Dernier chapitre avant l'épilogue... snif...

Chapitre 38

Remus avait l'impression d'être enveloppé dans du coton. Les sons lui parvenaient curieusement filtrés, et il ne ressentait absolument rien, aucune douleur, aucun malaise. C'était trop surprenant pour que Remus ne se sente pas inquiet. Il se força à ouvrir les yeux.

Il était allongé dans un lit confortable, sous un plafond d'un blanc immaculé. Un lieu qu'il n'identifia pas, ce qui accrut son inquiétude. Doucement, il tourna la tête.

Dumbledore était là, assis près de son lit, le regardant avec bienveillance.

Remus respira plus librement. Il n'était pas en danger, le vieux sorcier était là, il veillait sur lui comme il l'avait toujours fait… Sauf que…

« Où est Harry ? se força-t-il à articuler, alors que son angoisse montait brusquement d'un cran.
- En sécurité, ne vous en faites pas, Remus, répondit Dumbledore.
- Nous avons été attaqués…
- C'est exact.
- Vous nous avez sauvés ? »

Dumbledore soupira légèrement. Il avait un air qui ne plaisait pas vraiment à Remus, comme si son vieux professeur se sentait coupable de quelque chose… Les choses s'étaient-elles donc mal passées ? Dumbledore se blâmait-il pour ne pas avoir réussi à les protéger tous… ?

« Où est Sirius ? demanda Remus à mi-voix, s'attendant presque à recevoir une mauvaise nouvelle.
- Il va bien, lui assura Dumbledore. Vous le verrez bientôt, je l'espère… »

La porte s'ouvrit. Une jeune femme entra, portant Harry dans ses bras. En voyant Remus, le petit garçon se fendit d'un grand sourire. Le jeune homme en soupira de soulagement. La jeune femme le posa sur le lit près de lui.

« Bonjour, mon bonhomme, lui dit Remus, tandis que l'enfant se calait contre lui avec une joie manifeste.
- Sirius voudrait que vous vous occupiez de Harry le temps que ses ennuis avec la justice soient réglés, reprit Dumbledore.
- Il a été repris ? demanda Remus, fronçant les sourcils.
- Disons… qu'il s'est rendu de bonne grâce à McPherson. Nous avons des preuves irréfutables qu'il n'est pas coupable des faits qui lui sont reprochés. Nous tenons Peter Pettigrow. »

Remus ne put s'empêcher de tressaillir au nom de son ancien ami. Une boule d'amertume lui serra la gorge.

« Scrimgeour accélère la procédure de révision, Sirius devrait être libre dans une semaine tout au plus, conclut Dumbledore.
- Et Regulus ? » demanda Remus.

Le frère de Sirius avait permis leur évasion d'Azkaban. Allait-on retenir des charges contre lui ? Ou la grâce de son frère effaçait-elle son propre délit ?

Le visage de la jeune femme qui avait amené Harry se tendit douloureusement. Et Remus la reconnut finalement. C'était la jeune femme qu'il avait croisée dans la navette qui quittait Azkaban… L'amie de Regulus.

« Regulus n'est pas en état de comparaître devant quelque cour que ce soit, répondit Dumbledore sombrement. Comment va-t-il, Miss Fudge ?
- Pas d'amélioration… répondit la jeune femme dans un souffle. Il est vivant, mais… C'est tout… »

Elle détourna la tête, et Remus se sentit effroyablement triste pour elle. Il savait ce que c'était, que de s'inquiéter pour un être cher…

« Qu'est-ce qui s'est passé, Professeur ? demanda-t-il. Il est arrivé quelque chose à Regulus ?
- Regulus a affronté des forces qui le dépassaient… répondit le vieil homme, visiblement peiné. J'aurais aimé être là… Si j'avais pu l'aider… Mais j'étais occupé à détruire la coupe de Poufsouffle. » Il poussa un profond soupir avant de poursuivre.

« Lorsque je revins à Poudlard, ce fut pour trouver cet ami de Regulus, qui m'avait déjà contacté, Mondingus Fletcher. Il m'apprit que Sirius et Harry étaient retenus au Manoir Malefoy, que Regulus se proposait de les rejoindre, que lui-même avait alerté les Aurors, mais que ceux-ci n'étaient pas en mesure d'intervenir immédiatement. Je me rendis aussitôt là-bas… Pour constater que tout était déjà fini. Scrimgeour et ses hommes étaient finalement intervenus, Harry était sauvé, Lucius, arrêté, et Sirius, prêt à se remettre aux mains de la justice… Mais la bataille décisive avait été menée par Regulus, contre des forces qui n'appartiennent pas à ce monde… »

XXXXXXX

Une bonne demi-douzaine de guérisseurs s'étaient présentés au chevet de Regulus, mais pas l'un d'entre eux n'était parvenu à dire de quoi le jeune homme souffrait. Et ce ballet incessant avait fini par mettre les nerfs de Severus tellement à vif qu'il fut à deux doigts de chasser proprement le nouvel intrus, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. Mais contre toute attente, ce fut Dumbledore, qui entra.

Peut-être, enfin, Severus allait-il obtenir les éclaircissement qui lui faisaient cruellement défaut…

Le vieux Sorcier entra dans la chambre et contempla Regulus un long moment. Severus ne le quittait pas des yeux, attendant la moindre réaction de la part du Professeur. Le temps s'étirait, le silence était de plus en plus insupportable. Si insupportable que Severus choisit de le briser.

« Il a l'air de dormir, mais les guérisseurs disent que ce n'est pas le cas, dit-il.
- C'est vrai.
- Alors qu'est-ce qu'il a ? demanda Severus, tendu.
- Je ne peux que le supposer, Severus, je n'étais pas là pour voir le combat qu'il a dû mener.
- Et ?
- La créature qui possédait Harry était avide d'énergie… Un dévoreur d'âme…
- Vous voulez dire que Regulus a perdu son âme… ? murmura Severus, détournant les yeux pour les poser sur le jeune homme.
- Il est revenu… Ce qui veut dire qu'il reste une part importante de lui. Mais je doute qu'il soit… complet… »

Severus ne répondit pas. Il lui fallait encaisser, maintenant. Regulus avait chèrement payé son erreur…

« Cette chose était dans Harry, reprit-il finalement. Cela veut-il dire que Harry a perdu lui aussi… une part de lui-même ?
- Non. Harry est bel et bien sauvé. De l'Evadé, comme du morceau d'âme que Voldemort avait placé en lui. Il est parfaitement sain.
- Mais cette chose…
- … voulait l'utiliser pour s'ancrer dans le monde. Détruire son âme l'aurait rendu trop vulnérable.
- Je l'ai tué, vous savez… J'ai tué Harry… »

La voix de Severus s'étrangla. Il ignorait si Dumbledore savait ce qu'il avait fait. Il s'attendait à être jugé sévèrement – ce serait la moindre des choses – mais il devait le dire.

Le vieil homme garda le silence. Mais Severus ne lui trouvait pas l'air particulièrement choqué par ce qu'il venait de confesser. En un sens, cela l'exaspéra. Pourquoi ne recevait-il pas le blâme qu'il méritait, qu'il était persuadé de mériter ?!

« Pourquoi ? demanda seulement Dumbledore.
- Parce que… Il était évident que Harry était la clé ! Lui disparu… »

Il ne poursuivit pas. Bien sûr, il n'avait pas fait cela de gaieté de cœur. Même s'il trouvait le gamin insignifiant, même s'il ressemblait trop à James Potter pour son propre bien… Ce n'était qu'un enfant innocent.

Il avait attaqué – tué – le fils de Lily… Lui pardonnerait-elle encore une fois ?

« Vous vous attendez à ce que je vous blâme pour ce que vous avez fait, remarqua simplement Dumbledore. La vie d'un seul et unique enfant, contre la survie du monde… Il se trouverait bien des gens pour dire que vous avez fait le bon choix.
- Ce n'est pas ce que je ressens… souffla Severus douloureusement.
- Parce que cet enfant vous est proche, d'une certaine façon.
- Peut-être.
- Personne ne devrait être dans la situation que vous avez dû affronter. Un choix terrible.
- Si Harry était un horcruxe… Sa destruction était inévitable… ?
- En un sens, oui.
- Vous le saviez ?
- Je l'ai soupçonné. »

Severus laissa son regard se poser une nouvelle fois sur son ami inconscient.

« Pourquoi Harry n'est-il pas mort ? demanda-t-il finalement. A cause de ce qu'a fait la guérisseuse ?
- Miss Fudge a utilisé une technique que les moldus utilisent fréquemment.
- Vous voulez dire que les moldus empêchent les gens de mourir ?
- Parfois, ça marche. Si l'âme en partance fait le choix de rester. Miss Fudge a maintenu artificiellement le corps de Harry en vie, jusqu'à ce que l'âme de l'enfant choisisse de réintégrer son corps.
- Il a fait ce choix…
- Je suppose que quelqu'un l'a guidé en ce sens.
- Lily… Elle était là… Je suis sûr qu'elle était là…
- L'amour de Lily pour son fils a toujours été la plus forte des protections. L'a-t-elle poussé à revenir à la vie ? Oui, sans doute.
- Et Regulus ? Qu'a-t-il fait, au juste ?
- Je suppose qu'il a rouvert le passage… Il a dû combattre la créature qu'il avait ramenée malgré lui et la renvoyer d'où elle venait.
- Ce n'était pas que la créature… Il y avait aussi l'âme du Lord Noir… Je les ai vues s'affronter… Et d'un seul coup, elles ont disparu…
- Elles sont passées sur un autre plan.
- Nous sommes définitivement libérés d'elles, alors ? »

Dumbledore posa les yeux sur Regulus à son tour, et Severus ne put s'empêcher de frémir. « Vous croyez que cette chose a pu rester en utilisant Regulus ? Qu'elle est… encore là ?
- Je me le suis demandé. Mais non. Je ne crois pas. Je crois que Regulus a vraiment réussi.
- Il se réveillera ?
- Sans doute. Mais Severus… Il ne sera peut-être plus celui que vous connaissez… Il y a des épreuves trop terribles pour être surmontées. »

Cela, Severus le comprenait mieux que personne. Il serra la main de Regulus dans la sienne.

XXXXXXX

Le hall du Ministère était plein de journalistes. Remus le traversa rapidement, remarquant au passage que Rita Skeeter était une fois encore en première ligne, et adressa un sourire à Shacklebolt, de faction près des ascenseurs. « Il y a un monde fou, lui dit-il.
- Evidemment ! répondit l'Auror. Une affaire de cette importance, ça les attire comme des mouches !
- Rita Skeeter est là…
- Oh, elle… ! C'est tout juste si elle ne dort pas dans le hall ! Que Sirius lui ait promis l'exclusivité de ses impressions après le procès ne change rien… »

Après un dernier sourire, Remus monta dans l'ascenseur. Le procès en révision de Sirius débuterait dans moins d'une demi-heure…

Il arriva devant la salle d'audience presque en même temps que son ami. Il lui adressa un signe de la main. Celui-ci l'aperçut, lui sourit, et glissa quelques mots à McPherson, qui l'escortait. Quelques secondes plus tard, les deux hommes convergeaient vers Remus.

« Tu as plutôt bonne mine, Lunard ! s'exclama Sirius en l'étreignant chaleureusement.
- Toi aussi, répondit Remus en souriant.
- Tu penses ! Tout à l'heure, je serai enfin libre ! Libre et réhabilité !
- A condition que vous vous présentiez à l'audience, Sirius, intervint McPherson.
- Nous avons bien quelques minutes, non ? Comment va Harry ?
- Très bien. Il est avec le Professeur McGonagall. Je tenais à être là, tu sais… »

Sirius lui sourit, sans relever. Mais il y avait longtemps que Remus ne lui avait pas vu un air aussi réjoui.

« Et Regulus ? demanda Sirius. Dumbledore m'a dit qu'il s'était finalement réveillé… ? »

Le sujet Regulus n'était pas celui que Remus aurai souhaité aborder pour le moment. Trop incertain à son goût. Trop triste, aussi.

« Il réagit lorsqu'on lui parle, se contenta-t-il de répondre. Isabelle ne quitte pas son chevet. »

Remus préféra lui taire l'affreux sentiment de vide qui vous étreignait rien qu'en posant les yeux sur le cadet des Black. Comme si on s'adressait à une coquille vide… Le voir ainsi était presque pire que de le veiller dans son pseudo sommeil. Tant qu'il dormait, on pouvait encore le croire vivant…

« Je passerai le voir tout à l'heure », dit Sirius, s'efforçant de retrouver un peu de son enjouement.

Un groupe d'Aurors passa, escortant une figure bien familière à Remus. Celui-ci se crispa de tous ses nerfs. Il n'avait pas encore revu Peter, depuis sa mort présumée… A ses côtés, Sirius serra aussi les poings.

« Calme, Sirius, dit McPherson, posant une main sur son bras.
- Il est là…
- Evidemment. Il est la clé principale de votre propre relaxe !
- Oui, je sais ! Mais le voir, là, maintenant… »

Sentant des yeux braqués sur lui, Peter tourna la tête vers eux, et la rebaissa aussitôt. Ressentait-il de la culpabilité ? Regrettait-il ce qu'il avait fait ? Remus espérait que oui. Qu'il regrettait vraiment, pour James et Lily, pour Sirius, même. Et pas uniquement parce qu'il allait être puni pour ce qu'il avait fait.

« Il finira ses jours à Azkaban, vraisemblablement, reprit McPherson.
- Moi, j'aimerais surtout comprendre… murmura Remus.
- Mmmppfff… Moi, j'aimerais le regarder pourrir dans ma propre cellule ! lâcha Sirius vertement.
- Mais toi et moi avons toujours été si différents… » remarqua Remus, souriant légèrement.

Il comprenait la colère de son ami, bien sûr. Et bien qu'il la partageât dans une certaine mesure, il ne pouvait s'empêcher aussi de ressentir une profonde tristesse, en repensant au choix que Peter avait fait. Peter qui avait trahi leur amitié…

« Allons-y, Sirius, c'est presque l'heure, dit McPherson, en l'entraînant vers la double porte.
- On se revoit tout à l'heure, Remus ! »

Remus acquiesça d'un signe de tête, plongé dans ses pensées moroses.

XXXXXXX

Quatre mois plus tard

Regulus s'assit avec précaution sur le bord de la chaise en plastique, sous le regard attentif de sa cousine Andromeda. Celle-ci s'assura qu'il était bien installé, avant de s'éloigner jusqu'à la table à côté.

Revenir ici, à Azkaban, aurait dû lui procurer une certaine émotion. Mais Regulus ne ressentait toujours qu'un immense vide, au fond de lui. Il détailla la pièce du regard : les tables et les chaises, les gardiens postés le long du mur… Il avait retrouvé Severus dans cette même pièce, avant son évasion… A l'époque où il était encore vivant.

La porte s'ouvrit et les détenus entrèrent dans la pièce. Regulus les regarda avancer, d'un œil détaché. Narcissa s'assit à la table de sa sœur, très droite, dans son uniforme de prisonnière. Même si elle ne semblait plus aussi hautaine qu'auparavant. La prison l'avait déjà changée. Mais au moins avait-elle échappé au quartier de Haute Détention, contrairement à Lucius…

« Finn… » murmura une voix près de lui.

Il leva les yeux et croisa le regard de Mondingus. Celui-ci le dévisagea en silence, l'air à la fois réjoui et inquiet. Inquiet pour lui. Regulus avait pris l'habitude de ces regards-là, il les voyait constamment. Il préféra se concentrer sur la joie qu'il voyait s'épanouir sur le visage de son ami.

« Comment vas-tu ? demanda Mondingus.
- C'est plutôt à moi, de te poser cette question ! » répartit Regulus. Il y avait encore des fêlures, dans sa voix. Mais il n'y pouvait rien.

« Bah, la routine… Ils ont supprimé les Détraqueurs, tu savais ? Ils restent cantonnés au quartier de Haute Sécurité.
- C'est une bonne chose.
- Et de toute façon, je serai bientôt dehors…
- Se faire prendre pour recel, c'est un peu stupide, non ?
- Je pouvais pas deviner que ce collier appartenait à la famille Diggory !
- C'est plus fort que toi, tu ne peux pas t'en empêcher… »

Mondingus haussa les épaules et sourit. Il s'était fait attraper par les Aurors alors qu'il tentait de revendre quelques bijoux prélevés sur le trésor de Zacharius…

« La prochaine fois, je me renseignerai, avant de refourguer ma marchandise ! dit Mondingus, philosophe. J'ai écopé de quatre mois seulement, ce coup-ci… C'est que j'ai des appuis, maintenant !
- Sirius a peut-être fait pression sur McPherson ce coup-ci, mais ne te fais pas d'illusion ! Quand McPherson en aura finalement fini avec son sentiment de culpabilité, Sirius ne le manipulera plus aussi facilement !
- Bah, d'ici là, je me serai peut-être rangé !
- Je l'espère… Tu sais, Mondingus, si tu as vraiment besoin d'argent…
- C'est pas ça, Finn ! Enfin, pas que ça ! C'est que je trouve ça… excitant… Et toi ? Raconte-moi… »

Regulus se força à faire la conversation. Il éluda les questions trop personnelles, comme toujours. Tout simplement parce qu'il ne savait toujours pas comment exprimer ce qu'il ressentait. Comment parler de ce vide, de cette sensation d'être coupé de tout, des gens qu'il aimait, parce qu'il n'était tout simplement plus en mesure de se connecter à ses propres sentiments ? Regulus avait beau faire, il n'arrivait plus à ressentir. Plus rien ne l'effrayait, lui qui avait été au-delà de la peur, il ne souffrait même plus. Mais surtout, il se sentait détaché des gens qu'il aimait auparavant.

Bien sûr, il ressentait une espèce de plaisir à les avoir à son côté. D'une certaine façon, il aimait la présence aimante d'Isabelle, il aimait la façon dont Severus s'attardait près de lui lorsqu'il lui rendait visite. Il aimait l'intimité silencieuse qui l'unissait maintenant à Sirius. Mais tout cela était à mille lieues de ce qu'il se savait capable de ressentir autrefois.

Comment vivre l'âme morcelée ?

« Fin de la visite ! » annonça le gardien.

Regulus salua Mondingus, après lui avoir assuré une dernière fois que tout irait bien, et rejoignit sa cousine.

« Comment va Narcissa ? demanda-t-il.
- Elle s'inquiète pour Drago.
- Tu t'occupes pourtant bien de lui !
- Oui, je l'élève avec ma propre fille sang-mêlée ! Imagine ce qui se passe dans la tête de ma sœur ! »

Regulus esquissa un sourire. Pas un vrai sourire. Un sourire social, celui qu'Andromeda s'attendait certainement à voir sur son visage.

« Et ton ami ?
- La forme. Mondingus est un battant. Et il sortira bientôt, de toute façon… »

Ils marchèrent jusqu'à la jetée, lentement. Regulus avait eu le plus grand mal à se remettre physiquement, comme s'il avait perdu le mode d'emploi de son propre corps. Il lui arrivait encore fréquemment de perdre l'équilibre.

« Et… toi ? demanda Andromeda après une hésitation. Ce retour à Azkaban ?
- Je vais bien, ne t'en fais pas. Et puis, Azkaban ne m'a jamais tellement marqué.
- C'est là que tout a commencé.
- Je n'ai pas de regrets. »

Le voyage de retour se passa en silence. Andromeda était suffisamment proche de lui pour lui accorder le silence, sans qu'elle le ressente elle-même comme pesant. Toute cette histoire les avait tous rapprochés, en définitive. Sirius passait beaucoup de temps avec les Tonks, et sa propre mère avait dû – malgré elle, il est vrai – renouer avec cette partie de la famille.

Ils rentrèrent au 12 Square Grimmaurd. Kreattur les accueillit avec amabilité – encore une chose qui avait changé, Kreattur était désormais bien plus ouvert – et les conduisit au salon. Walburga était enfoncée dans un fauteuil, Drago occupé à jouer à ses côtés, tandis que Nymphadora bavardait sans relâche.

« Elle a été sage ? demanda Andromeda à sa tante.
- Presque ! répondit Nymphadora, avant même que Walburga n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche. Elle ne m'a même pas traité de sale petite morveuse ! » Et la petite fille adressa un sourire angélique à la vieille femme. Celle-ci leva les yeux aux ciel, la mine renfrognée, mais ne fit aucun commentaire. Andromeda esquissa un sourire elle aussi. De façon assez stupéfiante, Nymphadora avait réussi à creuser une brèche dans le cœur de Walburga. Celle-ci n'admettrait sans doute jamais son affection, mais elle avait une espèce de tendresse pour cette enfant espiègle et remuante. En tous cas, Regulus n'avait jamais vu sa mère aussi conciliante. Elle parvenait même à parler à Sirius plus d'un quart d'heure sans l'insulter !

Si seulement Sirius acceptait d'aller dans le même sens…

Mais Sirius restait égal à lui-même. Un peu plus posé, peut-être, encouragé dans ce sens par son ami Remus et contraint par son rôle de parrain à plein temps.

« Où est Isabelle ? demanda-t-il à sa mère.
- En haut, elle se repose. »

Regulus sortit du salon, croisant Dobby, les bras chargés d'un immense plateau couvert de gâteaux. L'Elfe de Lucius semblait lui aussi beaucoup plus épanoui. Ted avait rechigné à l'idée de prendre l'Elfe chez lui, mais Andromeda avait tenu bon, lui faisant valoir que Dobby n'avait de toute façon nulle part où aller, et que cela rassurerait Drago, de l'avoir à ses côtés, maintenant qu'il était privé de ses parents.

Isabelle était assoupie. Regulus s'assit précautionneusement sur le lit pour ne pas la réveiller et la détailla du regard.

Il était revenu pour elle. Pourtant, il ne ressentait plus la même chaleur qu'auparavant, lorsqu'il la regardait. Comme s'il l'aimait désormais avec sa tête, plutôt qu'avec son cœur. Il n'avait plus de cœur.

Elle remua doucement, caressant son ventre dans son sommeil. Encore une raison qui poussait Regulus à tenir. Son enfant, issu de leur unique étreinte, alors qu'il était encore en cavale. Il espérait le voir naître avant… Avant de renoncer.

« Tu es rentré depuis longtemps ? murmura la jeune femme, les yeux toujours clos.
- A l'instant.
- Comment va Mondingus ?
- Bien. Tu le connais… »

La jeune femme soupira et s'assit sur le lit. Elle aussi avait changé, même si elle affectait d'être la même. Elle avait vécu de durs moments, entre l'état de santé de l'homme qu'elle aimait et l'arrestation de son père. Cornelius Fudge avait finalement été déclaré innocent, dupé par les manigances de Lucius. Mais sa carrière politique était terminée. Comment accorder sa confiance à un homme qui s'était laissé berner aussi facilement par les Mangemorts ? Scrimgeour avait remporté les élections haut la main.

« Sirius a dit qu'il passerait dans la soirée avec Harry, reprit Isabelle.
- Il va encore y avoir des étincelles…
- Ta cousine servira de tampon, comme d'habitude. Elle sait y faire, avec ta mère. Et puis, Harry aime bien jouer avec Drago. Ils ont le même âge… »

Regulus ne releva pas. Mais il savait pourquoi Sirius venait. Parce qu'il était inquiet pour lui. Sirius était toujours inquiet pour lui. Il faisait partie des trois personnes que Regulus n'arrivait pas à duper, avec Isabelle et Severus. Mais Isabelle feignait de ne pas savoir, forte pour l'enfant qu'elle portait, et Severus… Severus se drapait comme toujours dans son manteau de mépris des sentiments humains et faisait comme si ce qui lui arrivait ne le touchait pas… Comme si Regulus n'était pas capable de percevoir sa tristesse, derrière ses airs hautains…

« Tant que Severus ne choisit pas lui aussi ce jour précis pour te rendre visite, je pense que cela restera gérable ! conclut Isabelle avec un sourire.
- Quoi que l'on fasse, Sirius et Severus ne s'entendront jamais.
- Severus a failli tuer Harry.
- Je sais. »

Sirius n'était pas sûr à cent pour cent que c'était bien l'œuvre de Severus. Isabelle elle-même, le seul témoin digne de foi, était restée très vague sur le sujet, disant qu'elle n'avait pas vu d'où venait le sort. Mais Sirius détestait déjà Severus. Il n'avait pas besoin de certitudes.

« On ne peut pas en vouloir à Sirius… ajouta Isabelle.
- Nous avons déjà parlé de tout cela, Isabelle, soupira Regulus. Severus a fait ce choix pour nous sauver tous. Et il ne l'a pas fait de gaîté de cœur.
- Il assume très bien, il me semble… lâcha la jeune femme.
- C'est ce qu'il prétend. Ce n'est pas le cas. »

Isabelle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas comprendre, mais Regulus ne lui en voulait pas. Elle n'avait jamais eu à faire ce genre de choix. Lui, si. Il comprenait Severus, tout comme Severus le comprenait, peut-être même mieux que Sirius, par certains côtés. Parce qu'ils avaient tous les deux franchi à un moment où un autre la frontière floue qui séparait le « bien » du « mal ».

Et ils en payaient le prix.

« Dobby a préparé des gâteaux… reprit-il, pour couper court à la discussion. On descend ? »

Isabelle lui tendit la main et ils descendirent au salon, main dans la main.

XXXXXXX

Sirius s'efforça de chasser l'inquiétude qui l'étreignait, comme toutes les fois où il rendait visite à son frère et entra dans le hall du 12 Square Grimmaurd. Il savait que Regulus s'était rendu à Azkaban dans l'après-midi, et il craignait les effets que cette visite pouvait avoir eu sur le jeune homme.

« Ils sont tous au salon, Maître Sirius, lui indiqua Kreattur en le débarrassant de sa cape.
- Comment va Regulus ?
- Comme d'habitude. »

Précédé de Harry, Sirius entra dans la pièce. Sa cousine Andromeda était assise près de sa mère, Isabelle discutait avec une Nymphadora aussi vive que de coutume, Ted jouait avec Drago… Et Regulus regardait la scène, enfoui dans un fauteuil près de la cheminée. Parfaite illustration de la vie de famille…

Dès qu'ils les aperçut, Drago convergea aussitôt vers eux et se planta devant Harry. Sirius ne pouvait pas s'empêcher de trouver curieuse l'entente des deux enfants. Parce qu'a priori, ils n'étaient certainement pas destinés à se côtoyer : Drago, le fils sang-pur de Mangemorts et Harry, l'enfant qui avait mis Voldemort en échec…

Harry tendit presque aussitôt la petite moto moldue qu'il tenait entre les mains à Drago, qui la prit avec une satisfaction évidente.

« Drago aime beaucoup tous ces jouets moldus… remarqua Andromeda qui les avait rejoints.
- Une chose qu'il n'aurait jamais eu l'occasion de découvrir, s'il vivait encore avec ses parents… nota Sirius.
- Sirius… Narcissa aime profondément son fils, tu sais.
- Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit la mère idéale pour l'élever ! coupa Sirius. Je trouve que tu t'en sors beaucoup mieux qu'elle !
- Ce n'est pas ce que dit ta mère… sourit Andromeda. Elle n'arrête pas de critiquer ma façon d'éduquer Dora. Même si dans le fond, je crois qu'elle l'aime bien.
- Remus ne vient pas ? coupa Nymphadora, sautillant jusqu'à eux – et écrasant le pied de Sirius par la même occasion. Oups, pardon…
- Non, Remus ne vient pas.
- Oh, dommage… murmura la petite fille, avec une moue déçue.
- Va jouer avec les garçons, tu veux bien ? coupa Andromeda.
- Mais c'est des bébés ! Bon, d'accord… »

Elle prit chacun des deux garçons par la main et les entraîna hors du salon.

« Elle fait une espèce de fixation sur ton ami Remus… dit Andromeda. Finalement, je crois que ta mère a raison, j'ai dû louper quelque chose, avec elle…
- Pourquoi ? Remus est quelqu'un de très bien ! sourit Sirius.
- Ce n'est pas ce que je veux dire ! C'est juste… Oh, laisse tomber. Tu devrais aller saluer ta mère, ou elle sera de mauvaise humeur pendant tout le repas ! »

Sirius jeta un coup d'œil vers la vieille femme, qui feignait ignorer son arrivée. Avec un soupir, il se dirigea droit sur elle.

« Mère… Bonsoir…
- En retard, Sirius, lâcha Walburga. Tu avais dit 19 heures !
- Harry n'était pas prêt.
- Evidemment ! Comme si tu étais qualifié pour élever un enfant ! Marie-toi, au moins ! Trouve-toi une gentille sorcière comme ton frère !
- Oui, et de sang-pur si possible, hein ? répondit Sirius.
- Isabelle est d'excellente famille. »

Sirius préféra ne pas relever. Il se tourna plutôt pour saluer Isabelle, qui les rejoignait justement.

« Comment va Regulus ? lui glissa-t-il.
- Il a passé une partie de la nuit dernière assis sur un fauteuil, les yeux dans le vide… Mais il allait mieux ce matin.
- Sa visite à Azkaban ?
- Elle s'est bien passée. Il est calme… »

C'était justement le souci. Regulus était toujours calme. Impassible. Dumbledore lui avait dit que cela pouvait prendre du temps, avant que Regulus ne se remette complètement. Mais Sirius avait su lire entre les lignes. Sans doute ne retrouverait-il jamais le frère qu'il avait connu.

« Je lui parlerai après le repas. Bonsoir, Ted… »

XXXXXXX

Walburga était montée se coucher sitôt le repas terminé, et les Tonks n'avaient pas tardé à partir, eux-aussi. Isabelle se proposa de coucher Harry dans l'ancienne chambre de Sirius, ce que celui-ci accepta aussitôt. Maintenant seuls, les deux frères se revinrent au salon. Regulus reprit sa place dans son fauteuil, près de la cheminée, et Sirius s'installa face à lui.

« Alors ? lui demanda-t-il simplement.
- Alors quoi ?
- Tu sais bien, Regulus. Toi.
- Je vais bien.
- Tu crois que je vais me contenter de ça ? »

Regulus esquissa un sourire. Sirius, toujours aussi têtu… C'était réconfortant, d'une certaine manière.

« Tu as l'air… tellement loin, Regulus… Tu ne m'as toujours pas dit ce qui t'était arrivé.
- Et tu penses que cela t'aiderait à comprendre ?
- Peut-être.
- Je ne saurais pas t'expliquer. C'était… affreux… »

Ce n'était pas la première fois que Sirius le pressait de parler de son expérience. Mais il ne se sentait toujours pas capable d'en parler.

« Tu as passé près d'un mois dans un état quasi végétatif… rappela Sirius.
- Mais j'en suis sorti.
- Pour combien de temps ? Regulus… »

Sirius se passa une main sur le visage, l'air terriblement inquiet. Et quelque chose se serra, au fond de la poitrine de Regulus. Un tressaillement.

« Tu dois vivre, tu le sais… murmura Sirius.
- Pourquoi dis-tu cela ?
- Parce que tu as ce regard… Celui que j'ai vu à Azkaban, celui qu'ont les condamnés avant d'abandonner.
- J'aurais pu partir, tu sais… Je ne l'ai pas fait.
- Et tu tiendras ?
- Je ne sais pas. »

Il ne pouvait pas lui mentir. Combien de temps encore parviendrait-il à garder son âme mutilée chevillée à ce corps devenu trop lourd pour lui ? Il l'ignorait.

« Ton enfant, Regulus, reprit Sirius, d'une voix douce. Il a besoin de toi.
- J'essaye, Sirius.
- Quand j'étais à Azkaban… Je ne tenais que par la colère et la haine… Et lorsque Peter a été finalement arrêté, que j'ai été libre… C'était très dur… De simplement vivre… Mais j'avais Harry. Et Remus. Et toi aussi. C'est cela, qui donne un sens à tout. C'est grâce à cela, que j'ai pu reprendre une vie normale, malgré ce que les Détraqueurs m'avaient pris.
- Et tu penses que ce sera pareil pour moi ?
- Donne-toi simplement du temps, Regulus. Du temps pour guérir. N'abandonne pas trop tôt. »

Sirius tendit la main pour lui prendre la sienne. Et Regulus sourit. Un vrai sourire, cette fois-ci.