Les préparatifs allaient bon train chez Marie. Oscar et elles étaient en train de passer leurs robes pendant qu'André et Axel se préparaient de leur côté avec leur costume. Oscar était extrêmement mal à l'aise. Marie avait récupéré une robe pratiquement conforme à celles qu'elle avait l'habitude de porter avant … la couronne en moins. C'est incroyablement déstabilisant, ses vieux réflexes reprenaient le dessus et elle dû s'empêcher de s'incliner ou de faire une révérence plusieurs fois dans la soirée. Elle l'avait aidée à s'habiller au détriment de sa propre tenue qu'elle n'était pas pressée de passer si elle se devait d'être honnête. L'amie costumière de Marie lui avait pourtant trouvé une robe magnifique.
« Allez hop hop hop c'est ton tour ! » s'exclama Marie une fois repue de son reflet dans le haut miroir du salon d'essayage.
De mauvaise grâce, Oscar revêtit donc les différentes parties du costume. La longue chemise de lin et de dentelles qui tenait lieu de sous-vêtement, puis le premier jupon sur lequel s'installait le panier qu'un second jupon venait recouvrir ce qui permettait de donner une forme à la lourde jupe qui viendrait les recouvrir. Venait ensuite le corset qui lui coupa le souffle tant Marie s'obstina à le serrer avec une vigueur incroyable. Elle eut soudain peur pour son enfant et lui demanda instamment de quelque peu desserrer les lacets.
Elle put enfin revêtir la jupe finale ainsi que le corsage. La couleur de l'ensemble était d'un jaune pâle charmant, rehaussé de petites fleurs lui donnant un aspect très printanier. Comme il en était d'usage autrefois, les manches du corsage s'élargissaient à partir des coudes afin de laisser paraître les engageantes, ces multiples volants de dentelles qui attrapaient généralement tout ce qui passait à proximité et le faisait régulièrement voler en éclats.
Marie avait également dégotté une coiffeuse capable de reproduire l'extravagance des hautes coiffures du siècle des lumières. Et à nouveau, Oscar fut sidérée par la transformation de Marie. Tout en elle ce soir lui rappelait la Reine de France. Quand ce fut son tour, elle demanda à ce que sa coiffure reste sobre. Elle ne se voyait décidément pas affublée de pommes de terre ou autre bateau comme elle avait pu le voir avant. Elle fut soulagée lorsqu'elle se regarda après la touche finale. La coiffeuse avait tressé quelques mèches sur l'avant, formant une couronne sur le dessus de sa tête. Le reste de ses cheveux avait été laissé libre et avait été légèrement bouclé. Quelques rubans auxquels elle n'avait pu échapper complétaient l'ensemble.
Oscar était sidérée par son reflet dans la glace. Est-ce vraiment elle cette belle élégante ? Elle ignorait qu'elle put être si belle dans ce genre de robe. Celle, l'unique, qu'elle avait portée avant, était tellement en décalage avec la mode du moment qu'elle n'avait pas eu cette impression. Elle était bien trop nerveuse ce soir-là de toute façon.
« Viens, allons voir nos cavaliers » lui proposa une Marie au comble de l'excitation. Oscar devait avouer qu'il lui tardait de voir André porter un grand habit de cour. Il était déjà terriblement séduisant dans la tenue qu'il portait habituellement, mais là il lui semblait que la tenue qu'elle avait entre-aperçue allait la combler.
Elle eut un choc en apercevant Axel de Fersen. C'était comme se retrouver deux siècles auparavant c'était également très perturbant pour elle de le voir au bras de Marie. Elle était ravie pour eux, elle attendait leur mariage avec impatience tant ces deux personnes étaient faites pour vivre ensemble. Mais les revoir vêtus ainsi, cela leur faisait retrouver cette touche d'interdit qui les accompagnait toujours à la cour.
André attira son attention en toussotant juste à côté. Elle détourna son regard des futurs mariés et découvrit son époux. Elle en fut époustouflée. Dieu qu'il était beau, régalien, d'une séduction tranquille et assurée. Elle n'allait pas le lâcher de la soirée, pas question qu'une courtisane tente quoique ce soit avec lui !
Il s'avança vers elle, conquérant, s'inclina et lui offrit son bras, tel qu'il l'aurait fait avec n'importe quelle autre femme, avant. « Madame Grandier », la salua-t-il. Comme elle aimait le son de son nouveau nom de sa bouche. Non, décidément, pour rien au monde elle ne céderait sa place à une autre, que ça soit ce soir ou un autre, jamais. Avec un grand sourire, elle s'accrocha à son bras et ils suivirent Marie et Axel vers la voiture qui venait les chercher afin de les déposer au château.
Sur le chemin, Oscar commença à s'agiter, et si ses malaises la reprenaient une fois sur place ? Ils se trouvaient à l'arrière d'une limousine, Marie ayant argué que leurs lourdes et larges robes n'entreraient pas dans un véhicule normal, ce qui n'était pas idiot. Elle se trouvait de l'autre côté auprès de son fiancé. Oscar était contre André, son bras entourant ses épaules nues. Il se pencha vers elle pour lui parler, devinant comme souvent, ses pensées.
« Tu te souviens maintenant, tout va bien se passer. » lui assura-t-il.
Elle releva la tête, l'étudiant quelques instants. « Quelques fois je me demande si tu ne disposes pas d'un pouvoir surnaturel, comme celui d'être branché sur mon cerveau tant tu me connais ». Il sourit doucement. « Des siècles de pratique ma chérie, » lui souffla-t-il dans l'oreille tandis qu'elle tentait de ne pas rire pour ne pas provoquer les soupçons de leurs voisins.
Ils arrivèrent enfin, la limousine les déposant devant l'entrée du château. Les hommes descendirent les premiers puis offrir leur bras à leur compagne afin de les aider à sortir. Oscar était fermement accrochée au bras de son André, se méfiant à chaque pas des pavés irréguliers de la cour, maudissant les chaussures qu'elle portait et ayant une pensée émue pour ses bottes militaires. Elles ne lui avaient jamais autant manqué !
Elle s'arrêta un instant, contemplant les lieux de leur ancienne vie, quelque peu chamboulée d'y revenir maintenant qu'elle avait retrouvé ses souvenirs. André avait la même impression qu'elle, c'était extrêmement déroutant de revenir ici surtout avec de tels vêtements, la dernière fois il était tellement concentré sur Oscar qu'il n'avait pas pleinement pris la mesure de ce qu'il vivait.
Il revenait ici en homme libre, marié à la femme de sa vie, avec une carrière, une profession honorable, un petit patrimoine. Il était libre d'aller où il le souhaitait, il avait pu épouser qui il voulait, sans demander d'autre autorisation que la sienne. Cette révolution sanglante lui avait permis tout cela… ça, et la louche magique de Grand-Mère évidemment. Cela le fit sourire, il faudrait qu'ils aillent la voir afin de lui annoncer la grossesse d'Oscar.
« Viens André, ils nous attendent » lui dit sa femme. Sa femme … la fière, l'altière, la sculpturale et la surtout farouchement indépendante Oscar de Jarjayes était sa femme. Que de chemin parcouru pour l'insignifiant valet qu'il était à l'époque. Dans ses rêves les plus fous il n'aurait jamais imaginé revenir ici avec sa femme au bras, vêtue selon sa nature et lui portant un grand habit de cour assorti à la merveille de robe qui mettait son corps en valeur. Oui, cette France-là leur convenait mieux. Il eut une pensée émue pour les braves parisiens qui avaient permis cela.
La fête battait son plein dans les salons de l'Orangerie d'une manière que n'aurait pas reniée Marie-Antoinette. André remarqua qu'Oscar jetait des coups d'œil régulier vers son couple d'amis. Elle était inquiète pour eux, craignant probablement qu'ils sortent de la bulle temporelle dans laquelle ils se trouvaient.
« Crains-tu qu'ils ne se réveillent ? » lui demanda-t-il tandis qu'ils dansaient. Elle se tourna vers lui, comme prise en défaut.
« Excuse-moi, ça m'inquiète tellement que je n'arrive pas à profiter de cette soirée. » lui avoua-t-elle.
« Alors suis-moi, je sais comment te changer les idées » lui dit-il, mystérieux, tout en lui prenant la main et en l'entrainant vers le fameux jardin de l'orangerie. Ils étaient là depuis plusieurs heures désormais et la nuit était enfin tombée, rendant les lieux magiques à la lueur de la Lune et des innombrables bougies disséminées dans les jardins. Elle le suivit sans mot dire, intriguée de voir où il allait la conduire.
Il espérait que ce chemin existait toujours, et que les employés de Versailles n'en avaient pas barré l'accès. Il l'entraina à travers le dédale des jardins, visiblement l'accès aux jardins étaient fermé, néanmoins il savait comment contourner cette interdiction, ce qui leur permettrait de profiter de cette chaude soirée d'été comme il l'entendait et en toute discrétion, c'était parfait.
Oscar était piquée par la curiosité et s'impatientait désormais d'arriver à destination. Ils arrivèrent enfin dans un petit bosquet, tellement petit qu'elle ne se souvenait pas l'avoir déjà vu, était-ce une nouvelle création des jardiniers actuels ? André s'amusa un court instant de l'air interrogateur de sa femme.
« Bienvenue au bosquet de Venus des domestiques très chère, » lui dit-il se courbant bas vers le sol, comme il l'aurait fait face à une duchesse.
« Le quoi ? »
Il eut ce petit rire qui lui faisait toujours de l'effet, il le savait d'ailleurs et il en abusait de temps en temps. « Quoi, tu pensais vraiment que seuls les nobles pouvaient pratiquer le libertinage tranquillement dans les jardins ? »
Elle fronça les sourcils, « dis donc toi, combien de femmes as-tu amené ici au juste ? »
Il s'avança vers elle, le désir brûlant au fond de ses yeux. « A ton avis ? » Il lui prit la main et la fit s'avancer vers un banc qui était installé face à un mur couvert de lierre. Seule la Lune les éclairait désormais. André avait bien pris soin de s'assurer de l'absence de caméra de sécurité. Il ne manquerait plus qu'ils se fassent filmer ! Il nota l'absence de réponse de sa femme et s'en inquiéta un instant. Vraiment ? Elle ne pouvait tout de même pas douter de la réponse à sa question n'est-ce pas ?
