Chapitre 38 : Secrets
\*****/
Dans une bâtisse coupée du monde à proximité de la ville d'Edo, un vieil homme était en train d'effectuer des recherches et des analyses, mélangeant et filtrant des produits, un sourire sarcastique dessiné sur ses lèvres :
« Ce médicament va révolutionner le monde, et il va faire revivre le clan Yukimura. Bientôt, après plus de dix ans de recherche, notre clan va se relever, notre puissance s'affirmera de nouveau après des années de mutisme. »
Telles avaient toujours été ses intentions, faire revivre ce puissant clan d'oni autrefois détruit, ravagé par la pire des manières qu'il puisse exister. Jamais il ne pourrait oublier ce jour où tout s'était effondré, que ce soit les bâtisses, les corps, son honneur, tout avait brûlé, tout cela à cause de la faiblesse de son frère aîné, le chef du clan Yukimura, le père de Chizuru et Kaoru. Oui, c'était de sa faute si le clan avait été massacré par les Kazama et leurs vassaux, il aurait dû accepter leur négociation et donner Chizuru en fiancée à leur héritier. La femelle était promise à un bel avenir en tant qu'épouse d'un Kazama, l'association de leurs deux clans aurait fait d'eux les plus puissantes entités vivantes en ce monde. Tel n'était pas le rêve de tous les oni ? Mais le chef du clan Yukimura ne rêvait pas de puissance mais de bonheur. Le bonheur ! Quelle notion aberrante pour un oni ! La quête du bonheur appartenait aux piètres humains, pas à leur race.
Il avait tenté de faire entendre raison à son frère, mais ce dernier n'écoutait rien. Quand il avait une idée en tête, il allait jusqu'au bout. Pour le coup, sa fille Chizuru avait hérité de lui. Seiji Yukimura disait vouloir simplement le meilleur pour ses enfants, il voulait que sa fille choisisse elle-même son époux, alors qu'il est connu qu'une femelle oni n'a pas à donner son avis.
Kôdo Yukimura étira de nouveau ses lèvres dans un sourire moqueur. Chizuru, elle croyait vraiment qu'il était un « bon père ». Quelle Naïve, elle ne s'était jamais rendue compte de ses recherches secrètes sur l'ochimizu, de ses expériences nocturnes. Elle n'avait jamais fait le lien entre le décès soudain de certains de ses patients et ce médicament qu'il leur donnait. C'était là ses premiers essais ratés de l'ochimizu. Elle ne s'était jamais demandée pourquoi un petit médecin d'Edo tel que lui avait été appelé en renfort à Kyoto, alors qu'en réalité c'était lui qui avait envoyé cette lettre au bakufu, disant qu'il avait besoin de volontaires pour tester un nouveau médicament révolutionnaire.
Chizuru l'admirerait-elle toujours autant si elle savait comment il la considérait, ce qu'il avait l'intention de faire d'elle. Elle était une femelle, une perle rare, elle serait la clé de la reconstitution du clan Yukimura :
« Quand j'aurai fini de créer de parfaits faux-oni, Chizuru, tu deviendras la reine du clan Yukimura, et c'est dans ton ventre que je placerai ma semence. C'est toi qui porteras l'avenir de notre clan. »
C'était dans cet unique but de l'ensemencer qu'il s'était évertué à l'élever et la protéger durant des années. Elle était peut-être sa nièce, mais lui était un oni avant tout. Les Yukimura ne devaient pas tomber dans l'oubli. Pour la résurrection de son clan, il était prêt à perdre toute humanité, à vendre son âme au diable et à éliminer tous ceux qui lui barrent la route.
L'homme chauve émit un léger rire sarcastique puis poursuivit ses expériences, se concentrant sur les dilutions, se nichant dans une folie perverse jusqu'à sentir la pointe froide d'une lame de katana dans son dos :
« Kôdo Yukimura, dit une voix masculine que l'ex-médecin reconnut, prépare-toi à être tranché, dépecer, après quoi je donnerai tes entrailles à bouffer aux fauves jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de toi en ce monde.
- Tiens donc, te revoilà Kaoru. Alors, as-tu bien rempli ta mission ? Comment se porte ma chère nièce ? J'espère que tu as corrigé comme il se doit tout les scélérats qui osent s'approcher d'elle. Et cet Okita, a-t-il bien pris l'ochimizu ? Quels ont été les effets de ce test ? questionna Kôdo Yukimura nullement inquiété par la folie meurtrière qui s'était de nouveau emparé de son neveu.
- Tu es bien bavard pour quelqu'un qui est sur le point de mourir.
- Mourir, en es-tu bien sûr ? N'oublie que je suis le chef d'une armée de démons.
- Que… »
Les membres du jeune garçon furent prisés par plusieurs paires de bras, l'immobilisant. Malgré qu'il se débatte, et même en prenant sa forme d'oni, les rasetsu étaient trop fort et trop en nombre pour qu'il parvienne à se libérer :
« Ordure, crève, crève. Tu ne mérites que de périr sous le tranchant de ma lame, la lame des Yukimura, ce nom dont tu es si fier. Sais-tu les souffrances que j'ai endurées avec les Nagumo ? Pourquoi m'as-tu laissé avec eux ? Pourquoi emmener juste Chizuru ? Qu'a-t-elle de spécial ? Et ce soir-là, pourquoi es-tu resté bien tranquillement dans ta demeure écartée du clan au lieu de venir en aide aux tiens ? Je te hais Kôdo Yukimura. Crève, toi et Chizuru, crevez… »
Le médecin soupira, agacé par ce flot de venin. Vraiment, autant son neveu pouvait s'avérer très utile, autant il devenait ingérable chaque fois que sa folie refaisait surface. Toujours ces mêmes questions, ces pourquoi, et toujours cette jalousie envers Chizuru. Et pourtant il connaissait les réponses : il était un garçon et Chizuru une fille. Chez les oni, la naissance d'une fille était une extase, celle d'un garçon une indifférence, excepté dans les familles plus nobles qui veulent un héritier. Kaoru aurait pu, aurait dû même se tenir un jour à la tête du clan Yukimura, mais le destin en avait décidé autrement. Son père était mort, c'était donc à lui, Kôdo Yukimura, que revenait le rang de chef de famille puisqu'il était le frère cadet du défunt maître, et que son fils était encore bien trop jeune. Le médecin avait dore et déjà décidé que ce serait ses propres enfants qu'il avait l'intention de procréer avec Chizuru qui deviendront ses successeurs. Kaoru n'était rien de plus qu'un pion, un vassal dans le clan. Il ne portait même plus le nom des Yukimura.
Que ce gamin était adorable autrefois, et plus particulièrement avec sa jumelle. Ils étaient inséparables, il la protégeait des insectes, lui faisait des couronnes de fleurs, ils se promettaient de rester ensemble pour toujours. Une relation très fusionnelle, ce n'était pas pour rien qu'on disait que les fratries oni se portent toujours assistance, et ce quelque soit leur vécu, et c'était encore plus le cas chez des jumeaux. Le jour du massacre, Kaoru refusait de lâcher la main de Chizuru, il hurlait sans cesse qu'il la protégerait. Kôdo avait dû user de bien vils stratagèmes pour les faire se séparer :
« Je vais le mettre en sécurité, et dans plusieurs années, je reviendrai et nous reconstruiront ensemble le clan Yukimura. Toi Kaoru, reste avec les Nagumo et deviens assez fort pour pouvoir la protéger de ta seule force. ».
Kôdo l'avait en fait abandonné parce qu'il ne voulait pas s'encombrer d'un garçon inutile, de même qu'il jugeait que ce garçon, fils de son faible de frère, était aussi indigne de son statut d'oni que son géniteur.
Mais Kaoru avait pris ces paroles au sérieux. Il s'était entraîné seul, était devenu fort dans l'unique but de revoir Chizuru, sa moitié, sa raison de vivre. Pour elle, il n'a jamais bronché devant les horribles traitements et humiliations que lui avait infligés sa famille adoptive. Pendant toutes ces années, il s'était toujours accroché à cette promesse que lui avait faite son oncle, ne se doutant nullement qu'il s'agissait de paroles en l'air. Kôdo avait dupé ce pauvre garçon et cela ne l'affectait pas. Aujourd'hui encore, il le manipulait à sa guise, sauf quand il entrait dans cet état second. Une seconde personnalité obscure, une rancune qu'il avait dû développer petit à petit, une tension qu'il avait contenue pendant des années et qui avait explosé quand Kôdo lui avait dit ces mots
« Chizuru ne se souvient plus de toi. ».
S'il avait été un simple humain, Kaoru aurait probablement sombré dans une folie complète, serait devenu un meurtrier, un psychopathe qui cherche simplement à tuer, à faire souffrir pour panser ses propres blessures. Mais Kaoru était un oni, il était tiraillé entre ces souffrances passées et le lien fusionnel qu'il avait avec sa sœur, ce qui faisait de lui un schizophrène, tantôt aimant Chizuru à l'infini, tantôt la haïssant.
Quand il « aimait sa sœur », Kôdo pouvait facilement le berner en lui faisant croire que le mieux pour elle serait de reconstruire le clan Yukimura et de lui redonner le statut qui lui ait dû, même si elle avait oublié son passé avant cet incident, probablement à cause du choc. Ses souvenirs enfouis au plus profond d'elle pouvaient parfaitement revenir si elle reprenait sa place parmi les siens.
Mais quand la personnalité obscure de Kaoru se réveillait, la seule chose à faire était encore de le laisser se calmer dans un lieu sécurisé, ce pourquoi il se rapprocha du jeune homme qui n'en finissait jamais d'insulter son oncle et il lui asséna un coup dans la nuque, le faisant tomber dans l'inconscience :
« Enfermez-le, ordonna-t-il aux rasetsu, ne le libérez pas tant qu'il n'aura pas retrouvé sa conscience normale. »
Même s'il était dangereux, ce petit était doué, il pouvait encore lui servir. Il avait quand même réussi, à lui seul, à tuer l'ensemble du clan Nagumo pourtant réputé comme étant les meilleurs guerriers de leur clan. Le médecin se demandait toujours où est-ce qu'il avait appris à manier son sabre. Cela dit, Kaoru avait beau être fort, il n'en restait pas moins complètement stupide. Dès que Kôdo prononçait le nom « Chizuru », il remuait la queue comme un petit chien, prêt à tout pour sa sœur. Cet écervelé, s'il savait ses vrais objectifs, il en deviendrait fou, enragé, dangereux. Le médecin allait s'en servir le temps qu'il faudrait, après quoi il le tuerait grâce à ses guerriers rasetsu. Kaoru avait beau être un puissant oni, combattre seul face à une armée rasetsu était aussi impossible que de survivre à une chute de cinquante mètres. Il était peut-être son neveu, mais il n'était pas question de sentiment quand il s'agissait de la prospérité du clan, comme tout bon oni qui se respecte, exactement comme l'impitoyable Chigiru Kazama.
\********/
Sen marchait tranquillement au travers de la végétation, écartant les feuillages sur son passage, resserrant le haori sur elle pour se protéger du l'air glacial hivernal. Son entrevue avec Kyo Shiranui l'avait bien secouée, plus question qu'elle reste dans son futon à ruminer son passé. Même si les méthodes du tireur s'avéraient brusques, elles n'en étaient pas moins efficaces. Pour preuve, la jeune fille avait enfin trouvé le courage de se lever et de marcher après que Kyo soit parti de chez elle :
« Comment as-tu osé partir juste après m'avoir dit ça, Kyo Shiranui » persifla l'oni aux yeux violacés, ses joues rougies par la gêne et le froid. Jamais elle n'aurait cru entendre ces mots un jour, et surtout pas venant de cet homme-là.
\******/
Ses pleurs résonnaient dans la pièce, mettant probablement à rude épreuve les pauvres oreilles du tireur. Pourtant, ce dernier n'avait pas fait la moindre remarque déplacée. Au contraire, il la laissait pleurer en sortant de temps à autre quelques paroles apaisantes. L'abcès avait été crevé, maintenant il suffisait d'attendre qu'il se vide pour ensuite regarder à l'intérieur ce qu'il renfermait. Il avait attendu, le temps nécessaire, jusqu'à ce que la jeune fille déclare de but en banc :
« Je suis une meurtrière. »
Kyo avait sursauté, pensant à avoir mal entendu. Sen qu'il connaissait depuis des années, qui était la joie de vivre et la naïveté, comment une telle personne pouvait avoir un jour tué :
« Je ne te crois pas, avait répliqué Kyo. Tu es incapable de faire du mal à qui que ce soit.
- Je… Sen se tut, les larmes commençaient de nouveau à s'écouler le long de ses joues, je ne mens pas, j'ai vraiment tué quelqu'un… Mais je n'ai pas voulu le tuer… Enfin si, sur le coup j'ai vraiment voulu. Kyo, comprends-moi, je suis horrible, je ne mérite que Kimigiku se dévoue tant à moi, je ne mérite pas de rester auprès d'un être si pur comme Umeko.
- Ca fait des mois que vous êtes ensembles et tu me ponds ça maintenant ? demanda le tireur sur un ton acerbe.
- Je suis désolée, les révélations de Kazama m'ont rappelée mon crime affreux, et j'ai réalisé que j'étais aussi sale qu'un katana souillé de sang. Tu peux me mépriser si tu veux, je n'ai que ce que je mérite.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Sen, si je t'ai confiée Umeko, c'est parce que j'ai une totale confiance en toi. Je m'en fiche de ce que tu as pu faire, je t'ai vu vive et rayonnante quand j'ai franchi l'entrée de ta demeure, et j'ai su que j'avais fait le bon choix en t'amenant ma précieuse petite sœur. »
Assise sur son futon, Sen restait muette, la tête baissée, les yeux encore humides. Kyo Shiranui tendit la main pour les lui essuyer et lui tapota la tête avant de lui sourire et de lui dire :
« Dis-m'en plus, ne garde pas ça pour toi. Si tu as peur de choquer Umeko, moi tu peux me le dire. J'ai aussi tué des hommes, je ne suis pas plus propre que toi. Allez ma chère Sen, lâche-toi, pète un bon coup.
- Quelle vulgarité que de parler de pet à une fille, s'indigna la jeune oni.
- Tu préfères les rots ?
- Je vais plutôt te cracher la vérité, puisque tu la réclames tant. Tu te souviens, je t'ai dit que ma mère était morte en mettant mon petit-frère Dai au monde. Il se présentait par le siège, il ne sortait jamais, ma mère hurlait de douleur, mais mon père a refusé d'aller quémander un médecin. Question de sécurité puisqu'il avait peur d'être repéré par le clan Kazama qu'on venait de fuir. Question d'honneur aussi, puisque la coutume veut que les oni n'accouchent qu'avec d'autres oni et certainement pas avec l'aide d'un humain. Mais voilà, son entêtement a couté la vie à ma mère et à mon petit-frère.
- Oui, je me souviens que tu m'avais raconté ça, se souvint le tireur. Ca n'a pas dû être facile pour toi, surtout qu'après ton père s'est suicidé, n'est-ce pas ?
- Qui t'a raconté ça ? demanda Sen à son interlocuteur.
- Kimigiku. Comme tu ne m'avais pas parlé des circonstances de la mort de ton père, je lui ai demandée. Elle a dit qu'elle n'avait pas participé à l'accouchement car elle est une humaine. Mais au bout d'un moment, n'ayant pas de nouvelles de vous, elle est quand même venue voir si tout se passait bien. Elle a retrouvé le corps exsangue de ta mère sur le futon, le cadavre de ton frère par terre et ton père avec une dague plantée dans le cœur tandis que toi, tu gisais fiévreuse et inconsciente près de lui, ton kimono imbibée de sang. Tu n'avais pas la moindre blessure, à moins qu'elles aient guéri, mais tu avais des marques de strangulations sur le cou. Elle a supposé que ton père s'était suicidé et qu'il avait essayé de t'emporter avec lui. C'est de ça que tu te reproches ? Tu as essayé mais tu n'as pas réussi à arrêter le suicide de ton père…
- Ce n'est pas ça, coupa Sen. »
Le silence s'installa de nouveau entre eux. Sen avait la tête baissée, n'osant regarder son interlocuteur par crainte d'y voir un facies choqué. Elle aurait aimé qu'il lui tapote la tête comme il le faisait d'habitude, qu'il lui donne le courage de dire ces quelques mots :
« C'est moi qui ai tué mon père, annonça-t-elle enfin. Je ne voulais pas… Enfin si, je l'ai souhaité, mais je ne le voulais pas vraiment au fond. Dai venait de mourir dans mes bras, et quand je suis rentrée dans cette chambre, ma mère gisait aussi son futon. Il croyait que quelques prières allaient l'aider à se défaire de sa souffrance. C'était de sa faute si maman et Dai étaient morts. Je n'avais que ça en tête, c'était de sa faute…
- C'est pour ça que tu l'as tué ? finit par demander Shiranui après un bref silence de la jeune fille.
- Je lui en voulais à mort, mais pour autant, il ne m'est pas venu à l'esprit de prendre une dague et de la lui planter dans le cœur. Je me souviens, j'ai lâché le cadavre de mon frère, mon père a regardé son fils tomber au sol. L'absence de cri du nouveau-né a dû lui faire comprendre qu'il était lui aussi décédé. Quand il a relevé les yeux, les miens avaient changé de couleur. Ils étaient devenus jaunes, mes cheveux étaient blancs et trois cornes étaient apparues sur mon front.
- Tu as réveillé ta forme oni ? s'étonna cette fois Shiranui qui savait que peu de femelles apparaissaient sous cette forme. Attends Sen, Kazama a bien dit que les oni femelles sont incontrôlables ?
- Je peux t'affirmer que c'est vrai. Comme l'a dit Kazama, les femelles oni réveillent leur force souvent suite à un choc émotionnel. Ce fut le cas pour moi à ce moment-là. Je n'ai jamais demandé à prendre à cette apparence, j'ai juste profondément souhaité que mon père paie pour ses crimes.
- Tu te souviens de ce moment où tu avais pris cette forme ?
- C'est très flou, tout semblait se dérouler en accéléré, c'est allé si vite que je n'ai plus qu'un vague souvenir. Le temps que je réalise quoi que ce soit, j'avais sauté sur mon père et je lui maintenais une dague sous sa gorge. Je ne me souviens même plus d'où venait la dague en question. Mon père s'est défendu quelques instants, il a essayé de m'étrangler pour me faire lâcher mon arme, il a même pris sa forme oni, mais malgré tout j'ai quand même réussi à le tuer. Je ne sais plus ensuite, j'ai dû bouger dans tous les sens jusqu'à tomber d'épuisement, et c'est Kimigiku qui m'a retrouvée et soignée. Quand je me suis réveillée, j'ai cru à un horrible cauchemar, mais ce n'était que la vérité. Je n'ai jamais osé à dire à qui que ce soit que c'est moi qui avait assassiné mon père. »
Sen avait passé ses bras autour de ses jambes repliées. En la regardant, Kyo remarqua qu'elle avait bien maigri, tant et si bien que le haut de son kimono glissa, laissant apparaître ses épaules. Le tireur se tendit, ses épaules étaient si attirantes, cette simple vision lui donna des frissons et des désirs qu'il devait refouler. Sen avait déjà été souillé par le sang, ses mains délicates avait tué une personne chère à son cœur. Elle était si perturbée, Kyo n'avait pas envie de la salir davantage avec ses pulsions typiquement masculines. Cependant, la tentation était trop forte. Un de ses bras bougea tout seul et se posa sur son épaule dénudée. Elle sursauta :
« Mes mains sont froides ? demanda Kyo en toute innocence, déplaçant ensuite sa main sur la nuque de la jeune fille.
- Euh… Non, rougit-elle plus chamboulée qu'elle ne l'aurait cru.
- Je vais devoir partir. Je suis juste passé pour dire au revoir à Umeko, je me suis déjà trop attardé. Le clan Satsuma projette de se rendre à Edo pour poursuivre les combats. Je ne sais pas quand je reviendrai, mais la prochaine fois, j'espère vraiment que ce sera définitif. J'en ai marre de bosser pour des humains.
- Et Umeko ? demanda Sen.
- Comment ça "et Umeko" ? Elle reste ici bien sûr.
- Est-ce que tu as écouté ce que je viens de te raconter ! J'ai tué mon propre père, j'ai déjà réveillé une fois ma forme oni. Penses-tu à ta sœur ? Tu devrais te méfier de moi, me trouver méprisable…
- Ouais ouais, la coupa Kyo, mais je te fais confiance Sen. Je sais que tu ne feras jamais de mal à Umeko, tout comme je sais que je ne pourrais jamais te mépriser non plus. »
Pour joindre ses gestes à ses paroles, l'oni à la chevelure bleue prit le menton de Sen, tourna sa tête vers lui et déposa ses lèvres sur les siennes. La jeune fille écarquilla les yeux sans réagir. Elle aurait dû le repousser, mais elle était paralysée. C'était la seconde fois que Kyo l'embrassait. Le premier essai avait très désagréable pour elle, mais cette fois-ci c'était différent. Son corps frissonna jusqu'à la racine de ses cheveux, cela s'intensifia quand le tireur mit son autre main dans son cou. Des papillons volaient dans le bas-ventre de Sen et une chaleur s'était installée entre ses cuisses. Instinctivement, elle ferma les yeux et entrouvrit sa bouche pour laisser le passage à la langue de son partenaire. Kyo, voyant qu'elle répondait, descendit l'une de ses mains de sur son épaule, mais il fut vivement repoussé quand il toucha sa poitrine :
« Pervers, où est-ce que tu poses tes mains ! persifla Sen qui réajustait son kimono de nuit.
- Oh pardon, je pensais que tu étais consentante, répliqua Kyo sur un ton moqueur.
- Tu m'as ensorcelée, enfoiré. Heureusement que j'ai réussi à me reprendre à temps. C'est la seconde fois que tu m'embrasses, ça t'amuse de te moquer de moi ! Pourquoi est-ce que tu me fais toujours ça ?
- Ca me parait évident, sourit Kyo Shiranui avant de prendre à nouveau son visage pour l'embrasser une troisième fois, parce que je t'aime. »
Après quoi, le tireur se leva en vitesse pour s'éviter une fulgurante gifle de la part de sa belle princesse. Les joues de Sen étaient très rouges, on n'aurait pu dire si c'était la conséquence de sa gêne ou de sa colère :
« Ah oui ? demanda-t-elle apparemment folle de rage. Tu tombes amoureux des gens comme ça, d'une minute à l'autre ? Ou bien est-ce là encore l'une de tes blagues ?
- Je ne plaisanterai jamais sur ça, et puis tu sais que je suis toujours honnête avec toi. Je crois que ça fait un moment que tu fais vibrer mon cœur, mais je ne m'en suis réellement rendu compte qu'aujourd'hui. Ah là là, pauvre de moi, soupira le tireur.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Je suis un oni moi aussi, se justifia Kyo. Je suis donc condamné à t'aimer toute ma vie. Quelle pénitence, mes crimes doivent être encore plus monstrueux que ce que je ne pensais pour que l'on m'inflige une telle punition.
- Sors de là, dégage de chez moi, Kyo Shiranui. Bientôt ton satyrisme s'imprégnera sur mes murs, cria presque Sen en balançant son oreiller sur son tortionnaire, mais ce dernier l'évita à merveille en se cachant derrière le shôji.
- J'y vais, déclara Kyo de derrière la cloison. Je compte sur toi pour veiller encore sur Umeko. Quand je reviendrai, j'espère que cette fois tu seras plus douce avec moi, ma chère Sen.
- VA EN ENFER !
\*******/
Une veine apparut sur la tempe de la jeune fille. Elle serra les dents et maugréa :
« Il me fait sa déclaration et après il se casse. Comment espère-t-il que je l'aime en retour ! »
Bien qu'elle dise cela, Sen savait qu'elle n'aimerait jamais Kyo Shiranui en retour puisque son cœur d'oni avait choisi Amagiri. Pourtant, le baiser qu'ils avaient échangé avait excité ses sens. Le désirait-elle ? Elle avait pourtant déjà jeté son dévolu sur Sanosuke Harada. A moins qu'il ne soit possible de désirer plusieurs personnes chez les onis ? Elle avait oublié de faire préciser ce détail à Kazama :
« Quoi qu'il en soit, ce rustre va devoir user de bien des efforts s'il veut me séduire. »
C'est sur ces paroles que Sen arriva enfin sur la tombe de sa famille. Elle se pencha pour ôter le givre qui s'était étalé en fine couche sur les semblants de pierres tombales, puis elle joint ses mains afin d'adresser une prière aux défunts, et surtout demander le pardon à son père :
« Je t'aime papa, je sais que tu ne voulais pas la mort de Dai et maman. Pardonne-moi de t'avoir ôté la vie. Vous trois, vous étiez ceux qui comptaient le plus pour moi… Mais maintenant, j'ai Umeko-chan, Kimigiku… Et également l'autre tocard de Kyo. J'ai d'autre personnes à protéger, à aimer. Vous resterez à jamais dans mon cœur, mais je pense que je viendrai vous voir moins souvent maintenant. Je suis sûr que vous le comprendrez. »
Quand elle eut terminée, Sen se releva et regarda encore une fois les trois pierres. Le silence se fit pesant pour elle qui commençait à s'habituer au bruit. Au fond, c'était plutôt amusant d'avoir du monde à la maison.
Elle soupira, ferma les yeux un instant pour profiter du silence total et s'imposer une minute de méditation, mais cet instant de quiétude fut troublé par un cri déchirant, aigüe, résonnant dans l'atmosphère, le cri d'Umeko. Sen revint immédiatement sur terre. Elle espéra pendant une seconde que ce cri était probablement dû au fait que sa protégé avait peut-être fait une simple chute sur la glace, pourtant il se reproduisit une seconde, puis une troisième fois. Ce n'était pas un cri de surprise, c'était un cri d'angoisse, de peur :
« Umeko-chan. » s'écria Sen avant de se mettre à courir en direction de chez elle, soulevant le bas de son kimono afin d'avoir plus d'aisance, mais elle fut quand même ralentie par le sol gelé et glissant.
\*****/
Quand Yamazaki s'éveilla, il grimaça. Sa blessure au dos lui faisait si mal, et il se sentait tellement fatiguée. Probablement qu'il avait perdu trop de sang, sans parler qu'il ne sentait plus ses jambes. Aurait-il eu une atteinte nerveuse, le rendant paraplégique ? Cela signifiait donc qu'il était devenu inutile. Le shinobi tourna la tête sur le côté, Chizuru somnolait agenouillée à côté de lui. Elle tombait d'épuisement, probablement que c'était elle qui l'avait soigné et veillé.
Yamazaki l'observa. Il avait toujours apprécié la jeune fille calme, sérieuse, douce, attentionnée et courageuse. Comme il avait été ravi d'étudier et pratiquer la médecine avec elle. Elle était si vivante, si pétillante, petit à petit il avait réalisé qu'il était tombé amoureux d'elle… Mais Yamazaki était timide, et il savait très bien combien Chizuru aimait Heisuke. Il s'était donc contenté de garder ses sentiments pour lui, de savourer les moments qu'ils passaient ensemble, même si leur relation s'arrêtait au professionnalisme.
Le shinobi tendit son bras alourdi par la fatigue et enroula ses doigts dans les mèches châtains de la jeune fille. Son heure était venue, il le sentait. Il ne lutterait pas pour survivre, surtout pas maintenant qu'il se savait inutile. Il ne voulait pas que Chizuru se dévoue à lui, il ne voulait pas de sa pitié. Il n'y avait qu'une seule chose qu'il attendait d'elle… Peut-être pouvait-il essayer de l'obtenir avant qu'il ne s'en aille, peut-être pouvait-il profiter de son état de somnolence. Yamazaki ressembla ses maigres forces pour bouger. Il se mordit la lèvre pour ne pas gémir de douleur. Il se pencha, posa son bras au sol pour s'y appuyer dessus, puis rapprocha son visage de celui de la jeune fille. Un baiser, il allait juste déposer un très chaste baiser sur ses lèvres, si léger qu'elle ne s'en apercevrait même pas. Juste une fois, il voulait goûter à ses lèvres qui l'attiraient.
Son visage n'était plus qu'à un demi-centimètre du sien, son souffle léger sembla agir comme un antalgique. Sa douleur s'envola, il ferma les yeux :
« Chizuru. »
Yamazaki revint d'un coup sur terre quand il entendit des pas se rapprocher de la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Il voulut se repositionner en vitesse mais la douleur revint. Son appui le lâcha et il tomba au sol :
« Yamazaki-san ! s'écria Chizuru qui avait été réveillée par le bruit.
- Chizuru, répéta Heisuke qui entrait à son tour dans la pièce. Mais, qu'est-ce qui s'est passé ?
- Yamazaki-san est tombé. C'est de ma faute, j'aurai dû mieux le surveiller. Heisuke-kun, aide-moi à le recoucher. »
Et voilà qu'elle culpabilisait. Il aurait aimé dire que ce n'était pas sa faute mais la sienne, qu'il avait sournoisement tenté de lui voler un baiser alors qu'il savait très bien que son cœur appartenait à un autre. Yamazaki avait du mal à parler, à respirer, sa douleur lui donnait envie de hurler. Il devait résister, au moins devant elle, il voulait la voir sourire, pas la voir s'inquiéter :
« Mon… Mon recueil, dit-il pour engager un semblant de conversation avec elle. As-tu toujours mon recueil ?
- Oui, je l'ai pris dans mes affaires, répondit la jeune fille en lui montrant l'ouvrage. »
Yamazaki était rassuré. Il espérait du fond du cœur qu'elle le garderait toujours, même si elle ne s'en servait pas. Ainsi elle aurait un souvenir de lui. Elle au moins ne l'oubliait pas :
« Prends soin d'eux, je te les confie, dit-il encore bien difficilement, sa respiration saccadée oxygénant mal son organisme. Il allait mourir, il le sentait. Souris-moi, je t'en prie, souris-moi, ma tendre Chizuru. »
Comme si le ciel avait entendu sa dernière volonté, les lèvres de la jeune fille s'étirèrent en un sourire. Comme il aimait ce visage souriant, comme il aimait cette jeune fille. L'espion était heureux, même s'il restait le seul gardien de son secret, même si Chizuru ne l'aimerait jamais comme lui l'aime, même s'il n'avait pas réussi à gouter à ses lèvres. Malgré tout, il avait au moins le mérite de partir sur une image rayonnante : son sourire, une lumière dans ce monde obscur ravagé par la guerre. :
« Mais qu'est-ce que vous racontez ? Vous devez vous rétablir rapidement. Nous allons avoir beaucoup de travail à Edo. De nombreux blessés auront besoin de vos soins, dit la jeune fille tout se levant pour préparer un thé.
- Je suppose… Que je ne pourrai pas… me reposer tranquillement… »
Ce fut la dernière chose qu'il lui dit, après quoi sa vision se troubla. Il ferma les yeux et se sentit d'un seul coup plus léger. Les cieux l'appelaient, il ne pouvait lui échapper. Son corps étaient mort, au moins il n'entendait pas les pleurs bruyants de Chizuru qui enserrait sa main encore chaude.
