Lorsque son amie reparut, Milena ne put que constater les dégâts avec consternation. Avec la même fierté que chaque wraith mort dans les geôles d'Atlantis, elle la vit s'avancer droite et digne malgré ses blessures qui, à n'en pas douter, devait lui faire souffrir le martyr.

Elle soupira. Rosanna avait beaucoup changé, et avait pris de nombreux de traits de caractère des aliens, tant des bons que des mauvais. Cette étrange manie de cacher ses faiblesses et ses blessures ne faisait certainement pas partie des bons.

Depuis que Filymn était venue la chercher la veille pour neutraliser le traceur du chevalier, elle n'avait qu'une envie : coller son poing dans le nez de l'artiste, lui dire ce qu'elle pensait de sa conduite et faire table rase.

Mais à en juger par sa joue gonflée et d'un sublime violet, Delleb avait déjà dû lui déchausser une dent ou deux, et malgré toute sa colère, elle n'en voulait pas assez à Rosanna pour risquer de lui faire perdre des dents.

Cela ne l'empêcherait néanmoins pas de lui donner son avis.

Il savait que son humaine allait passer un sale quart d'heure. Sa conduite avait déçu tout le monde et elle méritait d'en subir les conséquences.

Il la vit endurer en silence les hurlements de Giacometti durant de longues minutes, la tête juste assez penchée pour que cela ne passe pas pour du défi, mais pas assez pour que ce soit de la soumission.

Delleb, qui traînait dans le village depuis l'aube, discutant aménagement urbain avec un membre du conseil, n'avait pas tardé à arriver, attirée par la scène.

La reine pouvait aussi légitimement prétendre tancer sa compagne, mais il craignait qu'elle ne le fasse d'une manière plus... wraith, et que cela n'aggrave son état. Néanmoins la reine se contenta d'observer les deux Terriennes, les bras croisés, un sourire curieux aux lèvres.

Lorsque Milena, la voix complètement cassée, s'était finalement tue, il n'avait pu résister, et avait demandé ses intention à la reine.

« Ne vous inquiétez pas, traqueur. Je vois avec satisfaction que ma gifle d'hier à déjà largement laissé son empreinte, et Milena Giacometti, aussi petite soit-elle, a pour le moins une verve impressionnante, je ne vois pas l'utilité de répéter ce qu'elle à déjà si... bruyamment exprimé. » siffla la reine dans son esprit, le balayant d'un filet d'amusement sadique.

« Vous ne lui portez plus grief ? » demanda-t-il surpris.

« Non, elle est jeune et inexpérimentée, mais indéniablement distrayante. Je ne vais pas lui garder rancune... contrairement à vous... » grinça-t-elle.

Il déglutit. Elle n'avait pas oublié sa promesse de vengeance, et tôt au tard, il en ferait les frais.

Il était à peu près certain qu'elle ne le tuerait pas, mais il ne doutait pas que l'intelligence millénaire de Delleb trouverait un moyen de se venger autrement.

« ...Mais pas maintenant, traqueur. Pour le moment nous avons un autre problème, bien plus grave. Ce scientifique dont elle vous a parlé est une vrai menace. Votre ruche est une vraie menace pour nous tous ! »

« Ce n'est plus ma ruche ! » gronda-t-il.

« Peu importe. Ce sale insecte avait raison sur un point, nous ne pouvons espérer fuir, pas si l'on veut perpétuer cette expérience. »

Il eut un grondement amer, ne cherchant pas à cacher le cynisme de ses pensées.

« Que proposez-vous, Delleb ? Qu'à cinq alphas, une larve et un hybride, nous prenions une ruche pour que vous puissiez vous asseoir sur son trône ? »

« Non, je propose que nous prenions cette ruche et que ce soit votre humaine qui en devienne la reine. »

Le sifflement dédaigneux qu'il allait pousser se coinça dans sa gorge et il s'étouffa.

« Quoi ? » croassa-t-il télépathiquement, sa quinte de toux attirant l'attention des deux Terriennes, qui avait continué à s'expliquer un peu plus calmement.

« Je n'ai aucune envie de remonter sur un trône. Pour la première fois en douze millénaire, je n'ai aucune dispute futile à régler entre deux mâles, aucun territoire à défendre et aucun choix cornélien à faire. Pour la première fois de mon existence, je suis libre, alors, malgré tout l'intérêt que j'ai pour ce projet, je refuse ce chantage ridicule ! »

« Rosanna refusera également, et vous le savez. » nota-t-il, soufflé par la franchise de Delleb.

« Je sais, mais je ne lui laisserais pas le choix. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais elle en a le...potentiel. Certes, cela demandera énormément de travail, mais cette humaine l'a déjà démontré, elle a la capacité de rivaliser avec une reine. »

Il ne put qu'acquiescer.

« Et elle a l'entêtement d'une reine. Elle n'acceptera jamais.» insista-t-il.

« Traqueur, je vous reconnais le statut de reproducteur de Rosanna Gady, mais n'ayez pas l'outrecuidance de croire tout savoir sur les femelles, et encore moins sur elle. » l'avertit-elle.

Il feula, mécontent.

« Et vous, n'ayez pas l'audace de croire mieux la connaître que moi. » répliqua-t-il.

Avec un petit grincement et un geste dédaigneux du menton la reine mit fin à l'échange, se concentrant sur les deux humaines qui les observaient depuis quelques instants avec attention.

« Rosanna Gady, je n'ai pas de temps à perdre à répéter ce que cette criarde créature a déjà dit, j'attends donc vos plus plates excuses. »

Elle venait à peine de se lever, et pourtant elle se sentait déjà prête à retourner au lit. Entre la légère fièvre due à sa blessure infectée et les hurlements de mégère italienne auxquels venait de la soumettre Milena, ses maigres ressources arrivaient déjà à bout. Elle ne se sentait pas la force d'entrer en guerre contre la reine, qui malgré son manque évident de politesse et de tact, avait raison sur le fond.

Elle soupira profondément, se frotta les yeux, puis se força à redresser les épaules.

« Très bien, j'ai agi de manière irréfléchie et m'en excuse. Platement .» lâcha-t-elle, atone.

« Cela suffira... pour le moment. Prenez note que, dès demain, je vous attendrais à l'aube dans la grande salle de réunion de l'Utopia, et ce jusqu'à nouvel ordre. »

« Pardon ? »

« Puisque c'est à vous que le message a été adressé, vous devriez le savoir, nous sommes menacés. Donc je vous formerais jusqu'à ce que vous soyez apte à régner sur une ruche et suffisamment forte pour défier une reine dans les règles. » répondit l'alien, s'apprêtant à partir comme si la discussion était terminée.

« Delleb ! Restez là ! Que je sois apte à régner sur une ruche ?! Je tuerais Silla si nécessaire, mais ce n'est pas moi qui prendrai sa place, c'est vous ! »

La reine se figea et se retourna, très lentement, avant de s'approcher jusqu'à ce qu'elle sente le souffle de la souveraine millénaire.

« Rosanna Gady. Vos voies ne sont pas les mêmes que les miennes, mais je sais ce qu'Elle vous a dit. Je sais qu'Elle vous a montré ce pourquoi nous œuvrons et je sais que vous n'êtes ni assez stupide, ni assez bornée pour ne pas voir qu'une ruche, des territoires et la capacité de négocier d'égal à égal avec mes semblables nous sont indispensables pour cela. » murmura Delleb à son oreille, ses longs cheveux plus fins que de la soie effleurant sa joue.

Elle frémit. Oui, elle savait. L'entité antédiluvienne, puissante et immortelle que la reine appelait sa déesse lui avait montré, en des flashes éblouissants, des images, des sensations et des concepts. Des passés depuis longtemps révolus, des présents inaccessibles et des futurs. Des milliers d'avenirs d'obscurité et de mort. Des milliers de possibles, qui apparaissaient et disparaissaient à chaque instant, à chaque choix, à chaque action, s'entremêlant lentement en un destin unique. Et parmi ces infinies possibilités, parmi les millions de brins de mort et de souffrances, seuls quelques maigres écheveaux de lumière perçaient le néant, fine sente menant à un espoir. Un maigre espoir pour leurs deux races.

Et elle lui avait montré son avenir, ou plutôt ses avenirs. Terrifiants, dangereux, et avec comme seule issue la mort. Mais parmi tous ces destins, quelques-uns, si elle avait le courage de les emprunter, mèneraient peut-être à ce rêve fou qui hantait ses nuits.

Elle sortit le carnet de croquis qu'elle avait fourré par habitude dans son sac, feuilletant les pages.

Elle observa les douze aquarelles qu'elle avait fait dans un état de semi-transe sur la planète-temple.

Un monument funéraire grandiose, couvert de mousse et rongé par les ans, mais toujours honoré. Un étrange serpent aux yeux rouges s'enroulant lascivement autour d'un ectoparasite.

Un gigantesque dragon à deux têtes gardant amoureusement son trésor, composé d'innombrables mondes.

Un portrait, saisissant de réalisme, d'une hybride aux long cheveux sombres et au doux sourire.

Deux hommes et une femme à l'air paisible, vêtus des tenues claires des Anciens.

Dès l'instant où elle les avaient peintes, elle avait su que ces mystérieuses images avaient un sens.

D'étranges et cryptiques prophéties. Des aperçus de ces brins de lumière qu'elle devait s'évertuer à chercher. Et elle venait de trouver la première.

Sur un damier piqueté d'étoiles, des pièces d'échecs se faisaient face. Des pièces de jade et des pièces d'ivoire. Des blancs, il ne restait pas grand chose, et au centre du plateau, les deux reines s'affrontaient, chacune prête à prendre l'autre.

La prochaine à jouer gagnerait.

« Vous savez. » murmura la reine, qui avait observé les images.

Oui, elle savait. Elle acquiesça d'un mouvement imperceptible de la tête.

« Je ne vous ménagerais pas, Rosanna Gady. » la prévint-elle en s'écartant.

« Je ne vous le demande pas. »

La scène auquel il venait d'assister était surréaliste. Il ne comprenait pas ce qui s'était passé et il sentit son cœur se contracter douloureusement. La reine déchue avait eu raison, son humaine, son humaine qu'il pensait si bien connaître, avait accepté presque sans broncher ce destin terrible, et pourtant, il le sentait aux tourments de son âme, elle était parfaitement consciente du fardeau qu'elle venait d'endosser.

Un monde de certitudes s'effondra en lui.

A partir de cet instant, Delleb s'intronisa régente, et mit douze mille ans d'expérience au service de tous. Elle mit chacun à contribution, humains comme wraiths, exigeant le meilleur de tous, ne tolérant ni paresse, ni faiblesse. En moins de six mois, grâce à l'argent amassé avec les transports commerciaux incessants de l'Utopia, la reine put acheter près de trois cents esclaves, qu'elle faisait trimer sur ses chantiers de l'aube au couchant contre la promesse de leur liberté à la fin des travaux. Choix que finirent par tolérer Rosanna et Milena, qui ne l'approuvaient pas mais en comprenaient la nécessité.

En plus de la modernisation du village, la reine devança un afflux massif d'immigrants et lança la construction de dizaines d'habitations supplémentaires sur des champs rachetés aux natifs, ainsi que quelques constructions en dur dans ce qui devint le « village wraith », petit bourg presque perpétuellement caché dans l'ombre de l'Utopia.

Village qui ne resta pas longtemps désert, la reine ayant envoyé les deux traqueurs et son commandant dans d'innombrables missions de recrutement sur divers monde adorateurs.

Alors que l'été touchait à sa fin, Estain offraient aux voyageurs une toute nouvelle vue.

La petite bourgade aux maisons pimpantes s'était répandue dans la plaine, grignotant les champs à présent labourés par d'étranges machines mi-organiques, mi-mécaniques.

Estain lui-même était à présent composé de trois quartiers clairement identifiables. Le vieil Estain, aux fermes rustiques, et les quartiers nouveaux, un de petites maison aux toits plats, où logeaient les esclaves et quelques dizaines d'anciens adorateurs, qui ne désiraient plus servir les wraiths et ne souhaitaient pas davantage finir cloués sur une porte de grange par leurs semblables, et un autre, dont les habitations ressemblaient en tout point à celles du vieil Estain, l'usure en moins, accueillant la tribu de Sama et pas moins d'une cinquantaine d'autres réfugiés, prêts à troquer leur force vitale contre la sécurité et l'espoir.

De la grande place où trônait à présent une vaste fontaine à quatre bassins, ornée seulement de quelques vers, écrits en wraith, en ancien, en anglais et en Oumanet, partait une voie de pavés blancs qui avait remplacé le chemin de poussière menant à la Porte. Une seconde route, jumelle de la première, menait au modeste assemblage de petites battisses blanches nichées à l'orée de la forêt, où vivaient à présent une trentaine d'adorateurs, dont Miel, qui s'était remarquablement remise et y élevait Aube avec soin. Une petite garnison d'une vingtaine d'alphas et une poignée de drones -apportés en guise de présent par l'un des alphas lorsque ce dernier était venu prêter allégeance à la reine déchue- y vivaient aussi, apprenant tant bien que mal à cohabiter avec les humains.

Non contente de marquer durablement la paysage, Delleb avait œuvré sans repos sur le plan diplomatique, passant des accords avec presque tous les villages voisins, offrant protection en échange d'énergie vitale, et assurant aux humains qui vivaient à leurs côtés de ne pas finir lynchés par leurs pairs.

L'équipage de l'Utopia s'était vu enrichir, côté wraith, d'un technicien - Salilymn - que Léonard maltraita sans pitié jusqu'à ce que son congénère soit suffisamment familier de la technologie Ancienne pour qu'il le juge digne de toucher son précieux vaisseau, de deux guerriers spécialisés dans les abordages et le combat spatial en combinaison, et d'un petit escadron composé de huit descendants de Delleb, qui s'étaient présentés un beau matin afin de lui renouveler leur serment, jurant ne pouvoir avoir d'autre reine qu'elle. Du côté humain, ce furent deux adorateurs et un réfugié porteur d'un faible gène Ancien, leur interdisant le pilotage du vaisseau, mais leur permettant d'initialiser la plupart des procédures courantes le nécessitant, qui se joignirent à l'équipage.

Mais, et elle n'en était pas peu fière, sa plus grande réussite était Rosanna Gady.

D'une humaine irresponsable et imprévisible, qui avait la grâce d'un Juguu mal luné et le port de tête d'un plant de Fels fané, elle avait tiré une créature digne et noble, au port altier et gracieux et aux manières aussi impeccables qu'inébranlables.

Enfin, telle devenait-elle lorsqu'elle voulait bien s'en donner la peine, car le reste du temps elle restait la femelle avachie sur ses carnets, ou vautrée sur le traqueur qui lui servait de reproducteur avec autant d'élégance qu'une crotte molle.

Et elle se détestait pour cela, mais elle avait fini par apprécier aussi cette facette de l'humaine, indigne et exaspérante mais si rafraîchissante et accessible.