3865 jours, deux heures et quarante minutes. Je pouvais aussi bien compter les secondes supplémentaires. Est-ce que j'en avais envie ? Un vieux bahut aux portes éventrées sur ma gauche, une lucarne entrouverte sur le mur au-dessus de ma tête, un atelier sur lequel il ne bricolait que quatre ou cinq jours par an, un vieux vélo de course qui appartenait à son père. Des cartons entassés convenablement contre le mur du fond. Que contenait les cartons ? je n'en n'ai aucune foutue idée. Est-ce que j'avais le droit d'y toucher ? Certainement pas ! On ne touche pas aux affaires de Charlie Swan, sauf si on veut se prendre la raclée de sa vie et question raclée, il s'y connaissait bien Charlie.
A mesure que les heures s'égrenaient dans la cave humide, j'en oubliais partiellement mon décompte. Le rôti avait été trop cuit et j'osais le servir à table. La même table où il accueillait ses amis de pêche. J'étais une sale bonne femme même pas foutue de cuire un bout de viande correctement. Ce même bout de viande qu'il avait payé avec son argent, durement gagné. Et elle, elle le gâchait par stupidité. « Une incapable Renée, une Bon Dieu d'incapable ! » et il avait refermé la porte, laissant sa petite fille endormie à l'étage sans même qu'elle ne puisse aller voir si elle allait bien. Elle lui avait demandé la permission pour monter la voir, il lui avait mis l'aller et le retour dans la foulée.
Il ne fermait pas à clé. C'était sa façon d'asseoir sa supériorité, de me prouver, à moi, son incapable de bonne femme, qui était le patron dans la maison. Il savait que je ne sortirai pas avant qu'il ne m'y autorise. Ce qu'il fit tard dans la nuit. Isabella hurlait depuis son berceau, elle était rouge d'avoir versé tant de larme avant de voir apparaître sa mère. Elle avait faim, son lange saturé et de la morve jusque dans la bouche. 3865 jours et 6 heures, il fallait que cet enfer cesse. Je la pris dans mes bras, la couvrait de baiser. Sur sa commode je changeais rapidement son lange et lui mit un pyjama propre. Sa faim était si forte qu'elle ne se calma pas une seconde. Je lui offris mon sein et elle aspira violemment sa pointe. La douleur se fit intense et infernale. Charlie avait labouré mes reins et mes côtes et ma pauvre petite avalait goulûment. Ce n'était pas de sa faute si sa mère était une incapable. Je restais avec elle durant quatre heures. Je ne pouvais pas parler quand Charlie se couchait, ni même chuchoter. Alors je me contentais de l'embrasser, encore et encore. De pleurer aussi, silencieusement, avalant sanglot après sanglot. Isabella posa sa petite main délicate sur ma joue. Elle n'avait que quatre mois. Son innocence me transperça le cœur. Cette nuit, accompagnait toutes les autres où je me demandais avec cruauté comment j'avais pu lui faire ça ? Comment avais-je pu donner naissance dans ces lieux où l'enfer régnait sur terre ? Etais-je à ce point inconsciente, idiote et mauvaise ? Mes battements cardiaques s'emballèrent férocement à mesure que mon esprit prenait conscience de l'ampleur du désastre de notre vie. Nous étions des îles naufragées, au beau milieu d'un océan de désolation. Il n'y a pas d'échappatoire en pleine mer, pas de terre d'accueil, pas d'espoir. Pourtant j'y avais tellement cru. Après l'accouchement, mes yeux s'étaient comme ouverts sur la réalité. Une ombre qui parcourt un champ de ruine, celui de la jeunesse, des espoirs perdus, de la famille brisée, d'un avenir terne et moribond. Isabella renifla contre mon cou. Elle sentait si bon, j'inspirai jusqu'à ce que mes poumons saturent et que je ne puisse faire autrement que d'expulser l'air. Ses grands yeux chocolat ne quittèrent plus les miens. Ils ressemblaient à ceux de mon père. Mon âme se fendit à cette évocation. Mon père qui était mort sans que je ne lui dise au revoir, enterré sans un dernier hommage. Cet homme si bon, qui m'avait appris la compassion et l'empathie envers son prochain. Durant nos longues marches le dimanche.
« Renette » il m'appelait depuis le bas de notre imposant double escalier. Je posais mes poupées à terre toute affaire cessante. « Fais attention » m'imposait-il doucement en souriant quand je cavalais marche après marche, mon jupon à fleurs se soulevant et s'abaissant à un rythme fou. Qu'est-ce que j'aimais nos ballades. J'aurais pu donner ma vie pour en revivre juste une seule. Il m'accueillait au vol et me faisait tournoyer dans les airs.
« Où allons-nous aujourd'hui ? » Il me posait toujours la question, mais il connaissait déjà notre destination. Il préparait nos visites durant la semaine. « La mare aux canards ? »
J'ouvrais de grands yeux curieux et attendais sans broncher. « La confiserie Reynolds ? » Généralement, ma mère arrivait à ce moment et soupirait faussement. Elle passait ses mains dans mon dos et déposait un baiser sur ma joue.
_ Rentrez pour 16 heures, Caroline prépare une tarte aux pêches.
_ Une tarte aux pêches… mais si nous avons déjà mangé maman… s'amusait mon père en me déposant sur mes deux pieds.
Elle fit semblant de lui jeter un regard agacé, puis elle se mit sur la pointe des pieds pour déposer ses lèvres sur celles de mon père.
_ Beurk !
Mon esprit accrocha à nouveau à la triste réalité, je pleurais à chaude larme. Je craquais de plus en plus souvent ces derniers mois. Je déposais Isabella dans son berceau, elle dormait du sommeil du juste. J'enfilais ma robe de nuit, longue, en coton râpeux. Je la possédais depuis de si nombreuses années que je la considérais comme une vieille amie. Sans trop bouger la couverture, je me couchais à ses côtés. Sa respiration était lourde, il ronflait et ne bougea pas d'un millimètre. J'en fus soulagée. Mon corps meurtris n'aurait pas supporté un nouvel assaut. Je gardais les yeux ouverts, scrutant le plafond dans la semi pénombre. La lune était pleine, j'y voyais assez clair pour voir la double commode face au lit, l'édredon tiré à nos pieds. Sur sa table de chevet il y avait son arme rangée dans son étui. Chaque nuit il le déposait, crosse vers le lit, prêt à dégainer. J'étais lucide à présent. Charlie ne laissait pas son arme dormir à ses côtés au cas où il devrait protéger et servir dans sa maison. Il la conservait précieusement à quelques centimètres de sa main, au cas où son incapable de femme aurait l'idée de se faire la malle ou d'intenter à sa vie. Il y a quelques mois, cette idée lui aurait paru folle, plus maintenant. J'avais une planque. Un vieux journal qui se trouvait derrière la machine à laver. Charlie ne mettrait pas sa main à la lessive, alors il ne trouverait pas ma cagnotte. Aux aurores, je descendais préparer son petit-déjeuner. Je fis frire le bacon comme il l'aimait, bien qu'il pût aussi changer de préférence de cuisson dans la nuit sans que je n'en sache rien, mais je prendrai la punition quand même. Il engloutit le tout et partit travailler. Isabella s'était réveillée juste avant lui, mais tout était prêt. Il me laissa m'occuper d'elle sans exiger ma présence. Il fallait du silence quand il prenait ses repas, alors « fais lui fermer sa bouche Renée, à double tour. »
Isabella fêta ses cinq ans. Il n'y avait jamais de fête d'anniversaire pour elle, pour personne dans cette maison. J'avais le plus beau des cadeaux pour elle. Nos économies de bout de chandelle, les pièces que l'on récupérait dans la rue, affichaient enfin la somme tant désirée. Pourtant, je ne souriais pas, rien ne devait l'alerter. Quand il partit travailler, j'habillai Isabella chaudement, mais pas plus chaudement que d'habitude. Je pris son cabas de commission et l'embrassais sur ses deux joues et lui offris enfin mon plus beau sourire. Je ne fis pas un dernier tour de la maison. Si ça ne tenait qu'à moi, Je ferais tout brûler de la cave au grenier. Je tiendrai l'allumette et la jetterait sans scrupule. On marchait d'un pas alerte. Isabella me tirait le bras, j'allais un peu trop vite. Je m'étais pourtant passer le film plusieurs fois dans la tête. Nous sortons calmement de la maison, avançons vers le centre-ville tout aussi doucement et on bifurque vers la gare centrale. Je prenais deux billets pour Seattle et j'appelais ma mère à notre arrivée. En chemin je priais le Seigneur qu'elle fut toujours en vie. Je ne pouvais pas perdre mon père et ma mère sans n'avoir revu ni l'un ni l'autre.
_ Où est-ce que tu vas ?
La voix masculine n'était pas sortie de nulle part, elle venait de derrière mon dos et son ton ne souffrait d'aucune forme de politesse. Isabella et moi marchions sur Crescent park, il n'y avait pas âme qui vive dans ledit parc. J'eus envie de courir, mais une silhouette massive se posta devant nous. Je reconnus Daryl Cox, un ami de pêche de Charlie.
_ Je t'ai posé une question et t'as intérêt a avoir la bonne réponse.
Je grelottais et tirais Isabella à mon flanc.
_ T'essayais pas de mettre les voiles par hasard ? ca foutrait sacrément Charlie en rogne si cette idée t'était passée dans ta jolie ptite tête.
_ Non bafouillais-je, je vais faire des courses…
Celui de derrière se plaqua contre mon dos, son haleine fétide caressa ma nuque. Il prit mes deux bras dans chacune de ses mains et serra.
_ On va aller voir Charlie d'accord, tu vas lui dire que le chemin pour faire les courses nécessite de passer par la gare centrale avec la gamine.
Je n'avais plus le choix. Je hochais la tête en signe de reddition. Il me lâcha, je pris Isabella dans mes bras et me mis à courir. Je n'avais plus que 500 mètres à faire. Je serai dans la gare, il y aurait trop de monde, ils ne pourraient pas nous retrouver.
Je courus vite, si bien que ma respiration devint un brasier ardent dans mes poumons, mes cuisses chauffèrent. A l'orée du bois, face à l'entrée de la gare, je vis un groupe scolaire y pénétrer. Une grosse main agrippa mon épaule et me bascula en arrière. Je tombais sur les fesses. En un instant, il se saisit d'Isabella. J'hurlais à plein poumon. Il me colla un poing sur la mâchoire qui m'arracha une plainte lancinante. Sans le vouloir, le choc me fit lâcher Isabella. Je me redressais et lui sautais sur le dos. Daryl plaqua un autre coup sur mon flanc. Je retombais à nouveau, il s'avança tel un prédateur qui fond sur sa proie, je lui lançais mon pied droit dans son entrejambe. Je me mis à quatre pattes, arrachais des mottes de terres et de feuilles mortes en essayant de ramper pour me remettre debout. Il partait avec elle, je lui sautais dessus et labourais son dos de mes poings.
_ Lâche-moi connasse !
Malheureusement, je n'avais pas frappé assez fort, l'autre déboula et me mit un coup de branche sur la tête. Je criais, je pleurais, j'avais la bile qui baignait dans ma bouche, je luttais pour ne pas sombrer, pour la sauver, mais je m'évanouis.
_ Ca va être ta fête, fut la dernière phrase que j'entendis.
J'ouvris les yeux dans un noir aussi intense que le fond d'un puit. J'avais froid, j'étais couverte d'une pellicule d'eau attestant de l'humidité des lieux. Je n'étais pas chez moi, j'en étais certaine. Je n'avais jamais été punie dans ces lieux. Je me mis à genou et ramper jusqu'à atteindre un mur de pierre où ruisselait de fines gouttelettes d'eau. Je cherchais à tâtons la porte, ma main s'érafla sur un bois usé, où les échardes s'insinuèrent sous ma peau. Elle s'ouvrit avant que je ne trouvai la clinche.
_ Alors comme ça tu veux partir en vacances sans moi Renée.
Charlie, de toute sa hauteur, me surplombait. Il n'avait pas ce regard plein de rage que je lui connaissais quand je faisais une erreur. Il y avait une étrange intensité.
_ Après toutes ces années, je pensais pas que tu serais capable de partir. Je vais te faire passer cette envie chérie.
Je frissonnais jusque dans mes os. Il ne m'avait pas appelé chérie depuis nos premières semaines de flirt.
_ Où est Isabella ?
Il me décrocha la mâchoire en une gifle, si forte qu'une dent se déchaussa dans le fond.
_ Tu la ferme ! On dirait que tu as oublié les règles, chérie. Je m'en vais t'en rappeler quelques-unes.
Il agrippa mes cheveux et me tira hors de mon trou. Nous étions dans les bois près de son étang de pêche. Il m'avait enfermé dans la cave où ils entreposaient leur bière au frais quand il venait. Daryl était présent, ainsi que deux autres types dont le prénom m'échappaient tant la peur faisait pulser le sang dans mes tempes et me brouillait la vision. En cercle autour de moi, je n'étais qu'une poupée de chiffon ballotant au grès de leurs poings. Je n'étais plus qu'une plaie béante et à vif. Mon cœur luttait pour survivre. Il le fallait. Je ne devais pas abandonner Isabella. Mon martyre était total, mais je tiendrai bon. L'air fut bientôt incapable d'atteindre mes poumons. Comme si une barrière les empêchait de se remplir. Je compris que je me noyais, je suffoquais, ils riaient. J'étais incapable d'ouvrir mes yeux, mes paupières étaient collabées l'une à l'autre. Isabella, je t'aime. Maman t'aime. Allons-nous balader mon ange. Allons à la mare aux canards. Maman a du pain rassit dans la poche de son tablier de cuisine. Allons ensuite chercher des bonbons Chez les Reynolds. Mon esprit perdait pied avec la réalité seconde après seconde. Je me tortillais sur place comme un poisson que l'on jette hors de l'eau.
_ Qu'est-ce qu'elle a cette conne ?!
Je me mis à rire et une gerbe de sang s'écoula en jet de ma bouche. Maintenant ils avaient peur, maintenant c'était eux qui claquaient des dents. Allez-vous faire foutre ! Va brûler en enfer Charlie Swan. Crame jusqu'à la plus petite parcelle de tes os de salaud ! Allons-nous promener mon ange. La mare aux canards n'est plus si loin. Je les entends.
Ils creusèrent une tombe de fortune près de l'étang, ils y passèrent toute l'après-midi et une bonne partie de la soirée. Ils la jetèrent dans son trou sans ménagement. Il n'y aurait pas de plaque pour Renée. Il n'y aurait personne pour pleurer ses os. Quand Charlie rentra chez lui, sa fille était assise sur le canapé, comme il l'avait demandé. Les mains jointes sur ses genoux comme si elle n'avait pas bronché d'un millimètre. En réalité, elle avait bougé. Elle avait passé son temps derrière le rideau de la fenêtre du salon, celle qui donnait sur la rue. Elle se demandait quand maman rentrerait. Puis, elle avait eu faim. Alors elle prit des biscuits dans le placard et ne mit aucune miette sur le sol ou sur ses vêtements.
_ Où est maman ? demanda-t-elle à son père en se mettant à pleurer.
C'était plus fort qu'elle et elle ne savait pas pourquoi elle pleurait. C'était comme ça et elle ne pouvait pas se retenir. Elle prit une gifle et le mur lui donna le retour.
_ Je veux pas t'entendre et va coucher ! Maman est partie en vacances.
Maman ne reviendrait pas. Ça, oui, elle le savait.
Souvent, on m'a demandé quand ce qu'il s'était passé pour Renée serait révélé. Je savais que je le ferai vers la fin de l'histoire. J'espère que ce chapitre vous a plu. Je ne peux pas encore vous dire quand l'adaptation sera faite et terminée. Ça prend tellement de temps de retranscrire en un roman propre une fanfiction. Actuellement, je travaille sur la fanfiction « Ma fascination », je ferai donc celle-ci à la suite et celles et ceux qui m'ont donné leurs e-mails recevront l'exemplaire promit.
Pour ceux et celles qui sont intéressé(e)s pour découvrir mes ouvrages sortis à l'heure actuelle, vous pouvez faire une recherche sur mon pseudonyme Anna Hines et dites moi ce que vous en pensez en passant 😉
J'espère vous postez le prochain chapitre dans deux jours, ça vous va ?
Et sinon, comment allez-vous ?
A bientôt
Anna
