Eh oui, 24h de retard dans le postage de ce chapitre… Mais j'ai une très bonne excuse : je n'avais strictement rien à faire ^^ Comme cela peut paraître paradoxal, je vous explique : jeudi au soir, j'ai achevé mes examens et cinq ans d'études, et je me suis soudainement retrouvée libre, libérée de mon bachotage qui gangrénait ma vie et mon temps libre… Du coup vendredi soir j'avais une soirée prévue avec mon chéri, j'ai passé mon samedi en compagnie d'une de mes meilleures amies, et samedi soir re-soirée avec des copains. La liberté retrouvée, ça se fête voyez-vous ! Du coup impossible de me connecter hier, expliquant ce chapitre qui n'arrive qu'aujourd'hui !
Bonne lecture ! :)
Chapitre 38 : Les dangers visibles nous causent moins d'effroi que les dangers imaginaires [William Shakespeare]
L'ambiance de la troupe commençait à être pesante. Le bref séjour au château de Tintagel leur avait rappelé ce que qu'était le confort, et combien il manquait cruellement à tous, Arthur en particulier. Les hommes de la troupe avaient été choisis pour leur talent militaire, leur aptitude au combat, leur résistance, leur volonté, leur moral… et un bon nombre d'autres critères qui faisaient d'eux d'excellents soldats. Cela faisait à peine plus d'une semaine qu'ils étaient partis, et la plupart d'entre eux avaient déjà battu la campagne pendant des périodes bien plus longues. Mais jamais en goutant le confort d'un château en plein milieu. Et jamais avec un prince grognon dans les pattes.
Car Arthur était, au malheur de toute la troupe, grognon. Voir Morgana, sa meilleure amie, pour si peu de temps ne l'avait déjà pas mis dans les meilleures dispositions, mais apprendre que le voyage devait encore durer trois ou quatre jours, selon leur vitesse de progression, avait achevé de le rendre grincheux. Merlin avait beau savoir qu'il était fatigué, que ses fesses s'étaient tannées comme du cuir consécutivement à des heures de monte, même lui ne supportait plus le royal enfant.
- J'veux rentrer, grincha Arthur une énième fois.
Plus personne ne se donnait la peine de commenter ou même de lui répondre. Arthur répétait cela en boucle depuis qu'ils avaient quitté Tintagel, des heures auparavant. Ce soir, l'étape était prévue dans une auberge en bord de mer pour Merlin et Arthur, camper sur la falaise pour les hommes. Tintagel étant situé au nord-est du pays, il leur avait suffi de piquer droit vers le sud pour se retrouver sur le bord est, à côté de la mer. Si l'étendue bleue semblait avoir ravi Arthur dans un premier temps, cela n'avait pas duré. Cela faisait des heures qu'ils longeaient la berge, et même le spectacle du ressac et de l'écume ne suffisait plus à apaiser l'enfant.
- J'veux ma chambre, reprit Arthur.
La première fois qu'il avait dit cela, Merlin lui avait promis un vrai lit pour ce soir, grâce à l'auberge. Force lui avait été d'admettre cependant qu'il ne pouvait garantir ni oreillers de plume, ni couvertures de soie, et l'exigeant enfant royal avait repris ses jérémiades. A ce stade, Merlin devenait presque prêt à autoriser Arthur à se baigner dans la mer, seule chose que le magicien envisageait pour faire plaisir à son prince. Finalement, Gal' et lui avait repris le plan du voyage. En dormant à l'auberge comme prévue ce soir, il leur resterait encore deux jours de voyage. Sauf s'ils coupaient à travers une forêt dense et dangereuse, qui les mènerait droit à Camelot en une journée. Ils s'épargneraient ainsi un jour de voyage, et une nuit sous une tente. Gil' avait agréé et Merlin également, vivement.
Gal' et Gil' craignaient la traversée de la forêt, car elle pullulait de bandits en tout genre, mais songeaient que cela valait le coup si cela permettait à Arthur d'arrêter de râler. Pour Merlin, des motivations tout autres l'animaient cependant. Il connaissait cette forêt aussi bien que s'il y était né : c'était le chemin le plus court entre Camelot et l'Ile des Bénis, fief de l'Est des Grandes Prêtresses de l'Ancienne Religion, le chemin qu'il avait emprunté pour sauver Arthur, puis sa mère et Gaius. Si comme Gal' le conseillait, ils traversaient la forêt, alors Merlin se retrouverait plus près que jamais du dernier bastion caché de la magie. D'un repaire potentiel de la magie. C'est pourquoi il avait si fortement accepté le raccourci. Sachant qu'en plus, ils avaient perdu un jour sur leur programme lorsque Merlin avait fait une nuit blanche pour rejoindre Cléora, cela leur permettrait aussi de rentrer en temps et heure à la citadelle, n'attirant pas l'inquiétude du roi.
- J'veux Graal, grommella le petit prince.
Cette fois, cela attira l'attention d'un des hommes de la troupe.
- Qui est Graal ? demanda-t-il, autant pour faire la conversation, et faire revenir l'enfant dans de meilleures dispositions que pour passer le temps.
- Ben c'est mon ch…
- ARTHUR ! s'exclama Merlin.
Il n'y avait que peu de risques à révéler que le jeune homme avait offert un chat à son protégé, mais il savait qu'Uther n'apprécierait pas, et le punirait pour ce motif, aussi futile que cela soit. Comprenant l'avertissement de son gardien, l'enfant se reprit :
- C'mon secret ! Na !
- Oh, tu as des secrets ? Comme les grands ?
- Oui ! Chsuis grand !
Merlin loua les efforts de ce membre de leur petite équipée, l'un des plus jeunes pour la patience avec laquelle il fit la conversation avec Arthur, aussi absurde que soit les réponses que ce dernier donnait, aussi répétées qu'elles aient déjà été. D'ailleurs, le soulagement fut perceptible chez tous. Merlin vit distinctement les épaules de Galahad se décontracter.
Ce fut paradoxalement à cause de ce relâchement, cet apaisement, que la catastrophe manqua de se produire. Le soir commençait à tomber, et ils cheminaient le long de la falaise. A leur gauche, plusieurs mètres de dénivelé, la plage et la mer. A leur droite, la forêt. A quelques lieues de là, visible car le paysage était plutôt dégagé, le village où le prince et son gardien séjourneraient pour la nuit.
Arthur avait fini par se taire, mais son visage n'était plus aussi fermé qu'auparavant. Ils profitaient tous de ce calme relatif, et personne ne le vit venir. Personne sauf Merlin.
Cela fut intense, violent et douloureux, plus que tout ce qu'il avait pu ressentir dans sa vie. Ce fut une agression sous sa peau, dans sa tête, à chaque terminaison nerveuse de son corps. Une seconde d'intense douleur, qui lui fit monter les larmes aux yeux, se plier en deux, qui lui coupa le souffle et lui donna la chair de poule. Une seconde d'éternité, où il se crut prêt à mourir, s'évanouir là, tombant de cheval et roulant sur des dizaines de mètres avant d'échouer mort sur la plage en contrebas. Une seconde où personne ne s'aperçut pour autant de son trouble.
Car l'instant d'après, quelque chose de bien plus important se déroula sous les yeux, et Merlin en oublia la sensation de brûlure qui naviguait dans son système nerveux.
Une fillette blonde, de neuf ou dix ans maximum déboula de l'obscurité des arbres, se jeta dans les pattes du cheval du membre de tête, et l'animal se cabra, furibond. Il s'ensuivit une cacophonie assourdissante, des cris de terreur et de douleur mêlés. Le cheval avait frappé la petite fille, car celle-ci hurlait à s'en briser les cordes vocales, paniquant du même coup l'animal, que son cavalier avait bien du mal à calmer. La panique se transmettait par ailleurs aux autres bêtes, qui se mettaient à piaffer elles aussi. La prudence aurait voulu que Merlin avance vers le prince, attrape ses rênes d'une main, maintienne l'hongre de ce dernier. Protéger l'enfant à tout prix. Il n'en fit rien, bien trop abasourdi.
Gerreth, l'homme de tête, ne maîtrisa bientôt plus rien, et certainement pas son cheval, qui peu à peu à force de piaffer, tenter de se cabrer et de ruer, l'enfant toujours à proximité de ses pattes et gesticulant sous lui, dans un endroit donc invisible pour la pauvre bête s'approchait dangereusement du bord de la falaise, friable et escarpée. Gerreth faisait tout son possible, mais une reculade de plus mit le postérieur gauche de sa monture à moitié dans le vide.
La suite se déroula derrière les paupières closes de Merlin avec une réalité effarante. La chute dans le vide du cheval, Gerreth qui tombait à son tour, se raccrochait au dernier moment, hurlait à l'aide, l'intervention des autres qui firent de leur mieux pour l'aider… Merlin entendait déjà les forces du pauvre homme lâcher, voyait déjà les mains glisser, sentait déjà l'odeur du sang et de la mort lorsque le corps heurterait le sol, accompagnant le cheval et ses hennissements d'agonie.
- MYRDDIN ! hurla la voix enfantine d'Arthur.
L'interpellé sortit de sa transe, et regarda la véritable scène qui se jouait sous les yeux. Galahad et Gildas, méritant leur titre de maîtres des chevaliers, avaient réagi promptement, attrapé le cheval de Gerreth, et l'avait obligé à se calmer en revenant à un endroit plus stable du chemin. Tout cela s'était fait au détriment de l'enfant, toujours prostrée à terre, désormais au milieu de leur équipée. Le jeune magicien devina que choisir de sauver leur homme au risque de blesser la fillette avait dû coûter aux deux hommes d'honneur, mais ils n'avaient pourtant pas hésité. Au contraire de Merlin, toujours hébété.
- MYRDDIN ! recommença le cri.
Cette fois Merlin vit vraiment le visage déformé par la terreur de l'enfant. Le petit garçon avait, lui aussi, cru voir mourir quelqu'un sous ses yeux et il avait eu peur. Il en appelait à la seule personne capable de l'apaiser. Le jeune homme finit par réagir et se rapprocha du petit, lui tendant une main apaisante pour le consoler, qu'Arthur s'empressa de saisir pour ne pas la lâcher. Mais le magicien ne sentait même pas vraiment la pression exercée sur sa paume. Tout ce qu'il ressentait, c'était cette intense brûlure dans tout son corps, qu'il combattait en repoussant sa magie le plus profondément au fond de lui-même. Mais celle-ci luttait. Pour l'une des premières fois de sa vie, Merlin eut la sensation d'être écartelé entre sa magie et lui-même. Il était une créature de la Terre Nourricière, créée par la magie elle-même. Le plus grand magicien de ce monde, le grand pacificateur d'Albion, Emrys, et tous les titres que les druides pouvaient lui donner. Il était la magie, avait-il toujours pensé. Elle coulait en lui plus librement qu'en aucun autre.
Et aujourd'hui était-il confronté à son plus violent dilemme : choisir d'être un homme avant d'être un sorcier. Dissimuler sa magie, la refouler, la brimer, alors que celle-ci ne cherchait qu'à exploser et communiquer avec l'autre grande force en présence. En cet instant précis, Merlin comprit ce que Mordred avait ressenti, ce que Morgana – l'adulte – avait tenté de faire toute sa vie : repousser une partie de soi jusqu'à s'en abîmer l'âme, tant cela était douloureux.
Et tout à son supplice, le jeune homme voyait à peine le spectacle qui se jouait sous ses yeux : enfin calmé, Gerreth avait mis pied à terre, et caressait sa monture, les autres apaisaient leurs animaux en caressant doucement les encolures. Quant à Gal', il était descendu de son cheval, et avait tendu les rênes à son frère pour s'approcher de l'enfant.
- Comment t'appelles-tu ?
Merlin n'avait pas besoin d'entendre la réponse pour le savoir. Mais il avait besoin de confronter ses souvenirs avec la réalité qui lui brûlait les yeux. Ses cheveux blonds étaient longs, sales et emmêlés, sa frange mal coupée lui tombait devant les yeux. Ses vêtements étaient noirs, ses formes plus masculines que féminines. Mais c'était surtout son visage qui ne différait pas de sa copie adulte : ses yeux clairs n'avaient jamais changé, ni l'expression de gravité, de vieillesse qui s'y peignait. Depuis toujours, elle avait paru trop vieille. L'exact opposé de sa sœur, jeune adulte faible et effrayée par sa magie qui se recroquevillait sur elle-même comme une enfant, Morgause avait cette manière de porter sa magie en bandoulière, comme un défi pour quiconque doté de pouvoirs magiques la croisait.
Mais ce n'était pas voir Morgause, preuve que l'île des Bénis n'était pas loin et que c'était là que Nimueh élevait la dernière héritière de l'Ancienne Religion qui effrayait Merlin et lui faisait cacher sa magie en lui-même. Non, c'était l'autre force.
Sombre, noire et malfaisante, puissante, elle s'abattait sur eux comme un nuage d'orage. Merlin réalisait à quel point il avait été jeune et insouciant lorsqu'il avait défait la Grande Prêtresse. Il n'avait alors rien senti, rien compris de l'immense puissance de Nimueh, de ses desseins, de son aura maléfique. Il n'avait été qu'un gosse qu'on menaçait de lui ôter son prince et meilleur ami, sa mère, son mentor… Il avait laissé exploser son potentiel sans aucune maîtrise. Des années d'entraînement plus tard, il comprenait à quel point la venimeuse femme était douée, à quel point il avait dû être aisé pour quelqu'un de son envergure de murmurer à l'oreille d'Uther, de le pousser à agir comme une marionnette entre ses mains expertes. Pour la première fois de sa vie, Merlin se demanda si elle n'avait pas aussi murmuré la liaison entre le roi et la femme de son meilleur ami.
- Morgause, ici, ordonna la voix de Nimueh.
Celle-ci se tenait dans l'ombre de la forêt, parfaitement invisible. Seuls brillaient dans l'obscurité ses yeux, que Merlin savait bleus mais s'illuminaient dans l'assombrissement du soir comme deux fentes jaunes comme en ont les serpents. La voix était glaciale, froide et tranchante, et paradoxalement douce. Pas de ton haussé, pas d'ordre crié ou violent. Juste deux mots prononcés d'un ton tellement calme qu'ils en étaient effrayants.
- Excusez ma fille, Messeigneurs, reprit la voix.
- Ma Dame, si vous vouliez bien vous avancer… commença Gal'.
- Je n'en ferais rien, trancha Nimueh comme un poignard.
Seule la magie de Merlin lui permit de voir la vivace Morgause se remettre debout, toute trace de crainte désormais oubliée. Seule sa magie lui permit de comprendre que le vif geste de Morgause vers l'intérieur de sa robe lui servit à dissimuler quelque chose. Seul Merlin comprit que le système d'éducation de Nimueh incluait le vol. Seul Merlin vit que la bourse de Gerreth et celle de Galahad (qui s'était approché de la fillette) avaient disparu. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, Morgause avait rejoint le couvert des arbres, et disparu avec sa maîtresse. Merlin le sut à l'instant où l'écrasant poids de sa poitrine s'allégea d'un coup, l'obligeant à prendre une sifflante bouffée d'air.
Le reste de la troupe resta hébété quelques minutes devant l'expérience parfaitement surréaliste qu'ils venaient de vivre.
- SALE VOLEUSE ! MA BOURSE ! s'exclama soudain Gerreth.
...
L'incident fit rager certains membres de la troupe, mais la plupart choisirent le parti d'en rire pour dédramatiser la situation. Ils avaient failli perdre un cheval, un homme, et deux bourses seulement à moitié pleines envolées n'étaient pas grands choses à côté. Ce qui les faisait rire aussi, pour la plupart, c'était à quel point la gamine s'était jouée d'eux, vu qu'il était devenu absolument évident que tout cela n'était qu'un habile stratagème pour les détrousser. Galahad, cependant, ne décolérait pas.
- J'en rapporterais à Uther, il les fera pourchasser ! éructait-il sans fin depuis qu'ils avaient repris la toute.
Quelques rires lui répondirent, que Merlin n'entendit pas, absorbé dans sa contemplation de l'océan immuable. Peu de temps après avoir croisé Morgause et son mentor, ils avaient attaqué une pente douce qui permettait de redescendre de la falaise. Ils étaient désormais au niveau de la mer, et Merlin sentait sa magie se tendre avec violence vers l'île qui se cachait par ici, qu'il était le seul à voir. C'était une preuve supplémentaire que Nimueh y vivait actuellement, cette empreinte de magie qu'elle laissait derrière elle. Le jeune magicien n'en fut que plus effrayé. Il avait de moins en moins envie de retrouver la femme, fut son retour chez lui en jeu.
...
L'arrivée au village fut calme et tranquille, tout comme la nuit que le prince et son gardien y passèrent. La rencontre surréaliste avec Morgause semblait avoir calmé le petit garçon, qui n'avait pas pipé mot de la soirée ou presque. Merlin, trop perdu dans ses pensées, le remarqua à peine.
Gal' vint les chercher tôt le lendemain, arguant que plus vite ils commenceraient à traverser cette foutue forêt, plus vite ils seraient en sécurité à proximité du château. Si Merlin avait eu toute sa tête, il aurait sans doute redit à cette logique absurde (la forêt ne contenait pas davantage de dangers l'après-midi que le matin, si toutefois dangers il devait y avoir), mais agréa pourtant.
Prestement, avec un état de frustration et d'impatience croissant, ils rejoignirent la troupe et se remirent en route. Lorsque Camelot apparut dans leur champ de vision, dans cette heure de la journée entre chiens et loups, ils soufflèrent tous comme un seul homme. La maison, enfin. Arthur gloussait, impatient de rentrer chez lui, de retrouver sa baignoire et son grand lit. Même si ravi de son escapade, le prince restait ce qu'il était : un gosse gâté aimant le luxe et le confort, qui en cet instant précis se damnerait pour un bain, lui qui avait tant de mal à les apprécier en temps normal.
La fin du trajet se fit à la lumière des torches que d'autres soldats vinrent apporter, se portant à leur rencontre sur l'ordre d'Uther. Leon était à leur tête.
- Le roi était inquiet, décréta-t-il avec un enthousiasme et une fraîcheur qu'aucun des membres de leur équipée n'avait plus.
- Quelques désagréments mineurs sur la route, décréta Galahad. Rentre au château, avertis Uther de notre retour. Je veux lui parler dès mon retour.
- Mais… protesta le jeune homme, Monseigneur Uther risque de ne pas être d'accord, il est tard et…
- C'est un ordre, asséna Gil'.
Leon ne dit plus rien, et se contenta d'acquiescer. Si Merlin perçut le mouvement de tête discret du frère à son jumeau, il ne l'enregistra pas dans son cerveau, préoccupé par autre chose qu'il souhaitait demander à Leon.
- Serait-il possible de s'assurer que la chambre du prince soit chauffée, et un bain prêt pour quand il arrivera. Il en a bien besoin.
Leon hocha la tête, souriant. Uther attendait son fils, son précieux héritier, et avait déjà fait donner des directives dans ce sens. Puis le jeune chef militaire poussa son étalon au galop pour retourner au château, leur laissant les hommes et la lumière de torches.
...
Ce fut donc dans la nuit printanière qu'ils entrèrent dans la cour avec un soulagement perceptible. Merlin entendit Arthur grimacer lorsqu'il sauta à bas de son hongre, des courbatures plein les cuisses. Toute la fatigue du petit garçon s'envola cependant lorsque son père descendit prestement les marches et vint le saluer. Là où Merlin aurait vu des embrassades, des câlins, une larme d'émotion et une main chaleureuse balayant les boucles blondes, il n'y eut qu'une brève étreinte, trop fugace pour être réconfortante, mais l'enfant fit comme il faisait toujours : il se contenta de cette éphémère preuve d'amour paternel, et commença à narrer par le menu leurs aventures à Uther.
Merlin, quant à lui, se sentait épuisé, et chancelait à côté de sa monture. Autour d'eux des servantes et des serviteurs allaient et venaient prestement, faisant ressembler la cour du château à une ruche bourdonnante, ce dont il fut cependant très reconnaissant. Il n'aurait pas été capable de défaire leurs bagages, et la jeune fille discrète qui vint les prendre pour les monter dans la chambre princière fut remerciée de son plus éclatant sourire, ce dont elle rougit.
Sam vint aussi, récupérer la monture de Merlin et celle du prince, et il asséna une gentille tape sur le bras à son ami.
- Courage, Myrddin, repose toi bien cette nuit, parce qu'Arthur va se remettre plus vite que tu ne le crois !
Merlin acquiesça distraitement, levant les yeux au ciel. C'est là qu'il vit. Les étoiles, tout d'abord, car le ciel était très dégagé. Et la raison pour laquelle il voyait les étoiles dans ce bout de ciel. La tour nord n'était plus.
Il le savait, bien sûr, qu'Uther la ferait détruire. Il l'avait toujours su, du simple fait qu'elle n'existait pas dans son présent. Il avait même volontairement formulé au roi la fin de son travail pour que le roi s'occupe du terrassement en son absence, lorsqu'il ne serait pas là pour sentir la magie de ce lieu se briser comme se briserai un carreau. D'abord doucement, comme une fêlure, puis un trou, une percée, et enfin une pluie de bris dans un bruit de cristal. Il l'avait toujours su, mais il eut quand même un pincement au cœur en voyant danser les fantômes des deux célèbres femmes de la cour, là-haut dans leur paradis. La vision aurait pu l'anéantir, si au même moment, Uther n'avait pas lancé sèchement à son fils :
- Il suffit, Arthur. Je dois parler à Galahad, tu t'épancheras sur le sujet de ton voyage demain.
Et aussi rapidement qu'il le put, le souverain s'éloigna avec ses deux maîtres d'armes. Merlin, entendant distinctement le cœur du petit garçon se briser, se précipita à ses côtés, le prit dans ses bras et le mena dans sa chambre.
Après un bref passage dans le bain où il désencrassa sommairement l'enfant, gardien et valet tombèrent dans le lit royal et s'y endormirent, bercés par les ronronnements bruyants de Graal, apparemment très heureuse de retrouver son jeune maître.
...
Le lendemain fut la journée la plus calme qu'il eut été donné à Merlin de vivre en compagnie d'Arthur, que cela soit dans un temps ou dans un autre. Généralement, même malade, le prince était suffisamment en forme pour babiller (s'il était enfant) ou donner des ordres à Merlin, agrémentant ses directives de quelques lancers de vêtements au jugé – il visait hélas bien, une vie d'entraînement militaire l'ayant formé pour cela – (s'il était adulte). Mais ce jour-ci fut le plus reposant de leur existence commune. Arthur n'avait aucune prérogative du fait de son statut à accomplir, Uther lui accordant une journée de repos dans son éducation. L'enfant ne fit donc strictement rien d'autre que rester vautré dans son lit, somnolant et caressant Graal, Merlin à ses côtés, dans un état presque aussi second.
Le gardien parvint simplement à faire entrer le garçonnet dans une bassine assez longtemps pour le récupérer de la tête aux pieds, au point qu'il en ressorte rose et brillant, s'enveloppe dans une grosse serviette moelleuse et retourne lire ses livres d'images, enfoui dans les couvertures de son lit. Vu l'état de saleté similaire dans lequel se trouvait Merlin, ce dernier décida également de prendre son bain à la suite d'Arthur, sans se préoccuper de la présence du petit encore dans la pièce. Pour une fois, ce dernier ne fit pas de commentaires dérangeant sur la sexualité… Du moins, jusqu'au moment où il demanda à Merlin comment il pouvait être bien sûr que Graal était une femelle, « Une madame chat », comme il disait. Arthur n'ayant jamais vu de corps féminin nu, ne connaissant que le sien et celui de son valet, la leçon de choses fut gênante et compliquée pour Merlin. L'échappatoire lui fut permise lorsqu'Arthur papillonna des yeux, et Merlin proposa une sieste. L'enfant en oublia bien vite ses questions, dont il ne parvenait pas à comprendre pleinement la réponse de toute manière.
Une journée de ce rythme larvaire leur permit de recouvrer force et vivacité, et le surlendemain de leur retour, Arthur fut assez en forme pour reprendre ses leçons. Le hasard voulut que cela soit de la géographie, et l'enfant s'étonna lui-même de la facilité déconcertante avec laquelle il savait répondre aux questions. Avoir constaté en vrai la théorie de ses livres et de ses cartes avait inscrit des choses dans sa mémoire bien plus efficacement que n'importe quelle méthode d'enseignement. Le fait que Maître Gweryn demande à Arthur de lui tracer sur une carte le trajet parcouru, et raconte son périple, le tout en présence de son père à ses côtés ne fut pas non plus étranger au zèle du petit garçon.
Merlin se rendit compte de la bizarrerie lors du cours d'escrime seulement. Il venait d'arriver avec Arthur sur le terrain d'entraînement, et s'attendait à trouver Leon et les hommes restés au château en pleine séance. Seulement, il reconnut parmi les hommes qui se battaient davantage de membres de leur troupe que des parfaits étrangers. Leon n'était même pas là, pas plus que Gildas, qui s'occupait pourtant habituellement des leçons de l'enfant.
- Gal' ! héla-t-il son ami. Où est Leon ? Et ton frère ? Il se passe quelque chose ?
L'absence d'hommes aussi valeureux était une surprise, mais le fait que des hommes «frais », c'est-à-dire ayant passé la dernière semaine dans l'oisiveté du château et non sur les routes, manquait en aussi grand nombre impliquait de quelque chose de plus grave encore.
- Arthur, va voir Gerreth, ordonna Gal' au prince. Tu t'entraîneras à l'arbalète avec lui aujourd'hui.
La voix du maître d'armes était si froide et si sèche qu'Arthur obéit sans mot dire, rejoignant leur compagnon de route rapidement. Resté seul avec Gal', Merlin était perdu par le regard que son ami posait sur lui. Le prenant vivement par le bras, l'homme l'entraîna à l'abri des regards et des oreilles indiscrètes.
- Tu veux vraiment savoir où sont Gildas et Leon ? demanda-t-il, avec un regard amusé de cruauté, de celui qui a un pouvoir sur l'autre.
Dans le silence qui suivit, Merlin réfléchit à tout régime, cherchant à comprendre la raison du comportement de celui qu'il considérait comme son meilleur ami (du moins dans ce temps). Se pouvait-il que Galahad ait senti la magie de Morgause, de Nimueh, et par répercussion celle de Merlin ? Serait-il possible que l'homme si haineux à l'encontre de la magie ait compris qui était Merlin ? Ce dernier déglutit, et Gal' prit ce silence pour une confirmation.
- Ils sont en mission de repérage, à Meredor, asséna-t-il d'une voix glaciale.
Merlin se figea, pénétré brutalement par un froid puissant comprenant parfaitement les deux implications que cette affirmation sous-entendait.
...
Je vous avais bien dit que le bonheur ne durerait pas !
Prochain chapitre le Sa 1er Novembre !
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