Je remercie Tatchou pour sa patience et ses relectures. Son indulgence et ses coup de ...
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CHAPITRE XXXVII
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Les tirs croisés… depuis que Shaw les avait abandonnés pour appuyer Brown et Muller, Matveïtch et Alioukine devaient redoubler d'efforts et surtout de prudence. Ce n'était pas tellement que Shaw avait éliminé beaucoup d'hommes. La forêt dense et sa position sur le toit du chalet ne lui offraient pas des fenêtres de tirs vraiment opportunes, mais elle concourait à faire planer l'ombre de la mort sur les assaillants. Ils ne pouvaient pas l'abattre, gênés par les arbres et sa position dominante, les tirs de Shaw ne passaient jamais loin d'eux et ne les incitaient pas à bouger trop souvent. Elle distrayait les agents de Samaritain car elle tirait souvent, mais à une fréquence irrégulière. Matveïtch adorait cette femme.
Dès que les assaillants avaient remarqué son départ, ils avaient recommencé à se montrer plus mobiles. Shaw en avait tué deux, Alioukine un. Et jusqu'à ce que six d'entre eux abandonnassent la position, les deux Russes s'étaient retrouvés à faire face à douze adversaires. Et Matveïtch s'était retrouvé coincé par un tir croisé. Il venait d'échanger des tirs avec un homme et s'était ensuite rapidement déplacé. S'il avait vu le premier agent le mettre en joue assez tôt pour répliquer ou se mettre à l'abri, il avait vu le deuxième trop tard, Athéna s'était vue confrontée à une configuration perdante. Elle avait engagé Matveïtch à bouger un peu plus tôt car il menaçait de se faire prendre à revers. Et puis, elle n'avait plus trouvé de stratégie de fuite sûre. Elle avait lancé des simulations, celle choisie présentait les meilleures probabilités de survie.
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« Plongez, Anton ! »
Le Russe se lança en avant, les coups de feu claquèrent et un impact dévia sa chute, il tomba sur côté, roula sur le dos, effectua une roulade arrière, se cala un genou en terre et tira selon les indications d'Athéna. Les deux agents se retranchèrent derrière des arbres.
« Sept pas à cinq heures, lui indiqua Athéna. Il y a une cache. »
Matveïtch se releva. Il courut les quatre premiers pas et puis ses jambes se dérobèrent sous lui.
« Anton, vite ! le pressa Athéna. »
Il rampa sur ses avant-bras et atteignit enfin la cache. Il bascula dedans et s'évanouit. Alioukine se retrouva seul. Matveïtch avait besoin de lui et Athéna l'envoya le rejoindre. Le Russe navigua entre les agents de Samaritain en mode furtif et atteignit la cache sans se faire repérer. Les agents qui avaient tiré sur Matveïtch avaient disparu, attirés par l'explosion d'une mine. Alioukine se glissa aux côtés de Matveïtch et examina sa blessure. Il grimaça, il n'avait pas vraiment de formation médicale, mais son expérience sur les champs de bataille, lui permettait de diagnostiquer des dommages importants. Il ouvrit la trousse médicale. Shaw leur avait dit de placer des trousses de secours dans toutes les caches qu'ils avaient aménagées et il savait qu'Anna et Borkoof en transportaient aussi une petite chacun. Il prépara deux injections, de la morphine et un antibiotique. L'un des deux produits devait contenir une autre substance car Matveïtch reprit conscience presque aussitôt. Pendant qu'Alioukine posait un semblant de pansement sur sa plaie, ils se concertèrent.
« Je ne pourrais plus bouger, annonça Matveïtch lucide. Mais on peut peut-être quand même les retenir ici.
- Ouais, fit Alioukine en hochant la tête.
- Athéna, selon toi c'est possible ? demanda Matveïtch. »
Athéna acquiesça et envoya Alioukine prendre position dans une autre cache. Sur le chemin, il fit l'erreur de ne pas écouter une mise en garde de l'Intelligence Artificielle. Comme tous les autres Russes, il pensait qu'Athéna travaillait avec Root et Shaw, qu'elle les supervisait, qu'elle leur servait d'opérateur et surtout qu'elle était humaine, donc sujette à l'erreur. Alioukine se crut aussi plus à même d'évaluer la situation. Voilà pourquoi, malgré la ferme recommandation d'Athéna, il décida de tuer un agent qu'il avait repéré. Il bondit à découvert et une balle l'atteignit au niveau des côtes flottantes, les brisant au passage. D'épais fourrés lui sauvèrent la vie en le dissimulant à la vue de l'agent qui lui avait tiré dessus. Alioukine écouta cette fois Athéna et avec son aide, il abattit l'agent. Il arriva ensuite sans trop difficultés à la cache qu'elle lui avait assigné.
L'IA pour ne pas distraire les différents groupes et les noyer d'informations qui ne les concernaient pas, gérait les communications. Anna et Borkoof se trouvait en communication permanente, tout comme Alioukine et Matveïtch. Shaw avait partagé leurs échanges jusqu'à ce qu'elle rejoignît Brown et Muller et depuis elle était reliée à eux. Les membres de l'équipe avaient l'habitude de commencer leurs phrases par le nom de celui avec qui ils désiraient parler. Ils se connaissaient bien et ne précisaient généralement pas qui appelait.
« Athéna, la contacta Matveïtch. Tant que nous tenons notre position, tu ne préviens personne.
- Vous êtes blessés.
- Ce n'est pas grave.
- Alioukine aussi, précisa Athéna.
- Alioukine ? l'appela Matveïtch inquiet.
- Ça va, grogna Alioukine. Je ne laisserai personne passer, par contre je ne peux plus me déplacer moi non plus.
- Athéna, tu peux vérifier si on peut toujours tenir le terrain ? »
C'était à ce moment-là qu'Eliott Rice avait demandé à Emmerson, qui menait l'équipe à qui s'opposaient les deux Russes, de choisir cinq hommes et de décrocher. Athéna les vit partir, il restait cinq agents. Matveïtch et Alioukine tiendraient la position. Elle n'avait pas l'intention de les sacrifier, mais personne au chalet ne pouvait leur porter secours. D'ailleurs, seule Shaw serait en mesure de leur donner des soins appropriés et Muller et Brown avaient encore plus besoin de son aide que les deux blessés.
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Rice regarda d'un air satisfait la femme qui s'était jusqu'à présent tenue embusquée sur le toit du chalet, glisser vers le vide. La chute ne serait pas mortelle, mais elle la mettrait hors-combat, au mieux, elle se briserait les deux chevilles. Une bonne nouvelle. Elle s'était révélée une tireuse d'exception et elle avait mortellement ralenti la progression de ses hommes.
« La femme du toit, ne la tuez pas, ordonna-t-il à ses hommes. »
Il l'avait clairement identifiée, pas grâce à son physique, mais grâce à ses qualités de tireuse, parce que c'était une femme et qu'aux jumelles, il avait vu que son crâne s'ornait d'une brosse courte. Elle aurait arboré une autre coiffure, il aurait ordonné de la descendre.
Cheveux en brosse courte ? Sameen Shaw à capturer. Vivante. Cheveux longs ? Samantha Groves, à éliminer, capture optionnelle ; Maria Alvarez, à éliminer. Cheveux mi-longs ? Anna Zverev, à éliminer ; Élisabeth Sanders, à éliminer. Cheveux courts ? Agent inconnue, à éliminer.
Il n'avait pas besoin de préciser quelles conséquences entraîneraient tout manquement à ses ordres. Tous les agents présents savaient qu'un ordre devait toujours être respecté sous peine d'en payer le prix de sa vie et d'en faire, avant cela, payer le prix à sa famille. Femmes, enfants, parents, frères, sœurs, cousins, cousines, oncles, tantes, il était très rare de trouver des gens détachés de tous liens familiaux à part des orphelins élevés dans des institutions. Mais Samaritain ne recrutait ni orphelins, ni sociopathes. Il avait détourné le Chirurgien de sa famille, mais petit, l'enfant avait aimé ses parents et avait développé une relation affective normale avec eux. C'était plus aisé de s'approprier l'amour d'une personne si celle-ci avait déjà éprouvé ce sentiment. Samaritain avait bénéficié d'un transfert d'affection, il en était responsable et son disciple lui en avait été d'autant plus dévoué.
« Monsieur, l'informa Eliott Rice. Nous avons Sameen Shaw en visuel. »
Voilà pourquoi il voulait Sameen Shaw. Pourquoi selon les données, ses probabilités lui assuraient qu'elle pouvait encore lui appartenir. Elle ne souffrait d'aucun trouble de la personnalité, elle avait passionnément aimé son père, elle avait désiré l'amour de sa mère. Elle était renfermée et elle avait ensuite trouvé qu'il était plus facile de vivre libérée de toutes relations affectives. Sameen Shaw ne s'était jamais intéressée aux sentiments et en grandissant, elle s'était de plus en plus isolée affectivement des autres. Et puis, il y avait eu Samantha Groves. Mais Shaw avait résisté à son attirance, repoussé au loin toute idée qu'il pût y avoir plus que de la camaraderie entre elle et l'Interface de La Machine. Mais leur relation, ni pour Samantha Groves, ni pour Sameen Shaw ne se cantonnait à de la simple camaraderie, elle était bien plus profonde que cela. Et Samaritain l'avait compris. Il avait alors enfoncé les défenses de Sameen Shaw et à travers les simulations, elle avait complètement perdu pied, elle s'était retrouvée nue devant ses propres peurs et ses propres sentiments. Il l'avait faite basculer. Son attachement profond à Samantha Groves atteignait des sommets de bêtise humaine. Si Shaw avait un jour aimé quelqu'un avant elle et après son père, elle ne s'en était jamais rendue compte. La révélation de ses sentiments pour Root l'avait laissée à genoux. Sa perte lui broya l'âme et le cœur. L'esprit. Samaritain put alors la manipuler. Les résultats de ses expériences avec La Machine que Shaw en vint très vite à identifier à Samantha Groves, explosèrent ses probabilités. Jusqu'à ce que Samaritain se heurtât ensuite à un seuil infranchissable. Un seuil qui menait à l'être profond de Sameen Shaw. Un être qu'elle aimait et qu'elle respectait. Elle-même. Sameen Shaw veillait jalousement sur son esprit, sur ce qu'elle croyait juste ou non, sur son indépendance et sa liberté personnelle. Son monde ne dépendait que d'elle-même et elle y régnait sans partage. Peut-être en avait-elle donné accès à Samantha Groves ou à son père avant cela, mais jamais elle n'en avait un instant donné le contrôle à quiconque. C'était sur ce monde que Samaritain voulait régner. S'il arrivait à prendre le contrôle du monde secret de Sameen Shaw, elle lui serait soumise. Il serait alors assuré que personne, ne pourrait jamais plus lui résister.
Shaw, lorsqu'elle était enfant, s'était sentie profondément humiliée de ne pouvoir monter sur un tourniquet sans y être malade. C'était pourquoi elle avait décidé, un jour, de vaincre le tourniquet. Elle était restée une journée entière à tourner dessus. Et elle avait fini par remporter une victoire éclatante.
Le combat de Samaritain contre Sameen Shaw était aussi dénué de sens que profondément important. Le tourniquet avait résisté à la volonté de Shaw, créé un déséquilibre dans son monde intérieur.
Sameen Shaw représentait un virus, un obstacle. Elle résistait à la volonté de Samaritain, elle était source d'instabilité, une donnée aléatoire inacceptable. Shaw avait rétabli son équilibre en vainquant le tourniquet. Si elle l'avait détruit, cela n'aurait servi à rien, elle en aurait croisé des milliers d'autres dans sa vie. En n'en vainquant qu'un seul, elle les avait tous vaincus. Samaritain vaincrait le chaos en soumettant Shaw à sa volonté. Une victoire sur son esprit rebelle, serait une victoire définitive sur l'humanité rebelle.
« Faites attention, conseilla-t-il à Rice. Elle est dangereuse et imprévisible.
- Ne vous inquiétez pas, Monsieur, elle est... »
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Brown et Muller en entendant la grenade sauter sur le toit ne purent s'empêcher de tourner la tête et de la lever. Ils virent Shaw sauter, glisser sans pouvoir s'arrêter. Muller avait tout de suite réagi.
« Vous nous couvrez, mon Lieutenant. »
Brown se mit à balayer la clairière de droite à gauche. Muller sortit de son abri et se cala, debout les jambes fléchies, prêt à recevoir Shaw, ou du moins à amortir sa chute. Il la réceptionna à bras-le-corps et tomba en arrière en la maintenant serrée contre lui. Le choc de son dos contre le sol de pierre de la terrasse lui coupa le souffle et sa vue s'obscurcit. Il laissa retomber sa tête par terre. Une de ses mains tenait fermement la tête de Shaw contre sa poitrine et l'autre maintenait fermement ses reins au niveau de son abdomen. Les deux corps enlacés, ne bougèrent plus.
Brown arrosait à droite, mais de sa gauche sans défense montaient des agents. Elle les vit du coin de l'œil et elle sut qu'elle ne pourrait rien faire. Elle pensa à son frère, à ses parents, mais ce ne fut pas auprès d'eux qu'elle s'excusa. Elle s'excusa auprès de ceux aux côtés de qui, elle allait mourir.
« Désolée, Chef, désolée, mon Capitaine. »
Shaw grogna, elle ne savait plus trop où elle se trouvait. Elle était allongée et elle avait l'impression qu'un gorille s'était pris d'affection pour elle. Elle ne pouvait même pas bouger. Elle se débattit faiblement pour se dégager des mains et des bras qui l'emprisonnaient.
Les excuses de Brown lui firent l'effet d'un coup de fouet. Le ton employé par le Lieutenant l'alarma et elle gigota désespérément. Elle reconnut enfin Muller.
« Muller, lâchez-moi ! cria-t-elle. »
Le Chef gémit.
Athéna qui assistait à la scène tressaillit. Tout se jouerait à la seconde, peut-être à moins. Élisa Brown mourrait, Shaw serait prise, Jack Muller mourrait.
« Vite, Root… souffla-t-elle dans l'oreille de son interface. »
Root accéléra le pas, elle ne se mit pas à courir. On ne tirait pas avec assez de précision quand on courait. Elle passa rapidement le Herstal qu'elle tenait en travers de ses épaules et sortit ses deux Glocks.
« Tu me guides. »
Elle déboucha sur le perron au moment où deux agents de Samaritain allaient faire feu sur Brown. Root arrivait au bon moment, au bon endroit. Ils moururent en même temps, Root avait tiré avec une simultanéité parfaite des deux mains.
« Couvrez-moi, Eliott, dit-elle à Tucker qui arrivait sur ses talons. »
Tucker s'agenouilla derrière les grandes jardinières de pierre qui bordaient le perron et se mit à tirer avec le fusil que lui avait donné Root un peu plus tôt.
Root traversa le perron en tirant. Elle leva un sourcil en voyant Shaw s'extraire des bras de Muller.
« Tu t'es trouvé un doudou, Sameen ? Tu sais que tu peux me demander si tu as besoin ?
- Très drôle, Root, très drôle. Muller, ça va ?
- Ouais, grimaça-t-il sans pour autant se relever. Ne vous occupez pas de moi, mon Capitaine, descendez tout le monde. »
Shaw le regarda un moment soucieuse, mais la précarité de leur situation se rappela à elle quand elle vit Root retrouver un regard vide et se mettre à tirer dans toutes les directions.
« À couvert, Root ! Tire à couvert ! Athéna, ton robot n'a pas d'armure, merde ! »
Shaw attrapa Root à la taille et l'attira contre elle à couvert du muret.
« Tu me fais des câlins au beau milieu d'une fusillade mon cœur ? Tu t'améliores.
- Je ne te fais pas de câlins abrutie, je te sauve la vie !
- Donnant, donnant alors ?
- Ouais, comme ça personne ne meurt.
- On va essayer. »
Du mouvement sur leur gauche attira le regard de Shaw.
« Mais c'est pas vrai ! se renfrogna-t-elle aussitôt.
- Occupe-toi des agents de Samaritain, Sam, la fustigea Root qui avait elle aussi vu arriver du renfort. Tu exprimeras tes frustrations plus tard.
- Mes frustrations ?!
- À deux heures trente, Sameen, la prévint Root. »
Shaw pointa le canon de son fusil dans la direction indiquée et un homme tomba.
« On ne donne pas les minutes.
- C'est un tort, affirma Root doctement. L'aiguille des heures ne se trouve pas exactement au même endroit selon les minutes. C'est bien plus précis comme ça. D'ailleurs, tu n'as même pas hésité. Tu sais toujours parfaitement t'adapter à moi… dans n'importe quelle circonstance d'ailleurs, c'est ce qui rend nos rapports si intenses, conclut-elle sur un ton langoureux.
- Mais t'es con, c'est pas vrai. Arrête de bavarder »
Root s'amusait, mais elle voulait aussi empêcher Shaw de s'en prendre aux nouveaux arrivants. Aux trois nouveaux arrivants. Fusco, Sanders et Alvarez. Peine perdue, Shaw en tirant changea de position et vint s'agenouiller auprès d'Alvarez.
« Qu'est-ce que vous foutez là ?
- C'est évident non ? Je vous aide. Je ne sais pas tirer avec un fusil, mais je me débrouille bien avec un pistolet. »
Elle illustra son assertion aussitôt. Elle tirait au coup par coup, mais avec beaucoup de précision.
« En fait, reprit-elle. Je… j'ai…
- Quoi ? demanda Shaw qui soupçonna un malaise chez la jeune juge.
- Je n'avais jamais tué personne…
- Et ?
- C'était horrible.
- Mais… ?
- Elle nous a sauvé la vie, Shaw, intervint Fusco.
- Je veux revoir Alma et vous avez besoin de tout le monde, continua Alvarez. Même Tucker est avec nous.
- Tucker ?
- Oui, intervint Root. Samaritain a voulu le licencier. Du coup...
- Et puis, comme ça... si je suis près de vous, insinua Alvarez sur un ton de défi. Vous pouvez jouer à être mon garde du corps... »
Shaw grogna. Alvarez avait raison. Ils avaient besoin de tout le monde.
« Borkoof, Borissnova, position ?
- On arrive, Madame.
- Matveïtch ? Alioukine ?
- On tient.
- Athéna, rapport. »
L'Intelligence hésita un millième de seconde. Elle avait donné leur équipe gagnante, mais mal évalué les forces que Samaritain lancerait dans la bataille. Cinquante-sept hommes. Il en restait treize face au perron, six, non cinq, à l'arrière qui menaçaient de revenir sur l'avant. Elle adressa son bilan à Shaw, Root et Brown. Les autres n'avaient pas besoin de savoir.
« Anna Borissnova et Alexeï Borkoof ne sont plus opérationnels. Leur vie n'est pas en danger, mais ils ne pourront pas remonter assez vite pour vous être utiles. En tout cas pas Anna. Matveïtch est gravement blessé, Alioukine aussi. Ils tiennent leur position, mais ils ne pourront pas se déplacer si les hommes de Samaritain décrochent. Jack Muller a reçu une balle au-dessus de la hanche droite au moment où il te réceptionnait Sameen. Il ne s'en est pas rendu compte.
- Quoi ?! C'est grave ?
- Je ne sais pas.
- Root ! l'appela Shaw. Lâche tes Glocks et passe au fusil. Je vais m'occuper de lui. Tu as une trousse de secours ?
- Non. Tu n'en a pas une ? s'étonna Root.
- Elle est restée sur le toit.
- Mon Capitaine, l'appela Brown. Je vais bientôt être à court de munitions. »
Shaw n'avait pas laissé que son sac avec sa trousse à pharmacie sur le toit, elle y avait aussi laissé des chargeurs.
« Brown, vous avez une trousse de secours ?
- Non, mon Capitaine. »
Shaw se mordit le coin de la lèvre inférieure. Ils se retrouvaient à cinq sur la terrasse sans aucun matériel médical. Elle devait quand même évaluer l'état de Muller. Elle pourrait toujours lui arranger un pansement compressif de fortune si cela s'avérait nécessaire. Ce serait toujours mieux que de le laisser se vider de son sang.
« Je décroche. Alvarez, vous faites gaffe à vous. Brown, vous faites équipe avec elle.
- Bien, mon Capitaine. »
La jeune juge hocha la tête un peu surprise que Shaw l'abandonnât. Ce qu'elle ne savait pas, c'était que Shaw en deux minutes avait précisément analysé le comportement de la jeune Mexicaine en situation de combat. Alvarez ne prenait pas de risques, elle était prudente et elle s'était inconsciemment réglée sur Shaw dès que celle-ci l'avait rejointe. Elle avait toujours tiré au moment même où Shaw arrêtait, et avant que les cibles n'eussent repris de l'assurance. Elle s'appliquait et ne se concentrait que sur une cible à chaque coup. Peu importait qu'elle fît mouche ou pas. Sa cible plongeait à l'abri. Si Alvarez s'était révélée être une tête-brûlée distraite ou imprudente, Shaw l'aurait assommée et allongée contre le muret. Mais elle reconnut que la jeune femme avait sa place parmi eux. Il était inutile de la mettre à l'écart, cela la rendrait juste furieuse et Shaw avait appris à ses dépens qu'il ne valait mieux pas affronter la jeune juge. Shaw n'était arrivée qu'une fois, depuis qu'elle la connaissait, à terminer par une victoire une querelle amorcée avec elle. Les autres fois, Shaw s'était fait écraser et était restée sans voix. Il ne fallait pas se mettre dans son tort face à Maria, elle maniait aussi bien les codes du discours que Root et elle était nettement moins amusante.
Shaw s'approcha de Muller. Il s'était relevé et participait à la défense de leur position, mais Shaw vit son fusil trembler dans ses mains, de la sueur lui couler sur le front, son extrême pâleur. Son regard glissa vers le bas. Le haut de son pantalon noir brillait, comme si le Sergent-Chef s'était, par maladresse, renversé un liquide poisseux dessus. Shaw posa sa main sur son arme, Muller tourna la tête contrarié. Il prit un air hagard en la reconnaissant.
« Mon Capitaine ?
- Vous êtes blessé, Chef, je veux vous examiner.
- Sans offense, mon Capitaine, je ne crois pas qu'on puisse se passer de deux fusils. Je vous enverrais bien bouler, mais je ne crois pas que vous apprécierez…
- Okay, Muller, continuez de tirer, je vais voir de quoi il en retourne… Et laissez-vous faire.
- Je suis chatouilleux.
- Je ne crois pas que vous allez avoir envie de rire... »
Muller se remit en position, Shaw s'allongea par terre derrière lui, elle n'avait pas envie de servir cible à quiconque. Elle passa les mains autour de la taille de Muller et lui ouvrit sa boucle de ceinture. Ses doigts cherchèrent les boutons de sa braguette et commencèrent à les libérer de leur boutonnière.
« Mon Capitaine… Euh…
- Vous n'allez pas jouer à la jeune fille pudique, Chef ? Je ne veux pas vous tailler une pipe, je veux vous examiner, râla Shaw. »
Muller rougit, encore plus gêné qu'il ne l'avait été auparavant quand elle l'avait déboutonné.
« Sam, tu as un vrai langage de cantinière. Ce n'est pas vraiment une façon de mettre les gens à l'aise, Jack est tout rouge… la morigéna Root d'un ton faussement choqué. »
Fusco s'esclaffa et Shaw entendit Alvarez étouffer un rire.
« Vous êtes tous des crétins ! lâcha Shaw.
- Tu comprends pourquoi j'émets parfois des réserves quant à l'admiration que te voue Lee, ou même Gen d'ailleurs, déclara Fusco.
- Ta gueule, Lionel !
- Vous êtes parfois tellement vulgaire aussi, remarqua Alvarez.
- Concentrez-vous sur vos tirs, bande d'abrutis ! Si l'un d'entre vous se reçoit une balle, Brown et Sanders exceptées, je vous assure que je vous ferais regretter vos conneries !
- Je n'ai rien dit, Mon Capitaine, se défendit Muller.
- Muller, taisez-vous !
- Bien, mon Capitaine. »
Tout le monde retourna à la bataille, l'esprit plus léger, avec l'impression d'appartenir à une équipe. Une équipe soudée. Tout le monde sauf Tucker coincé sur le perron et Sanders qui n'arrivait plus à formuler aucune pensée cohérente.
Tucker mourait de peur. Il se rendait compte qu'il s'était complètement fourvoyé, qu'il avait signé un contrat avec un organisation criminelle, qu'il avait trahi son serment de combattre pour protéger la sécurité et la liberté des citoyens et faire respecter la loi. Il pouvait peut-être remettre en cause l'intégrité de Sanders, de Fusco, et pourquoi pas celle des agents du FBI et de leur chef complètement cinglée, mais pas celle de Maria Alvarez. Il avait écouté sa déposition. Il s'était rappelé d'articles qu'il avait parcourus, mais aussi de sujets diffusés à la télévision sur cette femme. Une Mexicaine. Il n'avait pas vraiment réfléchi à ce qu'elle avait raconté, il était trop anxieux à ce moment-là. Une fois enfermé, assis comme un imbécile sur la cuvette des toilettes, il avait fini par se rendre compte que sa déposition était l'une des plus atroces qu'il n'avait jamais entendues. Les autres étaient peut-être malhonnêtes, mais pas elle. Et puis, l'homme avait ouvert la porte, il avait cru… Il avait été tellement stupide, il n'aurait peut-être pas assez de toute sa vie pour le regretter… s'il survivait à cette journée.
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Sanders de son côté avait le cerveau en bouillie. Elle tirait, elle défendait aussi bien qu'elle le pouvait leur position, mais elle ne comprenait plus rien. Sanders avait si souvent examiné le peu de photos qui la concernaient, qu'elle l'avait reconnue tout de suite. Elle avait son bras passé autour de la taille de l'agent Philby et elle avait tourné la tête vers eux quand elle, Fusco et Maria Alvarez avaient rejoint la terrasse pour soutenir les trois agents du FBI. Les trois agents du FBI et elle, Sameen Shaw. Le Chirurgien n'avait pas menti, elle n'était pas morte. Elle portait une étrange brosse courte qui accentuait les traits durs de son visage. Les échanges qu'avaient ensuite partagés tous ceux qui étaient présents sur la terrasse avec Shaw l'avaient complètement estomaquée. Philby lui parlait comme à une amie proche, Maria Alvarez ne se conduisait pas autrement, les deux autres agents du FBI l'appelaient « Mon Capitaine », et quand Shaw appela Fusco par son prénom, quand elle entendit celui-ci lui parler de son fils, Sanders sut qu'elle ne s'était pas trompée en soupçonnant Fusco de la connaître. Non seulement il la connaissait, mais en plus ils semblaient amis. Tous ces gens la connaissaient, ils avaient tous menti, comme Matveïtch ou l'autre Russe, et non seulement ils la connaissaient, mais en plus ils l'appréciaient, non corrigea-t-elle, ils l'aimaient.
« Éli, attention, grogna Fusco. Ne reste pas à découvert sans tirer.
- Tu m'as menti, déclara Sanders d'une voix sombre, en se protégeant derrière le muret.
- ... »
Sanders donna un coup de menton vers Shaw qui examinait la blessure de Muller.
« Tu la connais. Depuis le début tu savais qu'elle était en vie. Tu as gardé des informations capitales sur une tueuse en série.
- Je savais qu'elle ne pouvait pas être coupable…
Il se redressa et fit feu.
« ...et je ne savais pas si elle était encore vivante, continua-t-il une fois à l'abri. Je ne l'ai su qu'après.
- Mais c'est qui pour toi, Lionel !
- Une amie, fit Fusco en regardant Shaw. Un membre éloigné de la famille, du genre qu'on juge un peu marginal, un peu voyou, mais qu'on ne peut s'empêcher d'aimer, conclut-il avec émotion. »
Leur conversation fut coupée court par la brusque apparition de Brown, qui s'était jetée entre eux, elle tendit les mains. Puis, sa main droite partit en arrière et décrivit une longue courbe.
« À terre ! cria-t-elle aussitôt en s'accroupissant la tête entre les jambes. »
Une explosion retentit deux mètres en avant de la terrasse.
« Brown, vous êtes tarée ! maugréa Shaw. Vous me refaites un coup de ce genre et je vous descends.
- Ce que veux vous dire Sameen, Élisa, expliqua gentiment Root. C'est qu'elle tient à vous et que vous venez de l'impressionner. Jolie lancé par ailleurs.
- On m'a aidée, Mon Capitaine, répondit Brown qu'Athéna avait prévenue.
- Vous savez que je n'ai jamais fait partie de l'armée ? lui dit Root.
- Vous m'avez prouvé le contraire au Kurdistan.
- Oh... je suis honorée, Lieutenant, fit Root touchée par sa déclaration.
- Vous n'avez pas à l'être.
- Pff, commenta Shaw en levant les yeux au ciel.
- Quoi ? Tu n'es pas fière qu'un Lieutenant des Marines me fasse ce genre de compliment ?
- Trop génial, répliqua Shaw d'un ton sarcastique. »
Shaw n'avait pas pu faire grand-chose pour Muller. La balle lui avait traversé le corps et Shaw se demandait comment elle y avait elle-même échappé. Elle ne lui avait même pas posé un semblant de pansement, le Sergent-Chef ne tiendrait pas longtemps, malgré toute sa volonté et il finirait par faiblir et perdre conscience.
« Root, Athéna…
- Tenez encore trois minutes, leur demanda Athéna.
- Trois minutes ? Une éternité… souffla sombrement Shaw.
- Sam ? s'inquiéta Root.
- C'était juste une observation, la rassura Shaw.
- Capitaine, l'appela Brown. Je suis à sec.
- Utilisez ce que vous avez, Lieutenant.
- Quarante-cinq balles, Mon Capitaine.
- Utilisez-les à bon escient alors.
- Oui, mon Capitaine. »
Shaw allait bientôt être à sec elle aussi.
« Je vais chercher des armes et des munitions, annonça Tucker. De toute façon, je suis à sec aussi.
- Eliott, ramassez tout ce que vous pouvez, montez au premier et faites-les glisser sur le toit de la fenêtre de la chambre, lui conseilla Root à qui il devait d'avoir une oreillette. On les récupérera comme Muller l'a fait avec Sam sur la terrasse.
- Okay, j'y vais. »
Shaw réévalua une nouvelle fois la situation.
« Athéna…
- Deux minutes et quarante-trois secondes, Sameen.
- Tu nous prépares une petite surprise ?
- Des renforts.
- Root… commença Shaw mécontente
- Je ne lui en ai pas parlé, la coupa Athéna.
- Tu me fais des cachotteries, Aty ? demanda Root.
- Je voulais vous garder l'esprit en alerte, tous.
- On a l'esprit très en alerte, Athéna, tu peux me croire, lui assura Shaw.
- Je sais, Sameen, je sais. »
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Il s'était écoulé à peine un peu plus d'un quart d'heure depuis qu'Anna avait ouvert les hostilités. Exactement quatorze minutes et cinquante et une secondes. Les probabilités de survie de l'équipe baissaient à une vitesse inquiétante.
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Athéna avait pris des dispositions de sécurité. Elle n'en avait parlé ni à Root, ni à Shaw.
Elle savait que Root n'aurait formulé aucune objection et aurait même approuvé sa prudence, mais Root n'aurait pas compris qu'Athéna lui demandât de ne pas en parler à Shaw, de garder le secret. Elle aurait voulu savoir pourquoi et quand Athéna lui aurait expliqué, Root aurait alors émis des réserves par égard pour Shaw. Pas pour les dispositions prises par Athéna, mais pour son désir de tenir Shaw à l'écart de celles-ci.
Elle avait calculé que Shaw, si jamais les dispositions d'Athéna s'avéraient nécessaires, n'apprécierait pas de devoir s'éclipser, d'être obligée d'abandonner son équipe à un moment où certains auraient certainement besoin de ses compétences médicales, à un moment où Shaw désirerait les exercer. Athéna savait que Shaw se sentait responsable aussi bien de Root que de Maria Alvarez, de Lionel Fusco, des deux militaires comme des Russes, de Sanders aussi même si Shaw ne la connaissait pas. Shaw n'était pas seulement une combattante, c'était aussi un médecin et si elle veillait sur ses coéquipiers au milieu des combats, elle veillait aussi sur eux après.
Reese avait souvent bénéficié de ses compétences, et si Root n'avait fait appel à celles-ci que très rarement, Athéna savait que Shaw n'avait pas apprécié que l'Interface ne la consultât pas quand elle avait besoin de soins, parce que Shaw avait considéré son attitude comme une preuve que Root ne lui faisait pas confiance. Elle n'aurait jamais imaginé qu'en fait Root ne voulait pas s'imposer, qu'elle craignait de ne pas pouvoir résister à ses élans, si elle avait trop mal, si elle se retrouvait sous l'influence des calmants ou des analgésiques, si Shaw posait ses mains sur sa peau nue, si elle se montrait trop attentionnée, trop douce, même si Shaw restait professionnelle et distante. Root n'avait jamais voulu courir le risque de commettre une bévue avec elle et de se faire remettre à sa place. Flirter, plaisanter, était une chose qu'elle maîtrisait, qu'elle contrôlait. Faire de grandes déclarations, dévoiler ses sentiments et se laisser aller à des gestes tendres avec Shaw sans aucun contrôle, en était une autre que Root n'avait jamais voulu tenter. Si Shaw ne la fuyait pas définitivement, Root savait qu'elles se verraient toutes les deux obligées de mentir. Root prétendrait que la tendresse qu'elle éprouvait pour Shaw n'existait pas, Shaw ferait semblant d'y croire et Root ferait semblant de ne pas savoir que Shaw savait exactement ce que Root attendait d'elle. La jeune femme avait préféré les hôpitaux et des mains qui n'éveillaient en elle aucun trouble.
Depuis sa libération, Athéna avait repéré beaucoup de changement dans le comportement de Shaw. La jeune femme n'avait pas fondamentalement changé, mais elle avait prêté plus d'attention à ses sentiments et elle avait arrêté de fuir systématiquement les émotions auxquelles elle se retrouvait confrontée, les siennes comme celles des autres. Elle avait recueilli gentiment Genrika en pleurs contre elle, apporté du réconfort aussi bien à la jeune fille, qu'à Root, Alma ou Maria Alvarez qui la déstabilisait pourtant. Elle s'était montrée plus amicale et plus proche de ses coéquipiers, attentionnée et très psychologue avec Anna Borissnova et Élisa Brown. Elle n'avait pas repoussé ses émotions face à Ian Lepskin et elle avait adouci les derniers instants du soldat martyrisé. Elle avait surtout étonné Athéna quand elle avait cherché à savoir si Root souffrait psychologiquement de son passage entre les mains de l'Imitateur. Athéna savait que Shaw s'inquiétait, mais qu'elle était aussi très pudique et réservée et que, malgré elle, parce qu'elle détestait qu'on lui posât des questions sur sa vie privée, qu'on cherche à connaître son passé, à savoir ce qu'elle ressentait, elle attribuait ces mêmes sentiments aux autres. Shaw aimait sincèrement Root et elle pouvait s'inquiéter pour elle, Root la connaissait et savait répondre aux attentes de Shaw tout en préservant sa sensibilité, parce que Shaw était dotée d'une grande sensibilité et que Root respectait celle-ci. Son Interface avait su rassurer Shaw, lui expliquer honnêtement ce qu'elle avait vécu. Shaw estimait Root et lui accordait une confiance presque aveugle. Avec elle, elle osait venir s'aventurer sur un terrain qu'elle ne maîtrisait pas. Root avait un don pour les relations humaines et elle aimait Shaw. Elle savait aller la chercher quand Shaw ne savait plus où diriger ses pas et l'amener là où elle voulait aller sans que Shaw ne se prît les pieds dans des chausse-trappes. Elle avait souvent pleuré avec elle, dans les bras de Root et même une fois dans ceux de Reese. Elle avait aussi su se confier. À elle évidemment, au cours de leurs séances de méditation, mais aussi à Root à qui elle avait avoué des peines et des souffrances très profondes. Plus incroyable encore, elle avait confié une partie de ses peurs à Maria Alvarez. Shaw avait su s'ouvrir à des personnes extérieures au trio très soudé que formaient Shaw, Root et Athéna. Elle avait parlé à Maria Alvarez.
Athéna avait aussi observé que Shaw, si elle n'avait jamais perdu son intérêt pour la médecine, avait au cours de ces derniers mois trouvé beaucoup de satisfaction à exercer ses talents. Son séjour dans le village mebêngôkre, la rédaction du dossier pour le National Geographic et surtout son intégration, comme chirurgien reconnu dans les équipes de l'hôpital Walter Reed avaient contribué à ce qu'elle renouât avec sa passion de jeune fille.
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James Furlong avait détecté chez Shaw une véritable vocation et de réels talents, mais c'était Margareth Prescott qui avait été à l'origine de sa vocation.
En juillet 1990, Matthew Shaw avait été envoyé au Qatar par l'armée et elle avait suivi son père là-bas. L'officier avait été nommé instructeur référent auprès des forces armées qataries et ne devait participer à aucune mission de guerre. Lui et sa femme avaient décidé d'un commun accord que Sameen l'accompagnerait. Khetareh avait décroché depuis peu un poste qui répondait à ses aspirations dans le département de mathématiques de l'université Tufts à Boston et elle ne pouvait suivre son mari au Qatar sans risquer sa place. Elle ne pouvait pas se targuer d'assez d'ancienneté pour demander un congé de recherche ou une année sabbatique. Sameen devrait donc vivre neuf mois avec un seul de ses deux parents. L'enfant, depuis qu'elle était rentrée au collège, se montrait encore plus renfermée qu'avant, plus rebelle aussi aux règles que lui imposait sa mère si son père n'était pas là pour soutenir sa femme face à sa fille. Sameen s'entendait mieux avec son père et ses parents pensèrent aussi que la changer d'environnement lui ferait peut-être du bien, la préparerait à affronter le lycée l'année suivante.
Son père avait été blessé par une balle et une fin d'après-midi l'enfant fut conduite à l'hôpital. Elle ne s'était jamais rendue dans ce genre d'établissement et elle découvrit avec curiosité cet immense bâtiment moderne, le personnel qui s'y affairait, les patients qu'elle croisait dans les couloirs. La propreté de l'endroit, la discipline qu'elle devina stricte, l'organisation précise du lieu, lui plurent. Dans la chambre, son père la reçut avec un sourire heureux. L'enfant s'approcha de lui, sérieuse. Elle détailla le lit médicalisé, les perfusions, les électrodes reliées aux machines. Après cinq minutes d'observation attentive, elle avait reporté son attention sur son père et lui avait demandé de quoi il souffrait, ce qu'il ressentait, comment on l'avait soigné, à quoi servaient les appareils. L'officier avait très bien compris que derrière ses questions somme toute assez simples, sa fille, implicitement, attendait qu'il lui répondît très précisément. Il n'avait pas su répondre à ses attentes, à son besoin de tout savoir, de comprendre. Sameen tenta ensuite sa chance auprès des infirmières, mais celles-ci, quand elle leur avait posé les même questions lui avaient répondu comme on répond à une enfant et lui avaient donné des explications que l'enfant trouva ridiculement simplistes. Elle s'enfonça ensuite la mine renfrognée dans le fauteuil mis à sa disposition. Matthew Shaw avait très vite senti l'exaspération et la frustration grandir chez sa fille. Elle le quitta sombre et silencieuse à l'heure de la fin des visites et lui souhaita à peine bonne nuit quand elle partit en compagnie d'un couple d'amis à qui il avait demandé de veiller sur elle. Ce qui voulait dire, qu'elle ne manquât de rien. Sameen avait neuf ans, mais il avait été hors de question qu'elle partît dormir chez quelqu'un. Matthew Shaw avait discuté avec sa fille en arrivant sur le lieu de sa nouvelle affectation. Il avait pris des dispositions si jamais il lui arrivait un accident. Il lui avait expliqué qu'il avait inscrit comme personne à prévenir un couple d'amis parce que l'homme était un camarade de classe de Matthew, comme lui officier et qu'ils avaient été nommés ensemble pour cette mission. Sameen les connaissait car l'officier, sa femme et leurs deux enfants, étaient venus plusieurs fois dîner ou déjeuner chez eux aux États-Unis. Le couple possédait un petit chalet dans le Vermont et Matthew et sa fille y avaient fait plusieurs séjours, seuls ou en leur compagnie. Sameen ne jouait pas avec les enfants, mais elle aimait les longues marches dans la forêt et tant qu'on ne l'assommait pas de ce qu'elle appelait des bavardages inutiles, elle tolérait de vivre en compagnie de la famille qui les accueillait chez eux. L'officier aimait beaucoup Matthew, il connaissait sa fille depuis qu'elle était née et tout le monde s'était habitué à son comportement taciturne et solitaire, et respectait son goût immodéré pour le silence. Elle ne se montrait par ailleurs jamais agressive et de compagnie plutôt agréable du moment qu'on n'avait pas envie de bavarder. Sameen avait gravement écouté les explications de son père et hoché la tête pour signifier son agrément à de telles dispositions.
« Ils me préviendront alors si tu as un accident ? demanda-t-elle.
- Oui. Et tu pourras aller vivre chez eux en attendant que je rentre, ils ont une chambre d'ami qui t'est réservée en cas de besoin.
- J'irai pas, annonça la petite en prenant un air buté.
- Sameen…
- Je t'attendrai à la maison, je ne veux pas aller vivre chez d'autres gens.
- Mais tu les connais, Sameen. Ellen et Stephen ne t'embêteront pas.
- Je n'irai pas. »
Matthew Shaw n'avait pas insisté, sachant que sa fille ne céderait pas et il avait revu ses dispositions avec ses amis. Ils préviendraient Sameen, lui assureraient que leur maison lui serait ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et qu'elle y serait toujours la bienvenue. Ils lui apporteraient à manger et lui proposeraient de l'emmener à l'hôpital tous les jours. Ellen ne travaillait pas et elle se tiendrait à la disposition de l'enfant à n'importe quelle heure de la journée.
Quand Matthew Shaw fut malencontreusement blessé lors d'un entraînement banal, tout se passa exactement comme cela avait été prévu. Ses amis connaissaient assez sa fille pour ne pas trop s'inquiéter et respecter son désir d'indépendance. Ellen la retrouvait tous les jours, une demi-heure après la fin de ses cours, assise sagement à l'ombre sur le perron de leur maison avec sa casquette de base-ball sur la tête et sa gourde d'eau attendant que la jeune femme fût prête à l'emmener voir son père à l'hôpital.
Une fois là-bas, Matthew donnait de l'argent à sa fille pour qu'elle aille lui chercher un coca. Sameen savait qu'il voulait parler d'elle avec ses amis et elle filait tranquillement en levant les yeux au ciel d'une si pauvre excuse. Son père riait et elle esquissait un demi-sourire de connivence. Sa fille se montrait une enfant exemplaire, elle se couchait tous les soirs à neuf heures, mangeait les repas qu'on lui préparait et faisait la vaisselle même si Ellen et Stephen lui avaient dit qu'elle n'avait pas besoin de nettoyer les Tupperwares dans lesquels le couple lui livrait ses repas. Mais Matthew Shaw voyait l'ombre de la contrariété s'agrandir sur le front de sa fille de jour en jour. Un soir, elle referma violemment le livre qu'elle était en train de lire, le jeta par terre tout en maugréant ce que Matthew devina être des injures en perse. Il se demandait souvent où sa fille les avait apprises car ce n'était certainement pas sa femme qui les lui avait enseignées. Khatareh détestait qu'on jurât devant elle, que ce soit en anglais, en perse, en arabe ou en russe, et elle reprenait aussi bien son mari que sa fille quand ils se laissaient aller à ce genre d'écart.
« Sameen ? l'appela-t-il doucement.
- C'est nul ! cracha-t-elle en colère. Il n'y a rien là-dedans ! C'est pour les débiles profonds !
- Qu'est-ce que tu cherches ?
- …
- Sameen ?
- Ce que tu as. »
Le reste de la visite avait été morne et triste.
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Le lendemain matin, Matthew Shaw avait discuté avec son chirurgien. Une jeune femme sympathique et agréable d'une quarantaine d'années. Il lui avait demandé si elle avait des enfants.
« J'en ai deux, répondit le médecin.
- Ils sont grands ?
- Non, mes études m'ont pris beaucoup de temps. L'aîné a dix ans et le deuxième cinq ans.
- Docteur, je peux vous demander une faveur ?
- Dites toujours, je verrai si je peux vous l'accorder.
- Je voudrais que vous parliez à ma fille. Euh… elle est très curieuse, mais elle n'est pas très bavarde. Le premier jour où elle est venue me voir, elle m'a demandé ce que j'avais. Je la connais, elle voulait que je lui donne des détails, des détails précis que je n'ai pas su lui donner. Elle a essayé avec les infirmières, mais elles ne lui ont pas prêté attention. Elle est repartie frustrée et en colère. Elle a cherché des livres à la bibliothèque, mais elle n'a pas non plus trouvé ce qu'elle cherchait et... ce n'est pas une enfant très extravertie, mais je sais que… Je voudrais lui faire plaisir. Elle est toute seule à la maison, elle est sage et je voudrais lui faire un cadeau…
- Qu'est-ce que vous attendez de moi, Matthew ?
- Expliquez-lui ce que j'ai eu, quels soins j'ai reçus, comment s'est déroulée mon intervention. Parlez-lui comme si c'était une de vos résidentes en chirurgie.
- Elle a quel âge ?
- Neuf ans… C'est une enfant précoce, elle va rentrer au lycée l'année prochaine et elle déteste qu'on lui parle comme si elle ne comprenait rien. S'il vous plaît, Docteur.
- Bon... Elle viendra à quelle heure demain ?
- C'est samedi, je pense qu'elle sera là dès l'ouverture, après elle restera toute la journée.
- Toute la journée ! s'étonna le médecin. Elle fait quoi ici toute la journée ?
- Elle emporte du travail scolaire et des livres. On joue un peu au cartes, je lui lis des livres, sinon elle s'occupe de son côté. »
Quand le docteur Prescott était venue le lendemain un peu avant l'heure du déjeuner, la petite fille travaillait installée dans son coin. Son père lisait. L'enfant avait relevé la tête à son arrivée en fronçant les sourcils. Elle n'avait jamais vu le médecin qui ne passait voir son patient que très tôt le matin.
« Ah, bonjour Docteur, s'écria ravi Matthew Shaw. Je vous présente ma fille Sameen.
- Bonjour, Sameen, dit poliment Margareth Prescott.
- …
- Sameen, viens ici, l'appela son père. »
L'enfant se leva et s'approcha lentement en regardant le médecin par en-dessous d'un air suspicieux. Margareth Prescott l'observa, curieuse. L'enfant n'était pas très grande, elle avait de jolis traits, ne semblait pas plus âgée qu'elle ne l'était vraiment et il était difficile de croire au médecin qu'elle suivait des cours en dernière année de collège.
- Sameen, lui expliqua son père. Voici le docteur Prescott. C'est elle qui s'est occupée de moi quand je suis arrivé à l'hôpital.
- …
- Ton père m'a dit que tu voulais savoir de quoi il souffrait et comment il avait été soigné, intervint le médecin. »
L'enfant hocha la tête. Elle s'attendait à ce que ses espoirs fussent encore déçus et elle ne proféra pas une parole.
« Allez-y docteur, elle vous écoute. »
Le médecin, un peu surprise par l'air peu engageant qu'arborait l'enfant, avait commencé à décrire succinctement les blessures dont avait été victimes Matthew Shaw et la petite fille laissa échapper un soupir d'exaspération.
« Docteur, intervint Matthew Shaw. Je crois que Sameen aimerait que vous soyez plus… euh…
- Scientifique, lâcha l'enfant d'un air renfrogné. »
Le médecin la regarda. Qu'est-ce qu'elle avait à perdre de toute façon? Son père avait demandé à ce qu'elle parlât à sa fille comme à une résidente, pourquoi pas. Elle se lança. Dès la fin de sa première phrase, l'attitude de l'enfant avait complètement changé. De renfrognée qu'elle était, elle devint extrêmement attentive. Elle lui coupa plusieurs fois la parole pour poser des questions, lui demander des précisions ou pour connaître plus précisément le sens d'un terme scientifique qui lui avait échappé. À la troisième interruption, Margareth Prescott reconnut l'enfant pour ce qu'elle était, un génie avide de connaissances. Le médecin adorait son métier et très vite, elle oublia et le temps qui passait, et qu'elle se tenait devant une enfant. Matthew Shaw souriait benoîtement à l'écoute de leur conversation en se félicitant d'avoir fait appel au médecin. Celle-ci avait réussi à capter l'attention de Sameen et l'enfant buvait littéralement ses paroles. Le pager du chirurgien se mit soudain à biper. Margareth Prescott regarda sa montre.
« Oh ! Je suis désolée, je dois partir, j'ai une intervention qui m'attend et je suis en retard. Sameen, ça a été un plaisir.
- Vous n'avez pas des livres ?
- Euh… si. Tu voudras que je t'en prête ? »
Sameen hocha la tête.
« Je… commença la jeune femme. »
Elle jeta un œil songeur à l'enfant qui patientait.
« Tu restes ici toute la journée ?
- Oui.
- Viens me voir à seize heures dans mon bureau cet après-midi, au département de Chirurgie, tu me demandes à l'accueil, je les préviendrai.
- D'accord. »
Le médecin s'enfuit.
« Elle est cool, déclara Sameen à son père quand Margareth eut disparue.
- Je suis content que tu l'aimes bien, c'est un très bon chirurgien en plus.
- Ouais.
- Tu sais, Sameen, tu aurais peut-être pu lui dire merci.
- Ah… euh, j'ai oublié, répondit-elle sans vraiment trouver que c'était très important.
- Dis… l'interrogea son père. Je n'ai pas bien compris ce qu'elle t'a expliqué à propos du choc opératoire. Tu pourrais... »
Sameen ne se le fit pas dire deux fois, elle grimpa sur le lit de son père, s'installa en tailleur et se lança dans un récit enthousiaste. Matthew Shaw se dit qu'il adorait sa fille. Sa femme lui manquait et il la remercia en pensée de lui avoir offert Sameen. De leur amour était née une enfant merveilleuse. Il regrettait seulement que les deux femmes de sa vie ne s'entendissent pas mieux, ne fussent pas plus proches l'une de l'autre. Elles s'aimaient, mais elles ne savaient pas communiquer. Il ne comprenait pas non plus, pourquoi Khatareh se montrait si distante avec sa fille, pourquoi parfois, il surprenait de la tristesse et parfois même, de la détresse dans son regard, quand elle regardait sa fille. Parce que Sameen était une enfant taciturne et solitaire ? Parce qu'elle était introvertie ? Ou bien Khatareh lui cachait-elle des secrets ? Elle évoquait souvent son enfance à Chiraz, ses parents, mais jamais son adolescence, ni ce qui avait conduit cette brillante universitaire sur les chemins pierreux et désolés qui traversaient la frontière irano-turque où ils s'étaient rencontrés pour la première fois.
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Margareth Prescott tomba sous le charme de l'enfant, de son intelligence et de ses qualités d'écoute. Son père guéri, Sameen continua à aller la voir pour lire dans son bureau ses manuels médicaux. Elle restait parfois plusieurs heures, assise en tailleur sur le petit lit de repos qui se trouvait installé dans un coin. Si elle remarquait que le médecin avait l'air fatigué, elle se levait et s'installait à son bureau. Elle ne parlait pas et n'entamait jamais une conversation, mais Margareth avait très vite compris que si elle le lui demandait, Sameen n'hésitait pas à lui poser des questions et qu'elle appréciait l'attention que portait le médecin à celles-ci.
Margareth Prescott finit par inviter le père et la fille dîner chez elle. Elle ne fut pas vraiment surprise par l'attitude hostile que l'enfant adopta envers son mari et ses enfants.
« Tu viens jouer à la poupée ? demanda sa fille de cinq ans dès qu'elle la vit.
- Non. »
Son fils d'un an plus âgé que Sameen tenta lui aussi sa chance :
« Amy, Sameen n'est pas un bébé, déclara-il plein de morgue à sa petite sœur. Hé, Sameen j'ai un circuit, tu veux y jouer ?
- Non. »
Elle était venue pour Margaret, pas pour ses débiles d'enfants. Elle remarqua la bibliothèque contre l'un des murs du salon, abandonna les enfants comme les adultes et alla se planter devant. Elle détailla les volumes qui s'y trouvaient. Elle se renfrogna, déçue. Des romans, des bouquins d'économie. Elle avait espéré autre chose.
« Sameen… »
Margareth se leva en s'excusant auprès des deux hommes.
« Sers à boire à Matthew, Jason. Je prends un Scotch… Sameen, tu veux bien me suivre ? »
Sameen obtempéra sans hésitation.
« Je pense que tu trouveras ce que tu cherches dans mon bureau. »
Le chirurgien ne s'était pas trompée.
« Je n'emmène pas tous mes livres à l'hôpital. J'aime bien travailler tranquille ici. Et… je garde aussi les revues spécialisées ici. Tiens, regarde. »
Les yeux de l'enfant brillèrent.
« On t'appellera pour le dîner, dit la jeune femme en laissant la jeune fille toute seule.
- Mmm, d'accord, marmonna l'enfant sans se retourner, déjà occupée à regarder le contenu d'une revue médicale qu'elle venait de sortir d'un rayonnage de la bibliothèque. »
Sameen mangea à peine au dîner et passa la soirée dans le bureau du chirurgien. Margareth Prescott trouvait incroyable qu'une enfant même précoce, prît autant de plaisir à lire des revues scientifiques spécialisées.
« Vous avez une fille incroyable, Matthew.
- Je le pense aussi, mais merci quand même, Meg.
- C'est dommage qu'elle soit si… euh…
- Introvertie ?
- Oui, mais j'aimerais bien que tous les étudiants soient aussi attentifs et curieux qu'elle. »
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Un mois plus tard, arriva l'anniversaire de Sameen. Quatre jours avant, Margareth Prescott passa chez les Shaw après son service. Sameen vint lui ouvrir la porte et la regarda en silence.
« Je voudrais parler à ton père, Sameen, il est là ? »
L'enfant hocha la tête. Margareth Prescott demanda à Matthew Shaw un entretien privé. Il fut un peu étonné de sa demande, mais ne s'y opposa certainement pas. Il se doutait que le médecin voulait lui parler de l'anniversaire de Sameen et il savait que le médecin lui offrirait peut-être un cadeau plus beau qu'il ne pourrait jamais lui offrir.
Le 14 avril au matin, alors que Sameen s'apprêtait à partir au collège, la sonnette de la porte d'entrée sonna.
« Va ouvrir, Sameen, lui cria son père. Je crois que c'est pour toi. »
L'enfant partit ouvrir. Margareth Prescott se tenait devant la porte.
« Sameen, j'ai un petit cadeau pour toi, ton père est d'accord. Tu veux bien venir avec moi ? »
Sameen fronça les sourcils, son père surgit derrière elle et salua chaleureusement le médecin.
« Tu peux partir avec elle, Sameen, j'ai prévenu le collège que tu serais absente aujourd'hui.
- Pour aller où ? demanda l'enfant d'un ton peu engageant.
- Tu le sauras si tu suis Meg… C'est ton anniversaire aujourd'hui, je crois que ça te plaira.
- J'aime pas fêter mon anniversaire.
- Je crois que tu aimeras celui que je t'ai préparé, Sameen, lui déclara Margareth Prescott. »
L'enfant se tourna vers son père et celui-ci l'encouragea du regard à suivre le médecin.
Sameen, pour ses dix ans, reçut l'un des plus beaux cadeaux qu'elle n'avait jamais rêvé d'avoir, un cadeau qui resta à jamais gravé dans sa mémoire et qui orienta définitivement le cours de sa vie. Margareth Prescott la conduisit à l'hôpital, elle monta avec elle au département de chirurgie, elles entrèrent ensemble dans une pièce, et Margareth lui tendit des vêtements bleus de médecin et lui demanda de se changer.
« Ils sont un peu grands pour toi, mais je t'aiderai à rouler les manches et les bas de pantalons. »
Margareth lui enjoignit de se laver les mains et l'aida à enfiler des gants et à mettre en place un masque chirurgical. Une infirmière aida ensuite le chirurgien.
« Sameen, tu as lu beaucoup de livres et d'articles sur la médecine entre autre sur l'anatomie. Je ne sais pas si la chirurgie t'intéresse vraiment, mais je suis chirurgien. On ne comprend pas vraiment ce que peut-être une intervention avant d'y avoir une fois assisté et aujourd'hui… et bien je te propose de venir avec moi. Tu es d'accord ? »
L'enfant se mâchouilla la lèvre.
« Pas juste d'y assister en fait, de m'assister. Je veux que tu regardes tout ce qui se passe et qu'après tu me fasses un compte-rendu analytique de l'intervention.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? »
Margareth Prescott lui donna les détails de l'intervention qu'elle allait réaliser, pourquoi elle l'avait décidée et quelles en seraient les conséquences. La jeune femme avait veillé à ce que l'enfant fût familière du cas dont elle devait s'occuper et elle avait demandé une autorisation spéciale au directeur de l'hôpital, pour que Sameen pût entrer en salle d'opération. Elle occupait les fonctions de chef de service et l'obtint sans difficultés.
L'enfant vécut un moment hors du temps, elle admira les qualités techniques du chirurgien et de son équipe, la précision et la concentration dont Margareth Prescott fit preuve. Tout lui plut, de l'analyse du cas à l'intervention elle-même.
Elle époustoufla plus tard le médecin par la précision de son analyse.
« Tu es vraiment incroyable, Sameen, c'est très rare de voir quelqu'un faire preuve d'un si grand sens de l'analyse et de l'observation.
- Je veux être chirurgien.
- Rien ne s'y oppose, je suis sûre que tu seras un grand chirurgien. »
Margareth Prescott ne s'était pas trompée, Sameen avait toutes les qualités requises pour être un grand chirurgien. Le médecin resta en contact avec Matthew Shaw et même de loin, elle suivit avec fierté les études de la jeune fille. La petite fille silencieuse s'illustra brillamment à l'université. En 2004, Margareth Prescott pourtant prudente contracta un ver parasite mortel en Éthiopie et mourut durant l'été 2005. Elle n'assista pas au renvoi de sa pupille quelques mois plus tard. Peut-être aurait-elle pu intervenir en sa faveur ou orienter la jeune femme qu'elle était devenue vers d'autres horizons que ceux que Sameen choisit lorsqu'on lui signifia cruellement qu'elle souffrait d'un désordre de la personnalité schizoïde qui la rendait inapte à exercer la profession qu'elle avait choisi d'exercer le jour de ses dix ans.
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« Root… murmura le Sergent-Chef Muller.
- Jack ?
- Vous leur direz ? »
Root tourna la tête vers Muller, il s'était complètement affaissé, le front appuyé contre le muret. Root, qui avait repris ses Glock, tira deux fois de chaque main et se déplaça vers lui.
« Jack !
- Je ne me sens pas bien et je ne vois plus rien. S'il vous plaît, passez voir Jenny, je veux que ce soit vous qui lui annonciez la mauvaise nouvelle.
- Merde, mais c'est quoi cette équipe ?! râla soudain Shaw dans leur oreillette. Muller, couchez-vous sur le côté gauche et arrêtez de raconter des conneries. »
Root secoua la tête, Shaw avait un sens de la délicatesse très spécial. Elle ne commenta pas. Elle aida de son mieux le chef à se conformer aux ordres de Shaw. Il ferma les yeux, les ouvrit brusquement et referma sa main sur le genou de Root.
« Vous me promettez ?
- Je vous le promets.
- Merci. »
Muller referma les yeux et se détendit. Root jeta un œil par-dessus le muret, une balle lui effleura la tête et des mèches volèrent.
« Sameen, lui reprocha-t-elle soudain. Pourquoi tu n'as pas pris de lance-grenade ?
- Parce que le terrain se prête mieux aux grenades à main.
- Et elles sont où tes grenades à main ?
- On les a déjà toutes balancées. »
Leur situation s'était tout de même améliorée depuis que Tucker leur avait fait passer toutes les armes qu'il avait trouvées dans la maison, mais il s'était dangereusement exposé et avait fini par être touché. Il avait assuré que ce n'était rien, mais en empruntant les escaliers pour redescendre, il avait soudain senti sa tête bourdonner. Il s'était accroupi la tête entre les jambes et n'avait jamais pu se relever. Ils ne se retrouvèrent plus qu'à six pour faire face aux agents de Samaritain.
« Les agents à l'arrière du chalet ont trouvé le moyen de décrocher, les prévint Athéna.
- Okay, répliqua Shaw. Je vais m'en charger.
- Tu y vas seule, Sam ? lui demanda Root.
- Je vais me placer sur le perron.
- Il te faut quelqu'un pour garder tes arrières, Maybelline, intervint Fusco. Tu veux que je sois ton frère siamois ?
- Tu vas trop au cinéma, Lionel, bougonna Shaw.
- Tu m'étonneras toujours par l'étendue de ta culture, Sameen, répliqua-t-il goguenard.
- J'avais rien à faire le soir...
- Sameen, s'étonna Root. Ne me dis pas que tu téléchargeais illégalement des films ?
- C'était pas illégal là-bas… ronchonna Shaw qui s'apercevait qu'elle participait encore à une conversation complètement idiote. Okay, Fusco, tu m'accompagnes.
- On reste entre filles alors ? susurra Root hors-propos.
- C'est pas une soirée pyjama, Root.
- C'est beaucoup mieux.
- Ouais, peut-être, approuva Shaw. Mais nettement plus dangereux. »
Fusco tapota l'épaule de Sanders en quittant ses côtés, la jeune femme ne répondit pas, concentrée sur sa défense, mais elle trouva du réconfort dans le geste amical dont venait de la gratifier son coéquipier. Elle avait fait l'école de police, elle ne savait pas pour l'agent Philby, Root comme l'appelait tout le monde, mais pour les autres, à part Tucker, elle et Fusco, simples flics et Maria Alvarez dont la présence au milieu d'une bataille rangée lui semblait complètement absurde, elle avait compris qu'ils avait tous servi à un moment ou à un autre dans l'armée. Les agents de sécurité quelle que fut leur nationalité s'avéraient presque toujours être d'ex-militaires ayant souvent sévi dans les forces spéciales. La femme qui travaillait avec eux et qu'elle n'avait pas encore vue, était d'après leurs déclarations, un ex-agent du SRV et Dieu sait ce qu'elle y avait fait. Quant aux trois autres, ils s'appelaient tous par leur grade et les deux soi-disant agents du FBI ne semblaient pas avoir intégré que Sameen Shaw avait quitté l'USMC depuis plus de dix ans. Élisabeth Sanders n'avait jamais signé pour se retrouver au milieu d'une forêt en train de résister à un assaut massif de mercenaires lourdement armés. Encore heureux qu'ils n'eussent pas apporté avec eux des mortiers, des lance-roquettes ou des mitrailleuses lourdes.
Elle avait parlé trop vite. Brown hurla à tout le monde de se coucher à plat ventre. Elle se coucha elle-même par-dessus Maria Alvarez. Le muret vola en éclats.
« Sam... l'appela Root. »
Shaw tourna la tête vers la clairière et vit le danger.
« Lionel, on permute ! »
Shaw regretta son SRS désert tactical. Les FNH 2000 étaient de bons fusils, mais ils n'atteindraient jamais l'efficacité d'un vrai fusil de précision. Elle chercha la mitrailleuse. Elle tirait sous le couvert des bois et Shaw n'avait pas de lunette montée sur son fusil. Elle repéra enfin le lieu approximatif où devait se trouver la mitrailleuse et régla la molette de son FNH en position de tir lent. Elle lâcha une quinzaine de balles et cria à Fusco de se coucher. Si elle n'avait pas atteint sa cible, la riposte ne tarderait pas. Gagné. La terre des jardinières s'envola soudain et retomba en pluie drue sur Shaw et Fusco.
« Rampe à l'intérieur, Lionel !
- Pas question que je t'abandonne, Shaw, refusa Fusco. »
Les balles explosèrent les jardinières. Et puis, ce fut le silence.
Sur la terrasse comme sur le perron tout le monde releva prudemment la tête. Des tirs les accueillirent, mais la mitrailleuse resta silencieuse.
« Qui est-ce qui... murmura Brown.
- Mitrailleuse sous contrôle, annonça une voix féminine.
- Anna ! s'écria Root enthousiaste. J'apprendrai à confectionner les meilleurs pelmenis de la terre rien que pour vous.
- Merci, Madame.
- Tu vois, Sam, qu'on a bien fait de l'emmener, observa Root.
- Borissnova, l'appela Shaw sans répondre à Root. Ça veut dire quoi « sous contrôle » ?
- Je l'ai dans ma ligne de mire, je descends tous ceux qui s'approchent, du moins j'essaie.
- N'essayez pas, faites-le, l'enjoignit Shaw.
- Bien, Madame.
- Borkoof, vous êtes avec elle ? voulut savoir Shaw.
- Oui, Madame. »
Shaw ne dit rien de plus. Les jardinières brisées n'offraient plus aucune protection ni à elle, ni à Fusco et les agents qu'elle attendait en profitèrent pour attaquer.
« On rentre, Lionel ! »
Fusco crapahuta comme il put, couvert par Shaw qui avait replacé la molette de son fusil sur le mode rapide.
« Athéna...
- Maintenant, Sameen. »
.
.
Aaron Rice avait juré quand l'homme affecté à la mitrailleuse lourde s'était fait abattre par un tireur embusqué. Il soupçonna celui qui les avait accueillis à leur arrivée, il avait tenté d'envoyer un nouvel homme, mais il avait lui aussi été accueilli par un tir très précis et Rice lui avait enjoint de renoncer à se servir de l'arme, mais de ne pas s'en éloigner. Si la mitrailleuse se trouvait inaccessible, tant que le tireur penserait qu'il devrait la couvrir, il serait fixé dessus et ne s'occuperait pas de tirer ailleurs. Il apprit que les cinq hommes encore à l'arrière avaient réussi à décrocher et qu'ils leur permettaient de prendre leurs ennemis à revers. Il lui restait six hommes. Ce serait assez.
« Devant, à mon commandement vous lancez tous des grenades s'il vous en reste, vous tirez dans le tas sans discontinuer. Derrière, quand vous arrivez, vous me prévenez.
- On arrive, deux défenseurs se sont retranchés dans la maison.
- Il vous reste des grenades ? »
Pause.
« Oui, deux.
- Utilisez-les contre eux et foncez prendre les autres à revers.
- Bien, Monsieur. »
Les cinq hommes bondirent sur le perron, ils lâchèrent une grenade qui roula à l'intérieur de la maison. Elle explosa et une deuxième suivit la première. Et puis, ils surgirent sur la terrasse et tout se passa très vite.
.
Un énorme vrombissement se fit d'abord entendre, les arbres se mirent à tanguer comme pris dans une violente tempête. Un Black Hawk porte latérale ouverte descendit bas sur la clairière, une mitrailleuse se mit en batterie et faucha les agents qui passaient à sa portée. Des filins se déroulèrent sur le sol et des soldats se laissèrent glisser dessus, couverts par la mitrailleuse.
« C'est ça ta petite surprise, Aty ? demanda Root.
- Oui. »
Brown se retourna soudain vers les hommes venant du perron et poussa violemment Alvarez sur le côté. La jeune juge bascula par terre en jurant. Sanders et Root se retournèrent ensemble. Le jeune Lieutenant de police se mordit violemment la lèvre inférieure, elle se laissa tomber dos au muret et se mit à tirer sans chercher à viser. Root s'approcha à grand pas, elle rangea un de ses Glock derrière son dos et attrapa le canon de l'arme de Sanders pour le tirer vers le ciel. Elle serra les mâchoires, mais maintint sa prise tout en pointant son arme sur l'un des hommes qui venaient du perron.
« Élisa, arrêtez de tirer ! lui ordonna Athéna dans l'oreille. »
Brown obéit immédiatement, ce que n'aurait jamais fait Sanders, voilà pourquoi Athéna avait demandé à Root d'intervenir. Il restait deux hommes, Root abattit le premier guidé par Athéna, le second partit brutalement en avant, il fit deux pas vers Brown braquant son arme sur elle.
« Ne tirez pas ! lui enjoignit Athéna. »
Brown fixa l'homme, il eut un soubresaut brusque, tout le bas de son visage sembla exploser dans une bouillie de sang, de chair et d'os qui macula la terrasse. Un nouveau soubresaut le fit basculer en avant et il s'écrasa face contre terre sur le sol. Shaw se dressait un Glock à la main à la place de l'homme devant les yeux de Brown.
« Mon Capitaine… souffla Brown reconnaissante. »
Shaw sourit et lui montra son oreille. Elle balaya ensuite la scène des yeux. Muller gisait toujours comme elle le lui avait demandé, Alvarez se relevait en se frottant le côté du crâne. Brown l'avait poussée si violemment qu'elle s'était cognée durement la tête par terre.
« Vous n'avez rien, s'inquiéta le jeune Lieutenant.
- Non, mais vous auriez pu vous abstenir de me frapper.
- J'avais pour mission de vous protéger. »
Alvarez regarda Shaw et la salua d'un geste des doigts sur le front pour la remercier et lui spécifier qu'elle allait bien.
« C'est réussi, je ne suis pas morte… répliqua Alvarez.
- Vous êtes blessée ? s'inquiéta Brown.
- À part la bosse que je vous devrai, non. »
Elle sourit à Brown et accepta la main que lui tendit la jeune femme pour l'aider à se relever.
Sanders était toujours assise dos au muret, le doigt toujours appuyé sur la détente de son fusil, même si elle avait depuis longtemps épuisé les munitions de son chargeur. Shaw remarqua la main de Root posée dessus et fronça les sourcils. Root grimaça en retirant sa main, elle la regarda, mais ne s'attarda pas dessus. Elle s'accroupit à côté de Sanders.
« Élisabeth... »
Sanders relâcha la détente de son arme et tourna son regard vers Root.
« C'est fini, la rassura Root.
- Euh, je…
- Vous avez été parfaite, Élisabeth, détendez-vous maintenant… Lionel, où es-tu ? Ta coéquipière a besoin de toi.
- Je suis dans le chalet, j'arrive. »
.
En entrant dans la maison, Shaw avait demandé à Fusco de monter au premier et de voir s'il ne pourrait pas leur être utile de là-haut. Il avait trouvé Tucker dans l'escalier et il s'apprêtait à l'aider à remonter quand la première grenade avait explosé. Il avait redescendu les marches quatre à quatre, mais à peine arrivé en bas, Athéna lui avait crié de se plaquer au sol.
Shaw porta son regard sur la clairière, des types en tenue de combats noire nettoyaient ce qui restait des agents de Samaritain. Elle reporta son regard sur Root. Cette idiote leva un sourcil et un sourire plein de joie illumina son visage. Shaw se renfrogna et puis elle jeta un regard circulaire autour d'elle et se dit que peut-être la situation ne méritait pas qu'elle afficha un air revêche et un sourire étira discrètement le coin de ses lèvres. Root le vit et elle ne put retenir son enthousiasme, elle se précipita à grand pas sur Shaw et la prit dans ses bras.
« On a réussi, Sam…
- Elle ne t'entend pas, Root, l'informa Athéna. »
Root se recula d'un pas, le sourire de Shaw avait disparu, elle détestait les grandes démonstrations d'affection en public. Root pencha la tête. Shaw était couverte de terre et elle portait des éraflures au visage. Elle tendit une main, prit son menton entre ses doigts et lui tourna doucement la tête d'un côté puis de l'autre. Du sang lui coulait de l'oreille gauche. Root se tapota l'oreille droite. Shaw fronça les sourcils. Root mima le geste de retirer son oreillette. Shaw secoua la tête. Elle lui attrapa la main gauche et en examina la paume. Une large brûlure s'y étendait.
« Va te passer la main sous l'eau froide et enveloppe-la-toi dans un linge en attendant de recevoir des soins, lui dit-elle en essayant de ne pas crier. Évite aussi de crever les cloques. »
Elle la repoussa ensuite sur le côté et Root la regarda s'éloigner avec un petit sourire en coin. Elle trouvait amusant ce mélange d'attention et de rudesse dont Shaw faisait souvent preuve, l'une tentant de se dissimuler derrière l'autre. Root se demanda si Shaw était vraiment dupe de l'inutilité de sa stratégie face à des gens qui la connaissaient ou qui l'aimaient assez pour ne pas se laisser intimider ou tromper par son attitude désagréable. Elle regarda sa main et la douleur qu'elle avait ressentie en empoignant le fusil de Sanders puis, qu'elle avait oubliée dans le feu de l'action, se réveilla. Elle décida de se conformer aux conseils avisés de Shaw et partit à l'intérieur dans la maison. Shaw traversa la terrasse sans s'arrêter auprès des trois jeunes femmes indemnes pour aller s'agenouiller à coté de Muller. Elle posa la main sur son front, puis sur sa poitrine pour vérifier son rythme respiratoire, elle lui prit ensuite le pouls.
« Athéna...murmura Shaw. »
L'IA, se régla comme à Chihuahua sur une fréquence qu'elle savait que Shaw pourrait capter.
« Tu m'entends, Sameen ?
- Oui, c'est bon.
- Qu'est-ce que tu veux savoir ?
- Où sont les autres ?
- Matveïtch et Alioukine n'ont pas bougé.
- Je peux parler avec eux ?
- Oui.
- Matveïtch ?
- Madame.
- Rapport.
- Faudra venir me chercher, quand ce sera fini.
- C'est fini.
- J'attends, alors.
- Alioukine ?
- Même chose, Madame.
- Okay.
- Borissnova ?
- Ils arrivent, Sameen, lui annonça Root qui venait de sortir sur le perron. À sept heures vingt. »
Root et ses minutes pensa Shaw. Elle se retourna et vit Anna Borissnova et Borkoof déboucher à la lisière de la clairière. Ils avançaient lentement bras-dessus, bras-dessous, et à cette distance Shaw n'aurait su dire lequel des deux soutenait l'autre.
« Athéna, j'ai six blessés… il nous faudrait une équipe médicale.
- Elle est en route.
- Tu vas les évacuer où ?
- Au Walter Reed, le docteur Chakwass les y attend.
- Tu avais prévu ?
- Root avait prévu.
- Tu me reproches souvent mon imprudence, Sameen, intervint Root en la rejoignant. Mais…
- Je te reproche ton imprudence en situation de combat, Root, je ne t'ai jamais reproché de mal préparer une opération.
- Vraiment ?
- Dis-moi quand ?
- Jamais.
- Quand je dis quelque chose.
- J'adore quand tu reconnais mes qualités... »
Shaw se releva et fit face à Root qui se tenait debout derrière elle..
« T'es débile, tu le sais ? »
Root lui adressa une grimace narquoise de connivence.
« Comment va-t-il, demanda-t-elle en désignant Muller du regard.
- Pas génial.
- C'est grave ?
- Il s'en sortira, s'il est pris en charge rapidement. »
Un peu plus loin sur la terrasse, Fusco agenouillé devant Sanders toujours assise par terre lui parlait gentiment. Elle l'écouta et finit par hocher la tête en se relevant. Elle se tourna vers Maria Alvarez qui regardait Shaw venir vers elles d'un air inquiet.
« Je n'ai pas très bien compris pourquoi on vous voulait autant de mal Madame, dit Sanders à la jeune Mexicaine. Mais euh... »
Sanders ne savait même plus quoi dire.
« Vous allez bien, Sameen ? demanda Alvarez à Shaw qui n'avait pas prêté attention à la déclaration de Sanders.
- Ouais, juste des égratignures et j'ai les tympans qui ont encore une fois sauté. Ils font chier avec leurs grenades et leurs roquettes, je vais finir par devenir sourde.
- Mais vous nous entendez… s'étonna Alvarez.
- Athéna a réglé mon oreillette sur une fréquence particulière, si je l'enlève, je suis sourde, je n'entends rien de l'oreille gauche.
- Vous portez votre oreillette à droite ?!
- Ouais, c'est plus confortable et j'entends mieux… Pourquoi vous me demandez ça ?
- Euh, non… pour rien. »
Shaw la regarda d'un air suspicieux. Elle fronça les sourcils, elle sentait confusément que la déclaration d'Alvarez n'avait rien d'anodin et qu'elle contenait une information importante. Elle tourna la tête vers Root, mais le visage de celle-ci n'exprimait rien. L'arrivée d'un nouvel hélicoptère distraya Shaw de ce problème et Root se relâcha imperceptiblement, pestant intérieurement contre Alvarez et son esprit un peu trop vif.
« Les équipes médicales, annonça Athéna.
- Ce n'est pas trop tôt, ronchonna Shaw.
- L'agent Philby, c'est qui ? demanda soudain un homme derrière eux. »
Un agent des forces héliportées.
« C'est moi, fit Root en levant la main comme une écolière.
- Le directeur voudrait vous parler.
- Terence ?! s'écria-t-elle ravie.
- Euh... oui, confirma l'agent. Terence Beale.
- J'arrive tout de suite. Sam, je te laisse gérer les équipes médicales. On reste en contact. Ne partez surtout pas sans moi ! »
Shaw leva les yeux au ciel.
« Et, Sam… ajouta Root sérieusement. Ne te lave pas la figure.
Shaw fronça les sourcils.
« On ne te reconnaît pas, c'est mieux comme ça.
- Okay, je prendrai ma douche plus tard.
- Attends-moi pour ça… lui lança Root en levant un sourcil provocateur.
- Dégage, Root. »
La jeune femme s'esclaffa et partit rejoindre l'agent qui l'attendait un peu plus loin.
« Elle est vraiment tarée, laissa échapper Fusco quand Root se fut éloignée. »
Shaw lui lança un regard noir.
« Mais je l'aime bien comme ça ! ajouta-t-il vivement.
- T'as toujours aimé Root, Lionel.
- Ouais, pas comme toi ! Comme quoi je suis de bon conseil ! lança-t-il fièrement.
- Crétin ! »
.
Shaw organisa la suite avec célérité. Elle demanda à Fusco et Sanders de protéger Alvarez et de surveiller Muller, puis fit signe à Brown de la suivre.
« Lieutenant, j'ai besoin de vous comme interprète. Vous me répéterez tout ce qu'on me dit, compris ?
- Oui, mon Capitaine. »
Shaw se présenta comme médecin à l'hélicoptère.
« Docteur Green, c'est ça ? la salua un médecin. »
Brown répéta la phrase à voix basse. Le médecin la regarda d'un air curieux.
« Oui, acquiesça Shaw.
- Je suis le Docteur Lane, on nous a prévenus que vous seriez sur place. »
Brown réitéra l'opération.
«Vous pouvez embarquer combien de blessés ? demanda Shaw.
- Je peux prendre quatre brancards… Docteur… vous avez un problème ? »
Brown fit passer le message.
« Une explosion m'a déchiré les tympans, mais je porte une oreillette, le Lieutenant me sert de transmetteur et j'ai six blessés. »
Le médecin hocha la tête.
« Tous doivent être brancardés ?
- Non, trois sûr, deux peuvent s'en passer, le dernier je ne sais pas. Et je veux venir avec vous.
- Pas de problème, à la rigueur, seuls vous et moi sommes nécessaires… euh, vous aurez peut-être besoin aussi d'être accompagnée par un transmetteur non ? Je peux le prendre aussi.
- Okay, Brown, vous partez avec eux chercher Matveïtch et Alioukine. Athéna vous guidera. Il faut des brancards, ils sont sérieusement touchés.
- Je pars avec vous, Lieutenant, déclara le docteur Lane. J'ai une formation d'urgentiste, je verrais sur place s'ils ont besoin de soins immédiats.
- L'un d'eux a le bassin brisé, l'autre une blessure au thorax, mais je ne sais pas trop les dommages qu'il a subis.
- Ne vous inquiétez pas, je vais prendre soin d'eux.
- Il faut aller récupérer un gars sur la terrasse, il a reçu une balle, le foie est peut-être touché. Un homme est encore dans la maison. Lui, je ne sais pas de quoi il souffre. Fusco.
- Wolvy ?
- Le flic débile de ton département, il a quoi ?
- Une balle lui a traversé l'épaule droite, je pense qu'il a la clavicule et l'omoplate brisées. »
Shaw transmit les informations au médecin et il donna des ordres en conséquence. Une femme lui apporta une grosse mallette et il s'apprêta à partir.
« Vous m'avez parlé de six blessés, il en manque deux ?
- Je m'en occupe, eux peuvent encore marcher.
- Vous êtes sûre ?
- Bah, s'ils se sont traînés jusqu'à la clairière. Ils atteindront bien l'hélicoptère. Borissnova, Borkoof,vous voyez les croix rouges ?
- Oui, Madame.
- Faut venir vous chercher ?
- Non, Madame, ça ira.
- C'est okay, docteur. Allez-y, ramenez-moi mes hommes. »
Le docteur Lane donna des instructions et il partit guidé par Brown, elle-même guidée par Athéna. Shaw alla à la rencontre de Borissnova et de Borkoof, elle souffla en arrivant près d'eux. Si Borkoof avait l'air de s'être fait éventrer, Shaw diagnostiqua comme le lui avait dit Athéna des plaies superficielles, mais une perte de sang importante. Le géant paraissait moins alerte que d'habitude. Borissnova avait quant à elle une mine terreuse et Shaw sut que c'était Borkoof dans le binôme qui servait de soutien à Borissnova. Shaw ne proposa pas son aide à Borkoof. Borissnova avait le bras gauche bandé. Shaw les accompagna à l'hélicoptère sans leur proposer son aide. Tout le personnel médical était parti, seuls restaient les pilotes.
« Allongez-vous par terre les jambes repliées, Borkoof, ils s'occuperont de vous quand ils reviendront. Borissnova, asseyez-vous là. »
La jeune Russe la regarda l'air un peu hagard. Shaw s'adressa à elle en russe.
« Anna... Bon, allongez-vous aussi, je vais m'occuper de vous... Attendez, je vais vous installer des couvertures. »
Shaw monta prestement dans l'appareil et dégotta deux couvertures qu'elle étendit sur le sol. Les deux Russes s'étendirent dessus un peu maladroitement. Shaw repartit inspecter les fournitures médicales disponibles dans l'hélicoptère et ramassa tout ce qui lui sembla utile. Elle s'occupa d'abord succinctement de Borkoof, lui posa un linge propre sur l'abdomen, et lui injecta des antibiotiques. Puis elle se retourna vers Borissnova. À l'aide de ciseaux, elle lui découpa le bandage de fortune que Borkoof lui avait fait, sa veste et la manche du tee-shirt qu'elle portait dessous. Le sang se mit à jaillir par à-coups. Artère touchée. Shaw pouvait lui faire un garrot, ou refaire un pansement compressif. Elle il lui fit un point de compression derrière la clavicule et toucha avec sa main libre les doigts de Borissnova, ils étaient froids et bleus aux extrémités.
« Aty, Root est disponible ?
- Pour toi toujours.
- Oui, mais elle peut venir là ?
- Si tu as vraiment besoin d'elle, elle viendra.
- Qu'est-ce qu'elle fait ?
- Elle fait un rapport à Terrence Beale.
- Laisse-la tranquille.
- Tu as besoin d'aide, Sameen ?
- Il me faut un assistant. Alvarez ?
- Sameen, répondit aussitôt la jeune femme.
- Venez me rejoindre en quatrième vitesse à l'hélico médical. »
Shaw savait que Fusco l'aurait efficacement secondée, mais elle ne voulait pas laisser Sanders seule avec Alvarez. La jeune flic avait été secouée, elle avait des tas de questions à poser et ce n'était pas le moment d'en poser. Elle espérait seulement qu'Alvarez se montrerait à la hauteur.
La jeune Mexicaine arriva en courant.
« Anna, lui expliqua Shaw en Russe. Vous avez une artère sectionnée. Je vais vous arranger ça.
- Ici ?
- Pourquoi ? Vous préférez un palace ? Désolée de vous l'apprendre, mais à part six pieds sous terre, il n'y en a pas dans le coin.
- J'aime bien la forêt, il fait beau aussi, le ciel est tout bleu, murmura la jeune Russe.
- Ouais et Baba Yaga est devenue toute gentille.
- Ah... euh... balbutia Anna.
- Maria, vous savez tenir un point de compression derrière la clavicule ?
- Oui.
- Remplacez-moi alors, je vais chercher ce dont j'ai besoin.
- Vous allez faire quoi ?
- L'opérer.
- Ici ?!
- Pff... souffla Shaw. Bougez-vous au lieu de poser des questions idiotes. »
Shaw se décala pour la laisser s'installer à la tête de Borissnova. Elle compta jusqu'à trois, relâcha son point de compression et Alvarez la remplaça aussitôt. Shaw sauta dans l'hélicoptère et revint une minute plus tard.
« Prête, Anna ? Je vais juste vous faire une anesthésie locale, tâchez de rester éveillée et de ne pas bouger d'accord ?
- Oui. »
Shaw s'inquiétait un peu, pas pour la blessure, mais de la faiblesse généralisée dont souffrait la jeune Russe.
« Alvarez, c'est quoi votre groupe sanguin ?
- O positif, pourquoi ?
- Vous n'êtes pas témoin de Jéhovah ?
- Qu'est-ce que vous racontez ?!
- On ne sait jamais.
- Vous vous foutez de moi ?
- Et vos derniers partenaires ?
- En parfaite santé, et je n'ai pas été opérée, je suis vaccinée contre tout ce que vous voulez et je n'ai pas encore contracté le SIDA, continua-t-elle sur un ton narquois.
- Parfait, se félicita Shaw très sérieusement. »
Shaw avait fini de préparer son champ opératoire et installait maniaquement le matériel dont elle allait avoir besoin près d'elle. Elle releva la tête vers Maria Alvarez.
« Ouais, pour les témoins de Jéhovah, ma question était débile, reconnut Shaw. Vous êtes trop immorale pour être des leurs.
- Vous pouvez parler...
- Et encore vous ne me connaissez pas.
- Des secrets, Sameen ?
- Pas plus que vous... Maria, vous accepteriez une transfusion ?
- Bien sûr.
- Okay, merci. »
Shaw prépara du matériel de transfusion et brancha les deux jeunes femmes.
« Vous ne relâchez pas votre point de compression. Je ne vais pas vous saigner, je veux juste lui donner un petit coup de fouet. »
Trois minutes plus tard, Shaw arrêta la transfusion.
« Okay, on y va, Borissnova, souvenez-vous, restez éveillée.
- Pourquoi ?
- Parce qu'on est au fond d'un bois, s'énerva Shaw. Et que je n'ai pas de matériel de réanimation. Parce qu'on n'est pas dans le putain d'hôpital que vous n'auriez jamais dû quitter ! »
Shaw expira lentement pour se calmer. Quand elle fut prête, elle s'absorba entièrement dans son opération. La jeune Russe fit de son mieux pour répondre aux attentes de Shaw, mais ses yeux se mirent à papillonner.
« Je vais m'endormir, marmonna-t-elle. »
Des larmes se formèrent aux coins de ses yeux. Maria lui passa la main dans les cheveux.
« Anna... intervint soudain une voix grave. »
Borkoof.
« Chante Anna. Chante pour nous, pour alléger, comme tu sais si bien le faire, nos peines et nos douleurs.
- Je...
- Ça me ferait du bien... râla dans son oreille Matveïtch.
- Ouais, moi aussi, ajouta faiblement Alioukine.
- Emmène-nous, Anna, ça te tiendra éveillée, l'encouragea Matveïtch.
- Mais... protesta la jeune Russe.
- Allez-y, Borissnova, la coupa Shaw. Si ça peut vous tenir éveillée, chantez, parce que si vous vous endormez, vous aurez besoin de bien plus que des prières pour éloigner les démons, maugréa Shaw. »
La jeune femme ferma les yeux, Alvarez frémit, mais soudain le chant jaillit des lèvres de la jeune Russe et résonna dans l'oreille de tous les membres de l'équipe. Même Muller perdu dans les brumes de l'inconscience, n'y fut pas insensible. Root s'arrêta un moment de parler avant qu'Athéna lui expliqua ce qu'il se passait et la jeune femme se mit à sourire. Sanders regarda Fusco qui lui renvoya un haussement d'épaules. La jeune Russe était avec Shaw, et avec Shaw on pouvait s'attendre à tout, même entendre, au fond des bois de la Virginie Occidentale, au milieu d'une scène de guerre, s'élever un chant Russe empli de mélancolie, supporté par la voix chaude et profonde d'une femme pourtant blessée. Les brancardiers sur l'ordre du médecin qui les accompagnait soulevèrent Muller et l'emportèrent. Attirés par le chant, Sanders et Fusco les suivirent jusqu'à l'hélicoptère. Le docteur Lane arriva cinq minutes plus tard. Il resta saisi en découvrant Shaw opérer installée par terre sur une couverture, entourée d'un géant blond les vêtements souillés de sang, d'une jeune femme et d'un petit homme replet, tous les trois assis en tailleur. Une femme se tenait derrière la patiente et lui caressait le front. En s'approchant, Lane s'aperçut que les deux blessés qu'il ramenait ne murmuraient pas une mélodie pour eux seuls. Il s'était étonné qu'ils chantassent en cœur, comme s'ils étaient connectés. Il découvrit qu'il accompagnaient et supportaient le chant de la jeune femme qu'opérait le docteur Green. Sa patiente chantait. Tucker se trouvait déjà à bord de l'hélicoptère et le docteur Lane fit installer Matveïtch et Alioukine à ses côtés. Il s'approcha du groupe et regarda les mains de Shaw s'activer. Il évalua qu'elle en avait encore pour cinq minutes.
Root arriva sur ces entrefaites. Elle vint rejoindre le groupe et s'assit auprès de Borkoof. Le cœur de Borkoof sauta dans sa poitrine quand il l'entendit se joindre à lui pour les répons.
Shaw recouvrit son travail par un pansement. À la grande surprise de Root, elle attendit que la jeune Russe eût fini de chanter un refrain pour l'interrompre.
« C'est fini, Anna. »
La jeune femme ouvrit les yeux.
« Vous pouvez la monter, dit Shaw à l'équipe médicale. »
Le Docteur Lane donna ses ordres. Shaw se releva et cligna plusieurs fois des yeux.
« Sam... s'inquiéta Root
- Mmm ?
- Ça va ?
- Ouais.
- Tu pars avec eux ?
- Ouais.
- Prends Élisa avec toi, elle continuera à te servir d'interprète, c'est la plus apte à remplir ce rôle sans t'énerver.
- Okay. Brown ?
- À vos ordres mon Capitaine.
- Vous avez vu votre patron ?
- Ma mission n'est pas achevée, mon Capitaine, j'irai faire mon rapport quand elle le sera.
- Élisa, vous aimez trop Sameen, lui lança malicieusement Root. Vous allez finir par lui ressembler.
- Ah euh... balbutia le jeune lieutenant.
- Mais vous savez comme j'apprécie son caractère et ses qualités.
- Oh... Merci ! s'illumina Brown
- Brown, la morigéna Shaw en lui donnant une taloche sur le front. Montez dans cet hélico et taisez-vous.
- Bien, mon Capitaine, fit Brown, un sourire béat affiché sur les lèvres.
- Root, tu ne devrais pas l'encourager.
- Je trouve ça si mignon !
- Pff... Bon okay, mais comment tu rentres ?
- Avec le Black Hawk. Beale laisse ici une équipe de nettoyage, et il nous a offert de mettre à notre disposition les places libérées. On se retrouve à Bethesda.
- Et Lambert ?
- Il arrive... à dos d'homme. »
Shaw se retourna. Un agent traversait la clairière en direction du Black Hawk, Lambert passé en travers de ses épaules.
« Il a été... commença Shaw.
- Il m'a énervée, la coupa Root sans lui donner plus d'explications.
- Ah...
- Docteur Green, l'appela le docteur Lane. Il faut partir, j'ai prévenu les équipes aux Walter Reed et tout est prêt pour l'arrivée des blessés. »
Brown traduisit aussitôt.
« Vous me faites le rapport sur chaque blessé pendant le vol.
- Bien sûr.
- Sam, la prévint Root. Tu vas encore avoir besoin de tes talents de chirurgien avant d'arriver à Bethesda...
- Je t'écoute.
- Le flic d'Anchorage... il porte un traqueur implanté quelque part sur lui. Il faut que tu lui retires.
- Voudrait mieux pour lui qu'il soit facilement accessible, maugréa Shaw contrariée. Hé, cria-t-elle au pilote. Ne décollez pas tout de suite. »
Shaw sauta dans l'appareil et fit signe à Brown de rester près d'elle pour lui servir d'interprète. Elle s'approcha de Tucker.
« Vous m'entendez, Tucker ? »
Il tourna la tête vers elle.
« Oui, qui êtes-vous ?
- Je suis médecin. Vous portez un traqueur, il est où ?
- Sam, je ne crois pas qu'il le sache, intervint Root.
- Je n'ai pas de traqueur, c'est n'importe quoi ! protesta Tucker.
- Et vous croyez que votre patron nous a retrouvés comment ? Écoutez-moi attentivement, Tucker... lui dit lentement Shaw. Je vais vous proposer un marché. Vous allez me dire si vous avez été chez le dentiste ou chez le médecin depuis que vous avez été contacté par votre soi-disant organisation gouvernementale et quels soins vous avez reçus. Si vous ne voulez pas, je vous éjecte de l'hélico. Root s'occupera de vous.
- …
- Vous ne reverrez jamais Anchorage... il lui reste des munitions dans ses Glocks, lui dit-elle avec un rictus satisfait.
- Une exécution, Sam ? se manifesta Root. Vraiment ?
- Pourquoi ? Ne me dis pas que ça te gênerait de lui tirer une balle dans la tête, s'il nous mettait tous en danger.
- Mmm, vu comme ça évidemment... approuva Root.
- Root est d'accord pour vous faire sauter la cervelle, annonça Shaw à Tucker.
- Ils ne la laisseront pas faire... répliqua-t-il d'une voix blanche.
- Ils regarderont ailleurs, répondit négligemment Shaw. »
Tucker la regarda un instant. Elle ne plaisantait pas. Il avait cru comprendre que c'était un militaire, elle avait pratiquement géré la défense du chalet toute seule et vu comme elle se servait d'une arme, elle devait avoir fait partie des forces spéciales. Celle qui s'était présentée sous l'identité d'un agent du FBI était tarée, il la voyait très bien le descendre, un sourire gourmand affiché sur les lèvres.
- Je... je me suis fait poser une couronne chez le dentiste il y a quinze jours et je me suis fait opérer d'un tendon croisé le mois dernier.
- Mouais, je parierais pour le tendon. Vous avez remarqué d'autres cicatrices ou des blessures que vous ne vous souveniez pas d'avoir avant ?
- Non.
- Vous êtes sûr ?
- Oui.
- Okay. Docteur Lane, j'ai besoin, d'une dose d'anesthésie, de gants chirurgicaux et d'un scalpel.
- Qu'est-ce que vous allez faire ?
- Une petite extraction.
- Mais...
- Vous voulez descendre, Tucker ? le coupa sèchement Shaw.
- Non, non, faites ce qu'elle vous dit, docteur, protesta Tucker avec véhémence. Je suis d'accord. »
Le docteur Lane, apporta tout le matériel nécessaire à une intervention. Shaw enfila les gants, mit un masque et piqua Tucker.
« J'espère qu'ils ne vous l'ont pas implantée ailleurs. »
En trois minutes, Shaw avait ouvert le genou du policier, trouvé et extrait la puce et recousu la plaie. Elle nouait son dernier point de suture quand elle donna l'ordre de décoller. Elle retira ses gants et son masque, les jeta dans un récipient que lui présenta le docteur Lane. Elle se laissa ensuite tomber lourdement dans un siège et s'appuya, la tête en arrière, sur le dossier. Elle ferma les yeux. Brown s'assit à côté d'elle.
« Je voudrais voir comment ils vont, marmonna Shaw à l'intention de Brown.
- Ils attendront pour mourir, mon Capitaine, vous devriez vous reposer.
- Ouais... fit Shaw d'un ton peu convaincu en ouvrant les yeux.
- Je vous préviens à la moindre alerte, lui assura Brown.
- Vous méritez de vous reposer aussi, Brown.
- J'ai juste fait mon boulot de soldat, mon Capitaine. Pas mon boulot de soldat, d'officier et de chirurgien, dit-elle en instant sur la conjonction de coordination.
- …
- Et si, comme je le crois, vous avez l'intention de passer au bloc opératoire en arrivant à Bethesda, vous feriez mieux de récupérer un peu d'ici là.
- Okay. »
Shaw referma les paupières.
« Élisa ? l'appela-t-elle soudain.
- Oui, répondit aussitôt en alerte le Lieutenant en entendant Shaw utiliser son prénom.
- Réveillez-moi si vous voyez que je vais glisser...
- Vous pouvez compter sur moi, mon Capitaine. »
Shaw se détendit rapidement, mise en confiance par la présence du jeune Lieutenant. Celle-ci la préviendrait si un des blessés avait besoin de son aide et elle savait ce que pouvait représenter un cauchemar pour Shaw. Root s'était montrée avisée quand elle avait arraché le jeune Lieutenant des mains de Samaritain et Shaw lui dédia une pensée reconnaissante et affectueuse. Elle sombra dans le sommeil en se traitant d'imbécile et en pestant contre elle-même, parce qu'elle était en train de se dire qu'elle aimait bien Élisa Brown, que c'était un bon soldat, un bon officier et qu'elle était mignonne. « T'es vraiment débile, Sameen... se reprocha-t-elle à demi-inconsciente. Ouais, mais elle est cool, elle aussi... »
Elle aussi... ? « aussi »... ? Pourquoi employer cet adverbe ? Elle ne trouva pas la réponse et Brown sourit en l'entendant répéter dans son sommeil :
« Elle est cool, Brown est cool. ».
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Sur le sol de la clairière ce qui restait de l'équipe regarda l'hélicoptère s'éloigner. Root s'approcha de Maria Alvarez et la prit par le bras.
« Alors, comme ça, vous avez joué au docteur avec Sameen ? lui demanda-t-elle d'un ton espiègle. »
Maria la regarda curieusement. Root caressa de son pouce, le pansement que Shaw avait posé à Alvarez après la transfusion.
« Mmm... pour qui avez servi de poche de sang ?
- C'était pour Anna, expliqua la jeune juge.
- C'est gentil, Maria, Anna chante divinement bien, c'eût été dommage de perdre un tel talent... je suis toujours étonnée par ce que Sameen est capable de faire faire aux gens.
- Pas par ce qu'elle est capable de faire ? demanda Maria d'un ton faussement innocent.
- Oui et non. Non, parce que Sameen est capable de tout et que je m'attends à tout avec elle. Oui, parce que je manque parfois cruellement d'imagination en ce qui la concerne.
- Il est vrai que je n'aurais jamais imaginé donner mon sang installée sur une couverture en train de tenir un point de compression au milieu de la forêt. Encore moins d'assister à une intervention chirurgicale au même endroit, le tout bercé par de vieux chants russes traditionnels.
- Tout le charme parfois de fréquenter Shaw...
- Vous la connaissez depuis longtemps ?
- Depuis trois ans.
- Vous n'avez pas dû vous ennuyer.
- Non, c'est vrai et elle m'a manqué quand elle a disparu, conclut Root avec amertume.
- Hé Crunchy, on décolle quand ?
- Maintenant. Vous allez bien, Élisabeth ? demanda Root en se retournant vers la jeune femme.
- Je ne sais pas. Tout est si confus...
- Dans quelques jours, vous serez célèbre.
- Je ne suis pas venue ici pour être célèbre.
- Par idéal ?
- Je suis flic, je bosse à la Crim', je fais juste mon travail... mais là...
- Oui, approuva Root. L'affaire du Chirurgien de la Mort, dépasse peut-être un peu plus le cas du banal tueur en série.
- Du banal tueur en série ! Vous plaisantez ? Et qui sont tous ces hommes ? fit-elle en balayant l'espace devant elle.
- Ils sont de la CIA, déclara Terence Beale.
- De la CIA ?! Mais qu'est-ce que la CIA vient faire là-dedans ?
- Je comprends que cela vous dépasse un peu, Lieutenant, et vous n'avez pas à vous occuper de notre rôle dans cette affaire ni à savoir pourquoi elle nous intéresse autant, lui répondit Terence Beale. Je vous laisse le Chirurgien de la Mort parce que je crois que ses victimes méritent qu'il soit arrêté et condamné. Concentrez-vous sur ses crimes, faites votre travail. L'agent Eckart restera à vos côtés et si l'agent Radclif se remet rapidement de sa blessure, il vous accompagnera aussi. Pas pour vous surveiller, pour vous aider.
- Le FBI n'a rien à voir avec la CIA, remarqua Sanders.
- Nous savons pourtant parfois coopérer. »
Sanders le regarda d'un air dubitatif. Terence Beale se détourna d'elle et s'adressa à Maria Alvarez.
« Madame Alvarez, je suis très heureux de faire votre connaissance. Je suis le directeur Beale et je vous remercie de votre coopération dans cette affaire. Vous êtes une personnalité importante et si vous avez le moindre désir...
- Je n'ai besoin de rien.
- Si vous estimez que votre sécurité est...
- Je crois que je n'ai rien à craindre du point de vue de ma sécurité personnelle. »
Beale jeta un coup d'œil à Root qui lui renvoya un clin d'œil mutin. Il se demanda ce que la jeune Mexicaine savait. Root lui avait dit que la jeune femme était passée entre les mains du Chirurgien, mais elle ne lui avait pas expliqué pourquoi celui-ci s'en était pris à elle. Il avait essayé d'en savoir plus, mais il s'était heurté au sourire suffisant et moqueur de Root et avait renoncé. Il posa ses yeux sur les bras passés l'un par-dessus l'autre, du jeune membre de la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme et de la redoutable et dangereuse femme qui se faisait appeler Root. Quel drôle de couple. Il leva le regard, Root affichait un sourire candide et Alvarez arborait un air déterminé que seule venait ternir la fatigue.
- Bon, Terence, intervint Root avec un grand sourire. Je crois que nous n'avons plus rien à faire ici. Maria, Lionel, Élisabeth, avez-vous des effets personnels à récupérer dans la maison ?
- J'ai laissé l'ordinateur de Sameen dans ma chambre, déclara Alvarez ennuyée.
- Mmm, oui et il faut aussi que je récupère le mien dans ma voiture. Lionel ?
- Euh...
- Mon sac ! s'exclama Sanders. Je l'ai laissé dans la cave, il y avait mon matériel d'enregistrement et la déposition de Madame Alvarez.
- Nous avons tout récupéré dans la cave, dit Beale.
- Terence, vous pourriez nous faire restituer le sac du Lieutenant Sanders ? demanda Root.
- Je vais donner des ordres.
- Vous avez aussi fouillé la maison ?
- Non, pas encore.
- Maria, vous venez avec moi récupérer l'ordinateur de Sameen ? Vous pourrez voir s'il n'y pas autre chose à prendre dans votre chambre. »
La jeune Mexicaine se décomposa.
« Non, je ne veux pas, re-rentrer dans... voir...
- C'est bon, la coupa gentiment Root. Ne vous inquiétez pas, j'y vais. Beale, un de vos hommes peut m'accompagner pour me servir de portefaix ?
- Oui, souffla le directeur qui ne comprenait pas comment cette femme pouvait passer son temps à lui donner des ordres ou à lui imposer ses quatre volontés. »
Il appela un homme qu'il mit au service de Root et prit congé.
« On reste en contact, Terence !
- Euh... Oui.
- À bientôt, alors ! »
Root lui avait apporté beaucoup d'éléments nouveaux. Il la redoutait, redoutait son intelligence et ne comprenait pas comment elle pouvait savoir autant de choses, comment elle pouvait bénéficier d'autant de moyens techniques et financiers. Mais elle s'avérait être, malgré son comportement fantaisiste, une alliée incontournable, une alliée sur qui il fallait compter. Un combat sans merci était en train de se jouer pas seulement pour prendre le contrôle des États-Unis, mais pour diriger en sous-main l'ensemble des affaires économiques, stratégiques et politiques à l'échelle internationale. Un combat entre deux courants opposés, de forces opposées. L'une avançait ses pions et l'autre la combattait. L'une avait installé des espion-logiciels dans tout le système informatique de l'agence, dans les téléphones, tous les objets connectés. L'autre les avait éradiqués. L'une avait cherché à contrôler la CIA, l'autre à lui rendre et à sauvegarder son indépendance. Beale avait aussi grâce à Root démasqué un nombre impressionnant d'agents infiltrés. Il ne les avait pas éliminés, du moins pas tous. Mais il tenait étroitement sous surveillance et recevait régulièrement des rapports anonymes et très détaillés de tous leurs faits et gestes. Il savait que ces rapports étaient l'œuvre de Root, même s'il ne savait pas comment elle pouvait les rédiger et obtenir des renseignements aussi précis sur un nombre de personnes aussi nombreux.
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Root partit, suivie d'un agent. Elle revint dix minutes plus tard avec deux hommes de plus et une demi-douzaine de sacs.
« J'ai récupéré les affaires de tout le monde, annonça-t-elle toute joyeuse. Chargez tout dans l'hélicoptère. Vous, je vous garde avec moi, dit-elle à l'un des hommes qui l'avait accompagnée dans le chalet. Je vais récupérer des affaires dans ma voiture. Lionel, Élisabeth ? Vous ne voulez pas reprendre vos bagages ? Ça vous évitera les tenues militaires du Walter Reed.
- Ouais, t'as raison, je suis moche comme tout en tenue militaire, grimaça comiquement Fusco.
- Tu devrais me laisser prendre soin de ta garde-robe, Lionel, tu n'as aucun goût en matière vestimentaire.
- Je ne bénéficie pas de tes moyens financiers, Root... Éli, je vais chercher nos affaires, reste avec Maria Alvarez.
- C'est pour cela, Lionel, continua Root sur un ton badin. Tu sais comme je peux montrer généreuse...
- Avoue quand même que ça ne te coûte pas grand-chose... »
Ils s'éloignèrent en papotant aimablement.
Maria Alvarez remarqua l'expression de Sanders.
« On s'y fait assez vite...
- À quoi ?
- Euh... à son côté désinvolte, un peu allumé.
- Ce n'est pas ça qui m'inquiète le plus, répliqua sombrement Sanders.
- Je ne connais pas votre coéquipier, mais si c'est un de leurs amis, je lui fais confiance à lui aussi, je suis sûr que c'est un homme honnête.
- Vous la connaissez alors ?
- Root ?
- Sameen Shaw.
- Je ne l'avais jamais vue avant qu'elle et Root ne viennent me sauver la vie dans la jungle.
- Mais pourquoi le Chirurgien vous en voulait, alors ? lui demanda Sanders qui comprenait de moins en moins ce qui reliait Shaw au Chirurgien, ou tous ces gens entre eux.
- Je vous ai dit qu'il était fou. Je crois qu'il avait lu des articles me concernant, peut-être même regardé des vidéos et qu'il s'est mis à fantasmer...
- Comment ça ?
- Il m'a... avant de commencer son rituel, il m'a raconté que j'avais... tout fait pour mettre Shaw dans mon lit. Que j'avais réussi à la séduire et que nous étions parties pour coucher ensemble, mais que pour le besoin de je ne sais quelle mystérieuse mission, elle m'avait droguée. Dans son histoire, j'étais encore députée auprès du parlement mexicain. Si vous voulez, je pourrais vous rapporter exactement ce qu'il m'a dit... C'est un peu gênant, il s'était montré très cru et très explicite au cours de son récit. Il y avait trop d'hommes présents dans le salon tout à l'heure et je n'ai pas osé m'étendre sur ce sujet. Mais si vous avez besoin d'un autre officier pour vous assister, je veux bien parler devant Root ou Élisa Brown, enfin l'agent Eckart.
- Maria, vous savez que vous êtes une femme exceptionnelle ? la complimenta soudain Root dans son oreillette. Vous faites vraiment preuve d'une très grande intelligence. »
Maria eut un rire bref. Sanders fronça les sourcils.
« Je ris, mentit éhontément Maria à Sanders qui n'avait pas bénéficié de l'intervention de Root. Parce que je suis persuadée que, officiellement, Root et Élisa Brown font partie du FBI. Vous pourrez vérifier, mais je suis sûre que tous leurs papiers et leur ordre de mission sont en règle.
- Absolument, confirma Root cette fois pour les deux jeunes femmes. L'agent Philby, Eckart et Radclif existent et ont bien été envoyés en soutien des Lieutenants Sanders et Fusco pour participer à l'arrestation du Chirurgien de la Mort. Vous pouvez effectivement vérifier, Élisabeth. »
Peu après, Root rejoignit les deux jeunes femmes. Elle passa son bras autour des épaules de Maria Alvarez et l'embrassa gentiment sur la joue.
« Je vous aime beaucoup, Maria. Je vous aime doublement en fait. »
Root n'arrivait pas toujours à faire la part de ses sentiments et de ceux de Shaw. Ceux que Shaw avait éprouvés pour la jeune députée à Chihuahua au cours de la simulation avaient été tellement forts que Root ne pouvait pas vraiment s'en défaire. D'où son amour dédoublé envers la jeune femme.
« Allez, il est temps de partir. »
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE.
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Les siamois :
Shaw et Fusco font référence aux siamois maudits, héros maléfiques du film de Roony Yu : Jiang Hu (La mariée aux cheveux blancs, Hong-Kong, 1993) avec Brigitte Lin et Leslie Cheung.
