Léo, dès hors de l'édifice, avait été directement se réfugier dans sa voiture pour avoir sa dépression nerveuse. Puis, après avoir pleuré plusieurs minutes, il s'était calmé et raisonné. Il n'avait pas le temps d'être faible : on comptait sur lui. On lui avait laissé un 24 heures pour se calmer de ses émotions. Il aurait pu réclamer un congé plus long que 24 heures, mais avec la cité en effervescence, chaque homme au poste avait son importance.
Repensant aux indices laissés, il consulta l'heure et jugea que Donnie ne devait pas être encore à l'aéroport de Miami. Peut-être devrait-il lui passer ce coup de fil immédiatement, lui faire part de toutes les informations en sa possession, afin que Donnie puisse utiliser son temps de vol à cogiter sur ce cas.
Mais cela ne s'était pas passé comme prévu.
Lui et Donnie s'étaient disputés au téléphone. Don ne rentrerait pas ce soir, finalement. Léo lui avait expliqué qu'un dangereux psychopathe menaçait la ville et qu'Usagi avait été assassiné chez-lui, mais la résolution de Donatello n'avait pas bougé d'un iota.
« Tu ne te rends pas compte, Donnie! J'ai dormi à côté de son cadavre, alors que son meurtrier était caché quelque part chez-moi » avait crié Léo, à la limite de l'hystérie.
Don avait soupiré, juré qu'il comprenait, mais avait expliqué qu'ayant enfin retrouvé la personne pour laquelle il s'était déplacé jusqu'en Floride, il ne partirait pas sans l'avoir vue. Il avait coupé les protestations de Léo en spécifiant que c'était sans doute leur unique chance de sauver Raphael.
Léonardo, alors, s'était tu. Usagi avait compté pour lui, les citoyens de New-York comptaient pour lui, mais Raphael tout autant. Pouvait-il dire « plus » sans être un monstre d'égoïsme?
Donatello avait interprété correctement son silence et avait promis de ne rapporter son retour que de 24 à 36 heures, pas plus.
Léo avait alors, raccroché, impuissant : Il était presque 16h. Dans 6 heures, 256 personnes seraient tuées et dans 18 heures, 1024, s'ils n'agissaient pas avec assez de célérité
Il essayait de se dire qu'il n'était pas une mauvaise personne de favoriser son frère au détriment de milliers de vies innocentes. Il fit taire ses remords en se disant que Donnie, bien qu'intelligent, n'était pas le policier que lui était. Le combat de Donnie était de trouver une cure pour Raphael. Son devoir à lui était de mettre le criminel derrière les verrous.
Il conduisit, songeur en pensant à ce qu'April avait insinué. Oui, s'il ne connaissait pas Raphael, il pouvait admettre qu'il y avait des similitudes troublantes. Mais il connaissait l'âme de son frère. Oui, Raph avait un tempérament, oui, il était possessif, mais au point de faire sauter un bus de touristes innocents? Non.
Il arriva enfin chez Don, qui, ayant pris Mikey sous son aile, vivait dans un magnifique loft bien éclairé dans le quartier financier à un quart d'heure à peine d'où il vivait avec Usagi. Il allait peut-être devoir vivre à nouveau avec eux. Il savait que Donatello, de toute façon, préférait cette alternative. Malgré sa bonne impression d'Usagi, il avait été reluctant à le laisser partir. Don avait, depuis Raphael, des réflexes de grand frère et se montrait immensément protecteur des deux qui lui restait.
Il avait changé Mikey d'école dès l'internement de Raph et il était inscrit désormais à une école d'art très recherchées. Michelangelo y était heureux entre ses cours de dessin, de danse et de comédie. Mais craignant que Mikey tourne mal, devenu paranoïaque depuis Raphael, Donnie avait engagé une gouvernante, qui s'assurait du bien-être du benjamin en l'absence de son grand frère. Don, effectivement, travaillait beaucoup, six jours sur sept et passait son temps libre dans son propre laboratoire-maison qu'il s'était aménagé.
Après l'incident où Raph avait perdu la tête et que Don avait dû prendre des ciseaux pour délivrer Léo de son piège en silicone, le scientifique avait supplié Léo de ne plus travailler du tout, arguant, avec raison, que son salaire suffirait pour les faire vivre décemment, tous les trois, tout en prodiguant une pension à Raphael, mais Léo avait refusé. Il n'avait pas voulu sacrifier son indépendance à Raphael qu'il adorait. Il n'allait pas la compromettre pour Donatello, tout généreux était-il. Ce qui fait qu'il avait heureux d'aménager avec Usagi qui ne semblait nullement homme à vouloir contrôler Léonardo.
Mais, sans pousser l'extrême jusqu'à cesser de travailler, il allait devoir, qu'il le veule ou non, réaménager chez Don quelques temps.
Il passa la soirée avec Michelangelo, l'écoutant raconter les petits riens anodins qui parsemaient son quotidien d'étudiant, le bien heureux, alors qu'il mangeait les pâtes putanesca de la gouvernante italienne. L'ainé, ne souhaitant pas gâcher l'humeur festive de son frère ne lui parla pas de la mort d'Usagi, annonçant uniquement qu'il allait revenir vivre avec eux peut-être un mois ou deux.
« Oh! » s'était seulement écrié le benjamin, l'air compatissant. « Je comprends. Passer d'un type comme Raphie a un mec comme Usagi, ça doit décoiffer ».
Léo ne l'avait pas contredit, mais un pli se forma sur son front. Mikey avait VU Raphael tenter de le violer, Mikey s'était fait disloquer l'épaule en tentant d'arracher le forcené du corps ligoté de son autre frère. Et pourtant, dans la voix de Mikey, il y avait comme une dévalorisation d'Usagi par rapport à son ex-copain et cela le sidéra.
Ne voulant pas regarder les actualités et effrayer son petit frère, Léo, tout en gardant son cellulaire près de lui, décida d'essayer d'agir normalement pour le bien du plus jeune et joua donc à des jeux vidéo jusqu'à 21h30, malgré l'angoisse qui lui étreignait le cœur. Après avoir perdu une douzaine de parties, il jugea qu'il était mieux pour lui de tenter de dormir plutôt que de feindre la normalité, ce qu'il avait de plus en plus de mal à faire.
Il souhaita donc bonne nuit à Michelangelo et alla se coucher dans la chambre d'ami qui avait été la sienne,durant quelques semaines, suite à leur déménagement précipité.
Le lit était confortable, et sous la couette douce, Leo se sentait comme dans agréable cocon, mais malgré que son corps épuisé souhaitât dormir, son esprit enfiévré de questions et de suppositions ne le lui permettait pas. Il avait beau essayer de s'interdire d'y repenser, il en revenait toujours à cela :
Raph avait paru jaloux de Karai et elle était morte. Se pouvait-il qu'il ait découvert sa relation avec Usagi et soit donc le responsable de sa mort sauvage?
« Non, Léo, arrête de te faire des scénarios. April a trop d'imagination. Raphael ne ferait jamais une chose pareille. Il y a un fossé entre être jaloux et un tueur ».
Il se tourna, pour faire dos, à son cellulaire, sur la table de nuit, pour éviter de le fixer bêtement comme il l'avait faite toute la soirée.
Il ne put y tenir et ressaisit l'appareil, se disant qu'il allait au moins lire les grands titres des actualités. Il n'était pas 23 heures et donc, sans doute, aucune victime pour le moment, mais pouvaient-ils se fier à la parole d'un meurtrier?
Soudain, il se redressa, les yeux grands ouverts : un suspect avait été arrêté par la police et avait confessé les crimes.
Avec frénésie, repoussant la couverture, il appela au poste pour se faire confirmer la nouvelle. Oui, un suspect était détenu et était en ce moment même interrogé.
« De quoi a-t-il l'air? » questionna Léo impulsivement et sa question pris par surprise l'officier au téléphone.
« J'sais pas chef, je l'ai qu'entraperçu. Un type brun »
Cette description sommaire n'eut pas l'heur de plaire à Léonardo, mais, malgré ses questions, il ne put en tirer rien de plus.
Il n'avait pas le choix. Il devait aller au poste. Il devait éclaircir ce doute semé par April. Il s'habilla rapidement.
Mikey, heureusement, était couché, ce qui évita à son grand frère d'inventer une raison pour laquelle il sortait si tardivement, tout en uniforme.
En route, il se répéta que cela ne pouvait être Raphael : son frère était beaucoup trop impressionnant physiquement pour passer aussi inaperçu chez un policier. « Un type brun » était loin d'être suffisant pour le qualifier et n'était pas la première chose qui venait à l'esprit.
Mais bien que son frère lui manquait énormément, il souhaitait de toutes ses forces qu'April se soit trompé : cela ne devait pas être lui, au poste, sinon Léo ne pourrait jamais lui pardonner la mort d'autant d'innocentes personnes en plus de celle de Karai et d'Usagi.
Arrivé au poste, il se dirigea immédiatement vers la salle d'interrogatoire où le suspect était détenu et là, un immense soulagement l'envahit :
Ce n'était pas Raphael. C'était un homme brun, très mince, le front dégarni et son air fatigué était celui d'un homme d'environ 48 ans. Effectivement, rien de particulier ne ressortait de sa personne et Léo comprenait la vague description. Pourtant cet homme qui avait l'air d'un simple comptable était, selon les policiers, le psychopathe recherché. Oui, Léo admettait que le tic de l'œil de gauche de l'homme et son air extenué et dépressif, dévoilait peut-être un être un peu névrosé, mais guère plus. Mais il ne se laissa pas distraire : personne n'a « Tueur en Série » d'estamper sur le front. Cela serait trop facile.
Léo se fit expliquer ce qui avait amener à l'arrestation de l'homme et fronça les sourcils. Le suspect errait dans le centre-ville et après avoir été appréhendé, par les policiers sur un mode d'alerte avec le menace de LSK planant dans l'air, on l'avait sommairement fouillé et on avait trouvé sur lui un cd et un couteau. L'homme venait justement de confesser ses crimes.
Un pli creusa le front de Léo en regardant les pièces à conviction. Le couteau à manche rouge était le même que celle que n'importe quelle ménagère aurait acheté chez Wal-Mart. Personne ne pouvait trancher des têtes avec cela, ni faire les blessures que portaient Usagi. De plus, le LSK avait utilisé des explosifs la dernière fois. S'il voulait tuer 256 personnes ce soir, ce n'est pas avec un couteau à légumes bas de gamme qu'il le pourrait. Mais cet homme avait « avoué »
Il questionna le suspect, d'une question ouverte, afin que le suspect se piège :
« Pourquoi ? »
« J'ferai n'importe quoi pour que ma femme revienne, vous comprenez. Elle m'a laissé pour ce type… »
Léo n'écouta pas vraiment, tournant le cd entre ses doigts et interrompit brusquement les jérémiades du suspect pour interroger ses hommes.
« Avez-vous écouté le cd? »
Un des policiers indiquant le lecteur toujours dans la pièce du menton.
« Oui, chef, c'est du même type que les autres. »
Léo pris par le doute et suivant son instinct, mit le disque dans le lecteur. Une musique familière, qui lui retournait les tripes, surgit des haut-parleurs. Il ne mit pas le doigt sur la cause de son mal à l'aise immédiatement :
I didn't hear what you were saying
I live on raw emotion, baby
I answer questions, never maybe
And I'm not kind if you betray me
So, who the hell are you to save me?
I never would have made it, babe
If you needed love
Well, then, ask for love
Could have given love
Now I'm taking love
And it's not my fault
'Cause you both deserve
What's coming now
So don't say a word
Wake up call
Caught you in the morning with another one in my bed
Don't you care about me anymore?
Don't you care about me?
I don't think so
Six foot tall
Came without a warning, so I had to shoot him dead
He won't come around here anymore
Come around here?
I don't think so
Would have bled to make you happy
You didn't need to treat me that way
…
"Arrêtez!" s'écria Léo, comprenant enfin les raisons de son oppression. Il se tourna, haletant vers le suspect, qui regarda Léo d'un drôle d'air.
« Cette chanson est particulièrement parlante. L'avez-vous déjà utilisé pour un autre crime? »
L'homme hésita, ne sachant que répondre. Le titre des chansons n'étaient jamais inclus dans les médias. C'était une information uniquement connue des plus hauts gradés des forces de l'ordre. Par hasard, ce névrosé avait utilisé la chanson déjà choisie pour le meurtre d'Usagi. Il n'avait pas écouté les paroles, la première fois, trop choqué, mais soudain, chaque mot se détachait de la musique, venant marquer sa psyché d'une trace indélébile. Un tout nouveau sens lui apparaissait sous ces mots :
« Caught you in the morning with another one in my bed
Don't you care about me anymore?"
L'assassin d'Usagi contrairement à son habitude avait fait jouer le cd, comme pour s'assurer que son message passerait mieux. Pour être sûr que Léo l'entendrait.
« Focus, Léo » se dit-il. « Ne pense pas à ça pour le moment. Cela ne veut rien dire »
"Avez-vous une photo de votre femme?" questionna abruptement Léo.
Le suspect obtempéra et l'on découvrit dans son portefeuille la photo de son ex-épouse que Léo détailla avec avidité. Elle avait de jolis yeux noisette.
« Vous feriez n'importe quoi pour le retour de votre femme, n'est-ce pas ?» l'apostropha Léo en un souffle. « Même vous accuser de crimes qui ne sont pas les vôtres, afin d'avoir l'air intéressant !».
L'homme baissa la tête mais n'eut pas le temps de répondre qu'une détonation épouvantable se fit entendre.
Léonardo se redressa rapidement, courant vers la sortie :
« Ce n'est pas lui. LSK est toujours libre »
