Chapitre 38
Bats-toi !
- Bonjour, Madame Mimasaka…
- Shigeru ! Cela fait si longtemps, j'en suis venue à penser qu'Akira et toi êtes en de mauvais termes.
- Hum… Non, pas réellement. Mais je suis venue voir votre fils, j'ai quelque chose d'important à lui dire.
Sachiko lève un sourcil curieux. A voir les traits tendus de Shigeru, ce qu'elle doit annoncer à Akira n'a rien d'une nouvelle très joyeux. Elle se demande… Cette chose importante aurait-elle un lien quelconque avec Yûki ? Elle l'espère car depuis bien trop longtemps maintenant, son fils n'est plus que l'ombre de lui-même.
- Akira est dans sa chambre actuellement, mais je dois te prévenir. Il est dans un état… particulier, dirons-nous. Je veux te dire par-là, qu'il risque de ne pas paraître très réceptif.
- Akira est-il souffrant ? Je peux revenir demain, si vous le souhaitez.
- Non, mon enfant. Rassure-toi. Akira se porte aussi bien que possible au vu de sa situation actuelle. Va le voir, et parle-lui. Cela devrait l'aider à se remettre d'aplomb. Je suis sa mère, il ne me confie pas tous ses petits secrets. J'espère qu'il ne se montrera pas sur la défensive cette-fois ci. Shigeru, je compte sur toi.
La jeune fille regarde un instant la femme devant elle, éternellement jeune et belle avec ce sourire complice et encourageant sur les lèvres, avant d'acquiescer. Mimasaka Sachiko… Elle a cette aura particulière et troublante devant laquelle elle se sent irrésistiblement devenir une petite fille admirative. Shigeru retient l'envie soudain brûlante de se confier à elle et déglutit avant de quitter le living et se diriger vers la chambre d'Akira. La jeune fille sortie, Sachiko sourit malicieusement avant de retourner à l'agencement de son bouquet de fleurs, indulgente devant ce qu'elle qualifie de « frasques enfantines »…
Shigeru inspire profondément avant de s'annoncer en frappant deux coups secs à la porte. Akira ne prend pas la peine de répondre, mais elle sait qu'il est présent. La musique qu'elle entend la rassure à ce sujet.
Lentement, elle tire la poignée vers elle et pénètre dans l'antre du jeune homme. Ameublement sobre et élégant, pas de fioritures ou de faute de mauvais goût. Elle se trouve bien dans la chambre de Mimasaka Akira. Celui-ci est étendu de tout son long sur son divan, vêtu d'une simple paire de jeans et d'un pull au brun aussi puissant et piquant que des graines de café. Sans oser faire de bruit, Shigeru s'approche du jeune homme qui, les yeux clos, semble endormi. La jeune fille en profite pour le regarder à la dérobée. Oui, Akira a ce quelque chose… Ce quelque chose hérité de sa mère et qui le rend profondément attirant et sympathique.
Elle le pense depuis longtemps, Mimasaka Akira est le genre d'homme dont rêvent les femmes. Comme les autres membres du F4 bien évidemment, mais il a en plus, cette fibre chaleureuse, familiale. Il est devenu son ami et pourtant, en croyant bien faire, elle l'a heurté et a menacé l'équilibre du F4. Cela, elle ne se le pardonnera jamais. Et c'est ce qui rend plus difficile encore, sa mission. Car ce qu'elle s'apprête à révéler au jeune homme risque d'achever de le mettre en colère. Elle voudrait tellement ne pas en arriver là ! Mais elle n'a pas le choix elle a laissé la situation se dégrader jusqu'au point de non-retour et cela la laisse profondément insatisfaite. Insatisfaite d'elle-même, et d'Akira ensuite. Sans crier gare, Akira ouvre les yeux et Shigeru se retrouve bêtement agenouillée au sol près de lui, la main au dessus de son visage.
- Shigeru… Je ne suis pas sûr de saisir la portée de ce qui se passe à l'instant mais rassure-moi, s'il te plaît. Tu n'avais tout de même pas l'intention de m'embrasser ou pire… d'abuser de moi ?
- Je… Ce n'est pas ça du tout !
Terriblement gênée, Shigeru se redresse et passe sa main sur ses genoux, tentant d'aplanir les plis de sa jupe.
- Je voulais juste vérifier si tu dormais ou si tu faisais semblant.
- Vraiment… Et tu n'étais pas le moins du monde, habitée de pensées licencieuses ? A aucun moment il ne t'est venu l'idée de menacer ma chasteté ?
- Non ! Jamais !
Troublée comme jamais devant le sourire séducteur du jeune homme, Shigeru réagit comme elle sait le faire sous la pression…. C'est-à-dire en projetant son poing fermé dans un geste réflexe contre le nez d'Akira, envoyant la tête du jeune homme cogner vers l'arrière dans un bruit sourd.
- Oumpf ! Shigeru ! Tu es aussi violente que Tsukushi ! Si tu continues comme ça, tu ne trouveras jamais de fiancé.
- Pardon, Akira, pardon ! Je n'ai vraiment pas fait exprès ! C'est parti tout seul, je n'ai pas vraiment eu le temps de réfléchir…
- C'est bien là, le problème. C'est ce genre de comportement irréfléchi et spontané qui peut porter préjudice.
- Pardon…
Shigeru baisse la tête, et les larmes commencent à s'amasser à ses paupières. Elle le sent, ce n'est pas à cause de ce malheureux coup de poing qu'Akira est fâché après elle. C'est le fantôme de Yûki entre eux, le plus fort…
- Shigeru… Ne pleure pas s'il te plaît. Je sais que tu n'as pas fait exprès, et puis tu n'as pas frappé si fort que cela.
- C'est vrai ? Tu ne m'en veux vraiment pas ?
- Oui, je t'assure. Je n'ai déjà plus mal, tu vois ?
La jeune fille ose redresser la tête et rencontre le visage souriant d'Akira. Elle se mord les doigts d'avance, à l'idée de jouer les porteurs de mauvaise nouvelle et d'assombrir encore l'humeur du jeune homme. Mais c'est après tout, la raison pour laquelle elle est venue.
- Pour le moment peut-être. Mais lorsque tu sauras ce qui m'amène, tu changeras d'avis.
- De quoi parles-tu ?
- Je parle… Je parle d'une chose dont je suis au courant depuis plus de deux semaines. Je ne voulais pas t'en parler avant parce que j'étais consciente de t'avoir fait suffisamment de tort comme cela mais si je persiste en ce sens, la situation ne pourra réellement jamais être arrangée et je m'en voudrais encore plus !
- Shigeru…
- Akira, écoute-moi jusqu'à ce que j'ai terminé, c'est très important. C'est au sujet de Yûki.
Shigeru voit l'expression du jeune homme changer dramatiquement, ses pupilles se dilatent et ses lèvres se mettent à frémir. Mais cela est si fugitif qu'elle pense avoir rêvé.
- Yûki ? Ah… Tu as eu de ses nouvelles ?
- Non… Elle ne répond toujours pas au téléphone et n'est jamais à la boutique lorsque j'y vais.
- Alors ? Comment peux-tu savoir…
- Sa patronne ! Elle m'a dit… Elle m'a dit que Yûki a un petit ami dorénavant, avec qui elle passe tout son temps libre. Ce petit ami c'est… Kobayashi Hiro !
Shigeru a mis toutes ses forces dans cette dernière phrase et se retrouve à haleter nerveusement tout en regardant Akira. Le jeune homme demeure immobile sur le divan, son visage indéchiffrable, avant de s'allonger à nouveau.
- Ah ! Yûki sort avec Kobayashi. C'est bien, je suis heureux pour elle.
- Comment ça, tu es heureux pour elle ?
- Je viens de te le dire. Je suis heureux qu'elle ait trouvé quelqu'un pour prendre soin d'elle.
- Non… Non ! Si tu tenais vraiment à elle, tu te battrais contre Kobayashi pour la récupérer, tu…
- Il suffit ! Shigeru, je n'ai pas l'intention d'aller contre la volonté de Yûki. Elle ne souhaite plus me parler, et a choisi Kobayashi. En vertu de quoi devrais-je semer la pagaille dans son histoire ?
- En vertu de ce que tu l'aimes ! Prouve-moi que l'amour peut-être plus fort que tout, prouve-moi que j'ai eu raison de croire en toi et Yûki !
Devant l'absence de réponse du jeune homme, les larmes de Shigeru se mettent à couler librement sur ses joues, et elle serre les poings.
- Akira.. Tu me déçois. Tu me déçois énormément. Je ne te pensais pas si lâche…
Sans lui laisser le temps de répliquer, Shigeru quitte la pièce en courant. Le visage dur, Akira chasse de son esprit les récriminations de la jeune fille avant de refermer les yeux et essayer d'oublier.
Idiot ! Fou d'idiot ! Comment Akira a-t-il pu encaisser la nouvelle en faisant montre de si peu de sensibilité ? Comment peut-il admettre que Yûki soit la petite amie d'un autre ? Par respect de ses choix ? Mensonges ! Si Yûki avait pu choisir, c'est avec Akira qu'elle sortirait aujourd'hui, pas avec un Kobayashi ! Frustrée, en colère, Shigeru essuie d'un geste rageur ses larmes, et se dirige précipitamment vers la sortie de la propriété Mimasaka lorsque la silhouette gracieuse de Mimasaka Sachiko surgit devant elle.
- Shigeru… Que sont ces larmes ? Que s'est-il passé avec Akira ?
La mère d'Akira pose une main douce sur son épaule tout en la regardant dans le fond des yeux.
- Rien de grave Madame. J'étais juste venue… informer Akira au sujet d'une amie commune mais… sa réaction n'a pas été celle que j'escomptais.
- Une amie ? Ne s'agirait-il pas de Yûki ? Je ne l'ai pas vue depuis près d'un mois. Comment va-t-elle ?
- Bien, je suppose. Je ne l'ai pas vue non plus depuis un certain temps.
- Je vois. Et cela a-t-il un rapport avec Akira ?
- Oui. Non ! Je veux dire que tout est de ma faute. Akira… Akira et Yûki ont été victimes d'un mauvais tour que je leur ai joué.
La mère d'Akira continue de plonger son regard dans le sien, comme si au-delà de ses mots, elle pouvait lire entre les lignes, dans ses pensées directement.
- Je comprends. As-tu pu t'excuser auprès d'eux du mal que tu as pu leur faire ?
- Auprès d'Akira, oui. Mais je ne suis pas sûre que cela est assez. Quant à Yûki… Je n'arrive pas à la joindre.
- La situation me semble bien délicate. Les sentiments sont une chose complexe, délicate, il faut les manier avec précaution si l'on ne veut pas blesser les gens autour de soi. Je suis sûre que tu as voulu bien faire et quelque part, Akira en est conscient et t'en remercie.
- Me remercier ? Non, pas après ce que j'ai fait.
- Je ne dis pas qu'il ne t'en veut pas, je dis qu'il doit t'être reconnaissant pour ce que tu as essayé de lui apporter. Comprends-tu ?
Shigeru se noie dans les grands yeux clairs, dans l'océan de douceur et de bonté. Mimasaka Sachiko est vraiment une femme remarquable.
- Oui, je comprends. Merci, Madame.
- Ne me remercie pas, il est du devoir des adultes d'aider leurs enfants, lorsqu'ils empruntent de faux raccourcis. Ne t'inquiète donc pas pour Akira. Je connais mon fils, il sera à nouveau lui-même lorsqu'il aura pris conscience de certaines choses. Il a juste besoin d'un peu plus de temps.
Shigeru acquiesce, et se voit raccompagnée jusqu'à sa Mircidis par Sachiko qui continue de lui adresser ses paroles toujours justes et rassurantes. Lorsqu'elle est assise enfin, Shigeru sourit doucement en pensant à ce qui attend Akira. Sa mère est un adversaire redoutable, et elle ne doute pas un instant qu'elle réussisse là où elle, a échoué.
Poussant un bref soupir, Sachiko retourne à l'intérieur de sa maison, un panier de fleurs fraîchement coupées, pendu à son bras. Akira est tellement buté ! La pauvre Shigeru était bouleversée. Ainsi donc, Akira est resté campé sur ses positions et n'a pas bougé d'un pouce en ce qui concerne Yûki.
Les hommes se découragent si facilement… Heureusement pour lui, son fils a des amis dévoués autour de lui -ainsi qu'elle-même- pour l'aider à prendre les bonnes décisions. Un sourire mystérieux plaqué sur les lèvres, la jeune femme se dirige vers la chambre de son enfant, il est temps que la Belle au bois dormant revienne à elle ! Chantonnant, Sachiko entre dans la chambre d'Akira et se dirige directement vers la table de chevet. Habilement, avec un art consommé, elle dépose dans le vase écru, plusieurs longues tiges. Dans son dos, Akira est allongé, les yeux fermés et fait mine de dormir. Après avoir jugé de l'effet de son bouquet, satisfaite de son travail, Sachiko éteint la chaîne hi-fi, plongeant la chambre dans le silence.
- Maman…
- Oui, Akira ?
- Non, rien.
Sachiko respecte un temps de silence avant de se rapprocher de son fils.
- Je pense très sérieusement à trouver de nouveaux pensionnaires à ma serre. Je pensais à un plant de gardénias, et à des bleuets également. Je trouve cette combinaison très intéressante et prometteuse. Je pourrais créer des compositions superbes… Qu'en dis-tu ? Oh ! L'idée me plaît beaucoup, je vais m'y atteler de suite.
- Maman ! Je ne sais pas ce que Shigeru a pu te dire…
- Je te coupe tout de suite, Akira. Shigeru ne m'a rien dit, mais son trouble était apparent. Je n'ai pas l'intention de te faire la morale ou de me mêler à ta vie privée. Mais … Le bonheur n'est pas à la portée de tout le monde. S'il s'est présenté à toi, de quelque manière que ce soit, tu n'as pas le droit de l'ignorer. Si tu veux en être digne, tu dois te battre pour lui. De toutes tes forces…
Sachiko quitte ensuite doucement la pièce, laissant le soin à son fils de prendre ses responsabilités.
Sa mère partie, il ne reste que le parfum de fleurs, caractéristique. Gardénias et bleuets. Lui et Yûki. Pourquoi ne parvient-il pas à oublier la jeune fille ? Pourquoi ne peut-il accepter la savoir appartenir à un autre ? Il a eu beau joué devant Shigeru, devant sa mère, face à son propre reflet dans le miroir il désire-t-il plus que tout au monde retrouver Yûki, la prendre entre ses bras, la faire sienne définitivement.
