1e année de l'ère Genji, le 19 juillet
A l'aube, un coup de canon tira la jeune fille du sommeil. La jeune fille s'était assoupie au milieu de la nuit, malgré sa volonté de rester éveillée. Autour d'elle, ses camarades se redressaient déjà. Elle les imita péniblement, courbaturée par cette nuit assise.
Le shinsengumi se rassembla derrière ses officiers, pressé de remonter au nord, vers la capitale d'où s'échappaient déflagrations et tourbillons de fumée.
-Attendez, le shinsengumi ! voulut les retenir l'officier d'Aizu. Nous devons attendre jusqu'à nouvel ordre !
Le vice-commandant se retourna pour lui jeter un regard exaspéré.
-Nous n'étions pas en réserve pour attendre l'attaque du clan Chōshū ?
-M-mais, balbutia l'officier, nous n'avons pas reçu l'ordre de bouger…
-Si vous mettez la moindre fierté dans votre travail, lança Hijikata, alors avancez sans attendre qu'on vous le dise !
Le shinsengumi s'en retourna vers la capitale au pas de course, talonné par les troupes d'Aizu. Arrivé à Kyoto, il se dirigea vers le Palais Impérial. La troupe atteignit enfin la porte Sakaimachi. Par chance, celle-ci était gardée par un détachement d'Aizu, qui laissa le shinsengumi pénétrer dans l'enceinte sans faire d'histoires. Son commandant poussa l'obligeance jusqu'à indiquer à Kondō que le combat principal se déroulait près de la porte Hamaguri.
Guidé par ses instructions, le shinsengumi traversa l'enceinte vers le nord-ouest. Au fur et à mesure de leur avancée, les membres du shinsengumi découvrirent de plus en plus de signes de lutte : traces de coups de feu, étendards et armes abandonnés, cadavres et blessés… Une odeur de poudre planait dans l'air. Chōshū avait-il donc réussi à pénétrer dans l'enceinte du Palais Impérial ? Les officiers firent encore presser le pas à leurs hommes.
Alors qu'ils approchaient de la porte Hamaguri, ils croisèrent une troupe d'Aizu. Sur un signe du vice-commandant, Harada et Saitō allèrent aux renseignements. Ce dernier ne tarda pas à revenir.
-Les soldats du clan Chōshū qui étaient à la porte Hamaguri ce matin se sont repliés face aux forces conjointes d'Aizu et Satsuma, rapporta-t-il à ses supérieurs.
Harada arriva à son tour en courant.
-Hijikata-san, il semblerait qu'il reste des soldats de Chōshū près de la Porte des Nobles !
Au même moment, Yamazaki fit son apparition au milieu de la troupe. Peut-être parce qu'il était en tenue de shinobi, Shino ne l'avait pas vu arriver.
-Commandant, annonça-t-il à Kondō, certains des rebelles qui ont attaqué le Palais Impérial se sont réfugiés sur le mont Tennō.
Kondō se tourna vers son vice-commandant.
-Que faisons-nous, Tōshi ? demanda-t-il, les sourcils froncés.
Hijikata prit quelques instants de réflexion.
-Harada, décida-t-il, prends quelques hommes avec toi et chasse les soldats de Chōshū qui restent à la porte des Nobles.
-Très bien ! acquiesça Harada en s'éloignant rapidement.
Shino et les membres de la dixième division suivirent leur capitaine dans la direction de la Porte des Nobles. En chemin, Harada leur communiqua les informations qu'il avait recueillies.
Chōshū avait réussi à forcer l'entrée du Palais au niveau de la porte avant d'être repoussé par les forces conjointes d'Aizu, Kuwana et Satsuma. La troupe s'était dispersée après la mort de son capitaine, Kijima Matabei. Elle avait achevé de se débander après que la nouvelle se soit répandue que Chōshū avait été proclamé ennemi de l'Empereur. Quelques compagnies continuaient néanmoins d'errer dans l'enceinte.
La dixième division atteignit bientôt la porte des Nobles. Quelques artilleurs d'Aizu avaient dressé à proximité une barricade fragile, mais défendue par deux canons. La dixième division se proposa comme renfort. Son offre fut acceptée, et Harada et ses hommes rejoignirent l'escouade d'Aizu derrière la barricade.
Ils venaient tout juste de se placer lorsqu'une compagnie du clan Chōshū se présenta et commença à charger la position. Les artilleurs d'Aizu envoyèrent une volée de coups de canon, fauchant la première ligne. Pendant que les artilleurs rechargeaient, l'infanterie se lança à l'attaque, appuyée par le shinsengumi. A la tête de ses hommes, Harada transperça un officier de Chōshū d'un coup de lance.
-Vous devrez me battre si vous voulez arriver au Palais Impérial. Que ceux qui veulent mourir s'avancent, lança Harada d'un air bravache en faisant tournoyer son arme.
Impressionné par sa résolution, ou réalisant peut-être la résistance de la défense, l'officier commandant la compagnie ennemie donna le signal de la retraite.
-Ne les laissez pas s'échapper ! Poursuivez-les ! commanda l'officier d'Aizu à ses hommes.
Alors que ceux-ci s'élançaient à la suite de l'ennemi, un homme s'interposa nonchalamment. D'un geste posé, il pointa vers les troupes d'Aizu une courte arme à feu, d'une forme que Shino n'avait jamais vue. Il tira un seul coup; un artilleur s'écroula. Ses camarades s'immobilisèrent aussitôt, laissant le temps aux guerriers de Chōshū de s'enfuir.
-Quoi ? Un seul tir et vous vous faites dessus ? railla le nouveau venu. Vous devriez être flattés : vous allez pouvoir jouer un peu avec moi.
L'individu les regardait d'un air féroce, comme s'il mourait d'envie d'en découdre avec eux.
-Je passe mon tour pour le jeu, lança Harada.
Le capitaine de la dixième division se fraya un chemin jusqu'aux premiers rangs.
-Être le seul à utiliser des armes à feu fait de toi un lâche, dit-il en pointant sa lance vers son adversaire.
-Tu ne manques pas de culot, répondit celui-ci ironiquement. Il y a quelques instants, toi et tes camarades étiez en train de bombarder mes camarades désarmés. Es-ce que ce ne serait pas plutôt toi le lâche ?
En guise de réponse, Harada se rua droit vers son adversaire. Celui-ci esquiva habilement les attaques successives du capitaine et riposta de plusieurs tirs. Harada réussit à éviter les balles et à se rapprocher assez pour toucher son adversaire, mais sa lance ne fit que frôler le visage de l'inconnu. Celui-ci fit un bond en arrière pour lui échapper.
-Tu as du cran, constata-t-il avec détachement. Mais tu crois vraiment pouvoir me battre en fonçant tête baissée ?
-C'est toujours mieux que d'utiliser des feintes grossières, ce qui fait de toi un homme et un soldat de second ordre, répliqua Harada.
Un sifflement répondit sa pique.
-Je suis Shiranui Kyō, se présenta l'inconnu. Donne-moi ton nom en retour.
-Je suis Harada Sanosuke, capitaine de la dixième division du shinsengumi.
Pendant que les deux adversaires échangeaient leurs noms, un artilleur d'Aizu rechargea discrètement son mousquet. Shiranui le repéra et l'abattit froidement.
-C'est tout pour aujourd'hui, lança-t-il. Je vais vous laisser tranquilles pour le moment. Harada Sanosuke, souviens-toi de mon visage !
L'homme saisit un sabre qu'il planta dans le mur le plus proche. Prenant appui dessus, il sauta par-dessus le bâtiment d'un seul bond. Shino ne put retenir une exclamation. Cette force colossale, ce nom…
-Rattrapez les fuyards ! lança Harada à ses hommes, rappelant à Shino la bataille en cours.
La dixième division se jeta aussitôt à la poursuite des guerriers de Chōshū. Mais les hommes de Harada eurent beau se dépêcher, ils ne purent rattraper les fuyards : grâce à l'intervention de Shiranui, ceux-ci avaient pris trop d'avance. Harada dut faire faire demi-tour à sa division.
Alors qu'ils passaient près de la résidence d'un noble de cour, ils eurent la stupéfaction d'y trouver des hommes de Hitotsubashi en train d'y mettre le feu.
-Est-ce qu'ils sont devenus fous ? demanda Hayashi incrédule. Mettre le feu à l'enceinte qu'ils se sont engagés à défendre ?
Dissimulant tant bien que mal son ébahissement et sa désapprobation, Harada aborda poliment l'officier commandant le détachement et lui demanda ce qu'il était en train de faire.
-D'après les rumeurs, certains soldats de Chōshū se seraient réfugiés dans les maisons des habitants, lui expliqua ce dernier. Hitotsubashi-dono nous a donné l'ordre de mettre le feu à celles qui sont susceptibles de les héberger, ainsi qu'à la résidence du clan Chōshū à Kawaramachi.
-Et si le feu se propage ? demanda Harada assez sèchement.
-Aucun risque, l'assura l'officier. Nous maîtrisons notre tâche…
A ce moment, d'immenses flammes s'élevèrent du côté de la porte Sakaimachi.
-C'est la résidence Takatsukasa ! cria l'un des hommes de Hitotsubashi.
Shino contempla le désastre, le cœur empli de rage. Alarmé, son camarade Hayashi se rapprocha de leur capitaine.
-Harada-san, avec ce vent le feu va se propager rapidement ! Nous devrions nous rendre sur place pour les aider à éteindre l'incendie !
-Allons-y, répondit Harada désabusé, mais je crains qu'il ne soit déjà trop tard…
