Chapitre 34
-165 jours
Contre toute attente, je parvins à supporter mieux ma mise au repos forcée que je l'avais escompté. Je commençai réellement à me sentir fatiguée à présent. J'étais suffisamment forte pour ne pas avoir mal au dos ou à d'autres parties de mon corps comme les autres mères humaines, mais mon ventre m'encombrait franchement. Alice fut très choquée d'apprendre que je pesais dix kilos de plus que mon poids habituel et elle passa dix bonnes minutes à marmonner « dix kilos, impossible, je n'arrive pas à y croire », ce qui amusa beaucoup Jacob. Inutile de préciser que moi, je n'étais pas du tout amusée.
A part ma fatigue physique qui était totalement normale, des dires de Carlisle, je me portais comme un charme. Je dormais beaucoup plus que d'ordinaire : alors qu'auparavant sept heures de repos me suffisaient largement, à présent il m'arrivait de dormir douze heures par nuit.
Je me levais vers dix heures le matin et Jacob m'apportait un petit-déjeuner plus ou moins brûlé et plus ou moins comestible. Nous passions la matinée à nous embrasser et à nous disputer sur le sexe du bébé. Jake se préoccupait moins que moi de savoir si c'était une fille ou un garçon, mais il se moquait de moi quand je lui disais que mon instinct me faisait sentir que le bébé était un garçon, ce qui m'énervait prodigieusement.
A treize heures, ma mère ou Esmée débarquait au chalet avec notre repas –toujours délicieux- qu'elle venait de cuisiner. La personne qui m'avait apporté à manger passait un peu de temps avec moi, après quoi Carlisle arrivait pour mon examen médical journalier. Mon père l'accompagnait souvent, désireux de savoir si j'allais bien. Mon grand-père m'auscultait et mesurait l'avancée de ma grossesse.
L'après-midi, Alice et Jasper passaient me voir, et si ce n'était pas eux, c'étaient Emmett, Rosalie et Lily qui me rendaient visite.
Avec tout ce monde autour de moi, il était absolument impossible que je m'ennuie. Cependant, Rosalie et Alice se mirent en tête que seule l'animation était en mesure de me distraire. Et pour elles, le terme « animation » se référait inévitablement à la fête. Elles m'organisèrent une baby shower qui était, d'après les explications farfelues d'Alice, une fête entre amies célébrant le nouveau rôle de mère d'une femme enceinte et la venue de son futur enfant. J'eu beau arguer que, justement, je n'avais pas d'amies avec qui organiser une baby shower, elle ne m'écouta pas et répliqua qu'elle, Rosalie, Bella, Lily et Esmée suffisaient amplement. Je soupçonnai fortement mes tantes de se servir de cette baby shower comme prétexte pour m'offrir monts et merveilles.
Je ne me trompai pas.
Un jour, en début d'après-midi, elles débarquèrent au chalet sans crier gare et décorèrent le salon pendant que je me trouvais à l'étage avec Jacob. Etant habitués aux visites répétitives de ma famille de vampires, aucun de nous deux ne s'inquiéta des bruits feutrés mais singuliers qui provenaient du salon.
Une heure plus tard, Alice surgit dans notre chambre et ordonna à Jacob de débarrasser le plancher et de ne revenir qu'à la nuit tombée. Il eut beau râler abondamment contre son intrusion, il était aussi impuissant que moi face à l'autorité du lutin maléfique. Après m'avoir embrassée, il partit rejoindre mon père et mes oncles qui étaient en pleine partie de base-ball.
Alice plaqua ses mains sur mes yeux et me traîna au salon sans délicatesse aucune, malgré le fait que Carlisle m'ait interdit de bouger. En même temps, aucune interdiction sur cette terre n'était susceptible de retenir ma tante.
-Tu peux ouvrir les yeux ! claironna-t-elle lorsque j'arrivai en bas de l'escalier.
J'obtempérai en grommelant intérieurement.
Le salon était métamorphosé. Les meubles avaient été poussés contre les murs pour laisser plus d'espace au centre. Des ballons colorés en rose, violet et bleu étaient accrochés aux murs et aux dossiers des chaises, lesquelles étaient disposées autour d'une table basse. Sur ladite table basse se trouvaient d'adorables petits muffins dont les glaçages étaient des mêmes couleurs que les ballons qui ornaient la pièce. Des dizaines de cadeaux étaient posés sur le sol, à mon grand dam.
Ma mère, Esmée, Lily et Rose patientaient dans un coin de la pièce.
-C'est très joli, commentai-je en refusant d'avouer que j'étais impressionnée.
-Joli ? s'insurgea Rosalie. C'est parfait, oui !
Ma mère rit doucement et, maternelle, me tira vers une chaise. Nous nous installâmes sur les six chaises qui encadraient la table basse, jouant parfaitement la mascarade humaine. Ni Bella, Rosalie, Esmée ou Alice n'avaient réellement besoin de s'asseoir.
Alice, qui manifestement dirigeait l'organisation de ma baby shower, me tendit le plateau de muffins puis le passa à Lily.
-C'est vous qui les avez fait ? demandai-je, étonnée, en mordant dans un des gâteaux.
Je venais de manger mais il y avait toujours de la place dans mon estomac. Ma mère secoua la tête en signe de négation.
-Nous les avons commandés. Nous n'avons plus la mesure des proportions.
Alice frappa dans ses mains.
-Commençons par les cadeaux !
-Alice, protestai-je vivement, nous avons déjà fait du shopping. Le bébé a déjà tout ce dont il a besoin. Tous ces trucs (je désignai d'un geste vague les paquets à mes pieds) sont superflus. Faites-les vous rembourser là où vous les avez achetés.
Elle se leva de sa chaise en sautillant.
-Impossible, ma chérie. Certains cadeaux ne sont pas de nous. J'ai prévenu la famille de Jacob à l'avance pour la baby shower et ils ont tenus à t'en envoyer.
-Misère, marmonnai-je entre mes dents.
Elle m'avait piégée et elle le savait pertinemment. Elle me tendit un colis sans pouvoir s'empêcher de sourire d'un air ravi.
-Celui-là vient de Sam et d'Emily, m'informa-t-elle. Je leur ai demandé de joindre une photo pour t'aider à te rappeler d'eux.
J'ouvris le colis. Il contenait une multitude de bavoirs colorés et un ours en peluche. Rosalie et Alice s'extasièrent devant les cadeaux et Lily caressa la fourrure café au lait du doudou. Au fond du carton, il y avait une photo de trois personnes. Je l'examinai attentivement. Emily était une amérindienne aux yeux noisette qui aurait été très belle sans la cicatrice qui lui barrait le visage. Cependant, la gentillesse qui imprégnait ses traits lui conférait un côté agréable. Sam, qui l'enlaçait, possédait un air sérieux qui contrastait avec la sagesse de son visage. Ses cheveux étaient aussi noirs que ses yeux, à l'instar de ceux de Jacob. Emily tenait un bébé d'environ trois mois aux courts cheveux bruns dans ses bras. Sa ressemblance avec Sam était frappante, bien qu'il possédât les yeux marron clairs de sa mère.
Bella et Esmée se déplacèrent et se penchèrent par-dessus mon épaule pour admirer l'enfant.
-Il est adorable ! s'exclama ma mère.
-C'est le portrait craché de Sam ! renchérit ma grand-mère.
Je caressai du bout du doigt le visage du bébé, me demandant à quoi –et à qui- ressemblerai le notre. J'espérai qu'il serait un parfait mélange de Jacob et moi.
Lily mit sa main dans la mienne.
« Demande à Rose si je peux avoir le même doudou, Nessie. »
Comme je la regardais en lui rappelant ses innombrables autres peluches, la petite rajouta précipitamment : « s'il te plaît ». Elle me contempla droit dans les yeux, usant sans vergogne de son don d'attraction. Incapable de lui résister, j'haussai les épaules et transmis sa demande à Rosalie. Celle-ci déglutit en croisant les prunelles bleues de Lily et donna son accord immédiatement.
-Tu n'as aucun volonté, Rose, rit gentiment ma mère.
-Je voudrais bien t'y voir, moi, grommela-t-elle avec mauvaise foi.
-Renesmée n'a rien de gâté en elle, claironna Bella.
Je levai les yeux au ciel. J'avais d'autres défauts qui compensaient amplement.
-Mais Nessie n'a pas de don d'attraction, répliqua Rose.
Pour couper court à leur discussion, j'ouvris le second colis qu'Alice me tendait en précisant que c'était Rachel qui l'avait envoyé. Elle aussi avait joint une photo au paquet. On y voyait une belle jeune femme aux yeux et aux cheveux noirs qui était le portrait craché de Jacob en version féminine. Un indien au visage rieur l'enlaçait –Paul, sans doute. Le ventre de Rachel était légèrement rebondi et je me rappelais qu'elle était enceinte de trois mois.
Au dos de la photo, une inscription stipulait « J'ai hâte de rencontre mon futur neveux ou ma future nièce. Rachel. ». Je fus touchée de cette attention, bien que la sœur de Jacob et son compagnon ne m'évoquassent rien.
Le colis contenait une dizaine de tee-shirts joliment décorés, qui pouvaient convenir aussi bien à une fille qu'à un garçon. Après avoir poussé les exclamations d'émerveillement qui étaient d'usage, Alice décréta que je devais à présent ouvrir les cadeaux des femmes Cullen.
Je m'attelai à ma tâche et déchirai les paquets. Le premier contenait trois biberons. Je fis remarquer à mes tantes que j'en possédais déjà un, ce à quoi elles répliquèrent qu'il fallait toujours en avoir en plusieurs exemplaires. Comme si elles y connaissaient quelque chose !
Je reçus aussi des bonnets, des pyjamas, une poussette, des sucettes, un siège auto, une baignoire pour bébé, des jouets… Alice et Rosalie étaient de plus en plus ravies. J'avais déjà la plupart de ces choses, sauf celles –trop nombreuses- qui étaient superflues. Je renonçai à leur râler dessus et décidai intérieurement de revendre ces objets plus tard.
-Je vous ferai remarquer que le bébé n'est pas totalement humain, énonçai-je calmement. Je ne pense pas qu'il aura besoin d'autant d'affaires qu'un autre.
Mes tantes m'ignorèrent, Esmée me lança un regard désolé et nous passâmes le reste de ma baby shower à discuter du bébé. Alice, qui détestait ne pas savoir quelque chose, voulait absolument connaître son futur prénom.
-On ne sait pas encore, soupirai-je. C'est difficile de choisir quand on ne connaît pas le sexe du bébé.
Chacune se sentit obligée de me fournir un conseil –comme si des vampires centenaires pouvaient nous aider à trouver un prénom !
-Vous pouvez choisir chacun le prénom pour un des deux sexes et vous laissez le hasard faire les choses, suggéra Rose. Par exemple, si c'est une fille, Jacob choisit et si c'est un garçon c'est toi qui décide.
Je lui répliquai que c'était trop risqué. Jake et moi devions choisir ensemble.
-Moi, je n'ai pas demandé l'avis d'Edward, gloussa ma mère. J'ai choisi les deux prénoms toute seule.
-Comment me serais appelée si j'avais été un garçon ? demandai-je, curieuse.
-Edward Junior. EJ.
Rosalie formula tout haut ce que je pensais tout bas :
-Quelle horreur ! Heureusement que Nessie n'est pas un garçon, franchement.
Ma mère la fusilla du regard.
-J'ai une idée de prénom de fille ! s'exclama Alice. Rosalice, c'est parfait n'est-ce pas ?
-Jacob y a déjà pensé, grommelai-je.
-Il remonte dans mon estime ! s'écria Rose.
-Moi, je n'aime pas. Ca n'a qu'une lettre de différence avec Rosalie. Et puis c'est trop… bizarre.
-Pas du tout ! rétorquèrent mes tantes à l'unisson en fronçant leurs sourcils d'un mouvement synchrone.
Finalement, ce fut Esmée qui fournit le conseil le plus avisé et le moins stupide que j'aie entendu de la soirée –enfin, elle n'avait pas une grande concurrence.
-Vous n'avez qu'à attendre que le bébé naisse. Dès que vous le verrez, vous n'hésiterez plus sur le prénom qu'il portera.
J'approuvai immédiatement son idée, désireuse d'abréger la conversation. Alice et Rosalie dérivèrent ensuite sur les couleurs qui s'accorderaient le mieux à la carnation de peau du bébé. Horreur…
Au bout de cinq minutes, j'avais décroché. Au bout d'une heure, je maudissais la personne qui avait inventé la baby shower. Quand Jacob revint à l'heure du dîner, il trouva un salon encombré de cadeaux, Lily qui jouait avec les jouets du bébé, ma mère et Esmée qui avaient disparu à la cuisine, mes tantes qui formulaient des hypothèses quant à la future couleur de cheveux du bébé et moi qui somnolait sur ma chaise. Jake mit tout le monde à ma porte -sauf Bella et Esmée qui finissaient de préparer le repas- et me porta jusqu'à notre lit.
-Je les déteste, me plaignis, à moitié endormie.
-Le salon ressemble à Hiroshima, renchérit-il. On va devoir donner tout ça.
Lorsque ma mère m'apporta mon diner sur un plateau, j'étais déjà au pays des songes, rêvant d'un monde où Alice Cullen et les baby shower n'existaient pas.
Les jours défilèrent, identiques mais riches en expérience, se succédant rapidement les uns aux autres. Je ne m'ennuyais pas et me consacrai pleinement à ma grossesse, mon mari et le reste de ma famille. Je réalisais peu à peu la chance que j'avais d'être aussi entourée.
Le souvenir de la vision d'Alice qui avait failli causer la vie au bébé se logea dans un coin de ma tête. Je constatai que je n'étais pas aussi pressée que je l'avais cru d'avoir connaissance de ladite vision.
Bien sûr, je voulais être en mesure de protéger mon enfant, ce qui impliquait d'être au courant des évènements. Mais alors que mon amour pour lui grandissait de plus en plus, je décidai de vivre ma vie au jour le jour et de ne pas me préoccuper des Volturi et de l'avenir.
Parce que, s'il y avait bien une chose que je redoutais par-dessus tout, c'était de mettre un enfant au monde tout en sachant qu'il n'aurait que quelques semaines d'espérance de vie. Ce serait horrible. Je serais tout simplement incapable de le supporter. C'était pour cette raison que je préférais rester dans l'ignorance. Pour moi, cela reviendrait à mourir.
Jacob et moi avions déjà donné en matière de trépas physique ou moral.
Je savais à quel point c'était une expérience éprouvante… et irréparable.
