Merci à ma bêta lectrice Yotma, qui a relu le chapitre entier d'un coup. Remerciements aussi à Mégumichan, qui continue à publier, Alaiya et aussi Corinne mon illustratrice, pour leurs encouragements et leur patience…
Chapitre 25, partie 1 : La foudre de la vérité
Jamir, 8 juillet 1982
Le soleil matinal rentrait par la fenêtre de la chambre de Mû, au second étage de la pagode. Un sac de toile ouvert était posé sur le lit et le jeune homme, assis devant sa table basse près d'un pot de thé fumant, lisait la lettre de Dohko qu'il avait reçue ce matin, quand Demetrios était revenu du village avec le courrier.
« Cher Mû,
J'ai été content de savoir que tu vas bien ainsi que ton apprenti. Il est parfaitement légitime que tu te poses les questions dont tu me fais part, je me les suis posé moi-même à l'époque, sans cependant avoir de réponse définitive à y apporter, que des conjectures que corroborent toutefois en partie les prophéties dont ton père m'avait fait part autrefois. Je n'ai pas eu la chance que tu as eue de connaître tes pairs, mais tu es arrivé à la même conclusion que moi. Tu me cites Saga comme un exemple, quelqu'un de bon, mais n'oublie pas l'essence même du signe sous lequel il est né, l'ambivalence, la capacité de passer du bien au mal en l'espace d'une seconde. Cependant, il y a eu une intervention extérieure, mais la prophétie n'en donne pas la teneur même si elle la mentionne. Quoi qu'il en soit, si c'est bien Saga qui a tué Shion et pris le pouvoir au Sanctuaire, nous ne pouvons pas agir pour l'instant, le moment n'est pas encore venu. Toutefois, rien dans la prophétie ne mentionnait la mort brutale de ton père ainsi que l'identité de son meurtrier, tout ce que nous avons est l'issue de nos réflexions et notre intime conviction.
N'oublie pas ce que je t'ai dit autrefois, notre rôle pour l'instant n'est pas d'agir mais de nous tenir à l'écart jusqu'à ce qu'il soit temps. Nous sommes les gardiens de ce secret jusqu'à ce qu'il soit l'heure de le révéler, et ce sera toi le vecteur à ce moment-là. Cependant, il y aura beaucoup de sang versé pour cette vérité, tu es assez âgé pour le savoir maintenant, ce sera une épreuve pour la déesse et ses défenseurs. Nous devons nous tenir prêts dès à présent.
Mon apprenti sera prêt d'ici là, c'est un garçon brave et volontaire, peut-être un peu trop sérieux, mais je l'aime bien. Shunrei et lui s'entendent bien, c'est assez amusant de les voir ensemble, d'ailleurs.
J'espère avoir pu combler quelque peu tes questionnements. Que Bouddha étende sur ton apprenti et toi sa protection, et que notre déesse veille sur toi !
Dohko »
Mû replia soigneusement la feuille de vélin, masquant les caractères grecs fermes et précis tracés par le plus ancien des chevaliers d'or. Ainsi lui aussi en était arrivé à la même conclusion, mais parlait d'une intervention extérieure qui aurait transformé le Saga bon dont il se souvenait en un monstre capable de tuer sans pitié un homme vieillissant qui ne lui avait toujours voulu que du bien. Même la clairvoyance de Shion n'avait pu prévoir cela, pourtant. Enfin, il savait que personne ne possédait le pouvoir de lever totalement le voile de l'avenir, il ne leur restait plus qu'à conjecturer, comme l'avait écrit Dohko, et à attendre le moment où tout se révélerait.
Il glissa la lettre dans le sac de toile posé sur son lit et en vérifia le contenu. Il avait choisi de se rendre à pied à Shambhala en suivant en partie les itinéraires de pèlerinage pour ne pas attirer l'attention. Il savait que le Sanctuaire devait toujours avoir un œil sur ses terres et mieux valait que le fait qu'il était absent quelques temps demeure circonscrit aux occupants de la pagode. Ce n'était pas qu'il craignît spécialement de sortir des terres de ses ancêtres, mais la lettre pressante d'Hallatan ne lui laissait pas le choix. Que pouvait donc bien avoir découvert le vieil archiviste de si dérangeant pour qu'il lui demande de venir toutes affaires cessantes à la lamaserie en laissant surtout le petit Cirion en sécurité ?
Il dépouilla ses vêtements, les plia soigneusement et enfila à leur place une tenue rapiécée de pèlerin constituée d'un chuba (manteau) et d'un pantalon large, le tout cousu dans un tissu épais adapté au froid de l'altitude. Il avait choisi de n'emmener pour la plupart que des vêtements en tissu ordinaire pour ne pas attirer l'attention en y adjoignant l'écharpe reçue à sa majorité, symbole de son état de chef de la famille Alcarindë, son châle de cachemire et le moulin à prières de sa mère. En bas, Anardil était en train de lui préparer le nécessaire de survie de tout bon pèlerin : théière, passoire en bambou, cuillère, gourde remplie d'eau, thé aggloméré, beurre de yak, pain traditionnel cuit le matin même au dessus du foyer, briquet et surtout couverture épaisse pour dormir. Mû parlait parfaitement le dialecte du U-Tsang vu qu'il avait vécu à Gyantsé dans sa petite enfance, et cela l'aiderait à se fondre dans la foule des pèlerins se rendant aux lieux saints. Il saisit un rosaire de prières en bois qu'il entortilla autour de son poignet droit et enleva le bracelet d'argent qu'il portait depuis sa cérémonie de majorité avant de le glisser dans son sac en le dissimulant bien. La panoplie serait complétée par un bonnet fourré et des bottes de feutre. Il vérifia une dernière fois le contenu de son léger bagage et le referma vivement avant de se téléporter dans la pièce à vivre où se trouvaient les serviteurs et Kiki. L'enfant ânonnait un texte en grec sous la direction de Demetrios et Anardil refermait le second sac de toile qui contenait le nécessaire de voyage. Mû se dirigea vers lui :
« J'espère ne pas rester absent trop longtemps et revenir rapidement. En attendant, veillez bien sur lui… »
Il leur avait donné la veille pendant le sommeil du petit garçon ses instructions : il ne devrait pas rester seul une minute et l'un d'eux devrait toujours être auprès de lui. Vu le ton d'Hallatan, il leur faudrait être particulièrement vigilants.
Il s'approcha de Kiki :
« Quant à toi, fais bien tes exercices et sois bien sage, je ne serai pas absent longtemps… »
L'enfant leva son regard violet sur lui et déclara d'une petite voix triste.
« Pourquoi vous ne voulez pas m'emmener avec vous, maître ? J'ai été sage pourtant… »
Il était vrai qu'il avait fait beaucoup d'efforts ces derniers temps, mais il ne pouvait pas honnêtement lui dire la vérité. Il s'agenouilla près de lui et lui expliqua :
« Les affaires que je vais régler là-bas ne sont pas pour les enfants… »
L'enfant fit la moue mais ne releva pas. Il le salua impeccablement, les deux mains jointes, comme il le lui avait appris et, pour la première fois, vint déposer sur sa joue un baiser mouillé.
« Faites attention, maître… »
Un peu ému par la démonstration d'affection de l'enfant qui, jusque-là, s'était montré plutôt rebelle et sur son quant à soi, Mû se releva en le gardant dans ses bras.
« Ne t'inquiète pas, il ne m'arrivera rien. Toi, pense plutôt à obéir correctement à Anardil et Demetrios, ils veilleront sur toi et tu devras bien faire ce qu'ils vont te dire, c'est très important… », Déclara-t-il.
Il lui avait dit ces derniers mots en le regardant dans les yeux, pour qu'il comprît la nécessité de bien suivre ses instructions. L'enfant acquiesça et il le reposa au sol. Mû enfonça sa toque sur sa tête, enfila ses bottes, prit ses deux sacs de toile et disparut. Il avait résolu de se téléporter aux limites des terres de Jamir puis ensuite de rattraper la route des pèlerins où il se fondrait dans la masse. Quand il réapparut, la première chose qu'il fit fut de prendre un peu de beurre de yak et de se le passer sur le visage pour lui donner des reflets jaunâtre, sa peau pâle aurait pu éveiller les soupçons. Pour la forme de ses yeux, il ne pouvait pas faire grand-chose, il faudrait compter sur la chance, de toute façon une partie de son visage était recouvert. Il assura les lanières sur ses épaules et commença à marcher fermement en s'orientant rapidement au soleil. Malgré l'été, le froid dû à l'altitude était mordant et un vent aigre soufflait, ce qui fit qu'il remonta son écharpe devant son visage. Extérieurement, il ressemblait à un arjopa, ces pèlerins qui vont, à pied ou à génuflexion, jusqu'aux lieux saints. Cependant, ils allaient dans la direction inverse de lui puisque beaucoup se dirigeaient vers Drepung, Gyantsé ou Lhassa, à l'est, alors qu'il allait vers le nord, vers Shambhala, en dehors du monde mais située à la limite de l'Asie centrale s'il avait dû la placer sur une carte. S'il marchait bien, il pourrait faire halte ce soir dans une mi deussa, un refuge où il serait du moins à l'abri du froid pour la nuit. S'il ne trouvait pas de place, Anardil lui avait appris à survivre dans les conditions extrêmes.
Les régions qu'il devrait traverser avaient peu de très haute montagne, c'étaient surtout des hauts plateaux où les yaks étaient à l'estive vu la saison. Les chemins étaient relativement secs mais creusés par les derniers orages qui s'étaient abattus sur la région. Il préférait éviter les grandes routes et les patrouilles de soldats chinois, même s'il avait des papiers en bonne et due forme. De toute façon, le chemin le plus direct vers Shambhala comprenait des chemins cachés aux non-atlantes et plus accessibles par les sentiers de moyenne et haute montagne. Regardant de temps en temps le soleil pour déterminer sa direction et marmonnant de temps à autre un mantra, il marchait d'un bon pas. Il ne s'arrêta ce premier jour que pour boire, manger rapidement une tranche de pain et prier devant un chorten, monument sacré contenant les cendres d'un homme saint. Il mesurait soigneusement ses gestes et parvint à passer totalement inaperçu. Alors que le jour baissait déjà, il se mit en quête d'un endroit pour se protéger du froid nocturne et parvint à trouver un abri en pierres sèches. Deux autres pèlerins s'y trouvaient et il les salua de façon idoine, leur tirant la langue :
« Vous avez beaucoup souffert… »
Ceux-ci lui répondirent rituellement avec le même geste :
« Pas autant que vous… »
Et ils lui firent une place autour du feu. Solidarité des pèlerins oblige, il partagea avec eux son pain et son thé au beurre. Ils venaient de loin, de la frontière du Turkestan, et se rendaient aux lieux saints du Khams. Il raconta pour sa part qu'il se rendait dans un monastère près de Gartok pour révérer les dieux, et ils le crurent. Avant de manger, il jeta un peu de lait et de sel sur le sol, comme le voulaient les rites. Le repas fut pris en silence, mais une partie de la soirée fut consacré à l'échange de nouvelles.
Mû n'ignorait bien sûr pas ce qui se passait en dehors de son territoire en vase clos, mais ces histoires d'émeutes réprimées, de gens emprisonnés lui donnaient toujours froid dans le dos. Pourtant, même assimilé, écrasé, le peuple tibétain parvenait tant bien que mal à préserver ses traditions millénaires et Mû tentait de l'aider à son niveau en soulageant quelque peu la misère des paysans qui habitaient sa terre parce qu'il estimait que c'était son devoir mais aussi parce qu'il n'oubliait pas celle qui l'avait élevé. Il récita un mantra, son rosaire dans les mains, et ses deux commensaux firent de même, pour la mémoire des asservis et des morts.
Puis, la nuit s'approfondissant, tous trois se roulèrent dans leurs épaisses couvertures et s'endormirent dans le froid de l'altitude. Il ne faisait pas encore tout à fait clair quand Mû s'éveilla. Il s'assit, ralluma le feu et, le regard encore embrumé, refit du thé au beurre dans la fraîcheur du petit matin. Une fois le thé mousseux à souhait, il l'avala et rassembla ses ustensiles avant de se mettre en route en mâchonnant un morceau de pain. La journée serait encore longue et avec quelques passages de montagne, mais il avait l'esprit suffisamment occupé pour ne pas trop ressentir les fatigues de son corps. Ce qu'il avait lu dans la lettre de Dohko tournait dans son esprit, surtout l'idée d'une purification de l'ordre dans le sang. Le fait que les prophéties fournies par son père ne précisassent rien ne l'étonnait pas vu que, par nature, ce n'était jamais clair, mais il aurait bien voulu que, pour une fois, elles éclairent sa lanterne. En tout cas, si c'était bien Saga qui avait assassiné Shion, il aurait à répondre de son acte devant lui, influence extérieure ou pas, il en ferait la demande à la déesse. Ses sentiments de vengeance avaient presque disparu avec le temps, mais il voulait savoir la raison de son geste pour que l'âme de son père pût reposer en paix.
Autour de lui, le paysage s'élevait et il y avait de moins en moins de monde sur la route, si bien qu'il put s'arrêter sur les bords d'un cours d'eau pour y faire une toilette rapide en frissonnant. Bien qu'il fût habitué aux effets de l'altitude, il sentait l'oxygène se raréfier alors qu'il abordait les contreforts d'un petit col qui devait lui permettre de passer vers une autre zone de hauts plateaux et de vallées. Arrivé au sommet, il marmonna « «lha Gyalo » (les dieux sont vainqueurs), comme le voulait la tradition, et s'arrêta un moment pour se restaurer. Le soleil chauffait son visage, tempéré par le vent froid, et il en profita pour regarder la vallée verte qui s'étendait à présent devant lui. Bien qu'il vécût en altitude depuis longtemps, il était toujours ému par la vue d'un tel paysage. De plus en plus, il comprenait les motivations de ses ancêtres venus s'installer là, dans ces solitudes glacées, eux aussi avaient dû être sensibles à la sauvage beauté de ces lieux reculés.
Il se releva, fit quelques étirements pour faire jouer ses muscles et se remit en route. Il regarda le soleil, calcula mentalement sa position et constata qu'il lui faudrait encore au moins un jour et demi pour atteindre sa destination. Heureusement, il progresserait plus vite sur la partie à venir et pourrait espérer gagner une ou deux heures, peut-être plus. Il sortit son moulin à prières, le fit tourner en marmonnant un mantra et le rangea rapidement alors qu'il approchait d'un village. L'objet ouvragé était trop précieux et ne cadrait pas avec son apparence. Il accepta avec un sourire la tasse de lait de yak encore chaud que lui offrit une villageoise en train de traire son animal et continua sa route vers le nord. Un vent aigre soufflait sur l'herbe rase qui poussait à cette altitude, et il se calfeutra davantage dans ses vêtements épais. Ces hauts plateaux étaient battus par les éléments toute l'année, et même ceux qui y vivaient craignaient les brusques changements de temps. Mû dut utiliser toute sa détermination et sa force physique pour avancer. Pour ajouter au tout, le temps se détériora rapidement à la fin de l'après-midi et une pluie diluvienne se mit à tomber. Le chevalier d'or, trempé jusqu'aux os, parvint à trouver refuge dans une anfractuosité de rocher. Il attendit que la pluie se calme quelque peu et reprit sa route jusqu'à ce qu'il trouvât un abri de berger, un peu plus loin. Il parvint à faire un feu avec son briquet et de la bouse de yak séchée laissée là en cas de besoin par d'autres visiteurs, tordit ses vêtements et les mit à sécher devant le feu. Au moins, il serait ici en sécurité en attendant que les éléments s'apaisent. Il enfila une tunique et un pantalon propres et entreprit de se restaurer et de se réchauffer avec un bon thé au beurre.
La tempête dura plusieurs heures et la soirée était avancée quand elle cessa enfin. Pourtant, Mû résolut de continuer sa route pour essayer de rattraper le temps perdu. Fort heureusement pour lui, la lune était pleine et éclairerait son chemin. Il remit ses vêtements de pèlerin, barbouilla de nouveau son visage de beurre de yak, éteignit le feu et se remit à marcher. Mieux valait ne pas trop tarder vu le caractère d'urgence exprimé dans la lettre d'Hallatan. Lorsque l'aube vint sur un jour brumeux, il calcula sa position sur le soleil, et s'aperçut qu'il s'était rapproché plus qu'il ne l'avait pensé, il serait à Shambhala en tout début de nuit s'il continuait à progresser ainsi. Fatigué par sa nuit de marche, il s'arrêta, but un peu de thé au beurre qu'il avait gardé dans sa gourde, mangea un peu de pain et continua, luttant encore contre le vent froid qui balayait les plateaux d'altitude où pouvaient se voir ça et là des plaques de neige gelée. De son visage n'étaient visibles que ses yeux violets froncés sous l'effet de la morsure du froid. Malgré la fatigue, il persévéra et, enfin, alors que la nuit tombait, il atteignit les limites du territoire de la lamaserie. Il s'arrêta au premier abri qu'il trouva, enleva rapidement ses vêtements de pèlerin en frissonnant, nettoya son visage et enfila des vêtements normaux. Une heure après, il se présentait à la porte principale.
« Je suis Mû Alcarindë », déclara-t-il au portier, qui le laissa entrer après l'avoir examiné par le guichet de la porte. Il alla directement auprès d'Egalmoth, l'intendant, qui lui fournit une chambre. Le jeune atlante, épuisé, se laissa tomber dans le fauteuil près du lit avec un soupir. Il résista à la tentation de fermer les yeux et, se relevant, sortit ses vêtements de son sac. Il allait prendre une bonne douche et aviserait après. Il se déshabilla et, passant dans la salle d'eau, goûta avec plaisir l'eau chaude. Une fois propre et vêtu de sa tenue de nuit, il s'allongea dans le lit et, sans penser à demander une collation, s'endormit en quelques secondes. Le jour était levé depuis quelques heures quand il se réveilla le lendemain matin. Un homme se tenait debout près de son lit et, quand il le vit ouvrir les yeux, il s'inclina :
« Noble Alcarindë, je suis Tuor, votre serviteur pour la durée de votre séjour. Que désirez-vous pour votre petit déjeuner ? »
Mû commanda du lait, du pain et une omelette et l'homme sortit. Il fit sa toilette, s'habilla rapidement d'un pantalon, d'une tunique à manches courtes avec son châle de cachemire et il finissait quand Tuor revint avec son plateau de petit déjeuner.
« Merci. A présent, j'aimerais que vous alliez aux archives et que vous portiez ce billet à l'archiviste en chef Hallatan Andunië… »
Il avait griffonné sur le petit morceau de papier quelques mots pour informer le vieil archiviste de sa présence et du fait qu'il viendrait le voir dans la matinée. Le serviteur sortit en silence et Mû, dans le même état d'esprit, avala son petit déjeuner avant de faire sa prière devant la petite statue de Bouddha qui ornait le coin de la pièce. Tuor, revenu, attendit patiemment la fin de celle-ci pour l'informer qu'Hallatan avait accusé réception du message et l'attendrait quand il le désirerait. Mû voulait cependant d'abord aller présenter ses respects au vieil Alcarin. Tuor rassembla le linge sale soigneusement plié du jeune homme et s'éclipsa alors que le chevalier d'or, coupant par le jardin, se rendait aux appartements du patriarche.
Le vieil homme était en train de prier dans son oratoire lorsque son serviteur lui annonça la visite de Mû. Il lui ordonna de le faire entrer dans le salon, de préparer du thé et acheva ses dévotions. Le jeune homme se leva quand il le rejoignit et s'inclina impeccablement en disant :
« Mes respects, vénérable… »
Le regard bleu d'Alcarin se posa sur l'adolescent. Mû n'avait pas tellement changé depuis trois ans, mais une gravité supplémentaire empreignait ses traits. Le serviteur versa le thé dans les tasses et sortit de la pièce, laissant les deux hommes seuls.
Selon la tradition, le plus jeune parla le premier :
« J'espère que vous vous portez bien. Je suis désolé d'avoir manqué la prière ce matin… », Dit-il.
Le vieil homme sourit :
« Oui, aussi bien que je peux l'espérer à mon âge, et ne vous faites pas de souci pour la prière, je sais que vous êtes arrivé hier soir et je vous donnerai ma bénédiction si vous le désirez. Mais qu'est-ce qui vous amène parmi nous, jeune Alcarindë ? »
Mû répondit en restant aussi évasif que possible.
« Je dois faire des recherches dans les archives à propos de ma mère, Hallatan m'aidera… »
Il voulait éviter de préciser les véritables raisons de sa venue, et il perçut dans le regard d'Alcarin que celui-ci ne le croyait pas entièrement. Il le mettrait au courant plus tard. Ils échangèrent encore quelques paroles puis Mû, nanti de la bénédiction personnelle du patriarche, prit congé et alla directement non loin de là, aux archives. Il frappa et un homme aux yeux et aux cheveux sombres vint lui ouvrir.
« Que puis-je faire pour vous ? », lui demanda-t-il.
Il lui expliqua :
« Je suis Mû Alcarindë, maître Hallatan m'attend… »
Une expression particulière passa sur le visage de l'homme et il ouvrit rapidement la porte.
« Venez, nous vous attendions… »
Il l'accompagna jusqu'à une grande pièce couverte de rayonnages. Hallatan était là, assis dans son fauteuil roulant, et il sourit à Mû.
« Je suis heureux que vous ayez pu venir, asseyez-vous… »
Et il lui désigna une chaise. Le chevalier d'or s'exécuta et Hallatan commença :
« Tout d'abord, soyez assuré que je ne vous aurais pas demandé de venir si la situation ne le nécessitait pas impérativement… »
Il tira un épais dossier de dessous son bureau et continua :
« Vous vous souvenez que l'acte de naissance du jeune Cirion, votre apprenti, ne comportait ni nom de famille ni prénoms de parents ou de quelconques collatéraux. Atanatar, que voici et que j'ai chargé de continuer l'enquête, a découvert des choses troublantes… »
Il fit un signe audit Atanatar qui continua :
« Je suis allé poursuivre mes recherches sur place à Gyantsé et, à force de travail dans les archives, j'ai réussi à identifier les parents de l'enfant. Il s'agit de Valandil Aulendilë, un des deux frères de feue votre mère, et de Luthien Elendilë, la plus jeune sœur du prince Vëantur… »
Mû broncha à peine. C'est vrai qu'Anardil lui avait fait une fois la réflexion que Kiki et lui avaient les mêmes yeux, ceci expliquait cela. Pourtant, il percevait quelque chose de bien plus grave sous tout cela. Il encouragea d'un geste Atanatar à poursuivre :
« En fait, chacun d'eux était marié de son côté, des mariages arrangés selon la tradition, mais ils se sont vraisemblablement enfuis ensemble de la lamaserie pour aller vivre le plus loin qu'ils pouvaient, à Gyantsé. C'est là-bas que le petit Cirion est né, mais, alors qu'il n'avait qu'un an et demi, il a été témoin d'un drame. On a retrouvé ses parents assassinés mais aucune trace de lui jusqu'à ce que vous le recueilliez, même si son existence était connue et qu'il a été enregistré par quelqu'un de non identifié ici, aux archives, sans nom car, comme vous l'aurez compris, c'était un enfant doublement adultérin donc quelque chose d'abominable au regard de nos lois. Par chance, j'ai pu avoir accès par quelques billets bien distribués aux rapports de police et à ceux de l'autopsie pratiquée sur ses parents, et il n'y a aucun doute : ce sont des atlantes qui l'ont fait, et de telle façon qu'on puisse y reconnaître une vengeance d'honneur… »
Le cerveau de Mû se mit à fonctionner à plein régime. Il connaissait les coutumes de son peuple, l'importance de l'honneur, surtout pour les familles nobles, mais comment des atlantes avaient-ils pu assassiner de sang froid les leurs ?
« Donc, ceux qui ont tué les parents de Cirion sont également ceux qui l'ont abandonné dans la rue, à une mort certaine, alors qu'il n'était qu'un bébé … », Déclara-t-il lentement.
Son regard violet flamboya et il questionna :
« Sait-on qui a fait cela, qui s'est attaqué à deux personnes dont le seul crime était de s'aimer ? »
Atanatar secoua la tête :
« Non, malheureusement, mais, au vu de nos traditions, je m'oriente sur les familles Aulendilë et Elendilë, ainsi que celles des conjoints, les Ondoherilë et les Calmacilë… »
Hallatan acheva :
« Nous voulions vous en parler puisque c'est vous qui avez en garde le jeune Cirion et parce que vous pouvez agir à votre niveau. Nous ne sommes que des archivistes aux moyens d'action limités… »
A part lui, Mû pensa que, moyens d'action limités ou pas, ils avaient tout de même fait un travail énorme sur un sujet difficile, mais qu'il était en effet temps à présent qu'il agisse en tant que tuteur de Kiki. Au moins, pour une fois, que son sang bleu dont il se souciait peu pût servir à quelque chose.
« Le prince Vëantur a fait rechercher sa sœur, à l'époque, il ne s'est jamais vraiment remis de sa disparition… », Dit pensivement Hallatan.
Mû regarda les deux hommes en face de lui.
« Je vous suis reconnaissant pour ce que vous avez fait pour Cirion, vous lui avez rendu son identité, c'est à moi de prendre le relais maintenant… »
Atanatar sortit pour faire du thé et Hallatan tendit le dossier au chevalier d'or :
« Voilà qui prouve tout ce que nous vous avons dit, toutes les pistes que nous avons suivies ainsi que certains documents officiels. Nous n'avons pas réussi à savoir qui a enregistré la naissance de Cirion et nous ne le saurons probablement jamais, mais ceux qui ont assassiné ces deux jeunes gens ne doivent pas rester impunis. La loi sanctionne les crimes d'honneur… »
Mû se souvenait de l'état misérable dans lequel se trouvait l'enfant quand il l'avait découvert, se servant de ses pouvoirs pour voler afin de survivre dans les rues de Gyantsé. Il parvint cependant à garder toute son assurance. Il ne devait pas s'énerver mais garder la tête froide afin de pouvoir faire le nécessaire en toute possession de ses moyens. Les assassins croyaient très probablement Cirion mort, c'était un avantage pour les confondre, mais il répugnait à amener le petit garçon ici, dans ce panier de crabes dont il n'avait pas un excellent souvenir. Non, mieux valait prendre connaissance du dossier constitué par Hallatan et Atanatar et aviser après. L'archiviste assistant, justement, revenait avec un plateau qu'il déposa sur une table ronde en bois. Il versa le contenu de la théière de terre émaillée dans trois pots de la même facture et en tendit un à Mû. Le chevalier d'or le remercia et demanda :
« Puis-je consulter le dossier ici ? »
Les deux archivistes acquiescèrent et Hallatan dit avec un faible sourire :
« Votre mère elle aussi appréciait cet endroit pour y travailler… »
Mû lui rendit son sourire, si ressemblant à celui d'Arzaniel, et répliqua :
« Elle en aurait fait autant pour Cirion, je le sais, si elle avait vécu… »
L'émotion menaçant de le submerger, il plongea dans le dossier, demandant de temps en temps des éclaircissements à Hallatan et Atanatar. Il y avait là des copies des rapports de police et d'autopsie faits par les autorités de Gyantsé, les notes prises par Atanatar sur le terrain et dans les archives de la ville. Il y avait même le certificat de naissance de l'enfant signé par le médecin accoucheur de la maternité de Gyantsé. Lentement, il reconstitua le puzzle à son tour, de la fuite des parents à leur assassinat, regarda en prenant sur lui les photos prises par la police du lieu du crime.
Atanatar attira son attention sur une des photos de la scène de crime.
« Regardez la lettre de sang, là. C'est le signe du crime d'honneur dans les anciennes traditions… »
En effet, sur le sol près des cadavres s'étalait une arabesque écarlate et Mû, vaguement nauséeux, repoussa la photo. Il connaissait l'existence des crimes d'honneur chez les anciens atlantes mais cette tradition avait été supprimée depuis des siècles. C'était une variante de la loi du talion mais en pire, pouvant aller jusqu'au meurtre. Manifestement, ceux qui avaient fait cela s'étaient estimés vraiment déshonorés pour en venir à une telle extrémité. Il savait que sa mère avait été mariée très jeune à un homme bien plus âgé qu'elle, la coutume continuait donc d'être suivie, provoquant des drames humains comme celui vécu par les parents de son petit apprenti qui avaient préféré s'enfuir pour vivre leur amour. Selon la loi atlante c'était une transgression, oui, mais qui ne méritait pas une telle horreur.
Il but à petites gorgées le reste de son thé pour se remettre et finit par dire :
« J'irai voir le prince Vëantur avec le dossier, je l'informerai que son neveu est en vie et sous ma protection. J'aimerais que vous veniez avec moi, après tout c'est vous qui avez fait tout le travail. En attendant, je vous confie la garde de tous ces documents … »
Il se leva, les salua et sortit. Il avait furieusement besoin d'air car son cerveau menaçait d'exploser. Il gagna le jardin et s'y assit, tentant d'assimiler tout ce qu'il venait d'apprendre. Il ferma les yeux, inspira, expira, utilisant des techniques de yoga pour apaiser le maelström qui habitait son crâne. Au bout d'un certain temps il se sentit mieux, et son regard se posa sur les fleurs devant lui. Leur douce odeur le calma et il parvint de nouveau à réfléchir calmement, posément. Il resta assis plus d'une heure et, alors que l'après-midi s'avançait, il se leva pour se diriger vers les appartements de Vëantur. Le prince n'était pas là mais son secrétaire particulier lui fit savoir qu'il serait présent le lendemain et pourrait le recevoir dans l'après-midi. Mû parla d'une affaire familiale mais resta volontairement évasif. Il fut convenu qu'un serviteur viendrait le chercher dès que Vëantur serait disponible.
En sortant, il retourna à sa chambre et resta longuement en prières devant la petite statue de Bouddha qui ornait le coin de la pièce. Il ressentait le besoin de se purifier l'esprit et résolut ensuite d'aller aux bains pour nettoyer également son corps. L'eau n'effacerait pas le sentiment d'horreur qu'il avait ressenti, mais il se sentirait mieux. Alors qu'il était assis dans le bassin d'eau chaude, méditant les yeux fermés, il comprit pourquoi tout cela le remuait autant : parce que le destin de Cirion lui rappelait un peu le sien. De plus, le fait que la lettre de Dohko soit arrivée juste avant qu'il ne parte n'arrangeait pas les choses. Pourtant, tout aussi sombre que fût la vérité, il ne se laisserait pas abattre, il prendrait ses responsabilités.
Il fit les gestes rituels pour purifier les parties de son corps et, une fois sorti, revint aux archives. A Hallatan interrogatif il demanda :
« Une fois la filiation de Cirion établie, quel nom portera-t-il ? »
Hallatan prit un gros volume sur ses genoux, ajusta ses lunettes et finit par dire après l'avoir consulté :
« Les textes de loi sont clairs : en tant qu'enfant adultérin il n'a droit à aucun nom sur son acte de naissance ni même à aucune existence civile. Cependant, selon la loi coutumière, il peut prendre le nom de celui qui l'adopte, cela s'est vu autrefois pour des bâtards de rois… »
Mû resta pensif un instant et questionna encore :
« Vëantur pourrait-il le reconnaître comme son neveu ? »
Là, Hallatan répondit directement :
« Non, il ne le peut pas, ce serait une souillure trop grande sur le nom des Elendilë auquel Cirion n'a aucun droit, étant né hors mariage et, encore pire, d'un double adultère… »
L'archiviste en chef vit là où il voulait en venir et précisa :
« Vous, vous pourriez l'adopter vu que vous n'êtes pas un parent direct… »
Mû fronça un sourcil :
« Comment cela ? Si je compte bien, Cirion est le fils du frère de ma mère donc mon cousin, il m'est apparenté directement… »
Hallatan leva l'index :
« Oui, mais vous ne portez pas le même nom, et c'est par le sang de la mère… »
Le sang de la mère était effectivement moins important dans la définition du lignage, Mû avait oublié ce détail.
Hallatan demanda encore du thé à Tarannon, son autre assistant, et eut un sourire indulgent pour le jeune chevalier d'or.
« Ne vous inquiétez pas, nos lois sont difficiles à appréhender et c'est mon métier que de les connaître… »
Mû sentit qu'il s'inquiétait pour lui mais il avait déjà retrouvé sa sérénité. Il était assez âgé maintenant pour ne pas ressasser les choses comme il l'avait fait parfois plus jeune, il avait appris à mieux surmonter les épreuves. Il prit le pot de thé que lui tendit l'assistant et eut un léger sourire :
« Il est vrai que je n'en connais pas tous les arcanes vu que je vis en dehors de Shambhala et que mon père n'a pas eu le temps de m'apprendre tout cela… »
L'archiviste lui rendit son sourire :
« Si vous saviez tout, nous ne servirions plus à rien, jeune maître. En tout cas, je suis rassuré que Cirion soit avec vous, il sera du moins correctement élevé et en sécurité… »
Mû avala une gorgée du thé et répondit :
« Je passe plus de temps à lui apprendre les règles élémentaires du savoir-vivre qu'à l'entraîner, mais il ne s'apprivoise pas facilement, même si c'est mieux ces temps derniers tout de même, il semble avoir développé une sorte d'affection pour moi. En tout cas, ses pouvoirs congénitaux se sont éveillés dès sa toute petite enfance, il a appris assez remarquablement à les maîtriser et il m'étonne souvent… »
Hallatan posa ses lunettes.
« Il a vécu dans la rue plusieurs années, il lui a fallu du temps pour comprendre que vous ne lui vouliez pas de mal. Pour ses pouvoirs, j'ai probablement une explication : son ascendance Elendilë. De tous temps les détenteurs du sang royal ont été plus précoces que les autres, mais dans le cas du jeune Cirion son éveil a probablement été influencé par la nécessité de survivre, tout simplement, cela s'est déjà vu… »
Le chevalier d'or hocha la tête. Ce que disait l'archiviste pouvait fort bien être la bonne explication, mais la maîtrise de Cirion lui donnait parfois des sueurs froides. Il avala le reste de son thé et, se levant, s'inclina :
« Je viendrai vous chercher demain après-midi, quand le prince Vëantur pourra nous recevoir… »
Hallatan hocha la tête, le salua et Mû ressortit du bâtiment des archives. C'était la fin de l'après-midi, des ombres longues commençaient à s'étendre sur le jardin et il sentait l'air frais descendre des montagnes perpétuellement enneigées. Il passa encore un long moment au milieu des plantes, profitant de cette profusion florale qu'il n'avait pas à l'altitude à laquelle il vivait. La lamaserie avait été bâtie en effet à environ quatre mille mètres, soit deux mille de moins que Jamir, ce qui lui permettait d'avoir ce jardin luxuriant. L'antique technologie atlante y participait beaucoup aussi, cependant, et permettait de limiter les effets du manque d'oxygène pour les plantes.
Malgré la douceur ambiante, il frissonna sous l'effet du vent. Après la confusion ressentie dans l'après-midi, son cerveau était redoutablement clair à présent. La discipline mentale acquise auprès de Shion lui permettait de dépasser son ressenti direct et de faire rapidement le point sur les informations et, même s'il se sentait encore un peu remué, il pouvait cependant réfléchir ainsi qu'envisager les choses de manière plus claire. Malgré son statut de chevalier d'or il restait un humain avec des sentiments et il s'efforçait toujours de ne pas laisser ceux-ci obscurcir son jugement. Une chose à la fois, le problème Cirion d'abord, c'était le plus immédiat, il aurait tout le temps de penser davantage aux paroles de Dohko ensuite.
Au loin, il entendit les clochettes du service du soir et se dirigea vers le temple. Il entra, alla s'installer parmi les autres nobles et, alors qu'Alcarin prononçait les mots rituels, Mû pria non seulement pour ses parents décédés mais aussi pour ceux de son jeune apprenti. Il espéra que là où ils étaient à présent ils avaient trouvé la paix et savaient que leur fils était vivant ainsi qu'en sécurité. Il sentit cependant sur lui le regard du patriarche religieux. Alcarin était très clairvoyant du fait de son grand âge et il avait de toute façon prévu de lui parler dès l'issue de l'affaire, sachant qu'il était une personne de confiance.
A la fin de la prière, tout le monde se dirigea silencieusement vers la porte et Mû croisa le regard du patriarche avant de sortir. Tuor l'attendait à sa chambre, il pliait ses vêtements de pèlerin que les lavandières avaient lavés.
« Que désirez-vous pour dîner ? », lui demanda-t-il.
Au simple mot « dîner », le jeune atlante sentit son estomac se manifester. C'est vrai qu'il n'avait pas mangé à la mi-journée, occupé avec les archivistes, et tout ce qu'il avait appris ensuite n'avait guère contribué à lui donner de l'appétit. Pourtant, il avait tout de même faim et répondit aimablement à Tuor :
« Quelques nouilles avec un peu de viande me suffiront, merci… »
Le serviteur s'inclina et sortit, laissant Mû seul dans la pièce sobrement éclairée par deux appliques. Il revint une demi-heure plus tard avec un plateau fumant sur lequel était posé un bol de nouilles à la viande, un autre de fromage blanc et une demi-miche de pain frais. Une fois sustenté de ces délicieuses agapes, Mû sentit l'emprise du sommeil s'abattre sur lui. Il bailla et dit au serviteur :
« Vous pouvez vous retirer pour ce soir, merci… »
L'homme prit le plateau, s'inclina en lui souhaitant un bon repos et sortit. Le jeune atlante fit sa toilette, enfila sa tenue de nuit et se glissa dans le lit aux draps parfumés. Il éteignit la lampe et resta un bon moment les yeux ouverts dans l'obscurité seulement percée par la veilleuse posée près de la statue de Bouddha. Il parvint à faire le vide dans sa tête en utilisant les principes de respiration du yoga et sombra finalement dans le sommeil.
Le bruit des oiseaux du jardin l'éveilla le lendemain matin. Il saisit le petit réveil posé à son chevet, se frotta les yeux et se redressa sur son lit. Un mélange de terre mouillée et de fragrances de plantes diverses vint chatouiller ses narines. Rien d'étonnant vu l'heure plus que matinale. Nul bruit ne venait troubler la quiétude du tout début du jour, même pas ceux, ténus, produits par les outils des jardiniers de la lamaserie, et Mû profita de ce calme, blotti au creux de son lit aux draps qui sentaient encore la lavande. Au bout d'un moment, il se leva et se dirigea vers le cabinet de toilette, il ne s'agissait pas d'être en retard à la prière du matin. Il apporta un soin particulier à sa purification, enfila une tunique, son châle de cachemire et compléta sa tenue par l'écharpe de soie symbolique. Il retint ses cheveux par un lien de soie brute et jeta un regard à son reflet dans le miroir. Il allait devoir assumer son rôle de chef de famille pour la première fois de son existence aux yeux des autres atlantes et il se sentait à présent assez adulte et sûr de lui pour le faire. Il assura son bracelet de majorité à son poignet et sortit de la salle d'eau pour gagner le temple. Personne n'y était encore et il s'y assit, goûtant le calme du bâtiment et y puisant la force dont il aurait besoin pendant la journée. Il faisait souvent cela à Jamir en s'attardant dans sa chambre pour méditer avant de descendre rejoindre son apprenti et ses serviteurs. Au bout de quelques minutes, il sentit la présence d'Alcarin devant lui.
« Vous êtes bien matinal… », Déclara la voix grave du patriarche religieux.
Le vieil atlante était debout, vêtu de ses robes rituelles, sa fière tête couronnée de cheveux blancs et il l'observait de son regard bleu rendu presque transparent par l'âge mais encore vif.
Mû ouvrit des yeux violets calmes et sourit au vieil homme :
« Je voulais juste un peu de paix, vénérable… »
Un léger sourire fendit le visage d'Alcarin. Mû, malgré tout le contrôle, remarquable à cet âge, qu'il avait sur lui-même, était tout de même quasi cristallin aux yeux expérimentés du patriarche religieux. Bien sûr, il ignorait les faits, mais c'était évident que quelque chose de grave le souciait.
« Alors profitez-en, jeune Alcarindë… », Lui dit-il seulement, gardant son sourire énigmatique avant de commencer à disposer les bâtons d'encens qui allaient servir à la prière.
Mais il ne put le faire longtemps car les résidents de la lamaserie arrivèrent environ vingt minutes après et prirent place sur les bancs afférant à leur hiérarchie respective. Mû eut encore droit à quelques regards goguenards mais les armes de sa famille sur son écharpe donnèrent à ceux qui se posaient des questions sur son identité un élément de réponse. Il y eut quelques chuchotements parmi certains nobles mais le regard ferme d'Alcarin imposa silence et il commença à prononcer les mots rituels.
Mû ne regarda même pas les autres nobles quand il sortit. S'ils voulaient médire de lui, qu'ils le fassent, il n'en avait cure. Lui n'avait absolument pas honte de son statut et de son sang, si sa présence leur posait un problème tant pis pour eux.
Pourtant, une voix masculine l'interpella :
« Mû Alcarindë, attendez s'il vous plaît ! »
Il se retourna et vit un homme arriver vers lui. Habillé d'une tunique de velours vert et d'un pantalon court blanc fait dans la même matière, il portait de courts cheveux frisés violets et des yeux de la même couleur, identiques aux siens. Son visage calme imberbe était ouvert, nullement empreint de moquerie ou de duplicité mais d'une sagesse donnée par l'âge que dénotaient les quelques rides qui s'y pouvaient voir. Il marcha vers lui, le salua et déclara :
« Excusez-moi de vous interpeller de façon si cavalière, mais j'avais entendu parler de vous et je souhaitais faire votre connaissance. Je suis Herunumen Aulendilë, votre oncle… »
Mû avait vu ce nom sur son arbre généalogique, et Vëantur lui en avait parlé de lui, une fois, comme du chef de sa famille maternelle. Pourtant, il ne sut vraiment comment réagir, aussi prit-il le parti de le saluer et d'attendre, le visage neutre. Herunumen lui sourit.
« Vous êtes vraiment le portrait d'Arzaniel, comme on me l'avait rapporté, et je sens effectivement votre aura de chevalier d'or, c'est vraiment impressionnant… »
Visiblement, il en savait beaucoup sur lui, rien de vraiment étonnant non plus, il avait dû faire ses recherches après l'avoir aperçu lors de sa venue trois ans plus tôt mais sans savoir où le contacter vu que personne, excepté Vëantur et Hallatan, ne connaissait son lieu de résidence.
Mû ne savait exactement comment se comporter face à Herunumen, mais son instinct aiguisé lui dictait qu'il n'avait rien à craindre de lui. Pourtant, il n'oubliait pas que c'était son propre grand-père, le père d'Herunumen, qui avait donné sans états d'âme sa fille de seize ans en mariage à un vieil homme, la rendant malheureuse. Valandil, lui, avait du moins eu le courage de rejeter le système, mais l'avait payé de sa vie. Qu'allait-il trouver d'autre ?
« Heureux de vous connaître également, monsieur… », Déclara-t-il, à défaut de pouvoir dire autre chose.
L'homme sentit son quant à soi et proposa :
« Peut-être une tasse de thé en terrain neutre nous aiderait-elle à démarrer sur de bonnes bases… »
L'idée convint à Mû et le chef de famille des Aulendilë l'emmena vers une petite échoppe située sous la galerie qui bordait le jardin. Il commanda puis paya deux pots de thé au tenancier et commença :
« Je sais que vous ne nous connaissez pas mais nous n'avons appris votre existence que voici seulement trois ans, lorsque vous êtes venu pour votre cérémonie de majorité. Aucun de nous ne savait que ma sœur s'était remariée et avait mis au monde un enfant, votre père s'était assuré du secret vous entourant. En effet, la version officielle qui nous avait été donnée était qu'elle était partie rejoindre les terres de notre père, malade à l'époque, et avait trouvé la mort dans un accident. Pourtant, votre ressemblance avec elle est trop frappante et j'ai immédiatement eu des soupçons, mais je n'ai pas pu vous contacter à ce moment-là. Quand je vous ai revu hier, j'ai décidé de le faire au nom de la famille qui aimerait aussi vous connaître… »
Il s'interrompit un moment et reprit :
« Le choix vous appartient, si vous ne vouliez pas nous rencontrer je le comprendrais vu les circonstances … »
Mû ne savait là trop que faire ni que répondre. Pouvait-il lui faire confiance ? Rien ne lui prouvait qu'il n'avait pas participé à l'exécution, il n'y avait pas d'autre mot, de son frère Valandil.
Il finit par parler après avoir bu une partie de son pot de thé.
« Je ne sais exactement que penser, monsieur, cela est un peu trop soudain pour moi et je souhaiterais pouvoir disposer d'un temps de réflexion… »
Le temps, à dire vrai, de savoir exactement la vérité, après il aviserait. Herunumen ne se sentit nullement offensé par ses paroles et lui répondit :
« Cela est parfaitement légitime, je ne veux en aucun cas vous brusquer. Quoi que vous décidiez, sachez que nous vous considèrerons toujours comme un membre de notre famille… »
Mû avait un bon à-priori mais il n'était pas dans ses habitudes de prendre une décision à la légère. Herunumen termina son thé et acheva :
« Je ne vous dérangerai pas plus longtemps mais, si vous désirez me voir, demandez à l'intendant Egalmoth, il vous indiquera où me trouver… »
Il se redressa, s'inclina et s'éloigna, laissant Mû un peu interloqué. Que sa famille voulût prendre contact avec lui n'avait en soi rien d'extraordinaire, mais que cela se produisît au moment où l'on savait enfin la vérité sur la disparition de Valandil Aulendilë le faisait forcément se questionner. Il se leva, remercia le tenancier de la petite échoppe et marcha lentement dans le jardin inondé par le soleil matinal. Il voulait finir de réfléchir à ce qu'il allait dire à Vëantur l'après-midi même, pour que tout soit clair dans son esprit et surtout qu'il ait la sérénité nécessaire pour lui exposer tout cela clairement et sans laisser ce qu'il avait ressenti la veille face au dossier s'extérioriser. De toute façon, il se connaissait assez pour savoir que cela n'arriverait pas, il était capable de rester stoïque une fois le premier choc passé.
Un coup de vent fit bouger sa longue queue de cheval et il le laissa faire, prenant une longue inspiration de l'air diversement parfumé, puis il se dirigea vers sa chambre où Tuor lui tendit un pli.
« Un serviteur a apporté ceci pour vous pendant votre absence… »
Mû reconnut les lettres soigneusement tracées de Vëantur et brisa le sceau. Le prince l'informait qu'il avait bien été mis au courant de sa requête et qu'il l'enverrait chercher au tout début de l'après-midi, si cela lui agréait. Mû traça quelques mots bien choisis en bas du pli pour signifier son assentiment et appela Tuor :
« Veuillez aller porter cela au prince, s'il vous plaît, puis vous irez dire à maître Hallatan, l'archiviste en chef, qu'il se tienne prêt dès midi… »
Le serviteur s'inclina et sortit, laissant Mû prier seul devant la petite statue de Bouddha. Il alluma deux bâtons d'encens, fit un geste circulaire et les ficha devant elle.
« Père, mère, aidez-moi à réussir ce que j'entreprends, je vous en prie, pour le bonheur d'un enfant innocent… », Supplia-t-il silencieusement.
Quand il se releva après un temps indéterminé, Tuor l'attendait, debout près de la porte, en bon serviteur stylé qu'il était.
« A quelle heure prendrez-vous votre repas, maître ? », questionna-t-il.
Mû se tourna vers la petite horloge qui ornait l'un des murs de la pièce. Il était déjà presque onze heures mais il voulait encore disposer d'un peu de temps. Il répondit :
« Si c'est possible, vers onze heures trente… »
Le serviteur se retira pour se rendre aux cuisines et Mû, comme il se devait, se purifia la bouche, les mains et le visage dans la salle d'eau. A l'heure dite, Tuor revint avec un plateau fleurant bon le pain frais et le curry fumant. Tuor déplia une serviette immaculée qu'il déposa sur les genoux du jeune noble et il déclara :
« Notre chef espère que cela vous plaira, il a dû faire vite… »
Mû goûta et s'exclama :
« Mais c'est excellent, vous pourrez bien le lui dire, quelle merveille ! »
Lui qui ne se sentait pas avoir faim auparavant se découvrit un appétit féroce en savourant les aubergines au curry accompagnées de riz blanc des contreforts de l'Himalaya. Il se sentit mieux, rasséréné, et mesura à quel point ce que lui avait dit Egesh dans son enfance était vrai, à savoir le fait que la nourriture influait sur le moral.
Il fit un passage par la salle d'eau et observa son reflet dans le miroir. Il avait hérité beaucoup plus de traits physiques du côté des Aulendilë, comme il avait pu le voir sur Herunumen ainsi que sur son petit élève qui en avait les yeux, mais c'était en tant qu'Alcarindë qu'il se présenterait devant Vëantur. Il revint dans la pièce principale et se mit en devoir d'attendre le serviteur de Vëantur en méditant. Au bout d'un certain temps, un pas différent parvint à ses oreilles et il ouvrit les yeux juste avant que l'homme ne frappe à la porte.
« Noble Mû Alcarindë, Son Altesse vous attend… », Déclara-t-il.
Le jeune homme se leva, prit une longue inspiration et vint ouvrir.
« Je suis prêt mais nous devons passer chercher l'archiviste en chef et un de ses assistants, ils doivent être présents à l'entrevue… »
Le serviteur acquiesça et l'accompagna jusqu'aux archives où Hallatan et Atanatar, comme prévu, se tenaient prêts. L'archiviste assistant tenait fermement l'épais dossier constitué qu'il remettrait à Vëantur. Le trio se dirigea vers les appartements du prince et Mû aida Hallatan à franchir la petite marche qui en délimitait le seuil. On les conduisit jusqu'à un salon aux meubles anciens où était disposés sur une table un plateau avec des tasses de porcelaine fine et une théière en argent.
On leur signifia de s'asseoir et le serviteur versa le thé dans les tasses tandis qu'un autre allait prévenir Vëantur. Le prince entra peu après, les boucles de ses cheveux de feu disciplinées en une coupe courte, vêtu fort simplement d'une tunique de velours bleu et d'un pantalon de la même matière. Ses yeux d'un vert d'eau calme passèrent de l'un à l'autre alors qu'il leur rendait leur salut et qu'il s'asseyait en face d'eux.
« Vous vouliez me voir à propos d'une affaire familiale, semble-t-il, jeune Alcarindë… », Commença-t-il en s'adressant à Mû.
Le jeune chevalier d'or échangea un regard avec Hallatan et Atanatar avant de répondre :
« En effet, Altesse, et ces deux experts seront ma caution. L'histoire que nous allons vous raconter vous touche de près et me touche également… »
Il se tourna vers Atanatar et lui fit signe de commencer son récit. Aucun détail, même des plus sordides, ne fut épargné au prince, documents du dossier à l'appui. Ses poings se serrèrent graduellement, sa mâchoire en fit autant et deux larmes dévalèrent lentement ses joues à l'évocation du funeste destin de sa sœur et de son compagnon. Il attendit la fin, inspira et expira fortement, but un peu de thé pour se remettre et se tourna vers Mû :
« Ainsi mon neveu Cirion est chez vous, destiné à être votre successeur à votre office de chevalier d'or, c'est bien cela ? »
Mû acquiesça, et Vëantur poursuivit :
« Je vous remercie de prendre soin de lui… »
Mû inclina seulement la tête et le prince se tourna vers les archivistes :
« Je ne saurais trop, messieurs, vous remercier pour votre travail incommensurable, je sais enfin ce qui est arrivé à ma chère petite sœur Luthien et vous savez quelle importance cela revêt pour moi… »
Son regard tremblant d'émotion se perdit un instant dans le bleu du ciel, par la fenêtre, pour revenir quelques minutes plus tard sur ses interlocuteurs avec son expression normale, déterminée :
« Je vais prendre les décisions qui s'imposent et convoquer immédiatement les patriarches ainsi que les chefs des familles concernées. Mû, s'il vous plaît, j'aimerais que vous ameniez Cirion ici, sous votre garde il ne craindra rien…même s'il ne portera jamais mon nom et qu'il est un paria selon nos lois, il est tout de même mon neveu et une victime de cette triste affaire, je tiens à ce qu'il soit là… »
Le regard du chevalier d'or se fixa dans celui du prince et il lui dit fermement :
« Bientôt, Cirion aura un nom, je vais l'adopter officiellement et il portera le mien, comme la loi coutumière l'autorise pour les enfants adultérins… »
Cette dernière assertion fit reparaître les larmes dans le regard de Vëantur mais il cilla et reprit rapidement sa contenance :
« Auprès de vous, je ne doute pas qu'il devienne un homme de bien… »
Dans le regard du chevalier d'or, il voyait trembler la même émotion que la sienne, et comprit à quel point il se sentait concerné, pas seulement parce que Cirion avait une histoire horrible mais aussi parce que lui-même aurait pu être l'un de ces enfants nés hors mariage que la société atlante réprouvait, sans parler que sa mère, elle aussi, avant de connaître enfin le bonheur, avait été mariée contre son gré dans cette antique tradition qui avait causé en partie le drame.
« Je vais faire venir Cirion, Altesse, comme vous me l'avez demandé, je vais m'y employer dès cet après-midi. Il ne parle pas encore tout à fait notre langue mais il vous comprendra si vous parlez lentement… », Finit par dire Mû.
Il persistait à penser que ce n'était pas une bonne idée vu la ressemblance évidente de l'enfant avec les Elendilë mais personne n'était mieux à même de le protéger que lui-même. Il ne quitterait pas Kiki d'une semelle et il utiliserait ses propres pouvoirs pour brouiller son aura, histoire que ceux qui l'avaient condamné à une mort certaine voici trois ans ne découvrent pas sa présence.
Vëantur regarda de nouveau le chevalier d'or et les deux archivistes :
« J'aimerais que vous puissiez être là lorsque je confondrai ceux qui ont fait cela, je vous ferai tenir au courant et je vous remercie encore … »
Les trois hommes finirent leurs tasses et se retirèrent. Hallatan et Atanatar retournèrent aux archives tandis que Mû gagnait sa chambre pour tenter une télépathie longue distance avec Anardil. Pour cela, il avait besoin du plus grand calme, bien qu'il maîtrisât ses pouvoirs à la perfection. Il s'assit sur son fauteuil et expira lentement, faisant le vide dans son esprit pour trouver celui d'Anardil plus commodément. Le serviteur avait moins de pouvoirs que lui mais il en possédait suffisamment pour communiquer correctement. Il ne tarda pas à lui répondre :
« Maître ? »
Le chevalier d'or poursuivit :
« J'aimerais que tu prépares Cirion, je vais venir le chercher sur ordre du prince Vëantur. Va dans ma chambre, ouvre mon armoire, tu y trouveras d'anciens vêtements qui m'ont appartenu, ils devraient lui aller maintenant. Prépare-lui juste un sac, je m'occuperai du reste ici. J'arrive dans une heure, cela devrait te laisser le temps, mais ne l'inquiète pas inutilement, je lui parlerai moi-même et je te donnerai d'autres détails sur place … »
Le serviteur accusa réception et rompit la communication pour aller exécuter les ordres. Cette fois, Mû se téléporterait là-bas, tant pis pour le Sanctuaire, c'était le moyen le plus simple et le plus rapide pour ramener Cirion. Il aurait ainsi le temps de lui faire faire des vêtements dignes de son rang pour se présenter devant Vëantur et de lui faire couper correctement les cheveux. Il fit chercher Tuor et lui donna ses ordres :
« J'aurais besoin, pour tout à l'heure, d'avoir un coiffeur et un tailleur ici, chargez-vous en, s'il vous plaît … »
Tuor s'inclina et sortir de la chambre alors que Mû se préparait à se téléporter chez lui en sortant de la lamaserie. En en clignement de cil, il se retrouva directement dans la pièce à vivre de la pagode. Demetrios se trouvait là, en train d'alimenter le foyer, et il sourit à son maître.
« Anardil m'a dit que vous arriviez, il est là-haut, avec le jeune Kiki, en train de le préparer… »
Il prit une théière, versa une partie de son contenu dans un pot de terre cuite émaillée et le tendit à Mû :
« C'est votre thé préféré… »
Anardil fit alors son apparition, tenant un sac d'une main et Kiki de l'autre. Le petit atlante avait bien meilleure apparence que d'habitude avec les vêtements qu'autrefois Dolma avait brodés et Mû lui sourit. A présent qu'il savait son ascendance, il y avait effectivement un air de ressemblance avec Vëantur, même si son regard, comme le sien propre, était clairement issu des Aulendilë. Il s'accroupit devant l'enfant et lui dit :
« Tu vas venir avec moi à Shambhala, il y a là bas un monsieur qui veut te voir mais n'aie pas peur, tu resteras tout le temps avec moi. Il faudra bien te tenir, comme je te l'ai appris. Même si tu ne comprendras pas tout ce qu'ils diront, je t'aiderai… »
Le petit garçon sourit largement et son regard violet s'éclaira de paillettes dorées. Mû déclara alors en haut atlante à l'adresse d'Anardil :
« Les archivistes ont retrouvé trace de sa famille, c'est assez compliqué et dramatique mais, pour faire court, ce jeune homme est mon cousin par la grâce du frère de ma mère et descend également des Elendilë par sa mère. Je t'expliquerai davantage quand nous reviendrons mais le prince Vëantur désire le rencontrer avant que ne soient établis les papiers qui lui donneront mon nom… »
Il savait Anardil suffisamment intelligent et fin pour comprendre presque tout en filigrane, il lui donnerait d'autres renseignements plus tard et il comptait sur lui pour transmettre tout cela à Demetrios pendant son absence.
Confiant un moment Kiki à Anardil et Demetrios, Mû monta dans sa chambre pour y prendre ses robes traditionnelles atlantes, le décorum aurait son importance face aux autres familles, surtout de ce niveau de noblesse supérieur au sien. Il jeta un dernier regard à sa chambre parfaitement rangée et se téléporta de nouveau dans la pièce à vivre. Anardil avait habillé Kiki d'un épais manteau de laine qui avait aussi appartenu à Mû et il lui dit :
« Prenez soin de vous, maître, et de lui… »
Et il lui tendit la main du petit garçon ainsi que son sac. Cirion lui sourit et le jeune homme le lui rendit. En un clignement d'œil, ils apparurent devant la porte de la lamaserie. L'enfant ouvrit de grands yeux, ébahi, mais le chevalier d'or lui dit :
« Voici Shambhala, Kiki, là est conservé tout le savoir de notre peuple… »
Il lui mit sa capuche pour masquer ses cheveux roux un peu trop reconnaissable, frappa et le portier, le reconnaissant, le laissa entrer.
« Voici mon apprenti, Cirion… », Dit-il, et le portier salua l'enfant qui, intimidé, bredouilla sa réponse et regarda ensuite son maître avec de grands yeux. Mû lui dit en l'emmenant vers sa chambre :
« Tu ne te souviens pas ? Il y a quelques temps, je t'ai dit que ton véritable prénom était Cirion… »
Il avait parlé en atlante, lentement, pour que le petit garçon le comprît, et l'enfant parvint, en butant sur ses mots, à répondre dans la même langue :
« J'avais oublié, maître, vous ne m'appelez jamais comme ça… »
Mû sourit du ton péremptoire employé par l'enfant :
« J'essaierai d'y penser davantage… »
Quand ils arrivèrent à la chambre, Tuor les rejoignit :
« J'ai demandé au tailleur et au coiffeur de se tenir prêts… »
Mû se tourna vers lui :
« Très bien. Vous ferez placer un petit lit à la tête du mien pour mon jeune apprenti, Cirion, et vous irez chercher le coiffeur… »
Tuor s'exécuta et revint quelques minutes avec un homme qui s'inclina. Mû indiqua du geste Kiki :
« Ce sont ses cheveux qu'il faut couper… »
Les boucles rousses de Kiki avaient effet poussé quelque peu erratiquement malgré les efforts d'Anardil, et nécessitaient à présent les soins d'un professionnel. Il resta à côté de l'enfant pendant toute l'opération pour le rassurer et, quelques dizaines de minutes plus tard, il montra au petit garçon le résultat. Kiki, ébahi, se découvrit différent dans le miroir sous le regard amusé de Mû qui lui dit :
« Cela te va bien… »
Il rétribua le coiffeur qui s'inclina et sortit alors que le tailleur accompagné de son commis entrait et se faisait indiquer son petit client. Il salua l'assistance et se tourna vers Mû pendant que son assistant commençait à prendre les mesures du petit garçon :
« Quels vêtements souhaitez-vous pour lui ? »
Mû réfléchit et dit :
« Assez traditionnels mais en tissu précieux, j'y tiens, le coût n'est pas un problème… »
Il ajouta :
« Pourriez-vous faire cela pour demain ? Je sais que je vous demande beaucoup mais c'est important… »
Le tailleur acquiesça :
« Mais bien sûr, noble Alcarindë, si nous commençons maintenant nous aurons fini dans quelques heures et je vous le ferai livrer demain matin à la première heure… »
Et il sortit. Mû interpella alors Tuor, qui allait sortir chercher du thé :
« Pourriez-vous remettre ce pli au prince Vëantur ? »
En termes cryptés, il lui faisait savoir qu'il avait ramené l'enfant avec lui. Depuis qu'ils étaient entrés à Shambhala, il brouillait l'aura de Cirion avec ses propres pouvoirs, bien qu'il sût que cela lui demanderait beaucoup de forces il était certain de réussir s'il puisait dans son cosmos. Quand Tuor revint, il déposa le plateau du thé, donna un pli à Mû et attendit les ordres. Le chevalier d'or ouvrit le pli et lut ce qu'écrivait Vëantur. Celui-ci demandait s'il était possible qu'il rencontrât Cirion le soir même, après le repas du soir, il enverrait son serviteur les chercher. Le jeune homme écrivit sa réponse en bas du billet et le tendit à Tuor pour qu'il le portât, puis versa du lait dans une tasse qu'il alla porter à son apprenti bien plus calme qu'à l'habitude. Le petit garçon était assis dans le fauteuil qui était au fond de la pièce et n'en avait pas bougé depuis que le tailleur était parti. Il marcha jusqu'à lui et lui donna la tasse de lait.
« Ca va, Kiki ? », lui demanda-t-il.
L'enfant leva les yeux sur son maître, et dit d'une voix tremblante :
« Qu'est-ce qu'il va m'arriver ? »
Emu par la détresse manifeste du petit garçon, Mû le souleva et l'assit sur ses genoux.
« Personne ne va rien te faire, Cirion. Je sais que c'est nouveau pour toi, toutes ces choses, tous ces gens, mais tu ne crains rien, je suis avec toi… »
Il aurait dû prévoir la panique du petit garçon, quel tuteur était-il pour avoir oublié de tenir compte de cela ? De plus, avec ses pouvoirs, Kiki sentait qu'il se passait quelque chose, c'était plus que logique. L'enfant se blottit contre lui, s'accrochant comme une bernique à son rocher, et ne tarda pas à s'endormir. Il le déposa sur le lit installé par Tuor précédemment et le laissa reposer tranquillement. Autant qu'il dorme un peu avant d'aller voir Vëantur, cela lui ferait du bien. Il resta près du lit, à boire son thé tranquillement en regardant de temps à autre l'enfant dormir. Il était toujours ainsi quand Tuor revint.
« Le jeune maître dînera-t-il lui aussi ? », questionna-t-il à voix ténue.
Mû s'agenouilla près du lit et secoua doucement l'épaule de son apprenti.
« Réveille-toi, il va être temps de dîner… »
Kiki battit des cils, puis se réveilla. Il se frotta les yeux et regarda autour de lui d'un air absent avant de focaliser son regard violet sur son maître. Mû dit alors :
« Nous mangerons tous les deux ici… »
L'enfant s'assit puis se leva, le regard encore dans le vague, et Mû l'emmena à la salle d'eau avec lui pour se purifier rituellement. Quand ils sortirent, Tuor revenait avec un plateau chargé de riz blanc, de brochettes de curry et de thé, avec une tasse de lait tiède pour l'enfant. Sentant ces bonnes odeurs, l'appétit de Kiki se réveilla et il s'attabla avec un sourire, délivré pour un moment de ses appréhensions. Mû remarqua à leur juste valeur ses efforts pour bien se tenir à table, ne pas prendre les aliments avec ses doigts, ne pas manger avec gloutonnerie, même s'il y avait encore quelques points qui péchaient vu l'état de la serviette qu'il lui avait nouée autour du cou, tachée de curry après le repas du petit garçon. Il la lui détacha, lui nettoya la bouche et les mains avec un linge humide parfumé et vérifia qu'aucune tache ne salissait la tenue du petit garçon. Habituellement, c'était Anardil ou Demetrios qui se chargeait de cela, mais il ne s'en tira pas trop mal.
Il s'abaissa alors au niveau de l'enfant et lui dit :
« Tout à l'heure, nous irons voir un monsieur qui s'appelle Vëantur, dont je t'avais parlé tout à l'heure. Tout se passera bien, si tu ne comprends pas tout ce qu'il dira je t'aiderai… »
L'enfant acquiesça fermement. Avec le temps, il avait fini par comprendre qu'auprès de son maître il ne craignait rien, qu'il aurait toujours à manger à volonté et dormirait au chaud. Le déclic était récent mais l'enfant voyait enfin en Mû non un garde-chiourme mais une personne de confiance, d'où son changement de comportement.
Les deux échangèrent un regard identique et deux coups légers frappés à la porte les interrompirent :
« Noble Alcarindë, on vous attend… »
Mû prit la main de Kiki et sortit résolument. Le regard du serviteur tomba sur l'enfant et son regard refléta de l'émotion, mais il ne dit rien et les précéda jusqu'aux appartements de Vëantur. Le chevalier d'or sentait la petite main de l'enfant trembler légèrement dans la sienne et il se servit de ses pouvoirs pour l'apaiser.
Le serviteur les mena dans le petit salon et Mû perçut un trémolo dans sa voix alors qu'il disait :
« Son Altesse arrive tout de suite… »
Vëantur entrait et posa la main sur l'épaule du serviteur qui sortit pour aller chercher du thé. Il regarda Mû.
« Eärnil a bien connu Luthien, pardonnez son émotion… »
Son regard tomba sur l'enfant, assis roidement près de son maître, et il eut un choc. Il s'approcha de lui, les yeux tremblants et parvint à parler dans un terrible effort pour juguler son émotion :
« Bonjour, Cirion, bienvenue à Shambhala… »
Le petit atlante perçut l'émotion de l'homme en face de lui avec ses pouvoirs et interrogea en butant sur ses mots :
« Pourquoi votre cœur pleure, monsieur ? »
Vëantur le regarda un instant, interdit, et deux larmes roulèrent le long de ses joues. Il parvint cependant à garder son contrôle et lui dit :
« C'est que tu me rappelles ta maman, Cirion… »
L'enfant fronça les sourcils, n'ayant pas compris tous les mots, et Mû dut lui traduire. Le regard violet de Kiki s'agrandit alors :
« Vous…vous connaissez ma maman ? », parvint-il à dire.
Vëantur lui sourit :
« Oui. Je suis ton oncle, Cirion, le frère de ta maman… »
Il avait soigneusement choisi ses mots et l'enfant le regardait d'un air étonné, ses yeux violets écarquillés comme s'il avait vu Bouddha en personne. Le serviteur revint alors avec le plateau de thé et s'enquit de ce que désirait l'enfant. Kiki, intimidé, parvint à lui répondre qu'il voulait du lait. Le regard vert d'eau de Vëantur ne le quittait pas le petit garçon devant lui. Bien qu'il fût encore jeune, Cirion avait hérité de nombre de caractéristiques de sa mère Luthien, comme la finesse de ses traits, ses cheveux roux frisés et certaines de ses mimiques.
L'enfant but son lait à petites gorgées, les sourcils froncés, manifestement il s'y perdait. Il finit par dire :
« Maman n'est plus avec moi, monsieur… »
Apparemment, il n'avait aucun souvenir du funeste jour où ses parents avaient été assassinés, ce qui se concevait par son jeune âge à l'époque. Mû le rassura :
« Nous t'expliquerons plus tard… »
Ce n'était pas la peine de rajouter encore à la confusion du petit garçon. Il ne dit rien d'autre, se contentant de rester présent lors de cette rencontre privilégiée entre l'enfant miraculé et son oncle. Vëantur, encore ému, avait rapidement retrouvé son self control et choisissait soigneusement ses mots pour interroger Kiki sur sa vie afin d'essayer de le mettre en confiance. Quand l'enfant commença à bailler, Mû demanda à se retirer et Vëantur lui dit :
« Tenez-vous prêt demain en fin de matinée, je vous ferai chercher quand tout le monde sera là… »
Kiki se frotta les yeux et se laissa mener par la main de Mû après qu'il eut salué le prince comme il le fallait. La nuit était tombée sur la lamaserie et les étoiles brillaient dans le ciel d'encre. Mû sentait Kiki se faire de plus en plus lourd derrière lui et, s'arrêtant, il le prit dans ses bras pour le porter car le petit garçon dormait littéralement debout. Une fois arrivé à sa chambre, il lui ôta ses vêtements, lui mit sa tunique de nuit et le glissa dans le lit.
Lui-même fit une rapide toilette et, éteignant la veilleuse, se mit également au lit sans parvenir tout de suite à trouver le sommeil. Il écouta un moment le souffle égal de Kiki et se dit qu'il se rendait compte seulement maintenant de ce que c'était qu'avoir un enfant à sa charge. Cependant, il ne reviendrait pas sur sa décision, il voulait lui donner son nom car Cirion n'était en rien responsable de sa venue au monde ainsi que du drame survenu et il savait que Shion l'aurait approuvé. Etait-on encore au Moyen-âge pour qu'on s'arrogeât le droit de vie et de mort seulement par vengeance ? Sa main serra le drap mais il parvint à se calmer et s'endormit…
A SUIVRE
