I WILL FOLLOW YOU
Chapitre 35 :
« Que désires-tu ? »
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- Point de vue : Legolas -
Cela fait une centaine d'années que Gadia est partie à jamais, et je ne peux pas dire que les blessures soient refermées. Lorsque nous avons accostés sur les Terres Immortelles, toute forme de joie avait déserté mon cœur. Je ne ressentais plus aucune excitation à fouler du pied cet endroit si désiré, puisque ma seule raison de vivre était partie. J'aurais tellement aimé pouvoir parcourir toutes ces étendues aux côtés de ma femme. J'avais entretenu l'espoir que les Valar la guérissent de cette terrible maladie qui l'avait prise sans prévenir et l'autorisent à vivre avec moi pour toujours. Il semblerait que je me sois fourvoyé.
Si les premières années furent si éprouvantes que je mettais à peine un pied hors de mon talan, complètement déphasé de tout ce bonheur régnant à Valinor, je peux maintenant dire que j'ai repris un peu de forces, notamment grâce à Gimli. Il m'a tant et si bien rappelé la promesse que j'avais faite à ma femme, celle de ne pas me laisser mourir, que je n'ai pas eu le choix, et ai bien dû me remettre à vivre. J'ai donc participé à de nombreuses chevauchées, de nombreuses chasses, de nombreux banquets et festivités. Grâce à mes proches, j'ai tenté de recommencer à vivre.
Mais la douleur est toujours aussi présente, et se rappelle à moi dans les moments les plus inattendus, me laissant toujours tremblant et comme brisé. Adar m'avait bien prévenu, que cette douleur ne me quitterait jamais. Je le crois bien volontiers, désormais. La souffrance ne me quitte pas. Pas une journée ne passe sans que je ne ressente l'envie de me coucher pour ne plus me réveiller. Qu'importe l'endroit où se trouve mon aimée, je veux la rejoindre. Je serai prêt à tout pour revoir son visage une dernière fois, pour pouvoir la serrer dans mes bras, pour pouvoir sentir la douceur de ses caresses et la chaleur de ses baisers.
A quoi bon continuer à vivre si je n'ai plus rien ? Cette promesse me ronge de l'intérieur.
- Point de vue : Gadia -
Il faisait froid, plus froid que jamais. Le froid et le noir régnaient. Cette ambiance pesante s'étendait de plus en plus, menaçante. La douleur s'y ajoutait, rappel douloureux de mes derniers instants de vie. Une douleur aiguë et brûlante, qui se déployait lentement mais sûrement dans chaque muscle, chaque os, chaque particule de peau. Mais ce n'était rien face à la douleur de mon cœur. J'avais l'impression qu'on l'avait déchiqueté, brûlé, réduit en miettes. Je réprimai un sanglot horrifié en songeant à la cause de cette souffrance. J'avais abandonné Legolas. Il était seul désormais. Les Terres Immortelles, qu'il voulait tant rejoindre, ne lui apporteraient aucun bonheur, aucune joie. Que de la tristesse. Il devrait continuer à vivre, car il me l'avait promis, mais cette affliction ne le quitterait jamais. Je me sentais si coupable, et pourtant le fait de mourir était naturel, pour une personne de ma condition. Mais je m'en voulais terriblement.
Je mis du temps à me rendre compte que je disposais encore d'un corps. Il était presque translucide, comme un pâle reflet de mon enveloppe charnelle originelle, mais pourtant bien présent. Lorsque je me rendis compte de ce fait étonnant, il m'apparut également que l'endroit dans lequel j'étais n'était pas qu'un amas de noir, comme je l'avais pensé, mais plutôt une caverne. Les plafonds étaient hauts et les murs rocailleux, l'air y était frais et le son de ma propre respiration se répercutait autour de moi comme un écho.
Soudain, je sentis comme une présence. La lumière apparut brusquement, et je ne pus m'empêcher de recouvrir mes yeux de mes deux mains. Lorsque je les écartai doucement de mon visage, je distinguai la silhouette d'un homme, devant moi. Ou plutôt, un homme en bien plus impressionnant. Il semblait flotter à quelques centimètres du sol, et était très grand. Il était tout de noir vêtu, et même ses cheveux et ses yeux étaient noirs. Mais malgré cela, il ne m'inspira pas un sentiment de terreur. J'étais plus curieuse et intimidée qu'effrayée, car il ne dégageait rien de maléfique, malgré son apparence impressionnante.
« Qui êtes-vous ? demandai-je d'une petite voix, incertaine.
- N'en as-tu vraiment aucune idée ? » répondit-il d'une voix grave et caverneuse.
Je le considérai encore quelques instants. Ces cavernes. Cet inconnu si majestueux. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Il n'y avait qu'une seule solution.
« Vous êtes Námo, ou encore Mandos, le Vala qui juge les morts, compris-je.
- Et tu es une mortelle qui se trouve bien trop près du Royaume Béni », répliqua-t-il.
Je baissai les yeux. Je ne parvenais pas à réaliser qui se trouvait en face de moi, qui était en train de me parler. Un des Aratar, les neuf plus grands Valar, ceux-là même qui avaient contribué à créer les Terres du Milieu.
« Dis-moi donc, mortelle, continua Mandos. Que désires-tu ?
- Que pourrais-je désirer ? ripostai-je. Je suis morte, justement.
- Même les esprits ont des désirs. Je peux voir dans ton âme, je peux juger de tes actes. Mais je souhaite connaître ton plus grand souhait. »
Je pris quelques instants pour réfléchir à cette question. Le Vala de la mort ne me pressa pas, braquant toujours sur moi le même regard pénétrant.
« Je souhaite... murmurai-je alors. Je souhaite que l'elfe dont je suis tombée amoureuse ne souffre pas. Je souhaite qu'il ne se remémore que des bons moments, sans que cela ne nuise à son futur bonheur. Je souhaite qu'il soit heureux.
- Mais un elfe ne peut cesser d'aimer, et la perte de l'élue de son cœur ne guérira jamais. Ce fait est un don autant qu'une malédiction.
- Alors je veux qu'il m'oublie, répondis-je tandis que je sentis les larmes piquer mes yeux. Même si cela me blesse au plus profond de moi, je préfère cela à ce qu'il soit malheureux pour l'éternité, à tel point qu'il en oublie de vivre. »
Je n'obtins aucune réponse, mais je m'en doutais. J'ignorais le but de cette entrevue avec l'Ainur, mais s'il était le juge des morts, il était sûrement ici pour vérifier la valeur de mon âme.
Soudain, je remarquai que des silhouettes nous observaient. Des elfes. De nombreux elfes. Ils étaient pour la plupart grands et beaux, mais leurs yeux étaient vides. Ils étaient comme des morts-vivants, capables de se déplacer mais rongés par leurs démons. Je frissonnai.
« Qui sont-ils ? demandai-je.
- Des elfes dont les actes ont causé la perte d'autres. Des elfes qui ne méritent pas leur place à Valinor. Des elfes condamnés à errer pour l'éternité, à se repentir de leurs péchés jusqu'à la fin des temps. Ils déambulent ici sans jamais voir les autres, se croyant seuls pour toujours. »
Je déglutis en entendant ce triste destin. Ces personnes avaient vraiment dû commettre des choses horribles pour que leur sort soit scellé de cette façon.
« Pourquoi suis-je ici ? osai-je questionner. J'ai toujours pensé qu'à la mort, toutes les créatures d'Ilúvatar étaient séparées selon leur race.
- Et c'est normalement ce qu'il advient, affirma le Vala. Mais en poussant ton dernier souffle aussi près de nos rivages, tu as déréglé cet équilibre. Seuls les elfes sont admis ici, et voici qu'une humaine sans prétention arrive dans mes cavernes.
- Je ne voulais qu'exaucer le dernier vœu de Legolas. Je n'ai jamais eu l'intention de mettre les pieds dans un endroit où je n'ai pas ma place.
- Cela, c'est encore à voir. »
Je restai muette à cette dernière phrase de Mandos, n'en comprenant pas vraiment le sens. Qu'est-ce qui était encore à voir ?
« J'ai jugé ton âme, mortelle, et elle me laisse perplexe, annonça soudainement Námo.
- Que voulez-vous dire ?
- J'ai tout d'abord pensé t'envoyer là où les Hommes arrivés à la fin de leur vie sont condamnés à se rendre pour être rayés de la Création, mais ton amour pour cet elfe que tu décris a retenu mon geste. J'ai donc évalué tes actes et tes pensées, et tout ce que tu tenais secret m'est apparu. Il est déjà arrivé qu'un Homme soit accepté à Aman. Et ce Nain arrivé en même temps que ton compagnon a déjà trouvé sa place. Mais ils étaient vivants. Je peux ramener les âmes à l'air libre, mais j'ai besoin d'une preuve de leur bienveillance. »
Je ne parvenais pas à y croire. Ainsi, il y avait peut-être un espoir pour que je revoie Legolas, pour que je retourne à la vie. C'était une chance vraiment inespérée. Si inespérée qu'elle m'apparaissait encore lointaine, si lointaine.
« Que dois-je faire pour prouver ma valeur ? demandai-je alors d'une voix bien trop excitée.
- Ces elfes malfaisants que tu as aperçu un peu plus tôt, répondit le Vala. Choisis-en un, et élimine-le.
- Mais ne sont-ils pas déjà morts ? m'étonnai-je.
- Ils le sont. Mais les blessures infligées à leur corps, même ici, les font souffrir. Ils ne peuvent pas quitter cet endroit, mais ils peuvent ressentir la douleur et toutes autres émotions. »
Je remarquai alors qu'une épée était ceinte à ma taille, alors que j'étais certaine qu'elle n'y était pas quelques instants plus tôt. Prenant une grande inspiration, je la dégainai de son fourreau. La lame était brillante et acérée, mais aucune décoration ne l'ornait. Juste un morceau de métal forgé. Juste un outil fait pour blesser. Je fermai les yeux un instant, décidant que le premier elfe que j'apercevrais serait ma victime. Je me sentais mal de faire cela, mais s'il le fallait vraiment afin que je reprenne vie, alors il n'y avait pas d'hésitation à avoir. N'étaient-ils pas, après tout, des êtres vils ?
Cependant, lorsque mon regard rencontra celui d'un elfe aux cheveux de feu, toute ma détermination faiblit. Il s'avança, une épée également dans sa main gauche, comme s'il savait exactement ce qu'il avait à faire, et je remarquai qu'à la place de la droite, il n'y avait qu'un moignon. Frissonnante, je levai mon arme. Il m'imita, le regard vide, comme obéissant à un autre. Nous commençâmes le combat, durant lequel je reçus plusieurs estafilades, mais aucune vraiment profonde, comme si mon adversaire retenait ses coups. Comme l'avait dit Mandos, je pouvais ressentir la douleur. A un moment, je vis une opportunité de porter à mon adversaire un coup profond en travers de la gorge, mais j'arrêtai mon geste presque immédiatement. Je ne pouvais faire cela. Je ne pouvais verser le sang d'une personne que je connaissais pas, qu'elle soit morte ou pas. Je ne pouvais pas blesser de la sorte. Contre les partisans de Sauron, c'était facile et même normal, mais je connaissais pas cet elfe, je ne connaissais pas ces actions et ce qui lui avait valu d'être ici. Et je ne voulais pas commencer cette nouvelle vie en ayant déjà causé des souffrances. Ce n'était pas cela, ce que je désirais.
Mon épée tomba sur le sol dans un grand fracas métallique, et mon adversaire rengaina immédiatement la sienne, qui disparut aussitôt, comme envolée. Je me tournai vers le Vala, qui avait assisté à toute la scène, impassible.
« Je suis désolée, murmurai-je. Je ne peux pas faire cela. C'est en contradiction avec mes idéaux. »
A ma plus grande surprise, Mandos sourit. D'un petit sourire satisfait, en coin, presque indécelable. Mais il l'avait fait, j'en étais certaine. Il frappa dans ses mains, et je me sentis comme aspirée. Quand je rouvris les yeux, je me trouvais dans une autre grande salle, cette fois aux murs blancs comme la neige, recouverts de larges fenêtres, dont la vue donnaient sur une forêt absolument magnifique. J'en eus le souffle coupé.
« Jeune Gadia, parla-t-il alors. Je juge ton âme digne de se voir offrir un nouveau départ. Considère cela comme un cadeau de remerciement pour ta contribution à la chute de Sauron, ainsi que pour l'amour que tu as porté à un des Premiers Nés, au point de te sacrifier pour qu'il soit heureux. Ainsi, à celle qui a aimé comme seul un elfe peut aimer, nous accordons le droit de vivre sur les Terres Immortelles et de bénéficier de tous leurs dons. »
Puis, au lieu du noir qui m'avait accueillie lorsque j'étais arrivée dans les cavernes, ce fut un grand éclair blanc qui me happa, accompagné d'une douce sensation de chaleur et de sérénité.
La première chose que je vis en ouvrant les yeux fut un ciel bleu, si bleu. Je restai plusieurs instants allongée sur une herbe douce et fraîche, à contempler ce ciel. J'avais l'impression que cela faisait des années que je n'avais vu une chose aussi simple et pourtant aussi magnifique. Le vent dans la haute cime des arbres de la clairière dans laquelle je semblais me trouver, ainsi que toutes ces petites choses étaient des plaisirs que je craignais perdus à jamais.
Je ne bougeais pas, ne prenant conscience de ma nudité que lorsque des voix résonnèrent tout autour de moi. Je me redressai sur mes coudes, et fus surprise de constater qu'une petite troupe d'elfes venaient d'arriver, comme attirés par ma soudaine renaissance. C'est également à ce moment que je me rendis compte que mon corps était de nouveau jeune et vierge de toute cicatrice, comme si je n'avais pris nulle part à la guerre de l'Anneau. Dans mon ancienne vie, j'avais pourtant été marquée par les coups récoltés lors des batailles.
Couvrant pudiquement mon corps, je me redressai plus encore et dévisageai le monde autour de moi. Comme habituellement, je ne comprenais pas un traître mot de ce qui était dit, mais les mines complètement abasourdies des dizaines de personnes présentes me renseignaient bien sur leurs paroles.
Soudain, un cri me fit violemment sursauter. Ce cri s'élevait du milieu de la foule, et semblait venir du plus profond du cœur. Un mouvement tellement saccadé que je ne distinguai même pas, et je fus dans des bras. M'immobilisant, je n'eus pas besoin de relever la tête pour reconnaître qui me serrait de la sorte. Tout dans cette étreinte portait la marque de Legolas. Cette façon de me tenir tout contre son cœur, cette odeur fleurie, ces cheveux doux chatouillant ma joue, cette main ferme appuyée dans mon dos. Sans me relâcher, il me couvrit de sa cape. Nous restâmes de longs instants comme cela, enlacés et tellement heureux, avant qu'il ne daigne relâcher son étreinte.
« Je crois rêver, murmura-t-il. Tu ne peux pas être vraiment là, n'est-ce pas ? »
Pour toute réponse, je me jetai à son cou, le faisant basculer dans l'herbe. Je l'embrassai, faisant fi de tous ces regards posés sur nous. Je ne voyais que lui.
« Oh Gadia, s'exclama-t-il d'une voix brisée, tu m'as tellement manqué ! Je pensais t'avoie perdue pour toujours. »
Des larmes coulaient sur ses joues, et je ne savais pas si elles étaient de joie ou de tristesse, ou bien des deux. Encerclant son visage de mes mains, je fixai son regard dans le mien.
« Je suis là, maintenant. Pour l'éternité. »
Nous nous relevâmes doucement, tandis que je maintenais sa cape autour de moi. Il avait toujours ses mains autour de mes épaules, ne semblant pas vouloir me relâcher. Soudain, des applaudissements fendirent la foule, qui se retrouva bien vite à sourire à pleines dents et à crier sa joie. Je fus surprise d'une telle réaction, mais en même temps si heureuse. Moi-même j'avais du mal à croire que je vivais une telle chose.
Un petit groupe se démarqua soudain, s'avançant vers nous. Ma joie éclata lorsque je reconnus Gimli, ainsi que Sam et Frodon. Je les serrai un à un contre moi. A leurs côtés, était présent un grand homme aux cheveux et à la barbe blonds, qui arborait un sourire me rappelant étrangement quelqu'un et dont les yeux malicieux pétillaient.
« Gadia, dit alors Legolas. Voici Olórin. Tu le connais bien mieux sous le nom de Gandalf. »
J'écarquillai de grands yeux pleins de surprise. Non ? Comment était-ce possible ?
« Gandalf ?! m'écriai-je. Vous n'êtes donc pas né vieux ? »
Gros câlin à ceux et celles ayant reconnu qui est le fameux adversaire de Gadia.
Pour la dernière réplique, je n'ai pas pu m'en empêcher, parce qu'on oublie toujours que ce bon vieux Gandalf n'a pas toujours été un vieil homme pourtant plein de vitalité. Et que j'adore cette version de lui-même.
Sinon, nous sommes officiellement arrivés à la fin. Le prochain chapitre constituera l'épilogue, et après... Ce sera fini. Terminé. Bouhouhou. J'en suis déjà toute triste, à tel point que le terminer est une petite torture.
Enfin... Sinon, encore un grand grand grand merci à vous tous, lecteurs, car sans vous je ne serais pas allée bien loin.
