sérieusement et sans regarder Elizabeth.
Ils passèrent le reste de l'après-midi au salon à converser plaisamment, jusqu'à l'heure de se retirer pour se préparer pour le souper. Darcy monta prendre un bain, et Elizabeth rejoignit sa chambre avec le bébé. Ce dernier mois, William s'était beaucoup attaché à elle, peut-être pour compenser l'absence de son père. Cet après-midi de fin août, l'été se faisait sentir.
On frappa à la porte, qui s'ouvrit quand Elizabeth eut dit d'entrer.
« Mrs Darcy, voulez-vous que j'aille donner son bain à William ? – proposa la bonne d'enfant.
- Non, merci Mrs Johnson, nous nous en chargerons nous-mêmes, » répondit-elle.
Elizabeth déshabilla son fils et se dirigea vers la salle de bain de son époux, avant de frapper à la porte.
« Lizzie, c'est toi ? » demanda Darcy.
Elle entrouvrit légèrement la porte, passant la tête.
« Oui, pouvons-nous entrer ? - demanda-t-elle timidement.
- Entre, mais tu ferais mieux de rabattre la porte, Andrew peut entrer à tout moment, » et disant cela, il s'aperçut qu'Elizabeth portait William, nu, dans ses bras.
Elle s'approcha de la baignoire et lui tendit le bébé, avant d'aller fermer la porte. Darcy soutenait le petit de façon qu'il ne se mouille pas.
« Que fais-tu ? – lui demanda-t-elle, riant de voir William agiter ses petites jambes pour toucher l'eau. – Descends-le, voyons ! C'est pour cela que je l'ai amené. »
Il plaça le bébé dans l'eau avec grande précaution, mais voyant la joie de William qui batifolait dans le bain, il oublia ses craintes. Elizabeth approcha une banquette de la baignoire, et entreprit de savonner le petit garçon que soutenait Darcy.
« Il aime l'eau, - remarqua ce dernier.
- Il aime prendre son bain avec moi. Je l'ai mal habitué.
- Il tient cela de moi, - dit-il en se dressant pour l'embrasser. – Ouch ! – s'écria-t-il soudain.
- Qu'y a-t-il ? » demanda Elizabeth, confuse.
William s'amusait à tirer les poils du torse de son père, aussi Darcy choisit de le retourner, le couchant contre lui.
« Quelle impression t'a fait Jean-Pierre ? – demanda-t-il à sa femme, en même temps qu'il rinçait le bébé.
- Il paraît intéressant, et d'une compagnie agréable. Restera-t-il longtemps ?
- Je l'ai invité aux fiançailles. J'espère que cela ne te pose pas de problème.
- Non, une personne de plus ne fera pas de différence, - dit Elizabeth, sortant le bébé du bain et l'enveloppant dans une serviette. – Il est tard, je vais dire à Andrew de venir t'aider. »
Elizabeth alla remettre William à Mrs Johnson, puis descendit superviser l'organisation du souper. Tout était en ordre, et elle se rendit au salon où tous devaient se retrouver avant le repas. Il n'y avait encore personne, aussi elle prit son panier à ouvrage et entreprit d'avancer sa broderie.
« Madame Darcy*, - la salua l'invité en entrant au salon. – Non, je vous en prie, ne vous levez pas. »
Il ne plut pas à Elizabeth que, avec tant de siège à disposition dans la pièce, le Français choisisse de s'installer à côté d'elle. Cela lui sembla quelque peu incorrect, venant d'une personne qu'elle connaissait à peine.
« Vous faites un travail remarquable, - dit M. de Guille en cherchant à entamer la conversation. – Est-ce une chemise de nuit ?
- Oui, en effet, - répondit Elizabeth sans lever les yeux de son ouvrage.
- Pour votre époux, - interrogea à nouveau le visiteur.
- Non, c'est pour mon père. Il viendra pour les fiançailles de ma belle-sœur, et son anniversaire était il y a peu. Je pourrais lui trouver un cadeau plus important, mais je sais qu'il aimera avoir quelque chose réalisé par mes soins.
- Votre époux m'a dit que vous étiez du Hertfordshire.
- C'est le cas, ma famille y vit. A l'exception de ma sœur aînée, Jane, qui vit à trente miles d'ici et ma sœur benjamine qui habite Newcastle.
- Il m'a également raconté qu'une de vos sœurs est mariée à son meilleur ami.
- Oui, Jane. J'ai connu mon mari quand Charles a loué une propriété près de Longbourn, et qu'il lui a rendu visite.
- De bons partis pour de jeunes célibataires… Vos parents doivent être fiers que leurs filles aient capturé ces fortunes. J'aurais dû venir plus tôt en Angleterre. »
Ce dernier commentaire troubla Elizabeth, et elle essaya de rester courtoise dans sa réponse.
« Mes parents peuvent être fiers, en effet, que nous ayons épousé d'excellentes personnes, au-delà de leurs richesses. »
A ce moment, Richard et Georgiana entrèrent au salon.
Le repas passa rapidement, et la conversation fut fluide et agréable. Elizabeth en oublia presque sa gêne à l'égard de M. de Guille et sa remarque hors de propos. Les nouveaux arrivants étant épuisés par leur long voyage, tous se retirèrent tôt dans leurs appartements.
Darcy s'était couché en attendant qu'Elizabeth le rejoigne, comme elle devait d'abord s'occuper de William. Quand enfin elle se glissa sous les draps, il se jeta sur elle.
« Je croyais que tu étais fatigué, - dit-elle en riant de son enthousiasme.
- Je le suis, - répondit-il tandis que ses lèvres et ses reconnaissaient le corps auquel il avait tant pensé les semaines précédentes.
- Comme tu m'as manqué… » murmura Elizabeth entre ses gémissements.
Darcy ne la lâcha pas de la nuit. Il dormit profondément, et elle remarqua qu'elle en était venue à regretter ces ronflements qui pourtant la dérangeaient tant.
Elizabeth se réveilla à la lueur du jour qui filtrait entre les rideaux, et sans la compagnie de son époux sous les draps. Elle ouvrit les yeux pour le trouver debout dans la chambre, berçant leur bébé dans ses bras.
« Bonjour, - lui dit-il en la voyant réveillée.
- Bonjour, - répondit-elle en bâillant.
- Savais-tu qu'il avait des dents ? Oui, j'imagine que tu le sais, » dit-il distraitement à voix haute.
Elizabeth sourit, pleine d'orgueil maternel : cela faisait quelques semaines que les premières dents de William avaient percé, et on les voyait déjà bien.
« Oui, bien sûr que je le sais. Il les utilise souvent sur moi. Tu les as vues ?
- Je les ai vues, après les avoir senties dans ma propre chair. Il m'a mordu le nez.
- J'aurais dû t'avertir qu'il porte tout à la bouche et… le mord, » rit Elizabeth.
Darcy porta William jusqu'au lit et l'installa entre eux deux. La maison était encore calme, et le silence n'était rompu que par le babillement du bébé, encouragé par sa mère à essayer de parler.
« Ne crois pas que j'aie oublié, - déclara soudain Elizabeth.
- Quoi donc ? – demanda Darcy, confus.
- Ta promesse, le cadeau que tu m'as promis… Je l'ai bien présente à l'esprit. Si tu le désire, le colonel te fera son rapport sur mon comportement ce mois passé, - répondit-elle avec humour.
- Ah, cette promesse ! Elle sera tenue, évidemment. Après les fiançailles de Georgiana, nous fixerons une date, - affirma-t-il avec sérieux.
- Très bien, - dit-elle simplement, sans pouvoir cacher sa joie.
- J'ai aussi d'autres présents pour toi, William et Georgiana. »
Elizabeth s'assit dans le lit pour l'embrasser.
« Tu nous gâtes trop, - lui dit-elle avec un sourire radieux.
- J'aime vous voir heureux, » lui susurra son époux à l'oreille.
Elle le regarda au fond des yeux et devint sérieuse. De sa main, elle lui caressa la joue et tourna son visage vers elle.
« La seule chose dont j'aie besoin pour être heureuse, c'est de t'avoir avec moi, - dit Elizabeth. – Rien d'autre. »
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Les jours suivants furent un tourbillon d'activité pour Elizabeth et Georgiana. Le colonel retourna à la résidence des Matlock pour recevoir les visiteurs qui logeraient là. Darcy s'occupa de ses affaires et de distraire M. de Guille ainsi que les autres invités qui arrivaient.
Elizabeth avait hâte d'être au bal. Elle était épuisée par les préparatifs, les visites, et entre les besoins de son bébé et de son mari, elle ne pouvait se reposer comme elle en avait besoin. Un matin qui annonçait l'orage, Elizabeth parvint à échapper quelques instants à ses obligations pour effectuer sa promenade favorite, le long de la rivière jusqu'à un pittoresque pont de pierre. Elle fut distraite de ses pensées par les limiers de son mari qui, l'apercevant, coururent vers elle pour joyeusement placer leurs pattes boueuses sur sa robe.
« Lancelot, Gauvain, couchés ! » ordonna-t-elle, sans grand succès.
Un sifflement appela les chiens, et elle se tourna vers d'où provenait le bruit, pensant voir apparaître Darcy. Voyant en fait M. de Guille se diriger vers elle, Elizabeth essaya de nettoyer un peu ses jupes.
« Bonjour madame Darcy. Excusez-moi, les chiens*… Les chiens ne m'ont pas obéi, - dit-il en arrivant à sa hauteur.
- Je vous en prie, ce n'est pas de votre faute. Je contribue à leur désobéissance, les emmenant souvent en promenade avec moi, où je les nourris en cachette de mon époux. Quand ils me voient, ils deviennent donc un peu fous… » répondit-elle en souriant.
Elizabeth prit ensuite le chemin du retour vers la maison, et le Français semblait disposer à l'accompagner.
« Êtes-vous sorti chasser seul ? – demanda-t-elle poliment, pour briser le silence.
- Oui*, je suis parti tôt ce matin. Mais dernièrement la chance semble m'avoir délaissé, à la chasse et au jeu.
- Si vous faites allusion à la partie d'échecs que vous avez perdue hier soir contre mon époux, ne vous inquiétez pas : jamais je ne l'ai vu être vaincu une seule fois. »
M. de Guille s'arrêta pour regarder Elizabeth.
« Lizzie, je préfère être malheureux au jeu et chanceux en amour, » lui dit-il avec un regard lascif, tandis que de sa main il replaçait une mèche errante derrière l'oreille de la jeune femme.
Elle resta paralysée, le mauvais pressentiment qu'avaient éveillé quelques commentaires inconvenants se trouvant confirmé.
« M. de Guille, ne prenez pas offense de mes paroles, mais "Lizzie" est un nom réservé à mes proches. Si vous le permettez, je voudrais rentrer seule, » déclara-t-elle nerveusement, avant de s'éloigner avec hâte.
A peine entrée dans la demeure, elle rencontra Mrs Reynolds.
« Mon époux est-il dans son bureau ? – demanda-t-elle, anxieuse.
- Oui, madame. Il est en réunion avec son intendant. »
Elizabeth savait que Darcy n'aimait pas être interrompu dans ces moments, mais il fallait qu'elle lui parle immédiatement. Elle alla donc frapper à la porte, et attendit que son époux l'autorise à entrer. Elle ouvrit lentement le battant, incertaine ce qu'il dirait.
« Fitzwilliam, puis-je te dire un mot ? » demanda-t-elle nerveusement.
Darcy était en train de signer des documents, et leva les yeux pour la voir.
« Je suis occupé. Cela peut-il attendre ? – demanda-t-il, avant d'ajouter à la vue de son visage inquiet : - Avec votre permission, j'aimerais m'entretenir en privé avec mon épouse, » dit-il à son administrateur.
Dès que ce dernier fut sorti, il s'enquit de quoi Elizabeth désirait lui parler, et elle n'était pas sûr de par où commencer la conversation.
« Après les fiançailles, M. de Guille retournera-t-il à Londres ?
- Je suppose que oui. A dire vrai, je devrai également y aller, pour ces affaires avec Jean-Pierre, et je pensais que nous pourrions nous y rendre tous ensemble, y compris Georgiana. Elle pourrait ainsi commander sa robe de mariée à Londres. Qu'en dis-tu ?
- Je pensais… Je croyais que nous irions à Bath, - fut tout ce qu'elle parvint à dire pour dissimuler son trouble à l'idée de continuer à fréquenter M. de Guille.
- Mon amour, je sais que tu voudrais partir dès que possible, mais mes affaires avec Jean-Pierre sont très importantes, et je ne peux me permettre de les négliger. Nous irons à Bath après que Georgiana sera mariée, » lui dit-il en l'étreignant et embrassant son front.
Elizabeth se sentait toujours protégée dans les bras de son époux. Elle s'agrippa à lui, appuyant sa tête contre son torse et, sans bouger, demanda timidement :
« M. de Guille est-il essentiel dans ce nouvel investissement ?
- Oui, son implication est assez capitale. C'est pour cela que je l'ai invité à Pemberley. Mais pourquoi cette question ?
- Pour rien, » mentit-elle.
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Les jours suivants, jusqu'au soir du bal, Elizabeth évita de se retrouver seule avec l'invité. Malgré cela, M. de Guille la regardait toujours avec la même expression que ce matin-là près de la rivière.
Le dernier jour du mois, tout fut enfin prêt. Les invités commencèrent à arriver tôt dans la soirée, les Bingley et les Bennet les premiers. Elizabeth était dans la chambre de sa belle sœur, l'aidant pour les dernières retouches à sa toilette.
« Georgie, je sais que tu pensais mettre les pendants que t'a offerts Richard, mais je me suis dit que peut-être tu préférais les perles de ta mère, - lui dit-elle, ouvrant un écrin de velours bleu.
- Oh, Lizzie! Je ne peux pas, elles sont à toi.
- Non, elles ne le sont pas, elles appartenaient à ta mère. Je suis sûre qu'elle aurait aimé te voir les porter. »
Le souper se déroula superbement. Georgiana était splendide et heureuse, et Richard émerveillé de pouvoir enfin montrer l'amour qu'il ressentait pour elle. Puis le jeune couple ouvrit le bal, suivi par Darcy et Elizabeth. C'était le premier bal donné à Pemberley depuis qu'Elizabeth en était devenue la maîtresse.
Bientôt, la fête s'anima et s'enfiévra. Hôtes de la soirée, les Darcy durent rester attentifs leurs invités. Mais même éloignés l'un de l'autre, Elizabeth pouvait encore distinguer la présence de son mari, qui dominait d'une tête presque tout le monde et, sans qu'elle s'en aperçoive, ne la quittait pas de vue.
Elizabeth discutait joyeusement avec ses sœurs, quand M. de Guille s'approcha pour solliciter la prochaine danse.
« M. de Guille, ne préféreriez-vous pas danser avec une jeune femme célibataire ? Sans doute, je peux vous présenter à quelqu'un, - éluda Elizabeth, espérant se dégager élégamment de cette situation.
- J'ai déjà dansé avec plusieurs de ces demoiselles, mais à présent j'aimerais avoir l'honneur d'une danse avec mon hôtesse, » répliqua le Français sans prêter attention à l'évident inconfort d'Elizabeth.
Elle se vit obligée d'accepter, et prit le bras de M. de Guille qui la conduisit jusqu'à la salle de bal. Elle se réjouit néanmoins que la danse soit un reel (2) enlevé, la dispensant d'engager la conversation avec son cavalier. Elle attendait seulement la fin du morceau pour pouvoir s'éloigner de lui. La danse finie, M. de Guille baisa la main d'Elizabeth, qui la lui retira vivement, sans le regarder.
« Mrs Darcy, j'aimerais solliciter votre compagnie pour la boulangère (3), » la pria-t-il galamment.
Elle aurait voulu refuser, mais accepta en considération de son époux. Elle ne souhaitait pas que sa conduite cause des inconvénients à Darcy.
Elle rejoignit son mari peu après, alors qu'il était en grande conversation avec Charles et d'autres gentlemen, sur la saison de la chasse à la perdrix qui commençait le lendemain. Darcy s'excusa pour aller auprès d'Elizabeth.
« As-tu encore une danse de libre à m'accorder ? – lui demanda-t-il en la prenant par le bras.
- Il y a quelques minutes, j'avais encore la boulangère, mais je peux dire à M. de Guille qu'elle t'est réservée.
- Je ne voudrais pas le priver de passer un moment avec la femme la plus "tolérable" de la fête, - lui dit-il avec un sourire.
- Ne serait-ce pas mal vu de danser avec lui deux fois ? – demanda-t-elle avec l'espoir que son époux ne considérerait pas cela convenable.
- Lizzie… Qu'y a-t-il ? – l'interrogea Darcy, ayant remarqué l'embarras de sa femme envers son associé français.
- Rien, » répondit-elle en lui mentant à nouveau.
Elle ne pouvait pas dire ce que lui inspirait la présence de cet homme. En réalité, elle n'avait aucun indice contre M. de Guille, mais seulement le sentiment qu'il n'était pas un homme respectable.
* En français dans le texte
1 Rappelons que Napoléon Ier vient d'être défait et destitué par l'alliance austro-prusso-anglaise.
2 Reel : danse traditionnelle écossaise et irlandaise (cf. chapitre 30, note n°1)
3 Boulangère (en VO : boulanger) : danse vive originaire de France et dansée en une longue ligne de couples. Au XIXe siècle, c'était généralement la cinquième et dernière danse du quadrille.
