Merci beaucoup à tout le monde d'être là et bonne lecture.
Nouvelle routine
Au cœur du Wakanda, à l'abri des déboires du monde entier, les Avengers goûtèrent au bonheur de l'oisiveté et de la paresse. Du moins, dans les premières semaines.
Nous avions visité la Cité (digne de Star Wars) à plusieurs reprises et vu les merveilles de la nature wakandaise. Nous nous sommes extasiés devant leurs inventions, leur façon de respecter la nature tout en étant à la fine pointe de la technologie. C'était dommage qu'ils gardent jalousement leurs secrets parce que si le monde entier fonctionnait de la même manière qu'eux, c'en serait bientôt fini du réchauffement de la planète et de la disparition radicale de la faune et de la flore. L'humanité aurait de grandes leçons à tirer de ce peuple.
Je me considérais très chanceuse d'avoir le droit de voir comment évoluait ce pays. Et, en même temps, c'était un pays où il faisait bon vivre. Tout était propice à la détente et à la réflexion. Ce qui fut très bénéfique pour Bucky et Steve. Ce dernier avait eu l'occasion de se ressourcer. Juste être Steve et non pas Capitaine America lui faisait le plus grand bien.
Il m'en avait montré la preuve quand, un soir à la salle de séjour, il était revenu du labo muni de son bouclier.
« Mais qu'est-ce que tu as fait à ton bouclier ?! » m'étais-je exclamée.
Le bleu, le blanc et le rouge avaient disparu ainsi que l'étoile. Il ne restait que le métal argenté. Plus de bannière, plus d'appartenance à une patrie.
Steve avait esquissé un petit sourire béat.
« C'est fini pour moi le bleu, blanc, rouge. Je ne veux plus protéger et servir un pays. Je veux protéger et défendre, point. »
Steve marquait ainsi son désir de ne plus être à la solde de personne. Il était son propre maître désormais.
Bucky n'avait rien répliqué. Pour démontrer son appui, il avait seulement posé sa main sur l'épaule de son ami et tous deux s'étaient parfaitement compris sans se parler.
Steve avait d'ailleurs pu mettre à l'œuvre sa nouvelle devise.
Les premières semaines de notre séjour avaient été paradisiaques, cependant, après un mois, Steve et tous les autres commencèrent à avoir déjà des fourmis dans les jambes.
Ils avaient donc repris les entraînements quotidiens (aux côtés de T'Challa, il s'agissait de véritables épreuves parce que les méthodes de combats wakandaises, ce n'était pas de la rigolade, loin de là), et en moins de deux les Avengers avaient repris du service, à leur façon.
Capitaine America était à la retraite, mais Steve Rogers, lui, ne l'était pas. Le Wakanda était un pays très convoité pour ses ressources et les trafiquants de vibranium tentaient toujours de s'immiscer entre les mailles du filet militaire wakandais. T'Challa avait beau avoir la situation en main (entre ses griffes plutôt) Steve avait refusé de rester les bras croisés à profiter de son hospitalité, et le reste des Avengers n'avait par tardé non plus à offrir leur aide au roi pour nettoyer le pays de ces crapules. Souvent, ils partaient en mission, incognito, déguisés pour qu'aucun adversaire ne les reconnaisse, et, à leur façon, ils continuaient de faire ce qui était une seconde nature pour eux; sauver, protéger, et défendre. C'était moins prestigieux qu'avant, mais c'était beaucoup mieux que la vie de fugitifs constamment pourchassés par les autorités mondiales qui les attendaient dès qu'ils mettraient le pied hors du Wakanda.
En plus de préserver la paix du pays, les Avengers épaulaient T'Challa quand des catastrophes naturelles menaçaient le royaume. Nous étions au beau milieu de la saison des pluies et la mousson inondait plusieurs villes en amont des cours d'eau. Il y avait aussi plusieurs glissements de terrain et le peuple en détresse bénéficiait de l'aide des super héros pour les sortir de là.
Le Wakanda était un pays ultra écolo et respectueux de la nature, mais cette dernière n'était clémente pour personne. Depuis des siècles que le pays survivait et s'adaptait à l'environnement. Le réchauffement climatique était malheureusement bien là et le Wakanda payait pour les fautes de l'humanité entière. C'était d'ailleurs l'une des raisons qui avaient poussé T'Chaka, le père du Roi, à commencer à s'intéresser au monde extérieur. Il avait profité de ses dernières années de règne pour tenter d'ouvrir les yeux des dirigeants étrangers, de leur faire comprendre qu'il y avait d'autres moyens d'être évolués qu'aux dépens de l'environnement, mais la mission dont il s'était investi avait été brutalement avortée, en raison de l'attentat de Viennes –déclencheur de la Guerre Civile par-dessus le marché. Pour cette raison, les hauts dignitaires du Wakanda avaient vu là un signe que le monde extérieur était néfaste et qu'il valait mieux rester à l'intérieur de leurs frontières comme ils l'avaient toujours fait. C'était sans compter T'Challa qui avait décidé de suivre les traces de son père et d'achever ce qu'il avait commencé. En attendant que ses efforts portent ses fruits, le pays continuait de subir diverses catastrophes naturelles et les Avengers n'étaient pas de trop pour aider à reconstruire, rebâtir et relocaliser ce que la nature détruisait.
Leur présence n'était pas appréciée de tous. D'un côté, il y avait ceux qui étaient plus conservateurs. Certains voulaient préserver le Wakanda des influences néfastes du monde extérieur et les Avengers représentaient une menace à leurs yeux. Pour eux, le pays n'avait besoin d'aucun allié et c'était même considéré comme une preuve de faiblesse d'accepter que des étrangers leur viennent en aide.
Les Avengers s'y faisaient très bien à cette tolérance méfiante. Ils aimaient beaucoup mieux être traités comme des étrangers. Ici, leur statut de super héros, on n'en avait rien à foutre. Ils pouvaient circuler dans la grande ville sans se faire assaillir par des fans ou des journalistes. On leur fichait la paix, et rien que pour ça c'était le paradis.
En contrepartie de cette méfiance, il y avait la nouvelle génération, celle de T'Challa, plus encline à l'ouverture et aux changements, et heureusement ils étaient plus nombreux que les conservateurs. Ceux-là s'étaient montrés accueillants et reconnaissants envers les Avengers.
Dans le monde extérieur, leur réputation n'avait pas vraiment changé. T'Challa tentait subtilement de se faire l'avocat du diable quand il devait siéger à l'ONU, mais, peu importe ce qu'on leur dirait, les Nations Unies n'étaient pas près de changer d'avis. Ils voulaient la tête des Avengers sur un billot et étaient prêts à tout pour y arriver. T'Challa restait neutre et ne se mêlait pas à la chasse aux sorcières, ce qui le rendait un peu suspect aux yeux des hauts dirigeants de la planète. Tout le monde voulait la peau des Avengers, sauf lui. Était-il leur complice? T'Challa se faisait toujours mystérieux dans ces cas-là. « Venez donc fouiller vous-même mon royaume si vous êtes si certains de les trouver. » Généralement, les soupçons s'arrêtaient là. Personne n'oserait ouvertement défier le Wakanda, de le menacer ou d'exiger quoi que ce soit du roi.
T'Challa ne comptait révéler à personne qu'il était l'hôte des fugitifs, mais on avait tout de même besoin de quelques garanties pour s'assurer que les Nations Unies n'avaient aucun soupçon. Pour ça, on pouvait compter sur Tony qui jouait la comédie et faisait semblant d'être le grand allié des Nations Unies. Il jouait les espions et veillait à ce que personne ne soit sur la bonne piste pour retrouver les fugitifs. Pepper jouait son jeu aussi.
Natasha et Bruce avaient fini par nous rejoindre au Wakanda, Helen donnait souvent de ses nouvelles par Internet, ainsi que Sharon, Scott, Maria, Fury, mais Tony et Pepper ne donnaient aucun signe de vie. Tony n'était revenu qu'une fois ou deux, et ne restait jamais longtemps. Pour préserver les apparences, il n'avait pas tellement le choix.
Personne n'avait eu de nouvelles de Thor depuis un bon moment. Ni de Jane non plus, et j'espérais que c'était parce qu'ils étaient en vacances sur une planète quelconque loin des tourments de la Terre, et pas pour une autre raison plus… inquiétante.
Néanmoins, la vie continuait. Une vie à mille lieues de ce que j'avais connu à New York, mais je ne m'en plaignais pas. Loin de là. J'avais le plus improbable compagnon à mes côtés, et chaque jour était une découverte nouvelle.
Bucky allait de mieux en mieux. Je le voyais s'ouvrir un peu plus et redevenir le Bucky que je n'avais pas eu le plaisir de connaître durant mon année de coma. Bien sûr, il y avait des hauts et des bas. Certains jours, il se réfugiait dans le mutisme et se perdait dans ses songes, et d'autres il se montrait aussi guilleret qu'un gamin de 10 ans.
Il n'avait plus vraiment cherché à lutter contre le sommeil bien qu'il n'allait jamais dormir de son plein gré. Je devais toujours l'encourager à me rejoindre au lit. On aurait pu croire qu'un petit ami ne se ferait jamais prier d'aller au lit avec sa copine, toutefois Bucky n'avait rien de commun avec l'archétype du compagnon normal.
Il ne dormait jamais très longtemps. Au moins il glanait de-ci de-là quelques heures de repos. Certaines nuits, il ne se faisait pas du tout confiance et préférait s'étendre sur le canapé au cas où un cauchemar le rendrait violent. Je trouvais cette précaution inutile, mais si ça pouvait le faire dormir la conscience tranquille, je ne protestais pas.
De temps en temps, je le surprenais, alors qu'il me croyait endormie, en train de faire les cent pas dans le salon. Parfois, il reprenait son poste de cheveteur et me parlait de ses peurs, de ses doutes et de ses démons intérieurs. Il n'était pas encore très à l'aise avec l'idée de se confier à une Éléanor réveillée. Du moment qu'il extériorisait ce qui le rongeait, la façon qu'il procédait ne me dérangeait pas vraiment.
Il se rendait au labo quotidiennement, avec Steve, Tchalla et Bruce. Ils restaient ensemble là-dedans durant des heures avec les scientifiques du palais, pour poursuivre ce qu'ils avaient commencé à la Tour Avengers. Apprendre qu'il avait combattu à sa façon la formule russe avait beaucoup apaisé les tourments de Bucky, mais ce n'était pas suffisant pour lui. Il voulait plus. Il voulait être complètement libéré. T'Challa disait qu'il était sur la bonne voie et que ses scientifiques neurologues arriveraient bientôt à trouver la solution. Il fallait seulement du temps et de la patience. Hélas, la patience n'était pas la principale qualité de Bucky et souvent il revenait de ces séances au labo frustré et désappointé par le manque d'améliorations.
Les entraînements l'aidaient toutefois à se défouler. Pour pallier toute cette frustration accumulée, il participait à diverses opérations de terrain. Il était de retour dans son élément, grâce à ses amis qui l'avaient réintégré à la bande comme s'il ne l'avait jamais quittée.
T'Challa lui avait aussi trouvé un autre moyen de se racheter pour avoir détruit sa salle de gym. Bucky avait été fortement encouragé (pour ne pas dire contraint) à faire profiter de son talent pour les langues étrangères aux jeunes étudiants wakandais. Du jour au lendemain, il s'était retrouvé professeur de français, d'anglais, d'espagnol, d'allemand… et d'un tas d'autres langues. Il avait un peu flippé au début de se retrouver devant un auditoire, mais les classes wakandaises sont si peu conventionnelles que son malaise n'avait pas duré longtemps. Il s'était retrouvé au milieu de la jungle, dans un cadre informel, parmi quelques étudiants curieux qui avaient envie de parfaire leurs connaissances linguistiques avec un étranger, et il n'avait pas tardé à apprécier son rôle de tuteur. Un tuteur bourru, mais un tuteur quand même.
Son passé d'assassin n'intéressait personne, pas même son bras gauche –les amputés et les handicapés de ce pays bénéficiaient de prothèses bioniques ultras sophistiquées qui rendaient le bras de Bucky complètement obsolète et insignifiant. Du coup, personne ne le trouvait bizarre et pour Bucky c'était vraiment un soulagement d'être considéré comme un homme banal. La seule chose qui intéressait ses étudiants, c'était d'entendre parler du monde extérieur, de ses cultures étrangères et ses divers langages. En somme, ces petites classes improvisées sans prétention furent très bénéfiques pour Bucky qui était de nature réservée. Ça lui rappelait vaguement l'époque où il entraînait les nouvelles recrues au temps il était sergent dans l'armée.
En somme, Bucky allait mieux et il appréciait de plus en plus cette existence plutôt exceptionnelle de fugitif en cavale caché dans le pays le plus secret du monde.
Quant à nous deux, je ne savais pas trop comment désigner notre relation encore, mais ça n'avait pas vraiment d'importance. Et je constatai que pour lui non plus ça n'avait pas d'importance. Nous vivions le moment présent et c'était déjà beaucoup.
J'étais plutôt douée pour deviner quand il entrait en phase ours mal léché et, généralement, je m'arrangeais pour simplement ne pas lui parler et m'occuper dans un coin de l'appartement quand ça arrivait, mais ces moments étaient très rares. Pas une fois je ne l'avais senti se refermer ou désireux de fuir ma présence. Au contraire, il me surprenait de par ses gestes et sa façon bien à lui de toujours me garder à portée de vue- et à portée de toucher. À partir de ce moment mémorable sur la terrasse, il avait vraiment compris que j'étais complètement partante pour être ce que j'appelais son cobaye d'affection physique. Il n'aimait pas le terme cobaye. Trop réducteur pour lui. Moi ça me faisait marrer. Ça me plaisait bien d'être l'instrument de sa souvenance affective. En fait, je me sentais… privilégiée de l'être. Parce que je savais que ce Bucky-ci n'accordait pas à n'importe qui le droit de l'approcher, je prenais chaque toucher, chaque frôlement, chaque regard, comme un cadeau précieux.
Il ne se privait plus de m'approcher, il ne censurait plus cet élan qui le poussait vers moi. Il en profitait même plutôt pas mal beaucoup et je commençais à être vraiment dépendante de ses baisers, ses caresses. Et vice versa.
J'étais heureuse de voir dans son regard de moins en moins d'incrédulité et de plus en plus d'acceptation. Toutefois, il ne se passait pas une seule journée sans qu'il ne marque un temps d'arrêt (sans crier gare il se figeait, peu importe où nous étions ou ce que faisions ou de quoi nous parlions) pour m'observer sans dire un mot avec ce regard intense et pénétrant. Je le laissais me dévisager sans broncher, accoutumée à ces sortes de… constats de ma présence. Ça durait environ 30 secondes, ensuite il défigeait et puis le temps reprenait sa course.
Une part de lui avait encore du mal à se faire à l'idée que je sois vraiment sortie de coma, que je bouge, que je parle, ce qui expliquait ces étranges pauses-dévisagement. Et aussi, une autre part de lui s'étonnerait toujours que je tienne à lui à ce point, je suppose, mais il était chaque jour plus sûr de lui, plus clément avec lui-même. C'était une bonne chose, sauf pour ma santé mentale parce qu'il me rendait complètement folle avec ses regards ardents comme la braise et ses mains insatiables qui cherchaient mon contact. Je ne me plaignais pas de cette douce aliénation de mes sens, mais j'espérais quand même un peu que j'arrivais aussi à lui faire perdre ses moyens de temps en temps, parce que je trouvais totalement injuste d'être la seule à avoir le cerveau HS quand on était à proximité l'un de l'autre.
C'était un homme déconcertant à bien des égards, à commencer par le retour de certaines habitudes typiques des années 40. Plus le temps passait, plus il retrouvait des comportements, des mimiques, des expressions, qui aujourd'hui étaient plutôt désuètes. Charmantes, mais désuètes.
Il m'ouvrait toujours la porte quand on entrait ou sortait quelque part. À moins que ce soit un endroit nouveau en ville. Alors là il entrait avant moi et inspectait les lieux pour s'assurer qu'aucune menace ne se trouvait à l'intérieur.
Lors de nos visites au coeur de la métropole, il me réservait toujours le côté trottoir afin de me protéger des risques possibles venant du côté rue.
Il ne s'assoyait jamais à table avant moi et tirait ma chaise pour m'aider à m'installer. De même qu'il ne se levait jamais avant moi s'il terminait son repas en premier. Repas qu'il n'entamait d'ailleurs jamais avant que j'aie pris moi-même une première bouchée.
Il y avait des ascenseurs partout dans le palais, mais les rares fois où on empruntait des escaliers, il les montait à côté de moi et posait mon bras au creux de son coude, pour prévenir les chutes. Si on descendait des marches, il me précédait, pour me rattraper, encore une fois en cas de chute, et il s'arrangeait pour que je sois du côté de la rampe pour avoir un appui de plus et garder l'équilibre. Au début, je pensais qu'il agissait de cette façon parce que mes jambes étaient des traîtresses qui me lâchaient sans préavis à tout moment, mais j'avais réalisé que cette attention avait perduré même après que ma rééducation fût achevée.
Si j'avais le malheur de me promener avec une charge trop lourde à son goût dans les bras –un plateau de nourriture, un panier de linge, des sacs d'emplettes- il se précipitait. Que la distance à parcourir soit d'un seul mètre ou bien un kilomètre, il m'arrachait mon fardeau et me suivait jusqu'à ma destination prévue.
Les jours de pluie, il me tendait mon coupe-vent pour m'aider à l'enfiler, et m'aidait à le retirer une fois que je n'en avais plus l'utilité.
Il se levait toujours au garde-à-vous quand j'entrais dans la même pièce que lui. Que je sorte de la salle de bain ou que je rentre de ma rééducation, c'était un réflexe de tout laisser tomber ce qu'il était en train de faire –lire, se faire un café, s'entraîner- et de se lever pour m'accueillir. Un bonjour ne suffisait pas, il fallait absolument qu'il se lève droit comme un i et parfois il avait même le réflexe de porter la main à sa tête, comme le faisaient les hommes de son temps qui levaient en signe de respect leur chapeau en présence d'une dame.
En voiture, il ouvrait ma portière avant que j'entre dans l'habitacle, et il sortait en vitesse pour m'ouvrir avant que je descende, une fois arrivés à destination.
« Fais-moi un baisemain tant que tu y es ! » m'étais-je exclamée, une fois, excédée par ses galanteries.
Bucky n'avait pas compris mon irritation. Il ne se rendait même pas compte de ce qu'il faisait. Il m'avait regardé, penaud, et moi je m'étais sentie tellement minable de lui faire un reproche pour si peu que je n'avais plus jamais commenté ses manières excessivement prévenantes.
Toutes ces petites attentions étaient à la fois exaspérantes et attendrissantes. J'avais noté un comportement semblable chez Steve quand il était venu habiter à la Tour Avengers avec nous, mais ça ne m'avait pas semblé si prononcé. Peut-être parce que je n'habitais pas dans le même appartement que lui et que je n'étais pas non plus sa petite copine ?
J'étais la seule civile du coin, mis à part Wanda, et Bucky traitait tout le monde, hommes ou femmes, comme des camarades de l'armée. Moi, j'étais une dame, une lady, alors c'était plus fort que lui; il me traitait avec une déférence totalement inutile. Les vieilles habitudes avaient la vie dure. J'espérais juste que, comme Steve, le 21e siècle rattrape Bucky et qu'il finisse par abandonner ses manières. Mais je ne pouvais pas vraiment me plaindre de la situation, tout bien considéré. Comment pouvais-je me plaindre du fait que Bucky redevenait Bucky? Il était chaque jour plus humain, plus vivant, plus… Bucky, quoi. Et c'était merveilleux. Compte tenu de notre avenir incertain et de notre statut de criminels en cavale, je trouvais qu'il s'en sortait plutôt bien.
Notre cohabitation s'était poursuivie tout naturellement, comme si nous vivions ensemble depuis belle lurette. Il était étonnant de constater à quel point je m'adaptais facilement à sa présence constante. Il n'y eut même pas d'adaptation en fait. Il ne pouvait y avoir adaptation quand on sentait qu'une sorte de vide se comblait. C'était comme si tout trouvait son sens. Je ne m'étais jamais sentie autant à ma place qu'aux côtés de James Buchanan Barnes. Tout coulait de source.
Il était plutôt simple à vivre. En fait, je croyais qu'il serait le premier à avoir besoin d'air et d'espace, mais je m'étais trompée. Il était sauvage et solitaire quelques fois avec nos amis -c'était plus fort que lui, les interactions sociales, ce n'était pas son fort et ça ne le serait jamais- mais je me rendis compte que j'étais un cas à part.
Cette cohabitation si facile et naturelle me parut merveilleuse. Trop même. J'étais si à l'aise que j'avais commencé à développer un comportement qui, bien malgré moi, mettait un frein à l'épanouissement de Bucky.
Ce fut trois mois après notre arrivée au Wakanda que je m'en rendis compte. Un de ces soirs, je réalisai enfin, grâce à un toucan sculpté dans le bois, que je ne m'y prenais pas de la bonne façon pour aider Bucky dans sa rémission.
J'étais dans le salon de l'appartement en train de transplanter un pachira dans un pot plus gros. Pour ne pas étaler du terreau partout sur la moquette, j'avais étendu une pellicule plastique pour délimiter mon espace jardinerie. Bucky arriva d'un entraînement au moment où je tapotais la terre pour l'égaliser autour du tronc du petit arbre.
« Salut, toi ! » lancai-je sans quitter des yeux mon travail.
« Salut, Trésor… Aïe ! »
Je me détournai de mon arbre, intriguée par le "TOC" sec entendu. Je découvris Bucky en train de se masser le crâne en jetant un regard noir sur le mobile d'un toucan de bois suspendu au plafond. En l'accrochant, j'avais mal calculé la hauteur. Il était assez haut pour que je passe en dessous sans me cogner la tête, mais je n'avais pas tenu compte de la grandeur de Bucky.
Et ce fut là que ça me frappa de plein fouet.
Bucky était dans son appartement. C'était son chez-lui. Et cet oiseau, tout comme ce petit arbre que je transplantais, était la preuve que je l'avais dépossédé de son espace.
Inconscient de mon choc, Bucky, de son côté, oublia vite sa mauvaise rencontre avec le volatile. Il le contourna pour aller prendre une douche. Pour y arriver, il dut contourner d'autres mobiles suspendus, enjamber des tam-tams, faire un détour par la cuisine pour éviter mon espace jardinage. Il dut ensuite retirer de la vanité la tapisserie africaine que j'étais en train de tisser pour pouvoir saisir une serviette de bain et un gant de toilette. Après avoir ouvert la cabine, il mit l'eau en marche et fut contraint de déposer son pain de savon favori sur le banc de douche parce que les tablettes de la cabine étaient toutes remplies de mes produits pour la peau et les cheveux.
Il se déshabilla, entra dans la cabine et ferma la porte derrière lui.
Effarée, je restai figée là, à dévisager la douche.
Comment en était-on arrivé là ?
Sans m'en rendre compte, j'avais complètement et totalement investi l'espace personnel de Bucky. J'étais du genre bric-à-brac, j'adorais les babioles de toutes sortes et je m'adonnais à des tas de passe-temps en même temps. J'aimais beaucoup la culture wakandaise et peu à peu l'appartement était devenu un pot-pourri de tout ce que j'avais voulu apprendre sur ce pays; de la tapisserie en passant par les tam-tams, les mobiles des animaux de la jungle, sans oublier les dizaines de plantes vertes locales que je m'amusais à faire pousser dans l'appartement, les coussins aux motifs tribaux, les poteries… Il n'y avait pas un coin qui ne soit envahi par moi.
Je voulais que Bucky redevienne Bucky, qu'il ait son identité à lui, qu'il se redécouvre, mais comment pouvait-il y arriver si tout ce qui l'entourait était empreint de mon identité à moi?
Il n'y avait absolument rien dans cet appartement qui témoignait des goûts de Bucky, de ses intérêts à lui, de son image à lui.
Il y avait juste Léa, Léa, Léa, Léa.
Je lui avais promis de l'aider à faire de cet endroit un chez-lui personnalisé, mais la seule personnalité qui régnait ici, c'était la mienne.
Je venais de passer trois mois exaltants à m'adapter à un nouveau mode de vie, mais j'avais complètement zappé Bucky dans le processus. Il était tellement facile à vivre que j'avais pris mes aises au détriment de son bien-être à lui.
J'avais pourtant un appartement bien à moi à ma disposition. Ce dernier était complètement vide. Je n'étais jamais là. J'aurais pourtant pu mettre toutes mes babioles dans celui-là, mais j'étais ici tout le temps. Je mangeais ici, je me douchais ici, je dormais ici. Je vivais avec Bucky, quoi.
Un fait qui m'amena à un autre constat effarant.
Pour un couple, c'était normal de vivre ensemble. Dans notre situation, il y avait par contre un facteur à tenir compte; mon compagnon était en processus de rétablissement. Il devait réapprendre à être lui-même et il devait apprendre à gérer ses démons intérieurs. Son principal démon était le sommeil. Je m'étais concentrée sur cette phobie en restant avec lui toutes les nuits et ça avait fini par porter ses fruits. Aujourd'hui, il parvenait à dormir sans faire trop de cauchemars. J'étais heureuse des progrès qu'il avait faits, et touchée et flattée de pouvoir m'en attribuer un peu le mérite.
Le problème c'est que Bucky avait, depuis notre arrivée, commencé à associer les bienfaits du sommeil à ma propre personne. Il acceptait de dormir seulement si j'étais là. Je n'en concevais pas une fierté particulière, j'en étais juste très touchée. J'avais laissé les choses aller parce que, pour la compagne que j'étais, moi j'étais aux anges de passer toutes mes nuits auprès de lui. Mais en tant que nounou, ce n'était pas très sain de le laisser dépendre de moi pour arriver à apprivoiser le sommeil. Ce n'était pas une mauvaise chose en soi de vouloir dormir avec la personne qu'on aimait. Pour Bucky, toutefois, ça pourrait éventuellement se tourner contre lui. Et j'aurais dû m'en rendre compte beaucoup plus tôt…
Je m'étais laissée aller au bonheur de la vie à deux, sans songer que j'avais encore du boulot de nounou à faire, de 1, et sans songer qu'il avait besoin de son espace à lui pour se retrouver une identité qui lui soit propre, de 2.
J'en étais là de mes réflexions quand Bucky sortit de douche. Le claquement de la porte de la cabine me fit sursauter. Je battis des paupières, revenant dans le présent.
Je dévisageai mon pachira deux secondes et pris soudain une rapide décision.
Je finis de le transplanter dans son pot et nettoyai les saletés que j'avais faites dans le salon. J'enlevai mes gants de jardinier et mis mon tablier dans le panier de linge sale.
Bucky, vêtu seulement d'un drap de bain autour des hanches, vint à ma rencontre, les bras tendus vers moi et une lueur gourmande dans les yeux.
C'était notre routine post-entraînement. Il savait qu'il n'aurait pas droit à un seul baiser tant qu'il n'aurait pas pris de douche pour enlever toute la sueur de super soldat.
J'aurais vraiment voulu le laisser procéder à ces effusions, j'en mourrais d'envie même, mais je fis appel à toute la discipline dont j'étais capable pour l'arrêter dans son élan. Je me contentai de lui octroyer un baiser tendre, quoique bref.
Il fronça les sourcils, et je lui souris avec chaleur pour atténuer le refus qu'il venait d'essuyer.
« Allez, va t'habiller. Il faut qu'on parle. »
Double froncement de sourcils.
Il obéit néanmoins et passa son survêtement.
Ouf. Je préférais ça. S'il restait torse nu, j'allais être trop déconcentrée.
Il revint vers moi, un peu perplexe.
Il n'y avait pas trente-six façons d'annoncer ça.
« Je vais à mon appartement.
-Tu as besoin de quelque chose là-bas?
-Du tout. Je vais dormir chez moi ce soir. »
Il eut l'air confus pendant une seconde, puis haussa une épaule.
« Tu n'aimes plus notre matelas ? Trop dur pour toi ?
-Non, ce n'est pas ça. Je pense que…
-Aucune importance. » me coupa-t-il. « Ici, ou ailleurs, ça m'est égal l'endroit où on dort. »
Je déglutis.
Il n'avait pas compris.
« Bucky, tu n'as pas bien saisi, je crois. Je vais aller dormir chez moi. Seule. »
Les traits impassibles, il me contempla un moment, puis croisa les bras sur son torse.
« Pourquoi?
-Je pense que tu es prêt à te débrouiller seul. »
Il étrécit son regard sur moi, méfiant.
Je m'approchai, déposai ma main sur son avant-bras de chair. Les muscles étaient tous tendus.
« C'est juste pour une nuit. Si ta nuit se déroule mal, je reviendrai. »
Il ferma les yeux, poussa un soupir.
« Je peux tout de suite te dire que ma nuit sera désastreuse. »
Il lui en coûtait de me dire ça. Il n'aimait pas ces conversations où il était question d'aborder ses faiblesses nocturnes.
« Pourquoi ça? Il n'y a aucune raison. Tu as très bien dormi ces dernières semaines.
-Parce que tu étais là.
-Je sais. »
Je couvris de ma paume sa mâchoire serrée.
« Mais il faut que tu apprennes que mon absence ne signifie pas automatiquement cauchemars. »
J'essayai de faire appel à sa logique.
« Que feras-tu si tu dois partir en mission plusieurs jours? Tu ne dormiras pas du tout pendant tout ce temps alors que tu dois être en pleine forme et en parfait contrôle de tes moyens? Ou bien tu me traîneras durant tes missions sous ton bras comme un doudou pour être sûr que tes nuits soient paisibles? »
Il fit la moue, frustré de devoir me donner raison.
« Il faut que tu apprennes à dormir sans mon soutien, Bucky. »
Comme il fuyait mon regard, je saisis son menton et le tournai vers moi.
« On fera ça graduellement. Ce soir, tu seras seul, et demain je reviendrai. D'accord? »
Il décida d'affecter l'indifférence.
« D'accord. »
Je ne me laissai pas leurrer par son apparente désinvolture. Je souris.
« Tout ira bien, Bucky. » attestai-je.
Je choisis de clore le sujet avec un baiser sur le front. Si je l'embrassais vraiment, ça allait m'étourdir et je remettrais à plus tard mon départ alors que je devais battre le fer pendant qu'il était chaud. Parce qu'à moi aussi il m'en coûtait de partir.
Je pris mon pot de pachira dans mes bras et me dirigeai vers la porte.
« Qu'est-ce que tu fabriques avec cette plante ?
-Je l'emmène chez moi. Elle prend trop de place ici. »
Il me prit le pot des mains. Évidemment. J'aurais dû m'en douter. En bon gentleman, il tenait à m'escorter et m'éviter de porter un poids lourd.
Il me suivit en silence, quoique je le soupçonnai de faire exprès de marcher lentement pour ne pas arriver trop vite à mon appartement.
Une fois à destination, j'entrai dans la vaste pièce. L'appartement avait les mêmes dimensions que celui de Bucky, mais, à cause de mon capharnaüm, le sien paraissait plus petit et moins spacieux.
« Dépose-le près de la fenêtre. »
Il alla installer le pot. Il revint sur ses pas, les yeux collés au plancher, un pli amer aux lèvres.
« Je reviens demain matin, promis. »
Je lui pris la main, entrelaçai mes doigts aux siens.
« Ne fais pas cette tête. » murmurai-je, quêtant son regard. « C'est pour ton bien. Et si ça peut te consoler, moi aussi je n'aime pas l'idée de passer la nuit seule. J'étais bien avec mon Cheveteur. »
Il daigna m'offrir un petit haussement de lèvres en coin.
« Mais ça ne te rend pas service de compter toujours sur moi pour ton sommeil. »
Il ne répondit rien.
Tant pis.
« Laisse jouer en boucle ta berceuse. Elle t'a toujours aidé, non ? »
Il hocha mollement la tête.
« Et j'ai mon téléphone sur moi. N'hésite pas à me faire signe si tu en as besoin. »
Recommandation inutile, je me doutais bien. Par fierté, il n'allait pas m'appeler, même si sa nuit se déroulait très mal.
« Bonne nuit, Éléanor. »
Il resserra un moment l'étreinte de ses doigts contre les miens, et m'abandonna sur le seuil de la porte sans plus de cérémonie. Il préférait les coupures nettes plutôt que des au revoir interminables.
« Bonne nuit. » dis-je dans le vide.
Je me serrai dans mes bras tout en embrassant du regard mon appartement. C'était mon appartement et pourtant je ne m'y sentais pas du tout chez moi. Ce n'était rien de plus qu'une vaste pièce froide sans vie. Sans Bucky.
Ici il y avait un téléviseur, et ç'aurait été une distraction bienvenue, pourtant je me contentai d'aller dans ma penderie choisir une robe de nuit parmi toutes celles offertes par T'Challa, puis j'allai tirer mes draps et me mis au lit immédiatement.
Les draps avaient une douce odeur d'hibiscus. Même si je n'étais pratiquement jamais ici, les intendants veillaient à ce que mes draps soient toujours propres et frais. C'était une odeur agréable, mais ce n'était pas celle de Bucky.
Je fus incapable de trouver le sommeil. Je ne trouvai aucune position confortable. Mon confort c'était le corps de Bucky.
Décidément, j'étais pathétique. Je voulais cette séparation nocturne pour son bien, mais je me rendis compte que moi aussi j'étais dépendante de lui. Ça allait être un sevrage autant pour lui que pour moi.
J'espérais quand même que ça se passait mieux pour lui que pour moi en ce moment. Moi je n'avais pas de démons intérieurs, au moins. Mon insomnie était causée par le manque, pas par la phobie du sommeil.
Après deux heures à compter en vain les moutons, j'attrapai mon smartphone. J'étais complètement contradictoire, et je m'en fichais.
Je tapai un rapide texto. Il était encore tôt pour lui, il ne dormait sûrement pas (si bien sûr il avait en tête d'aller dormir).
"Coucou, c'est moi. Tu m'en veux beaucoup ?"
J'eus l'impression qu'une éternité passa, même si en réalité j'attendis tout au plus une minute avant d'obtenir une réponse.
"Non."
Ses réponses étaient toujours brèves quand il me textait, quasi laconiques, mais je m'en fichais.
"Je suis désolée." m'amendai-je. Je n'avais aucune raison, je le savais, pourtant je me sentais quand même coupable de lui imposer une nouvelle routine qui le mettait à l'épreuve. "Je pense vraiment que c'est pour ton bien, Buck."
Pas de réponse.
Il n'avait rien à ajouter ou alors il boudait.
J'ouvris une application de jeux de cartes pour passer le temps, mais bientôt une pulsion (causée par l'inquiétude et le manque combinés ensemble, je présume) me poussa à lui réécrire.
"Que fais-tu ?"
Je pouvais très bien l'imaginer pousser un soupir et rouler des yeux.
"Je lis."
"Tu lis quoi ?"
"Un livre numérique sur l'Histoire du Wakanda."
"C'est intéressant ?"
"Oui."
Je laissai de côté mon téléphone, satisfaite. Au moins, il s'occupait l'esprit. Pas comme moi qui se morfondait sous les draps.
Il était près de minuit quand l'angoisse me repoussa encore vers mon téléphone. J'avais conscience d'être ridicule, toutefois c'était plus fort que moi.
"Est-ce que tu dors ?"
Totalement idiot. Je voulais qu'il dorme et, si c'était vraiment le cas en ce moment, je venais probablement de saboter son sommeil.
Je comptai 10 secondes. Toujours pas de réponse. Il avait peut-être éteint son téléphone ? Ou alors il dormait vraiment et l'alerte sonore ne l'avait pas réveillé… ?
J'en étais à 17 secondes quand une réponse me parvint.
"Non."
"Es-tu au moins au lit ?"
"Oui."
"Ça se passe comment ?"
"Viens voir toi-même si tu veux le savoir. "
Je grimaçai à l'écran.
"Je ne dois pas faire ça."
Autant me montrer honnête sur ce qui se passait de mon côté.
"J'en crève d'envie par contre. Je m'inquiète, tu sais."
"Tu n'avais qu'à rester ici."
"C'est pour ton bien."
Je cachai mon téléphone sous mon oreiller. Je devais le laisser tranquille. Vraiment.
"Tu dors ?" écris-je, 20 minutes plus tard, maudissant mon attitude.
"Si tu veux que je dorme, arrête de me texter."
Un homme plein de bon sens, ce Bucky.
"Tu as raison. Bonne nuit."
Je pris la peine d'ajouter une dernière recommandation.
"Je suis là, au cas où. N'hésite pas à m'appeler."
"Bonne nuit, Trésor." se contenta-t-il de répondre. Une façon polie de me congédier pour de bon.
Le dernier mot me rassura toutefois sur son humeur. Il allait bien. Mieux que moi en tout cas.
Ma nuit fut terrible. Je me levai à l'aube sans avoir pu dormir.
J'attendis quand même une heure de plus avant de me pointer à l'appartement de Bucky, le temps de me préparer un café, me débarbouiller et me composer un sourire de circonstances pour masquer ma zombitude.
Je n'avais jamais frappé avant d'entrer puisque j'avais dès le départ considéré l'appartement de Bucky comme si j'étais chez moi. N'avais-je pas dès le premier jour appelé cet endroit "notre maison" ? Ça avait été ma première erreur. Mais ce matin, j'allais corriger ça en prenant la peine de cogner à sa porte. Il fallait bien commencer quelque part à traiter cet endroit comme étant le sien. C'était son antre à lui, et moi l'invité.
Je frappai deux fois sans obtenir de réponse. Inquiète, je tournai la poignée, et faillis mourir d'une crise cardiaque quand la voix de Bucky retentit dans mon dos.
« Tu es moins matinale que ça, d'habitude. »
Je fis volte-face en lâchant un cri bien malgré moi.
« Buck! »
Je le découvris en tenue de jogging, un peu essoufflé. Il arrivait de sa séance de course quotidienne dans la jungle.
Je notai rapidement son regard amusé et lui sautai au cou. Au diable la sueur. Il m'avait vraiment manqué.
Il figea quelques secondes, stupéfait que je le serre contre moi comme si ça faisait six mois qu'on ne s'était pas vu, et rabattit ensuite ses bras autour de moi. Il me souleva de terre et pénétra l'appartement.
Ma trousse de toilette étant restée ici hier soir, je n'avais pas pu me brosser les dents. Je redoutais un peu l'haleine du matin et me contentai d'un bref baiser, la bouche fermée, ce qui le laissa sur sa faim (et moi aussi).
« Alors, comment ça s'est passé? »
Je me reculai pour mieux l'observer. Il me paraissait somme toute plutôt reposé, quoiqu'un peu bougon. Il avait dit ne pas m'en vouloir, mais la situation ne lui convenait pas pour autant.
« Cauchemars?
-Non.
-Il est vrai ce mensonge ? »
Il soupira, résigné à se montrer tout à fait transparent.
« Je me suis réveillé une fois. » avoua-t-il. « Je me suis rendormi quelques minutes plus tard.
-Tu as dormi combien de temps en tout?
-5 heures. »
Pas si mal pour une première nuit.
« Je m'attendais à pire. » souris-je.
« Moi aussi.
-C'est super, non ? »
Il haussa les épaules.
« Si tu le dis. »
Mon test était réussi, pourtant ni l'un ni l'autre avions le cœur à la fête.
Je repris tout de même ma routine du matin comme si je n'avais jamais quitté cet appartement.
« Bon, qu'est-ce que je vais bien pouvoir préparer pour le petit déjeuner? »
Je fouillai dans les armoires et le frigo.
« J'ai déjà mangé.
-Ah? » relevai-je en prenant une boîte de céréales.
Dommage. J'aimais prendre le premier repas de la journée en sa compagnie.
« Je dois apprendre à me débrouiller sans toi, non? Alors, mieux vaut que je fasse moi-même mes repas également. »
Le ton légèrement acide attira mon attention. Je me tournai vers lui, mais il était déjà parti en direction de la salle de bain.
Monsieur était d'humeur sarcastique on dirait bien. Il avait passé une nuit pas trop désagréable, mais il m'en voulait quand même.
Tant pis. Je le laissai bouder dans son coin. A long terme, il comprendrait que cet exercice serait bénéfique.
Ce fut le début d'une nouvelle routine à laquelle j'eus du mal à m'adapter, mais je tins bon. Je passais maintenant une nuit sur deux dans mon appartement. Et à cause de ce changement, un jour sur deux Bucky était d'humeur massacrante.
Je tenais mordicus à ce que nous maintenions ce nouveau rythme et il avait fini par se résigner à son sort, bien que les moments où je lui disais « Au revoir, à demain » étaient toujours teintés d'amertume.
Il ne me facilitait pas la tâche, par contre. Il pouvait se montrer très perfide.
« Je dois partir… » protestai-je sans grande conviction, un de ces soirs où les au revoir s'éternisaient à l'horizontale sur le canapé.
Je sentis ses lèvres au creux de mon cou s'étirer en lent sourire malicieux.
J'aurais dû le repousser. Je devais le repousser. Au lieu de ça, je le laissai couvrir mon corps du sien et poursuivre ses sournoises attaques buccales.
« Je dois vraiment partir…
-Je ne t'en empêche pas. » dit-il de sa voix rauque, entre deux baisers dévastateurs.
« Si. Tu me fais perdre la tête. »
Ça c'était vraiment l'ancien Bucky qui refaisait surface, le tombeur qui usait de ses charmes pour rendre complètement folles ses conquêtes. La seule différence, c'était qu'il y en avait qu'une seule de conquête. En temps normal, je me réjouissais de ces moments-là, et pas seulement parce que j'étais son cobaye d'affection physique. Cette part de lui qui se manifestait était un autre pied de nez à HYDRA qui avait fait de lui une machine de guerre pendant trop longtemps, et j'étais tellement heureuse pour lui... et pour moi!
Ses mains étaient toujours avides, explorant les reliefs de ma personne avec enthousiasme quoique toujours avec beaucoup de déférence. Il n'avait pas oublié ma ridicule pudeur et se contentait de faire ses expéditions charnelles qu'à travers mes vêtements. D'habitude, cette prévenance m'exaspérait, tout comme ses manières des années 40, mais en ce moment c'était peut-être une bonne chose qu'il demeure plutôt sage, surtout ce soir, parce que je ne devais vraiment pas me laisser étourdir de cette façon.
« Tu me manipules pour que je reste. » lui reprochai-je, lui rendant la monnaie de sa pièce en modelant ma bouche à la sienne.
Il échappa un rire vibrant contre mon corps.
« Et ça marche ? » dit-il entre deux baisers.
Oui!
« Non. »
Je fis l'effort suprême de le repousser par les épaules. Je démêlai mes jambes des siennes et il capitula de mauvaise grâce.
Frustré, il recula et j'en profitai pour me lever et mettre une certaine distance entre nous avant que ma volonté flanche.
Il secoua la tête, passant une main de métal dans ses cheveux pour les replacer un peu (je l'avais passablement pas mal échevelé durant ces au revoir interminables).
« C'est stupide cette nouvelle routine. »
C'est reparti pour un tour.
« Mais nécessaire. » affirmai-je tranquillement. « Tu verras les effets bénéfiques à long terme, je suis sûre. »
Des paroles que je n'avais pas cessé de répéter depuis deux semaines comme si j'étais un disque rayé.
Je défroissai mes vêtements, quelque peu malmenés depuis qu'on s'était échoués sur ce canapé. Puis j'allai récupérer ma trousse dans la salle de bain.
« Que fais-tu avec ça? » demanda-t-il à mon retour, les yeux fixés sur ma trousse.
« Je la ramène chez moi pour pouvoir me brosser les dents le matin et prendre ma douche. Pourquoi ? »
Un pli se forma sur son front. Je le sentis se raidir et je me demandai pour quelle raison.
« Tu faisais tout ça ici, avant. » marmonna-t-il.
« Oui. Eh bien, maintenant je le fais chez moi, c'est tout. »
Chaque fois que je partais chez moi, il se montrait frustré et boudeur, mais cette fois il y avait un truc de plus. De la crainte? Difficile à dire. Il ne cachait jamais sa frustration, mais sa peur, elle, il refusait de la montrer ouvertement.
« Ça ne change rien. » le rassurai-je. « Je viens quand même te voir tous les jours, non ? »
Les poings serrés, il me regarda droit dans les yeux, plein d'appréhension.
« Il y a deux jours c'était tes vêtements, quatre jours auparavant tu as ramené tes tam-tams, ta broderie, l'ordinateur portable… » énuméra-t-il, avec aigreur.
Je fronçai les sourcils, déroutée. C'étaient des reproches ? Pourquoi était-ce une mauvaise chose que je libère son appartement de tout mon bordel ?
Il prit une lente inspiration, comme si ça lui prenait du courage pour me demander : « Es-tu en train de déménager petit à petit ? Tu crois que je ne le remarque pas que tu vides l'appartement de tous tes effets personnels ? Léa, si tu as un truc à me dire, lance-toi. »
Je tombai des nues.
Je m'étais promis de ne plus l'envahir avec mes babioles qui traînaient partout alors, chaque soir où j'allais à mon appartement, je libérais un peu d'espace en ramenant avec moi un de mes trucs. Et le jour, j'encourageais subtilement Bucky à me faire part de ce qu'il voudrait avoir comme mobilier et comme objet personnel pour faire de son appartement un endroit où il se sentirait bien et à sa place.
Depuis notre arrivée, il ne cessait de dire qu'il ne profiterait pas longtemps de l'hospitalité de T'Challa. Par conséquent, il n'avait jamais cherché à prendre ses marques ici. Il fallait changer ça. J'ignorais ce que l'avenir nous réservait. Du jour au lendemain, on pourrait nous forcer à quitter le pays pour trouver refuge ailleurs. Pour autant, il ne fallait pas oublier de vivre, d'exister. Bucky avait besoin de développer ses propres goûts, ses propres intérêts, ses propres envies, et de les affirmer à travers un espace qui le définissait. Plus que tous les autres Avengers, il avait besoin de renouer avec son identité, de mettre de la distance entre le Soldat de l'Hiver et lui. Et je ne l'aidais pas du tout en laissant traîner mes affaires ici.
Mais je ne pensais pas que ma résolution à épurer son appartement pouvait être interprétée différemment !
Je m'élançai vers lui, étreignis cette grosse brute épaisse.
« Buck, Buck… Tu as tort ! » soufflai-je dans son cou, horrifiée qu'il ait cru que je ne veuille plus de lui.
Il ne me rendit pas l'étreinte. Il ne voulait pas de câlins. Il voulait des explications.
«Tu ne comprends pas… » Je me retirai pour mieux lui tourner le menton vers le salon.
« Regarde cet appartement, Bucky. Tu ne vois pas que je t'envahis ? Il n'y a pratiquement rien qui soit à toi. Tu n'as rien qui dit qu'ici c'est ton nid, ta maison, ton chez-toi. Tu n'as même pas un placard pour toi tout seul, je laisse traîner toutes mes affaires partout… »
Il me considéra, ahuri. Visiblement, il n'avait jamais pris la peine de remarquer à quel point je l'envahissais.
« Je ne veux pas que tu disparaisses sous mon bordel. Je veux que cet endroit affirme que Bucky Barnes habite ici. On ne voit même pas ta personnalité ici. On ne voit que moi. Ce n'est pas bon pour ta réhabilitation.
- Alors, tu n'es pas en train de déménager ?
-Bien sûr que non. »
Il se décrispa, soupira de soulagement.
Je déposai mon front contre le sien.
«Tu as juste besoin d'un endroit à toi. N'es-tu pas d'accord ? »
Il haussa les épaules.
« HYDRA t'a pris ton identité, l'a presque complètement effacée. Et je ne t'aide pas à la récupérer en t'envahissant de la sorte. »
Je décollai mon front et lui souris tendrement.
« Et HYDRA, par-dessus le marché, est parvenue à te donner l'impression que tu perds le contrôle de ton identité chaque fois que tu fermes les yeux pour dormir. Tu es en train d'apprendre à ne plus craindre le sommeil, mais en contrepartie je te sers de béquille pour y arriver, et ça ce n'est pas sain, Buck. »
Il soupira.
« Voilà pourquoi tu m'abandonnes ce soir. Une fois de plus. »
Un reproche qu'il formula avec un petit sourire en coin.
Maintenant qu'il était conscient que je ne cherchais pas à le fuir, il se montra un peu moins réticent à me laisser partir ce soir-là.
« Bonne nuit, Buck.
-Bonne nuit, Trésor. »
La routine continua ainsi quelques semaines. Certains soirs je faisais une entorse à la règle, surtout quand il arrivait d'une séance d'examens neurologiques du labo. Il voulait tellement se libérer de la formule russe qu'il était prêt à tout pour y arriver. Y compris subir des tests par des scientifiques qui le traitaient comme un rat de laboratoire. Bucky affirmait que c'était son idée, mais il ne sortait pas moins ébranlé et traumatisé de ces examens. Ce qui avait pour résultat des nuits peuplées de cauchemars affreux où ses souvenirs les plus douloureux remontaient à la surface. A ce moment-là, je restais avec lui, ce même s'il insistait pour que je m'en aille, parce que trop orgueilleux pour avouer avoir besoin de soutien.
Au bout de quelques séances au labo, il avait toutefois fini par gérer lui-même les conséquences de ces pénibles tests et j'avais pu reprendre notre nouvelle routine nocturne. Après quelques semaines, je finis par conclure que Bucky avait fait de nets progrès.
«Alors, comment fut ta nuit? » lui demandai-je, un de ces matins.
« Pas si mal. Et avant que tu me le demandes, j'ai dormi 6 h.
-C'est parfait, ça. »
Comme je l'avais espéré, il n'appréhendait plus autant le sommeil. Mais c'était peut-être parce qu'il était conditionné à l'idée que j'allais toujours revenir le soir suivant. Il fallait maintenant procéder à des périodes d'absence aléatoires, pour éviter que son subconscient ne soit pris au dépourvu si jamais on devait être séparé plus de deux jours. Les missions de terrain de Steve commençaient à se dérouler plutôt loin du palais et bientôt il aurait besoin de son sergent pour plusieurs jours de suite. Je voulais que Bucky soit prêt à affronter cette éventualité.
« Essayons deux nuits de suite à présent. » décrétai-je.
Il était en train de porter à sa bouche une énorme part du gâteau que j'avais fait la veille pour marquer la visite de Tony. Il venait si rarement nous voir que ses visites tournaient toujours en petite fête pour célébrer son retour.
« Quoi? »
La bouche entrouverte, il me dévisagea. La part de gâteau était énorme, elle tenait à peine en équilibre sur sa fourchette et le tout finit par tomber en miettes sur la table.
« Je vais rester deux nuits de suite dans mon appartement et on verra ce que ça donne. » expliquai-je.
Je me doutais bien que ça n'allait pas lui plaire, mais j'optai pour le renforcement positif pour faire passer la pilule.
« Je suis fier de toi, Bucky. Tu es sur la bonne voie. »
Il lâcha sa fourchette, qui heurta bruyamment son assiette. Il se leva d'un bond et alla bouder à la fenêtre.
Je ne me laissai pas atteindre par son humeur. J'avais l'habitude. Il n'aimait pas les scénarios imprévus.
Je tins bon et il finit par capituler. Quand il s'adapta à cette nouvelle routine, j'augmentai progressivement le nombre de nuits où je m'absentais. Ça ne me plaisait pas du tout à moi non plus, toutefois il fallait que je me montre raisonnable. Je ne comptais pas revenir passer plusieurs nuits de suite avec lui tant que je ne serais pas certaine qu'il pouvait affronter le sommeil sans mon aide.
Toutefois, quand je lui annonçai un de ces soirs que j'avais l'intention de partir chez moi bientôt pour essayer une quatrième nuit de suite sans qu'on dorme dans le même lit, il se renfrogna encore plus. On était en train de dîner ce soir-là et il abandonna son assiette pour aller faire les cent pas dans le salon.
« Pourquoi tu fais cette tête? Tu devrais être heureux. Tu retrouves ton indépendance, ton autonomie. Je croyais que c'était important pour toi de retrouver le contrôle sur toutes les sphères de ta vie? HYDRA avait continué à avoir son emprise sur toi, même après ta libération, à cause de ces cauchemars. Ce n'est presque plus le cas maintenant, alors réjouis-toi, allons. »
Il se planta devant moi, les narines frémissantes, alors que je portais ma coupe de vin à mes lèvres.
« Je me fiche de mes progrès.
-Ne dis pas ça. Te libérer d'HYDRA est important pour toi, je le sais bien. »
Il passa une main nerveuse dans ses cheveux et se réfugia à la fenêtre. Son endroit favori pour bouder.
Il marmonna un truc que je compris à peine.
« … manques...
-Quoi? »
Excédé, il fit volte-face et hurla.
« TU ME MANQUES! »
J'en échappai ma coupe, qui se fracassa contre le carrelage.
J'avais l'habitude de ses sautes d'humeur, mais c'était davantage les paroles que le ton qui m'avaient prise au dépourvu.
Je me levai de table, les yeux ronds dardés sur lui. Ni lui ni moi ne fîmes attention à la flaque de vin et aux débris de verre par terre.
Le souffle erratique, il me lança : « Je serais capable de dormir seul durant toute une année que je n'en aurais rien à foutre! J'en ai marre de tes tests de sommeil! À partir de maintenant, je te veux dans mon lit, tous les soirs. »
Je battis des paupières, abasourdie.
Bucky ferma les yeux un moment, regrettant sa dernière formulation digne d'un homme des cavernes.
« Pardon. Je… je n'ai pas voulu dire ce que... »
Il se prit soudain la tête entre les mains.
« Oh, zut, oui, c'est exactement ce que je veux dire. »
Il s'avança vers moi, armé d'une détermination teintée de désespoir.
« Je ne veux pas du doudou nocturne, je ne veux pas de la nounou non plus. Je te veux, toi. Tu veux que je sois autonome et indépendant? Je ne pourrai jamais l'être totalement. J'aurai TOUJOURS besoin de toi. Tu veux que cet appartement exprime mon identité? Je n'ai pas besoin d'étaler ma personnalité sur mes murs pour savoir qui je suis! Je n'en ai rien à faire que tes tam-tams traînent sur le parquet, que ta broderie me fasse trébucher quand je vais au salon, que je me cogne sans arrêt la tête sur tes mobiles africains pendus au plafond, que tes dizaines de produits pour la peau prennent toute la place sur la vanité de la salle de bain, que tu ajoutes à chaque semaine une plante de plus au mobilier… Je n'en ai rien à faire. Non, mieux que ça : j'adore cet appartement. J'adore tes babioles, ton capharnaüm. J'adore ton odeur imprégnée sur mes draps, j'aime que la cuisine soit toujours sens dessus dessous quand tu fais à manger, j'aime t'entendre chanter faux sous la douche, j'aime que tu m'interrompes en pleine lecture pour me faire danser dans le salon, j'aime te regarder tirer la langue quand tu te concentres sur un mot-croisé particulièrement dur, et j'aime te savoir là contre moi dans mon lit! Tout ça me fait sentir... normal. Et vivant, tu saisis? Vivant! Pour moi ce n'est pas malsain. Pour moi c'est ça ma réhabilitation, OK ? Je ne veux plus que tu sois loin de moi. Jamais ! »
Il reprit soudain son souffle et ne réalisa la portée de ses paroles que quelques secondes plus tard quand il remarqua ma bouche entrouverte et mon regard ébranlé.
« Dis quelque chose. »
Il déglutit. Ses épaules se voûtèrent. La colère se désintégra aussitôt pour faire place à l'angoisse.
« Je te fais peur. »
C'était un tic chez lui chaque fois qu'il était nerveux; il passa encore ses mains dans ses cheveux. Tira sur ces derniers pour se punir.
« Désolé, je n'ai pas songé que... Tu as le droit d'avoir ton antre à toi si tu veux te retrouver seule de temps en temps. Je ne veux pas faire de toi ma prisonnière. »
Bien que toujours secouée par cette longue tirade (il n'avait jamais été aussi ouvert et volubile de toute sa vie, je crois), je finis par refermer la bouche. Je rassemblai mes esprits et décidai qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule conclusion possible à cette soudaine déclaration.
Lentement, je me dirigeai vers la sortie.
« Je dois parler à T'Challa. »
Déboussolé par mon attitude, il me bloqua le chemin.
« Quoi? Maintenant? Pourquoi?
-Je dois lui dire que mon appartement est vacant puisque j'emménage officiellement ici. »
Auparavant essoufflé par sa longue tirade, il retint soudain sa respiration. Puis, lentement, très lentement, l'angoisse qui agrandissait ses yeux mua en sourire incrédule.
Une fois qu'il eut assimilé complètement ce que j'insinuais, une vague de soulagement effaça complètement toute trace de crainte et d'appréhension sur lui.
S'ensuivit un truc que je n'avais pas vraiment prévu, mais qui était quand même plus que bienvenu.
Bucky fonça, m'attrapa au vol et plaqua ses lèvres contre les miennes, usant d'une rare férocité. Je sentis le battant de la porte heurter brutalement mon dos, mais je n'eus pas mal. Je ne sentais plus rien. Plus rien d'autre que lui. Ses lèvres étaient partout sur mon visage, ses mains laissèrent des traînées de flammes sur mon corps.
Mes doigts plongèrent dans ses cheveux, l'attirèrent encore plus près alors qu'il était impossible d'être plus près l'un de l'autre. Mes pieds quittèrent le sol et mes jambes se refermèrent autour de sa taille. Sa langue s'enroula à la mienne et je gémis.
J'étais en train de détruire mes belles résolutions, les promesses que je m'étais faites pour le bien de Bucky. Elles n'avaient plus vraiment d'importance. Quelque chose de mieux, et d'essentiel, nous arrivait. Ce baiser était en train de sceller le tournant de notre relation.
Tandis que ses mains remontaient sur mes hanches, relevant au passage mon t-shirt, je perdis le souffle sous les zébrures ardentes qu'il laissait sur ma peau. Je décollai ma bouche de la sienne dans un hoquet de surprise mêlé de délice en sentant ses doigts froids en métal sur mes côtes, et il en profita pour plonger ses lèvres sur ma gorge. J'enfouis mon nez dans ses cheveux alors que mes mains tremblantes saisissaient les pans de sa chemise pour les écarter.
J'étais en train de perdre la tête, et j'en étais ravie, mais lui retrouva ses esprits plus rapidement que moi. Ses mains tremblantes se firent plus douces, il ralentit la cadence et les retira de sous mon t-shirt.
Ô que non, mon pote. Marre de ces manières prévenantes.
« Buck… »
Bien que ses mains usaient de prudence, ses baisers, eux, demeuraient avides. Je voulus articuler une phrase intelligible, mais j'étais dans un brouillard voluptueux. J'eus du mal à refaire surface.
« Buck. »
Les mains précédemment crispées sur sa chemise remontèrent et saisirent son visage.
« Pardon. » s'excusa-t-il, émergeant lui aussi du brouillard. « Désolé. »
Son corps commença à se décoller du mien.
« Buck. Regarde-moi. »
Il s'exécuta, confus, les yeux hagards. J'avais toujours les lèvres entrouvertes, encore en attente, en quête de plus, toujours plus… Mais je devais absolument me concentrer sur ce que j'avais à dire.
« Si dans les prochaines minutes il y a encore une seule couche de vêtements entre nous deux, je hurle. »
Je le sentis se figer.
Quand il comprit le message, un éclair de désir à l'état pur foudroya ses derniers lambeaux de retenue. Il accueillit presque comme une délivrance ce que je venais de lui dire. Propulsé par une nouvelle ardeur, il raffermit sa prise en me soulevant par les fesses et nous décollâmes du mur en direction de son lit.
Il me reprit la bouche avec la même urgence qu'un noyé s'accrochant à une bouée pour sa survie.
Il n'y eut plus aucune pensée rationnelle pour le reste de la nuit. Que l'embrasement des sens.
La seule réflexion cohérente que je tirai de cette nuit-là fut que Bucky ne considérait définitivement plus son lit comme un ennemi. Ce qui, tout compte fait, était le résultat que je recherchais, non ?
A suivre
Fin de la troisième partie.
