En fin de compte, Rossi était soulagé de ne pas avoir autorisé Hotch à rentrer chez lui.
Après avoir enfin réussi à calmer Aaron, il avait eu de grands espoirs pour la nuit. Il l'avait vu avaler un autre antidouleur ; il avait arrangé les oreillers pour s'adapter à l'épaule blessée, puis il s'était ensuite assis au bord du lit en racontant d'une voix douce, calme, des événements plaisants : des matchs de football avec Jack, des soirées entre membres de l'équipe, des plans pour le futur…
Les yeux de Hotch s'étaient fermés. Sa respiration s'était calmée et était devenue plus profonde. Ses lèvres s'étaient écartées alors que sa mâchoire se détendait, signe que son corps abandonnait le contrôle.
Aussi silencieux qu'un ninja, Dave était sorti de la chambre en laissant la porte entrouverte de quelques centimètres.
Il avait lui-même pris un repos bien mérité après avoir fermé les lumières et s'être enfoncé dans son oreiller, déterminé à être en meilleure forme possible pour la journée à venir. Il aurait besoin d'avoir l'esprit vif, d'avoir toutes ses capacités s'il avait l'intention d'entrer dans la tête de Hotch afin d'éliminer tout démon s'y terrant toujours.
-o-o-o-
Quelques heures plus tard, Rossi se réveilla en sursaut.
Il s'efforça d'identifier ce qui avait pu le réveiller mais n'entendit que les bruits nocturnes ordinaires d'un manoir calme et d'un chien qui ronflait, ce genre de son qui s'avère plus calmant que dérangeant. Pourtant quelque chose n'allait pas.
Il bascula ses jambes au bord du lit, résolu à faire le tour de chez lui pour être sûr que tout était comme il le fallait.
Ce n'était pas le cas.
Le lit de Hotch était vide.
Rossi pensa d'abord que le Chef d'Unité avait suivi son envie première de rentrer chez lui. Une rapide vérification, toutefois, lui apprit que le sac de voyage d'Aaron, ainsi que son badge, se trouvaient toujours là. Ce qui lui rappela qu'il possédait toujours l'arme de son ami. Il était troublant qu'Aaron, tireur d'élite, n'ait manifesté aucune envie de la récupérer, en dépit des autres soucis qui les avaient tenus occupés.
En arrivant à pas feutrés près de l'escalier, Rossi soupira de soulagement. La lumière venant de la cuisine illuminait la cage d'escalier. Un petit espoir naquit en Dave… peut-être Hotch était-il allé prendre de quoi grignoter… peut-être était-ce seulement la faim qui avait dérangé le sommeil du Chef d'Unité.
Rossi fit intentionnellement du bruit en descendant, de sorte à prévenir Aaron de son arrivée.
-o-o-o-
Hotch était assis sur un haut tabouret du comptoir au milieu de la cuisine dernier cri de Rossi.
Avachi, il supportait doucement son bras blessé et regardait fixement en direction de la porte en verre devant les dalles du patio. La nuit et les lumières intérieures, même tamisées, rendaient l'extérieur pratiquement invisible. Ce qui attirait son attention, c'était le reflet fantomatique qui le fixait, le portrait d'un homme rongé par le doute et la peur.
Son cœur eut un raté quand une autre image apparut et s'approcha pour se tenir dans son dos. Avec son esprit qui voyageait le long des sentiers embrasés par Peter Lewis, pendant un moment Hotch pensa que c'était Lewis qui venait de se matérialiser derrière lui. La peur fit monter son adrénaline, ce qui le fit revenir à la réalité qui l'attendait au-delà de ses pensées.
- Dave.
Rossi posa une main sur la bonne épaule de son ami avec une pression rassurante.
- J'espérais te trouver en train de piller le réfrigérateur.
Pas de réponse. Dave eut un petit soupir résigné.
- Je suppose que je me trompais.
La voix de Hotch fut plus profonde et sourde que la normale, affectée par le sommeil, la détresse et les restes d'antidouleurs.
- J'ai essayé de ne pas faire de bruit. Je ne voulais pas te réveiller. Pardon.
Dave tira un autre tabouret et s'assit de sorte à pouvoir observer le profil du plus jeune alors que celui-ci continuait de fixer son reflet dans la vitre.
- J'espérais que nous puissions nous reposer tous les deux. Puis, qu'une fois que nous aurions les idées claires, nous éliminerions certaines de tes angoisses. Je suppose que ça, ça ne va pas arriver non plus.
- Pardon.
Rossi attendait plusieurs minutes en silence. Enfin, après avoir conclu que Hotch n'avait aucune intention de parler, il se résigna à lui extraire les informations.
- Tu veux me dire ce qui t'a réveillé ? Pourquoi tu ne peux pas dormir ?
- Je…
Pendant un moment, ce fut comme si Aaron était en train de se reprendre depuis les profondeurs de ce qui avait une emprise sur lui, quoi que ce soit. Rossi se pencha en avant, attentif. Mais le moment passa. Hotch s'affaissa et changea légèrement de position, comme si sa blessure était douloureuse.
- Je ne sais pas.
- Si, tu sais, contra Rossi avec un ton aussi bas que celui d'une berceuse, contredisant le sens que portaient ses mots. Dois-je te faire culpabiliser pour que tu me parles, Aaron ? Dois-je te dire que tu es un invité chez moi et que tu me dois la vérité ? Ou peut-être devons-nous jouer à un jeu comme les vingt questions, pour voir combien d'horreurs qui vivent déjà en toi j'arrive à nommer ?
Concentré sur son profil, Rossi pu voir la lèvre inférieure de Hotch se mettre à trembler. Les siennes se serrèrent en une ligne bien droite. Je suis désolé, Aaron… mais si tu ne parles pas maintenant, tu pourrais ne jamais le faire… Et tu viens juste de me donner ce qui me permettra de t'amener à t'ouvrir à moi. Pardonne-moi.
- Je sais que tu sens toujours la lame de l'Eventreur pénétrer ta chair. Je sais que tu sens toujours le poids du corps sans vie d'Haley dans tes bras. Je sais que tu vois toujours chacune des blessures que tes collègues ont reçues en étant sous tes ordres. Je sais que tu entends toujours Jack pleurer la nuit une mère qu'il ne reverra jamais et qu'il oubliera peu à peu. Je sais que tu sens toujours le sang… le tiens, celui des membres de ton équipe, des victimes que tu n'as pas pu sauver…
Rossi s'approcha plus près, la voix hypnotique, déchirante.
- …Je sais que tu vois des choses qui ne sont pas arrivées… comme les enfants de ceux que tu n'as pas pu sauver qui viennent te trouver afin de te demander pourquoi, pourquoi, pourquoi tu les as laissé tomber…
Le tremblement de la lèvre de Hotch semblait s'être répandu, désormais tout son corps tremblait d'émotions contenues.
- Je sais que ton père te frappait… te blessait… je sais que c'était plus que physique. Je sais que tu l'entends toujours dans ta tête, qu'il te dit des choses terribles et te donne l'impression d'être un moins que rien. Et je sais que la voix de Peter Lewis s'est jointe à la sienne. Une voix, tu pouvais le supporter, Aaron. Tu l'as fait, et plutôt pas mal fait, toute ta vie. Mais maintenant, c'est un chœur. Et tu ne peux le faire taire quand il est si bruyant, si persuasif.
Les yeux de Hotch se fermèrent avec force sur les larmes naissantes.
Rossi espérait qu'il remplissait le réservoir des douleurs préservées qui existaient en Aaron. Il espérait qu'il avait appelé tous les affluents... ouvert en grand tous les compartiments scellés avec efficacité… et fait en sorte que le barrage que Hotch s'efforçait tant de maintenir… flambe.
- Je sais que tu te sens responsables des malheurs du monde. Car tout le monde se tourne vers toi, comme des plantes vers le soleil. Ils se tournent tous vers toi pour des réponses, de l'aide, du secours. Mais où te tournes-tu, toi, Aaron ? Quand tu absorbes tous ces maux que les autres laissent sur le pas de ta porte, où vas-tu, toi, pour apprendre à les supporter ? Hein ?
Hotch n'avait toujours pas de chemise, par égard pour son épaule blessée. Rossi pouvait voir chaque muscle, chaque os et tendon se contracter sous les sanglots silencieux.
- Tu ne peux plus te battre tout seul, Aaron. Si tu ne laisses personne t'aider, tu vas exploser. Et quand cela arrivera, les premiers à sentir la détonation seront les personnes les plus proches de toi. Comme ton équipe… et moi… et… et Jack…
- Daaaave !
C'était la même plainte terrifiée, miséreuse que Hotch avait déjà émise à l'hôpital quand il avait parlé de Lewis et des vers de lave creusant des trous dans son cerveau… une image que Rossi était certain que l'unsub avait implanté puis relié au fils de sa victime par le biais de ses bonbons préférés… les vers en gélatine.
Dave répondit en se plaçant à coté d'Aaron et en le prenant dans ses bras.
Le barrage flambait.
Dave se détestait de l'avoir provoqué. Mais cette fois, il n'y avait plus personne pour les interrompre. Pas de médecin pour questionner l'état chaotique de son patient. Pas de collègues pour le regarder avec inquiétude et inciter leur leader à vouloir se contrôler pour eux.
Juste un meilleur ami qui ne le laisserait jamais. Et qui, si on le lui demandait, se noierait lui aussi dans le déluge.
Justwritten7 : Merci beaucoup :)
