Disclaimer : L'univers d'Aventures appartient à Mahyar et les personnages aux joueurs Krayn, Bob, Fred et Seb du grenier.
Coucou tout le monde. Je ressurgis après plus d'un mois. Ce chapitre a été écrit petits bouts par petits bouts mais il est enfin là. Je pensais avoir plus de temps pour écrire ces derniers temps mais les choses ne sont pas passées comme prévues :D. Rien de grave je vous rassure, juste du pas le temps lol.
C'est pas le chapitre le plus joyeux de la terre, mais j'espère que ça vous plaira ;).
Chapitre 34 - Espoirs chancelants
Afina atteignit l'enceinte de la ville fortifiée plus vite qu'elle ne l'aurait cru. Les portes étaient gardées mais les soldats qui contrôlaient l'entrée était débordés. La nouvelle de l'exécution publique des responsables de la pluie de flammes avait été rapidement relayée aux villages alentours. La populace avait aussitôt accouru. L'elfe n'eut donc aucun mal à se glisser parmi les badauds venus en masse.
Peut-être était-ce dû à son angoisse des jours - heures - à venir, mais elle se sentait très mal à l'aise dans cette ville. Cela n'avait rien à voir avec le fait de se trouver dans un endroit fortement peuplé. Elle était déjà allée dans de grandes cités - bien plus grandes d'ailleurs - mais celle-ci dégageait quelque chose de malsain. Chaque regard qu'elle croisait lui paraissait hostile sans qu'elle ne comprenne pourquoi. Rapidement, elle se mit à marcher les yeux braqués sur le sol pour éviter le malaise. Elle ne relevait la tête qu'à de rares moments pour voir où elle se dirigeait.
Les rues de la cité grouillaient d'activité. Dans un premier temps, Afina se contenta de se laisser porter par le mouvement, tout en essayant de faire taire sa paranoïa grandissante. Cependant au détour d'une rue, elle tomba sur un crieur de l'église de la Lumière, à en juger par sa tenue. Elle n'écoutait pas ce qu'il disait. Le ton lui suffisait pour comprendre de quoi il parlait et l'énergie qu'il dégageait lui donnait envie de fuir très loin. Elle ne comprenait pas très bien pourquoi elle avait ce sentiment de peur panique. Quelque part, elle savait qu'elle angoissait pour Grunlek, mais d'un autre côté, c'était pour elle-même qu'elle craignait. Elle toucha machinalement à travers ses vêtements la gemme sur sa poitrine.
Ilda tendit sa main droite dans sa direction. Afina vit la magie se concentrer dans la paume de la vieille femme, jusqu'à devenir une bille rougeoyante.
- "Tu as demandé l'aide du démon et il a accepté. Tu dois maintenant remplir ta part du contrat…" la voix de la voyante était teintée d'une pointe d'amertume.
L'elfe dégrafa sa tunique et guida la main d'Ilda vers sa poitrine. Lorsque la gemme pulsante toucha sa peau, elle ressentit un grand froid intérieur mais, à sa surprise, aucune douleur.
- "Tu portes à présent sur toi une fraction du pouvoir de Bélial. Considère cette gemme comme un poison." Afina baissa les yeux sur la pierre qui semblait avoir fusionné avec sa peau. Déjà des veinules sombres se formaient tout autour. "Elle répondra à ta volonté tant que tu n'auras pas utilisé toute la magie qu'elle contient. Mais prends garde. La magie démoniaque à un coût et tu ne sauras toujours que trop tard ce qu'il est. Sois donc prudente et agis avec avec raison gardée."
- "Vous voulez dire que ça peut me tuer?" demanda-t-elle en réalisant soudain l'implication de son geste.
- "C'est possible. Je ne sais pas. Cela dépendra de la volonté de Bélial..."
Une part du démon... Afina ignorait beaucoup de choses sur les églises mais elle savait que, dans leurs attributions, l'élimination des créatures hérétiques avait une place prépondérante. Sans être un sujet tabou, les croyances et les différents cultes des sédentaires étaient loin des préoccupations des membres du clan. Pourtant lorsque le groupe devait faire une halte dans une ville, Ilda accordait de l'importance aux religions en place. La guérisseuse avait remarqué que la voyante évitait soigneusement les endroits à forte concentration ecclésiastique. Et maintenant qu'elle avait un peu de Bélial en elle, son instinct lui criait de faire de même. Elle accéléra donc sensiblement le pas en essayant de passer le plus loin possible du crieur et de ne pas attirer l'attention sur elle.
Tout en s'efforçant de faire abstraction de ses angoisses, elle s'aventura plus avant. Elle se retrouva presque par hasard sur la grand place où l'estrade qui allait servir pour l'exécution finissait d'être aménagée. Elle fut prise d'un violent vertige lorsqu'elle se retrouva assaillie d'une multitude de visions de ce qui allait se produire. Sous le choc, elle recula de plusieurs pas, bousculant dans son mouvement quelques passants qui lui lancèrent un regard noir. Elle bégaya quelques excuses avant de prendre, dans la précipitation, une rue adjacente moins peuplée. Elle s'y arrêta quelques instants pour reprendre ses esprits.
Elle avait d'abord pensé qu'il s'agissait des souvenirs de ce qu'Ilda lui avait montré, car au départ elle avait dû fournir de gros efforts pour se remémorer la moindre chose qui y était liée, mais maintenant tout semblait s'emballer de la même manière que lorsque la voyante avait partagé initialement sa Vision. Etait-il possible que la gemme réagisse à son subconscient? Elle porta sa main à sa poitrine et toucha la pierre qui saillait. La volonté de Bélial... Elle leva les yeux. La boutique qui lui faisait face portait distinctement le symbole d'un bélier. Elle se trouva partagée entre le soulagement et la peur. Etait-elle devenue malgré elle le jouet du démon? Elle savait ce qui guidait son cœur, mais avait-elle encore le choix du chemin à emprunter? Avait-elle encore son libre arbitre?
Faisant fis de ses questionnements et du tournis que rendait son pas peu assuré, elle pénétra dans la boutique.
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Virgile restait prostré dans le coin de la pièce. Visiblement, Odan avait une grande influence sur lui. Dans un sens, sa réaction inquiétait Grunlek quant aux menaces que le haut prêtre avait formulées. Considérant que le disciple ne tenterait certainement plus rien, l'ingénieur décida d'agir seul. Ses muscles toujours engourdis, il se releva péniblement en s'aidant du mur derrière lui. Il fit quelques pas pour tester la longueur de sa chaîne. Même en se servant de l'allonge que lui fournissait son bras robotique inerte, il n'atteindrait pas Bob. Dépité, il observa quelques instants son ami qui gisait dans l'exacte position qu'Odan l'avait laissé. Les filaments énergétiques qui couraient sur sa poitrine éclairaient faiblement son visage. Grâce à ce point de vue plus en hauteur, Grunlek remarqua que le demi-diable avait les yeux ouverts.
- "Bob?" tenta-t-il à voix basse.
L'intéressé tourna lentement la tête dans sa direction. Son regard félin accrocha le sien un bref instant. Le nain sentit son cœur se serrer. Outre l'aspect démoniaque, ce qui le marqua fut l'expression résignée que son ami affichait. Malgré les yeux jaunes, les dents pointues et les écailles qui le défiguraient, il y avait plus d'humain en lui qu'il n'en avait vu durant leurs mois d'errance. Il avait rarement vu ce regard chez le demi-diable car il n'était pas du genre à se laisser abattre. Grunlek reporta son attention au sceau qui brillait sur sa poitrine.
Ils étaient tombés dans un piège magique assez vicieux. Habituellement ce genre de champs anti-magie ne faisait que vider celui qui le traversait de sa psyché ou bloquait l'émanation magique hors du corps du porteur. Ce piège-ci semblait avoir été spécialement conçu pour les demi-élémentaires. Si Théo et lui-même n'avaient été que peu affectés, Bob et Shin s'étaient écroulés aussitôt. Il avait fallu plusieurs minutes après qu'ils aient désarmé le mécanisme pour que leurs compagnons reprennent connaissance.
- "Est-ce que ça va?" leur avait-il demandé.
L'archer et le mage avait tous deux répondu par la négative, mais seul Bob avait développé sa réponse.
- "Le piège a brisé pendant quelques instants le lien qu'il y a entre notre part humaine et élémentaire. On vient de vivre une expérience de mort subite."
- "Pourquoi ça ne m'a-t-il pas affecté?"
- "Sans vouloir paraître offensant Grun, tu es un golem. Par définition, tu n'as pas de part humaine. J'imagine que ça aurait fini par t'affecter avec le temps. Mais pour nous autres demi-élémentaire, notre lien à la magie est ténu. Contrairement à la magie pure qui met plus de temps à se dissiper, il est facile de le briser - si on connait la méthode, j'entends bien. Heureusement que Théo et toi étiez là..." avait ajouté en demi-diable en lui posant une main sur l'épaule.
- "Cela veut dire que sans ton démon…"
- "Ouais, je ne survivrai pas... Maudits jusqu'au bout." avait ajouté Bob avec un sourire mi-figue mi-raisin. "Ne fais pas cette tête Grun, tu vas me faire avoir de la peine pour moi-même..."
Il réalisa que, même s'il ne coupait pas complètement le lien entre la part démoniaque et humaine, le sceau d'Odan entravait suffisamment la psyché pour que le demi-diable se sente partir. Il comprit alors que Bob attendait juste que les choses se passent, comme une proie fatalement blessée attend que la mort la rattrape. Il n'avait rien qu'il puisse faire ni rien qu'il puisse dire pour le soulager. Il eut un petit rire nerveux et recula jusqu'à toucher le mur derrière lui. Il se laissa glisser contre et s'asseya lourdement. Puis, il plaça son bras mécanique de manière à ce qu'il ne le gêne pas et fit comme ses deux compagnons de cellule : il patienta.
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Durant tout le temps qu'avait duré l'entrevue avec Odan, Virgile avait gardé la tête baissée et partiellement cachée dans ses bras posés sur ses genoux repliés. Il était curieux mais il souhaitait éviter d'attirer l'attention sur lui. Le souvenir des séances de questions était encore vif. Le haut prêtre était un guérisseur avant tout et, comme tout ceux de sa profession, il avait une parfaite connaissance du corps humain. Malheureusement, cette connaissance ne lui servait pas qu'à soigner les plaies et les maladies. Il pouvait par imposition des mains aussi bien ressouder les os, qu'enflammer les nerfs et, ce, sans jamais laisser de trace. Le disciple avait pu goûter à l'étendue du savoir de son ancien mentor… Il avait attendu qu'Odan fût parti et que la cellule fût à nouveau plongée dans les ténèbres pour relever les yeux.
L'obscurité avalait les contours de ses voisins de cellules, mais Virgile devinait leur présence. Il entendait la respiration légèrement rauque de la bête près du mur à sa droite et, depuis que le sceau avait été dévoilé sur sa poitrine, il distinguait le faible rayonnement des filaments de psyché qui en émanait.
Quant au nain, il ne percevait de lui que quelques cliquetis de chaînes et bruissement de tissu. Peut-être était-il en train de se déplacer. Il savait que l'homme de petite taille pouvait voir malgré le peu de lumière qui filtrait - c'était une particularité des gens de son peuple qui avaient des yeux taillés pour la vie souterraine - mais que tentait-il de faire? Rejoindre son ami comme il le qualifiait?
Les jours passant, il avait appris à envisager le monde avec un autre regard. Le mal et le bien étaient devenus pour lui des concepts bien plus complexes à identifier. En temps normal, en réalisant que ces colocataires étaient du côté des ténèbres, il aurait juste tenté de se faire tout petit, mais il n'en pouvait plus d'être isolé. De plus, au début, il n'avait pas saisi le lien qui unissait le nain à la bête, car ni Odan ni les gardes n'avaient mentionné quoique ce soit en la matière lorsqu'ils avaient été enfermés avec lui. Il s'était donc rapidement rapproché de l'homme de petite taille. Maintenant, il n'était plus très sûr de la conduite à adopter.
La voix du nain l'arracha soudainement à ses réflexions.
- "Bob?" demanda timidement ce dernier.
C'était la deuxième fois qu'il l'entendait appeler le démon ainsi. Il ne pouvait s'empêcher de penser que c'était un nom parfaitement ridicule pour une créature qui était censée avoir causé un cataclysme. Il n'avait pas une connaissance approfondie des élémentaires démoniaques, mais les rares noms qui lui revenaient en mémoire étaient plus inspirés. Après quelques secondes, il entendit le nain s'asseoir lourdement sur le sol, puis ce fut le silence. Il eut presque l'impression d'être à nouveau seul entre ces quatre murs. Il se replia un peu plus sur lui-même. Il détestait être seul...
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Perdu dans ses pensées, Grunlek resta silencieux un long moment. Le temps semblait défiler avec une lenteur insoutenable. Chaque seconde s'éternisait mais le temps qui s'écoulait le rapprochait inexorablement de l'issue fatale de toute cette aventure. Étrangement, il était serein bien que la situation avait largement de quoi le désespérer. Il décida d'occuper son temps à se remémorer tout ce qui avait rythmé ces dernières années. Il se retrouva bientôt à sourire dans le noir tandis qu'il se rappelait des anecdotes de son périple avec ses compagnons. De leur première rencontre à cet instant rien avait été ordinaire. Ensemble, ils avaient le don pour attirer sur eux tous les ennuis possibles et imaginables. Ils en bavaient souvent mais il retenait surtout les bons moments qui en découlaient. Oubliant la présence de Virgile dans le coin, il se mit à parler à voix haute.
- "Hey Bob, tu te souviens de la première fois où Théo a voulu te mettre au bûcher?" commença-t-il en gloussant. "Il s'énervait parce que le feu ne prenait pas, sans comprendre que c'était toi qui étouffait les flammes. On s'est moqué de lui pendant des jours après ça." Il pouffa avant de poursuivre. "Et la fois où Shin nous a congelé les pieds en ratant son saut élémentaire alors qu'on essayait de fuir un minotaure. Quel combat ridicule... On s'en était bien sorti quand même."
Il marqua une pause. Si ces souvenirs l'amusaient en partie, ils ramenaient également à la surface une rancœur sourde.
- "On était pas les meilleurs, mais on aura quand même réussi à sauver le Cratère… Deux fois… Quelle mort ingrate... Remarque!" poursuivit-il sur un ton plus léger. "Il paraît que chez les hommes, il est courant que les nobles finissent de la sorte : décapité ou pendu... Chez nous aussi les conflits se règlent dans le sang, mais on a le choix de pouvoir défendre sa vie. Enfin la plupart du temps… Je n'ai pas vraiment envi de retourner dans mon royaume, mais quand j'y songe, il y a des choses que j'aurai aimé vous faire découvrir. Pas sûr que l'architecture et l'art nain passionnent Théo, mais je pense que ça t'aurait plu…"
Grunlek s'arrêta de nouveau, mais cette fois-ci parce que Virgile avait bougé. Il le distinguait que vaguement mais il lui semblait qu'il avait redresser la tête. Il semblait écouter ce qu'il racontait.
- "Est-ce qu'il y a?" demanda-t-il un peu sèchement.
Le prêtre ne lui répondit évidemment pas et, contre toute attente, il se déplaça vers lui. De la même manière qu'il avait procédé la première fois, il avança à tâtons dans le noir jusqu'à ce qu'il soit capable de le voir. Sans rien dire, Grunlek lui tendit sa main valide. Un seul mot fut écrit dans sa paume. Pourquoi.
- "Pourquoi quoi?" Le muet pointa vaguement dans la direction du demi-diable. "Pourquoi je lui parle?" Virgile acquiesça. "Pourquoi pas?" répondit-il froidement. Puis se rendant compte qu'il déversait sur son compagnon de cellule sa frustration d'être impuissant face à la situation, il se radoucit un peu. "Il doit être terrifié de ce qui lui arrive. Depuis qu'il est comme ça, j'ai remarqué que ma présence l'apaise. Je ne suis pas sûr qu'il me voit, alors je lui fais savoir que je suis là… C'est tout. Et puis ça me fait du bien de parler."
Le disciple de la Lumière le dévisagea longuement, puis il lui prit la main. Monstre. L'appellation le crispa mais Grunlek se retint de toute forme de colère. Après tout, le prêtre avait été éduqué pour voir les choses d'une certaine manière.
- "Dans un sens, c'est vrai, il en est un. Mais il est aussi humain. C'est à cette moitié là que je parle."
Virgile s'assit en tailleur en face de lui. Sur son visage se peignait un mélange de doute et d'incompréhension.
- "Je sais que c'est quelque chose de difficile à admettre pour vous, mais je suis certain qu'au fond de vous vous savez que les monstres ne portent pas forcément de cornes. Il y a certes des démons qui se cachent parmi les hommes, il y a des engeances démoniaques qui portent le germe du mal en eux, mais il y a aussi des hommes investis de pouvoirs qui agissent de manière parfois contre nature sans jamais avoir été soi disant pervertis par de telles hérésies. Un démon n'est pas toujours caché derrière chaque acte malveillant."
Grunlek parlait de manière générale. Dans le fond de son esprit, il pensait notamment aux nains corrompus qui régnaient sous la montagne, mais la référence pouvait également s'appliquer à d'autres. Visiblement, Virgile songeait à quelqu'un en particulier, sans doute à Odan. Il lut la compréhension son visage, ce qui l'invita à poursuivre.
- "Je n'irai pas jusqu'à dire que Bob est bon." ajouta-t-il en souriant. "Disons qu'il est pragmatique… Il ne s'encombre pas toujours de morale ni de remords lorsqu'il doit agir. Cependant, il n'est pas mauvais non plus. Ce qu'il a fait est terrible j'en conviens mais, croyez-moi, il en paye déjà le prix..."
L'espace de quelques secondes, il revécut la difficile plongée qu'il avait effectuée avec Ilda dans l'esprit tourmenté de son ami et il se revit en train de prendre soin de lui alors que toute forme de conscience semblait l'avoir quitté. Il secoua la tête comme pour se débarrasser de ces images pénibles et jeta un œil en direction du demi-diable dont il accrocha le regard. Comme pour illustrer son propos précédent, il remarqua que les yeux de ce dernier étaient étonnamment humides. Étaient-ce ses paroles qui l'avaient ému? Encore fallait-il que Bob soit suffisamment conscient pour saisir le sens de ses mots. Ou alors était-ce juste sa condition actuelle qui le faisait souffrir? Il n'avait aucun moyen de le savoir, ni aucun moyen de lui venir en aide. Il reprit la parole d'une voix lasse.
- "Quoiqu'il en soit, il a fait la seule chose qu'il pouvait faire au moment où aucune autre solution ne pouvait être trouvée... Est-ce bien ou mal?" Il haussa les épaules. "Seul le temps nous le dira..."
Virgile et lui se dévisagèrent longuement. Ses paroles semblaient faire leur chemin dans la tête du disciple de la Lumière.
- "Qu'en est-il de vous? Êtes-vous un monstre déguisé? Qu'avez-vous fait de si répréhensible pour que l'on vous jette au cachot de la sorte?" Théo. La réponse surprit Grunlek. "Il vous a fait prisonnier?"
Le muet inscrivit une suite de mots dans sa paume. Virgile, aider, Théo, fuite, piège, Mirages, Odan. La manière dont il s'exprimait était extrêmement synthétique mais l'ordre et le choix des mots suffisaient à donner du sens.
- "Vous savez où il est maintenant?"
Le prêtre haussa les épaules, marquant clairement son ignorance et peut être aussi un peu son désir de ne pas vouloir connaître la réponse. Grunlek voulait poser plus de questions, mais le handicap du disciple rendait les choses un peu compliquées malgré son ingénieuse méthode de communication. Le fait de savoir Théo possiblement loin de tout ça lui donnait un peu de baume au cœur. Peut-être que dans tout ce marasme, il y avait un peu d'espoir pour le Cratère.
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Afina fut soulagée de ne trouver dans la boutique d'autre client qu'elle. Elle se dirigea prestement vers le comptoir derrière lequel se trouvait un elfe brun richement vêtu. Ce dernier releva la tête à son approche et la gratifia en souriant d'une formule de bienvenue toute faite en langage commun. Cependant son sourire s'effaça bien vite alors qu'il la vit.
- "Qu'est-ce qui vous est arrivé?" demanda-t-il inquiet.
- "J'ai besoin de l'aide de mes frères." répondit-elle dans leur dialecte.
Le commerçant porta la main à son cœur et poursuivit dans sa langue.
- "Les enfants d'Ilda sont les bienvenus dans ma maison."
Le soulagement qu'elle ressentit lui fit relâcher toute la tension qu'elle avait accumulée jusque là. Son vertige s'intensifia et, avant de pouvoir dire quoique ce soit d'autre, elle bascula en arrière sans que rien n'arrête sa chute. Elle perdit connaissance avant même d'avoir touché le sol.
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Hanz n'arrivait pas à se reposer. Il ne l'avouerait jamais à voix haute mais l'expérience d'invasion mentale l'avait plus que secoué. Dès qu'il fermait les yeux, il revivait comme un écho la douleur fulgurante qui lui avait traversé le crâne et paralysée de terreur. Odan lui avait préconisé du repos pour se remettre de l'épreuve mais l'inactivité allait le rendre fou. Il avait donc rapidement quitté le lit et le presbytère pour se ressourcer en plein l'air.
Il fit le tour du bâtiment par l'extérieur et se retrouva rapidement sur la grande place qui jouxtait l'église. Il y avait pas mal d'activité. Le brouhaha ambiant l'apaisa presque immédiatement. Habituellement il n'aimait pas le bruit, mais le mélange de voix indistincts le distrayait de ses propres pensées et du souvenir de son traumatisme. Son regard fut rapidement attiré par l'estrade qui avait été préparée pour l'exécution. Elle ressemblait presque à une scène de théâtre. Il s'approcha pour admirer l'ouvrage.
Il devait reconnaître que le prêtre ventripotent avait un certain savoir faire en la matière. La rampe d'accès avait été placée de manière à être efficacement gardée et le cortège serait toujours visible de la foule. A l'arrière de l'estrade avait été monté un cadre de bois sur lequel étaient accrochés les étendards de l'église de la Lumière et du Vent, ainsi que celui de Mirages. Le capitaine ne manqua pas de noter l'ordre dans lequel avait été placés les drapeaux : les deux clergés encadrant celui de Mirages. C'était peut être un détail mais connaissant Odan cela n'avait pas été fait au hasard.
Sur le devant de la scène, placée bien en évidence, se trouvait une large et haute pierre grise gravée de symboles qu'il associa sans peine au culte de la Lumière. Sur l'un des côtés saillait un large anneau de métal destiné sans doute à faire passer les chaînes du prisonnier afin de le maintenir dans la position adéquat. Il eut un sourire carnassier en songeant au moment où il tuerait le démon. Il ne restait plus que deux nuits avant d'être libéré de ce poids. Cette chasse interminable prendrait fin, ses échecs seraient lavés et il pourrait laisser derrière lui le souvenir cuisant de l'invasion mentale.
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Afina se réveilla dans une chambre étrangère faiblement éclairée par quelques bougies. Une odeur de thé flottait dans l'air. Elle connaissait cette fragrance légèrement piquante. Les nomades avaient l'habitude d'ajouter quelques épices amères à leur décoctions. Elle tourna la tête en souriant. Une tasse fumante l'attendait sur la table de chevet qui la jouxtait. Elle se redressa doucement. Le vertige était passé. Elle se saisit du récipient encore chaud et en huma le parfum avant d'en boire quelques gorgées. Comme à la maison songea-t-elle.
Elle reposa la tasse et se glissa hors du lit. Elle fit rapidement le tour de la chambre. Le vieux parquet grinçait sous ses pas. Elle entendit bientôt quelqu'un venir dans le couloir. Après quelques coups donnés à la porte, l'elfe qu'elle avait vu derrière le comptoir de la boutique entra dans la pièce. Il avait une belle prestance. Ses longs cheveux bruns étaient maintenus dans une tresse épaisse qui retombait sur son épaule. Il tenait, rabattus sur son bras, quelques vêtements.
- "Je suis heureux de vous voir sur pieds. Vous avez dormi longtemps." dit-il dans leur dialecte.
- "Combien de temps?" s'inquiéta Afina.
- "Plusieurs heures. Nous sommes au beau milieu de la nuit."
- "Je suis désolée, je ne voulais pas vous réveiller." ajouta-t-elle avec un sourire crispé.
- "Ne vous inquiétez pas, je veillais." Il déposa les vêtements sur le bord du lit. "C'est pour vous. Si vous souhaitez vous déplacer en ville, cette tenue attirera moins l'attention que vos habits de nomades. Les rôdeurs et les aventuriers sont assez mal vus depuis quelques temps dans la région."
- "Merci beaucoup..." souffla-t-elle un peu confuse.
Les vêtements proposés étaient de très bonne facture. Ils étaient elfiques, à n'en pas douter, mais ils ne portaient aucun signe d'appartenance au clan d'Ilda. Afina se doutait que ceux qui quittaient les nomades pour se sédentariser faisaient en sorte de se confondre avec la population, mais elle trouvait dommage de cacher ainsi leur identité. Elle observa attentivement son hôte. Lui-même portait un mélange de vêtements issus de plusieurs peuples elfiques. C'était le signe du bélier sur la porte de sa boutique qui l'avait incité à utiliser la langue de leur clan quand bien même le commerçant lui avait parlé en langue commune. Rien dans son apparence ne pouvait laisser deviner son origine.
- "Pourquoi vous cachez-vous?" demanda-t-elle perplexe.
L'elfe lui sourit mais ne répondit pas. Au lieu de cela, il se présenta.
- "Commençons par le commencement, voulez-vous? Mon nom est Salidar, à qui ai-je l'honneur?" Afina s'empourpra en réalisant qu'elle avait manqué de courtoisie. Elle bafouilla son nom ainsi que quelques excuses maladroites. "J'ai conscience que ce que vous observez chez moi va quelque peu à l'encontre de nos traditions. Croyez bien que je porte fièrement le sang de notre clan mais notre héritage est un poids à porter qu'il parfois nécessaire de laisser dans l'ombre. Il est difficile de se faire un nom dans le monde des hommes lorsque nous sommes des nomades. Nos rites sont considérés comme de la magie noire par les églises locales et elles sont particulièrement sévères. J'ai plusieurs siècles d'expérience sur le sujet pour savoir qu'en temps de troubles comme ceux que nous vivons il est essentiel de savoir rester discret."
La guérisseuse remarqua alors les quelques rides que son hôte arborait. Le temps marquait très peu les elfes. Si ces marques de l'âge étaient visibles sur lui, c'était qu'il avait déjà vécu une longue vie. Ce fut à ce moment qu'elle réalisa l'implication de ce fait. Elle en fut presque abasourdie. Elle recula pour s'asseoir sur le lit.
- "Vous êtes un enfant d'Ilda…" Il acquiesça. "Mais alors quel âge a-t-elle?"
- "Je l'ignore. Certainement plus d'un millier d'années." répondit Salidar en prenant place à ses côtés, le regard compatissant. "Les demi-diables ont une longévité incroyable lorsqu'ils ont la chance de survivre aux épreuves que la vie leur réserve et plus encore lorsqu'ils ne luttent plus contre leur part démoniaque."
- "Comment?" s'exclama Afina choquée par cette allégation.
- "Ne prenez pas mal mes propos. Je n'ai jamais douté des intentions d'Ilda. En revanche ce que réserve son alter ego à ceux qui croisent sa route est quelque chose de bien plus obscure. Il y a longtemps que j'ai quitté le clan pour échapper à son influence." Il soupira. "J'ignore ce qui vous amène ici, mais j'imagine que c'est important. Vous n'auriez pas pactisé avec le démon sinon." Son regard glissa l'espace d'une seconde vers sa poitrine à l'endroit où se trouvait la gemme. "J'honore les traditions de notre clan et je ferai mon possible pour vous aider mais sachez que je n'obéirai pas à la volonté de Bélial."
Salidar s'était exprimé sans hargne mais il était catégorique. La guérisseuse se sentit comme vidé. A l'espoir de trouver de l'aide venait de se substituer de nouvelles déceptions et une cruelle réalité: quoiqu'elle doive affronter dans les jours à venir, elle serait seule. Le brun avait certainement remarqué son malaise car il ajouta :
- "Vous devriez vous reposer, vous avez l'air épuisé. Nous parlerons de tout cela demain à tête reposée."
Afina lui répondit par un sourire crispé. L'elfe quitta la chambre, la laissant seule avec ses doutes. L'esprit chargé de questionnements, elle s'allongea sur le lit et, sans qu'elle ne le sente venir, elle sombra dans un sommeil agité. Les bougies s'essoufflèrent une à une, la plongeant dans une obscurité épaisse dont elle n'eut pas conscience. Seule la gemme démoniaque lovée dans sa chaire pulsait d'une lueur rougeâtre sous le vêtement qui la recouvrait.
Voilà voilà...
Ca s'annonce bien non? :D
Des bisous!
