SHARP TASTE
Rating : T, ça suffira amplement.
Résumé rapide : UA : Lavi Bookman mène une vie ordinaire à Santa Maria, une petite ville de Californie. Mais quand un beau japonais débarque de nulle part, son passé le rattrape. Yaoi. Lucky ; Yuvi ; LinkAllen ; CrossOC ; NéaAdam ; Wisky et autres.
La suite, ainsi.
Chapitre 36
12 Février 1997
Los Angeles
Manoir Noah
09:00 a.m.
Le Comte avait crée le gang des Akumas sans idée précise en tête. C'était une source de revenu supplémentaire – il prenait cinquante pour cents des bénéfices – et un moyen de plus d'écraser la rue de toute sa puissance. C'était une bande de brutes avides sans scrupules, bêtes et ignares, qu'il était enfantin de manipuler. Le Comte y prenait un certain plaisir. Du moins, en général.
En cet instant, il commençait à en avoir plein le dos, de ces abrutis.
-Un jeune homme blond, donc.
Trido ouvrit la bouche et la referma aussitôt, ce qui n'échappa pas au Comte.
-Oui ?
Avec un coup d'œil hésitant à Katre, il répondit :
-Une jeune fille, il me semble.
-Non, c'était-
-De mieux en mieux, coupa le Comte. Puisque tu sembles plus observateur, Trido, pourrais-tu me décrire avec précision cette jeune fille ?
Trido acquiesça et Katre le fusilla du regard. Le chef des Akumas se tenait debout, droit et fier, malgré la douleur atroce causée par sa blessure au genou. L'infirmière, une de celles qui collaboraient avec la rue, lui avait donné une bonne dose de morphine, mais il sentait toujours cette plaie qui le lançait sans cesse. Il avait néanmoins refusé un fauteuil. Il voulait conserver le peu de dignité qu'il lui restait, et faire bonne figure face au Comte.
-Oui, monsieur. Elle était plutôt grande, mince, et elle avait les yeux bleus. Et des cheveux blonds vraiment très courts. C'est pour ça qu'on l'a d'abord prise pour un homme.
-Je vois. Aucune cicatrice, piercing, ou quoique ce soit de ce genre ?
-Non, monsieur.
-Bien, lâcha le Comte avec un soupir. Je te remercie, Trido.
Il n'accorda pas un seul regard à Katre.
-Tyki, peux-tu venir une minute ? ajouta-t-il d'une voix forte.
La porte s'ouvrit sur le portugais.
-Comte ?
Le chef des Noah désigna Katre d'un geste de la main.
-Tue-le, s'il te plaît, dit-il le plus naturellement du monde.
Le portugais eut un sourire torve. Il empoigna Katre qui, abasourdi, se laissa faire, et ouvrit la fenêtre de la chambre. Plaquant le chef des Akumas contre le rebord, il prit le Magnum à sa ceinture et colla le canon sur sa nuque, juste dans l'ouverture. Il appuya sur la gâchette et le coup de feu cingla l'air, aspergeant de sang tiède le visage de Tyki.
-Merci, mon petit. Va chercher une femme de ménage pour nettoyer ça.
-Bien, Comte.
Le portugais sortit en fermant la porte derrière-lui. Le Comte passa une main dans ses cheveux noirs et leva les yeux vers Trido.
-Le poste de chef des Akumas est actuellement vacant. Serais-tu intéressé ?
-Oui, monsieur. Ce serait avec plaisir.
-Félicitations alors. Tu peux disposer, je te contacterais si mes informateurs me font parvenir un tuyau exploitable.
-Bien, monsieur. Merci beaucoup, dit Trido en s'inclinant respectueusement.
Le Comte attendit qu'il soit parti pour reprendre le tri de la paperasse. Le cadavre de Katre gisait toujours dans l'ouverture de la fenêtre.
Compton
Rosecrans Avenue
10:00 a.m.
Mikhaila enfila un t-shirt rouge et passa un gilet sur ses épaules. Elle enjamba la pile de vêtements sales et de livres, retira les deux verrous et ouvrit la porte. Un homme se tenait là, en costume noir impeccable.
-Bonjour, Mademoiselle, dit-il en anglais.
-Heu, salut.
Il lui tendit une feuille de papier blanc, qu'elle prit après une hésitation. Comme il n'ajoutait rien, elle la déplia et la lut. C'était du russe, sans la moindre faute, rédigé à la main.
Mademoiselle Stepanovitch,
Après avoir considéré les derniers faits en date, je souhaiterais vous rencontrer. Il est inutile de préciser qu'en cas de refus de votre part, vous et vos proches encourrez de graves risques. C'est pourquoi je suis certain que vous accepterez. Une voiture vous conduira jusqu'au Manoir Noah.
Cordialement,
Le Comte.
Los Angeles
Manoir Noah
10:30 a.m.
Sheryl s'écarta pour laisser passer la jeune fille. Il lui désigna les deux canapés en cuir brun face à face et lui adressa un sourire poli.
-Wait a moment, please.
Mikhaila acquiesça et le regarda sortir. Elle se laissa tomber dans un canapé et soupira. Elle retira son manteau, le plia soigneusement avant de le poser sur l'accoudoir. Elle portait un blue jean et des rangers noires, et son pull était assez ample pour atténuer ses formes féminines. Elle avait pris son Beretta, par précaution, et n'avait pas longuement hésité avant de renoncer à appeler Frankie ou Jawad. Il valait mieux pour eux qu'ils ne soient au courant de rien.
Le salon où elle se trouvait était une grande pièce lumineuse, éclairée par une rangée de fenêtres et un lustre en fer forgé pendait au-dessus de sa tête. Les murs avaient la couleur du lin, parfois couverts de tableaux d'art moderne aux teintes vives et électriques. Elle baissa brièvement les yeux sur le parquet impeccable et soupira. L'endroit était paisible et silencieux, pourtant elle ne pouvait se défaire du malaise qui montait en elle.
Mikhaila sursauta quand la porte s'ouvrit et se tourna aussitôt. C'était encore le Noah qui l'avait accueilli au portail, accompagné d'un autre homme. Il était grand, élancé, et vêtu d'une blouse blanche, détail étrange qui interpella la jeune fille. Il échangea quelques mots en anglais avec le Noah, puis alla s'asseoir sur l'autre canapé, face à Mikhaila. Il lui sourit simplement et elle rougit malgré elle.
Il était beau, si beau que c'en était presque insolent, avec de longs cheveux noirs de jais qui chatouillaient sa nuque et de grands yeux dorés, limpides, lumineux, où brillait une lueur vive d'audace et de folie. Il avait la peau hâlée, et sous sa blouse blanche, un sweat gris et un pantalon noir. Ils se jaugèrent un instant, puis il croisa les jambes et brisa le silence.
-Bonjour, lança-t-il d'une voix rauque où perçait une évidente curiosité. Vous travaillez pour le Comte ?
-Non. Et vous ?
Il gloussa.
-Oui, d'une certaine manière. Vous avez un joli accent. C'est… ?
-Russe. Je parle peu anglais, précisa-t-elle en espérant qu'il allait lui foutre la paix.
-Oh, je vois.
Le jeune homme, qui ne devait pas avoir plus de vingt cinq ans, la dévisagea un moment avant de reprendre, en détachant soigneusement les syllabes pour qu'elle comprenne mieux :
-Je peux vous demander votre nom ?
Elle arqua un sourcil et ravala une réplique acide – elle était incapable de traduire ça en anglais.
-Mikhaila Stepanovitch.
-Néa Walker, dit-il aussitôt.
Il semblait vraiment désireux d'engager la conversation. Elle trouvait ça louche.
-Vous êtes flic ?
Il éclata d'un rire sec comme du verre brisé.
-Oh, non, aucun chance ! Et puis, je travaille pour le Comte, ne l'oubliez pas.
Mikhaila haussa les épaules.
-D'ailleurs, pourquoi êtes-vous là, si ce n'est pas pour le travail ? s'enquit-il.
-Je ne sais pas, avoua-t-elle avec un soupir.
-Le Comte a menacé de s'en prendre à vos proches, n'est-ce pas ? répondit-il d'un ton égal. à votre famille, vos amis ?
La jeune fille eut un léger mouvement de recul.
-Oui.
-Il fait souvent ça.
Sa voix n'exprimait ni compassion, ni colère, ni plaisir. Il semblait bien connaître le chef des Noah, et elle profita de son silence pour demander :
-Comment est-il, le Comte ?
-Hé bien… C'est difficile à dire, mais vous pouvez être certaine d'une chose. Dès qu'il prononcera votre nom, vous le haïrez.
-Il est si horrible ?
Elle ne pouvait s'empêcher de penser à Frankie. Si la jeune fille s'attirait des ennuis par sa faute, elle ne le supporterait pas. Elle avait déjà trop perdu.
-Non, loin de là. Je veux dire, il est beau comme un Dieu, répondit-il avec un sourire charmeur, teinté d'amertume. Mais c'est un être… particulier. Et il faut l'être aussi pour l'aimer.
Néa laissa couler un instant, le regard perplexe de la jeune fille rivé sur lui, avant de reprendre.
-Les Noah ont tous une part d'ombre, voyez-vous. Je ne dirais pas qu'ils sont fous, non, mais partout où leurs yeux se posent, ils voient la mort.
Il parut gêné, puis soudain très sombre.
-Moi aussi, sans doute. C'est drôle, je me croyais hors d'atteinte.
Mikhaila ne saisit pas le sens de sa phrase. Elle lui demanda de répéter, mais Néa ne l'entendait plus. L'or de ses yeux refluait, instable, et elle le sentit assailli de tourments qu'elle était incapable d'envisager. Brusquement, ça l'effraya. Elle était seule avec ce jeune homme dont elle ne savait rien, sinon le nom. Elle porta machinalement une main à son manteau, cherchant la forme rassurante de son Beretta.
-Néa ? dit-elle doucement.
-Oui ?
L'éclat vif de ses yeux dorés était revenu. Ramenant sa main sur son genou, elle continua, méfiante :
-Vous connaissez bien le Comte ?
Il gloussa.
-Oui, d'une certaine manière. Êtes-vous déjà tombée amoureuse, Mikhaila ?
-Non, répliqua-t-elle sèchement, surprise par la question.
-Tant mieux. Je ne vous le souhaite pas.
-…Pourquoi ?
Néa eut un soupir las.
-C'est autant de plaisir que de souffrance, ma jolie.
Quel type bizarre, songea-t-elle en russe. Il y eut un autre silence, confortable cette fois, puis la porte s'ouvrit sur Sheryl.
-Mademoiselle Stepanovitch ?
Elle hocha la tête, prit son manteau et se leva. Néa, qui ne la quittait pas des yeux, lui adressa un sourire charmeur.
-Ne vous laissez pas engloutir par la rue, Mikhaila. Ce serait du gâchis.
Elle acquiesça sans comprendre et rejoignit Sheryl. S'apprêtant à sortir du salon, elle se tourna brièvement vers le jeune homme.
-Au revoir, Néa.
Il hocha la tête, et la porte se ferma sur la silhouette fragile de la jeune fille.
-Au revoir, ma jolie, murmura-t-il au silence.
Néa passa une main dans ses longs cheveux noirs. Il se sentait d'humeur joueuse, aujourd'hui, et se demandait s'il aurait le temps de baiser avec Adam avant de retourner bosser au laboratoire. Il venait de créer la nouvelle drogue que le Comte attendait, ça méritait bien une récompense. Sa composition était encore approximative, et quelques jours de plus ne seraient pas de trop, mais le chimiste était confiant. Il lui avait même trouvé un nom : l'Innocence.
10:45 a.m.
Mikhaila examina rapidement la nouvelle pièce. Plus petite, moins lumineuse, éclairée par des néons blancs et tout juste meublée d'une table métallique entourée de quatre chaises. La différence avec le salon était aussi surprenante qu'inquiétante et, un instant, elle crut que c'était une salle d'exécution. Elle cherchait du sang séché et des douilles sur le sol quand Sheryl lui proposa de s'asseoir – elle se ressaisit et obéit.
À part le Noah, qui se posta près de la porte, il y avait deux hommes assis, aux antipodes l'un de l'autre. Le premier était petit, âgé d'au moins soixante-dix ans, presque chauve, si ce n'était cette étrange queue de cheval, et avait les yeux cerclés de noir et un visage calme et serein qui inspirait le respect. Le deuxième était grand, trentenaire avancé, aux cheveux courts et bruns, et avait un regard froid et dur et un visage aux traits réguliers et carrés. Il respirait le fric par tous les pores de sa peau.
Le fameux Comte, donc.
-Bonjour, Mademoiselle Stepanovitch, dit-il avec nonchalance.
Mikhaila ne savait pas si elle était influencée par les paroles de Néa. Néanmoins, elle ne doutait plus de leur véracité. Elle le haïssait déjà. Elle le haïssait avec une rage si féroce qu'elle en était bouleversée. Avec un discret mouvement du bras, elle récupéra le Beretta dans la poche intérieure de son manteau et le posa sur ses genoux sans le lâcher. Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle contentait en faire, mais elle n'excluait aucune possibilité.
-Bonjour, Comte.
Il eut un sourire faussement amical.
-Avant tout, je tiens à vous présenter Bookman, reprit-il en désignant le vieillard d'un hochement de tête.
-Je serais votre interprète, Mademoiselle, dit-il dans un russe parfait.
-Oh. D'accord, répondit-elle dans la même langue.
-Bien. Je suppose que vous vous souvenez de ce qu'il s'est passé hier au Jawad Diner.
-Oui, bien sûr.
Bookman traduisit, et le Comte ajouta :
-D'après mes hommes, vous les auriez menacé et prié de sortir avant de tirer sur l'un d'eux.
Mikhaila acquiesça en silence.
-Je comprends tout à fait vos actions, Mademoiselle. Vous cherchiez à défendre ce Diner et, sans doute, ses occupants, et là-dessus je ne peux vous en tenir rigueur.
Le Comte laissa au vieil homme le temps de traduire avant de continuer, d'une voix plus ferme :
-Je manque cruellement de personnel compétent, voyez-vous. J'aimerais vous compter parmi mes hommes, Mademoiselle. Je n'ai pour l'instant aucun travail à vous confier, considérez donc cela comme une promesse d'embauche.
Mikhaila grimaça quand Bookman acheva sa traduction.
-Je refuse.
Le vieil homme n'enchaîna pas. Il laissa couler un silence, puis s'adressa directement à la jeune fille.
-J'ai cru comprendre qu'il avait pris vos proches en otage.
-Oui.
-Ne pensez pas qu'il ne serait pas capable de les égorger lui-même, Mademoiselle, dit-il d'une voix tranquille. Le choix vous appartient, évidemment, mais ne faîtes pas l'erreur de le sous-estimer.
Mikhaila réfléchit un instant. Le vieil homme semblait digne de confiance, sauf qu'elle ne pouvait pas se fier à lui. Après tout, ne pourrait-il pas être un chien du Comte, lui aussi ?
-J'aurais besoin de temps pour y penser.
Bookman lâcha un soupir las et traduisit.
-Du temps ? cingla le Comte avec un sourire cruel. Je crains de ne pouvoir accéder à votre requête, Mademoiselle. Je souhaite une réponse définitive, ici et maintenant.
La jeune fille ferma brièvement les yeux. Elle songea à Frankie, à Jawad, aux odeurs sucrées et salées du Jawad Diner, au métal froid du Beretta dans sa main.
-J'accepte, dit-elle dans un souffle.
Compton
Rosecrans Avenue
12:30 a.m.
L'appartement lui sembla subitement grand, spacieux, immense. Tellement plus que la pièce presque nue dont elle était sortie changée à jamais. Elle avait abandonné la Russie, ses parents, la ferme familiale pour perdre l'espoir sur la route du soleil, puis le retrouver au Jawad Diner pour le perdre à nouveau, dans cette foutue salle d'exécution, parce qu'il n'y avait pas d'autres mots pour un endroit pareil.
Mikhaila se laissa tomber sur son lit avant de sortir son Beretta de la poche de son manteau et de le jeter brusquement contre le mur.
-Alors, Frankie, il t'a protégé ce putain de flingue ? railla-t-elle. Et moi, tu crois qu'il m'a aidé ? Bah non, évidemment ! C'était trop beau pour être vrai !
Elle retint ses larmes et baissa les yeux. Elle avait passé un contrat avec le Comte qui stipulait qu'il pouvait faire appel à elle pour à peu près n'importe quoi et ce n'importe quand. D'un geste vif, elle attrapa le paquet de Marlboro cachée sous le canapé-lit et coinça une clope entre ses lèvres. Fouillant son appartement à la recherche de son briquet, elle se jura de ne rien dire à Frankie tant que le Comte ne l'aurait pas contactée.
21 Février 1997
Tijuana
Nueva Aurora Sur
00:25 a.m.
Marian Cross agrippa l'épaule de Lavi et le plaqua violement contre la camionnette.
-Calme-toi, putain de bordel de merde ! gueula-t-il d'une voix forte.
Dans son dos, David chancela et porta une main tremblante à son cou rougi par les marques de doigts. Jasdero voulut s'approcher de lui, mais Kié le retint.
-Il va bien, alors ne bouge pas, siffla Krory.
-Comment ça il va bien ? Cet enculé-
Krory lui colla une beigne et le Noah recula.
-David, ça va ? demanda Wisely.
-Ouais, articula-t-il difficilement.
Jasdero lâcha un soupir de soulagement avant de se tourner vers le Beau Mec. Il tenait toujours Lavi contre la camionnette, et le bruit saccadé de sa respiration claquait dans l'air. Son unique œil vert luisait d'un éclat de rage animal et l'émeraude à son cou brillait. Il s'était jeté sur David avec la hargne d'une bête sauvage. Ses doigts – endoloris par la force avec laquelle il avait tenté de l'étrangler – tremblaient spasmodiquement et des larmes coulaient encore sur ses joues.
-Tu ne veux pas devenir un assassin, non ? murmura le Beau Mec au jeune homme. Alors ressaisie-toi, mon lapin, t'as l'air animal.
Marian le lâcha et le corps de Lavi s'affaissa mollement contre la camionnette. Le Beau Mec se tourna vers Chomesuke, postée près de Néa.
-Occupe-toi de lui.
-Bien, patron.
Elle n'avait pas pleuré quand elle avait vu le cadavre de Lenalee. Cette force de caractère et cette fierté, c'était ce que Marian aimait le plus en elle. Elle avait trop d'honneur pour se permettre de chialer devant un Noah. Elle laissa son fusil au Beau Mec et rejoignit le rouquin d'un pas vif. Elle s'accroupit à sa hauteur et prit doucement ses mains dans les siennes. C'était tout ce qu'elle pouvait faire pour le moment – Lavi ne l'entendait, ne la voyait pas, ne pensait qu'à Lena.
-Bien. Je vous descends tous les uns après les autres ou on négocie ? lança Marian avec désinvolture.
-On négocie, répliqua aussitôt Néa.
Les Noah le fixèrent avec surprise et Marian sourit.
-Je te laisse la came et tu laisses les gamins partir.
-OK.
Wisely haussa un sourcil.
-Néa, on peut savoir ce que tu fous ?
-Hé bien, je vous sauve la vie, répondit-il avec un sourire enthousiaste.
Le jeune homme fut si surpris qu'il ne trouva rien à répliquer. Il échangea un regard incertain avec les jumeaux, qui osèrent les épaules et considérèrent le chimiste avec étonnement.
-Si quelqu'un s'y oppose, qu'il parle maintenant ou se taise à jamais, gloussa-t-il avant de se tourner vers le Beau Mec. C'est d'accord, Marian ?
-Je veux les détails de fabrication, aussi.
-Pas de problèmes.
-Vendu. Krory, Kié, embarquez-moi ces gosses dans le Hummer et déposez-les dans un coin désert. Chome, tu les suis avec Lavi. Pour la gamine, vous connaissez la procédure.
Ils acquiescèrent en silence. Il y avait une tradition qui consistait à laisser les fils de la rue là où ils mourraient, sans chercher à les enterrer ou leur rendre hommage. La fierté de la rue l'interdisait. Quand on crevait, on crevait, c'était comme ça.
Paseo de los volcanes
Calle del sol
01:00 a.m.
Marian avait roulé un long moment sur la route défoncée, au hasard, traversant des patelins misérables, des villages endormis et des lotissements préfabriqués. Les roues de la camionnette crissaient au contact du gravier, et les caisses en bois à l'arrière frappaient régulièrement les parois du véhicule. Néa, assis sur le siège passager, regardait défiler le paysage sans rien dire. Il était calme, comme parfois avant un énième saut d'humeur.
Marian l'avait rencontré treize ans auparavant, au laboratoire pharmaceutique de Los Angeles. Néa était plus jeune, distant et peu bavard. C'était un chimiste appliqué, et un collègue correct. Leur relation était longtemps restée au stade bonjour-au revoir, jusqu'au soir où Marian, enfilant tequila sur tequila dans un bar miteux, l'avait reconnu à l'autre bout du comptoir, volubile et exubérant, en compagnie d'un mec.
Leurs regards s'étaient croisés et, le jour suivant au labo, Néa avait avoué se cacher derrière des masques. Plus il se tenait tranquille, et plus il avait de chances de garder son boulot : il avait besoin de fric, bien sûr, comme son collègue et tant d'autres. Marian avait alors découvert les multiples facettes de sa personnalité, non sans effarement. Arrogant, insolent, provocateur, cruel, capricieux, aguicheur, impulsif, fantasque : il était subitement beau, et ses yeux dorés prenaient des nuances hypnotiques.
Si Marian n'avait pas une nette préférence pour les femmes, il l'aurait certainement sauté. Et Néa n'aurait pas dit non. Ils n'étaient ni ennemis, ni amis, ni amants. C'était une relation abrupte, ambiguë parce que platonique, fragile. Pendant cinq ans, ça avait tenu, malgré les engueulades, la rivalité scientifique, la jalousie des petites amies de Marian, leurs ambitions mutuelles et toutes leurs différences.
Puis Néa avait démissionné du laboratoire et était parti sans prévenir.
La même année, à tout juste vingt-six ans, Marian était tombé dans la rue. Il était devenu le Beau Mec, et avait simplement oublié toute sa vie chez les anonymes. Sauf Néa. Il refusa d'oublier le chimiste, sans pour autant chercher à le retrouver. Pourtant, quelques années plus tard, les rumeurs de la rue commencèrent à évoquer ce redoutable soutien des Noah. Marian lança un informateur sur sa trace et un nom lui revint.
-Néa Walker, murmura-t-il. Tu as eu le culot d'utiliser le patronyme commun des fils.
Le chimiste jeta un coup d'œil au Beau Mec.
-Et alors ?
-Alors que dalle.
Néa bâilla.
-Au fait, félicitations pour ton brillant parcours, Marian. Tu es une figure majeure de la rue, maintenant, lança-t-il. De nous deux, tu as toujours été celui qui avait le plus d'ambition.
Marian fit glisser une main sur le volant et se déporta sur le bord de la route. La lueur glacée des phares dessinait des ombres sur le gravier. Autour d'eux, tout était noir, implacable. Le conducteur se gara et laissa tourner le moteur.
-On est perdu ? demanda Néa.
-Nan.
-Pourquoi on s'arrête, alors ? insista-t-il alors qu'il était clair qu'il s'en foutait.
Marian sortit son paquet de Lucky Strike de la poche de son manteau, prit une cigarette et se tourna vers le chimiste.
-Clope ?
Néa haussa les épaules et en prit une. Le Beau Mec détacha sa ceinture et se pencha vers lui. Le claquement du briquet déchira l'air, et Marian sentit le souffle du chimiste sur ses doigts tandis que la flamme orange léchait sa cigarette. Il inspira une bouffée de tabac et la fumée troubla l'or de ses yeux. Néa était si proche de lui qu'il crut qu'il allait l'embrasser. Il le fit. Avidement, sans douceur, marquant ses lèvres de ses dents avec ce désir irraisonné qui n'appartenait qu'à lui.
Marian recula dès qu'ils se séparèrent.
-Je ne te fais plus autant d'effet qu'avant, n'est-ce pas ? dit-il lentement avec une pointe de regrets.
-Non, répondit-il d'une voix indifférente. Et puis, l'idée que ta bouche ait servi à sucer le Comte me file la nausée. Recommence et je te vomis dessus.
Néa éclata de rire. Marian tira sur sa clope et ouvrit la vitre de la camionnette pour recracher la fumée dehors. Le froid s'engouffra aussitôt à l'intérieur et il frissonna.
-J'étais sincère quand je te félicitais, toute à l'heure.
-Hm, je sais.
-Tu es devenu quelqu'un, Marian. Je t'envie.
-Tu mens. Tu aimes ça, rester dans l'ombre.
Néa arqua un sourcil dédaigneux et tira sur sa cigarette. Il regardait à nouveau le paysage sans le voir – il faisait trop sombre pour distinguer quoique ce soit.
-Tu m'en veux ? dit-il dans un murmure.
-Oh pitié, Néa, épargne-moi ton numéro, tu le sais très bien, railla-t-il.
Il y eut un silence, puis le chimiste répliqua d'un ton cassant :
-Non.
-Tu mens, encore. Évidemment que je t'en veux. Putain, tu t'es tiré du jour au lendemain, sans rien dire ! Qu'est-ce que tu croyais, au juste ?
Marian sentit la colère refluer – colère contre sa stupidité, colère contre l'autre qui ne le regardait même pas. Il tapota sa clope par-dessus la vitre baissée pour en faire tomber la cendre et inspira profondément. Néa ne répondait pas. Le Beau Mec voyait la lueur rougeâtre de sa cigarette et un peu de la lumière glacée des phares tombait sur ses cheveux.
-Il fallait que je parte, Marian.
-Ouais, bien sûr. J'ai le droit de demander pourquoi ou tu comptes rejouer à la veuve éplorée ?
-C'est comme ça, c'est tout.
-Toujours aussi précis dans tes réponses, hein ? siffla-t-il en retour.
Néa sourit, cette fois. Il tira sur sa cigarette et se tourna vers le Beau Mec.
-En fait, tu n'as pas changé. Sauf les cheveux et les piercings. Ça te va bien, d'ailleurs. Le gamin, là, le rouquin qui a essayé d'étrangler David, c'est ton fils ?
Marian ne fut pas surpris par cette question totalement incongrue. Néa avait pour habitude de passer d'un sujet à l'autre un peu trop facilement.
-Nan, pas que je sache.
-Vous avez un air de ressemblance, tous les deux, remarqua-t-il doucement.
Marian arqua un sourcil en tirant sur sa clope.
-Oublie-le, tu veux ? Déjà que la sœur de Komui est morte par ta faute, lâcha-t-il.
-Comme c'est touchant, ironisa-t-il. Mais je n'y suis pour rien, pour la gamine…
Néa fronça les sourcils et le Beau Mec esquissa un sourire carnassier.
-Zut alors, ma langue a fourché. C'est bête, je voulais garder ça pour la fin.
Le chimiste écrasa sa cigarette sur le tableau de bord et la jeta par la vitre baissée, côté conducteur, frôlant la joue du Beau Mec.
-Va te faire foutre, maugréa-t-il.
L'intéressé sourit franchement. L'or des yeux de Néa luit quand il détacha sa ceinture d'un geste brusque. Il ouvrit la portière et mit un pied dehors.
-Tu espères faire quoi, au juste ?
-Je me casse.
Marian leva les yeux au ciel.
-Hé bien vas-y, casse-toi.
-Qu'est-ce que tu sais, au juste ? répliqua-t-il en se tournant brutalement vers lui.
Le Beau Mec tira une dernière fois sur sa clope.
-J'ai un informateur fiable qui m'a toujours refilé des tuyaux corrects, commença-t-il. Il me coûte cher, ce salopard, mais il est doué. C'est lui qui m'a parlé d'une nouvelle came qui tu aurais mis au point, un truc dément qui devait passer la frontière américaine cette nuit. Mais ça semblait si facile que je lui ai demandé de remonter jusqu'à la source. Et il l'a fait. Pour deux mille dollars de plus, certes, mais il l'a fait.
Marian adressa un regard neutre au chimiste.
-C'est toi qui a balancé l'info, connard. Tu as trahi ton propre camp. Remarque, c'est dégueulasse, mais ça me permet de casser les couilles du Comte, c'est le principal.
Il jeta son mégot par la vitre.
-La destruction reste ton moteur, Néa.
Le chimiste esquissa un sourire cruel.
-Oui, Marian. Tu devrais le savoir, n'est-ce pas ?
-C'est parce que tu m'aimais que tu t'es barré ? demanda-t-il avec indifférence.
-Bien sûr. Pour tuer l'ennui, aussi.
Le Beau Mec lâcha un soupir las.
-Tu tiens vraiment à lui, alors ?
-Hm, Adam ? Oui, je crois.
-Tu comptes foutre en l'air toute la rue ?
Néa haussa les épaules et sortit de la camionnette.
-Ça, je ne sais pas. Peut-être. La destruction est tellement belle, tu vois, murmura-t-il.
-Tu es dingue, constata-t-il.
-Sans doute.
-Tu ne peux pas continuer comme ça, Néa.
-Ah oui, vraiment ? Et pourquoi ça ?
Marian passa une main dans ses cheveux roux. Les yeux dorés du chimiste brillaient dans la nuit.
-Tu vas finir par te détruire toi-même.
Il sourit, haussa les épaules et lui envoya un baiser.
-J'espère qu'on se reverra bientôt, Marian.
Le Beau Mec grimaça.
-Moi pas, marmonna-t-il.
Néa claqua la portière et regarda la camionnette s'éloigner dans la pénombre.
27 Février 1997
San Diego
Latte Café
01:00 p.m.
Postée à la terrasse du restaurant, Mikhaila fixait l'océan. Elle ne l'avait jamais vu aussi bleu, aussi intense, aussi lumineux. Elle en oubliait les Noah, le Comte, la rue et le Beretta 9 qu'elle portait maintenant en permanence à sa ceinture. Le vent glacé giflait son visage et les embruns marins emplissaient ses poumons.
-J'adore cet endroit, lança Frankie en russe. J'aurais du t'amener ici plus tôt.
-C'est vrai, répondit-elle simplement.
Les deux jeunes filles ne trouvèrent rien à dire de plus. Puis une mouette vint chiper une frite sur le ponton et Frankie sourit.
-Viens, il faut que tu goûtes les pennes.
Mikhaila la suivit à l'intérieur, jusqu'à une petite table dans un coin tranquille, le plus loin possible des rares touristes. Frankie commanda deux plats de pâtes à un serveur et elles patientèrent en discutant en russe, parfois entrecoupé d'anglais, de tout et de rien, mais surtout du Jawad Diner, de la rue et de leurs projets communs pour l'été prochain. Mikhaila se sentait légère, sereine, et n'avait pas envie d'annoncer à la jeune américaine le contrat qu'elle avait passé avec le Comte.
-Mik, tu as vu le beau gosse là-bas ? glissa Frankie en désignant une table près des toilettes.
Mikhaila hocha vaguement la tête. Le jeune homme s'était assis quelques minutes plus tôt et elle avait remarqué que Frankie ne le quittait pas des yeux.
-Il est pas un peu vieux pour toi ?
-Que nenni, ma chère. Des comme ça, j'en mange tous les jours au petit-déjeuner.
Elle gloussa, et Mikhaila ne put s'empêcher de rire. Rire qui attira l'attention dudit beau gosse, et il jeta un coup d'œil aux jeunes filles. La russe se figea en le reconnaissant.
-Oh putain de merde, maugréa-t-elle.
-Mik ?
Néa Walker.
Le charmant chimiste qu'elle avait croisé sur un canapé.
L'être troublant qui disait connaître le Comte d'une certaine manière.
-Mik, qu'est-ce qu'il y a ?
-Je… Non, je viens de penser à un truc, dit-elle en s'efforçant de sourire.
Elle avait juré de ne rien dire à Frankie avant que le Comte ne la contacte à nouveau, mais la présence de Néa lui rappela qu'elle risquait de manquer de temps.
-Il faudra que je te parle, après, ajouta-t-elle.
Frankie haussa un sourcil, méfiante.
-Pourquoi pas maintenant ?
-Trop de monde. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave.
Elle sourit encore et la jeune américaine baissa les yeux sur ses pennes. Mikhaila changea de sujet, tout en surveillant Néa du coin de l'œil. L'instant suivant, un autre homme le rejoignit et la jeune fille se crispa.
Sheryl.
Elle était trop loin pour entendre ce qu'ils disaient, mais le regard glacé du chimiste et le sourire froid du Noah laissaient deviner beaucoup de tensions et de rancœurs. Calmement, Mikhaila laissa Frankie choisir des desserts et se rendit aux toilettes. Néa semblait l'avoir reconnue, mais Sheryl n'en montrait aucun signe. Les sanitaires étaient suffisamment proches de leur table pour que, collée à la porte, la jeune fille puisse suivre leur conversation.
-Faire quoi ? demanda Néa d'une voix blasée qui la surprit.
-Une mise en scène, si vous préférez, répondit Sheryl avec un mépris évident.
-Hm, une fausse mort. Vous comptez vous suicider à ma place ou… ?
-Non, évidemment, répliqua-t-il sèchement. J'ai trouvé un homme de votre corpulence qui s'est porté volontaire.
-Volontaire pour mourir ? railla-t-il. Combien vous l'avez payé ?
-Cinquante mille dollars reviendront à sa femme et ses enfants, naturellement.
-Vraiment ?
Il y eut un bref silence, et Mikhaila devina un sourire narquois sur les lèvres du Noah.
-Je vois, dit lentement Néa. Et pour l'identification du corps ?
-On fera en sorte de brûler l'intégralité du véhicule, corps compris.
-Mais il n'y a pas-
-Si, les empreintes dentaires. Ce genre de fichiers est d'une telle facilité à échanger.
-Et si Adam l'apprend ?
Sheryl tiqua.
-Aucune chance.
-…C'est sûrement mieux ainsi, dit-il d'une voix traînante où perçait la tristesse.
-Exact.
-Vous me haïssez à ce point, Sheryl ?
-Oui. Vous avez encore d'autres questions stupides ?
-Non.
-Bien. Essayais au moins de disparaître convenablement.
-Oh, je suis doué pour ça.
-Je n'en doute pas
Mikhaila s'écarta de la porte, attendit une minute supplémentaire et retourna à sa table. Sheryl était parti et Néa payait le café qu'il avait pris au comptoir.
-Je t'ai pris une panna cotta, lança Frankie.
La russe n'avait pas la moindre idée de ce que ça pouvait être.
-Merci.
-De rien.
-Frankie, tu sais garder un secret ? murmura-t-elle en ignorant le regard de Néa posé sur elle quand il sortit du restaurant.
-Seigneur, je crois bien que oui, répondit-elle avec un sourire. Pourquoi ?
-Il y a un tas de choses dont il faut que je te parle, mais personne ne doit être au courant.
2 Mars 1997
Los Angeles
Manoir Noah
10:00 a.m.
Tyki courrait presque quand il atteignit la chambre du Comte. Il était sorti précipitamment quand Sheryl l'avait appelé, et le compteur de sa Cadillac s'était affolé quand il avait pris l'autoroute. Il était néanmoins resté prudent et concentré, refusant de crever comme un con dans un accident de la route. Il passa une main dans ses cheveux bouclés pour les arranger un peu et ouvrit la porte.
Le Comte était assis à son bureau, comme souvent, et Wisely allongé sur son lit.
-Ah, te voilà enfin.
-Bonjour, Comte. Est-ce que Néa est vraiment-
-Oui, coupa-t-il. Sheryl l'a confirmé.
Tyki eut un regard inquiet pour le chef des Noah. Il semblait fatigué, agacé, et pourtant très calme. S'il souffrait du suicide du chimiste, il n'en montrait rien – comme toujours, se rappela le portugais. Mais le Comte était un homme fort, et il n'avait pas besoin de lui.
-Wisely, appela-t-il doucement en jetant un coup d'œil au jeune homme.
Le chef des Noah eut un demi-sourire teinté d'ironie.
-Il nous a encore fait une belle crise d'angoisse, dit-il. J'ai eu du mal à le calmer, et Sheryl a pris l'initiative de t'appeler.
-Il a bien fait, répondit-il distraitement.
Tyki se rapprocha lentement du lit et s'accroupit. Wisely était couché sur le flanc, ses yeux dorés perdus dans le vague et son corps agité de tremblements spasmodiques. Le portugais posa une main sur son épaule.
-Hé, Wis', murmura-t-il tendrement. Tu m'entends, Wis' ?
Le jeune homme hocha vivement la tête et ses yeux s'emplirent de larmes. Tyki embrassa ses cheveux blancs et, patiemment, l'aida à se redresser. À part le jeune homme, il n'y avait que Road – et sans doute d'une manière ou d'une autre le Comte – qui tenait vraiment à Néa Walker. Les autres Noah le considéraient avec méfiance et gardaient leurs distances avec le chimiste, alors que Sheryl ne cachait plus sa haine démesurée pour l'homme.
-Merci, mon petit Tyki.
Le portugais arqua un sourcil.
-Tu es certain de vouloir quitter le Manoir ? ajouta-t-il. Wisely a besoin de toi, tu sais.
-Je sais.
Le Noah prit le jeune homme par la taille et le soutint jusqu'à la porte de la chambre. Il osait à peine le regarder – il le sentait trembler et pleurer contre lui, et même réduit à l'état d'un animal blessé, il était toujours aussi bandant.
11:00 a.m.
Depuis qu'il avait mis Néa dehors, le Comte ne dormait plus.
-Il me faut une garantie, Mademoiselle Stepanovitch.
Bookman traduisit et la jeune fille hocha lentement la tête. Le Comte posa un papier en couleur sur la table et les doigts blancs de Mikhaila la firent glisser jusqu'à elle. C'était une photo d'une jeune femme aux longs cheveux cuivrés et aux yeux clairs et vifs, vêtue d'un sweat noir sur une jupe en cuir, coupée au niveau des genoux et prise de côté. Il y avait des immeubles en arrière-plan et le trottoir sale de la rue.
-Elle a vingt quatre ans et elle s'appelle Chomesuke, précisa le Comte. Elle vit à Compton, au Judas Building.
Le chef des Noah passa une main dans ses cheveux noirs et lâcha un soupir las.
-Une vraie salope. Rusée, bien entraînée, toujours armées. Il faudra y aller en douceur, la prendre par surprise.
Il attendit que Bookman ait fini de traduire pour poser un autre objet sur la table – un pistolet argenté à la crosse noire.
-Magnum 44.
Mikhaila prit lentement l'arme et la retourna dans sa main. Elle était plus lourde que son Beretta.
-Il est chargé, ajouta-t-il.
La jeune fille inspira une longue goulée d'air et jeta un dernier coup d'œil à la photo.
-Quand et où ?
-Demain, chez elle. Vous irez avec Skin, un de mes hommes.
-Bien.
-La salope détient peut-être des informations importantes, c'est pourquoi Skin procédera à un interrogatoire.
Torture, corrigea Mikhaila quand Bookman traduisit.
-Ensuite, ce sera à vous.
Le Comte braqua son regard froid dans ses yeux bleus, et ses doigts se crispèrent sur la crosse du Magnum.
-Ne me décevez pas, Mademoiselle.
Elle acquiesça.
-Je sais ce que j'ai à faire, Comte.
3 Mars 1997
Compton
Judas Building
11:00 p.m.
La rue s'insinuait en elle, lentement, vicieusement, et bientôt ses hurlements fous firent monter l'adrénaline dans son sang. Elle était avachie contre le rebord de la fenêtre, adossée contre le mur, ses longues jambes allongées devant elle et ses bras croisées sur sa poitrine. D'une main, elle tenait le flingue et, de l'autre, son paquet de Malboro presque vide. Un peu comme elle, finalement. Elle tira sur sa clope et leva les yeux au plafond.
Chomesuke ne criait pas.
Elle gémissait, de temps à autre, mais ne se plaignait pas. La Bitche savait que la mort était proche, de toute façon. La jeune fille blonde qui attendait près de la fenêtre semblait ambassadrice de la fin. Habillée comme un homme, toute en noir, elle ne daigna pas lui accorder un seul regard. Skin, lui, ne la quittait pas des yeux. Après les brûlures de cigarettes, il avait commencé à la frapper à mains nues.
Chome souffrait atrocement. Tout son corps lui faisait mal, lui suppliait de réagir. Mais le Noah avait attaché ses mains dans son dos et brisé sa cheville droite. Ce n'était néanmoins pas lui qui l'avait surprise en haut des escaliers. Non, c'était la blonde. Elle était couchée devant la porte de son appartement, et Chome l'avait prise pour une junkie.
Sauf que dès qu'elle avait posé une main hésitante sur son épaule, la lame avait surgi et s'était plantée dans son bras. Puis Skin l'avait saisi par la taille et entraîné dans l'appartement. Mais ça, c'était une heure plus tôt.
-Allez, crache le morceau, sale pute.
-Fuck, bredouilla-t-elle en fermant les yeux.
Le poing du Noah s'écrasa contre sa hanche et elle se mordit la lèvre pour ne pas hurler. Elle attendit que la douleur s'estompe un peu pour pencher la tête sur le côté et cracher du sang sur le lino. Rouvrant les yeux, elle vit que la jeune fille blonde n'avait toujours pas bougé.
-Hé, petite, appela le Noah.
-Quoi ? répliqua-t-il sèchement en tirant sur sa clope.
-Elle veut toujours pas parler. Qu'est-ce qu'on fait ?
La blonde haussa les épaules avec dédain.
-Continue.
-OK.
Mikhaila commençait à en avoir marre. Mais le Comte attendait des informations, elle ne pouvait rien faire d'autre qu'attendre que la fille craque.
-Allez, parle !
Le poing rencontra violemment son estomac, lui arrachant un gémissement étouffé.
-Parle, je te dis ! gueula Skin.
Voyant que Chomesuke remuait les lèvres, il se pencha pour l'écouter.
-…a-te… outre.
-Hein ?
Elle cracha un peu de sang sur le côté.
-Va… te faire …enculer, gros con.
Skin lui flanqua une gifle et se redressa pour lui coller un coup de pied dans le ventre.
-Elle parle pas.
Mikhaila écrasa son mégot sur le lino et soupira.
-Je sais.
-Bon, c'est à toi.
La jeune fille se leva, épousseta son jean et s'approcha lentement de Chome. Ses longs cheveux cuivrés tombaient sur son visage et elle avait un œil gonflé et bleuté.
-Tu ne veux rien dire ? demanda-t-elle avec un fort accent russe.
-Fuck, articula-t-elle.
Skin essuya ses mains sur son t-shirt.
-Je laisse tomber, elle dira rien.
Mikhaila hocha vaguement la tête. Chomesuke, elle, eut envie de pleurer. Mais ce serait un cadeau qu'elle leur ferait, alors elle serra les dents et pensa à Marian. Mikhaila rangea son paquet de clopes dans la poche de son manteau et retira la sécurité du Magnum. Elle visa un point invisible sur le front de la Bitche et tira. La détonation claqua dans l'air, couverte par le gargouillis du sang. Puis la jeune fille baissa son arme et contourna le cadavre pour sortir de l'appartement.
Wait a moment, please : attendez un instant, s'il vous plait.
Vous avez de la neige, vous ? Moi pas, peut-être demain. Ce serait chouette, parce que d'abord, la neige c'est joli, et qu'éventuellement, les cours seraient annulés. Marrant, c'est surtout le deuxième point qui nous pousse tous à jeter des coups d'œils impatients à la fenêtre, hein ?
