Notes de l'auteur : Je vous ai manqué ? :p
Bonne lecture !
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Chapitre 36 : Does anyone know
(Scorpions)
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Les réverbères ponctuent la rue Mosley de taches lumineuses. L'air froid s'engouffre entre les bâtisses de briques rouges, sifflant sur la carrosserie des voitures qui passent encore à cette heure tardive.
Les mains plongées dans les poches de son manteau, le vigile du Last Corner ramasse un peu plus son massif corps sur lui-même dans l'espoir vain de se réchauffer. La tête rentrée dans les épaules et le dos pressé contre la porte qu'il garde, il lève les yeux vers le ciel nocturne dont les étoiles ont été éclipsées par les lumières citadines de la ville de Wichita. Dansant dans le faisceau du réverbère le plus proche, quelques flocons s'illuminent et virevoltent, fragiles cristaux malmenés par les bourrasques. Cette neige ne tiendra pas – les flocons fondent à peine touchent-ils le bitume.
Les joues rougies par le froid et le visage nimbé de bleu et de violet par l'enseigne en néons du bar, l'homme rumine son chewing gum en louchant sur un flocon qui vient se poser sur son nez aquilin. Une voiture passe en un ronronnement de moteur. Il la regarde disparaître au coin de la rue et retire ses mains de ses poches pour enfoncer plus profondément son bonnet sur ses oreilles engourdies. La soirée ne fait que commencer, mais il a l'impression qu'elle ne sera pas très rentable. Les clients ne sont jamais bien motivés pour sortir en hiver, sauf les plus fidèles. Lui-même, s'il avait le choix, il serait resté bien au chaud chez lui à siffler une bière devant un match à la télé. Enfin peu importe – pour lui, afflux de clients ou pas, cela revient au même. Son salaire ne changera pas.
Des claquements de talons précipités résonnent au coin de la rue. Le vigile se redresse en plaquant sur son visage un air qu'il sait intimidant, tournant la tête vers la silhouette féminine qui court vers le Last Corner, emmitouflée dans un épais manteau. Ce n'est que lorsque la femme s'agrippe à la rampe et gravit la volée de marches en se précipitant vers lui qu'il se détend en l'identifiant. Il esquisse un sourire taquin en mâchant son chewing gum.
« Oh, Felicity ! Je ne t'avais pas reconnue sans ton maquillage et tes fringues habituelles. Depuis quand tu t'habilles si sagement, comme une femme respectable ? On jurerait que tu sors de la messe.
La jeune femme lève un nez rouge vers lui et sort un mouchoir pour essuyer la goutte qui y perle. Elle jette un regard nerveux derrière elle comme si elle s'attendait à être suivie.
- Ne m'appelle pas comme ça en-dehors du club. Quelqu'un pourrait t'entendre...
- Tu es bien nerveuse ce soir... Et tu as une heure de retard.
- Oh, merde, oui, je sais, geint-elle avec une grimace en se passant la main dans ses cheveux bruns. Le patron est là ? Il doit être furax, il déteste que je sois en retard...
- Tu as de la chance, il ne vient pas ce soir ni demain. Il revient pas avant vendredi ou samedi je crois. Les autres filles ont déjà commencé, et un client t'a réclamée. Celui qui sent des pieds.
Felicity se détend à vue d'œil avant d'éternuer dans son mouchoir et d'éponger tant bien que mal les glaires avec un bruit visqueux.
- Formidable, il ne manquait plus que ça, soupire-t-elle en reniflant. J'ai un début de rhume. Mes parents ont débarqué à l'improviste et j'ai dû leur faire gober un mensonge pour m'éclipser. Ils sont persuadés que je fais toujours mes études de psychologie et que je suis fiancée à un type parfait et bien catholique. Je me maquillerai et me changerai dans les WC...
- Courage, lui sourit le vigile.
Il lui applique une petite tape chaleureuse sur l'épaule en lui ouvrant la porte. La bruyante musique electro et les lumières tourbillonnantes s'échappent à l'extérieur jusqu'à ce qu'il ait refermé la porte derrière elle.
Le vigile se frictionne les mains en regardant passer deux voitures et une camionnette, les phares illuminant la chute des flocons. Le sol humide reflète l'éclat des réverbères et forme des flaques de lumière. La rampe métallique luit de gouttelettes qui glissent une à une au sol. Il joint ses mains derrière son dos lorsqu'un taxi ralentit et laisse sortir un homme dans la soixantaine au crâne dégarni qui s'empresse de payer le conducteur avant de se diriger vers le porche du bar. Son visage s'éclaire des teintes vives du néon lorsqu'il s'approche du vigile avec un sourire timoré.
- Bonsoir monsieur, dit-il d'une voix aigrelette en sortant une carte de membre. Est-ce que Grace est là ce soir ?
Le vigile cille à peine face à la lueur lubrique dans les yeux du vieil homme. Grace a un succès fou auprès des vieux cochons pour son air à peine légal – elle a vingt-neuf ans mais en paraît à peine seize avec sa taille menue et son air innocent. C'est avec un air professionnel qu'il prend la carte pour l'examiner, sortant de sa poche sa lampe spéciale.
Sous le faisceau, aucun signe ne s'illumine sur la carte où le nom du club, Last Corner, est gravé en lettres violettes à la calligraphie recherchée. Un client ordinaire, donc.
- Elle est là, confirme le vigile d'une voix rude en lui rendant sa carte. Bonne soirée.
Il ouvre la porte au vieil homme qui incline poliment son chapeau avant de plonger dans l'excès de musique – de la pop, maintenant – puis referme derrière lui. Mais il ne reste pas bien longtemps seul dans le froid. Quelqu'un marche très lentement dans la rue et s'immobilise tous les deux mètres en faisant mine de faire demi-tour. Le vigile plisse les yeux, mâchant son chewing gum qui se dessèche dans sa bouche tant il le mastique depuis une heure. La silhouette maigre se précise au fur et à mesure qu'elle s'approche, marchant sur le trottoir d'en face. Lorsqu'elle passe sous un réverbère, le vigile identifie un jeune homme entre vingt et trente ans qui jette des regards hésitants vers l'enseigne du club.
Le vigile est un homme de patience. Il crache son chewing gum sur le bas-côté en scrutant le moindre des mouvements du jeune homme qui plonge son menton dans son écharpe, remontant ses lunettes rectangulaires qui glissent sur son trop grand nez.
Ce n'est qu'au bout de cinq pitoyables minutes que le type se décide enfin à traverser la rue et gravir les marches, sans oser regarder le vigile dans ses yeux.
- Vous êtes membre ? grogne-t-il en se redressant de toute sa hauteur.
Le client semble se ratatiner sur lui-même et passe une main dans ses cheveux d'un blond filasse qu'une calvitie galopante grignote.
- Hum, oui, répond-t-il en se raclant la gorge. Je suis venu il y a un mois et on m'a donné ça. Je ne sais pas si c'est encore valable...
Le vigile hausse les sourcils en gonflant le torse dans le but de se donner un air encore plus imposant – ce qui, avec ses 1m90 et sa carrure de boxeur professionnel, n'est guère difficile. Le client sort sa carte de membre noire et la lui tend. La lampe spéciale émet un vrombissement lorsqu'il l'enclenche, et le signe tribal s'illumine sous le faisceau d'ultraviolets.
Un membre gold.
- Très bien, vous pouvez entrer. Première boisson payante, les autres à volonté, vous connaissez le topo, articule le vigile en lui ouvrant la porte.
Le jeune homme récupère sa carte en bafouillant un remerciement avant de se glisser dans le club. La porte se referme avec un claquement métallique, et le vigile s'y adosse à nouveau en croisant les bras. Ce n'est que vingt minutes plus tard, après le passage d'un homme promenant son chien et d'une dizaine de voitures, qu'une nouvelle silhouette se profile au coin de la rue et s'approche d'un pas décidé. Le vigile se redresse et étudie la nouvelle venue.
Car c'est une femme qui s'approche, la trentaine ou quarantaine, ses courbes féminines évidentes dans son trench gris. En voyant sa peau noire et les fines tresses serrées sur son crâne, le vigile la reconnaît et ôte son bonnet pour se frotter son épaisse nuque d'un air embarrassé. Il ne l'avait pas reconnue tout de suite, habillée en civile – la dernière fois, elle portait l'uniforme de police et était accompagnée de plusieurs de ses collègues.
- Inspectrice Morrison ! Que faites-vous ici ? Avez-vous encore besoin d'éléments pour votre enquête ?
La femme gravit les marches et fixe sur lui un regard sévère, sa mâchoire crispée creusant les joues de son visage anguleux. Elle a sans doute été une très belle femme autrefois, avec ses yeux de biche et ses cils bien fournis, sa bouche pulpeuse – mais son air dur lui ôte une bonne partie de son charme. Quoique, peut-être qu'en lui mettant une jolie petite robe et du maquillage...
- L'enquête sur la disparition de David Greenberg est toujours en cours, mais mes équipes suivent d'autres pistes. Ce soir, je viens à titre personnel.
D'un geste sec et parfaitement professionnel, l'inspectrice dégaine sa carte de membre et la brandit sous son nez sans sourciller.
- À titre personnel ? répète le vigile en prenant la carte d'un air perplexe. Vous savez, m'dame, on n'a que des strip-teaseuses ici, pas d'hommes à part les serveurs, mais ils ne sont là que pour faire les cocktails.
L'inspectrice Morrison lève le menton, pinçant ses lèvres bien charnues.
- J'en suis consciente. Est-ce que Krystal est là ce soir ?
Lesbienne, donc.
Il aurait dû s'en douter, avec son air autoritaire et son regard à faire fondre un glacier... Elle doit être du genre dominatrice. Krystal lui a donc tapé dans l'œil, hein ? Le vigile ne peut retenir un rictus, regrettant d'être contraint de rester dehors. Krystal et elle... oh, il aurait bien voulu voir ça.
Il éclaire la carte de membre avec sa lampe, et le signe tribal apparaît nettement. Membre gold, elle aussi. Hé bien... qui a dit que les flics ne savaient pas s'amuser ? Une inspectrice lesbienne qui se prend une carte gold alors qu'elle était là pour des interrogatoires... quelle femme ! Dommage qu'elle joue pour l'autre équipe.
Il hausse un sourcil sans faire de commentaire et la lui rend.
- Krystal est là, confirme-t-il avec un clin d'œil complice. Bonne soirée, m'dame l'inspectrice. »
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« Je t'avais pourtant bien dit de la fermer ! siffle-t-elle entre ses dents.
D'un geste brusque, Krissy plaque à nouveau sur la bouche de l'homme le ruban adhésif qui s'était détaché. Les cris s'étouffent et s'évanouissent enfin lorsqu'elle lui colle la lame de son couteau de chasse contre son cou, presque au point de percer la peau.
- Encore un seul son et je te tranche la gorge, le menace-t-elle en le clouant d'un regard noir. Compris ?
Ligoté à la chaise et tenu en respect, l'homme acquiesce frénétiquement, ses yeux embués brillant de terreur. Dans la pénombre de la cave, c'est avec précaution que Krissy ôte la lame et recule d'un pas, le verre crissant sous ses chaussures. Sa victime s'est débattue et a tant crié, renversant la chaise à terre, qu'il a brisé des bouteilles et fichu un bazar pas possible là-dedans.
Replaçant son couteau dans sa gaine fixée à sa ceinture, Krissy remonte les escaliers et claque la porte de la cave derrière elle avec humeur. Une fois dans la cuisine, elle ouvre le frigo en laissant échapper un soupir de lassitude.
- Tu sais qu'il va pas aimer ça, hein ?
Son visage se renfrogne davantage à la voix enrouée par la mue qui vient de s'élever. Elle s'empare d'une canette de coca et l'ouvre avec un pschitt sonore avant de se retourner en fermant le frigo d'un coup de hanches.
- Oh toi le morpion, je t'ai pas demandé ton avis. J'ai dit qu'on le garde trois jours et qu'on le tue si on arrive à rien.
Elle renverse la tête en arrière pour avaler plusieurs gorgées, ses longs cheveux ondulant sur son pull à coll roulé. Lorsqu'elle baisse à nouveau la tête, elle s'approche du gosse avachi sur le canapé, sa jambe droite étalée sur la table basse et sa manette de PS3 en main. Il presse les boutons en fronçant son nez moucheté de taches de rousseur alors qu'il fait courir et sauter Spiderman version Lego sur l'écran. Sans pour autant se déconcentrer de son jeu, Elliot lui jette un œil, ses cheveux acajou glissant en mèches désordonnées sur son front et dans son cou.
- Je parle pas de ton prof enfermé dans la cave, mais des chasseurs que tu fais venir en douce dans son dos pendant qu'il est au lycée. Tu sais bien qu'il veut pas de ça et qu'il insiste pour qu'on se débrouille seuls, sans impliquer des adultes. C'est pas cool ce que tu fais, Krissy.
Sa canette lui gèle les doigts, et la jeune fille plisse les yeux en jetant un regard impatient par la fenêtre.
- Tu parles duquel, là ? Tu sais bien qu'il faut préciser.
Par-dessus la haie, la rue est vide et silencieuse – Sam et Dean ne devraient pas tarder normalement.
- Les deux. Ils vont tous les deux piquer une crise, tu vas voir.
- Je m'en fous. Ils verront tous les deux que j'avais raison, on ne peut pas régler ça seuls, ça nous dépasse. Et pourtant je suis la première à détester demander de l'aide.
Elle termine sa canette d'une traite et la jette à la poubelle avant de placer devant l'écran, les mains sur les hanches.
- Hé morveux, j'avais dit pas de pieds sur la table basse ! Vire ça tout de suite !
Se penchant sur le côté pour voir l'écran, Elliot redresse ses lunettes sur son nez et retrousse son pantalon pour dévoiler sa prothèse métallique.
- C'est pas un vrai pied, ça compte pas ! Pousse-toi, je vois rien !
D'un geste vif, la jeune fille lui arrache la manette des mains en pinçant les lèvres.
- Tu es chez moi, tu dois suivre les règles. D'ailleurs, combien de temps tu comptes rester ? Ça fait une semaine déjà que tu squattes ! Tu as la chance d'avoir une famille qui t'attend et te cherche, tu n'as rien à faire ici. Tu crois que c'est un jeu ? Notre vie à Aiden et moi est dangereuse !
Elliot retire sa jambe et replace son pied à terre. Une fois assis correctement sur le canapé, il croise les bras, une moue boudeuse assombrissant ses yeux noirs.
- Je n'ai pas envie de rentrer tout de suite. Pas tant que j'ai pas mis le pied sur un bateau. Après, je rentrerai. Et puis maintenant que je sais que les vampires, les goules, les fantômes et tout ça existent, comment tu veux que je fasse comme si je savais rien ? C'est trop cool !
- T'avais pas l'air de trouver ça cool quand on t'a sauvé de ce nid de vampires qui te prenaient pour leur distributeur de boisson préféré.
Le gosse grimace en se palpant le cou encore marqué de multiples traces de crocs qui commencent tout juste à cicatriser. Il remonte encore ses lunettes sur son nez d'un geste nerveux, son visage s'empourprant si bien que ses taches de rousseur en pâlissent.
- Ils étaient pas siiii horribles tu sais, à part le fait qu'ils me gardaient prisonnier, ils me donnaient tout ce que je voulais. C'est même eux qui m'ont offert Marvel Lego dès sa sortie, ajoute-t-il en pointant l'écran du doigt. C'était plutôt cool de leur part.
- Ils t'auraient bu jusqu'à ce que tu meures d'épuisement, imbécile. Tu tenais à peine debout quand on t'a libéré.
Krissy repose la manette sur la table basse et éteint la télévision avant de se diriger vers la fenêtre, écartant le rideau pour guetter l'arrivée des frères Winchester. Toujours rien en vue.
- Comment t'as dit qu'ils s'appelaient, déjà, tes chasseurs ?
- Dean et Sam.
Elle retourne auprès d'Elliot et se laisse tomber à côté de lui sur le canapé, récupérant son 9mm Wilson démonté et parfaitement nettoyé sur la table basse. Elle entreprend de le remonter avec des gestes sûrs et efficaces sous le regard fasciné d'Elliot. Ce gosse, c'est un peu comme avoir un chiot à la maison qui scrute le moindre de ses mouvements en la harcelant de questions. Incapable de rester silencieux plus de dix secondes, Elliot ramène ses jambes en tailleur en se tournant vers elle, la fixant de ses grands yeux sombres :
- Tu sais, je pourrais vous aider moi aussi. Je pourrais chasser et faire les mêmes trucs cools que vous. Je suis sûr que je serais trop badass.
- Tu as treize ans, tu es trop jeune.
- Presque quatorze ! se défend Elliot avec véhémence. Et toi t'es qu'une fille et t'as seize ans, c'est pas mieux !
Krissy lui glisse un regard noir, fronçant les sourcils.
- Presque dix-sept. Je suis presque adulte, moi. Si tu veux tirer et faire le héros, continue plutôt tes jeux vidéo.
Elliot redresse ses lunettes sur son nez et la regarde achever de remonter son arme. Et alors qu'elle introduit le chargeur avec un claquement métallique, Elliot qui gigote sur place comme s'il se retenait de parler, craque et rompt à nouveau le silence :
- Dis, tes chasseurs, là, Sam et Dean... T'es sûre qu'on peut leur faire confiance et que je risque rien ? Je devrais peut-être me cacher ou aller ailleurs quelques jours. Je voudrais pas qu'ils me signalent à la police et me forcent à retourner chez moi...
- Ils sont vieux mais réglos, le coupe Krissy en glissant son arme sous sa ceinture de son jean. Mais je comprends pas pourquoi tu rentres pas chez toi. Tu sais, moi je donnerais n'importe quoi pour que mon père soit encore vivant et pour retourner à une vie normale avec lui. Mais je ne peux pas.
- Pas envie de rentrer, se renfrogne Elliot en serrant ses jambes contre son torse. Pas tout de suite en tout cas. C'est pas pour rien que j'ai fugué, j'en avais marre qu'on me couve et que mes parents se disputent pour rien. J'avais pas prévu de me faire enlever par des vampires, mais je garde mon objectif premier : je rentre pas tant que j'ai pas navigué sur un bateau. Et rien ne me fera changer d'avis.
- T'es vraiment un sale morveux égoïste.
- Et toi... t'es une fille !
Krissy hausse les sourcils haut sur son front et lui administre une claque sur le sommet du crâne.
- Aïeuh ! Ça se fait pas de frapper quelqu'un qui a des lunettes !
Elle esquisse un rictus qui se fige quand elle entend un vrombissement de moteur dehors. D'un bond, elle se lève du canapé et se précipite à la fenêtre, reconnaissant la chevrolet noire de Sam et Dean qui ralentit dans la rue.
- Les voilà, soupire-t-elle en la voyant se garer sur le trottoir d'en face. C'est pas trop tôt.
Surexcité, Elliot s'est levé lui aussi et se dirige vers la porte avec cette démarche un peu claudicante qui lui est particulière à cause de sa prothèse à la jambe droite. Krissy le suit lorsqu'il ouvre la porte, et lui chope l'épaule pour le placer de force derrière elle, le coupant dans son élan. Le soleil les éblouit et une bourrasque décoiffe la chevelure sombre de la jeune fille. Elliot est plus grand qu'elle malgré son âge et n'a aucun mal à regarder par-dessus son épaule. Les portières de la voiture s'ouvrent et deux personnes en sortent.
- Lequel est Sam et lequel est Dean ?
Plissant les yeux dans la lumière, Krissy voit Dean claquer la portière et rajuster le col de sa veste en cuir, son souffle formant de la vapeur devant son visage.
- Lui c'est Dean, dit Krissy en le pointant du doigt. Et l'autre, c'est...
Elle fronce les sourcils et se crispe en voyant un homme en trench-coat beige contourner la voiture et coller son épaule à Dean avec qui il échange des paroles à voix basse.
- … pas Sam, achève-t-elle en glissant sa main dans son dos.
Ses doigts se referment sur la crosse tiède de son 9mm et elle repousse Elliot dans la maison alors que les deux hommes s'approchent et passent le portail de bois.
- C'est qui alors ? lance Elliot derrière elle.
- Je ne sais pas et je n'aime pas ça.
Dean lui adresse un signe de tête en guise de salut et gravit les marches. Il s'arrête devant elle avec un sourire dans son regard qui creuse des rides d'expression au coin de ses yeux.
- Hey, Krissy. C'est bon de te revoir.
L'inconnu en trench-coat et cravate bleue s'arrête lui aussi, l'épaule toujours collée à celle du chasseur, posant un regard austère sur la jeune fille.
Sans daigner répondre aux salutations de Dean, Krissy dégaine son arme et la pointe droit sur le front de l'intrus qui ne bronche pas d'un poil à sa menace, se contentant d'incliner la tête sur le côté en la scrutant d'un regard perçant.
- C'est qui, celui-là ? Où est Sam ? articule Krissy d'un ton venimeux.
- Whoa, whoa, on se calme, gamine ! La coupe Dean en se plaçant entre eux deux.
Krissy baisse son canon lorsque Dean pose la main dessus comme pour l'apaiser.
- Sam est occupé, il ne pouvait pas venir. Castiel est un ami, il va nous aider pour ton problème.
La jeune fille se détend mais regarde toujours l'homme d'un air méfiant. Il semble un peu plus vieux que Dean et le froid a fait rougir son nez et ses joues.
- Mouais, ok, concède Krissy en s'écartant pour les laisser passer. Entrez, je vais vous expliquer la situation.
Dean et le dénommé Castiel posent à peine un pied dans la maison, qu'Elliot leur tend la main avec enthousiasme. Krissy ferme la porte en replaçant son 9mm dans son dos pendant que Dean accepte la poignée de main énergique d'un air dubitatif.
- Salut, moi c'est Elliot, avec deux L et un seul T. Je suis là depuis une semaine. Alors comme ça vous êtes des chasseurs de monstres ? C'est trop cool !
Krissy esquisse un rictus goguenard pendant que Elliot lâche Dean et serre à présent la main de Castiel qui semble un peu dépassé.
- Toi t'es Castiel, si j'ai bien entendu ? C'est bizarre comme nom. Enfin c'est pas tellement plus bizarre que celui de...
- C'est quoi, ça, Krissy ? le coupe Dean en jetant un regard dubitatif à la jeune fille.
Il pointe du pouce l'ado surexcité qui tire maintenant Castiel vers le salon en lui demandant s'il joue aux jeux vidéo. Krissy se contente de hausser les épaules.
- Ça, c'est un mioche qu'on a sauvé d'un nid de vampires qui se nourrissaient de lui. Et depuis, il ne nous lâche plus, un vrai pot de colle doublé d'une pipelette.
Ils se dirigent à leur tour vers le salon, et elle sent le regard du chasseur peser sur l'arme glissée contre ses reins et le couteau gaîné qui pend à sa ceinture.
- Je constate que t'as continué la chasse...
- Je pouvais pas fermer les yeux quand je voyais dans le journal des indices qui indiquaient des attaques de monstres. Mais t'en fais pas, j'ai fait attention à chaque fois que ce soient des vrais monstres avant de les éliminer. Je ne me fais plus avoir.
Elle fait signe à Dean de s'asseoir sur le canapé, et il obtempère, rejoignant ainsi Castiel qui est déjà assis. Elliot se laisse tomber entre eux deux avec un sourire jusqu'aux oreilles, les regardant tour à tour comme si c'était Noël.
- Où sont les autres gosses ? demande Dean d'un air curieux.
Krissy approche une chaise et s'y installe avant de leur tendre un paquet de gâteaux. Leur faisant ainsi face à tous les trois, elle pose ses coudes sur ses genoux, un air sérieux assombrissant ses yeux.
- Joséphine a obtenu une bourse pour faire des études supérieures. Elle est à New York maintenant et ne veut plus entendre parler de surnaturel. Ce qu'il s'est passé avec Victor lui est resté en travers de la gorge.
- Ok, et l'autre, là... Aiden, c'est ça ? Celui que tu avais l'air de bien aimer ?
Krissy détourne les yeux en se mordillant la lèvre, et c'est Elliot qui répond à sa place en remontant ses lunettes sur son nez moucheté de taches de rousseur :
- Aiden est au lycée, et Krissy a séché les cours pour être là quand vous arrivez. Ils sortent ensemble mais pas vraiment ensemble parce que...
- C'est compliqué, le coupe Krissy en lui jetant un regard d'avertissement. Non, ne fais pas ce sourire débile, Dean, ce n'est pas ce que tu imagines.
- Tu devrais leur expliquer, marmonne Elliot en croisant les bras. Ils vont finir par l'apprendre de toute façon.
Dean et Castiel la regardent à présent avec un air intrigué, mais Krissy secoue la tête avec frustration, préférant repousser le moment autant que possible.
- On a encore le temps avant qu'il revienne de cours. En attendant, Dean, il faut que je t'explique plus en détails pourquoi je t'ai demandé de venir.
- Tu as dit quelque chose à propos de ton prof qui serait une goule, c'est ça ?
- Ce n'est que la partie émergée du problème, mais oui.
- Krissy et Aiden l'ont kidnappé et enfermé dans la cave ! intervient Elliot avec un sourire stupide jusqu'aux oreilles.
- Laisse parler les adultes ou bien je t'envoie tout droit dans ta chambre, menace Krissy en le pointant du doigt.
Tout sourire disparaît du visage de Dean qui se verrouille en une expression grave. Le chasseur se penche en avant pour la fixer droit dans les yeux.
- Ok, explique-toi.
Krissy prend une profonde inspiration pendant que Castiel mâche un gâteau en gardant un air parfaitement sérieux malgré ses joues pleines.
- Il y a trois semaines, mon prof de géographie, David Greenberg, a commencé à devenir bizarre. C'était mon prof préféré et on déjeunait souvent ensemble vu qu'il savait que mes parents sont morts et lui-même a perdu un enfant à cause du cancer il y a deux ans. Il a cessé de me parler et a loupé de plus en plus de cours, jusqu'à disparaître pendant trois jours. Je ne me suis pas inquiétée tout de suite parce que j'étais occupée avec Aiden à sauver Elliot. Mais quand Monsieur Greenberg est revenu... mon instinct me disait qu'il y avait quelque chose de pas net, et qu'il n'était plus le même.
- Alors Aiden et elle l'ont suivi comme des ninjas chez lui et...
- Laisse-moi parler, je t'ai dit ! On l'a suivi, on est entrés chez lui et on a vu que son frigo était plein de chair humaine... dont la tête décapitée de mon prof. Celui qu'on a kidnappé et mis dans la cave... ce n'est pas mon prof, mais un imposteur.
- Pas non plus un shapeshifter ni un rugaru ! renchérit Elliot avec enthousiasme. L'argent ne lui fait rien du tout et sa peau et ses yeux ont pas changé !
Dean les dévisage tour à tour avec un air oscillant entre la contrariété et la surprise.
- Comment vous savez tout ça sur les monstres, vous ?
Une lueur de fierté s'allume dans les yeux noirs de Krissy.
- Tu te rappelles, le type que t'as envoyé nous surveiller ? Garth, le grand machin maigre ? Je l'ai cuisiné les deux ou trois fois où il est passé, et je lui ai soutiré toutes les informations que je pouvais sur le surnaturel. Il a suffi de le faire boire un peu, et une fois ivre il a lâché tout sur tous les sujets. Victor ne nous avait tout appris que sur les vampires et je voulais être prête à tout.
Dean se pince l'arête du nez en grommelant quelque chose dans sa barbe avant de soupirer :
- Ok, je vois. Mais alors pourquoi vous avez besoin de nous, dans ce cas ? T'as l'air d'avoir la situation bien en main. Tu sais que pour supprimer une goule faut lui couper la tête, au moins ?
- Évidemment, que je sais ! Je peux gérer les goules et j'ai pas besoin de toi pour mener une enquête. Je suis pas une gamine.
- C'est pour le bar à putes qu'elle a besoin de vous ! s'esclaffe Elliot avec un ricanement puéril.
- Le quoi ? lâche Dean en arquant un sourcil blasé.
- Il a dit le bar à putes, Dean.
- C'est bon, Cas', j'avais entendu !
- Alors pourquoi tu demandes, si tu as entendu ?
Krissy les interrompt en se levant avec humeur. Elle se met à faire les cent pas, ses cheveux sombres ondulant sur son pull.
- J'ai voulu savoir comment et où Monsieur Greenberg avait pu se faire choper par une goule. Garth nous avait raconté que les goules ne tuent pas les gens et se contentent de piquer des cadavres dans les cimetières pour les manger, alors je me suis dit qu'il y avait un truc louche. Et j'ai vu qu'il avait une carte de membre dans un bar à strip-tease au centre de Wichita. Aiden et moi on a voulu aller enquêter, mais...
Elle soupire, croisant les bras de frustration.
- Le vigile n'a pas voulu croire qu'on était majeurs, même avec nos fausses cartes d'identité. Il nous a refoulés, et on a pas réussi à entrer par un autre moyen. C'est juste pour ça que j'ai besoin d'adultes de confiance : il faut que vous entriez, et que vous me dites s'il y a quelque chose de louche là-dedans. Je suis sûre qu'il s'y passe un truc pas normal.
- Quoi, c'est ton instinct qui te dit ça ? lance Dean d'un air incrédule. Peut-être que ton prof aimait s'amuser, voilà tout.
- Non, je sais qu'il s'y passe des trucs, parce que j'ai interrogé la goule qui m'a avoué que c'est le staff du bar qui lui a refilé le cadavre et l'a même payée pour prendre sa place et continuer sa vie comme si de rien n'était. La goule assure qu'elle n'en sait pas plus mais que c'est pas la première fois que ça arrive, et que ça attire des colonies entières de goules dans les égouts de Wichita. Qu'est-ce que tu dis de ça, vieil homme ?
Mais avant que Dean n'ait pu répondre, l'attention de Krissy est brusquement déviée vers la fenêtre. Elle étouffe un juron en voyant la voiture bordeaux aux portières rayées se garer juste derrière la chevrolet de Dean.
- Merde, il était pas censé rentrer si tôt... siffle-t-elle en voyant la portière s'ouvrir et Aiden en sortir, son sac à dos pendant avec nonchalance sur son épaule.
Dean se lève et jette lui aussi un regard par la fenêtre avec d'esquisser un rictus taquin.
- Tiens tiens, voilà ton petit ami.
Krissy s'éloigne de la fenêtre et se dirige à grands pas vers la porte, son esprit tournant à plein régime. Puis, elle darde un regard sérieux sur Dean et Castiel.
- Ok, j'ai pas eu le temps de vous expliquer ce qu'il se passe avec Aiden, mais juste une chose : ne soyez pas effrayés. Il est inoffensif et il n'est pas fou, je vous le jure. C'est juste un peu dingue à expliquer.
- D'accord... répond Dean en fronçant les sourcils, l'air peu convaincu.
Krissy leur fait signe de ne pas bouger, et ouvre la porte d'entrée à l'instant même où Aiden sortait sa clef. Le jeune homme hausse les sourcils et lui sourit en s'avançant pour entrer, mais elle le stoppe d'une main ferme sur le torse.
- Krissy ? s'étonne-t-il en s'immobilisant.
- Promets-moi de ne pas t'énerver. Vous deux, en fait. Promettez-moi tous les deux de ne pas vous énerver. Ok ?
- Euh ok, mais tu sais que je peux pas promettre pour lui, hein. Qu'est-ce qu'il se passe ? T'es bizarre... Et c'est quoi cette bagnole garée en face ? Elle me dit vaguement quelque chose.
- Justement, tu vas voir. Entre.
Pendant qu'Aiden rempoche sa clef et entre dans la maison, Krissy referme la porte derrière lui. Le jeune homme laisse tomber son sac au sol et tressaille en tombant nez à nez avec Dean. Il a assez grandi en un an pour être presque aussi grand que le chasseur, mais se retrouve quand même contraint de lever les yeux pour croiser son regard.
- Dean ? Qu'est-ce que... s'étrangle-t-il avant de se tourner d'un bloc vers Krissy. Hé, Krissy, on avait dit pas d'adultes ! On était bien d'accord !
Krissy croise les bras avec défiance, pinçant les lèvres.
- On a besoin d'eux pour fouiller dans le bar et tu le sais ! Dean est un bon chasseur et je lui fais confiance, il peut nous aider.
- Je t'avais dit qu'on trouverait un moyen ! On pourrait entrer par effraction quand c'est fermé en journée, ou...
Aiden se tait lorsqu'il voit une ombre de plus s'étirer au sol et des bruits de pas approcher. Krissy effectue un geste négligent de la main pour désigner le chasseur en trench-coat et cravate qui vient les rejoindre.
- Dean a amené un ami à lui. Castiel, un truc comme ça. Il va nous aider lui aussi jusqu'à ce qu'on ait réglé cette histoire de goules. Et fais pas ta mauvaise tête, c'est comme ça et puis c'est tout.
- Bonjour, Aiden, déclare Castiel d'une voix rauque.
Et soudain, alors qu'Aiden étouffe une exclamation de surprise et se retourne vers Castiel, son attitude se modifie du tout au tout. Ses épaules se raidissent, son dos se tient bien plus droit, et un éclat d'un bleu lumineux traverse ses yeux. Ce détail semble surprendre Dean qui se crispe et glisse sa main sous sa veste en cuir, comme pour s'apprêter à en sortir une arme.
Merde... et dire que Krissy avait espéré pouvoir expliquer ce phénomène au calme.
- Cas' ?! suffoque le jeune homme en pâlissant à vue d'œil.
Perplexe, Krissy le suit des yeux lorsqu'il recule précipitamment en dévisageant le mec au trench-coat comme s'il en était terrifié, jusqu'à ce qu'il heurte le mur. Ses yeux brillent de larmes contenues et d'effroi. Elle n'avait encore jamais vu leur invité si spécial se comporter de la sorte.
- Attends une minute, tu le connais ? demande-t-elle en pointant Castiel du doigt. Me dis pas que lui aussi c'est un...
- Si je le connais ? éclate-t-il avec un ricanement hystérique en se passant une main dans ses boucles brunes. Un peu que je le connais, oui ! Beaucoup trop à mon goût ! C'était le Général de ma Garnison !
Tous les regards se tournent vers Castiel qui vient de prendre une inspiration brusque. Ses pupilles rétrécies dévoilent le bleu de ses yeux emplis de stupéfaction. Ses mains tremblent le long de son corps jusqu'à ce qu'il serre les poings et déglutisse, dévisageant Aiden comme s'il n'en croyait pas ses yeux.
- … Zedekiel ? » articule-t-il en un murmure rocailleux.
oOo
[NdA : Elliot est un OC proposé par Lenn, merci à elle ! :D]
[NdA BIS : Je précise pour ceux qui ne lisent pas De la poésie pour poissons que Zedekiel n'est PAS Ezekiel. Rien à voir.]
[NdA TER : On me pose très souvent la question, alors je profite pour préciser que j'utilise les mêmes headcanons pour Au-delà du sang que dans De la poésie pour poissons, mais les histoires sont différentes et ne se rejoindront pas. Plus précisément, dans De la poésie pour poissons Castiel n'est pas un serial-rebelle comme le sous-entendait la saison 8, Naomi et Metatron n'existent pas et je ne tiens pas compte des saisons 7 et 8. Il y a donc pas mal de différences. En fait vous pouvez considérer Au-delà du sang comme un AU de De la poésie pour poissons.]
