Disclaimer: voir le premier chapitre
-37-
Nimroël et Eldarion avaient toujours été très proches, mais depuis que le jeune Prince était au courant de la vision qu'avait eue Nimroël de la mort de Nessalian, ils étaient encore plus unis qu'auparavant. Ils passaient de longues heures ensemble, à se promener dans les jardins du sixième cercle. Ou bien ils s'assoyaient simplement l'un à côté de l'autre, sur l'un des bancs, près de la fontaine et de l'arbre blanc. La plupart du temps, les deux amis restaient silencieux. Ils évitaient parfois même de se regarder. L'angoisse qu'ils auraient pu lire dans les yeux de l'autre leur était insupportable.
Souvent, lorsqu'ils allaient se promener, ils emmenaient Nessalian avec eux. Ils jouaient alors pendant un long moment avec la petite fille. Celle-ci ne semblait pas se rendre compte de la tension qui régnait autour d'elle. Elle riait et s'amusait sans se douter de ce qui la menaçait.
L'hiver s'était écoulé, puis le printemps et l'été aussi, mais les deux amis n'avaient pas du tout progressé. Nessalian venait d'avoir cinq ans et pourtant ni Nimroël ni Eldarion n'avait la moindre idée de ce qu'ils devaient faire pour protéger la fillette.
Ce matin-là, Eldarion, Nimroël et Nessalian se promenaient sous les mallornes depuis près d'une heure. Les premiers jours de novembre avaient été très froids et plutôt pluvieux, mais à présent, le soleil brillait et le temps s'était réchauffé.
- Nous devons en savoir plus, lança soudain Eldarion.
- On finit toujours par en arriver à cette conclusion! protesta Nimroël.
- Je sais, mais… Écoute kuruni1, tu dois essayer d'avoir une autre vision.
- Quoi?! Mais je… Je ne peux pas faire ça. Je ne suis pas capable de provoquer ce genre de choses.
- Tu m'as toi-même dit qu'au début, tu ne pouvais pas empêcher tes visions. Et maintenant, tu arrives à les bloquer.
- Oui, mais…
- Alors, tu dois apprendre à les déclencher.
La jeune Maia ne répondit pas. Elle regardait Nessalian ramasser les feuilles dorées des mallornes, un peu plus loin, sur le sentier. Tous les autres arbres de Minas Tirith avaient déjà perdu toutes leurs feuilles, mais les mallornes venaient juste de commencer à se dégarnir. La fillette revint en courant vers Nimroël et celle-ci s'efforça de lui sourire. La petite était si gaie, si enjouée!
- Je sais que ça te fait peur, Nimroël, dit doucement Eldarion, quand sa sœur se fut à nouveau éloignée.
- …
- Je serai là, près de toi.
- Je ne sais même pas par où commencer, soupira la jeune fille.
- Essaie de te détendre.
- C'est facile pour toi, de dire cela.
Eldarion conduisit Nimroël près d'un banc, puis il la fit asseoir. Il se plaça ensuite derrière elle et se mit à délicatement lui masser les épaules et le cou.
- Et maintenant, demanda la jeune fille au bout de quelques minutes.
Le jeune Prince appela doucement sa sœur qui arriva aussitôt en courant. La petite leur montra les plus belles des feuilles qu'elle avait ramassées et ils admirèrent chacune d'elles en souriant. Nimroël posa ensuite les feuilles à côté d'elle, puis elle attira Nessalian vers elle et la prit sur ses genoux. Elle prit ensuite la petite main de la fillette et elle ferma les yeux. Pendant quelques minutes, elle essaya de provoquer une nouvelle vision. Mais rien ne se produisit et au bout d'un moment, Nessalian se mit à s'agiter.
- J'ai faim, dit-elle alors en essayant de se relever.
Nimroël rouvrit les yeux et elle sourit à l'enfant. Puis elle regarda Eldarion et elle lui fit un petit signe négatif. Ce dernier soupira, légèrement déçu.
- Rentrons, proposa ensuite la jeune fille, en reportant son attention sur Nessalian. Tu pourras manger un petit quelque chose avant le souper.
- D'accord, répondit la fillette.
Durant les années qui suivirent, Nimroël refit de nombreuses tentatives pour provoquer une autre vision, mais elle en fut incapable. Elle finit par croire que c'était impossible. Elle aurait bien voulu renoncer, mais Eldarion restait persuadé que c'était leur seul espoir et la jeune fille n'osait pas le contredire. Et puis, ça valait mieux que de ne rien faire du tout.
Elle eut cependant un peu de répit lorsque, à la fin d'un printemps particulièrement ensoleillé, Legolas et Gimli arrivèrent à Minas Tirith. C'était à nouveau une saison de festivités qui s'annonçait, puisqu'Eldarion venait de fêter son vingt-cinquième anniversaire.
Cet été-là, il y eut donc de nombreux banquets pour célébrer cet événement et la jeune fille fut très occupée par l'organisation des divers repas. Elle aurait pu confier la plupart de ses tâches à d'autres personnes, mais elle préférait tout faire elle-même, ce qui lui donnait un bon prétexte pour rester seule.
Le soir, Nimroël assistait généralement aux festivités, mais elle n'avait pas le cœur à la fête et elle se contentait de regarder les invités tournoyer sur la piste de danse. Eldarion se tenait près d'elle, la plupart du temps. Le jeune homme n'avait pas très envie de danser, lui non plus. Ils se tenaient donc mutuellement compagnie, préférant rester à l'écart de l'agitation.
Nimroël restait à l'écart pour une autre raison. Elle en voulait beaucoup à Legolas de son retard et elle ne savait pas quelle attitude adopter à son égard. Elle ressentait comme une insulte le fait que l'elfe soit resté absent pendant près de sept ans après qu'elle lui ait demandé de venir à Minas Tirith. D'autant plus que ce dernier n'avait même pas daigné répondre à sa lettre. De plus, depuis qu'il était là, il ne s'était même pas excusé et il ne lui avait fourni aucune explication pour son retard.
Et puis, maintenant qu'elle avait partagé son secret avec Eldarion, la jeune fille n'avait plus autant besoin de l'aide de l'elfe. En fait, si elle avait parlé de sa vision à Legolas, elle aurait eu l'impression d'un peu trahir Eldarion. Le jeune homme avait été là quand elle avait eu besoin de lui, elle ne pouvait pas l'écarter maintenant que Legolas était enfin arrivé.
Par un doux matin de juin, environ deux semaines après l'arrivée de Legolas et de Gimli, la jeune fille profitait de la fraîcheur matinale pour travailler à son métier à tisser quand Legolas entra dans la grande salle. C'était plutôt inhabituel pour l'elfe de se trouver là et Nimroël le regarda s'approcher, étonnée.
- Bonjour, commença l'elfe.
- Bonjour, lui répondit froidement la jeune fille.
- Nimroël, que se passe-t-il?
- Rien. Pourquoi me demandez-vous ça? prononça Nimroël, toujours froidement.
- Tu sembles… en colère contre moi.
- Vous avez près de sept années de retard et vous vous étonnez que je vous en veuille!
- Sept ans… de retard? De quoi veux-tu parler?
La jeune fille regarda l'elfe, surprise que ce dernier semble ne pas savoir de quoi elle parlait.
- Je vous ai envoyé une lettre il y a environ sept ans de cela, dit-elle d'un ton hésitant.
- Une lettre? Je n'ai reçu aucune lettre.
- Je… Je croyais pourtant… j'étais certaine qu'elle s'était rendue à Eryn Lasgalen.
Legolas soupira tristement.
- Je n'étais pas chez moi, dit-il d'une voix douce.
- Vous n'y étiez pas? Mais alors… où… Où étiez-vous?
- Gimli et moi, nous sommes allés voir quelques amis et…
- Durant sept ans?
- Nous avons également voyagé un peu… pendant quelque temps…
- Vous… Vous avez voyagé?
Nimroël regardait l'elfe, les yeux agrandis par l'étonnement. Elle avait été irritée par le silence de ce dernier, mais à présent qu'elle réalisait pourquoi il n'était pas venu, elle sentait une sourde colère monter en elle.
- Vous m'aviez dit que vous deviez rentrer à Eryn Lasgalen, dit-elle. Je pensais que votre père avait besoin de vous et qu'il fallait que…
La jeune fille se tut brusquement. Elle avait vainement attendu une réponse de Legolas, pendant sept ans, sans penser une seule seconde que l'elfe ait pu ne pas recevoir sa lettre. Jamais elle n'aurait imaginé qu'il puisse être ailleurs qu'à Eryn Lasgalen. Elle s'était imaginé qu'il avait eu l'intention de venir plus tôt, mais qu'il avait été retenu par ses obligations. Elle s'était dit qu'il n'avait pas vraiment conscience du temps qui passait. En fait, elle lui avait inventé toutes sortes d'excuses pour son silence et son retard. Et tout à coup, elle apprenait que l'elfe avait choisi de voyager et de visiter quelques-uns de ses amis plutôt que de venir la voir, et cela la blessait profondément.
- J'aimerais que vous me laissiez seule, Legolas, murmura-t-elle tristement.
L'elfe soupira de nouveau, mais il ne bougea pas de sa place.
- Nimroël, qu'y avait-il, dans cette lettre? demanda-t-il doucement.
- Je… rien… Rien d'important.
- Ça devait être important, puisque tu me demandais de venir ici…
- Eh bien… Oui, mais… Ça ne l'est plus, maintenant.
- Tu en es bien certaine?
- …
- Si tu as besoin de quelque chose, tu peux me le dire. Tu peux compter sur moi.
La jeune fille eut un léger sourire de dérision. Elle trouvait la remarque de l'elfe totalement dénuée de sens et surtout, complètement fausse. Il était évident qu'elle ne pouvait pas compter sur lui. Elle venait d'en avoir la preuve.
- Je ne pense pas, dit-elle d'un ton sec. Je le croyais, mais je me suis trompée.
- Je suis désolé! Pardonne-moi, je t'en prie. J'aurais dû te prévenir de mon absence. C'était une erreur que je ne referai plus, je te le promets.
- Laissez tomber, Legolas. Vous n'avez pas de comptes à me rendre. Vous allez où vous voulez, quand vous le voulez.
- Nimroël! Je regrette de n'avoir pas été là quand tu en avais besoin. Je ne peux pas revenir en arrière, mais je te promets d'être là, à l'avenir.
- Ça ne sera pas nécessaire.
- J'y tiens, insista l'elfe.
- Pourquoi? Parce que vous m'avez tiré dessus il y a plus de soixante-quinze ans? Je vais très bien, maintenant. J'ai retrouvé ma mémoire et, à part une toute petite cicatrice sur la poitrine, je n'ai gardé aucune séquelle de cet incident. En fait, je considère que notre rencontre a été très bénéfique pour moi. Sans vous, je n'aurais jamais rencontré la Dame Galadriel ni Arwen. Alors vous voyez… Vous n'avez pas à vous sentir coupable. Et c'est moi qui vous suis redevable.
- Nimroël, protesta Legolas.
- Et puis, de toute façon, je n'ai plus besoin de vous. D'autres sont prêts à m'aider lorsque j'en ai besoin, ajouta Nimroël, durement.
Legolas ne lui répondit pas. Il se contenta de la fixer d'un air impassible. Les secondes s'écoulaient lentement et Nimroël se sentait de plus en plus mal à l'aise. Pourquoi réagissait-elle toujours ainsi en présence de l'elfe? C'était comme si elle ne pouvait s'empêcher de l'affronter, de le repousser, comme si elle devait se protéger de lui. Et de fait, Legolas représentait une menace pour sa tranquillité d'esprit… et pour son cœur.
Incapable de supporter plus longtemps le regard scrutateur de l'elfe, la jeune fille se leva et alla se poster à la fenêtre. Elle entendit ensuite Legolas se lever lui aussi. Pendant un instant, elle crut qu'il allait sortir de la pièce et elle sentit son cœur se serrer d'angoisse à cette idée. Mais quand elle réalisa qu'il s'approchait d'elle, cela ne l'apaisa pas, bien au contraire.
Legolas se plaça derrière elle et il posa délicatement ses mains sur ses épaules. Ses mains descendirent ensuite lentement le long de ses bras.
- Ta peau est si fraîche, murmura-t-il. Comme si tu avais toujours froid.
Comme pour confirmer ce que venait de dire l'elfe, Nimroël eut un frisson. Mais elle n'avait pourtant pas froid, bien au contraire.
- Je regretterai toujours de t'avoir tiré dessus, dit ensuite Legolas, murmurant toujours. Je t'ai regardée te battre entre la vie et la mort, pendant plusieurs jours, et ces images resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Pourtant, je suis très heureux de te connaître.
La jeune fille prit doucement la main de l'elfe, toujours posée sur son bras, et elle l'observa attentivement durant quelques secondes.
- Je n'avais jamais réalisé à quel point vos mains étaient grandes, dit-elle d'un ton uni, comme si c'était là, la réponse appropriée à ce que venait de dire Legolas.
Elle plaça sa propre main contre celle de l'elfe. Chacun de ses doigts faisait environ les deux tiers de la longueur de ceux de Legolas. Ce dernier entrecroisa alors ses doigts avec ceux de la jeune fille, qui soupira. Elle appréciait beaucoup ce simple geste, mais elle voulait plus… beaucoup plus. Elle souhaitait que l'elfe la prenne dans ses bras. Elle avait besoin de son contact. Elle avait besoin de se sentir entourée, protégée par lui. Elle était concentrée sur cette idée, comme si elle cherchait à lancer un sort. Oui, elle souhaitait pouvoir ensorceler Legolas.
- Donne-moi du temps, Nimroël. Donne-nous du temps, je t'en prie, dit l'elfe, comme s'il devinait ses pensées.
Sa voix était encore plus ténue qu'un murmure, mais il parlait si près de l'oreille de la jeune fille qu'elle n'eut aucun mal à entendre ce qu'il disait. Elle mit par contre de longues minutes à analyser les paroles de Legolas et à chercher à comprendre leur signification.
Et alors, sa colère se ralluma d'un seul coup. Attendre! C'est tout ce que l'elfe lui proposait! Mais elle en avait assez d'attendre.
Du temps? demanda-t-elle en se retournant brusquement. Combien de temps, Legolas? Et puis, ça changera quoi, d'attendre? Je ne veux pas passer ma vie à attendre.
Nimroël attendit quelques instants une réponse de l'elfe, mais ce dernier ne dit rien. Alors, la jeune fille se détourna et marcha lentement vers la porte. Elle ne savait pas ce qu'elle ferait si jamais Legolas tentait de la retenir, mais ce dernier ne fit pas un geste et ne prononça pas un mot. Toujours lentement, la jeune fille ouvrit la porte et elle sortit de la pièce, sans un regard en arrière. Elle se sentait à la fois soulagée, comme si elle venait d'échapper à un grand danger, et à la fois très triste parce qu'elle venait de renoncer à quelque chose qui lui tenait beaucoup à cœur.
Les jours s'écoulèrent lentement. Nimroël et Legolas se croisaient souvent, mais ils gardaient tous deux leurs distances et ils restaient froids et polis l'un envers l'autre. L'elfe revint pourtant voir la jeune fille deux semaines plus tard, alors que celle-ci travaillait à nouveau sur son métier. En le voyant entrer dans la grande salle, Nimroël sentit son cœur se mettre à battre très fort. Mais elle s'efforça de garder un air calme et elle continua d'entrelacer les fils durant quelques minutes. Puis elle reposa doucement la navette et leva enfin la tête vers l'elfe.
- Voudrais-tu sortir te promener un peu? demanda alors Legolas.
- Je suis très occupée, répliqua la jeune fille.
Elle aurait voulu parler d'un ton neutre, mais ses paroles sortirent plus sèchement qu'elle ne s'y attendait.
- C'est une journée magnifique, insista l'elfe. On pourrait aller faire une balade à cheval.
Nimroël était très tentée par la proposition de Legolas, mais elle était toujours en colère contre lui et de plus, elle avait promis à Eldarion de descendre en ville pour assister à quelques-uns des spectacles de rue. Ils iraient ensuite au marché. Le jeune Prince voulait offrir un cadeau à Nessalian et il voulait que la jeune fille l'aide à le choisir.
- Je ne peux pas, répondit-elle donc. Désolée… Une autre fois, peut-être.
- Es-tu libre demain? demanda alors l'elfe.
Nimroël était un peu étonnée et même flattée de l'insistance de l'elfe. Durant un instant, elle faillit accepter son invitation, malgré ses craintes de se retrouver seule avec lui. Malheureusement, le lendemain, Eldarion et elle avaient prévu d'emmener Nessalian faire une promenade à cheval. Le jeune homme gâtait beaucoup trop sa petite soeur, mais ce n'était certainement pas Nimroël qui allait le lui reprocher.
- Non… Je… J'ai déjà prévu… autre chose, demain, finit-elle par répondre.
- Désolé de t'avoir dérangée, dans ce cas, répondit doucement Legolas.
L'elfe s'inclina légèrement, puis il tourna les talons et il quitta lentement la pièce.
Quelques heures plus tard, Nimroël marchait sur la place du marché en compagnie d'Eldarion. Elle avait presque oublié son entrevue du matin, avec Legolas. Le jeune Prince y était pour beaucoup. Comme cela lui arrivait généralement, Eldarion avait senti l'humeur morose de la jeune fille. Et pour la faire rire, il s'amusait à imiter Gimli, parodiant le ton bourru du nain et sa démarche un peu étrange, et de fait, Nimroël riait aux éclats. Elle s'arrêta cependant brusquement de rire quand elle aperçut Legolas et Gimli, à quelques pas de là. Elle croisa alors le regard de l'elfe et elle eut l'impression qu'il était irrité. Peut-être avait-il entendu les plaisanteries d'Eldarion? Le nain, lui, ne semblait s'être rendu compte de rien et il lui fit un léger signe de la main. Eldarion avait lui aussi vu les deux amis, mais il se pencha tout de même à l'oreille de la jeune fille et il lui grommela quelque chose à l'oreille, imitant toujours Gimli. Nimroël lui donna un brusque coup de coude dans les côtes pour qu'il cesse de se moquer du nain, mais elle ne put s'empêcher de pouffer encore un peu.
Legolas et Gimli les rejoignirent alors et la jeune fille s'efforça de reprendre son sérieux. Ils bavardèrent ensuite pendant quelques minutes. Nimroël se sentait un peu mal à l'aise sous le regard insistant de l'elfe, mais s'efforçait de l'ignorer. Encore une fois, Eldarion dut sentir son trouble, car il posa un bras sur ses épaules, comme pour la rassurer. C'était un geste qu'il avait l'habitude de faire, mais en cet instant, alors qu'ils se trouvaient en présence de Legolas et de Gimli, cela ne fit qu'augmenter le malaise de la jeune fille. Elle n'essaya pas de se dégager cependant, ne voulant pas froisser Eldarion. Enfin, au bout de quelques minutes, les quatre amis se séparèrent et Legolas et Gimli repartirent de leur côté.
Durant les semaines qui suivirent, Legolas invita plusieurs fois Nimroël à se promener avec lui, mais celle-ci déclina chaque fois son invitation, car chaque fois, elle avait promis d'accompagner Eldarion quelque part. La jeune fille aurait aisément pu se désengager envers Eldarion, mais elle choisit de ne pas le faire. D'une part, Legolas allait bientôt repartir alors qu'Eldarion serait toujours là pour elle. Et d'autre part, elle avait recommencé à rêver que l'elfe la prenait dans ses bras et l'embrassait et elle voulait éviter de se retrouver seule avec lui. Elle ne voulait surtout pas courir le risque de faire ou de dire quelque chose d'embarrassant.
L'été s'écoula rapidement et l'automne revint. Les festivités se terminèrent et le calme revint enfin dans la cité. Seuls quelques invités, parmi les plus importants, demeurèrent à la citadelle. Mais le temps se rafraîchissait chaque jour un peu plus et bientôt, la plupart d'entre eux seraient partis. Même Legolas et Gimli avaient déjà annoncé leur intention de partir dans quelques jours. Nimroël se sentait à la fois peinée et soulagée par cette décision.
Ce matin-là, elle marchait lentement en compagnie d'Arwen, dans l'un des jardins du sixième cercle. Quelques années auparavant, l'une des dames de la Reine avait planté de nombreux rosiers dans cette partie des jardins et à présent, l'intense odeur des fleurs enveloppait l'elfe et la jeune fille.
- Voudrais-tu danser pour nous, après le banquet de ce soir? demanda tout à coup Arwen.
Nimroël avait toujours aimé danser. C'était Rûmil qui lui avait appris et elle lui en était encore reconnaissante. Mais depuis le vingt-cinquième anniversaire du couronnement d'Aragorn, la jeune fille avait découvert une tout autre sorte de danse, grâce aux nombreux spectacles de rue auxquels elle avait assisté. Elle avait d'abord observé attentivement les danseurs qui étaient venus faire leurs démonstrations à Minas Tirith, durant les festivités. À sa demande, Aragorn avait même invité plusieurs de ces troupes à venir danser à la citadelle, insigne honneur que tous avaient grandement apprécié.
Après les spectacles, Nimroël était souvent allée rencontrer les danseurs. Flattés de l'intérêt que leur portait la première Dame de la Reine, ces derniers ne s'étaient pas fait prier pour lui enseigner certains de leurs mouvements. La jeune fille s'était ainsi initiée à ce genre de danse et depuis, elle répétait plusieurs fois par semaine. Elle avait beaucoup d'énergie et elle avait toujours eu un grand besoin de bouger. Lorsqu'elle s'était entraînée au combat, avec Legolas d'abord et avec Haldir par la suite, elle avait ainsi pu canaliser son énergie. À présent, elle avait découvert la danse et elle appréciait beaucoup les quelques heures qu'elle passait chaque semaine dans l'une des grandes salles de la citadelle.
Durant plusieurs années, Nimroël s'était exercée seule. Bien sûr, Arwen était au courant de la nouvelle passion de sa jeune amie, mais celle-ci préférait s'entraîner seule et l'elfe avait respecté son souhait. La jeune fille avait fait placer de grands miroirs le long de l'un des murs de la grande salle qu'elle avait choisi d'aménager pour la danse. Elle pouvait ainsi s'observer et corriger ses mouvements. La seule chose qui lui manquait, c'était un peu de musique. Mais elle avait un bon sens du rythme et elle arrivait à danser même sans musique. Et puis, en se concentrant, elle arrivait parfois à entendre la dame Galadriel chanter. Elle avait alors l'impression de danser pour l'elfe.
C'était Eldarion qui avait été son premier spectateur. Âgé d'à peine trois ans, le petit garçon avait un jour échappé à la surveillance de sa gouvernante et s'était mis à la recherche de Nimroël. Il avait fini par retrouver cette dernière, quatre étages en dessous des appartements royaux, et il l'avait surprise en train de danser. Le petit Prince bougeait et parlait habituellement sans arrêt, posant des questions sans fin et touchant à tout, mais ce jour-là, il était resté tranquillement assis dans un coin de la pièce, durant de longues minutes, sans dire un mot et sans faire un geste.
Les jours suivants, chaque fois qu'elle allait danser, Nimroël avait emmené Eldarion. Elle lui avait toutefois fait promettre de ne rien dire à ce propos et pendant plusieurs semaines, le petit garçon avait gardé le secret de la jeune fille. Puis lors d'un après-midi pluvieux, il avait réclamé la présence de Nimroël, car il s'ennuyait. Sa gouvernante avait essayé de le raisonner et de le distraire, puisque la jeune fille n'était pas disponible. Mais Eldarion, obstiné, était allé retrouver sa mère.
- Je veux aller voir Nimroël danser, avait-il dit le plus sérieusement du monde.
- Tu as vu Nimroël danser? demanda Arwen.
- Oui… Elle ne voulait pas que je le dise, ajouta le garçonnet d'un air troublé. Elle va sûrement se fâcher si elle apprend que je vous ai parlé de son secret.
- Ne t'en fais pas. Elle te pardonnera, le rassura l'elfe.
- J'aime beaucoup la regarder. On dirait… qu'elle fait de la magie, dit ensuite Eldarion.
Arwen avait alors suivi son fils jusqu'à la salle que Nimroël avait aménagée pour la danse. Et elle avait observé la jeune fille quelques minutes, jusqu'à ce que celle-ci prenne conscience de la présence de l'elfe. La jeune fille s'était alors retournée vers Arwen et Eldarion, un peu embarrassée. Mais lorsqu'elle avait vu la lueur d'admiration dans les yeux de l'elfe, elle avait souri.
- J'aimerais t'accompagner à la harpe, avait alors proposé Arwen.
Nimroël avait accepté de danser au son de la harpe d'Arwen. Il lui avait été très facile de s'adapter à la musique. En fait, c'était comme si elle avait toujours dansé sur les accords de l'elfe. Pourtant, Arwen prétendait que c'était elle qui accompagnait la jeune fille, et non pas l'inverse. Nimroël avait beau protester que c'était le danseur qui devait suivre la musique, l'elfe ne changeait pas d'idée, affirmant que c'était elle qui jouait pour la jeune fille.
Au fil des années, Nimroël avait pris de l'assurance et Arwen avait fini par la convaincre de danser durant certains banquets donnés à la citadelle. Tous ceux qui avaient eu la chance d'assister à l'une des démonstrations de la jeune fille avaient été charmés par celle-ci et ils ne tarissaient pas d'éloges à son sujet. La réputation de la jeune Maia s'était vite répandue à travers le royaume et les invités du Roi Elessar et de la Reine Arwen avaient toujours l'espoir de pouvoir admirer la jeune danseuse. Celle-ci se laissait pourtant désirer et ce n'est que rarement qu'elle acceptait de faire une démonstration. En fait, elle ne dansait que lorsqu'Arwen le lui demandait, ce que l'elfe venait justement de faire.
- Je… Je ne sais pas, répondit Nimroël, dans un murmure.
- On pourrait répéter un peu, cet après-midi, continua Arwen.
- Je suis désolée, mais je… je ne crois pas que je pourrai.
C'était la première fois que Nimroël refusait la demande d'Arwen. Mais l'elfe savait très bien pourquoi la jeune fille hésitait. Elle n'avait jamais dansé en présence de Legolas.
- Aucun de nos invités ne t'a vu danser, insista Arwen. N'aimerais-tu pas ensorceler ces nouveaux spectateurs?
- Les ensorceler? demanda la jeune fille d'un ton légèrement moqueur.
- Tu sais bien que tous ceux qui te voient danser tombent immédiatement sous ton charme.
- Il ne faudrait pas exagérer! protesta Nimroël.
Mais elle souriait fièrement. Il était vrai qu'elle produisait un effet étonnant sur ceux qui la voyaient danser. Il n'était pas rare que la jeune fille reçoive quelques cadeaux après l'une de ses démonstrations. Un jour, un jeune homme l'avait même demandée en mariage, alors que ça ne faisait que quelques heures qu'il la connaissait.
Nimroël fit quelques pas de danse, foulant légèrement l'herbe du sentier, puis elle se tourna vers Arwen d'un air moqueur.
- Eldarion dit toujours que mes danses sont en fait des sortilèges pour prendre au piège les pauvres malheureux qui osent les regarder.
- Ils n'ont pas l'air de s'en plaindre, répondit l'elfe en riant.
- C'est un peu comme la Dame Galadriel, murmura alors Nimroël, retrouvant subitement un air sérieux.
Arwen ne dit rien, mais elle sourit d'un air nostalgique.
- Tous ceux qui ont eu la chance de poser les yeux sur elle ont été ensorcelés, continua la jeune fille.
- Tu as sans doute raison, répondit l'elfe.
- Même Gimli est amoureux d'elle, ajouta Nimroël en riant.
Arwen se mit à rire elle aussi. Puis elles reprirent toutes deux un air sérieux.
- Elle me manque, murmura la jeune fille.
- À moi aussi, répondit l'elfe.
Il y eut alors un long silence. Nimroël revoyait en pensées les hauts mallornes et la magnifique cité des elfes de la Lórien. Elle se sentait si nostalgique, tout à coup, qu'elle avait la gorge serrée. Elle aurait tant aimé que la Dame Galadriel ait eu le pouvoir d'arrêter le temps. Ainsi, la jeune fille aurait pu ne jamais quitter le royaume des elfes.
- Je danserai, ce soir, dit-elle doucement. Je danserai en souvenir de la Lothlórien.
Arwen hocha lentement la tête, heureuse de la décision de sa jeune amie.
Durant le banquet qui eut lieu ce soir-là, Nimroël, assise entre Gimli et Eldarion, toucha à peine à son assiette. Elle était toujours un peu nerveuse avant de danser devant des spectateurs, mais ce soir, elle l'était beaucoup plus puisque Legolas allait être présent. Elle ne pouvait plus reculer, cependant. Aragorn avait déjà annoncé à ses invités que la jeune fille allait leur faire l'honneur de danser pour eux et depuis, ces derniers attendaient avec impatience que le repas s'achève. Nimroël ne pouvait pas les décevoir, et surtout, elle n'avait pas le droit de contredire ainsi le Roi.
Aragorn donna finalement le signal qui mettait fin au souper et tous les convives se levèrent et se dirigèrent vers la grande salle où avaient habituellement lieu les festivités du soir. Aragorn et Arwen allèrent calmement s'asseoir dans les hauts fauteuils qui leur étaient réservés et tous les invités prirent rapidement place, au son de la douce musique que jouaient déjà les musiciens. Peu à peu, les conversations s'engagèrent et un léger brouhaha envahit la salle. Puis la musique changea et quelques couples se dirigèrent vers la piste de danse. Tout semblait se dérouler comme à l'habitude. Il y avait cependant de l'attente dans l'air.
Les minutes s'écoulaient lentement. Nimroël, qui s'était éclipsée dès la fin du repas, ne semblait pas vouloir réapparaître. Mais si la Reine s'inquiétait de l'absence prolongée de la jeune fille, elle ne le laissait pas voir. Malgré tout, l'une de ses Dames se leva et s'approcha discrètement.
- Voudriez-vous que j'aille la chercher? demanda-t-elle à la Reine, en murmurant.
Arwen secoua doucement la tête. Il valait mieux attendre. Nimroël viendrait lorsqu'elle serait prête.
Quelques minutes plus tard, une joyeuse rumeur parcourut la salle, puis les conversations s'interrompirent rapidement. Les musiciens cessèrent ensuite de jouer et le silence envahit la salle. Tous les invités étaient tournés vers Nimroël, debout, à l'entrée de la salle.
Celle-ci était vêtue de la longue robe d'un tendre vert pâle qu'Arwen et elle avaient confectionnée pour les quelques occasions où la jeune fille acceptait de danser pour les invités du Roi et de la Reine. Le corsage et le haut des manches étaient très ajustés puis ils s'évasaient en une multitude de plis qui retombaient souplement autour des jambes et des bras de la danseuse. C'était Nimroël qui avait fabriqué le tissu de la robe. Celui-ci était souple et extensible ce qui faisait que le vêtement n'entravait pas ses mouvements lorsqu'elle dansait. Arwen avait utilisé du fil d'argent pour broder d'étranges motifs entrelacés partout sur la robe. Lorsque la jeune fille bougeait, ces dessins évoquaient le vent et les tourbillons de l'air durant une tempête.
Puisque ce soir elle allait danser en souvenir de la Lothlórien, Nimroël avait également pris le temps de fixer à ses cheveux la parure que lui avait offerte Galadriel, il y avait près de soixante-quinze années de cela. Les petites feuilles vertes brillaient d'un vif éclat parmi les boucles rousses de la jeune fille. Ainsi vêtue et parée, elle était magnifique. Et tous attendaient avec impatience qu'elle se mette à danser.
S'avançant lentement entre les invités, la jeune fille se dirigea d'abord vers Aragorn et Arwen, à l'autre bout de la salle. Elle s'arrêta devant le Roi et la Reine et elle les salua gracieusement. Arwen se leva alors et les deux amies marchèrent de concert vers la petite estrade où se trouvaient les musiciens. L'elfe s'installa sur le petit tabouret, devant sa grande harpe, pendant que Nimroël allait se placer au centre de la pièce et que les invités regagnaient leur siège.
Il y eut ensuite un long et profond silence. Durant de longues minutes, rien ne se produisit. Nimroël était immobile, sur la piste de danse et Arwen ne faisait pas le moindre mouvement non plus. Les invités échangeaient des regards interrogateurs. Personne ne savait si ce silence, cette attente, faisait partie de la mise en scène ou non.
Et puis tout à coup, sur un signal invisible et inaudible, Nimroël se mit à danser et la musique s'éleva doucement dans l'air. Aucun de ceux qui étaient présents n'aurait pu dire si c'était la jeune fille qui avait bougé la première ou bien si l'elfe avait d'abord pincé les cordes de la harpe. C'était comme si les deux amies avaient pu échanger leurs pensées. Mais évidemment, personne ne chercha à connaître leur secret. En fait, dès les premières mesures, tous les spectateurs avaient été pris par la danse et rien d'autre n'occupait leur esprit depuis.
Pendant près d'une heure, Nimroël dansa. Avec Arwen, la jeune Maia répétait souvent de courtes séquences de mouvements, mais lorsqu'elle faisait une démonstration, comme ce soir, elle improvisait la plus grande partie de la danse. Elle se laissait porter par la musique et par les idées qui tourbillonnaient dans son esprit. Ce soir, elle se concentrait sur la Lórien et sur les sentiments qu'elle avait ressentis en découvrant le Bois d'Or et la magnifique cité de Caras Galadhon. Certains passages étaient empreints de nostalgie, d'autres de joie et d'émerveillement et elle transmettait toutes ces émotions dans ses mouvements.
Soudain, la jeune fille se mit à penser à Legolas. Elle chercha tout d'abord à chasser l'elfe de son esprit, car elle ne voulait pas se laisser distraire, mais elle réalisa vite que c'était impossible. Alors, sans qu'elle ne le veuille vraiment, la danse changea. Le rythme ralentit légèrement et les mouvements de Nimroël se firent plus sensuels. Elle était une jeune fille amoureuse cherchant à gagner le cœur de celui qu'elle avait choisi.
Cela ne dura que quelques minutes. Nimroël était déjà fatiguée et surtout, elle n'avait pas prévu danser ainsi pour Legolas et cela la rendit rapidement mal à l'aise. Alors, presque aussi soudainement qu'elle avait commencé, la danse se termina. Le silence envahit à nouveau la salle puis les invités se mirent à applaudir vivement la danseuse. Celle-ci s'inclina avec grâce plusieurs fois, puis se tourna vers Arwen, debout près de sa harpe et elle la salua également. Les applaudissements continuèrent ainsi un long moment. Puis, au bout de quelques minutes, ils s'estompèrent enfin et Nimroël se dirigea aussi rapidement que possible vers la sortie. Elle ne pouvait cependant que progresser pas à pas, car tout le monde voulait la féliciter. Elle s'efforçait de sourire à tous ses admirateurs, mais elle était un peu agacée par leur insistance. Tout ce qu'elle souhaitait, c'était de pouvoir s'échapper pour aller se reposer.
La jeune fille n'était plus qu'à quelques pas de la sortie quand elle aperçut Legolas, debout près de la porte. Pour la première fois de la soirée, elle eut un véritable sourire, mais quelqu'un se plaça entre l'elfe et elle, et elle le perdit de vue. Puis, juste comme elle allait atteindre la porte et pouvoir enfin parler à Legolas, Eldarion surgit devant elle. Le jeune homme la prit par les épaules et se pencha tout près de son oreille.
- Tu as été merveilleuse, kuruni! lui murmura-t-il.
- Merci, nessa haryon2.
- Tu t'es vraiment surpassée, ce soir. Tu nous as tous subjugués.
- Merci, répéta la jeune fille.
Elle se dégagea ensuite et continua vers la sortie, mais quand elle y parvint, Legolas n'y était plus. Il ne restait que Gimli, qui semblait un peu troublé.
- Toutes mes félicitations, jeune fille dit doucement le nain. Votre démonstration était des plus captivantes.
- Merci, répéta la jeune danseuse, pour la centième fois au moins. Où… Où Legolas est-il passé? demanda-t-elle ensuite d'un ton hésitant.
- Euh… Je… Il m'a chargé de vous féliciter… grommela Gimli.
Nimroël le regarda attentivement durant quelques secondes, puis elle haussa tristement les épaules. Elle savait que le nain mentait afin de la ménager. Elle aurait aimé être dupe, cela aurait été moins douloureux. Mais elle ne l'était pas. Legolas n'avait pas aimé sa danse et il était parti avant de la voir. Il évitait ainsi de devoir lui mentir, ou pire, de lui dire la vérité.
- Vous le remercierez de ma part, maître nain, dit-elle d'une voix rauque.
Elle lui souhaita ensuite une bonne nuit et se rendit à ses appartements, marchant d'un pas lourd qui contrastait étrangement avec la façon dont elle avait dansé.
Admirant les étoiles et écoutant le doux murmure de la fontaine, près de l'arbre blanc, Legolas revoyait en pensées la danse de Nimroël. Un doux sourire flottait sur ses lèvres à ce souvenir. Dès les premiers mouvements de la jeune fille, il avait été subjugué par sa grâce. Et pendant tout le temps qu'avait duré la danse, il avait été incapable de détacher son regard de la danseuse.
Il avait été étonné de constater à quel point Nimroël arrivait à transmettre ses émotions grâce à ses mouvements. Ce soir, tous les invités avaient pu percevoir les sentiments très intenses que le Bois d'Or avait éveillés en elle. Legolas avait aisément compris combien la jeune fille avait été marquée par son passage en Lórien. Et il était heureux qu'elle en garde un souvenir aussi vif. Tout cela n'avait fait qu'accroître son admiration pour elle.
Ce n'était que vers la fin de la danse que les sentiments de l'elfe s'étaient modifiés. La danse s'était soudainement transformée et il en avait été très troublé. D'un seul coup, sa façon de voir la jeune fille avait changé. Et lorsqu'elle s'était dirigée vers lui, après la démonstration, lorsqu'il l'avait vue lui sourire, il avait subitement eu envie de la prendre dans ses bras et de l'embrasser. Mais, comme cela s'était très souvent produit durant les dernières semaines, Eldarion s'était alors interposé entre Nimroël et lui. Cela l'avait mis en colère, lui qui restait habituellement impassible en toutes circonstances.
- Ah, vous voilà! dit tout à coup Gimli, derrière lui.
- Oui, je suis là, répondit l'elfe.
Le nain s'avança vivement dans le noir, se guidant sur la voix de Legolas. Il prit ensuite place sur le banc de pierre et il poussa un profond soupir.
- Je vous ai cherché partout.
- …
- Pourquoi êtes-vous parti aussi vite?
- …
- Ne me dites pas que vous n'avez pas apprécié le spectacle! insista Gimli.
Legolas ne répondit pas.
- Je ne comprends vraiment pas votre attitude, mon ami. La danse de cette petite était pourtant admirable.
- Admirable… oui, certainement.
L'elfe parlait doucement, mais le nain le connaissait suffisamment pour savoir qu'il était contrarié. Il n'arrivait toutefois pas à comprendre pourquoi.
- Eh bien, moi, j'ai adoré le spectacle… C'était vraiment passionnant.
Encore une fois, Legolas garda le silence. Cela eut pour effet d'irriter le nain.
- Dites-moi ce qui ne va pas! s'exclama-t-il.
- Je préfère ne pas en parler.
- Vous ne l'avez même pas félicitée, lui reprocha encore le nain.
- Gimli…
- Vous auriez pu faire un effort! Elle semblait très déçue de ne pas vous voir.
- …
Il y eut un long silence. Seul le murmure de la fontaine se faisait entendre. Puis, au bout de longues minutes, Gimli grogna et il eut un air légèrement moqueur.
- Seriez-vous jaloux, par hasard? demanda-t-il.
- Pourquoi me demandez-vous une telle chose? s'étonna Legolas.
- Parce que, depuis quelque temps, chaque fois que nous croisons le fils d'Aragorn, vous prenez cet air distant.
- Ce n'est qu'un enfant! Je ne suis pas jaloux d'un gamin.
- Moi, je crois que si.
Legolas haussa doucement les épaules.
- Que voulez-vous exactement? demanda brusquement le nain.
- Je vous demande pardon? demanda l'elfe étonné de la question et du ton légèrement agressif de son ami.
Gimli réfléchit un instant, cherchant apparemment ses mots. Le nain n'avait évidemment pas l'éloquence des elfes, mais il n'avait généralement aucun mal à se faire comprendre. Son hésitation était donc surprenante.
- La petite vous a offert son cœur, il y a plusieurs années de cela, et vous avez choisi de l'ignorer… malgré les sentiments que vous éprouviez pour elle, finit par dire Gimli. Encore aujourd'hui, vous vous obstinez à la considérer comme une enfant.
Legolas ouvrit la bouche, pour dire quelque chose, mais son ami ne lui laissa pas le temps de parler.
- Vous devez à présent accepter qu'elle fasse d'autres choix. Elle a le droit d'être heureuse. Vous ne pouvez pas lui demander de vous attendre éternellement.
L'elfe regarda le nain, sans dire un mot, pendant quelques secondes. Puis il hocha lentement la tête avant de s'éloigner tranquillement.
C'était la veille du départ de Legolas et de Gimli. Ce soir-là, ils soupèrent tous ensemble et le repas se poursuivit tranquillement jusque tard dans la nuit. Nimroël avait toujours aimé ces soirées passées entre amis, mais ce soir, elle était plutôt calme et ne participait pas réellement à la conversation. En fait, la jeune fille n'avait pratiquement pas ouvert la bouche depuis le soir où elle avait dansé pour les invités d'Aragorn et d'Arwen. Elle avait passé la majeure partie de son temps devant son métier à tisser, espérant, sans trop y croire, que Legolas reviendrait la voir. Mais l'elfe n'était pas venu. Et à présent, il avait beau être assis là, à l'autre bout de la table, il lui paraissait aussi lointain que s'il était déjà de retour à Eryn Lasgalen.
Eldarion, assis à la droite de Nimroël, se pencha tout à coup vers sa voisine.
- Tu es bien silencieuse, kuruni.
La jeune fille haussa les épaules. Elle n'avait pas envie de parler, pas même à Eldarion.
- Quelque chose ne va pas? insista pourtant le jeune homme.
- Non, tout va très bien, Eldarion, répondit-elle sèchement.
- Oh! Je vois que vous êtes d'excellente humeur, ce soir, vanima.
- Je suis désolée, grommela Nimroël. Je dois être fatiguée.
- Je pense aussi que tu as un peu trop bu.
- Ce n'est pas de ma faute, protesta la jeune fille. Le vin qu'a fait servir ton père est beaucoup plus fort qu'il n'en a l'air. Je n'ai avalé que deux coupes et j'ai pourtant la tête qui tourne.
- Dans ce cas, tu devrais arrêter de boire, lui conseilla Eldarion.
- Ne me dis surtout pas ce que je dois faire, Eldarion!
Et, d'un geste vif, Nimroël vida son verre d'un trait. Elle leva ensuite les yeux vers le jeune homme, d'un air de défi. Ce dernier eut un petit sourire sarcastique, puis il leva son verre vers elle, comme s'il portait un toast en son honneur.
- Et pourquoi pas? murmura-t-il avant de vider son verre lui aussi.
Pour la première fois de la soirée, la jeune fille sourit.
- Tu n'es qu'un idiot, nessa haryon, dit-elle.
- Je prendrai ça comme un compliment, kuruni.
Le sourire de Nimroël s'élargit et Eldarion se mit à rire.
- Tu vois, j'y arrive toujours, dit-il.
- Tu arrives à quoi?
- À te faire rire.
- Tu es vraiment prêt à tout pour ça? demanda la jeune fille.
- Bien sûr! Je suis là pour ça, non, répondit Eldarion, semblant plaisanter.
Mais en le regardant avec attention, Nimroël comprit que le jeune homme était tout à fait sérieux. Il semblait réellement prêt à faire n'importe quoi pour lui éviter d'être malheureuse. Elle lui sourit, un peu tristement, puis elle soupira. Elle s'appuya alors doucement contre l'épaule du Prince et elle ferma les yeux un court instant. C'était si rassurant de savoir qu'il serait toujours là pour elle.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle surprit le regard de Legolas posé sur elle. Elle se redressa brusquement, soudain mal à l'aise. Puis, pour se redonner contenance, elle attrapa son verre, qui venait d'être rempli par l'un des serviteurs, et elle en avala rapidement quelques gorgées. Elle reporta ensuite son attention sur Aragorn et elle fit semblant de s'intéresser à ce qu'il était en train de raconter. Elle mit cependant de longues secondes avant de pouvoir se concentrer sur les mots que ce dernier prononçait.
La soirée s'écoulait lentement, semblant ne jamais vouloir se terminer. Nimroël avait de plus en plus de mal à garder la tête claire. Eldarion avait raison, elle avait trop bu. Mais elle aimait le doux engourdissement qui l'envahissait et elle continuait à déguster à petites gorgées le vin délicieux qu'avait choisi Aragorn pour cette occasion. Elle n'était d'ailleurs pas la seule à avoir abusé de l'alcool ce soir. Vu le nombre de bouteilles qui avaient déjà été vidées, tous les convives devaient être dans le même état euphorique qu'elle. Gimli, lui, parlait d'une voix pâteuse et son élocution laissait de plus en plus à désirer. Il était évident que le nain était complètement ivre.
Au bout d'un moment, la jeune fille se mit à avoir trop chaud. L'alcool lui faisait souvent cet effet. Elle décida donc d'aller prendre un peu l'air. Arwen chantait doucement une magnifique ballade qui racontait comment un courageux marin, Eärendil, s'était rendu à Valinor pour supplier les Valar d'aider les elfes et les hommes à se débarrasser de leur plus cruel et plus puissant ennemi, Melkor. Tous les convives paraissaient subjugués par la chanson et personne ne remarqua son départ.
Legolas décida de sortir environ quinze minutes après que Nimroël soit sortie. Il voulait prendre l'air lui aussi. Il se sentait un peu engourdi et il avait la tête lourde. Il était rare que du vin lui fasse cet effet, mais ce soir, c'était le cas. Ce ne fut qu'au moment de se lever que l'elfe remarqua l'absence de Nimroël. Il fut un peu surpris de ne pas l'avoir vue s'en aller. Puis il eut un léger sourire en se disant qu'elle était l'une des rares personnes qui soient capables de quitter ainsi une pièce sans qu'il en ait connaissance. Ce qui lui paraissait étrange, étant donné que son esprit était très souvent tourné vers la jeune fille.
Dehors, il faisait très sombre. De lourds nuages masquaient entièrement le ciel et la lumière des rares lampes qui étaient encore allumées dans la citadelle était partiellement occultée par les rideaux qui habillaient les fenêtres de la tour. Lorsqu'il parvint près de la fontaine et de l'arbre blanc, Legolas aperçut la mince silhouette de Nimroël, debout à l'extrémité de l'éperon rocheux. Il n'en fut pas réellement étonné. Il n'en avait pas vraiment eu conscience avant de l'apercevoir, mais il l'avait cherchée, il le savait à présent. Il s'approcha lentement, tout en observant la jeune fille avec attention. Celle-ci se déplaça légèrement, une main posée sur le petit mur de pierre pour se guider. Elle avançait d'un pas incertain, tâtant le terrain devant elle pour ne pas trébucher. Elle lui parut tout à coup si vulnérable, là, toute seule, dans le noir, qu'il faillit se précipiter vers elle pour l'aider. Mais il se retint. Il préférait faire durer le plaisir de pouvoir l'observer à son insu, même s'il trouvait étonnant qu'elle n'ait pas encore perçu sa présence. Et puis, il éprouvait une douce satisfaction à l'idée que pour une fois, il n'y avait personne pour s'interposer entre Nimroël et lui.
Legolas n'était pas certain d'apprécier ce qu'il avait découvert sur lui-même dernièrement, mais il était bien forcé de se rendre à l'évidence : il était jaloux et possessif. Jusqu'à ce jour, il n'avait jamais eu à se battre pour obtenir quoi que ce soit. Il était un Prince elfique, sûr de lui et de son rang, et personne n'aurait songé à lui disputer cette place. Mais bien entendu, en amour, les règles étaient bien différentes. Et surtout, celle dont il était amoureux était très différente des ellith3 qu'il était habitué à côtoyer.
Mais n'était-ce pas justement pour cela qu'il était tombé amoureux d'elle? Il avait d'abord été fasciné par ses yeux. D'un vert très vif, ceux-ci brillaient d'une telle curiosité, d'une telle soif d'apprendre. Et ses cheveux flamboyants. Ils reflétaient son caractère si vif. Aucune elleth4 ne lui ressemblait. Aucune ne lui semblait aussi… vivante. Et il n'avait pas l'intention de renoncer à elle. Elle était libre de choisir, Gimli avait raison sur ce point. Mais pour cela, il fallait d'abord qu'elle sache quels étaient les choix qui s'offraient à elle.
Legolas était persuadé qu'Eldarion n'avait rien à offrir à la jeune fille. Rien de durable, à tout le moins. Et rien qui puisse la rendre heureuse, il en était pratiquement certain. Parce que la jeune fille était malheureuse ici, à Minas Tirith. Il le sentait. Elle n'était pas faite pour vivre parmi les humains… ni parmi les murs de pierre de la cité. Nimroël ne s'était jamais plainte, bien sûr, et elle ne le ferait probablement jamais. Legolas se demandait même si elle se rendait compte qu'elle n'était pas à sa place ici. Mais il la connaissait suffisamment pour savoir qu'ici, il lui manquait quelque chose. Et surtout, il avait vu à quel point elle était détendue et souriante lorsqu'elle se rendait en Ithilien. Elle était faite pour vivre au milieu des bois.
Lorsqu'il l'avait revue, à Imladris, il y avait plus de soixante ans, il avait compris qu'il serait toujours amoureux d'elle. Il avait longtemps lutté contre ce sentiment. À Mirkwood, d'abord, puisqu'il avait alors cru que, comme tous les humains, elle allait vieillir et mourir. Mais même ensuite, il avait essayé de l'oublier. À présent, il ne luttait plus contre ses sentiments. Mais il ne pouvait pas s'engager. Pas encore. Elle était beaucoup trop jeune.
Bonsoir, dit doucement Legolas lorsqu'il fut près de Nimroël.
Celle-ci poussa un cri strident et se retourna brusquement vers lui. Puis elle posa une main sur sa poitrine, pour apaiser les battements désordonnés de son cœur.
- Legolas! dit Nimroël d'un ton de reproche.
- Désolé, murmura l'elfe. Je ne voulais pas te faire peur.
- Lorsqu'on ne veut pas surprendre quelqu'un ainsi, on fait un peu de bruit en marchant.
- Je suis désolé, répéta Legolas.
La jeune fille eut un léger sourire puis elle déplaça son pied de côté, faisant grincer les petits graviers qui couvraient l'allée.
- D'ailleurs, vous ne devriez pas pouvoir marcher là-dessus sans faire de bruit…
- Pourquoi pas? demanda l'elfe en souriant lui aussi.
- Parce que… c'est impossible. Quand on marche sur les graviers, ils bougent et font du bruit… c'est tout.
- Vraiment?
Nimroël avait déclaré tout cela en plaisantant, mais d'un seul coup, son sourire s'effaça.
- Nous devons vous paraître bien lourds et maladroits, murmura-t-elle tristement.
- Nimroël, tu sais bien que ce n'est pas vrai.
La jeune fille haussa les épaules.
- Lorsque tu as dansé pour nous, l'autre jour, tu me paraissais aussi gracieuse qu'un cygne, aussi légère que les plumes d'un oiseau, ajouta l'elfe.
Le compliment fit plaisir à Nimroël, mais elle n'était pas certaine qu'il soit sincère. Elle avait peur d'y croire, encore une fois, puis de se rendre compte qu'elle avait tout imaginé. Et de toute façon, Legolas allait repartir dès le lendemain. Elle s'éloigna donc de quelques pas, dans le noir.
Quand elle sentit la main chaude de l'elfe se poser sur son bras, elle se dégagea doucement en reculant, les bras croisés sur sa poitrine, comme pour se protéger.
- Vous ne pouvez pas continuer à faire ça, murmura-t-elle.
- Faire quoi?
- Venir ici, à Minas Tirith, troubler la tranquillité de ma vie, puis repartir. Chaque fois, il me faut des semaines pour arriver à retrouver mon équilibre. Puis vous revenez et tout recommence. C'est trop dur!
- Je suis désolée, répondit l'elfe d'une voix douce. Je n'avais pas l'intention de m'absenter aussi longtemps. J'essaierai de revenir bientôt.
- Non! s'écria la jeune fille.
Legolas s'interrompit, étonné.
- Vous ne comprenez pas! Ne revenez pas! Plus jamais! Laissez-moi tranquille.
- Nimroël, commença Legolas.
- Non! répéta la jeune fille, l'interrompant à nouveau.
Elle recula encore de plusieurs pas.
- S'il vous plaît, s'il vous plaît, s'il vous plaît, se mit-elle à répéter.
Nimroël ne savait plus ce qu'elle demandait. Elle répétait sa supplique, sans arriver à formuler ce qu'elle voulait.
Elle aurait voulu supplier l'elfe de ne plus repartir, mais elle savait que c'était impossible. Et elle venait aussi de lui dire de ne pas revenir, mais elle avait peur qu'il la prenne au sérieux et qu'il ne revienne pas. Elle ne savait pas ce qu'elle ferait si jamais l'elfe décidait de ne plus venir au Gondor.
Puis elle pensa à Eldarion. Le jeune homme était prêt à tout pour la faire rire. Il était là chaque fois qu'elle avait besoin de lui alors que Legolas était le plus souvent absent. De plus, elle ne s'était jamais sentie aussi à l'aise avec l'elfe qu'elle ne l'était avec Eldarion. Ce dernier semblait si bien la connaître que parfois, elle avait l'impression qu'il pouvait lire ses pensées.
- Ne revenez pas, finit par murmurer Nimroël.
Puis elle disparut et s'éloigna aussi vite qu'elle le pouvait malgré l'absence de lumière.
1 sorcière
2 jeune prince
3 femmes elfes
4 femme elfe
Rebonjour à tous et à toutes, merci comme toujours de vos commentaires et surtout, merci de continuer à me lire.
Oui, je sais, ce chapitre va m'apporter un tollé de protestations à cause de Legolas et Nimroël qui s'obstinent encore. Mais je vous promets, ils vont se retrouver bientôt! Et ça sera pour très longtemps.
Je suis en vacances cette semaine alors, si j'avance bien, je publierai le 38 la semaine prochaine. J'ai hâte de le mettre en ligne, il m'angoisse. C'est, à ce jour, le chapitre le plus difficile qu'il m'ait été donné d'écrire. Bref, ne partez pas trop loin et bonne semaine!
