La brume de fin de journée, épaissie par les restes flottants de la tempête, obscurcissait tout autour de Clarke avec une rapidité inhabituelle. Elle eut seulement le temps de remarquer que les traces qu'elle suivait avaient changé de direction avant de ne plus en distinguer les contours. Bifurquant alors à gauche, elle ralentit sa course et leva la tête, essayant de capter par l'ouïe ce que ses yeux ne pouvaient plus voir.
"Finn ! Finn", appelait-elle.
Son coeur battait toujours à tout rompre, ses mains étaient froides et moites, et elle ne parvenait pas à écarter les images récentes qui lui revenaient en tête : Finn dont les mains tremblaient légèrement depuis quelques temps, Finn dont le visage se crispait sans raison quand il croyait que personne ne le regardait, Finn qui disparaissait de plus en plus souvent pour aller se battre dans l'arène d'entraînement, Finn au regard vide qui se forçait à lui sourire quand il s'apercevait qu'elle l'avait remarqué.
C'en était tellement évident qu'elle se sentait giflée par cette réalisation : tout, tout depuis qu'ils étaient partis de Hon Buirgen criait qu'il avait un problème, et qu'il parvenait de moins en moins à le réprimer en leur présence. Comment avait-elle pu ne pas le remarquer ?
"Finn !"
Au milieu du bourdonnement de ses pensées - ou bien du sable ballotté par le vent, elle ne savait plus, elle avait cru entendre un bruit sourd, peut-être même accompagné d'un grognement étouffé. Elle se précipita au hasard droit devant elle, ignorant le risque de se retrouver coincée de nuit au milieu du désert, et tâtonna pendant ce qui lui semblait être de longues minutes, trop longues pour que Finn ne puisse pas lui échapper comme il l'avait fait à sa sortie de la tente.
Tout était à présent gris opaque autour d'elle, il lui semblait que pouvaient à tout moment surgir de ces hauts murs mouvants des arbres, des montagnes escarpées, ou des chars pressés. Il lui semblait entendre des réminiscences du brouhaha violent qui agitait les courses de la Motorholics ; la foule, les pilotes, les machines : tout glissait autour d'elle dans un murmure confus qui lui mettait les nerfs à vif.
Sentant monter les larmes, Clarke sentit qu'elle ne tiendrait pas beaucoup plus longtemps dans ce magma de souvenirs. Elle se concentrait sur une pensée gravée au fer rouge dans son esprit chaotique : retrouver Finn.
Elle trébucha soudain sur un objet dur et s'affala dans le sable encore chaud dans un cri étouffé. Elle se redressa rapidement sur ses genoux, le temps de cracher le sable entré dans ses poumons, mais se sentit agrippée par le col et tirée de force en avant.
Elle résista, trébucha sur une chose molle au sol et y posa sa main par réflexe pour ne pas tomber encore. Celle-ci s'enfonça dans une texture tiède et humide ; oubliant une seconde la prise qui la contraignait encore, elle se redressa à moitié pour porter ses doigts dans son champ de vision. Sa main, trop sombre pour qu'elle puisse en distinguer la couleur, était recouverte d'un liquide visqueux à l'odeur écoeurante mais ô combien reconnaissable. Un spasme l'agita violemment. La prise autour de son coup se serra, réveillant viscéralement sa panique en même temps que son dégoût.
Dans un cri, elle recommença à se débattre, plantant ses ongles dans la main sans corps qui l'étouffait presque, retombant à moitié sur son agresseur, et puis…
Finn.
Finn était en face d'elle, son visage à quelques centimètres, assez près pour qu'elle le reconnaisse.
Il avait les yeux fous. Sa peau était blême, sa bouche sèche entrouverte, sa mâchoire crispée et recouverte d'une fine couche de poussière fissurée par deux longs fils de larmes. Et ces yeux… ses yeux étaient intenses, avec leur pupille dilatée et leurs sourcils froncés dans une expression que Clarke ne reconnaissait pas.
Elle savait que c'était lui, mais elle ne le reconnaissait pas.
Il s'était immobilisé comme elle tout d'un coup, le regard planté dans le sien comme s'il essayait de s'y raccrocher, sans même penser à desserrer son poing qui maintenait toujours Clarke à la merci de son propre col. Ses traits durs étaient figés mais une de ses paupières inférieures tressautait légèrement. Mise à part leur respiration ténue, on n'entendait alentours que le chuintement léger du vent et des murmures si lointains qu'ils se faisaient mirages.
Alors, refoulant la peur qui lui tordait les entrailles et envahie d'un calme terriblement résolu, Clarke posa doucement sa main sur la sienne, lentement, et en desserra les doigts sans rompre le contact visuel. Cela sembla déclencher quelque chose chez lui, comme il se laissait faire et clignait des yeux plusieurs fois, revenant lentement à la réalité.
Elle remarqua du coin de l'oeil que ses doigts crispés étaient aussi couverts de sang séché, et réprima son envie fugace de vérifier de ses yeux qu'à leurs pieds était bien étendu un cadavre encore fumant. Elle devait à tout prix récupérer Finn. Si cela était encore possible.
Elle racla sa gorge sèche et nouée précautionneusement, de peur de l'effrayer, et prit son courage à deux mains pour oublier son dégoût et ôter un lourd coutelas sanguinolent de son autre main. Finn la laissa faire tout le long, se contentant de la regarder, et attendait.
"Finn, osa-t-elle enfin d'une voix étranglée, qui est-ce ?"
Il leva les yeux vers les siens, sans pouvoir les rencontrer comme elle les avait obstinément tournés vers ses mains. Elle pouvait deviner qu'ils étaient revenus à la normale, l'iris redéployé autour d'une pupille qui n'avait plus rien d'un trou béant, mais elle n'avait pas le courage de vérifier.
"Je ne sais pas… un Trikru.
- Un homme de Lexa ?
- Oui."
La sentence était tombée. Essayant de ne pas penser aux conséquences de cet acte dans une avalanche d'images terrifiante, elle concentra encore toutes ses forces sur ces mots :
"Que s'est-il passé ?"
Finn eut un mouvement de recul, comme un réflexe, mais elle l'empêcha de retirer ses mains. Si elle ne parvenait pas à la regarder en face, il lui fallait garder ce contact jusqu'au bout.
"Il a… Il m'a surpris."
Ce fut à son tour de regarder ailleurs ; Clarke le vit détourner la tête du coin de l'oeil.
"J'ai fait… une crise, il fallait que je m'éloigne très vite, c'est pour ça que j'ai couru, et… Il m'a rattrapé, je… je l'ai frappé."
Il fallait qu'elle insiste, qu'elle sache s'il existait une raison, un détail qui pourrait le disculper…
"Pourquoi est-ce que tu l'as frappé ? Il t'a menacé ?
- Je… ne sais pas. Je me souviens juste qu'il m'a couru après en me criant quelque chose mais je ne comprenais pas… Une seconde plus tard, il était là, par terre…"
Il ravala ses larmes alors qu'il revoyait la scène :
"... la gorge ouverte. Et moi, j'avais ce couteau dans la main.
- Peut-être qu'il essayait de te prévenir. De te retenir de t'aventurer dans le désert de nuit, dit Clarke d'une voix blanche et égale.
- Oui."
Finn s'était retourné vers elle à ces mots, et semblait sur le point de s'enfuir de nouveau à la première secousse. Mais il se raccrochait de toutes ses forces au contact physique entre elle et lui.
"Je l'ai tué… Je croyais que je pouvais contrôler - j'espérais parvenir à me contrôler, mais j'y arrive plus", articula-t-il avec difficulté, le visage complètement crispé.
Comme Clarke, il regardait dans le vide, concentré sur cette pensée. La scène était presque grotesque ; deux être livides qui se faisaient face sans se regarder, liés par leurs mains crispées au-dessus d'un corps massif et sans vie.
"Quand est-ce que ça a commencé ? demanda Clarke de la même manière froide.
- Il y a quatre ans..."
Clarke se raidit.
"... un peu avant que je quitte Ray Jow."
Elle réprima un violent tremblement de sa mâchoire, mais ne put empêcher ses mains de serrer brièvement leur prise. Si Finn le remarqua, il n'en fit rien savoir.
"C'est pour ça que tu es parti ?
- Oui."
Elle savait très bien qu'il n'était plus temps de faire des reproches - que sa propre colère, si ancienne, n'avait rien à faire là, dans cet instant si délicat - mais elle préférait se raccrocher à ça plutôt qu'au dégoût et à la panique que ravivaient tous ses sens à la pensée du meurtre dans lequel elle était plongée.
De toute façon, sa conscience n'avait plus qu'un infime contrôle de son corps, et elle reprit après un silence :
"Tu vas encore attendre combien de temps avant de tout me raconter, Finn ?"
Elle avait dit cela tremblante d'un mélange de rage et d'horreur, pressentant les aveux qui rendaient déjà son esprit blanc et sa bouche sèche, comme à chaque choc émotionnel qui avait remis en question toute sa santé mentale depuis la Motorholics. Mais c'était d'un regard dur qu'elle fixait à présent Finn, bien décidée à aller jusqu'au bout.
"J'ai commencé à faire ces crises après mon premier accident de char, pendant la course sans Raven."
Cette foutue course - il avait insisté pour la faire après sa rupture avec Raven, et ce même si sa coéquipière, encore sous le coup de l'émotion même après plusieurs semaines, avait obstinément refusé de l'aider. Ce jour-là, il avait frôlé la mort sous leurs yeux, et terminé dans une mare de sang et un délire fiévreux de plusieurs heures. Clarke se souvenait très bien de la crise qui s'en était suivie dans leur groupe, et de l'angoisse qui l'avait prise - et fait réaliser, quelque jours plus tard, à quel point elle ne voulait pas le perdre.
"Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? On n'a rien vu… Pourquoi tu m'as rien dit ?"
Elle aurait dû le voir : c'est cet événement qui avait accéléré les choses entre eux, pendant qu'elle le soignait et qu'ils commençaient à se tourner autour.
"Je… je ne sais pas, articula-t-il d'une voix étrangement atone, vous ne pouviez rien faire, de toute façon. Et je voulais pas vous faire de mal... surtout à toi."
Dans ces yeux à présent si terriblement opaques et inexpressifs, Clarke voyait cependant poindre un reste d'émotion, derrière le voile de souvenirs traumatiques qui l'avaient profondément changé. Il essayait vraiment de l'atteindre elle, de lui faire comprendre maintenant pourquoi il n'avait pas voulu l'accabler plus que ça, comment il avait voulu la protéger de l'entité étrangère qui semblait grandir en lui.
Il était impardonnable, il le savait. Mais, à présent que tout était fini, que devant lui ne semblait se dresser que sa fin inéluctable, il cherchait à tout prix à la toucher, à susciter un peu de cette compassion infinie qui l'avait embrassé et pansé jusqu'à ce qu'il parte sans s'expliquer.
Là, alors qu'il n'arrivait même plus à penser à ce qui arriverait, après cette bulle d'accalmie forcée par la brutalité des événements, il se raccrochait instinctivement à elle comme un enfant désespérément seul et sans défense.
Des larmes acides et depuis trop longtemps enfouies dévalèrent ses joues sans qu'il s'en aperçoive. Le visage figé de Clarke, qu'il distinguait encore un peu dans l'obscurité tombante, se brisa un peu.
"Tu m'as fait croire que tu ne voulais plus rester avec nous, et que tu ne voulais plus de moi, parce que tu commençais à faire des crises d'angoisse ?"
Il ne lui répondit pas, mais elle prit son silence pour un acquiescement. Alors ses larmes se joignirent aux siennes et elle avoua, d'une voix étrangement aiguë et mal maîtrisée :
"J'en fais aussi, depuis la Motorholics. Je… j'ai l'impression de devenir dingue, mais je fais tout ce que je peux pour m'accrocher. Tu aurais pu rester, on aurait tout fait pour t'aider, je… si tu était pas partis, on n'en serait peut-être même pas là…"
Il hocha la tête en signe de dénégation.
"J'aurais fini par vous faire du mal, c'est quand j'ai commencé à trop boire et à provoquer le premier venu que j'ai compris ça. Je n'étais déjà plus moi-même, Clarke, je…"
Un sanglot l'interrompit.
"Il n'y a que ta mère qui a pu m'aider, avec un traitement médical, et pilules deux fois par jour, et… et dès que j'en manque une, je recommence à divaguer, j'ai tout tenté, je te jure…
- On va arranger ça, dit-elle soudain sans parvenir à se montrer convaincante, il y a peut-être un moyen de cacher ça, de s'arranger avec Lexa, de…"
Il l'interrompit en prenant son visage dans ses mains, dans un vieux geste instinctif qui lui intima le silence.
Ils pleuraient.
"On ne peut rien faire, énonça-t-il d'un ton désespéré mais inéluctable. Je suis à court de traitement, Abby m'a donné ses dernières pilules. Que ce soit de la main du commandant ou pas, je vais mourir, Clarke.
- Dis pas ça, on va trouver quelque chose, toujours ! balbutiait-elle précipitamment, le visage inondé de larmes.
- Non, non, répétait-il sans l'écouter. J'ai encore tué un homme, je ne veux pas que ça arrive de nouveau. Je veux pas risquer de te faire mal parce que je t'ai confondue avec un ennemi, sanglotait-il. J'en peux plus, je veux que tout ça s'arrête…"
A l'écoute de cette supplication, Clarke sentit comme une pierre chuter lourdement dans sa cage thoracique. Les doigts recroquevillés et sans force de Finn contre ses joues tremblaient violemment et leurs fronts étaient appuyés l'un contre l'autre alors que s'y mêlait la crasse qui recouvrait leurs peaux chauffées à blanc.
"Je veux en finir, je sais plus qui je suis, j'ai plus envie d'essayer…
- Finn… s'il te plaît… s'il te plaît…"
Elle ne voulait pas le perdre de nouveau, ni lui ni personne, elle n'y survivrait pas, elle ne pouvait pas…
Il l'attira convulsivement à lui dans un baiser brut, dépourvu de chaleur ou de douceur, exprimant seulement une soif d'affection désespérée et du contact qu'il s'était refusé pendant des années. Clarke se laissa faire, désemparée elle aussi comme leurs dents s'entrechoquaient et leurs lèvres se mêlaient dans une confusion de poussière moite et de goût salé. Toujours pleurant, ils séparèrent tout aussi vite leurs bouches pour rappuyer leurs front l'un contre l'autre dans une communion tragique et rester là, violemment agrippés l'un à l'autre, tremblant de tous leurs membres et agités par les spasmes de leurs sanglots.
Alors que la nuit tombait autour d'eux, ils partageaient leur désespoir dans un cri déchirant qui aveuglait tous leurs sens, exprimé seulement dans leurs gémissements étouffés.
Quelques minutes s'écoulèrent de cette manière jusqu'à ce que, les yeux gonflés et la bouche pâteuse, ils aient épuisé leurs larmes et leur énergie. Empreints du calme factice laissé par le vide béant de leurs émotions si violemment exprimées, ils reprenaient peu à peu conscience d'eux-mêmes et de l'autre, et du monde autour d'eux.
Finn glissa un regard au cadavre qui gisait à leurs pieds.
"Je vais aller me dénoncer. Je peux au moins faire ça.
- Finn…
- Il faudra que tu te laves les mains et que tu nies avoir vu quoi que ce soit, je ne veux pas que tu sois impliquée là-dedans.
- Ils vont te tuer."
Recouvrant ses esprits, elle avait réussi à remettre un peu de raison dans tout cela. Sa voix était un peu plus assurée qu'auparavant.
"Certainement" répondit-il d'une voix atone, ce qui tomba une nouvelle fois comme une lame cruellement indifférente dans la tempête de ses pensées.
"On pourrait leur dire qu'il t'a attaqué, tout le monde sait qu'on n'est pas les bienvenus parmi les Trikru, après tout tu ne sais pas toi-même ce qui est arrivé…
- Si, je sais. Je n'ai pas les souvenirs nets, mais je le sais. Ca avait déjà failli arriver, et maintenant quelqu'un est mort."
Elle renifla, abasourdie par sa décision, puis supplia une dernière fois :
"Laisse au moins Lexa juger de ce qui va t'arriver, si tu ne veux pas que j'aille lui parler. S'il te plaît..."
Elle avait encore ce très mince espoir en sa magnanimité, réduite à se remettre aux mains du destin face à ce Finn si résolu.
Il hocha la tête, puis la lâcha pour se baisser sur le corps. Clarke détourna le regard, puis commença à s'éloigner lentement en direction des feux de leur petit camp.
Tout tombait autour d'elle.
