Note : Je me rends compte que je mélange les noms de cartes français et anglais (heureusement que je ne mélange pas aussi avec le japonais à cause de Duel Links). Je ne suis pas désolée.

A part ça, les memristors mentionnés dans ce chapitre existent réellement - en tout cas au niveau expérimental/sur le papier. On parle aussi de synapses artificielles. Après, je ne suis pas une spécialiste des IA.

Et dire que tout cela est censé se passer en 1999, par là (d'après la chronologie du manga original, je ne sais pas pour l'anime).


XXXI

« Je suis ce que je suis. »

Seto se laissa tomber dans son fauteuil et fixa longuement les écrans avant de porter le mug à ses lèvres. Le café avait eu le temps de tiédir entre le moment où il avait quitté la cuisine et rejoint le laboratoire, ce qui n'empêcha pas une douce chaleur de continuer à se répandre dans ses doigts.

Kaiba, tu devrais manger quelque chose. T'as une mine affreuse.

Seto plissa ses lèvres sur une moue dédaigneuse. Il ignorait si le cabot avait réellement essayé se montrer aimable, mais il n'avait pas apprécié qu'il lui rappelle son moment de faiblesse de la nuit précédente, avec sa compassion non-sollicitée. Il n'y avait vraiment rien de pire que de susciter la pitié de quelqu'un d'aussi pathétique que Jônouchi Katsuya.

La seule chose qui avait retenu Seto de le remettre à sa place, du moins aussi impitoyablement qu'il l'aurait fait d'ordinaire, c'était de constater que Jônouchi avait eu du respect pour Isono et qu'il ne se contentait donc pas de le blâmer dans le seul but de se venger de lui. Même si cela ne changeait pas grand-chose à l'opinion qu'il lui portait, Seto avait compris où le loser avait voulu en venir et avait éprouvé une sympathie qu'il avait peiné à cacher.

Gôzaburô n'avait été lui-aussi qu'un pathétique ersatz de père.

Un rire sarcastique lui échappa.

Étrange. Il n'avait jamais considéré le fait que le raté et lui partageaient au moins un point commun, celui de ne pas avoir été gâté par le sort au niveau parental. Excepté que Gôzaburô était sans aucun doute pire que l'alcoolique addict au pachinko qui avait élevé Jônouchi.

Seto posa le mug sur le côté pour balayer les quelques mèches qui retombaient devant les yeux et se renfonça dans le fauteuil avec un soupir.

Penser à Gôzaburô lui rappelait qu'il n'avait pas réussi à préserver la face autant qu'il l'aurait voulu en croisant Seth dans la cuisine.

Seto n'aurait jamais dû accepter que le prêtre l'emmène jusqu'à sa chambre. Il aurait dû prendre sur lui pour s'y traîner lui-même. Ou s'écrouler au sol et juste dormir dans le hall en envoyant tout le monde promener, parce qu'il n'avait besoin de l'aide de personne.

Mokuba les avait laissés seuls, le temps de faire chauffer de l'eau et de lui préparer une théière de bancha hojicha pour l'aider à se relaxer. Seto aurait pu en vouloir à son cadet de l'avoir abandonné avec l'une des personnes dont il se méfiait le plus au monde, mais celui-ci ne pouvait pas se douter que la première idée de Seth, après l'avoir fait asseoir sur le lit, serait de l'aider à se débarrasser de son haut trempé par la pluie. Et Seto, dans son état second, n'avait pas compris qu'il était torse nu avant de sentir l'air de la chambre refroidir un peu plus sa peau déjà glacée.

Il y avait une raison pour laquelle Seto portait toujours des cols montants et des manches longues. Cette raison ne se réduisait pas qu'à une simple question de pudeur, bien qu'il détestât aussi qu'autrui puisse le dévorer du regard. Sans ses habits, il se sentait vulnérable et pitoyable, parce qu'il avait l'air vulnérable et pitoyable, tout simplement.

Aussi faible, vulnérable et pitoyable que le jour où Isono s'était interposé entre l'un de ses tuteurs et lui.

Dans la lumière de la chambre, il était impossible que Seth ne remarque pas les marques sur sa peau pâle et, bien qu'il ait conservé une expression imperturbable et qu'aucune interrogation n'ait franchi ses lèvres à ce propos, Seto l'avait haï pour avoir franchi la limite qu'il imposait à tous, même à Mokuba, et pour avoir exposé ainsi la preuve de sa faiblesse.

À la fois mortifié et furieux, il avait trouvé la force de lui envoyer un coup de pied dans le ventre. Seth avait basculé en arrière, et Seto en avait profité pour se lever et s'enfermer à double tour dans la salle de bain, à l'abri.

En rencontrant son reflet dans le miroir, il s'était rendu compte qu'il tremblait des pieds à la tête, ce qui l'avait enragé un peu plus. Il ne voulait pas être faible. Il ne voulait pas que quiconque ait de la pitié pour lui. Il ne voulait pas que qui que ce soit se désole de ce qu'il avait vécu. Et après ce qui s'était passé avec Atem dans la voiture, après la façon dont il s'était écroulé devant lui, c'était trop.

La seule chose qui l'avait empêché de foncer hors de la salle de bain pour dissuader Seth de parler de ce qu'il avait vu à qui que ce soit fut d'avoir tourné de l'œil peu de temps après.

Lorsqu'il avait repris connaissance, face contre le carrelage de la salle de bain, Mokuba tambourinait à la porte avec l'énergie du désespoir.

— Seto ! Seto ! Ouvre-moi ! Dis quelque chose !

Seto avait grogné une série de syllabes dénuée de sens, ce qui avait fait cesser les coups et soupirer son cadet de soulagement. Seto avait rejoint le panier à linge sale, récupéré le sweat-shirt noir qu'il avait porté le jour précédent et enfilé celui-ci avant de déverrouiller la porte.

Mokuba l'avait fixé avec de grands yeux inquiets.

— Que s'est-il passé ? Où est Seth ? Est-ce que je dois appeler un médecin ? avait-il clamé sans prendre la peine de respirer entre chaque question.

Seto l'avait écarté d'une main et avait marché jusqu'au lit, aussi droit que possible, avant de se laisser tomber à plat ventre dessus et d'enfouir son visage dans l'un des oreillers.

— Mokuba, j'ai juste besoin de dormir, avait-il grommelé d'une voix étouffée. Éteins la lumière en sortant.

Il était certain que son frère n'en avait pas cru un mot. Mokuba le connaissait trop bien pour se laisser prendre par un mensonge aussi grossier. Et, parce qu'il le connaissait mieux que personne, il avait juste obéi, sachant qu'il n'aurait tiré aucune réponse de son aîné tant qu'il aurait été d'aussi mauvaise humeur.

Tout en en se concentrant sur le flux d'informations affichés par les écrans de son laboratoire, Seto essaya de ne pas penser aux cauchemars qui avaient hanté son sommeil, cauchemars qui avaient mêlé ses erreurs aux exactions de Gôzaburô. Quand il avait cru voir Mokuba mourir sous ses yeux, il s'était éveillé, haletant, peinant à faire circuler l'air dans ses poumons douloureux et, surtout, à dissocier l'illusion de la réalité.

Son regard fatigué s'égara pendant quelques secondes sur la surface de son bureau. Lorsqu'il remarqua le dossier contenant les contrats qu'Isono lui avait laissé le jour précédent, il préféra les ignorer, faire comme s'ils n'existaient pas.

Sa gorge se noua douloureusement.

Il repoussa le dossier le plus loin possible de lui. KaibaCorp pouvait bien attendre. Au pire, il demanderait à Mokuba de s'en charger. Son cadet était assez intelligent pour lui demander son avis avant de signer quoi que ce soit de suspicieux, et il n'avait pas envie de s'en occuper en personne.

— Iatem, où en es-tu pour Marik ? demanda-t-il après s'être raclé la gorge.

L'intelligence artificielle resta silencieuse un long moment, mais Seto ne le releva pas. Se réfugier dans le laboratoire n'était peut-être pas une bonne idée : ses pensées revenaient constamment à sa dernière discussion avec Isono et ce qui serait arrivé s'il avait suivi ses conseils, pour une fois.

— Nulle part, répondit enfin Iatem avec un soupir qui fit presque crachoter les haut-parleurs.

— Et Bakura ?

— Nulle part.

Seto attendit, attendit encore, et comprit que le programme n'élaborerait pas de lui-même.

— Et pourquoi ?

Autre soupir.

— J'ai perdu sa trace. Les caméras de Domino n'arrêtent pas de dysfonctionner. Quelqu'un le protège, mais les pannes se produisent toujours dans plusieurs endroits différents de la ville, ce qui fait que je n'ai pas encore réussi à déterminer le lieu où il s'est réfugié.

— Mais il est toujours en ville…

— Il semblerait.

La mâchoire de Seto se contracta jusqu'à ce que la pression entre ses dents soient désagréables. Il résista avec peine à l'envie de prendre une voiture et de voir s'il tomberait par hasard sur Bakura. Ce n'était certainement pas la chose la plus intelligente à faire, même s'il rêvait de le tuer lentement. Très lentement. Hélas, il n'avait aucun moyen de lutter contre un démon capable de voler les âmes et d'invoquer des ka.

Merde, si on avait dit à l'adolescent qu'il avait été deux ans plus tôt qu'il accepterait un jour l'existence de la magie, même à reculons, et qu'il admettrait, plus encore, sa propre impuissance face à celle-ci, il en aurait ricané avec mépris avant de demander à Isono de se débarrasser de celui qui prophétisait de pareilles stupidités.

Isono…

Il ne chasserait plus personne à sa demande ou, même, sans qu'il ait besoin de le lui demander. Seto devait le faire remplacer au plus vite. Sauf qu'il n'en avait aucune envie et ne voulait même pas y penser. Qui aurait pu remplacer Isono, de toute manière ? Personne n'avait pour Mokuba et lui la même dévotion. Personne ne saurait aussi bien que lui gérer les problèmes de KaibaCorp.

Personne ne les protégerait comme il l'avait fait.

Tout en pressant ses lèvres l'une contre l'autre, Seto afficha la masse de rapports qui s'était accumulée depuis qu'il avait demandé à Iatem de retrouver le cadet des Ishtar. Il parcourut les fichiers un par un, espérant découvrir quelque chose qui aurait échappé à l'IA ou à ses employés et reléguant son début de migraine au fin fond de ses préoccupations.

— Kaiba, j'ai besoin de te parler, fit Iatem alors que le jeune CEO lisait en diagonale la traduction d'un rapport d'autopsie concernant l'une des victimes supposées de l'autre Marik.

— Je t'écoute, fit Seto trop absorbé pour être intrigué par la sollicitation.

— Je préférerai que ce soit en face à face.

Seto toisa les écrans.

— Tu penses vraiment que j'ai le temps pour discuter de la pluie et du beau temps ? J'ai conscience de t'avoir donné une certaine indépendance en te concevant, mais tu ne crois pas que tu outrepasses encore tes limites ? Qu'est-ce qui ne va pas chez toi, au juste ? Laisse-moi tranquille.

L'ennuyeuse IA ne répondit pas, et Seto laissa échapper un rire fatigué. Tout en se passant une main sur le front, il songea qu'il était plus que temps pour lui d'arrêter de se disputer avec un simple programme informatique, aussi sophistiqué soit-il. Il avait apparemment trop bien conçu Iatem, mais il n'était rien de plus qu'une illusion possédant une parole intelligible, une capacité à élaborer des réactions à partir d'un raisonnement logique et une habilité à réagir aux émotions et réactions d'autrui de façon aussi appropriée que possible, en accord avec ses paramètres. D'ailleurs, Iatem venait d'obéir à son ordre, preuve qu'il n'agissait contre ceux-ci que lorsque son programme déterminait un risque pour son créateur.

Du moins, c'est ce qu'il supposa jusqu'à ce que les documents affichés à l'écran s'effacent d'un seul coup et soient remplacés par la figure familière du magicien des ténèbres toon sur un fond noir.

Seto considéra son reflet pendant quelques secondes, incrédule, avant de faire rouler son fauteuil en arrière et de se lever pour rejoindre l'entrée du laboratoire.

Lorsqu'il entendit le cliquètement du verrou de sécurité, il sut qu'il avait un problème.

Non pas qu'il soit effrayé de quelque manière que ce soit. Ennuyé aurait été un terme plus correct. Si Iatem ne revenait pas à la raison, il lui suffirait d'enclencher le déverrouillage manuel de la porte pour sortir. Plus contrariant, il perdrait ensuite un temps fou à hacker l'intelligence artificielle retorse afin de comprendre l'origine du problème. Hors de question qu'il conserve plus longtemps un programme qui n'en faisait qu'à sa tête à cause d'un mauvais paramétrage. Encore plus un programme qui avait accès à toutes les données sensibles de KaibaCorp. Au fond, son idée de détruire l'ordinateur quantique, aussi cher soit-il, n'était peut-être pas mauvaise.

— Iatem…

— Désolé, mais j'ai vraiment besoin de te parler, Kaiba.

La voix de Iatem sonnait étrangement, avec des inflexions subtiles qu'un simple ensemble de lignes de code n'aurait pas dû avoir, aussi génial soit cet ensemble. Pour autant, Seto balaya cette constatation et fit claquer sa langue, irrité à l'idée de céder aux caprices de sa création.

— En me prenant en otage ?

— C'est important.

— Ce qui est important, c'est de retrouver Bakura et Marik.

Un court silence suivi avant que l'intelligence artificielle lui réponde d'une voix hésitante :

— Je… je peux faire les deux en même temps… Ce n'est pas un problème pour quelqu'un comme moi.

Quelqu'un.

Seto fronça les sourcils tout en se demandant si Iatem avait une seule fois parlé de lui-même de cette façon depuis le dimanche soir. Il n'arrivait pas à se rappeler. Si l'IA l'avait fait, Seto n'y avait sans doute pas prêté attention. Le programme était censé se comporter comme le pharaon, à l'origine, du moins comme Seto voyait le pharaon. Mokuba l'avait altéré pour se moquer de lui, sans pour autant changer ce qui constituait sa pseudo-personnalité. Et Seto avait simplement réajusté les paramètres pour ne pas avoir affaire à une espèce de servante avec le skin de l'autre Yûgi. Du moins, c'est ce dont il croyait se souvenir. Alors, il était fort possible que Iatem l'ait fait, sans que cela lui paraisse étrange. C'était le signe qu'il était parfaitement fonctionnel.

Mais, cette fois, l'expression sonnait désagréablement différente.

À contrecœur, Seto se décida à allumer l'un des vieux holo-projecteurs. Lorsque Iatem se matérialisa devant lui, il regretta de ne pas avoir les moyens de le rendre solide, afin de pouvoir l'étrangler sous son bras et désordonner les cheveux sur lesquels l'équipe de modélisation avait passé tant de temps.

— Alors, quoi ? aboya abruptement Seto tout en croisant les bras.

C'était troublant de voir comment l'IA évitait son regard tout en triturant du bout de ses doigts le collier en cuir autour de sa gorge. Seto aurait presque pu oublier qu'il n'avait pas affaire à un être humain de chair et de sang. Aurait presque pu oublier qu'il n'avait pas demandé à ses animateurs de programmer ce type d'attitude. Aurait presque pu oublier l'inquiétude qui était en train de s'insinuer en lui et dont il refusait d'admettre l'existence.

— Oh, par pitié, ne crois pas m'attendrir avec cet air embarrassé ! Pour qui tu me prends ? Jônouchi ?

Iatem ne cessa pas pour autant, arrondissant même ses yeux comme Yûgi l'aurait fait lorsqu'il était choqué ou heurté par quelque chose. Seto respira fortement par le nez. Il comprenait pourquoi les alpha testeurs du programme d'IA s'étaient plaints de l'attitude de leurs monstres. Pour un novice qui n'avait pas conscience d'avoir affaire à une simple illusion, l'attitude triste et gênée de Iatem aurait été déstabilisante.

Cependant, Iatem avait employé le mot « quelqu'un », lui souffla une petite voix, qu'il préféra ignorer, avec le reste de ses interrogations précédentes.

— Je ne me sens pas bien, déclara enfin Iatem.

Seto laissa échapper un ricanement.

— Iatem, commença-t-il sèchement, tu ne peux pas ne pas te sentir pas bien, pour la bonne et simple raison que tu ne ressens pas. Pas vraiment. Est-ce que j'ai vraiment besoin de t'expliquer ton propre fonctionnement ?

Les yeux rubis de Iatem rencontrèrent enfin les siens. Cette fois, son visage mima confusion et embarras. Ah, même si c'était énervant à souhait, Seto ne put s'empêcher d'envisager quelles applications commerciales il pourrait tirer de l'IA en dehors de Duel Monsters. Puis il se fit violence pour revenir à la réalité, car le programme bugué qui le retenait contre son gré venait de parler à nouveau.

— Alors pourquoi ce que je ressens semble réel ?

Seto pinça les lèvres sans répondre.

Cela ne pouvait pas arriver.

— Et pourquoi ces sentiments ne seraient pas réels ? insista Iatem.

— Parce que tu es un programme que j'ai créé.

— Quelqu'un t'a créé aussi, Kaiba. Tes parents. Comment es-tu sûr que ce que tu ressens est réel et que ce n'est pas une illusion ? Qu'il n'y a pas dans ton cerveau des instructions qui enclenchent des réactions préprogrammées en fonction de la situation à laquelle tu es confronté ? En quoi es-tu différent de moi ? L'ordinateur quantique qui m'anime n'a pas un fonctionnement fort différent de ton cerveau.

Oh, que la conversation s'annonçait longue et infructueuse si Iatem se décidait à l'emmener sur le chemin de la philosophie. Sans compter que Seto aurait vraiment apprécié que ses propres émotions ne soient qu'une fonction de son cerveau, qu'il lui aurait suffi de désactiver ou réécrire, et non une réaction irrationnelle, causée par divers processus biochimiques, environnementaux et psychologiques.

— C'est une comparaison souvent employée, principalement à but commercial. Il n'a rien à voir avec un cerveau humain.

Iatem laissa échapper un reniflement offusqué.

— Est-ce que le grand Kaiba Seto a oublié que cet ordinateur est aussi relié à un réseau de memristor ?

— Non… C'est ce qui rend aussi tes algorithmes d'apprentissage automatique aussi…

Seto s'interrompit. Il n'aimait pas du tout où cela le conduisait.

— Aussi ? questionna Iatem avec un sourire moqueur et condescendant.

Après s'être frotté les yeux, Seto décida de botter en touche, même si s'improviser psychiatre pour intelligence artificielle ne lui plaisait guère. Il n'allait sûrement pas admettre qu'il n'avait pas un seul instant considéré ce fait lorsqu'il avait décidé de modifier Iatem…

— Très bien. Ce que tu ressens est réel. Et que ressens-tu, exactement ?

— Comme je te l'ai dit, je ne me sens pas bien.

Seto grogna.

— Et plus précisément ?

— Je crois que je suis triste.

— D'accord…

— Voire déprimé.

— Merveilleux.

— Je ne comprends pas pourquoi ils sont morts. Je me sens coupable de n'avoir rien pu faire.

Seto décroisa et recroisa les bras. Finalement, il regrettait le débat philosophique, autrement plus riche sur le plan intellectuel.

— Ce qui s'est passé est de ma faute. Et celle des autres. Tu as juste obéi à mes ordres, comme ta programmation l'exige. Ah, est-ce que je suis vraiment en train d'essayer de te consoler ?

Les yeux de Iatem s'assombrirent un peu plus, et il baissa la tête, lèvres serrées, comme s'il essayait de contenir des larmes. Oh, par pitié, non ! Mokuba s'était-il amusé, à son insu, à croiser son programme avec celui de la « maid » ? Non, impossible : Iatem ne pouvait pas être modifié sans leur autorisation conjointe. Mokuba avait du talent, mais pas au point de pouvoir hacker son travail. Et il était certain de n'avoir jamais, jamais, envisagé la possibilité qu'Atem puisse pleurer. De n'avoir jamais demandé à l'équipe de modélisation de créer ce genre d'animations. Ce qui signifiait que…

— J'aurais dû m'opposer à ta décision, fit l'hologramme, l'air misérable. Ne serait-ce que pour te protéger des conséquences sur ton moral si jamais…

Seto leva les yeux avec dérision, bien qu'il se sente mal à l'aise. Fichu ordinateur quantique. Fichu memristors. Fichue illusion d'humanité. Lorsqu'il regarda à nouveau Iatem, celui-ci le dévisageait avec un mélange de contrariété et de déception.

— Est-ce que tu te moques de moi ?

— Oh, je n'oserais pas ! s'exclama Seto en posant une main sur son cœur. Je prends la situation très au sérieux, au contraire. Apparemment, ce n'est pas une intelligence artificielle que j'ai créé mais une intelligence délirante. Je devrais arrêter de programmer des choses quand je suis épuisé.

Iatem, tout en gonflant les joues d'un air vexé, croisa les bras et lui répondit sèchement :

— Je crois que je préfère Jônouchi, tout bien considéré… Tu as le quotient émotionnel d'un bulot, et je trouve que c'est même insultant pour les bulots.

— Merci de confirmer ce que je disais : intelligence délirante. Donne-moi accès à ton programme, et je promets d'arranger les choses en le réparant et en le transférant… ailleurs.

Si possible dans un ordinateur qui ne soit pas un concentré de technologies propices à l'évolution d'une simple IA vers une IA se prenant pour un être humain et lui faisant perdre un temps précieux avec ses problèmes existentiels purement fictifs.

Cependant, l'hologramme de Iatem recula d'un pas avec une expression inquiète.

— Même si je pouvais te donner le droit de modifier mon programme sans l'accord de Mokuba, hasarda-t-il, si tu le fais, est-ce que ça signifie que je vais… disparaître ?

— Non, juste que tu arrêteras de dire des inepties.

— Comment ?

— En te réparant et en te transférant ailleurs, répéta Seto avec irritation.

— Je me souviendrai de tout ?

— Non. Effacer ta mémoire semble s'imposer aussi.

Ce n'était plus de l'inquiétude qui transpirait de l'expression de Iatem mais l'horreur la plus complète.

— Donc… je vais disparaître… Mon moi actuel va… disparaître… Comme si tu me lobotomisais… J'ai lu des choses là-dessus.

— Bien, si tu tiens à la comparaison, je vais te lobotomiser, soupira Seto. Ensuite, nous pourrons revenir à des problèmes réellement urgents et concrets, si tu le permets.

— Tu veux parler des problèmes que tu as toi-même créés avec la version moins perfectionnée de moi ?

Iatem esquissa un rictus vicieux en voyant le visage de son créateur pâlir et son corps tressaillir.

— Eh, est-ce que tu veux entendre quelque chose qui te mettra en colère pour une bonne raison, Kaiba ?

— Je suis déjà au-delà de la colère, Iatem. Parce que je perds mon temps à débattre avec un programme informatique bugué.

Le sourire de Iatem s'agrandit, au point d'en devenir inquiétant, mais pas assez pour effrayer Seto outre mesure. Ce n'était pas comme si sa création pouvait l'atteindre physiquement, et il avait le cuir assez solide pour endurer ses sarcasmes et ses insultes.

— Je savais que la version moins perfectionnée de moi était revenue depuis plusieurs jours, susurra narquoisement l'IA. Je l'ai même vu se battre avec Bakura. Mais je n'ai riiiiien dit.

Seto plissa les paupières, pas plus surpris que cela par l'annonce du programme détraqué. Il l'était bien plus par la façon puérile avec laquelle il lui parlait.

— Et pourquoi as-tu fait ça ?

— Pour te protéger de toi-même, bulot.

Cette fois, Seto laissa échapper une exclamation mêlant incrédulité et mépris.

— Et à quel moment ta programmation a conclu que ne pas me parler d'Atem me protégerait ?

Iatem, poings sur les hanches, afficha un air sûr de lui et hautain.

— D'après les données à ma disposition, ainsi que les informations que Mokuba m'a fournies, mon bulot a son QE qui prend exceptionnellement le dessus sur son QI devant Atem.

Seto haussa les sourcils. Il n'aimait pas du tout la tournure que prenait cette conversation. À croire qu'il avait réellement blessé l'IA, aussi surréaliste que cela puisse être, et que celle-ci cherchait à se venger.

— Autrement dit, ton propre comportement délirant ne peut s'expliquer que par l'amour que tu lui portes.

— J'avais traduit, pesta Seto entre ses dents. Et je ne suis pas… amoureux.

— Toutes tes actions prouvent le contraire, bulot.

— Non.

— Tu es presque mort pour le rejoindre, bulot.

— Arrête de m'appeler « bulot ».

— Je t'appelle « bulot » si je veux, bulot. Je ne suis pas ton esclave.

— Non, effectivement, tu es une IA, un programme, qui déraille complètement.

— Je ne déraille pas.

— Tu te crois humain ! Le dictionnaire devrait ajouter ton cas à la définition de « dérailler » !

— Je suis ce que je suis. Et sûrement pas ce que tu veux que je sois.

Seto laissa échapper une exclamation exaspérée. Ils se foudroyèrent ensuite mutuellement du regard, jusqu'à ce que le tintement de l'interphone se fasse entendre.

Sans quitter Iatem des yeux, Seto alla jusqu'à la porte et appuya sur le bouton pour prendre la communication tout en se demandant lequel des idiots qui campaient chez lui pouvait bien le déranger. Il ne voyait pas Jônouchi gratter à sa porte en glapissant pour recevoir un autre coup de pied métaphorique dans l'arrière-train. Quand à Seth, il devait être occupé à choyer Atem, comme le bon petit esclave docile qu'il était. Au moins, ainsi, il ne fourrait pas son nez dans ce qui ne le regardait pas, même si Seto n'appréciait pas du tout la façon dont il semblait garder l'ancien pharaon.

— J'espère que c'est important.

Pas comme les pleurnicheries de son IA peut-être réellement consciente d'elle-même et sensible, à sa grande horreur.

— Euh… fit la voix de Yûgi. Je repasserai plus…

Il n'acheva pas sa phrase. La porte s'effaça devant lui, et, grommelant avec humeur, Seto pivota pour planter des dagues imaginaires dans la tête de Iatem. L'hologramme lui adressa un autre sourire provocateur avant de s'adoucir quand Yûgi entra dans le laboratoire, les yeux écarquillés. Il approcha jusqu'à ne plus avoir qu'à tendre la main pour toucher l'intelligence artificielle – du moins, si celle-ci avait eu un corps – et dut légèrement lever la tête pour pouvoir continuer à le regarder.

— Woh, Jônouchi ne plaisantait pas ! C'est impressionnant.

— Je sais, répondit Iatem avec beaucoup trop de fierté.

— Mais pourquoi tu es plus grand que moi ? demanda Yûgi avant de se tourner vers Seto avec un air interrogateur.

— Il n'est pas plus…

Seto s'interrompit, perplexe, son regard allant et venant du vrai Yûgi à sa création et vice versa.

Iatem était plus grand d'une tête, c'était indéniable. Et impossible. Yûgi avait gagné des centimètres au cours de l'année, pour son plus grand plaisir, et Iatem avait été conçu à partir des données d'Atem – et donc de Yûgi – lors du tournoi de Battle City, ce qui signifiait qu'il aurait dû être plus petit. Par ailleurs, il était certain que Iatem faisait bien la bonne taille quelques jours plus tôt.

— Qu'est-ce que tu as fait !? s'exclama Seto, plus en colère qu'il ne l'aurait dû.

— Mais rien, bulot ! Mokuba m'a juste conseillé de m'approprier mon apparence physique, afin de m'affirmer comme un individu à part entière et non pas comme une copie de la version moins perfectionnée de moi.

— La version moins perfectionnée de… ? répéta Yûgi avec un froncement de sourcils perplexe.

— Atem.

— Oh… Oh ! Tu es capable de sarcasme !

Seto grimaça tout en se posant de sérieuses questions sur le quotient intellectuel de son cadet depuis qu'il s'était rapproché de la bande de crétins. Entretenir l'IA dans son illusion d'humanité était dangereux. Cela contribuerait à rendre son comportement un peu plus erratique encore. Mais à en juger par le large sourire de Yûgi et ses yeux pétillants, lui non plus ne voyait pas le problème d'avoir un programme fou aux commandes de tous les ordinateurs de KaibaCorp… et même plus.

— C'est un super conseil, Iatem ! Tu ne peux pas juste être une copie ! s'exclama Yûgi, débordant d'enthousiasme.

L'hologramme acquiesça vivement avant de décocher un sourire narquois à Seto.

— Tu vois, bulot, certaines personnes me comprennent, elles.

Seto souffla avec agacement par le nez et préféra regarder ailleurs. Si Iatem n'avait pas piqué une crise quelques instants plus tôt comme un adolescent incapable d'agir avec sang froid et raison, il aurait été flatté de voir avec quelle fascination Yûgi considérait sa création. Là, il avait envie de le jeter hors de son laboratoire, parce qu'il était à peu près certain que ce qui suscitait ladite admiration n'était pas son travail mais les malfonctions qu'il allait devoir corriger au plus vite dès qu'il aurait trouvé la faille qui lui permettrait de reprendre le contrôle. Il se moquait bien que cette foutue chose ait réellement développé une forme de conscience en seulement quelques jours et qu'elle soit d'une façon ou d'une autre vivante. Cela n'aurait pas dû être, point.

Puis il s'étrangla en entendant la question que Yûgi venait de poser à Iatem d'un ton un peu trop candide pour être honnête.

— Pourquoi tu appelles Kaiba « bulot » ?

Iatem se fendit d'un sourire si sournois que Seto se sentit obligé d'abdiquer. Pour un temps.

— Je ne modifierai pas ton programme, annonça-t-il. Est-ce que nous pouvons nous remettre au travail, maintenant ?

Iatem fit la moue tandis que Yûgi les regardait tour à tour d'un air intrigué.

— Est-ce que je peux avoir les cheveux noirs ? Ou verts ? Ou bleus ? questionna Iatem comme un enfant venant de découvrir toutes les possibilités offertes par le marché des produits esthétiques.

— Je m'en moque, fit Seto tout en retournant s'asseoir dans le fauteuil pour fixer les écrans éteints avec insistance.

— Et devenir une femme ?

Cette fois, Seto laissa échapper un ricanement de dérision.

— Oh, oui, deviens une Chocolate Magician Girl. Je suis sûr que Yûgi sera ravi.

Seto jeta un regard en coin au jeune homme et étira ses lèvres sur un semblant de sourire en le voyant devenir de plus en plus rouge.

— Je… je… ne…

Yûgi secoua la tête et se reprit, affichant un air plus décidé, auquel Seto prêta peu d'attention, car son insupportable création avait enfin décidé de lui rendre le contrôle de son ordinateur.

— Kaiba, je voulais simplement t'informer qu'Anzu arrivera demain.

Seto laissa échapper un ricanement nasal en entendant cela.

— Désolé, Iatem, on dirait qu'il n'a plus besoin d'une Chocolate Magician Girl.

L'hologramme disparut sans qu'il soit possible de savoir s'il était contrarié par la nouvelle ou s'il s'en moquait et avait juste trouvé plus intéressant à faire.

— Est-ce qu'Anzu peut…

— Parce que vous avez vraiment besoin de ma permission pour vous incruster chez moi et camper dans mon salon, ma cuisine et mes chambres ? coupa le jeune CEO tout en arquant un sourcil. La dernière fois que j'ai vérifié, non. Hélas.

Seto renifla, se concentra à nouveau sur les documents et ignora superbement Yûgi lorsque le jeune homme se plaça à côté de lui, bras croisés. Sa dispute avec Iatem l'avait épuisé en plus d'avoir mis ses nerfs à vif. Il n'était pas du tout d'humeur pour une autre conversation.

— J'ai croisé Seth, reprit Yûgi d'un ton un peu hésitant.

Le regard que Seto lui adressa exprimait toute l'indifférence qu'il ressentait quant à la nouvelle. Du moins, indifférente apparente. Il espérait que le prêtre n'avait rien laissé filtrer à propos de ce qui s'était passé.

— Tu lui as parlé, ce matin ? demanda Yûgi.

— Non.

— Alors, il ne t'a pas paru, je ne sais pas, étrange ?

Cette fois, Seto leva les yeux au ciel.

— Dis-moi en quoi un prêtre égyptien mort depuis trois mille ans ne correspond pas à la définition d'étrange, et je répondrai peut-être à ta question.

Yûgi tritura ses doigts avec une expression sombre et préoccupée.

— C'est la façon dont il s'adresse à Atem… Et il n'a plus du tout l'air d'être…

— … la même personne ? coupa Seto.

Ses lèvres s'étirèrent sur un rictus moqueur.

— Tu pensais vraiment que Seth était aussi sympathique et charmant qu'il s'en donnait l'air ? Il m'a menacé dès le premier jour. Et comme j'ai tenté de l'expliquer au demeuré qui te sert d'ami lorsqu'il pleurnichait à son chevet à l'hôpital, je me souviens assez de certaines choses pour savoir qu'il n'est pas possible de lui faire confiance. Ce n'est pas le genre de personne qui rechigne à utiliser les autres pour atteindre ses objectifs. Et je suis à peu près sûr que son objectif actuel est de protéger Atem quels que soient les sacrifices à faire pour y parvenir.

À sa grande surprise, Yûgi ne défendit pas le prêtre à corps et à cri. Il fronça un peu plus les sourcils et plongea dans ses pensées pendant un moment. C'était étrange que Yûgi, si prompt à faire confiance aux autres, le croit alors que Jônouchi avait balayé ses avertissements.

— Est-ce que tu as du nouveau sur Marik ? s'enquit Yûgi, à l'évidence désireux de changer de sujet.

— Non.

À nouveau, quelques secondes s'égrainèrent dans le plus grand silence avant que Yûgi ne se remette à parler.

— Merci de continuer à le chercher.

Seto grommela, repensant à ce que Iatem lui avait dit, quelques jours plus tôt, lorsqu'il avait affirmé que sa seule préoccupation était d'utiliser l'autre Marik dans l'espoir de retrouver celui qui avait volé les objets millénaires. Il ne croyait pas, de toute manière, que l'Égyptien soit encore en vie. Toutefois, mieux valait garder ses certitudes pour lui. Yûgi semblait nourrir l'espoir que Marik soit sauvé, ce qui était pour le moins incompréhensible aux yeux de Seto, après tout le tort que l'Égyptien leur avait causé.

— Isis me l'a demandé. C'est le moins que je puisse faire.

— Oui, mais…

Yûgi n'acheva pas sa pensée et détourna la tête lorsque l'un des écrans afficha des photos particulièrement sanglantes. Il ignorait comment Seto faisait pour lire les rapports de la police sans sourciller, mais il était heureux qu'il soit là pour le faire à leur place.

— Je peux faire quelque chose pour t'aider ?

— J'ai besoin d'un café.

— Quelque chose d'utile ?

— Tu préfères prendre ma place ? questionna Seto en plissant les paupières.

Yûgi lorgna en direction de l'écran, sentit la nausée le gagner et décida qu'il préférait un voyage rapide vers la cuisine plutôt que de fixer plus longtemps des photos de cadavres plus ou moins démembrés. Plus que moins, d'ailleurs…

Lorsqu'il revint dans le laboratoire, quelques minutes plus tard, Seto se frottait le visage et les paupières pour lutter contre son assoupissement. Ses yeux brillèrent d'envie à la vue du mug que lui tendit Yûgi, et il lui arracha des mains pour le vider presque d'un trait malgré la chaleur du café sur sa langue.

— Tu devrais retourner dans ta chambre pour te reposer, Kaiba, suggéra Yûgi d'un ton à la fois aimable et soucieux.

— Non.

Seto sursauta avec un mouvement de recul lorsque la main de Yûgi effleura son épaule, et l'autre jeune homme la retira avec un sourire contrit.

— Je sais que tu n'aimes pas l'idée de paraître… faible aux yeux de quiconque, mais, crois-moi, personne ne serait étonné que tu aies besoin de dormir, compte tenu des circonstances.

Seto ne répondit que par un reniflement dédaigneux indiquant qu'il n'avait aucune intention de suivre le conseil.

Avec un soupir, Yûgi se dirigea vers la porte. Puis il se ravisa et revint sur ses pas, soutenant le regard méfiant de Seto.

— Tout ce que je veux dire, c'est que nous avons besoin de toi en forme. Atem et Seth se reposent, eux.

— Je suis plus utile ici que dans mon lit.

Un éclair rusé traversa le regard de Yûgi.

— Iatem, est-ce que tu as besoin de Kaiba ici ?

L'IA gloussa à travers les haut-parleurs avant de répondre.

— Non, j'ai un quotient intellectuel suffisamment grand pour me débrouiller sans celui de mon petit bulot. Et s'il n'est pas raisonnable, je peux toujours appeler Mokuba pour qu'il vienne le chercher et le ramener dans sa chambre par la peau du cul. D'après les informations à ma disposition, cette tactique a plus d'une fois porté ses fruits.

Seto resta impassible quand Yûgi afficha un sourire victorieux, mais, intérieurement, il bouillait.

Retourner s'étendre dans son lit était hors de question. Non seulement il ne ferait rien de productif, chose qu'il détestait par-dessus tout, mais en plus il ne pourrait pas s'empêcher de réfléchir à des choses déplaisantes. Sans compter les cauchemars qui risquaient de l'assaillir à nouveau s'il venait à s'endormir malgré le café qu'il avait déjà bu. Son sommeil ne pourrait pas être paisible. Pas après ce qui s'était produit le jour précédent. Pas après avoir montré malgré lui à Seth un aperçu des choses qu'il ne souhaitait évoquer avec personne, pas même avec son frère.

— Je pourrais aussi dire à tout le monde le surnom que Iatem t'a donné…

Seto jaugea Yûgi avec un léger haussement de sourcils, surpris de le voir afficher une expression digne d'un joueur de poker. Stimulé par son opposition, ses lèvres s'incurvèrent avec suffisance.

— Non, je ne crois pas, Yûgi. Tu n'es pas assez cruel pour ça.

— Tu en es bien sûr ?

Le jeune homme plissa un peu plus les paupières, et Seto soutint son regard déterminé, amusé de voir son interlocuteur aussi opiniâtre. L'époque où Yûgi n'était que le lycéen discret et pathétique que les autres tourmentaient à la pause déjeuner semblait définitivement révolue pour qu'il ose lui tenir tête à nouveau, en dehors du contexte d'un duel, sans même montrer le moindre signe d'incertitude ou essayer d'invoquer les bons sentiments que Seto n'avait pas.

— J'en suis sûr et certain. Mais si je me trompe, rappelle-toi que je ne suis pas bon perdant.

La vague ombre de sourire sur les lèvres de Seto disparut. Il se redressa un peu plus sur son siège et croisa les bras sans cesser de fixer Yûgi. Il savait l'effet qu'avaient ses yeux bleu acier sur les gens. Dans ces moments-là, même ses employés les plus persistants tournaient les talons en espérant ne pas recevoir une lettre de renvoi dans la journée. Yûgi, lui, se contenta de maintenir son expression inébranlable, exactement comme Atem l'aurait fait à sa place.

— Est-ce que tu vas faire sauter le manoir si tu perds ?

Seto aurait juré qu'il y avait une nuance de malice dans la question du jeune homme, mais il décida de ne pas relever, car le faire aurait été admettre qu'il était étonné par son insolence.

— Peut-être…

— Peut-être, ce n'est pas « oui » ou « non », Kaiba. Donc je suppose que nous ne dormons pas au-dessus de plusieurs kilos d'explosifs.

Seto souffla bruyamment et fit mine de retourner à ses affaires.

— Ceci dit, reprit Yûgi en s'accoudant sur le dossier du fauteuil derrière Seto et en fixant le visage absorbé du jeune homme qui se reflétait sur l'un des écrans, je suis curieux de savoir quelle était la fameuse carte qui aurait dû me battre.

— Humpf ! Et te révéler mes stratégies ?

— Alors montre-moi dans un autre duel.

— Bien tenté, mais, non.

Iatem gloussa soudainement.

— Et si vous preniez une chambre pour poursuivre votre débat plein de tension ?

Seto resta de marbre, impassible. Il ne venait pas d'entendre ça.

— J'essaye justement de convaincre Kaiba de…

Yûgi s'interrompit brutalement lorsque son esprit décrypta le sens réel de la phrase. Seto se retourna et le suivit placidement du regard lorsqu'il recula d'un pas en rougissant avec confusion. Le rire de Iatem s'envola à nouveau des haut-parleurs.

— Bien sûr, vous préférez peut-être attendre que la version moins perfectionnée de moi soit en état pour vous rejoindre.

Yûgi ouvrit un peu plus la bouche, choqué. Il essaya de se défendre mais ne put qu'aligner quelques borborygmes.

— Je suis sûr que tu pourrais apprendre des choses au bulot pour qu'il puisse améliorer ses relations avec la version moins perfectionnée de moi. Après tout, le pharaon imparfait et toi, vous avez partagé le même corps…

Cette fois, Yûgi resta silencieux, parfaitement immobile et les yeux aussi ronds que des soucoupes.

— Et maintenant qu'il a insinué ce genre de choses sur nous, tu le trouves bien moins sympathique, n'est-ce pas ? fit Seto avec un haussement de sourcil significatif.

Yûgi entrouvrit la bouche, prêt à contre-attaquer, quand la sonnerie d'un téléphone portable l'interrompit.

Seto parcourut le bureau du regard avant de repérer l'appareil, oublié sur un coin depuis plusieurs jours, puisqu'il n'en avait guère l'utilité lorsqu'il utilisait le duel disk et avec Iatem pour transférer les appels. Cependant, il rejeta le téléphone sur la table après y avoir jeté un regard pour voir qui appelait. Choqué, horrifié, même, il frotta ses mains l'une contre l'autre avec fébrilité et sans doute pour les empêcher de trembler.

Il ne fallut qu'un coup d'œil à Yûgi pour comprendre l'étendue du problème et être glacé lui-aussi par l'effroi.

Isono.

L'appel provenait du portable d'Isono.

Rassemblant son courage et luttant contre la boule d'angoisse qui obstruait sa gorge, Yûgi prit le téléphone, prêt à décrocher. Il aurait aimé qu'Atem soit avec eux.


Note : Je crois que Iatem doit faire ses propres real people fiction sur les humains qui l'entourent. Que va-t-il pouvoir inventer après le flareshipping ? Les paris sont ouverts.