Dans ce chapitre, Ayrèn pète une belle durite !
Si vous l'avez détestée au chapitre 37, vous allez la haïr ici. Et je dois avouer que... j'adore ça ! Ah, ah !
Merci pour vos superbes reviews ! Et mille mercis à ma bêta Galataney qui a fait un travail conséquent sur ce chapitre !
Bonne lecture !
Leia ~
Chapitre 38.
LA PROPHÉTIE DES GENS DE DURIN
Précédemment
Bilbo sortit du cellier en trottinant et y revint une minute plus tard. Il portait un grand édredon gris sur ses bras tendus ; il le déposa sur les genoux d'Ayrèn :
« Voilà. Tu auras bien chaud, là-dessous. »
Ayrèn le remercia d'un sourire fatigué, déplia la couverture et la tira jusque sous son menton, tandis que Bilbo la disposait sur ses jambes. Elle ajusta sa position contre le mur et cala ses pieds entre deux pommes de terre bien charnues. Bilbo tapota ses orteils pelotonnés sous l'édredon et ajouta d'une voix très basse :
« Maintenant, dors. Nous avons encore une heure ou deux devant nous avant que la nuit tombe. Je veillerai à ce que personne ne te dérange. »
Ayrèn n'entendit même pas la fin de sa phrase. Elle s'était déjà endormie.
Dans l'ombre du cellier
Quelques heures plus tard
Après une courte sieste, Ayrèn se réveilla d'elle-même, dans l'exacte position avec laquelle elle s'était endormie quelques heures plus tôt : assise sur le banc au fond du cellier, emmitouflée sous un épais édredon un peu miteux. Il faisait sombre. La nuit était presque tombée.
Mise à part une raideur dans les reins, elle se sentait reposée. Elle profita de la dernière lueur du jour pour observer le reflet de ses yeux dans la lame de Scathaban. Elle craignait qu'ils soient restés noirs après sa crise. Mais elle ne vit que deux billes dorées scintiller sur son épée, comme deux petits éclats de lumière. Avec un certain soulagement, elle s'arracha au reflet que lui renvoyait Scathaban, et la rengaina en soupirant.
Ayrèn étira ses muscles fatigués et s'appuya sur ses cuisses pour se relever. Ses hanches et son dos craquèrent de mauvaise grâce.
'Ouch, je grince comme une grand-mère…' songea-t-elle en faisant jouer sa nuque et ses épaules.
Elle soupira encore, l'air maussade :
'Et maintenant… La corvée. Je dois encore avoir une petite discussion avec les enfants de Bard.'
En entrant dans le séjour, Ayrèn les trouva assis les uns contre les autres, au coin du feu. Bain et Sigrid grignotaient des lamelles de poisson séché un peu rances, et Tilda jouait avec une poupée. Autour d'eux, les Nains bavardaient ou somnolaient. Le batelier n'était toujours pas revenu de sa petite virée dans Lacville. Kíli dormait d'un sommeil agité, allongé sur un banc où son frère veillait sur lui en silence.
Assis au bout de la table à manger, Bilbo et Thorin improvisaient une partie d'échecs avec un vieux plateau auquel il manquait un fou et deux pions. À en juger par la mine radieuse de Bilbo et l'expression renfrognée du Nain, il n'y avait guère de doute sur la personne qui était en train de gagner la partie.
Ils l'aperçurent au même moment et la saluèrent d'un geste de la main. Comme toujours, le Hobbit fut le plus démonstratif des deux : il lui décocha un immense sourire qui découvrait toutes ses dents. Thorin, quant à lui, avait des cernes épais qui durcissaient ses traits fatigués : il gardait sur son visage tiré les séquelles de leur discussion dans le cellier, bien qu'il eût retrouvé ses couleurs. Pour autant, Ayrèn fut incapable de dire s'il lui en voulait encore. Elle préférait ne pas savoir.
Les quittant des yeux, elle tira un tabouret et le déposa devant les enfants. Elle s'y assit sans brusquerie. Cette fois, elle dut obliger son sourire pour ne pas qu'il se fane.
Les enfants levèrent le nez en la voyant s'installer devant eux, et étudièrent son visage.
« Vous avez besoin de quelque chose, madame ? » demanda Tilda en la fixant avec des yeux ronds.
Elle serrait sa poupée de chiffon contre elle, comme s'il s'agissait d'un trésor.
« J'aurais besoin d'un petit renseignement..., dit Ayrèn en forçant son sourire, l'espérant aimable. Peut-être pourriez-vous m'aider, tous les trois ? »
Les yeux de la cadette s'illuminèrent ; elle fit oui de la tête avec un engouement surexcité. Les deux aînés parurent moins enthousiastes et la regardèrent en travers. Ils posèrent leurs bâtonnets de poisson sur le petit tonnelet dressé derrière eux, et prirent une posture d'une curieuse dignité pour des gens de leur âge.
« Ça dépend de ce que vous voulez savoir, répondit enfin Sigrid en levant le menton. Mais je suppose qu'une couturière telle que vous ne doit pas avoir de questions trop embarrassantes à nous poser. Nous vous écoutons.
— Fais attention à ce que tu lui dis, elle ne me plaît pas… » marmonna Bain.
Ayrèn prit une inspiration plus profonde et ignora la remarque.
« Soit. Soyons brefs, proposa-t-elle ensuite. J'ai bien remarqué que notre présence vous est encombrante, ce que je comprends parfaitement. Nous ne sommes pas là pour vous causer des problèmes. Alors faisons en sorte de raisonner comme des grandes personnes, et tout se passera bien. Nous sommes d'accord ?
Les deux aînés furent surpris par son audace et son assurance. Elle parlait comme si elle était la meneuse du groupe de Nains qui avait trouvé refuge chez eux.
— C'est d'accord, dit Sigrid d'une voix hésitante.
— D'accord pour moi aussi, acquiesça son frère en se rencognant sur sa chaise.
— Oh, moi non ! Je suis trop petite, objecta Tilda avec une gaité spontanée. Les histoires de grandes personnes, je les laisse à papa et à Sigrid !
— Tu devrais aller jouer sur le lit…, murmura Sigrid à sa jeune sœur.
— Oh non ! geignit-elle. Je veux écouter la dame aux yeux de chat ! (Elle tendit sa poupée devant elle.) Et Charlotte aussi, elle veut l'écouter ! »
L'aînée poussa un profond soupir et le frère leva les yeux au plafond, quoique leurs lèvres esquissaient le même sourire attendri.
Après les avoir observés sans ambages un court moment, Ayrèn se pencha en avant et s'appuya sur ses genoux avec ses coudes.
« Ainsi soit-il, conversons. Vous n'êtes pas sans ignorer l'existence d'un… petit contrat entre nous et votre père. Seulement, il y a eu un problème au moment de l'exécuter. Quelqu'un n'a pas rempli sa part du marché.
Bain fronça les sourcils :
— Mon père est un homme d'honneur. J'espère que vous ne parlez pas de lui.
— Aussi honorable soit-il, votre père a accepté notre argent tout en sachant qu'il ne pourrait pas satisfaire ses propres engagements. Et comprenez-moi bien, ce genre de comportement en affaires n'est pas beaucoup apprécié des Nains… et encore moins de moi.
Elle avait terminé sa phrase en s'agitant sur son tabouret. Son agacement naissant se voyait à sa figure froncée. Quand elle reprit la parole, sa voix était montée d'un cran :
— C'est pourquoi je vous demande de racheter l'affront de votre père.
— L'affront de notre père ? s'offusqua Sigrid. Vous avez de ces mots ! Il a pris des risques inconsidérés pour vous protéger et vous loger chez nous !
— Nous lui avons donné assez de pièces d'or pour vous mettre à l'abri du besoin pendant des années, objecta Ayrèn en crispant ses mâchoires. Le risque était grassement rémunéré. Vous ne devriez pas faire l'offensée.
Elle sourit nonchalamment, espérant que les enfants ne se rendraient pas compte qu'elle était furieuse.
Trouvant que la discussion n'allait pas du tout dans le sens qu'elle voulait, Ayrèn décida d'y aller au culot :
— Bon, ça suffit. Assez de discussion, venons-en au fait. Où se trouve l'armurerie de la ville ?
— Oh, facile ! Facile ! s'écria Tilda en agitant sa poupée devant elle. Il vous suffit de suivre le quai qui passe devant la maison et de mmmf… !
— Tilda, tais-toi ! s'alarma Sigrid en plaquant une main sur la bouche de sa petite sœur.
— L'armurerie de Lacville ? s'écria Bain. Hors de question que l'on vous indique comment vous y rendre ! Ce serait du suicide, pour vous comme pour nous si nous sommes découverts. Vous êtes complètement folle !
La réflexion blessa Ayrèn plus qu'elle ne l'aurait voulu.
— Décidément, je commence à en avoir marre que tout le monde me dise que je suis folle…, grogna-t-elle entre ses dents.
Tandis qu'elle plaçait sa petite sœur sur ses genoux, Sigrid eut un rire amer :
— Parce que nous ne sommes pas les premiers à vous trouver complètement folle ? Ma foi, cela ne me semble pas nécessairement immérité. Une couturière en armure, qui fréquente une troupe de Nains, et un Hobbit par-dessus le marché ? Sans compter votre obsession pour les armes et cette fichue armurerie. Quel idiot avalerait une histoire pareille ?
— Je rejoins l'avis de ma sœur, dit Bain avec assurance. Vous êtes dangereux, tous autant que vous êtes. Dès que mon père sera rentré, nous vous... !
— Vous nous quoi, jeune homme ? s'impatienta Ayrèn. Oserais-tu proférer des menaces contre nous ? Contre moi ? »
La couturière d'un jour sentit un flot obscur se répandre dans ses veines. Prise d'un vertige, elle dégaina Scathaban dans un chuintement de métal et fit tinter sa lame contre le garde-feu. Là, alors que l'épée vibrait encore en sifflant, elle foudroya les enfants du regard. Tilda eut un petit cri de surprise et se réfugia sous le tablier de sa sœur. Les deux aînés se tassèrent sur leurs chaises, effrayés. Toute la maison fut plongée dans le silence. Les Nains s'étaient figés pour les regarder. Thorin et Bilbo avaient interrompu leur partie d'échecs.
« Je n'ai pas la patience de vous tirer gentiment les vers du nez ! poursuivit Ayrèn d'un ton rugissant. Où est l'armurerie ? »
La cadette commença à sangloter. Sigrid la serra contre elle en chuchotant des mots rassurants, et Bain resta paralysé par la peur.
Le visage d'Ayrèn se tendit :
« Je ne me répèterai qu'une dernière fois ! prévint-elle en plantant son épée entre ses pieds et en reposant son menton sur son pommeau. Après, je casse tout. Je suis peut-être complètement folle, mais au moins, j'ai le mérite d'être claire. Réfléchissez bien, cette fois : où est l'armurerie ?
La voix de Tilda lui parvint de sous le tablier de sa sœur, pleine de hoquets et étranglée par les sanglots :
— Au bout du quai qui passe devant la maison, puis à droite après l'auberge du Gai Pêcheur !
— Tilda, non ! s'écria Sigrid.
— Ah, ça m'intéresse, ça ! fit Ayrèn avec un sourire mauvais. Que sais-tu d'autre, Tilda ?
— Elle ne sait rien, rien du tout ! s'indigna Sigrid, qui tremblait comme une feuille. Laissez-la en dehors de ça !
— C'est pourtant la plus raisonnable de vous trois, rétorqua Ayrèn en retrouvant légèrement son calme. Je te remercie, Tilda. Cette information nous sera d'une grande aide. Je ne dirai à personne que c'est toi qui me l'as dévoilée. Je te le promets. »
Sur ces mots, elle fit glisser Scathaban dans son fourreau, à demi seulement ; la base de sa lame reflétait les flammes du feu de cheminée, projetant sur le visage de Bain une lumière érubescente et lugubre.
Se tournant vers le jeune garçon, Ayrèn ajouta :
« Mais cela ne me suffit pas. Je veux savoir comment entrer et sortir de là sans être vu. Si tu me donnes assez d'informations utiles, mes amis et moi nous en irons sur-le-champ. La maison restera intacte. Mais gare à toi : si tu me mens, je reviendrai la saccager, elle et tout ce qu'elle contient. Me suis-je bien fait comprendre ? »
Bain la fixait comme il aurait observé un démon, la terreur faisait miroiter ses yeux. Il déglutit et échangea un regard inquiet avec sa grande sœur. Celle-ci resta pétrifiée, les bras enlacés fermement autour de la petite Tilda, en larmes sous son tablier.
Il finit par balbutier, tout à fait apeuré :
« L'armurerie est située au premier étage de la salle des gardes. Aucune chance d'y entrer par devant, vous tomberiez nez à nez avec les hommes du Maître. Mais il y a une fenêtre constamment ouverte, qui donne sur un dock situé à l'arrière du bâtiment. C'est le seul moyen d'y entrer et d'en ressortir sans se faire attraper. »
Immobile, Ayrèn prit le temps de visualiser les lieux dans son esprit. Les enfants retinrent leur souffle, les yeux rivés sur les dessins que formaient les flammes sur la lame inaltérée de l'épée de la couturière.
« Merci les enfants, finit-elle par murmurer en rengainant complètement Scathaban. Vous êtes assez grands pour comprendre que cela n'avait rien de personnel. Je sais que votre père vous a demandé de ne pas nous laisser partir. S'il vous gronde, dites-lui que je vous ai mis une épée sous la gorge pour obtenir les informations dont nous avions besoin ; ça ne serait qu'un demi-mensonge.
Elle se leva en poussant un profond soupir, et grommela :
— Quelle idée à la iktsvarpok (1) de me demander de parler à des enfants. Non mais, franchement… »
La Compagnie rassembla ses affaires peu après cela. Ils revêtirent leurs vêtements secs et rechaussèrent leurs bottes en silence. De son côté, Ayrèn s'isola dans le cellier pour enfiler ses propres habits et sangler son plastron autour son buste. Quand elle revint dans le séjour, glorieusement affublée, personne ne se risqua à lui faire une réflexion pour sa brusquerie envers les enfants ; elle avait au moins le mérite d'avoir obtenu les informations dont ils avaient besoin. Seul Bilbo s'en inquiéta.
Fraîchement bandé et soigné par Óin, Kíli annonça qu'il se sentait mieux. Personne n'était tout à fait dupe de cette soudaine rémission, mais la fierté du jeune Nain était en jeu. Pas un membre de la Compagnie n'eut l'audace de le blesser dans son orgueil. S'il voulait serrer les dents et endurer en silence, il fallait respecter sa volonté. Son honneur en tant que Nain, en tant que membre de la Compagnie, en dépendait.
Bilbo fut tenté de protester et de proposer qu'il restât se reposer chez le batelier le temps de se remettre de ses blessures, mais Ayrèn l'en empêcha d'un murmure :
« Ne fais pas ça. Tu le vexerais beaucoup plus que tu ne peux l'imaginer.
— Mais il est blessé ! répliqua Bilbo avec souci. Sa cuisse ne cicatrise pas. Tu as vu comme il est pâle ? Je suis sûr qu'il a de la fièvre !
— Tu côtoies ces Nains depuis aussi longtemps que moi. N'insiste pas, tu sais que c'est inutile. »
Il baissa les yeux, plein de tristesse et d'inquiétude. Debout à côté de lui, Ayrèn serra son épaule avec affection pour tenter de le réconforter. Ce faisant, elle jeta un dernier regard au dehors, par-delà la fenêtre fendillée.
Dehors, le soleil avait disparu derrière l'horizon d'un ciel voilé, plongeant la maison dans une semi-obscurité oppressante. Le moment de quitter le logis du batelier était venu. Sans se consulter, les Nains se rassemblèrent vers la sortie d'un même élan. Ils délaissèrent les armes proposées par Bard, qu'ils jugeaient inutiles et encombrantes. Elles ne feraient que les ralentir sans autre avantage. Ils comptaient sur Tûnin Razak et, dans une moindre mesure, sur Bilbo pour les défendre en cas d'imprévu.
Comme à son habitude, Ayrèn attendit que tous les Nains et Bilbo fussent sortis pour fermer la marche. Bain tenta de les empêcher de quitter la demeure, bras en croix sur le seuil de la porte. Mais qu'était-ce qu'un petit garçon face à la force de toute la Compagnie réunie ? Bien peu de chose. Il fut poussé sur le côté sans méchanceté, et tout le monde quitta la maison un à un, sur la pointe des pieds, en jetant des regards inquiets tout autour d'eux.
Au moment où Ayrèn s'apprêta à franchir la porte à son tour, la jeune Tilda eut un geste qui la surprit énormément. Elle s'échappa des bras de sa grande sœur, se précipita vers elle et s'inclina profondément en disant :
« Bonne chance, madame. J'espère que la prochaine fois que nous nous verrons, vous trouverez le temps de coudre une jolie robe pour ma poupée. »
La petite fille avait ses joues encore mouillées par ses larmes, mais elle arborait un sourire étincelant, témoin de la plus pure et la plus tendre innocence dont étaient doués les enfants des Hommes. Sur le moment, Ayrèn crut que sa poitrine avait été transpercée par un poignard. Le remords l'étreignit. Une vague de chaleur coupable balaya la noirceur qui broyait son cœur. Dans le dos de Tilda, ses deux aînés observaient la scène avec une inquiétude manifeste qui les rendait livides. Ayrèn leur fit un geste de la main pour leur demander de ne pas intervenir et pour les rassurer sur ses intentions.
Ce ne fut que de longues secondes plus tard que l'épéiste posa un genou au sol et chuchota d'une voix très douce :
« C'est promis, Tilda. Ta poupée aura la plus jolie robe de toutes les poupées de Lacville.
— Oh, merci madame ! s'émerveilla la jeune fille en se redressant. (Elle dévoila des yeux brillants.) Charlotte adore le bleu et le jaune. Et les doubles jupons !
— Bleu, jaune, doubles jupons. C'est noté.
Elle eut un sourire attendri, puis prit ses toutes petites mains dans les siennes :
— Tu vas mieux ? Je... ne t'ai pas fait trop peur ?
— Je n'ai jamais peur ! répondit-elle avec fierté. Si j'ai pleuré, c'est parce que j'avais très, très mal au ventre. Mais ça va beaucoup mieux, maintenant.
Ayrèn lâcha un soupir de soulagement :
— C'est bien, murmura-t-elle. Tu es courageuse, Tilda. Prends bien soin de ton frère et de ta sœur. Et, surtout…
La mine d'Ayrèn s'assombrit. Elle serra les mains de la jeune fille et chuchota d'un air sinistre, comme pour l'avertir d'un danger :
— Si tu sens la terre trembler et le vent hurler au loin… Quitte la ville, avec ta famille. Fuyez aussi loin que possible.
— Je ne comprends pas…, murmura Tilda, confuse.
D'un même mouvement, Ayrèn lâcha les mains de Tilda et se remit debout.
— Tu comprendras au moment voulu, déclara-t-elle. Au revoir, Tilda. Encore merci, et… pardon. Pardon pour tout, ce qui a été, ce qui est, et... ce qui sera. »
En catimini dans les rues de Lacville
Nuit tombée
L'air était glacial, la lune invisible et le ciel chargé de gros nuages gris, annonçant la venue prochaine de la neige. Une fine couche de brume recouvrait les eaux glacées. De petites plaques de glace craquelées y flottaient et voguaient au gré des courants qui passaient par-dessous les quais et les demeures.
La ville était silencieuse. La plupart des gens dormaient ou s'étaient rassemblés autour du feu pour s'y réchauffer. Seules quelques maisons avaient encore quelques lampes allumées au-dehors, les baignant d'une chaude lueur orangée qui tranchait avec l'ambiance terne qui planait sur la ville ; la Compagnie prit soin de contourner celles-là.
Le Hobbit en tête, ils suivirent prudemment le chemin indiqué par les enfants du batelier. Le clapotis de l'eau contre les quais suffit à couvrir le bruit de leurs pas, mais on voyait distinctement leurs souffles, blancs, s'élever au-dessus de leurs têtes. Tous sens à l'affût, ils se faufilèrent dans la ville en évitant vigiles et gardes jusqu'à la caserne de Lacville. Depuis la pénombre ajourée d'un filet qui pendait d'un porche vétuste, ils virent que l'entrée en était bien gardée : cinq Hommes en armure étaient postés devant la porte, et il y avait probablement le quadruple de cela à l'intérieur. Ils contournèrent les lieux jusqu'à déboucher sur une petite arrière-cour étriquée, avec l'eau sur un côté et un haut mur sur l'autre.
En levant les yeux, ils avisèrent la fenêtre laissée constamment ouverte dont le jeune Bain avait parlée. À plusieurs mètres du sol, elle était protégée par un simple store de bois qu'ils auraient tôt fait de briser en silence, s'ils étaient prudents.
Soulagé d'être arrivé jusqu'ici sans se faire remarquer, Thorin dit d'un chuchotement appuyé :
« Parfait ! Dès que nous avons les armes, nous filons vers la Montagne ! Ayrèn, tu te sens de grimper là-haut ?
Elle inspecta l'aspect du mur qui montait du dock jusqu'à la fenêtre, puis hocha la tête d'un air confiant :
— Sans problème.
— Alors vas-y, ordonna-t-il. Maintenant !
— Poussez-vous, j'ai besoin d'élan. » murmura-t-elle à l'intention des Nains et de Bilbo qui patientaient devant elle.
Ils s'écartèrent sans discuter, curieux de voir comment elle allait parvenir à monter jusque là-haut par elle-même. Une performance absolument fascinante, aux yeux d'un Nain. Et probablement encore plus à ceux d'un Hobbit.
Dès la voie dégagée, elle s'élança en avant d'une foulée légère et taiseuse. À deux enjambées du mur, elle banda les muscles de ses cuisses, appuya sur son pied droit et sauta aussi haut que possible. Elle attrapa une gouttière verticale qui lui paraissait assez solide pour supporter son poids, et grimpa en poussant sur ses jambes et tirant sur ses bras comme un singe.
Arrivée au niveau de la fenêtre, elle en empoigna le rebord de la main gauche, dégonda le store avec la droite en prenant soin de ne pas faire de bruit. Elle le jeta par-dessus son épaule ; en contrebas, Dori l'attrapa dans un bruit mat.
Ayrèn se hissa à l'intérieur. Elle atterrit sur ses pieds, en silence, dans une pièce sombre. Un rapide regard circulaire sur les lieux confirmait ce qu'elle savait déjà : elle était bien dans l'armurerie, et il n'y avait pas âme qui vive aux alentours. Les enfants n'avaient pas menti. Cette idée accrut encore les remords qu'elle éprouvait. Elle les balaya d'un ébrouement. Ce n'était pas le moment d'y penser.
Les murs étaient couverts d'étagères et de présentoirs sur lesquels s'entassaient des armes à foison. Posés pêle-mêle sur une table, au fond, il y avait également des flèches de longueurs et de pointes variées. Un escalier, de l'autre côté, descendait vers le rez-de-chaussée, d'où elle entendait des gardes converser bruyamment. Leurs discussions étaient décontractées et joviales. Ils semblaient être en train de boire et de s'égayer près d'un bon feu.
Soudain, une ombre s'anima au fond de la pièce. Saisie, Ayrèn jeta un regard alerte autour d'elle, puis se tapit contre un casier de frêne. Là, elle se rendit invisible, dans l'obscurité d'un mannequin de bois habillé d'une épaisse cotte de mailles. Elle retint son souffle. Quand l'ombre disparut, elle comprit que l'Homme à qui elle appartenait venait de passer devant le pied des escaliers, et qu'elle avait été projetée jusqu'en haut par la lumière flageolante d'une bougie.
'Il faudra être prudents…' s'inquiéta-t-elle en reprenant sa respiration. 'Les gardes sont juste en dessous. Nous n'aurons pas droit à l'erreur.'
« Ayrèn ! Comment ça se présente ? souffla Thorin au-dehors.
— Bien. Il n'y a personne à cet étage, répondit-elle en se penchant à l'extérieur de la fenêtre. Mais j'entends de l'agitation, en bas. La salle de repos des gardes est certainement au rez-de-chaussée. Il faudra faire attention.
— Entendu. Allez, tout le monde. En position ! »
Quelques Nains s'empilèrent à quatre pattes, les uns sur les autres, en manière d'escaliers.
Après un bon élan, Bilbo s'élança le premier en sautant sur leurs dos. Une fois arrivé en haut de la pile, Ayrèn lui attrapa la main et l'aida à se glisser à l'intérieur. Suivirent rapidement Thorin, Fíli, Kíli, Dwalin et Nori, qu'elle aida de la même façon à s'introduire sans bruit dans l'armurerie ; les autres patienteraient dehors. Le jeune Kíli fut celui qui posa le plus de difficultés : elle dut hisser tout du long son corps presque amorphe, tout blessé et tout faible qu'il était.
'Il aurait dû rester en bas…' se dit Ayrèn en le déposant sur ses pieds, à l'intérieur. 'Il n'est pas en état pour accomplir ce genre de tâche…'
Quand ils furent assurés que les gardes ne les avaient pas entendus entrer dans l'armurerie, Thorin ordonna dans un murmure :
« Attrapez tout ce que vous pouvez et filons d'ici ! Et que ça saute ! »
La pièce était plongée dans une semi-obscurité, juste assez pour qu'ils puissent s'y déplacer sans trop grande difficulté. Ayrèn tâtonna jusqu'à ce que ses mains reconnurent des métaux plus solides et précieux que les malheureuses épées de fer qui s'empilaient partout. Elle attrapa trois épées, trois haches, et autant de flèches qu'elle pouvait empiler sur ses avant-bras.
À côté d'elle, Thorin se hâtait de choisir des armes et de les confier à ses neveux pour qu'ils les emportent au-dehors. Quand Fíli eut les bras pleins, Kíli s'avança à son tour, bras tendus devant lui, prêts à recevoir son fardeau.
Son oncle s'empara d'une pile de courtes épées humaines – quoiqu'elles faisaient de bonnes lames pour des Nains – et les plaça dans les bras de son neveu. Il chancela sous le poids.
« Ça va ? demanda doucement Thorin.
— Je fais aller…, répondit Kíli avec une assurance feinte.
Il sourit à son oncle d'un air encourageant, avec un entrain que démentait la pâleur diaphane de son visage.
— Allons-nous-en ! chuchota Fíli. Nous avons largement de quoi armer tout le monde ! »
Thorin opina du chef et fit signe à Ayrèn de sortir. Elle poussa un soupir de soulagement et jeta un coup d'œil au-dehors. Les Nains patientaient plus loin sur le quai et l'espace sous la fenêtre était dégagé. Elle aurait la place de sauter et d'y atterrir sans faire de bruit.
Ayrèn enjamba le rebord de la fenêtre. Au même moment, un grand fracas résonna dans l'armurerie.
Elle se figea d'effroi et tournilla sa tête en direction du bruit. Kíli venait de faire tomber une épée à ses pieds. Paniqué, il se pencha pour tenter de la ramasser. Il manqua pied, trébucha sur quelques pas, et s'effondra plus loin dans les escaliers qui menaient à la salle des gardes.
Le bruit causé par sa chute fut amplifié cent fois par les épées qui s'étaient échappées de ses mains et qui s'entrechoquaient en dégringolant les marches dans une cacophonie stridente. Au moment où sa chute s'arrêta, tout en bas des marches, ils entendirent les gardes s'agiter. Alertés par le bruit, ils crièrent et accoururent dans l'armurerie, leurs bottes résonnant d'un air menaçant. Ils devaient être encore plus près qu'ils ne l'imaginaient, car ils fondirent sur eux en quelques secondes.
Tous sens à l'affût, Ayrèn jeta les armes empilés sur ses bras par la fenêtre et dégaina Scathaban d'un seul geste vif (2). Elle s'élança, prête à s'interposer. Mais quand elle arriva au niveau des escaliers, elle baissa la pointe de son épée en jurant férocement. C'était déjà trop tard !
Tout autour d'elle, les gardes pointaient leurs armes sous sa gorge et celles des Nains. En bas des escaliers, Kíli était plaqué rudement au sol, bras tordus dans son dos par les innombrables mains des gardes qui s'étaient jetés sur lui. Il poussait des hurlements de douleur effroyable, qui firent parcourir un frisson glacé dans la nuque d'Ayrèn. Elle ne pouvait rien faire sans risquer la vie de l'un de ses compagnons. Résignée, elle laissa un garde la désarmer, non sans jeter un regard absolument assassin à l'Homme ignorant qui avait eu l'audace de la déposséder de Scathaban.
« Oulà ! s'écria le factionnaire qui venait de lui prendre l'épée, un peu saisi. Mais c'est qu'elle mordrait !
— Allons bon ! Une bonne femme ! s'étonna un autre. Et tout un paquet de Nains ! Plus un… truc… » finit-il en parlant de Bilbo.
L'un d'eux se pencha par la fenêtre et cria :
« Les gars ont aussi attrapé ceux qui attendaient dehors ! Ma parole, mais ils sont toute une armée ! »
Son cœur emballé comme un cheval sauvage tentant d'échapper à une meute de loups, Ayrèn entendit une voix familière retentir depuis les escaliers :
« Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Des intrus, officier Braga ! répondit quelqu'un dans un claquement de bottes. Nous les avons surpris en train de piller l'armurerie ! À première vue, il s'agirait d'un groupe de Nains, d'une femme et d'un… machin !
— Des Nains ! s'exclama Braga. Ce sont certainement ceux que les gars ont repéré cet après-midi au marché. Ils se sont jetés droit sur nous ! Ah ! Les idiots ! »
Il s'esclaffa grassement, et d'autres soldats se mirent à rire avec lui. Il y avait une malveillance dans ces rires qui retourna l'estomac d'Ayrèn.
La situation pouvait tourner au drame en quelques secondes. D'un coup d'œil, elle vit Dwalin plaqué au sol, Fíli et Thorin violemment pris à partie devant elle, Nori agenouillé avec ses mains derrière la nuque et Bilbo recroquevillé sur lui-même, les mains devant le visage, une épée pointée sur sa tempe. Le garde qui le mettait en joue n'avait qu'à tourner le poignet pour lui embrocher la tête. La rage prit Ayrèn à la gorge. Ses yeux endoloris de fiel roulèrent sur du sang. Ses mains frémirent. Elle se faisait une violence absolument inouïe pour garder le contrôle de sa folie meurtrière. Les commissures de ses lèvres commencèrent pourtant à trembler. Entrouvertes, elles dévoilaient une rangée de dents éclatantes et des canines curieusement pointues.
Quand un garde lui saisit les poignets pour les tordre dans son dos, elle se sentit submergée d'une telle vague de haine qu'elle en hoqueta d'effroi. Malgré elle, ses yeux luminescents rencontrèrent ceux de Thorin, plaqué dos au mur devant elle, une lame sous le menton.
En voyant ses iris dorés s'agiter comme de l'or en fusion avec, partout, des éclats de noir, son amant comprit avec horreur qu'elle était en train de perdre pied. Il forma les mots 'Calme-toi' avec ses lèvres, auxquels elle répondit d'une mimique totalement paniquée. Elle n'avait de prise sur rien. La peur de basculer rendit son trouble encore plus instable.
Thorin persista dans sa tentative de la calmer. Il articula avec lenteur un : 'Tout va bien se passer, fais-moi confiance'. Puis ses lèvres formulèrent bien d'autres paroles après cela, toute une flopée de mots rassurants et pleins de tendresse qu'il n'aurait probablement jamais osé prononcer à voix haute dans d'autres circonstances, même dans la plus stricte intimité.
Peu à peu, Ayrèn sentit la chaleur des mots de Thorin entrer en elle et remplacer la noirceur qui tentait de l'entraîner avec elle dans le néant. Que le Nain fasse preuve de tant d'affection, d'une si tendre dévotion à un tel moment dépassait son entendement. Une partie de sa tension s'évacua et, avec elle, ses envies de meurtre s'affaiblirent. Son cœur se remplit alors d'une gratitude émerveillée.
Quand même la sensation de brûlure derrière ses yeux possédés s'apaisa, elle articula précieusement :
'Merci, Iyaroak.'
Il lui répondit d'un soupir de soulagement.
Un cri les tira de leur discussion silencieuse :
« Qu'on les conduise au Maître ! Il décidera de leur sort ! »
Les Nains et Ayrèn poussèrent de vifs cris de protestation tandis qu'on les traînait à l'extérieur de la caserne en les poussant avec brusquerie. Plié en deux, Kíli trébuchait et gémissait de douleur à chaque bousculade. Il finit par s'appuyer lourdement sur son frère pour ne pas s'effondrer misérablement sous les bourrades des Hommes.
Ils retrouvèrent le reste de la Compagnie au bout d'un quai où s'attroupaient déjà des chalands attirés par les cris. Sans pitié pour leurs prisonniers, les gardes les rassemblèrent et les conduisirent à coups de pied jusqu'au parvis de la plus grande et de la plus haute maison de tout Lacville. Contrairement aux autres, elle était droite et solide, et ses fenêtres étaient incrustées de beaux vitraux d'où la lumière filtrait en une myriade de couleurs, toutes plus vives les unes que les autres. Montée sur des caillebotis beaucoup plus hauts que le reste de la ville, elle était à l'abri de l'humidité. On y accédait depuis le quai par de beaux escaliers d'acajou. Au-dessus d'une grande porte à double battants, les mots « Hôtel de Ville » étaient incrustés à-même le mur en lettres d'or. Des rangées de lanternes projetaient des ombres orangées sur le quai central, et faisaient miroiter les lettres dorées inscrites au-dessus de la porte.
Celle-ci s'ouvrit timidement.
Une tête passa par l'entrebâillement des battants. Ses yeux méfiants épièrent le remue-ménage qui chahutait devant l'Hôtel de Ville. Ayrèn les reconnut tout de suite : c'étaient les yeux d'Alfrid, le bras droit du Maître de Lacville.
Elle le vit rentrer la tête à l'intérieur et claquer la porte derrière lui avec un bruit retentissant.
Comme toute la Compagnie était rassemblée devant l'imposante demeure, pleine de bleues et percluse de courbatures, il y eut dans toute la ville une formidable agitation. La nouvelle de l'arrestation d'une troupe de Nains s'était répandue parmi les habitants comme une traînée de poudre, des portes de l'armurerie jusqu'à celles de toutes les maisons de Lacville. Des cris fusaient à l'intérieur comme à l'extérieur des habitations, se répandaient en échos sur les pontons. Les ruelles s'allumèrent de centaines de torches. Les gens affluaient en hâte sur les quais, derrière et autour de la Compagnie.
Encore toute retournée par la débâcle de ses propres émotions, Ayrèn sentit avec anxiété les regards s'accumuler sur eux à mesure que les gens s'attroupaient tout autour. Il y avait là tout un imbroglio de visages, aussi divers que surprenants. La couleur de leur peau virait du blanc le plus pâle au noir le plus prononcé ; les yeux était ronds, effilés, en amande ou tombants ; les physionomies étaient fuselées, élancées, cagneuses, longilignes ou même bossues. Les habitants de Lacville représentaient à eux seuls tout le potentiel de la diversité des Hommes. À ce moment, quelles que fussent leurs différences, les habitants de Lacville lorgnaient la Compagnie avec une expression mêlée de fascination et d'effarement. Parmi eux, Ayrèn reconnut la pêcheuse qui l'avait aidée au marché des poissonniers, Donéva. Elle faisait partie de ces très rares personnes parmi la foule qui arboraient un visage impassible, attendant de voir ce qui allait se passer avant de se risquer à se réjouir ou se lamenter.
Un flocon de neige se posa sur le bout du nez d'Ayrèn. Elle leva les yeux vers le ciel, où les nuages s'étaient gorgés des mêmes lueurs orangées que celles qui miroitaient sur les eaux gelées du lac. D'autres cristaux glacés suivirent. Il neigeait à gros flocons.
Tandis que l'officier Braga s'avançait vers l'Hôtel de Ville, probablement pour y quérir une audience avec le Maître, la porte s'ouvrit de nouveau.
Cette fois, c'est une tête inconnue, appartenant à un homme roux, qui apparut entre les battants.
« Ah, messire ! » s'écria Braga dès qu'il le vit.
L'homme roux sortit de la demeure en emmitouflant son cou dans une épaisse écharpe en peau de renard. Il était d'une telle corpulence que ses vêtements opulents étaient tendus sur son ventre bedonnant et ses bras replets ; chacun de ses boutons s'apprêtaient à sauter. Il venait d'enfoncer son crâne dégarni dans un grand chapeau fourré aux couleurs criardes. Ses joues potelés et son teint rose pâle lui donnaient l'air d'un poupon.
Ses lèvres charnues, rehaussées d'une moustache rousse finement taillée, se tordirent d'une moue curieuse quand il cria :
« Mais quelle est donc la raison de tout ce raffut ? Et que fait toute la populace à ma porte ?
— Nous revenons de l'armurerie, messire ! répondit Braga en s'inclinant avec respect. Ces intrus y volaient des armes ! Pas moins de treize Nains, une Humaine et un… chose... ?
Il avait achevé sa phrase en désignant Bilbo d'un revers hésitant de la main.
— Ah ! Ennemis de l'État, n'est-ce pas ? » en conclut le Maître en retroussant les lèvres.
Ajustant sa toque noire sur le sommet de son crâne graisseux, Alfrid apparut dans l'ombre du Maître. Il décocha à ce dernier son plus étincelant et sirupeux sourire de dévot :
« Vous avez vu juste, messire. Une bande de mercenaires scélérats prêts à tout, voilà ce qu'ils sont !
Il remarqua la présence d'Ayrèn parmi les Nains. Il la reconnut tout de suite au doré de ses yeux bridés, et ajouta en sifflant :
— Des mercenaires accompagnés d'une sale menteuse qui ne vaut pas mieux qu'une ribaude, à ce que je vois... »
Ayrèn lui aurait fichu des coups de pied si elle l'avait pu. Mais elle gardait encore à l'esprit les mots d'affection de Thorin : ils parvinrent à lui faire garder son sang-froid.
À côté d'elle, il y eut une soudaine agitation. Un Nain s'extirpait du groupe de prisonniers avec humeur.
« Taisez-vous donc ! lança Dwalin en renaudant. Vous ne savez pas à qui vous parlez !
Le ton presque insultant du Nain fit renâcler le Maître de Lacville.
— Le Nain qui nous guide n'est pas un vulgaire criminel, poursuivit Dwalin. Il s'agit de Thorin, fils de Thráin, fils de Thrór, Roi Sous la Montagne ! »
Thorin se détacha du petit groupe formé par la Compagnie et s'avança vers le Maître d'un pas lent et fier. Une clameur confuse de stupéfaction et d'incompréhension se répandit parmi les Hommes. Les gardes se raidirent, prêts à intervenir. Le Maître les intima de ne pas bouger d'un geste de la main ; il semblait attendre que le chef des Nains prenne la parole.
« Nous sommes les Nains d'Erebor, commença Thorin d'une voix forte, chargée de solennité. Nous sommes là pour reprendre notre terre, et redonner à ces contrées leur gloire d'antan. (Il s'arrêta au bas des escaliers.) Je me souviens de cette ville à sa grande époque. Des flottes de bateaux arrivaient chaque jour au port, chargés de soierie et de pierres précieuses. Elle attirait les marchands et négociants de toute la Terre du Milieu, donnant naissance à une capitale humaine métissée et florissante ! Ce n'était pas une ville en déserrance comme aujourd'hui. C'était le centre de tout le commerce du Nord !
Il ouvrit les bras et jeta un regard circulaire sur la foule :
— Je veux voir cette époque revenir. Je veux rallumer les grandes forges des Nains. Je veux voir les richesses couler de nouveau à flots depuis les grandes salles d'Erebor ! »
Il avait fini son allocution en criant à pleins poumons, sourire aux lèvres, irradiant de gloire et de magnificence. Les yeux d'Ayrèn se mirent à briller : 'Iyaroak…'. Les mots de son amant l'avaient transportée. Elle se sentit bouleversée de vénération pour cet air de majesté qui s'était répandu sur sa figure, dans ses traits, et qui attestait qu'il était né pour régner. À cet instant, personne dans l'auditoire ne put douter qu'il s'agissait là des mots d'un Roi.
Après un bref silence ébahi, il y eut un mouvement d'euphorie parmi la foule, accompagné d'une pléiade d'acclamations enflammées et de chuchotements incrédules. Quelques-uns parmi les plus sots tournèrent la tête vers la Montagne, dont la noire silhouette était cachée derrière des nuages de neige dans le manteau sombre de la nuit, comme s'ils s'attendaient qu'elle se fît déjà dorée et que les eaux du lac se remplissent d'or tout de go. Mais personne ne réagit avec plus d'intérêt que le Maître, qui plissa les yeux avec envie face aux proclamations de ce Nain qui prétendait être l'héritier légitime du trône d'Erebor.
Une silhouette familière se fraya un chemin parmi les gens rassemblés là, et s'arrêta un temps aux côtés d'Ayrèn.
« Bard ? s'étonna-t-elle en le reconnaissant. Que faites-vous là ?
— Je viens empêcher votre chef de commettre la pire erreur de toute sa vie…, répondit-il, l'air sombre.
— Mais de quoi parlez-vous donc ?
— De la prophétie.
— La quoi ? demanda Ayrèn en le dévisageant.
Bard se figea sur place. La crispation de son visage se relâcha, et il resta bouche bée :
— La prophétie des gens de Durin ! Vous vous êtes engagée auprès des Nains sans la connaître ?
— Mais de quoi diable êtes-vous en train de me parler ?
Le batelier resta pétrifié quelques instants, puis laissa échapper un cri :
— De la mort, bon sang ! »
Le son de sa voix réduisit Ayrèn et toute l'assemblée au silence. Des centaines de paires d'yeux se tournèrent vers lui, interloquées.
Il reprit en pointant Thorin du doigt, hurlant presque :
« La mort ! C'est tout ce que vous allez nous apporter en entrant dans cette Montagne ! Le feu du dragon et ses ravages seront sur nous... Si vous réveillez cette bête, elle nous brûlera tous !
S'extirpant de la foule muette en jouant de ses coudes, Bard rejoignit Thorin en le foudroyant du regard.
— Vous allez tous nous tuer, jusqu'au dernier ! ajouta-t-il d'un ton furieux.
— Peuple de Lacville ! Vous pouvez choisir d'écouter ce dénigreur ! répliqua le prince Nain en lui jetant un regard dédaigneux. Mais je vous promets une chose. Si nous réussissons, chacun aura sa part des richesses de la Montagne ! Vous aurez assez d'or pour rebâtir Esgaroth (3) au moins dix fois ! »
Une nouvelle ondée de joie agita la foule, et c'était loin d'être tout : il s'y mêlait beaucoup de cris surexcités, ainsi que la musique retentissante de pieds qui piétinaient les docks avec effervescence. En fait, on n'avait pas connu pareille excitation dans ces contrées, de mémoire du plus vieil Homme de Lacville.
Du coin de l'œil, Alfrid vit les lèvres du Maître se parer d'un sourire intéressé. Fortement irrité de ce puissant engouement provoqué par les paroles du Nain chez les habitants comme chez son Maître, il s'écria en descendant quelques marches :
« Pourquoi devrions-nous vous croire ? Hein ? Nous ne savons rien de vous. Qui peut répondre de vous, ici, à part la poignée de Nains qui vous accompagne ? »
Quelques secondes d'un lourd silence s'égrenèrent.
« Moi ! » intervint soudain Bilbo, en levant un bras pour agiter sa main par-dessus les têtes des Nains.
Ces derniers s'écartèrent d'un même pas pour que tout le monde pût voir le Hobbit. Cette fois encore, son physique curieux provoqua quelques discussions animées parmi les Humains. À en juger par l'hideuse arabesque qui tordait les sourcils du Maître, il était aussi confondu que ses administrés quant à la nature de ce petit bonhomme qui sautillait sur place en levant la main. Une seule chose était sûre : il ne s'agissait vraisemblablement pas d'un Nain, et encore moins d'un Homme.
« Moi ! répéta Bilbo en faisant quelques pas en avant pour sortir de la foule. Je réponds de lui ! J'ai fait un très long voyage avec ces Nains, un voyage périlleux, où les dangers n'avaient de cesse de barrer notre chemin. J'ai appris à les connaître et je peux vous dire que les Nains abhorrent le mensonge, ah, ça oui ! Et si Thorin Écu-de-chêne fait une promesse, j'atteste sur mon honneur qu'il tiendra parole !
Ayrèn s'avança aux côtés de Bilbo et, imitant son geste, elle leva fièrement la main en l'air :
— J'ai moi aussi voyagé aux côtés des Nains d'Erebor, et je ne connais pas de personnes plus loyales en ce monde. Ils m'ont accepté comme l'une des leurs, moi, une Humaine, alors qu'ils auraient toutes les raisons de se méfier de moi. Ils n'ont jamais cessé de prouver leur valeur et ont ma confiance pleine et entière. C'est pourquoi je réponds de Thorin Écu-de-chêne et de sa promesse. Je m'en porte garante auprès des Hommes. »
La foule parut satisfaite et rassurée par l'intervention d'Ayrèn et de Bilbo. Surpris et ému, Thorin les regarda tous les deux avec étonnement. Puis un sourire redevable anima ses traits. Ayrèn crut lire sur ses lèvres un mot qui ressemblait à un 'Merci', mais elle n'était pas sûre d'avoir bien vu.
« Vous tous ! Écoutez-moi ! hurla Bard avec l'accent de l'effroi, sentant qu'il perdait ce combat. Il faut m'écouter ! Avez-vous oublié la prophétie ? « Au retour du Roi Sous la Montagne, les cloches sonneront d'allégresse, mais tout ne sera que tristesse ! Et le lac scintillera, et brûlera ! ». Avez-vous tous oublié ce qu'il s'est passé à Dale, il y a cent soixante-dix ans ? Et que dire des restes de la Vieille Ville, dont il ne subsiste plus que des poteaux pourrissants au fond des eaux du lac ? Avez-vous oublié nos ancêtres qui ont péri dans la tempête de feu ? Et à cause de quoi ? De l'ambition aveugle d'un Roi de la Montagne, tellement cupide qu'il ne voyait pas plus loin que son misérable tas d'or ! »
Il avait fini ses mots en vociférant d'une telle rage que, à nouveau, le parvis de l'Hôtel de Ville fut plongé dans un silence de mort. Thorin serra les poings, bouillonnant, se contenant, dominant une furieuse envie de lui arracher les yeux et de les envoyer couler au fond du lac pour s'y faire dévorer par les poissons. Ils se regardèrent en chiens de faïence, étudiant leur visage respectif d'un air meurtrier. L'Homme et le Nain, houleux de colère et de chagrin, de craintes et de désirs, semblaient prêts à tout pour voir leur volonté accomplie.
Devant le seuil de l'Hôtel de Ville, le Maître de Lacville observait la scène avec prudence, d'un œil exercé à détecter la moindre occasion d'enrichir sa cause et d'accroître sa popularité auprès du peuple. Il n'attachait guère d'importance aux vieilles prophéties, consacrant toute son attention au commerce et aux péages, aux cargaisons et à l'or, habitude à laquelle il devait sa position.
Le plus curieux, ce qui laissait Ayrèn sans voix, c'était que le Maître savourait manifestement la situation. Il haïssait ouvertement le batelier et se réjouissait qu'il fût mis en difficulté par le Nain.
Quand la tension fut à son comble, le Maître secoua sa tête massive en criant :
« Allons, allons ! Évitons, nous tous ici, les jugements trop hâtifs. Il ne faut pas oublier que c'est Girion, Seigneur de Dale, votre propre ancêtre, qui n'a pas réussi à tuer la bête ! finit-il en s'adressant au batelier avec une petite moue triomphante.
— C'est vrai, messire, acquiesça Alfrid. Tout le monde connait cette histoire. Il a tiré flèche noire après flèche noire... Et à chaque fois, il a raté. »
La population hocha la tête d'un même mouvement. Elle semblait rejoindre l'avis du Maître et de son conseiller.
'Bard, descendant de Girion ?' s'étonna Ayrèn. 'Cela… explique beaucoup de choses.'
Redoutant le pire, Bard baissa les yeux vers Thorin et ajouta avec tristesse :
« Vous n'avez pas le droit. Pas le droit d'entrer dans cette Montagne.
— Tout m'en donne le droit. » rétorqua Thorin avec assurance.
Il se détourna du batelier et monta quelques marches en direction du Maître :
« Je m'adresse au Régent des Hommes du lac. Voulez-vous voir la prophétie s'accomplir ? Voulez-vous partager les immenses richesses de notre peuple ? Que répondez-vous à cela, Chef des Hommes ? »
Sourire en coin, le Maître accueillit les mots du Nain en inclinant la tête avec reconnaissance, mais sans jamais quitter la population de ses petits yeux vifs. Il vit qu'il n'y avait rien d'autre à faire qu'à obéir à la clameur générale, rendue ivre des promesses de prospérité et de paix proclamées par l'héritier de Durin.
Il sourit en dévoilant ses dents larges :
« Je vous dis solennellement : bienvenue ! Bienvenue, et encore bienvenue, Roi Sous la Montagne ! »
Des vivats et des applaudissements survoltés retentirent dans la foule comme des tambours enfiévrés. Tout Lacville ovationnait son Maître et leurs incroyables hôtes. La Compagnie exultait et partageait des regards satisfaits.
Le visage du Maître prit une expression d'ironie méchante, accentuant la courbe naturelle de sa bouche. De la sueur perlait sur son visage potelé. Il était comblé de contentement. Son humeur se fit plus joyeuse encore quand il vit l'embarras plein de terreur qui s'était installé sur la figure blêmissante du batelier. Donéva s'approcha lentement de lui ; elle lui parla tout bas en caressant son bras d'un geste amical. Loin de le réconforter, des larmes montèrent aux yeux de Bard, les faisant briller à la lueur vacillante des torches. Il arborait le visage terrifié d'un Homme qui sentait les doigts éthérés de la Mort se refermer sur sa gorge.
Une expression funeste qui convainquit Ayrèn qu'un affreux malheur se profilait sur leur chemin.
Notes :
(1) Littéralement : « idée à la con », en Lossoth ;
(2) Les Nains qui attendaient dehors, dans l'arrière-cour, se prirent toutes les armes sur le nez en gémissant ;
(3) Autre nom de Lacville. L'étymologie du nom « Esgaroth » est incertaine, ainsi que la langue même à laquelle il doit appartenir. Il figure dans les « Étymologies » sous la racine √esek, où il est rattaché à la langue Ilkorine (l'un des précurseurs du Sindarin) et traduit « Lac-aux-roseaux, à cause des roseaux sur ses rives Ouest ».
