— Trente-Trois —

France, Paris

5 juillet

Jour 206

Elle ignorait pourquoi ses pas l'avaient emmenés à Paris si ce n'était sa confiance totale en ses instincts omégas.

Anna Ulanov se laissa porter hors du métro parisien qu'elle abhorrait en temps normal. Il lui était malheureusement inévitable d'utiliser les transports communs. Elle avait besoin de marcher par ordre de ses médecins dont deux qui aimaient particulièrement lui lancer des défis incongrus; Ethan et Raf.

Elle menait avec quelques rares membres de la SSA triés sur le volet une nouvelle enquête, du moins, c'était ce qu'elle pensait. Eva lui avait demandé d'étudier les rapports compliqués qui existaient entre les différents membres de l'organisation. Elle appliquait ces conseils à la lettre.

Parce que le cas de Dimitrov Ostrovski l'intriguait. Comment un si bon et prometteur élément de la SSA et garde rapprochée de Bai Long pouvait-il se retourner aussi violemment contre ses propres convictions en aussi peu de temps? Bien évidemment, elle avait relu et analysé les différents rapports sur les décès de Maddison, de Séverin et Dimitrov. Ils formaient à trois un trio comparable à celui que formait Mycroft, Daiyu et Will durant leurs premières années.

Une personne formait cette charnière. Mycroft Alexander Holmes.

Maddison entretenait une relation platonique avec l'A Oméga. Dimitrov et lui étaient aussi rivaux qu'amis. Séverin... Il connaissait Sherlock Holmes.

Anna savait que Mycroft avait éliminé Maddison à la suite de sa trahison. Séverin avait été tué à cause de lui. Et Dimitrov... Il mettait tout sur son compte. Les trois ex-agents étaient tous proches du camp de la Roseraie dans leur éducation, dynamique mais surtout convictions. Il était normal qu'avec une pression sociale et un stress omniprésent, ils furent tombés dans le piège de la Roseraie. Du moins, Maddison et Dimitrov l'étaient.

Seul Dimitrov était encore vivant. Il s'était servi du Circus pour mener la SSA dans un piège mondial. Il avait pris les commandes de la Roseraie. Alors tout portait à croire qu'après le décès de la Reine Noire, il deviendrait l'héritier légitime.

Mais contre toute attente, ce n'était pas lui.

Alors qui?

Mycroft a-t-il planté d'autres taupes à notre insu?

Etait-ce ce mystérieux Filibert? On lui avait assuré du contraire. Le B Alpha était certes infiltré mais pas encore arrivé à ce niveau. Diesbach en avait des nouvelles régulièrement.

Qui donc?

Chacun avait un rôle précis dans l'organisation et après le ménage qu'elle avait dû consentir à faire l'an passé, la SSA à l'effectif réduit ne comprenait plus que ses plus loyaux membres.

Il lui fallait donc étudier du côté de ses membres fondateurs encore vivants.

Sacha

Alice

Amelia à moindre mesure

Aden

Filibert

Kalyn

Mycroft

Diesbach

Bai Long

Tous y perdraient trop à trahir l'association.

— Je suis ravi de te revoir sur pieds. Sur les deux pieds même! la salua Ethan, enjoué.

Elle l'embrassa sur les deux joues. Depuis quelques temps, Ethan, Sally, Molly, Raf et elle s'étaient rapprochés au point de vivre presque toujours en communication. Paul trouvait cela attachant même s'il n'était pas aussi souvent avec eux. Déployé auprès de Diesbach, il servait de liaison entre le Vatican et les autres antennes en support de Marco et Diesbach en personne. Avec les derniers dispositifs en communication et les recherches enfin officialisées de Mycroft, Sherlock et du restant du groupe, la division secrète SSA du Saint-Siège avait besoin de personnel.

— Moi aussi. Même si j'aurais préféré ne plus mettre de ballerines, dit-elle en inspectant l'irrégulière usure de sa semelle, conséquence d'une démarche encore maladroite.

Elle referma un peu sa veste blanche sur elle, dissimulant les pans de peau qui se dégageaient de son bustier en cuir bleu ciel. Heureusement que sa jupe bicolore mi-longue Fendi assagissait sa tenue. Quant à ses ballerines jaunes, elles rendaient l'âme. Tout comme la canne qu'elle continuait d'utiliser.

— Pendant combien de temps arrives-tu à marcher sans repos? lui demanda Ethan, inquiet.

— Pas longtemps. J'essaye de prendre le métro aussi souvent que possible. On n'a pas d'autres choix que d'avancer ici et je peux toujours me reposer dans une rame. C'est un meilleur moyen de rétablissement que de subir les tapis de course ou encore marcher seule en pleine rue sans distraction, répondit-elle simplement.

Ethan acquiesça en silence. Il lui offrit son bras qu'elle accepta sans broncher après avoir basculé son mini sac Peekaboo sur l'autre épaule. Elle connaissait ses limites. Cela ne lui servait à rien de se forcer.

— Comment va Paul?

— Comme toujours. Il a peint mon fauteuil en vert pâle et m'envoie des fleurs via un site spécialisé dans les livraisons de fleurs à l'aube. Ma chambre d'hôtel ressemble à une jungle et mes gardes du corps éternuent d'allergie, dit-elle, sourire tendre sur les lèvres.

— On ne peut pas dire qu'il ne t'aime pas. Tu es heureuse. Je suis content pour toi.

— Merci Ethan. Mais l'objet de ta visite ne concerne pas que mon bien-être. Alors dis-moi comment tu avances?

— Avec les nouveaux dégâts provoqués par les absences de Mycroft et les autres, je n'ai plus autant le temps de me consacrer aux recherches de Raf. Ce dont je suis plutôt content à vrai dire. Sam et lui me rendent fou parfois. Molly est franchement admirable pour les supporter. Mais je ne viens pas que pour cela, tu as raison. Sais-tu que j'ai trouvé des choses intéressantes sur nos chers amis? répondit Ethan.

Les disparitions de ses cadres rendaient peu à peu la SSA désorganisée. Malgré toute sa bonne volonté, Anna était lucide. Rares étaient ceux qui pouvaient remplacer Mycroft et Kalyn. Elle soupira.

— Alors dis-moi.

— Tu connais un peu mon passé et on t'a mis au courant de mon implication dans la SSA bien avant ton arrivée.

Cela, elle l'avait appris par surprise de la bouche de Paul. Le monde était bien petit.

— Oui.

— Je me rappelle avoir souvent eu droit au duo Sacha et Dimitrov. Ce n'est pas très clair dans mon esprit car mon contact était surtout Mycroft, du moins, le personnage russe qu'il prétendait être. Mais il me parlait parfois de ses deux amis qui travaillaient très bien ensemble. D'après sa description, je pense bien qu'il s'agissait de Sacha et Dimitrov. Alors j'ai fait quelques recherches et selon leurs intendants, on les considérait bien comme un duo inséparable et très complémentaire. Comme Sherlock et John ou Mycroft et Kalyn ou encore Raf et moi. Il est d'un calme excité, un surdoué fou. Dimitrov était un surdoué stratège, un peu mégalomane et très passionné dans sa jeunesse. Sacha était aussi arrogante qu'elle était posée et diplomate.

— C'est... Génial ce que tu me dis-là.

— Ouaip! Mais j'ai encore des doutes. Je ne connais pas Diesbach comme tu le connais alors... Tu pourrais peut-être continuer de creuser là-dessus.

— Tu n'es pas aussi banal et American Dream qu'on le dit. Ne me dis pas que tu compte utiliser ma soi-disante rivalité avec Sacha pour enquêter sur-elle?

Ethan la regarda avant d'éclater de rire.

— Et alors? Il faut bien rire. On en a bien besoin. Je commence à tomber dépressif avec tout cela. Et puis, il faut que je les aide à retrouver John et Sherlock. Chiara a besoin d'eux. Je pense partir pour la Thaïlande. Raf a lâché à demi-voix qu'il était un peu au courant de leurs plans. C'est bien drôle et merdique tout cela... Alors je te laisse la politique et manipuler les autres. Fais juste attention à ne pas te faire avoir par Sacha. Elle n'est vraiment pas facile!

*xXx*

Thaïlande, jungle.

5 juillet

Jour 206

Les deux femmes se regardaient, face à face, jambes écartées, coudes sur les genoux, mains liées. Puis Kalyn abandonna. Elle se prit la tête entre les mains.

Leurs pantalons étaient devenus des shorts. Leurs t-shirts avaient perdu de leur superbe pour ne plus être que des loques. Au fil des semaines, elles s'étaient délestées de leurs vêtements pour ne finir qu'avec l'essentiel. Aden, John et Ben les avaient imités. Ils n'avaient pas d'autres choix. Sherlock continuait de rester magnifique.

Aden et Kalyn ne se parlaient plus. Plus du tout. Alice trouvait cela malheureux. Mais elle avait tellement vu, vécu et supporté. Il était parfois meilleur de ne plus se battre et de se laisser tout simplement aller.

— C'est peut-être mieux ainsi, K, murmura-t-elle en caressant la main de la B Alpha.

Elle avait toujours admiré le courage et la beauté alpha féminine de Kalyn Keller. Ses yeux bleus et ses cheveux. Cette magnifique crinière brune aux parfums épicés et si différents. Même courte, elle troublait les regards de ses reflets chocolats et son volume décadent. Et Alice la jalousait. Elle lui enviait sa réussite, sa ténacité, ses choix et l'amour que lui portait Filibert. Autant qu'elle l'adorait.

— Tu n'as pas à t'en faire. Aden et moi sommes tout simplement inaptes à cohabiter ensemble.

La rancoeur entre ses deux amis durait depuis tellement longtemps qu'elle en avait oublié les raisons. Alice les avait toujours connu méfiants l'un de l'autre. Tout cela, pour le regard égaré de Daiyu Li.

— Je suis désolée pour Fil, souffla Kalyn.

Alice nia. Elle la comprenait. Il fallait agir pour les autres. Etre égoïste n'apportait que le chaos.

— Je pense qu'il s'en remettra. Et j'ai l'habitude... Je me demande pourquoi je l'aime encore. C'est comme une malédiction, avoua-t-elle.

Kalyn avait relevé le regard. Une frange recouvrait son front en sueur. Ils avaient bien fait de prendre une pause.

— Je ne souhaite que ton bonheur. Mais...

Alice pressa un doigt sur ses lèvres pour la faire taire.

— Kalyn... Filibert ne pourra jamais m'aimer. C'est toi et ce sera toujours toi. Je le sais depuis le début. Mais les sentiments ne guérissent pas. Un chagrin d'amour, oui. Une rupture, ok. Mais lorsque rien ne s'était jamais passé... Tant que rien ne se passe entre nous, je ne pourrais pas tourner la page. C'est pour cela qu'il t'aime. Parce que tu ne lui as jamais donné sa chance. Et cela vaut également pour moi. Il y a trop de rancoeur, de haine, d'incompréhension entre nous pour changer les choses. Mycroft a de la chance. Greg n'est pas encore pollué par nous. Et regarde-nous! Depuis combien de temps se connait-on?

— Vingt-ans.

— Vingt-ans à rêver, à faire des hypothèses et à espérer... C'est pour cela qu'entre Aden et toi, tout est si pourri. C'est aussi pour cela qu'on vit dans un triangle amoureux comme ceux qu'ils font dans les séries tv et autres livres à la con. Je l'aime, il t'aime, et toi, tu aimes ton ex qui est morte. Franchement, j'en ai un peu ma claque. Je suis revenue pour vous et Mycroft. Et au final, tout me retombe dessus...

— L'amour n'est pas fait pour nous...

— Ne dis pas cela. C'est trop défaitiste. Un jour, qui sait... Mycroft ne s'était jamais attendu à voir apparaître Greg dans sa vie et inversement...

— A condition qu'ils mettent leur fierté de côté, attesta Kalyn en lui effleurant la joue.

Alice se sentit rougir. Elle se détourna de la brune.

— Ils y arriveront. Ils sont faits pour être ensemble. Mais pour nous... C'est différent.

— J'aurais tellement voulu que Fil t'aime. Mais ce n'est pas le cas. Comme Daiyu et moi. Ce n'est que la vie.

— Tu savais qu'Albert aimait Myc?

— Oui. Et je savais qu'Amelia supportait cela. Je sais aussi que jusqu'à la fin, Albert a été sincère avec elle. Il était un bon père de famille. Un époux exemplaire. Bien plus qu'elle ne l'espérait lors de leur mariage. Je sais aussi qu'Anna et Paul s'aiment mais n'ont pas encore surmonté de véritables obstacles comme Mycroft et Greg ou Sherlock et John. Et je sais aussi ce que désire Sacha, même si ce n'est que peu faisable.

— Sacha? Tu rigoles! Elle couche avec qui veut, dont toi, K. Tout le monde est au courant. Jamais elle ne sera comme nous. Ce n'est pas Sherlock le sociopathe, mais elle...

— Oh si tu savais... murmura Kalyn en lui prenant la tête.

Alice se déroba de sa poigne.

— Pourquoi veux-tu toujours séduire?

Kalyn se tût.

— Pourquoi est-ce que tu ne peux pas t'empêcher de rendre les gens fous de toi? Comme Mycroft. Comme Sacha... Comme tous les autres...

— Le métier est rentré dedans...

— Excuses bidons, K'. J'ai travaillé bien plus que toi dans cette merde et je m'en sors relativement normale...

— Non.

Kalyn lui attrapa la tête et se pencha vers elle. Elle lui effleura les tempes, caressant son front d'un souffle rauque et rance par la fatigue et le manque d'hygiène.

Alice se retint de respirer. Elle poussa un soupir de désespoir. Ce n'était pas ce qu'elle voulait. Elle désirait juste se confier à Kalyn pendant que les garçons allaient à la rivière avant la dernière ligne droite, où Greg et Mycroft les attendaient. La bêta ne pensait pas entrer dans l'esprit de son amie, découvrir la cruauté de ses pensées amoureuses. La nausée l'envahissait. Au même rythme que la chaleur et une crise de panique.

— Sacha... Sacha, Dimitrov, Séverin et Maddison... Et Will. Et toi... Mycroft.

Kalyn lui compressait les tempes. Elle avait pressé son front contre le sien, yeux fermés.

— Tu n'as pas le droit d'en parler. Tu sais à quel point ce sujet est clos. C'est du poison, Alice.

L'alpha rouvrit les yeux.

— Non. C'est la vérité. Et vous me l'avez cachée. Si Séverin n'était pas allé à Oxford. Si Mycroft n'avait pas hésité entre Maddison et Will et si Sacha avait avoué ses sentiments à Dimitrov, cela aurait été différent. Je n'étais pas encore là. Toi, tu n'étais que spectatrice. Mais avec le recul et ces dernières semaines... La trahison de Dimitrov, son ambivalence entre Circus et Roseraie et tout le reste...

— Tais-toi, Alice...

— Et Aden... Pourquoi il est revenu? Pour Daiyu? Pour Mycroft? Ou bien parce que le destin a décidé de nous réunir tous ensemble pour régler une fois pour toute ce poison qui nous lie, K. Il y a encore trois ans, on était chacun de notre côté. Toi et Myc à Londres. Daiyu à voyager. Sacha à gouverner. Chacun dans son coin. Et le monde n'allait pas si mal que cela. Et maintenant... Nous sommes tous réunis. Comme une tragédie...

— Arrête, Alice. Tu divagues!

— C'est toi et Aden qui avez tout recommencé! Avec vos disputes... Je ne voulais que ma tranquillité et la paix! Mais rien qu'à voir vos visages... Kalyn, je ne peux pas supporter de voir Filibert te regarder comme ça...

Elle avait pleuré ces derniers mots. La douleur brulante dans son crâne et ses entrailles. Elle avait toujours résisté, supporté l'attention qu'il lui portait. Mais elle avait mal. Si mal. Tellement mal.

— C'est la pression... La jungle... Calme-toi. Tout doux... lui souffla Kalyn dans le creux de l'oreille.

— Je n'aurais pas dû revenir, soupira Alice entre deux sanglots.

Kalyn l'embrassa. Lèvres adoucies par la chaleur et l'humidité sur ses joues, ses paupières, caressant ses larmes. Effleurant ses lèvres. Alice lui rendit son baiser, attrapant ses mains, agrippant son crâne, ses épaules. Elle l'embrassa, l'embrassait, se pressa contre elle.

— Non!

Elle la repoussa à terre, se releva et s'en écarta. Kalyn la regardait, regard brouillé, lèvres gonflées par leurs baisers.

— Non... Non... Mais tu es folle! haleta Alice en se retournant sur elle-même pour se dissimuler sous ses mèches rousses.

*xXx*

Thaïlande, jungle.

5 juillet

Jour 206

Gregory Lestrade effleurait délicatement les mèches brunes de son amant endormi. Il traça ses lèvres. Il huma sa senteur mielleuse.

Son rêve se muait progressivement en réalité, produisant en lui une extase amoureuse pure. Il l'aimait et était aimé en retour.

Ils allaient de l'avant, ensemble. Il souriait.

— Je t'aime Mycroft. Mon Mycroft. Et mes enfants. Je vous aime, murmura-t-il dans le creux de son oreille.

Il répétait encore et encore ces mots. Toujours ces mêmes mots. Il avait ce besoin viscéral de les exprimer pour les graver. Et pour se dire que c'était réel.

— Je t'aime.

*xXx*

France, Paris,

5 juillet

Jour 206

Sacha Li avait grogné non pas une, mais deux fois. C'était honteux pour une diplomate et chef d'Etat de se conduire avec pareille sauvagerie. Non pas qu'elle avait le choix. Elle venait de virer son dernier assistant, un joli Bêta répondant au nom d'Anatole. Encore un garçon formé par l'élite Suisse qui n'aspirait qu'à une carrière dans la finance et utilisait la politique pour arriver à ses fins.

Tant pis pour sa carrière!

Elle lui écrirait quand même une lettre de recommandation pour Lazard si la banque voudrait bien de lui. Nul doute que Kalyn prendrait cela avec humour. Tout le monde était au courant du rachat partiel de la banque d'affaire par une certaine Mrs. Smith.

— Vous m'avez convoqué, prononça la voix doucereuse et éternellement enthousiaste de Pierre de Mondres.

Aussitôt, Sacha enleva ses lunettes de soleil Thierry Lasry et l'inspecta de haut en bas. Elle ne pouvait nier la beauté garçonne du B Oméga et son intelligence vive. Ainsi que son total désintérêt pour la politique et la finance... Une bouffée d'air frais dans son environnement poussiéreux et nauséeux. Parce que Sacha abhorrait la politique dans sa plus stricte définition. Elle aimait la diplomatie, les relations publiques, et surtout, retrouver une vie paisible de luxure et de paresse savoureuse... Un éternel sujet de discorde avec Kalyn qui menait son existence comme une croisade au nom de Mycroft Holmes et de ses idéaux.

Sacha lui sourit en guise de salutation. Pierre s'assit à ses côtés.

— Cela fait du bien de me promener à l'extérieur. Cela pue l'A Alpha dans les bureaux. Une véritable fournaise.

— La 36 Quai des Orfèvres ne doit pas faire l'objet de travaux? lui demanda-t-elle.

— Plus maintenant! On déménage et c'est tant mieux! Même s'il y aura toujours autant d'A Alphas... Mais je fais un métier que j'adore alors cela m'est égal. Et vous, que faites-vous ici avec ce grand chapeau et cette jolie robe? dit-il, un grand sourire séducteur sur les lèvres.

Elle le savait prompt à la séduction mais il était bien trop jeune et innocent pour elle. Elle allait sur ses cinquante ans et malgré une forme physique incroyable et un visage de trentenaire, elle connaissait ses limites. Elle était de la génération première des agents de la SSA. Ceux qui avaient plus de vingt-cinq ans lorsque Mycroft était rentré dans les rangs.

— Bonne nouvelle. Le bâtiment tombait vraiment en ruine.

— Ce n'est pas NSY mais pas mal pour des flics.

Il ne devrait pas la regarder ainsi, si jeune et beau. Elle ne pourrait jamais lui donner ce à quoi il aspirait même si elle le désirait. Tant qu'elle n'aurait pas fait le ménage dans son existence, rien ne devait le toucher. Il était trop tendre pour cela.

— C'est une robe Gucci. Le chapeau s'appelle capeline. Fait sur-mesure, dit-elle pour changer de sujet.

Pierre l'observait d'un air égaré. Elle éclata de rire devant l'expression haggard du jeune homme et lui présenta un dossier scellé.

— Il ne faut surtout pas que cela tombe entre les mains de personnes peu scrupuleuses, murmura-t-elle.

— Et...

— Anna Ulanov doit les lire. Je ne peux pas transmettre ceci par email, voyez-vous. Elle comprendra... Je vous en remercie, dit-elle avant de se lever, lèvres pincées. Elle attrapa sa serviette et lui tendit une main qu'il serra vigoureusement, peu habitué par ce geste offert généralement aux alphas.

Elle espérait sincèrement que le jeune Pierre réussirait dans sa carrière. Malgré ses opinions parfois traditionalistes, Sacha aimait la liberté et l'intelligence. Et rien n'était plus sage et sensé que de laisser aux Omégas et aux Bêtas la place qu'ils méritaient dans la société.

Ce qu'elle venait de faire pourrait bien la discréditer aux yeux de la SSA. Mais elle se rendait compte de ses limites. Seule la très prometteuse Anna Ulanov pouvait l'aider dans sa tâche et divulguer les raisons derrière ce qui serait très vite considéré comme la plus haute trahison au sein de la SSA jamais encore connue. Elle n'ignorait pas que ses jours étaient comptés.

*xXx*

Thaïlande, jungle.

5 juillet

Jour 206

— Mais qu'est-ce que tu manges? s'exclama d'horreur Maria en pointant la chose brune et peu ragoutante qui gisait dans l'assiette de Mycroft Holmes.

L'A Oméga leva les yeux, feignant l'ignorance, une fourchette entre les doigts et un sourire en coin.

— Ergh... Ce ne serait pas du chocolat, ça? commenta Pietro en se couvrant le nez.

Gregory s'approcha du groupe, les bras encombrés de bûches et de branches d'arbres servant à alimenter leur unique source de chaleur les nuits froides. Il déposa sa cargaison au sol et se pencha derrière son oméga, profitant de la proximité pour s'enivrer de sa senteur et de...

— Chocolat et... Purée? grommela-t-il.

Il se retint de grimacer. L'expérience d'un John Watson en gestation lui avait fait comprendre qu'il ne fallait jamais, oh grand jamais, réagir de manière négative au sujet des goûts alimentaires d'un oméga. Sherlock avait appris la leçon d'une manière cruelle et Greg ne désirait pas connaître son même sort.

— Mais c'est ma portion de purée hebdomadaire lyophilisée! cria Isabella les bras en l'air en reconnaissant l'emballage dans leur poubelle improvisée.

Mycroft leva les yeux au ciel avant de pétrir avec appétit la pâteuse mixture et l'engloutir sous les regards dégoûtés du groupe.

— Mais c'est que cela doit être délicieux, hein, Myc'? le complimenta Greg qui se restreignait de vomir. Il devait rendre son oméga heureux. Un Mycroft heureux était un Mycroft particulièrement séducteur et engageant. Il n'avait pas envie de finir comme Sherlock. Surtout pas comme Sherlock.

Il pensait tellement à Sherlock qu'il arrivait même à sentir son odeur. Et celle de John. Et Kalyn... Et...

L'A Alpha se retourna vivement, instincts en alerte, mâchoire serrée, regard affuté.

— Enfin nous vous retrouvons! cria un bêta aux cheveux en pagaille et la mine fatiguée.

Le reste du groupe apparut, épuisé certes, mais en bonne santé. Gregory, bouche bée, les regarda s'approcher d'eux, sourires éclatants sur les lèvres, l'excitation contagieuse. Et il éclata de rire, les bras grands ouverts, avant de se prendre les boucles brunes chatouilleuses de Kalyn et une tape amicale sur l'épaule d'Aden qui avait retrouvé sa blondeur originelle.

— Mais... Comment? les interrompit Mycroft.

L'oméga avait laissé de côté son assiette pour le plus grand soulagement de Maria et s'était levé.

— Oumpf!

Sherlock s'était précipité vers son frère et l'avait emprisonné dans une étreinte fraternelle.

— John... Aden... Ben... Alice... K'... Ce n'est pas un rêve, non? cria Greg entre rires et pleurs.

— Mais non, Greg! C'est bien nous. Et grâce à Sherlock! Il a suivi les senteurs de Myc' et son instinct. Nous avions eu tellement peur... Oh viens-là! balbutia Alice en étreignant Greg, les larmes aux yeux. Il la serra dans les bras en retour, humant ouvertement sa senteur tiède et unique. Elle avait perdu du poids. Ils avaient tous perdu du poids.

— Nous avons marché et marché... Mais jamais nous avons abandonné. Sherlock est resté sûr de lui-même et je ne le remercierai jamais. Je me suis fait un sang d'encre pour vous... Pour Myc'... J'espère qu'il va bien... ajouta John, le sourire éclatant.

Greg l'enlaça fermement, non sans avoir gagné l'autorisation de Sherlock du regard. Il frappa le dos du médecin et le remercia encore et encore d'avoir soutenu le reste du groupe. Tout le monde connaissait les dons diplomatiques du B Oméga. Seul lui pouvait garder le calme au sein du groupe.

— Merci, merci les gars... murmura Greg en enlaçant tour à tour chacun de ses amis.

— Ce n'est rien. Nous ne pouvons pas faire autrement. Aden était tellement paniqué à l'idée de vous perdre. Il faut dire que cela l'a un peu calmé... Et Kalyn aussi... Même s'ils ne se parlent plus... Bref... Je suis ravi de vous revoir, tous les deux. Sincèrement, termina Ben en pressant le bras de Greg après l'avoir également enlacé.

Greg remercia en silence le bêta aux allures d'aventurier de la jungle. Puis il se retourna et son regard s'attendrit.

John et Alice étaient occupés à couvrir Mycroft d'attention, non sans rendre Maria quelque peu jalouse de ne plus être l'unique oméga préposée à veiller sur lui.

— Je suis soulagée, souffla Kalyn à ses côtés.

Lestrade lui prit la main et la pressa affectueusement.

— Merci, K'. Cela a dû être difficile pour vous... Et je suis désolé de vous avoir laissé...

— Stop Greg. Ce n'est rien. Maintenant, allons jauger de l'état de santé de Mycroft. Puis, un dîner s'annonce bienvenue.

— Vous nous raconterez ce que vous avez vécu, n'est-ce pas?

— Et vous donc! Comment avez-vous pu vous retrouver avec ces... Chercheurs, si j'en crois mon instinct. Et tu dois aussi me raconter comment cela se passe avec Myc'. Parce que je le connais tellement bien et... radota Kalyn.

— Kalyn, tout va bien. Mycroft a eu de la chance de tomber sur Maria, Isabella et le reste de la troupe. C'est grâce à leur feu de camp que j'ai pu le retrouver. Et sans doute vous aussi avez été happés par cette fumée unique dans cette jungle. Je ne me trompe pas, non?

La B Alpha lâcha un gloussement amusé avant de presser sa main en retour.

— Non. Mais disons que Sherlock a plus que joué son rôle ici. John et Ben se sont chargés de nous rendre moins terribles et belliqueux. Mais c'est surtout Ben qui a servi de médiateur. S'il n'avait pas été aussi normal... Je pense qu'on aurait été morts d'épuisement avant de vous retrouver. Il a insisté pour prendre des pauses et tout simplement pour que nous restions humains. John aussi.

— Et... Aden?

— C'est... Mieux... Mais ne parlons pas de cela. On doit aller rejoindre les joyeux omégas là-bas. Et je pense que tu nous dois au moins des explications et peut-être même une annonce! s'exclama l'alpha en cognant l'épaule de Lestrade.

Ce dernier éclata de rire avant de se frotter le cou, gêné par la requête.

— Tout va mieux. Génial même. Je suis heureux. Et Myc' est en bonne santé... Et... Nous nous aimons, termina-t-il sur un murmure, les joues roses.

Kalyn souriait avec malice. Puis elle le prit dans ses bras.

— Tu sais que je ne tolère pas de mensonges.

Greg déglutit et acquiesça. Il referma les yeux.

— Je l'aime Kalyn. Plus que tout au monde, plus que ma vie même... Je te promets ne pas lui faire de mal. Même si cela doit nous séparer un jour...

C'était simple mais clair. Et c'était la vérité. Il ne pourrait pas se regarder en face s'il devait arriver quoique ce soit à Mycroft. Quitte à se séparer... Ce n'était pas comme s'ils ne s'étaient pas déjà séparés auparavant. Mais la prochaine fois... Il pourrait bien y laisser son âme. Sa vie.

L'étreinte se resserra. Kalyn l'embrassa sur la joue.

— Je te crois. Mais n'oublie pas que je suis là pour toi et resterai aussi bien à ses côtés.

— Compris.

— Bien. Maintenant, allons les taquiner, dit-elle en le relâchant.

Gregory la regarda s'éloigner, fière dans sa posture malgré la fatigue et l'état déplorable de ses vêtements. Il vit Mycroft et elle se jeter mutuellement dans les bras et s'enlacer comme si leur vie en dépendait.

C'était une amie chère. Pour Mycroft. Mais aussi pour lui. Et cela, depuis de longues années. Même si au premier abord, l'amitié qui les liait se diluait entre formalisme professionnel et secrets inavouables. Depuis leur première rencontre, il avait senti en elle quelque chose de différent. Il ne l'avait jamais entièrement considéré comme une simple PA. Elle était bien plus. Et tellement plus en vérité.

— Tu rêves, la bave dégoulinante sur ton menton, commenta Sherlock.

Ce qui le sortit de sa torpeur léthargique.

— Sherlock!

— Lestrade.

— Tu m'as fait peur!

— Toi aussi. Tout comme Mycroft. Bien que je n'aime pas parler de cela... Bon. Mais je vois que cela s'est plutôt bien terminé. Vous êtes de nouveaux ensemble. Il faudrait que je trouve un moyen de m'aveugler en votre présence. Je n'ai aucune envie de vous voir vous manger le visage de manière quotidienne. Bien que je pourrais étudier vos sécrétion et...

Greg se frotta le visage en grognant, conscient d'être scruté par le détective consultant.

— Oh. Cela ne se dit pas.

— Non Sherlock.

— ...

— Oui, Sherlock?

— Je ne peux pas me dire être soulagé. Mais mes félicitations. L'enfant... Non, les enfants seront contents de se savoir aimés et chéris par leurs deux parents.

Greg grogna une nouvelle fois. Alors Sherlock était au courant pour Mycroft et les jumeaux. Etait-il donc le seul et unique individu de la SSA à ne pas en être au courant?

— Non. Personne n'était au courant à l'exception de John, Alice, Kalyn et je suspecte Bai Long et les intendants. Moi-même ne l'ai appris que tardivement, à travers son odeur et notre lien familial. Il ne m'aurait rien dit sinon, répondit Sherlock.

Gregory se frotta le visage, une deuxième fois.

— C'est passé, maugréa-t-il en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. Il ne fut pas surpris de constater que Mycroft était à présent au centre de l'attention, entouré par les omégas.

Leurs amis s'étaient assis autour d'un feu ravivé et une grosse marmite frémissait. Maria et ses collègues s'étaient mis à cuisiner pour tout le groupe, avec l'aide de John et les commentaires d'Aden.

— Ils s'entendent déjà, observa-t-il.

— Hmm...

Sherlock l'abandonna pour se diriger vers le groupe. Soulagé, Gregory lui emboîta le pas.

C'était une bonne journée. Il souriait.

— Alice! Rends-moi cela! entendit-il crier Mycroft.

— Mais elle est ignoble! Pauvre bébé...

— Alice, laisse-lui sa purée! cria John.

Lestrade se frotta une énième fois le visage. La paix était de courte durée. Ses amis avaient déjà recommencé à se chamailler. Pour une purée. Bien qu'il était de l'avis d'Alice.

— Au moins, on ne peut pas dire que ce sont des retrouvailles tièdes, commenta Ben.

Greg haussa les épaule.

— On verra comment Aden et Kalyn s'entendent avec un peu plus de monde et surtout la présence de Mycroft... Et on verra également comment Alice et Kalyn se comportent entre elles.

— Pardon?

Ben le regarda, sourcil levé.

— Tu...

— Que s'est-il passé encore? Alice et Kalyn ont toujours été très bonnes amies. D'ailleurs, on les connait pour être très protectrices de Myc', s'enquit Greg, étonné par la remarque du bêta.

— Je l'ignore. Mais depuis quelques heures... En fait, depuis que nous les avons laissé quelques instants seules pour nous baigner avant de vous retrouver, elles se comportent de manière étrange... Mais ce n'est peut-être qu'un illusion.

— Tu es très perspicace.

— Prof. Donc chasseur de cancres et autres mensonges scolaires ridicules. Cela aide pas mal. Mais aussi parce que certains de mes élèves se croyaient supérieurs en raison de leur dynamique alpha. Mais ça, c'est une autre histoire.

Greg esquissa un sourire compréhensif. Il appréciait vraiment bien ce Ben.

— Je connais cela.

— Flic, hein?

— Ouais. Ex-DI en fait. Et quelque chose comme cadre officier de la police maintenant. Elles nous cachent quelque chose. Mais je ne pense pas que cela soit grave, lâcha Greg en baillant.

Ben observa les deux femmes interéagir avec gêne puis se retourna vers l'A Alpha.

— Tu as raison. Allons rejoindre les autres. Et Mycroft te cherche du regard, termina Ben en lui tapotant l'épaule avant de retourner dans le groupe.

Greg se frotta les yeux. Soulagé.

Mycroft se mordait les lèvres, le regard perdu, son assiette vidée par Alice, la fourchette encore entre ses doigts.

C'était un appel à l'aide extrêmement adorable.


Un chapitre pluriel. Merci pour vos commentaires. Je vis une période particulièrement chargée au boulot en ce moment (comme tous les ans à la même période). Donc excusez pour le manque de réactivité de ma part. Mais je n'oublie rien. ;)

PS: je considère la mode comme un vecteur de confiance et de puissance. Et j'en suis une grosse énorme victime (même si j'écris cela dans un vieux jean, les chaussettes de mon frère et un pull aux fils qui dépassent). Beaucoup ne seront pas du même avis... Mais imaginez Anna en chemise à fleur avec un cardigan rose bonbon et Kalyn en jeans baggy et baskets... Non... Ce n'est pas possible. Je ne peux pas... Les hommes ont des costumes bien taillés. Et donc les femmes ont le droit d'être belles, intelligentes, puissantes et en bustier sexy et mini-jupe. Donc encore plus de Sally en cuir latex et de Sacha en décolleté plongeant par la suite. Et d'Anthea swaggy hypeee (voir Carte bibliothèque). Woman power yeah! XD