Chapitre 36

Quelque part dans New-York, aux environs de 6h du matin ...

Au fond de la cave, les fillettes dormaient, toutes les trois, allongées sur les vieux matelas qui leur servaient de lits, posés à même le sol. Le froid humide de la pluie qui martelait le goudron à l'extérieur pénétrait jusqu'à leurs os. Transies, recouvertes de maigres couvertures, elles s'étaient blotties les unes contre les autres, pour se réchauffer. Shun dormait elle-aussi, entourant ses petites de ses bras. Jia somnolait, près d'elle, se tournant et se retournant en tirant sur la couverture pour lutter contre le froid. Nua, éveillée malgré l'épuisement, contemplait Mei qui dormait profondément, calée entre elle et Li-Wei. Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité qui régnait ici, et elle devinait le visage de sa petite fille, si paisible et innocent. Elle imaginait que dans ses rêves, Mei imaginait de jolies choses. Des jeux enfantins. Des éclats de rire. La liberté. Elle espérait que c'était le cas, que, dans son sommeil au moins, Mei parvenait à s'évader de l'enfer qu'elles vivaient ici. Elle, n'y parvenait pas. Ses rêves étaient sombres, violents. Son sommeil était haché, perturbé.

Depuis trois jours, elle espérait un signe. Quoi ? Elle l'ignorait. Mais à deux reprises, la veille et deux soirs plus tôt, elles étaient parvenues à laisser leurs dessins dans ces motels où elles avaient été emmenées. Ce n'était pas grand-chose. Elle en avait pleinement conscience. N'importe qui pouvait avoir trouvé le dessin et l'avoir mis à la poubelle sans même y avoir jeté un œil. Mais c'était leur espoir. Le seul espoir auquel elles pouvaient encore se raccrocher. Il fallait que quelqu'un comprenne. Il fallait que quelqu'un les trouve ici pour que cet enfer s'arrête. Elle ne cesserait jamais dorénavant d'abandonner ces dessins, partout où elle le pouvait. Et si l'occasion se présentait, elle les glisserait directement à l'une des femmes qui, souvent, se chargeaient d'elles dans les motels. Elle avait peur que cela ne serve à rien. Mais au moins, elle ne restait pas inactive, passive, à attendre de se voir mourir, de voir mourir sa petite fille, ses amies. Mais le temps s'écoulait, et rien ne se passait. La tempête au dehors avait aggravé leur situation. Li-Wei était de plus en plus malade, malgré le médicament que leurs geôliers lui administraient désormais. Elle était faible, et toussait à ne plus pouvoir respirer. Chang-O et Mei résistaient bien au froid, mais elles étaient plus maigres que jamais, et le jour viendrait où elles-aussi tomberaient malades. Alors elle se disait que, peut-être, si rien ne se passait, il faudrait tenter de fuir. Elle ignorait comment. Elle ne voyait pas d'échappatoire à leur situation. Mais arriverait un moment où sauver leur vie et celle de leurs filles les pousserait à oser l'impensable, et à prendre tous les risques.

Des bruits de pas et de voix la tirèrent de ses pensées. Dans le silence de l'aube, des hommes arpentaient les couloirs des caves. Il était fréquent que leurs geôliers fassent une ronde ou deux la nuit, pour veiller au grain, mais il était rarissime qu'on les entende discuter ou échanger entre eux. Là, il y avait du monde. Plusieurs voix. Des pas lourds sur le béton humide. Des pas qui s'approchaient. Habituellement, il n'y avait pas ici le moindre mouvement avant que le jour ne se lève, et qu'une lueur même faible ne vienne éclairer légèrement l'intérieur des caves. C'était l'heure à laquelle on leur apportait une maigre pitance. Mais même si elle avait perdu toute notion du temps, des jours et des mois, Nua savait qu'il était beaucoup trop tôt. Il faisait encore trop sombre. Attentive, elle tendit l'oreille, devinant qu'il se passait quelque chose d'inhabituel. Les pas s'arrêtèrent. Sûrement à la porte de la cave voisine. Des ordres résonnèrent. Elle reconnut la voix de l'asiatique qui, quelques jours plus tôt, les avait rassurées, quand ils avaient emmené les enfants pour voir le médecin. Des injonctions, en anglais, cette fois. Les voix de Lin et Chan, les femmes qui vivaient dans la cave d'à-côté. Des voix éraillées par le sommeil. Des pleurs. Des cris à peine étouffées. Que se passait-il ? Son cœur se mit à battre la chamade, et son estomac se noua. Elle redoutait un drame. Elle tentait de comprendre les objections de Lin et Chan. Elles pleuraient, elles suppliaient leurs geôliers. Et alors elle comprit. Les enfants. Ils prenaient les enfants. Elle les entendit supplier de ne pas emmener leurs garçons. Les petits se mirent à pleurer, les mères hurlèrent, de se voir arracher la chair de leur chair. Alors la porte de métal claqua lourdement, refermant la cave, et ramenant le silence. Les bruits de pas résonnèrent à nouveau dans le couloir, accompagnés des pleurs plaintifs des deux garçons. Ils arrivaient. Ils allaient prendre les filles. Pourquoi ? Ils ne pouvaient pas prendre les enfants. Non. Paniquée, Nua n'eut pas le temps de réagir davantage que quatre hommes apparaissaient dans l'encadrement de la porte, pointant leurs lampes-torche à l'intérieur de la cave. Eblouie par le jet de lumière, elle aperçut derrière eux les petits corps gringalets des garçons qu'un cinquième homme empêchait de bouger et maintenait à l'écart.

- Réveillez-vous, ordonna l'asiatique, s'avançant dans la pièce et les toisant de toute sa hauteur.

- Plus vite ! hurla un de leurs geôliers habituels. Debout !

Subitement tirées de leur sommeil, les fillettes ouvrirent les yeux, ainsi que Shun et Jia. Elles s'assirent maladroitement sur le matelas, l'air hagard. Hébétées, elles dévisagèrent Nua comme pour tenter de comprendre ce qui se passait.

- Les filles ! Debout ! Tout de suite ! cria l'asiatique, prenant Mei brusquement par le bras pour la faire se lever.

- Non ! hurla Nua, s'accrochant à l'homme pour l'empêcher d'agripper sa fille. Laissez-la !

D'un coup sur son bras, il lui fit lâcher prise, et tira Mei à lui pour la pousser contre le mur. Deux autres hommes s'étaient jetés sur Li Wei et Chang-o, qui s'étaient mises à pleurer, terrorisées.

- Laissez les filles ! Je vous en supplie ! Laissez-les ..., se lamenta Shun, pleurant elle-aussi, redoutant ce qui allait arriver.

- Ne les prenez pas, je vous en supplie. Où les emmenez-vous ? Où ? Dites-nous où ! supplia Nua, rampant vers les enfants.

Jia, incapable d'agir, observait, effrayée la scène qui se jouait sous ses yeux. Les pleurs, les cris, les lamentations de ses amies, des fillettes, lui retournaient le cœur Mais elles étaient impuissantes face à ce qui allait arriver.

- Taisez-vous ..., grogna un des hommes, donnant un coup de pied à Nua, pour qu'elle s'éloigne des filles.

- Maman ! hurla Mei. Maman !

- Ne pleure pas, ma petite. Ce n'est rien, tenta de la rassurer Nua, le cœur brisé par la terreur qu'elle lisait dans les yeux de sa fille.

- Maman ... Maman ..., pleurnichaient Li Wei et Chang-O, comme tétanisées par ce qui se passait.

Les hommes discutaient, des papiers à la main. Ils semblaient réfléchir. Nua se demandait pourquoi ils ne partaient pas immédiatement avec les trois fillettes. Alignées docilement contre le mur, grelottante, elles pleuraient, presque silencieusement, les yeux noyés dans ceux de leur mères, impuissantes.

- Mei ... Tu es courageuse, ma fille ..., expliqua calmement Nua, tentant d'adoucir sa voix, pour rassurer la petite. Ne pleure pas, mon enfant. Souviens-toi de tout ce que je t'ai dit depuis que ...

- Ferme-la ! vociféra un des hommes, lui assénant un violent coup de pied dans le ventre.

Cette fois, le souffle coupé, Nua se plia en deux sous l'effet du choc et de la douleur. Elle ne pouvait pas perdre conscience. Pas maintenant. Pas alors qu'on lui prenait sa fille. Mei avait besoin d'elle. Elle reprit son souffle, et se tourna vers le visage larmoyant de sa fille. Les lamentations et le désespoir de Shun, près d'elle, la dévastaient. Tout comme l'effroi des enfants.

- Maman ... Maman ... je t'aime petite maman ..., murmura Mei, d'une voix étranglée de sanglots.

- Maman ... empêche-les, Maman ..., répétait inlassablement Li-Wei.

- Celle-là ..., désigna l'asiatique, pointa du doigt Chang-O.

- Non ! hurla Shun, dans un cri de désespoir qui leur transperça le cœur à toutes. Ne prenez pas ma fille ! Laissez-moi ma fille !

Mais tout alla très vite, dans un chaos général. Les cris de désespoir de Shun, de Nua, et les pleurs des petites filles ne purent empêcher que Chang-O soit extirpée de la cave, et que la porte ne se referme lourdement, faisant disparaître la fillette.

- Mei, viens, viens là, ma toute petite ..., pleura Nua, constatant que sa fille, transie contre le mur, stupéfiée par la scène ne bougeait plus.

Mei, à petits pas, rejoignit sa mère, et pleurant à chaudes larmes se blottit dans ses bras. Nua la serra fort contre elle, embrassa ses cheveux, tellement soulagée qu'on lui ait laissé son enfant aujourd'hui, et en même temps traumatisée par la souffrance de Shun, et ce que l'on pouvait réserver à la petit Chang-O.

- Non ... Non ..., se lamentait Shun, effondrée, pliée en deux de douleur, frappant le sol de ses poings dans un état de rage incontrôlable.

- Jia ..., reprit Nua à l'intention de son amie, plongée dans une torpeur. Occupe-toi de Shun. S'il te plaît, Jia ...

- Shun ... Viens ..., lui fit doucement, Jia, caressant son dos, mais ne sachant que dire pour l'apaiser. Ils l'emmènent peut-être voir le médecin. Elle va sûrement revenir ...

Shun ne répondit pas, continuant de frapper le béton et de crier sa douleur.

- Li-Wei, viens toi-aussi, continua Nua, à l'intention de la petite fille, qui était restée figée contre le mur, inconsolable. Viens dans mes bras ...

Li-Wei, à petits pas, le visage baigné de larmes, s'approcha et vint se blottir dans les bras de Nua. Celle-ci serra les deux enfants contre elle, et le cœur en miettes, sanglota contre leurs petites têtes. A côté, Shun s''était levée, et avait commencé à tambouriner contre la porte métallique, hurlant qu'elle voulait qu'on lui rende sa fille, l'appelant désespérément.

Alors, là, enlaçant sans relâche les petits corps si frêles et fragiles des fillettes, Nua se dit que leurs heures à toutes étaient désormais comptées, et que leur survie ne tenait plus à rien ou presque. Elles ignoraient ce qu'il allait advenir des enfants qu'on venait de leur prendre, mais elles savaient au fond d'elles qu'elles ne les reverraient pas. On ne les avait pas rassurées comme quelque jour plus tôt. Non. On avait ignoré leur douleur. Elles ne reverraient pas Chang-O. Et bientôt, ils reviendraient pour Mei et Li Wei. Et alors il serait trop tard. Elle ne les laisserait pas emmener sa fille sans s'être battue jusqu'au dernier souffle. Les dessins ne suffisaient pas. Il faudrait prendre des risques. Tenter de s'enfuir. Tenter d'appeler au secours. Oui, la prochaine fois qu'elle serait emmenée au motel, elle tenterait quelque chose. Elle n'avait plus le choix.


Loft, New-York, aux environs de 7h ...

A la table de la salle à manger, Eliott et Léo étaient en train de finir leur petit-déjeuner, tout en discutant entre eux. A la cuisine, Kate et Rick, les surveillant du coin de l'œil, s'affairaient pour ranger poêles, ustensiles, et ingrédients qui avaient servi à la préparation des pancakes et œufs brouillés. La petite frayeur matinale d'Eliott était oubliée : Léo n'avait pas été enlevé par des extra-terrestres, mais s'était faufilé jusqu'à la salle de bain de l'étage, avait escaladé la baignoire où il s'était caché. Tout le monde étant rassuré, ils avaient pris un petit-déjeuner animé par les bavardages et facéties des garçons, mais les enfants traînaient un peu, comme à leur habitude. Léo, tout en grignotant un petit morceau de pancake, écoutait son grand frère lui raconter comment les Aliens auraient pu l'enlever et le faire disparaître. Installé dans sa chaise haute, il était très attentif et semblait boire les paroles de son aîné, intervenant de temps en temps par quelques propos peu compréhensibles. Eliott, imperturbable face à son verre de lait, se plaisait à retranscrire les habituels récits de son père, ravi de captiver l'attention de Léo.

- C'est aujourd'hui que tu déjeunes avec Lanie ? demanda Rick, tout en passant la poêle sous le robinet d'eau.

- Oui ..., répondit Kate, rangeant œufs et lait dans le réfrigérateur. J'espère que ça n'est pas trop grave.

- Oh, ce doit être un souci de cœur, je suppose ... Tu as remarqué hier ?

- Quoi ? s'étonna Kate, se demandant à quoi son mari faisait allusion.

- Espo et Tory, répondit Rick, comme une évidence, tout en s'activant pour la vaisselle.

- Quoi Espo et Tory ? lui fit-elle, le dévisageant, perplexe.

- Tu n'as rien vu ? sourit-il, tout content du scoop qu'il allait lui révéler.

- Qu'est-ce qu'il y avait à voir ?

- La façon dont ils échangeaient des petits regards en coin.

- Des regards en coin ? sourit-elle, incrédule et amusée. Je n'ai rien vu de tel ...

- Tu es trop concentrée sur ton boulot, mon cher Capitaine. Moi, je les ai vus, assura-t-il.

- Tu n'es resté qu'une heure au poste hier, Castle, et on a passé la moitié de ce temps à déjeuner dans mon bureau ..., lui fit-elle remarquer, se remettant à ranger.

Elle venait de jeter un œil à l'heure et de constater que jamais elle ne serait à huit heures trente au commissariat. Les garçons n'étaient ni lavés ni habillés, et semblaient prendre leurs aises à table. Elle n'était pas douchée, et Rick non plus. Il fallait s'activer, et hâter un peu sa petite troupe, même si elle n'en avait pas vraiment envie. Elle aimait ces matins à quatre autour du petit-déjeuner, discuter et rire avec Rick et les garçons.

- Et l'autre moitié du temps à boire un café en salle de pause, ajouta Castle. Où justement on a trouvé Espo et Tory en tête à tête ...

- Ils n'étaient pas en tête à tête. Ils prenaient un café entre collègues, comme tout le monde, expliqua Kate, récupérant une éponge pour nettoyer le plan de travail.

- Crois-moi, j'ai senti les effluves de l'amour, le parfum de l'interdit flottant dans l'air, l'excitation des premiers émois ...

- C'est très poétique, mon cœur, s'amusa Kate avec un grand sourire, mais ça m'étonnerait qu'Espo sorte avec Tory. Ils se connaissent depuis des années.

- Et alors ? Il nous a bien fallu quasiment quatre ans ! Je te dis qu'il y a un truc entre eux. Tory était gênée quand on est entrés ... et Javi, il avait son air de ..., son air de chien battu, oui ... un peu comme le clochard dans La Belle et le Clochard.

- Il serait content que tu le compares à Clochard, répondit-elle, en riant.

- Ça lui va bien, sourit Rick, fermant le robinet et s'essuyant les mains. Tu en penses quoi ?

- De quoi ?

- D'Espo et Tory ensemble

- Je n'en pense rien, conclut-elle. Donne-moi un torchon s'il te plaît.

Il attrapa le torchon et le lui lança habilement.

- C'est de l'ordre de l'imaginaire, pour l'instant, Castle, continua-t-elle, réceptionnant le torchon et se mettant aussitôt à le passer sur l'îlot central.

- Mais si j'ai bien raison, ce serait cool, non ? sourit-il, jetant un œil vers ses fils imperturbables dans leur discussion.

Il s'amusait de voir Eliott raconter avec tant d'enthousiasme les histoires que lui-même lui racontait. Il n'était pas peu fier, même que son petit bonhomme soit aussi intéressé par le monde de la fantaisie et du fantastique, le monde de l'extraordinaire et de tous les possibles. Certes, il était parfois un peu perplexe, puisqu'il avait hérité du côté rationnel de sa mère, mais il rêvait de ces mondes merveilleux qu'il lui décrivait. Quant à Léo, il le faisait rire, tellement il semblait concentré sur les explications d'Eliott. Il trouvait cela adorable de les voir ainsi complices tous les deux. Il avait parfois regretté qu'Alexis n'ait pas de frère et sœur pour grandir, lui-même ayant parfois souffert de la solitude quand il était enfant. Alors il était heureux de voir ses deux petits garçons grandir ensemble. Il ne manquait qu'une petite sœur. Et ce serait parfait. Il fallait trouver le moment opportun pour aborder le sujet plus posément avec sa femme.

- Ce n'est jamais l'idéal des partenaires de boulot qui couchent ensemble ..., continua Kate, frottant activement le plan de travail. Surtout s'ils sont sous mon autorité.

- Ah bon ? Je pensais que les partenaires de boulot qui couchent ensemble ça te plaisait bien, moi ..., répondit-il, avec un petit sourire taquin.

- Ça n'a rien à voir ... Tu n'étais pas flic, à l'époque où notre relation a commencé. Si jamais ça s'était mal passé au point qu'on ne puisse plus se voir en peinture, tu aurais quitté le poste et puis c'est tout, expliqua-t-elle.

- Pas faux ..., reconnut-il, avec une petite moue.

- Si vraiment ils sortent ensemble, et si ça finit mal, c'est toute l'équipe et la qualité du travail qui peuvent en pâtir, poursuivit-elle, lui lançant le torchon pour qu'il le range.

- Tu parles vraiment comme un Capitaine ..., s'amusa-t-il.

- Je suis Capitaine. Encore pour quelques temps. Et je ne veux pas mettre en doute ton don pour ressentir les émotions, lire dans les pensées des gens, ou les profiler, mon cœur, mais si Javi et Tory sortaient ensemble, je le saurais. C'est mon commissariat, je sais tout ce qui s'y passe.

Il la regarda avec un grand sourire, à la fois sceptique et amusé.

- Quoi ? Pourquoi tu souris ? lui lança-t-elle, sentant qu'il avait son petit air taquin.

- Je ne voudrais pas ruiner tes illusions, ma chérie, mais parce que c'est ton commissariat, justement tu ne sais pas la moitié de ce qui s'y passe ... Tu es le boss, on te cache un tas de choses.

- Un tas de choses ? s'étonna-t-elle, perplexe, et pas vraiment amusée à cette idée.

Elle n'était pas dupe. Bien-sûr, elle savait bien qu'on ne disait pas tout à son Capitaine. A l'époque de Montgomery ou de Gates, le simple lieutenant qu'elle était avait eu aussi ses petits secrets. Mais bizarrement, elle n'avait jamais songé vraiment que ses hommes et ses équipes puissent lui cacher, à elle, un tas de choses, comme le disait Rick.

- Tu savais que Lawson a piégé la porte des toilettes et que Kristin s'est pris un seau d'eau sur la tête le jour de son anniversaire ? lui fit Rick, tout sourire. Ou que Garcia et Lopez ont couché ensemble, puis qu'elle l'a largué pour Anderson et que maintenant elle est avec Swan.

- Tu plaisantes ? répondit-elle, sidérée par ses dernières révélations.

- Non, disons qu'elle a du succès. Mais tu ne sais rien, ok ? s'inquiéta-t-il, réalisant qu'il en avait peut-être trop dit à sa femme.

- Castle, je ne peux pas ignorer les faits maintenant que tu me l'as dit !

- Mais Garcia fait bien son boulot, non ? Lopez, Anderson et Swan aussi. Et ils sont parfaitement consentants, crut-il bon de préciser.

- Rick ! Elle s'envoie tout le poste ! s'indigna Kate, stupéfaite par ce qu'elle venait de découvrir.

- Vu comme ça ..., certes ... mais ... Bon sang, j'aurais dû me taire, grimaça-t-il.

- Je la convoquerai tout à l'heure pour lui dire deux mots. Et Lopez, Anderson et Swan aussi.

- Ne dis pas que l'info vient de moi ! Déjà qu'on me tient à l'écart pour tout maintenant, marmonna-t-il, de son air de victime.

- On te tient à l'écart ?

- Oui, je suis le mari du boss ..., un paria ... soupçonné d'être un agent double ... incapable de tenir ma langue auprès de ma femme et ...

- C'est bon, mon cœur ... Pauvre malheureux, va, le taquina-t-elle, amusée par son ton plaintif.

- Heureusement que les gars me racontent tout ..., ajouta-t-il. Mais ne dis pas que j'ai balancé Garcia, ils vont me maudire !

- Ne t'inquiète pas, je suis plus futée que ça ... Bon sang, le commissariat est devenu pire qu'un hôtel de passes, et je n'ai rien vu ...

- N'exagère pas ..., s'amusa Rick, en riant. C'est juste Garcia ...

- Garcia et trois de mes hommes, Castle !

- Il faut dire qu'elle est ..., expliqua-t-il, songeur.

- Elle est ? lui fit-elle, sur le ton de la jalousie.

- Euh ... non ... rien ..., sourit-il, bêtement.

- Et il y a d'autres choses que je devrais savoir tant qu'on y est ?

- Euh ... non ... Mais, comme tu es Capitaine, et que je ne voudrais pas faire des choses dans ton dos ..., quoique si, il y a bien quelque chose que j'aimerais faire dans ton dos ...

- Rick ..., sourit-elle, amusée par le sous-entendu de ses propos.

- Hum ... je ne vais pas survivre à cette journée ..., soupira-t-il, au comble de la frustration.

- Et moi alors ? Mais pas d'allusion coquine au poste, je te préviens.

- Je ne garantis de rien ... La frustration peut me rendre dingue ..., soupira-t-il, à nouveau, songeant à leur câlin interrompu un peu trop tôt.

- Bon, que disais-tu avant de t'égarer ?

- Ah oui ... j'ai reçu le détecteur de champs électromagnétiques que j'avais commandé et l'enregistreur spécial, alors avec Ryan, on va aller explorer le parking du commissariat aujourd'hui.

- Sérieusement ? répondit-elle, amusée par ses idées loufoques.

- Cette histoire n'a que trop duré ! Le fantôme du parking n'a qu'à bien se tenir ...

- Si j'avais le temps pour ce genre de fantaisies, j'aimerais être une petite souris pour voir Samy et Scoubidou à l'œuvre, se moqua-t-elle gentiment.

- Tu feras moins la maligne quand on aura des preuves !

- Hum ... on verra ... En tout cas, n'entraîne pas mes hommes dans cette traque au fantôme. Contente-toi de Ryan ... et sur ses heures de pause.

- Pas de souci, Chef !

- Allez les garçons ..., poursuivit-elle, à l'attention de ses fils qui commençaient à s'agiter et à jouer avec les pancakes. Trêve de bavardages. On va monter se préparer.

- C'est vrai que Grand-mère va bientôt arriver, et vous n'êtes même pas prêts, constata Rick, en attrapant Léo pour le sortir de sa chaise haute. Ça valait bien le coup de venir réveiller Maman et Papa aussi tôt et de les priver de ...

- Castle ..., l'interrompit Kate, alors qu'Eliott avalait son verre de lait.

- Je m'égare ..., soupira-t-il, déposant Léo sur le parquet.

Aussitôt, le petit garçon s'échappa en courant pour aller s'asseoir au milieu du salon, parmi ses albums qu'il avait éparpillés un peu plus tôt.

- Tu es grognon, Papa ce matin .., constata Eliott, tandis que Rick s'activait pour débarrasser la table.

- Non, je ne suis pas grognon. Je suis juste ... frustré.

- Tiens, essuie ta bouche, trésor. Tu as des moustaches de lait, sourit Kate, lui tendant sa serviette.

- Ça veut dire quoi ? demanda Eliott, curieux, tout en obéissant à sa mère.

- C'est quand on ne peut pas obtenir quelque chose qu'on veut très fort, expliqua Rick, s'éloignant vers la cuisine, les assiettes de ses fils à la main.

- Tu voulais quoi ?

- Je voulais ... euh ..., tenta d'expliquer Rick, cherchant l'explication adéquate.

- Papa voulait pouvoir traîner un peu au lit ce matin, répondit Kate, volant à son secours. Au calme, sans ses petites canailles.

- Bien joué ..., sourit Castle.

- Ah ... Est-ce que c'est aujourd'hui, Maman le goûter d'Halloween à l'école ? continua Eliott, tandis que Kate s'éloignait pour aller récupérer Léo.

- Non, trésor. C'est demain.

- Tu vas faire un gâteau ? La maman de Tim, elle va faire un gâteau au chocolat et à la banane.

Elle ne savait pas comment elle pourrait trouver le temps de faire un gâteau pour l'école, aujourd'hui ou demain, vu l'ampleur de son planning de travail, la soirée caritative, les préparatifs de la fête d'Halloween au loft le lendemain soir. Même si Rick avait déjà transformé le salon en un repaire d'horribles bestioles et fantômes, il y aurait encore demain tout le repas à préparer, et bien qu'elle ait prévu, sauf urgence, de finir plus tôt au commissariat, elle se demandait comment ils allaient gérer tout cela. Alors elle avait un peu oublié cette histoire de gâteau. Mais si la maman de Tim faisait un gâteau au chocolat et à la banane, alors elle ferait mieux. Il n'était pas question qu'Eliott n'ait pas lui aussi un gâteau préparé par sa maman pour le goûter d'Halloween de l'école, dusse-t-elle y passer la nuit pour cuisiner.

- Oui, trésor. Je ferai un gâteau, bien-sûr, répondit Kate, prenant Léo dans ses bras.

- Non ! Maman ! Non ! protesta Léo. Lire ! Encore !

- Tu liras tout à l'heure, avec grand-mère, mon ange. Maintenant, il est grand temps de faire sa toilette.

- Aujourd'hui, tu as du théâtre à l'école, par contre, fiston, expliqua Rick, en lavant rapidement les assiettes. Tu vas t'entraîner à faire le petit lapin.

- Oui ! Maintenant je sais m'évanouir quand le loup arrive ! lança fièrement Eliott. La maîtresse va être épatée !

- T'évanouir ? s'étonna Kate qui s'était rapprochée, Léo gigotant dans ses bras.

- Regardez !

Appliquant à la perfection les conseils de sa grand-mère, Eliott finit mine de s'évanouir et de tomber sur le sol, mort de peur. Rick applaudit bien fort, imité par Léo, qui ne manquait pas une occasion de taper dans ses petites mains.

- Bravo ! s'exclama Kate, avec un grand sourire, attendrie, épatée et amusée à la fois.

- Grand-mère va être fière de toi ..., ajouta Rick, alors qu'Eliott se relevait, fièrement. Du sang de Rodgers coule bien dans tes veines !

- C'est grand-mère qui m'a appris, expliqua Eliott. C'est une grande actrice. Elle ne se réveillait même pas quand je pleurais.

- Quand tu pleurais ? s'étonna Rick.

- Oui. Elle ne se réveillait pas, répéta Eliott.

- Qu'est-ce tu racontes, fiston ? insista Rick, alerté.

- Grand-mère, elle s'est évanouie pour me montrer. Deux fois, expliqua le petit garçon.

- Mais pourquoi pleurais-tu ? demanda Kate.

- Parce qu'elle ne voulait pas se réveiller. Je l'appelais. Mais elle ne se réveillait pas. Je croyais qu'elle était morte, comme le Papa de Simba. Mais elle n'était pas morte.

Rick échangea un regard soucieux avec Kate, un peu perplexe suite aux explications de leur fils. Martha était épuisée ces jours-ci. Se pourrait-il qu'elle ait fait un petit malaise sous le coup de la fatigue ? Rick ne pouvait pas croire que, si c'était le cas, sa mère ne leur en ait pas parlé. Et en même temps, elle avait la fâcheuse tendance de toujours minimiser ses soucis de santé, et de faire fi de tout ce qu'elle considérait comme des petits tracas, destinés à lui rappeler qu'elle vieillissait.

- Quand était-ce, trésor ? demanda Kate, sentant que Rick était perturbé et réfléchissait.

- Je ne sais pas, Maman. Un autre jour ... Après les Hamptons.

- Ok. Monte à la salle de bain, j'arrive avec Léo dans une minute.

Eliott fila aussitôt vers l'escalier, inconscient des soucis qu'il venait de faire naître chez ses parents.

- Léo ! Aussi ! s'exclama le petit dernier en gigotant dans les bras de Kate.

- Chut, bonhomme. On y va ... Deux secondes.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? s'inquiéta Rick, perplexe. Elle n'aurait pas laissé pleurer Eliott pour lui faire une leçon de théâtre ...

- Il est petit. Il n'a peut-être pas très bien compris, ou il a eu peur un instant, essaya de relativiser Kate.

- Ou alors, elle a fait un malaise ... épuisée comme elle est, soupira Rick. Et elle n'a rien dit.

- Rick ... attend de lui en parler avant d'imaginer le pire, lui répondit Kate, alors qu'au même moment la porte du loft s'ouvrait.

- Oui, eh bien, on va en avoir le cœur net, répondit-il, sa mère faisant une entrée théâtrale.

- Bonjour, Bonjour ! lança une Martha joviale, en se débarrassant de son manteau sur le canapé.

- Bonjour, Martha, sourit Kate, toujours épatée par la fraîcheur et la joie de vivre de sa belle-mère au petit matin.

- Jour ! s'exclama Léo, tandis que sa grand-mère s'approchait pour déposer un baiser dans ses cheveux.

- Bonjour, mon petit trésor. Katherine ... Richard ... Comment allez-vous ? Vous avez de drôles d'air ?

- Est-ce que tu as fait un malaise dernièrement ? Alors que tu gardais Eliott ? demanda Rick, sans prendre de pincettes.

Martha perdit aussitôt son sourire, et les dévisagea tous deux, soucieuse. Elle savait que ce moment allait arriver et que son petit-fils finirait par mentionner, d'une manière ou d'une autre, qu'elle avait perdu connaissance. Elle s'y était préparée, parce qu'elle savait aussi les inquiétudes que cela ferait naître chez son fils, et Katherine.