36 | L'art de la diplomatie
Quand on revient chez Cyrus, Shermin et moi nous mettons à piocher sans vergogne dans sa bibliothèque. Mon frère essaie de résister et de nous laisser suivre nos propres rythmes et envies, je crois, mais il finit par laisser tomber ses copies à corriger pour nous guider dans nos lectures et donner son avis.
Shermin et lui se coalisent ainsi pour accumuler, sur la table basse du salon, une inquiétante pile de "références incontournables" pour l'étude "contemporaine" de la Symbolique.
"Pas qu'il faille que tu aies lu ça d'ici demain", se marre Cyrus en croisant mon regard. "Mais quand même, il y a là-dedans des trucs qui mériteraient que tu fasses l'effort de creuser un peu."
"Nikoklès de Salamine, par exemple", souffle alors Shermin un peu timidement.
"La source de la source", commente Cyrus, pensivement. "Mais Kane est un esprit pratique... Pedacius Dioscoride plutôt ?"
"Mais son journal alors ?"
"Nous sommes d'accord."
Ils me remettent avec un ensemble intimidant un ouvrage assez mince, "traduit du phénicien classique", selon la page de garde. Ça parle de plantes et de symbolique pour autant que je puisse le comprendre. Je promets de le lire puis, à la demande de Shermin, je cherche de quoi documenter ce qu'on appelle les effets indésirables de la potion tue-loup. C'est assez simple parce qu'en anglais, seul un certain Severus Rogue a publié sur le sujet, et encore dans des articles ou des traités plus vastes. Les Phéniciens ne connaissaient pas la potion tue-loup heureusement - mais ça je le garde pour moi.
"Severus n'a jamais voulu réellement donner les clés de son adaptation de la potion tue-loup. C'est toujours oblique", commente Cyrus sans jugement dans la voix.
"Il faut mériter les enseignements de Severus", je persifle. Ce n'est pas que je n'aime pas Severus, c'est que je le pense élitiste. J'ai passé trop d'heures à consoler et aider mes copains durant mes années d'études à Poudlard pour penser le contraire.
"Pour le coup, je tends à estimer que ça dépasse son snobisme constitutif", le défend tranquillement Cyrus. Et quand mon grand frère défend tranquillement, c'est qu'il est volontairement objectif. Autant dire convaincu de ce qu'il dit. "Il ne croit pas à des gens bien intentionnés qui chercheraient la meilleure façon de faire des potions tue-loup et qui n'auraient pas les connexions pour venir lui poser des questions", il développe.
"Et s'ils n'osent pas ?", je contre alors que tout ce que je sais de ce genre de discussion avec Cyrus devrait m'inciter à changer de sujet. Gryffondor, soupirerait Iris, je l'entends d'ici.
"Je n'ai pas dit qu'il avait raison, j'explicite son mode de pensée", contre mon grand frère sur un ton de grand frère, ou de prof, ou de père... Ça m'hérisse un peu, et il s'en rend compte. "Shermin, tu vois la tête qu'il fait là ? Il est vexé. Sache le repérer parce qu'on ne fait pas grand-chose de productif de lui dans cet état..."
Dire qu'on s'affronte du regard derrière est certainement superflu. Étonnamment, parce que je ne me rappelle pas de la dernière fois qu'il ait même jugé bon de lâcher l'affaire, Cyrus finit par secouer la tête le premier.
"N'est-ce pas beaucoup d'énergie passée à me signifier que je t'emmerde, Kane ?"
"N'est-ce pas beaucoup d'efforts mis à afficher ta soi-disant sagesse et connaissance des ressorts de l'âme humaine ?", je contre.
J'ai la satisfaction de voir Shermin sourire mais Meninha gémit dans son coin en entendant la tension sans ma voix. Cyrus, lui, lève les mains en l'air en fausse reddition.
"Tu vois ça comment demain, Kane ?"
"Tu ne me crois pas prêt ?", je me vexe pour de bon et, cette fois, j'en suis conscient.
"Merlin, si on continue comme ça, tu vas prendre le premier portoloin pour ta montagne", soupire Cyrus. "Mais après tout, défoule-toi sur moi parce que demain, il serait dommage que tu prennes la mouche comme ça à la première objection..."
"Puis-je oser émettre l'hypothèse que tu sois mal placé pour..."
"Non", il me coupe immédiatement et sans aucun effort de diplomatie. "Je vends régulièrement des projets, des bourses et des équipes à la Fondation alors, oui, je crois que je peux te donner quelques vrais conseils."
Shermin a l'air de se demander si elle ne devrait pas nous laisser. Moi, j'essaie de ravaler l'envie d'exploser - et j'y arrive presque. Déjà, je me tais.
"Kane, tu sais que je déteste quand ça devient un cirque politique, non ?", reprend Cyrus, un ton en dessous. "Tu sais que je suis impatient avec les ronds de jambe, l'intérêt supérieur et toutes ces conneries, non ?" Je ne peux qu'opiner. "Mais demain, il va y avoir de ça, que tu le veuilles ou non." Je hausse à peine les épaules, mais Cyrus n'a pas l'air d'avoir besoin de plus. "Demain, Papa, au cas où tu n'y aurais pas réfléchi, il va faire son arbitre olympien, pire qu'à Poudlard. Il souhaite sincèrement que tu aies ton financement mais il ne fera pas grand-chose pour t'aider à l'obtenir. Autant que tu t'y prépares."
"J'imagine", j'articule, impressionné et inquiet malgré moi.
"Et ton grand pote Virgil qui rêve d'un jour lui succéder et que son nom soit associé avec l'émergence d'un mouvement lycanthropique uni transnational, je parierais qu'il va observer le sens du vent avant de se mouiller", rajoute Cyrus.
Comme je n'ai pas une seconde réfléchi à ça, mais que ça tient debout, je conserve un silence digne et poli.
"Severus est plus qu'intéressé par le projet, tu le sais. Mais il déteste avoir l'air de faire dans l'humanitaire, et je parie qu'à un moment, il va te poser toutes les questions dont nous aurons les réponses dans six mois, au mieux... Juste parce qu'il est comme ça."
De nouveau, c'est difficile de parier l'inverse. Je ne m'y risque pas.
"J'ai aucune idée de ce qui amusera Drago demain - te soutenir pour agacer Severus, rajouter du fric au projet ou ne pas piper mot de toute la réunion..."
"Il a participé à toutes les potions adaptées", je tente. On se rassure comme on peut.
"Et il était payé pour le faire. Drago est Drago, Kane. La philanthropie, oui, mais à petites doses."
Comme c'est aussi l'image que j'ai de lui, je me contente de soupirer.
"Ne parlons pas de Livia qui est ton atout et sans doute très fiable. Mais regardons Aradia Taluti en face", reprend Cyrus."J'avoue que ça m'épate qu'elle soit là. Lucca, j'aurais compris, mais Ada... C'est une sacrée rupture a priori avec sa posture habituelle de gardienne du temple qu'elle a construit toute seule autour de sa propre compréhension de la nature profonde de l'héritage de son père. Des fois, je me demande ce qu'il en aurait dit, le Cosmo... Elle a peut-être pendant un temps semblé être une progressiste mais aujourd'hui c'est une sacrée réactionnaire quelque part. Et une manipulatrice de première !"
A la question est-ce que Cyrus apprécie Ada - question déjà débattue par les Cimballi hier soir - je crois que j'ai une réponse plus que claire.
"Et toi ?", je souffle intimidé par le tableau dressé.
"Tu veux que, moi, je fasse le boulot à ta place ?"
"Non mais toi, tu vas faire quoi ?", j'insiste avec toute l'humilité que je peux réunir.
"Je vais répéter ce que j'ai écrit dans mon évaluation : projet plus qu'intéressant, équipe équilibrée si on y ajoute une théoricienne. Mais la question est comment va fonctionner cette équipe. Là, on arrive sur toi, Kane Leo Lupin, qui ne vas pas pouvoir te planquer. Tu es le lien."
Je me rends compte que je me suis mis à me ronger les ongles en l'écoutant, et ça m'agace.
"Pourquoi tu m'as fait venir si tu penses que ça va capoter ?", je lâche. De nouveau, ma petite chienne se fait écho de ma tension.
"Je t'ai écrit mes doutes, et tu m'as répondu avec enthousiasme et courage que le jeu en valait la chandelle", répond lentement Cyrus, en soutenant mon regard, avec l'air de m'étudier comme un pentacle compliqué. "Tu as réussi un truc que personne - ni Harry, ni Tizzi, ni moi, ni Livia - n'avait réussi avant : mettre la Fondation, lo Paradiso, Severus Rogue, Drago Black et Shermin autour d'une table, autour de ton projet, Kane. Demain, faut que tu te répètes ça : j'ai un projet important, intéressant, qu'aucun de vous ne peut mener seul et surtout pas sans moi. Parce que je suis le lien."
Je dois avoir l'air écrasé.
"Si tu ne veux pas être ce lien, ça ne va pas marcher", il assène. "Tu vas laisser la place aux pires instincts de Severus et aux manigances d'Aradia."
Je déglutis et je ravale fermement mon envie de m'enfuir. C'est trop tard pour la fuite. Je le sais depuis longtemps.
"Et donc je lis...Pedacius Dioscoride ?", je questionne en regardant la couverture pour retrouver le nom.
"Ça épaterait Severus, mais je ne crois pas qu'il se risque à essayer de jauger tes connaissances en botanique symbolique. Pas avec moi et Shermin dans la pièce", sourit Cyrus avec une décomplexion que je lui envie. "Mais là où vos chemins se croisent, ce sont les potions, les adaptations symboliques et les choix faits jusqu'ici. C'est ce que vous avez écrit avec Livia et qu'il va falloir défendre, Kane... On va préparer ça."
C'est Mãe qui me sort vivant du Grand oral que Cyrus me fait subir.
"Votre père pensait que vous étiez encore ensemble et j'avais besoin d'une pause entre la diplomatie sorcière et la diplomatie lycanthropique", elle explique en se laissant tomber sur le canapé à côté de moi. Meninha vient renifler la nouvelle arrivante en agitant la queue et ma mère la caresse avec un grand sourire - ces deux là s'étaient bien entendues à Noël également.
"Tu vas au dîner ?", je vérifie avec une pointe de mauvaise confiance - est-ce que je ne devrais pas participer à ce dîner ? m'inquiète.
"Bah, pourquoi pas. Le menu sera plus que correct et je peux mettre les pieds dans le plat si besoin...", elle répond
"C'est-à-dire ? Aradia fait des siennes ?", s'enquiert Cyrus.
"Remus avait l'air plutôt serein mais il aimait bien l'idée que je sois là... Il n'écarte sans doute pas la possibilité", elle reconnaît.
"Et moi ?", je me risque.
"Ah oui, tu as fui, paraît-il", sourit Mãe avec un petit coup de coude dans mes côtes.
"J'ai dit que je pouvais revenir pour le dîner si ça paraissait une bonne idée. Michael lui a bien dit ?"
"Je crois. Il suppose que tu prépares demain avec Shermin. Je vais pouvoir lui confirmer", elle commente avec un regard circulaire pour le salon qui ressemble à la salle commune de Gryffondor en période d'exam. "Vous êtes prêts ?"
"Il est prêt", annonce mon grand frère en me désignant avec de grands gestes théâtraux et à ma grande surprise - ce n'est pas le côté cabotin qui me surprend, c'est qu'il me prétende prêt.
"Bien alors", accepte facilement Mãe comme si Cyrus était un expert avéré en la matière. Sans doute l'est-il. "On boit un verre ? Entre gens qui ne veulent pas spécialement passer plus de temps sur la diplomatie..."
Cyrus s'empresse de sortir des verres et une bouteille de vin français qui doit venir de la famille de Brunissande.
"Shermin, c'est une joie de te revoir", reprend notre mère quand elle a un verre à la main. "Une grande satisfaction de te voir travailler sans doute sur ce projet... Et sans parler de nos probables rapprochements familiaux..."
"Ah oui", sourit Shermin alors que j'étouffe mon envie, bien hypocrite après tout, de protester. "J'avoue que quand Defné m'a parlé de Kane, j'ai trouvé ça incroyable... la coïncidence bien sûr mais aussi parce que... je ne connaissais pas Kane... Mais après une après-midi ensemble, je vois bien ce qui les aura.. réunis et... j'ai assez hâte de vérifier mes théories, en fait, madame Lupin !"
"Tu vas rester ici, je suppose", vérifie Mãe en se tournant vers moi. Je lutte et je ne rougis pas trop, je crois. "Shermin et Defné seront contentes de se voir et, de toute façon, il n'y a pas de place chez ta sœur..."
"Ah ?", s'intéresse Cyrus alors que je note que ma mère n'a pas envisagé que je m'installe à l'appartement avec Defné. Sur des choses comme ça, elle a toujours eu un quatrième sens.
"Un jeune Auror italien arrive pour un échange et il va travailler avec Samuel qui a très gentiment proposé de le loger. Il n'a pas pensé à toi, il ne faudra pas lui en vouloir", indique Mãe sur le même ton qu'elle prenait pour m'inviter à prêter mes jouets.
"Brunetti ?", je vérifie.
"Lui-même."
"Et dans l'équipe de Sam ?"
"Je n'y suis pour rien. C'est la décision de Robards", elle soupire. "Mais Sam va s'en sortir, j'en suis sûre. Une bonne expérience même."
Je grimace parce que je ne crois pas que Sam ait aimé être mentor. Même si à Lo Paradiso, il m'a paru un formateur compétent. Peut-être que c'était Eolynn Camden, le problème.
"Ça lui retombe dessus", je remarque pas loin de me sentir coupable.
"Un peu", reconnaît Mãe. "Mais de ma discussion avec Gawain, je... Ne te rends pas responsable de tout, Kane. D'abord, Samuel fait partie des jeunes Aurors à qui on peut confier quelqu'un venu en échange - il est compétent, il n'a pas d'aspirant et la plus jeune de leur équipe part en Italie. Et puis c'est un Lupin par alliance, et ça arrange Gawain, je te l'accorde,... mais c'est le détail en plus, pas le fond de la décision."
"T'es passée à la Division", déduit Cyrus.
"Et j'ai vu le fameux Mark !", confirme Mãe avec un sourire large.
"L'Aspirant de notre soeur Iris - son premier Aspirant", commente Cyrus pour Shermin. "Alors ?"
"Alors, un chouette petit gars qui tient debout avec sa baguette. Elle l'a déjà embarqué dans l'extinction d'un incendie causé par des dragons et il n'a pas eu une égratignure", elle raconte avec une évidente approbation.
Je ne peux que me rappeler des premières opérations de terrain d'Eolynn avec leurs lots de blessures et de prises de risques mal maîtrisées terminant par des sermons de la hiérarchie, de Sam à Mãe elle-même en passant par les lieutenants... Un point pour le jeune Mark, sans doute.
"Et je crois qu'il va bien la remettre en question", elle formule l'air toujours ravie. "J'ai félicité Gawain de leur choix."
"T'avais filé Eolynn à Samuel parce qu'ils n'avaient rien en commun", je me souviens - et sans doute avec une pointe de reproche dans la voix.
"Si j'avais su que c'était ta copine, j'aurais trouvé quelqu'un d'autre", elle rétorque. "Ça a très inutilement compliqué leurs relations, et pas que les leurs", elle précise en me regardant.
"Je... je n'ai pas anticipé", je m'excuse.
"J'entends bien, Kane : tu n'avais pas tellement envie que je sache ; elle aurait pu tomber sur quelqu'un de bien plus neutre pour nous tous que Samuel. Reste qu'elle avait ses propres défis à surmonter et que quelqu'un de carré comme Sam était un meilleur choix pour elle que Perkins avec sa fantaisie - laquelle était un bon contrepoint pour notre Iris beaucoup trop soucieuse d'analyse et de résultats. Et je crois que Mark et Iris ont des tas de trucs à s'apprendre mutuellement ; pas sans crise, ni sans effort, mais on n'apprend pas sans effort non plus."
"Mark, c'est le fils du juge Wang, c'est ça ?", vérifie Cyrus pensivement. "C'est quoi le défi pour Iris ? De ne pas plaquer ses propres solutions sur ses relations à lui avec la réputation de son père ?"
"C'est de transmettre une posture globale qu'elle ne sait même pas maîtriser, c'est assumer tout ce qu'elle sait faire... à un petit gars qui se pose des milliards de questions intéressantes mais oublie d'avoir une analyse un peu politique..."
"Ça, ça va l'agacer", je prédis en connaissance de cause.
"J'espère plutôt que ça va la questionner ; et ce que j'en ai vu aujourd'hui, non seulement ça la questionne, mais ça la motive pour de beaux efforts de pédagogie qu'il semble entendre... plutôt intéressant et prometteur... en deux semaines."
"Pauvre gars", ponctue Cyrus. "Je ne souhaite à personne une Iris en mission !"
"Ça te va bien de ce que j'ai pu comprendre", lui rétorque Mãe le prenant par surprise et m'enlevant les mots de la bouche.
"Qu'est-ce que c'est que ces plaintes hors de saison ?", fait mine de s'offusquer Cyrus en me regardant. "On dirait que j'ai été le pire grand frère du monde ?"
"Pourquoi tu mets ça au passé ?", je décide de questionner effrontément, fort sans doute du sourire complice de Mãe. "T'as vu l'après-midi que tu m'as fait passer ?!"
"Pour ton bien !", insiste Cyrus, amusé au fond, je le sens.
"Tu parles d'une excuse", j'insiste.
"On ne la comprend que le jour où on accepte de devenir un passeur", commente Mãe un peu plus sérieusement que précédemment. "Pas seulement d'avancer seul sur son chemin mais de transmettre son savoir-faire, de faire grandir d'autres... d'être parents, professeur, tuteur, mentor, chef..."
"Tu es en train de me demander quoi, Mãe ?", je questionne parce que j'ai beau ne pas être le meilleur politique de la famille, la manœuvre est visible. J'ai juste un creux au ventre quand j'envisage qu'elle me parle de paternité. Devant Shermin en plus !
"Susan... m'a dit qu'elle espérait que tu prennes des stagiaires mais que tu n'avais pas paru enthousiaste et que, vu les circonstances, elle n'osait pas réellement insister", elle reconnaît.
"Et tu penses que je passe à côté d'une expérience instructive ?", je persifle pour cacher toute ma surprise et mon soulagement. Tout moi.
"Évidemment", elle rétorque sans prendre la peine de s'agacer. "Mais personne ne peut prendre cette décision-là pour toi, Kane. Ton chemin est le tien, et je comprends tes priorités temporelles. Et même si je ne les comprenais pas... forcer quelqu'un à se mettre dans cette posture-là est toujours assez risqué, je l'ai mesuré plus d'une fois. Je me permettais juste de... répéter le regret de Susan."
"Je n'ai jamais autant appris que du moment où j'ai commencé à enseigner", ponctue Cyrus avec un clin d'oeil pour Shermin. "Sur moi comme sur le fond de ce que j'étais censé transmettre. J'avais peur que ça me détourne de mes recherches et en fait, ça m'a fait avancer à mon insu", il raconte. "Un peu comme ce que tu anticipes pour Iris, Mãe", il rajoute.
"Pour autant qu'on puisse comparer", tempère Mãe pour la forme, je vois bien qu'elle approuve la formulation de Cyrus.
Quand Mãe part pour le fameux dîner à la Fondation, Iris m'appelle pour me dire qu'elle est d'astreinte et qu'elle est désolée de ne pas pouvoir passer du temps avec moi ou m'accueillir. Comme la petite présentation de Mãe m'a bien intrigué, je lance une perche pour qu'elle vienne avec son aspirant pendant leur garde. Cyrus s'en félicite et espère comme moi qu'elle en aura l'opportunité.
Comme on constate que l'on a tous faim, il se met ensuite à sortir des plats que Molly lui a préparés. Meninha vient quémander sa part et comme je n'ai pas une seconde réfléchi à comment j'allais la nourrir, on trouve des restes adaptés à ses besoins dans l'assortiment de nourriture proposée.
"Ma belle-ùère semble toujours me juger incapable de me nourrir seul", il commente avec bonne humeur. "En même temps, j'avoue que c'est ultra pratique et excellent - voire un peu exotique après des mois de cuisine brésilienne."
C'est autour du repas qu e Shermin ose poser des questions sur notre enfance.
"Vous avez grandis tous ensemble ?"
"Treize ans de plus, ça veut dire que j'ai été une sorte de grand frère assez particulier", admet Cyrus. "Pas que je n'ai pas adoré m'occuper d'eux.. aussi pénible que j'ai pu être, paraît-il."
"Il nous a pourri nos vacances avec nos devoirs pire que Papa mais il nous a appris aussi des trucs que personne d'autres ne nous auraient appris... De grimper jusqu'à la cime d'arbres imposants à comment survivre à Radio Poudlard", je raconte à mon tour. "Et Harry aussi, dans son style à lui. Un truc entre complices et parents subsidiaires..."
"Et que vous continuez avec nos mômes - et c'est plutôt chouette", il conclut.
En retour, Shermin raconte sa propre complicité avec Defné, inespérée pour une fille unique comme elle ; leurs choix parallèles inquiétants pour leur famille - "surtout pour Aslan, l'oncle de Defné... je pense qu'il serait prêt à payer pour nous voir disparaître de son arbre généalogique. Il fait sans cesse pression sur mes parents pour savoir quand enfin je vais me marier... et je crois que ma mère préfère ne pas répéter ce qu'il peut dire de Defné..."
"Eh bien, petit frère, voilà une belle mission diplomatique !", se marre Cyrus. Mais c'est un rire protecteur, un rire qui dit qu'il sera là si j'ai besoin de lui.
"Ça m'étonnerait que le fils d'un garou soit un mari acceptable pour un Safkan comme Aslan - de ce que j'en ai compris", j'estime.
"Un quoi ?", demande Cyrus.
"Un Sang pur traditionaliste", traduit Shermin. "Kane n'étudie pas que la Symbolique botanique", elle remarque avec un furtif sourire appréciateur. "Comme je ne te disais hier, c'est plus compliqué que cela. Les garous ne sont pas... ostracisés de la même façon qu'ici ; nombre de ce que vous appelez des créatures magiques, dont les lycanthropes, ont des statuts plus enviables que, par exemple, des sorciers nés moldus... surtout si elles font allégeance au Diwan... Je crois que ce serait super intéressant de voir Aslan se débattre pour savoir quoi en penser... le directeur de Poudlard, la chef de la coopération policière européenne, tes parents ont de quoi l'intimider un peu... Je ne sais pas si Defné aura envie de ça mais.. moi, ça m'amuserait de voir le résultat."
"Parce qu'un médecin humanitaire ne va pas l'amuser", je continue de creuser.
"Moins, encore que c'est une profession qui reste honorable pour un sorcier bien né, médicomage. Médecin. Humanitaire, c'est une perte de temps pour lui c'est clair. Mais il ne va pas s'arrêter à toi : de la même façon qu'il n'arrive pas à se dire qu'il n'a pas à s'occuper de nos choix, il n'arrivera pas à ne pas s'intéresser à ta famille au sens large... et là, quoi qu'il pense de toi, il va être déstabilisé."
"Un rapport de force qu'il ne saura pas comment utiliser", commente Cyrus avec un sourire dur et froid.
Ça provoque une drôle de réaction chez Shermin. Elle me prend la main et souffle :
"Je ne sais pas exactement où vous en êtes sur tout ça avec Defné. Elle m'a dit que tu avais fait tes propres recherches sur Noor et Oben - elle était assez touchée et effrayée... elle aimerait que vous soyez libres du passé... c'est une utopie selon moi - savoir ce qu'elle a vécu, ce qu'elle vit quand elle croise Aslan ou Altan... on ne peut pas la comprendre en faisant abstraction mais, sois patient avec elle, Kane. Elle n'a que rarement évoqué la possibilité de se laisser imaginer... avoir une vie à deux avec quiconque, Kane..."
"Je mesure à peu près tout ça", je lui assure, intimidé de sa confiance mais réalisant aussi le peu que je sais de la vie de Defné "avant moi". "J'espère d'ailleurs que ma propre famille avec sa grande et envahissante propension à l'adoption plénière... va se contrôler", je termine en regardant Cyrus.
"Message reçu", il commente lentement avec le signe de notre langage poudlardien pour "promis" pour bonne mesureen plus.
Iris débarque au moment où je n'y pensais plus et alors qu'on est arrivé aux limites de nos honneur aux provisions que Molly a jugé bon d'apporter à Cyrus - de quoi nourrir un régiment. Meninha lui fait fête avec un entrain qui ne ment pas - il faudra que j'aille la promener tout à l'heure si je veux avoir la paix. Elle renifle ensuite avec curiosité le fameux "chouette garçon" selon Mãe sur ses talons. S'il n'a pas l'air d'avoir peur des chiens, Mark Wang semble rester a l'air passablement intimidé malgré les efforts notoires de Cyrus pour le mettre à l'aise. Il est aussi plus âgé que je ne l'aurais pensé puisque je me souviens l'avoir rencontré au Club de botanique de Poudlard.
Sans doute à cause d'Eolynn, je n'arrive pas à ne pas m'interroger sur ce que Mãe a pu observer comme une dynamique intéressante entre eux. Mark n'a pas l'air moins curieux de nous, de son côté, malgré son impeccable politesse. Leur affaire de crime irrésolue sur la personne de l'ex-chanteur Myron Wagtail a l'air bien compliquée - la méthode d'empoisonnement a l'air hallucinante. Mais je ne suis pas sûr que la réserve de Mark vienne de là. Je sens qu'il s'est passé quelque chose entre eux, un truc récent. Mark a l'air d'un aspirant qui doit se faire pardonner un truc par son mentor quand il ne trouve pas autre chose à dire, quand Cyrus lui tend la perche pour se faire plaindre d'Iris, que : "Elle n'est pas pénible C'est moi qui suis... qui ne suis pas toujours à la hauteur..."
La sortie d'Iris en retour commence par lui ressembler et me donner envie d'emmener ce garçon dans un bar pour lui raconter quelques trucs : "Il est plutôt dégourdi dans l'action, et il ouvre bien ses yeux et a des tas de remarques qui me donnent confiance en l'avenir. Juste du mal à... suivre l'étiquette protocolaire et à ne pas se prendre pour le dernier des derniers parce qu'il ne sait pas tout faire du premier coup".
Mais ma sœur ne s'arrête pas là. Elle regarde comment il prend ça et elle ajoute :"Si t'avais besoin de l'entendre - Ok, t'avais besoin de l'entendre."
Et même si elle embraye derrière sur le couplet de l'asservissement normal de l'aspirant, je mesure que ma sœur jumelle assume en effet une posture de tuteur bienveillant que je ne l'ai pas souvent vu prendre, même avec nos hordes de neveux et nièces. Quand il a refermé la porte sur nos vaillants Aurors, Cyrus me le confirme.
"Tu l'as vue, la Môme, en mentor qui s'inquiète de savoir si elle n'a pas écrasé trop fort les orteils de son Aspirant ? Elle est toute mignonne, non ?"
"J'avoue."
"Dire que j'aurais vécu assez vieux pour voir ça - reste plus à ce que l'un de vous nous fassent tonton..."
"Tu oublies le jour remarquable où tu seras grand-père", je me moque. "Ça t'arrivera peut-être avant d'être tonton !"
"Vu l'âge de mes enfants, je pense que je peux encore prendre le pari sans trop de risques", il se marre. "Aucune pression de ma part, bien sûr."
"Jamais", je concours en riant moi aussi.
ooo
Mes chers lecteurs, je vous mets la suite de ce qui a avancé. La Morsure a un chapitre 37 et même un début de chapitre 38. Dans la dernière scène, vous êtes en avance sur On connait le refrain d'une dizaine de chapitres mais je ne pense que ça soit un problème. Vous reverrez la scène des yeux d'Iris et vous en saurez plus sur ses relations avec Mark. Mais je suis quand même obligée d'avancer dans l'autre avant que je ne puisse plus poster celle-ci parce que ce serait trop en dire sur l'autre. A ceux qui aimeraient des nouvelles de l'Envol - rassurez vous, ça avance.
Des bises aux filles pour leur relecture attentive et leurs éclats de rire.
