Pour tout bagage on a vingt ans
On a l'expérienc' des parents
On se fout du tiers comm' du quart
On prend l'bonheur toujours en r'tard
Quand on aim' c'est pour tout' la vie
Cett' vie qui dur' l'espac' d'un cri
D'un' permanent' ou d'un blue jean
Et pour le reste on imagine
Léo Ferré, Vingt ans

XXXIX. Harry Du pouvoir et de son œuvre

J'avoue que j'ai l'esprit plein des statuettes entrevues dans l'entrée de la maison quand je m'assois à la table du conseil. C'est une lourde table en pin, patinée par la cire d'abeille et les manches de ceux qui s'y sont accoudés. Elle me rappelle qu'on risque davantage de revenir sur les rapports de pouvoir à Lo Paradiso que Lucca et Ada ont esquissés pour moi pendant la visite que sur l'autel du couloir. Je voudrais pouvoir interroger Lucca et Ada sur son sens, l'origine des statuettes ou leur signification. Malheureusement, ce n'est pas moi qui pose les questions :

« Ainsi Ada te voilà revenue », lance d'ailleurs presque immédiatement Nerina - la responsable des achats extérieurs, avait dit Lucca.

C'est une femme relativement âgée, et lourde et raide. J'ai beaucoup de mal à l'imaginer se transformer et se mettre à courir ou déchiqueter quoi que ce soit. Et puis je me rappelle qu'elle a sans doute toujours eu à disposition les potions dont elle avait besoin.

« Me voici en visite », lui répond simplement mon amie – elle est à ma droite et Lucca à ma gauche, sans que je sache si c'est volontaire de leur part. « Je ne me rappelais pas avoir perdu le droit de revenir en visite », ajoute ensuite Ada, un peu plus agressive – sans doute trop, je me dis en me forçant à m'intéresser au présent et non aux statuettes dans le couloir. Mais quand même, qu'est-ce qu'elles fichent là ?

« Tu as perdu le droit de siéger au Conseil », assène Nerina sans aucune précaution oratoire - je dirais même, une certaine jubilation. Pas besoin de dessin, elle n'aime pas Aradia Taluti et ça ne doit pas remonter à hier.

« C'est très clair pour moi », lui affirme très sereinement Ada, l'air de dire qu'il faudra trouver plus pour la faire sortir de ses gonds. Ça marque une pause dans les échanges.

« Lo Paradiso a toujours laissé le choix à ses membres de droit de se soumettre ou non à ses règles », rappelle doucement Lucca, en guise de conciliateur. Il me semble que sa voix est plus grave et plus posée que dans la cuisine de sa mère. « Et Lo Paradiso a besoin d'amis extérieurs... et Aradia ne peut être que notre amie ! »

Furio a paru agacé par le début de son petit discours, mais la fin le fait carrément rigoler.
« Tout Lo Paradiso n'est pas obligé de suivre la même ligne magnanime que toi, Monsieur l'Ambassadeur Astrelli... »

Les mains de Lucca se crispent – évidemment, le pauvre – mais c'est Ada qui répond :
« Je n'ai pas plus trahi Lucca que je ne trahis Lo Paradiso », elle estime, la tête haute et le regard bleu flamboyant. « Quelque part, mon départ tient même de la soumission à vos règles qui impliquent qu'aucune relation durable ne puisse être envisagée ici ! »

« Ce sont des règles qui nous dépasse », commente sentencieusement Nerina, et j'essaie de l'imaginer jeune, amoureuse et pleine d'espoir. Je n'y arrive pas plus que pour sa transformation mensuelle.

« ... Lucca est votre ambassadeur ; moi, je suis votre amie à tous à l'extérieur », continue Ada sans s'émouvoir de la sortie. « Vous pouvez compter sur moi, et je l'ai prouvé : j'aide Bartolomio a vous fournir en plantes et en potions mieux adaptées depuis Venise... Ne soyez pas mesquins ou désobligeants parce que j'ai fait un autre choix que vous. »

Ada n'a pas élevé la voix quand elle a asséné ses arguments. Juste relissé une mèche blonde qui s'était échappée de son chignon. Et son calme a porté. Les trois membres du Conseil se regardent comme pour décider entre eux celui qui va répondre.

« Et tu nous ramènes un nouvel ami ? », sussure finalement Nerina – encore elle, est-ce parce que la liberté au féminin d'Ada la gêne particulièrement. « Un sorcier ? »

Il est difficile de mettre plus de dédain que dans sa voix quand elle a prononcé ma « qualité » - ma condition quelque part, ou plutôt celle qu'eux refusent et que nous pourrions partager. Furio ne laisse rien paraître – presque il semble s'ennuyer. Attilio soupire bruyamment en secouant la tête. Je me demande sincèrement où ils veulent tous en venir – et mon esprit n'est pas loin de repartir sur les statuettes.

« Harry est mon ami, il s'intéresse à l'endroit où j'ai grandi », annonce toujours calmement Ada.

« C'est ton fiancé ? », questionne Nerina avec une curiosité dédaigneuse qui me paraît quand même outrée. « Tu comptes l'épouser ? »

La brutalité de la demande crispe Ada mais pas suffisamment pour la faire taire :
« Puisque je ne demande plus la protection de la communauté, je ne vois pas pourquoi je répondrais sur mes projets. »

Sans doute celle-là était prévisible, je me dis en luttant contre l'envie de lui prendre la main pour l'assurer de mon soutien dans le silence tendu qui a suivi sa sortie. Mais Furio reprend en se tournant vers moi :
« Et vous, Monsieur Lupin, vous êtes étonnamment silencieux : seriez vous prêt à répondre ? »

Lucca et Ada semblent ne pas oser me dire de refuser, les trois autres me dévisagent, ai-je même le choix ?

« J'ai demandé à Ada de m'amener ici parce que je sais à quel point ce lieu est important pour elle... mais aussi parce que c'est un lieu important pour l'ensemble du monde magique », je formule prudemment mais sincèrement.

« Nous nous fichons de la bénédiction des sorciers, nous n'avons plus besoin d'eux ! », affirme Nerina.

« Vous êtes aussi intolérants que les plus purs d'entre eux ! », contre Ada avec rage.

« Je n'offre aucune bénédiction », j'essaie de m'interposer. « J'ai vu votre indépendance et... »

« C'est très aimable de la part du fils adoptif de Remus Lupin », ironise Furio.

Te voilà, Papa, je soupire intérieurement. Et puis l'idée de ce qu'il penserait de leur discours me rend un peu de sérénité.

« Il n'y a pas qu'un seul choix qui soit valable », je réponds donc. Ça arrache un rire sans joie à Lucca à ma gauche, mais ça ne rend pas l'ambiance amicale.

« Je me demande d'où vous vient cette idée de choix, Monsieur Lupin... Autant que je sache, il n'est aucune école de magie italienne ou continentale qui soit ouverte aux lyncanthropes », intervient pour la première fois Attilio. « Il n'y a pas non plus d'autres lieux équivalents à Lo Paradiso... Il n'existe que de très petits choix, très localisés... »

« Parce que nous ne sommes pas assez ambitieux, Attilio ! » intervient Lucca.

« Ou trop sur la défensive pour envisager des collaborations », renchérit Ada.
Je souris presque à mon insu à leur position partagée.

« Oh, je vois, ton ami vient nous reproposer de fraterniser avec la Fondation de son père », juge abruptement Nerina – peut-être que mon sourire était insultant

« A moins que ça ne soit la condition pour qu'il t'épouse », rajoute perfidement Furio.

« Vos arguments ne penchent de fait pas pour qu'il nous défende auprès de son père », assène alors Lucca, en se levant l'air excédé. « Vous êtes... méchants et pathétiques ! Je vais finir par penser qu'Ada a fait le bon choix ! »

« Toi, tu es naïf et crédule ! », rétorque Furio, l'air satisfait. « S'efforcer de leur ressembler, 'assumer la dangerosité de notre condition' comme a dit Lupin, c'est se condamner à ramper toujours ! »

« Vous ne connaissez pas sa Fondation, vous ne savez rien de ce qu'il a accompli ! », essaie maintenant Aradia - sa voix est moins calme que précédemment.

« Il a réussi pour lui même, Aradia, uniquement pour lui même ! », contre Furio l'air important.

« Stop », je lâche alors en levant mes deux mains – étonnamment, ils se taisent tous. « Je suis prêt à tolérer des attaques personnelles contre moi – même quand elles me paraissent relativement gratuites », je continue, en essayant de rire de ma colère. « Me marier avec Aradia pour que vous acceptiez de travailler avec la Fondation ? Vous ne manquez pas de présomption, quand même ! », je ne peux m'empêcher de remarquer.

Nerina veut répondre mais je ne lui laisse pas le temps :
«Vous pouvez me mettre dehors, prétendre que votre façon de vivre la lycanthropie est la meilleure, mais vous ne pouvez pas dire que mon père, Remus, s'est battu uniquement pour lui», j'affirme avec toute la conviction que je peux réunir. « C'est tellement faux que je ne sais même pas par quoi commencer... Si un garou peut se marier en Angleterre, avec le sorcier ou le moldu de son choix, si celui-ci est conscient des risques et les accepte, c'est grâce à lui ! Si un garou britannique peut avoir et élever des enfants sans se cacher, c'est encore grâce à lui... Si des enfants garous peuvent entrer à Poudlard - après un test relativement injuste, je vous l'accorde, mais au moins la base est objective, c'est encore... »

« Des enfants y vont ? », questionne Attilio assez avidement.

« Pour l'instant, personne n'a réussi le test mais deux devraient y parvenir cette année – la Fondation les a préparés au test et ils devraient réussir », j'explique – furtivement honteux , une nouvelle fois, d'y être pour rien. Après Poudlard, j'avais été moniteur de différentes matières pour de jeunes adultes réfugiés – c'est comme cela que j'avais réellement connu Myrna. Mais depuis un an, j'avais préféré garder mes vacances pour moi alors que Cyrus et même Drago s'impliquaient énormément dans les projets de la Fondation. Je ne peux que me promettre d'essayer d'être plus utile dans un futur proche ! Avec Ada, je décide.

« Deux enfants », répète Furio avec dédain.

« Je ne vous trouve pas très bien placé pour juger en fonction des nombres », je m'agace.

« D'ailleurs qu'un seul berger ait envie de s'instruire semble trop pour Lo Paradiso », glisse Ada avec hauteur.

« Zeno a mieux à apprendre que la botanique ! », répond Furio, mais je le trouve pour la première fois sur la défensive.

« Harry a mieux à faire que de devoir défendre le bilan des actions de son père ! », réplique mon amie en se levant dans un grand bruissement de tissus – du coup, je suis le seul assis, de mon côté de la table.

Il y a un silence tendu pendant lequel je m'attends à ce que des baguettes sortent avant de me rappeler que, sans doute, ils méprisent la pratique de la magie même pour des duels.

« S'il a tant à faire, il devrait nous oublier », énonce lentement Furio comme une condamnation.

« Furio, on ne peut pas le mettre dehors, comme cela ! » proteste Attilio.

« Il est l'invité de ma mère », renchérit Lucca. « Elle peut accueillir qui elle veut dans sa maison!»

« Si elle peut nous garantir que ce sorcier avec sa morgue et son influence pernicieuse ne sortira pas de chez elle... », répond Furio avec une feinte concession.

« Nous partirons ce soir !», annonce Ada, folle de rage maintenant.

« Je vous déconseille la vire Agnelli de nuit », commente dangereusement Furio.

« Ne les menace pas, Furio ! Ça dépasse ton autorité : réunissons le Grand Conseil ! » s'interpose Attilio.

« Nerina ? », demande le responsable de la sécurité de Lo Paradiso avec toute l'aplomb que lui confère sa fonction, et je comprends qu'évidemment, la solution est biaisée.

« Je crois comme toi, Furio, qu'il est important de limiter des propos aussi peu respectueux de nos choix de vie », répond sentencieusement la responsable des achats extérieures. « Mais il ne faudrait pas qu'ils leur arrivent quelque chose qui pourrait nous être reprochés... Et nous connaissons tous le caractère impulsif d'Ada... Mettons des gardes devant la maison de Livia.. »

« Quoi ! », hurle Ada.

« Livia demandera une réunion du Conseil et moi aussi », intervient Lucca, impressionnant de colère rentrée. « Vous pouvez limiter les déplacements d'Ada et Harry, mais pas les nôtres... demain matin à l'aube, nous verrons ce qu'en dit Lo Paradiso.

Autant dire qu'on sort de la Maison du conseil trop vite pour que je puisse enquêter sur les statuettes et les bougies qui les éclairent.

oo

Attilio arrive chez Livia avant qu'on ait fini de lui expliquer ce qui s'est passé au Conseil. Il faut dire que Lucca et Ada se coupaient sans cesse la parole pour préciser les propos des uns ou des autres, et ça n'aidait pas. Il entre dans la maison encadré de deux jeunes bergers recrutés en chemin - et je reconnais le jeune Zeno à sa droite, étonnamment souriant malgré la situation. Je me sens vieux en le voyant.

"Attilio, je sais que tu as fait de ton mieux", l'accueille Livia. "Je n'aurais pas dû les laisser y aller comme ça, seuls, après la réaction de Furio à l'annonce de leur arrivée..."

"Maman, je suis capable de les défendre !" s'agace Lucca.

"Rien n'aurait arrêté Furio et Neria", juge Attilio. "Ada et le fils de Lupin ? Comment voulez-vous qu'ils avalent ça !"

"Mais maintenant, ils vont s'en prendre à toi !" regrette mon amie.

"Qu'ils essaient", il gronde. "D'abord, je suis élu au même titre qu'eux, beaucoup me soutiennent, et j'ai envoyé des garçons sûrs mobiliser tout ceux qui en ont assez de la "tyrannie de Furio".

"ça fait combien de monde ?", j'ose demander.

"La moitié au mieux", répond Lucca beaucoup plus directement et simplement que je ne m'y étais attendu en toute sincérité.

"Et encore moins en voix, tant que le Conseil reste restreint", soupire Ada, l'air assez découragée.

"Mais il ne le restera pas", pronostique Attilio, les yeux brillants de colère triste. "Qu'une fille comme toi, Ada, que tout le monde connaît, se fasse traiter comme ça par Furio ? Après ce que ton père a fait pour nous ? Juste parce qu'elle a amené quelqu'un ? Je crois que ça va en choquer suffisamment pour qu'ils veuillent en savoir plus !"

"ça va être leur parole contre la nôtre", soupire Ada avec un geste désolé pour l'homme en colère.

"Mais Attilio a raison, seul le nombre peut changer les choses", décide brusquement Livia en traversant la pièce pour décrocher une cape d'un crochet de métal. "On a toute la nuit pour faire notre mieux !"

Lucca, Attilio et les deux pâtres se sont levés pour l'accompagner, mais elle fait signe aux derniers de s'arrêter : "Vous allez rester ici, tous les deux, et veiller sur eux !"

"On est des sorciers, Livia, on sait se défendre", objecte Ada. "Et Harry encore plus que moi !"

"Mais seule la parole d'un garou comptera, Ada, tu le sais...", explique l'herboriste. "Deux paroles seront encore mieux !"

"Mais n'hésitez pas à vous défendre", nous glisse Lucca en sortant le dernier derrière sa mère et Attilio.

Quand la porte se referme derrière eux, on reste Ada et moi dans le silence le plus absolu.

"Tu vas pouvoir nous montrer de nouveaux livres, Ada !", se réjouit le jeune Zeno avec son sourire éblouissant.

"Ou de nouveaux sorts", renchérit un second berger qui a précautionneusement tiré une baguette de sa veste de laine.

"Pas ce soir", refuse Ada en secouant la tête. "Désolé Andrea, je comprends que tu aies envie mais je n'ai vraiment pas la tête à ça !" Puis elle se jette sur un sofa dans un geste de colère et d'impuissance qui me fait de la peine : "Je suis tellement désolée, Harry ! Je pensais que ça serait sans doute difficile mais pas qu'ils me rejetteraient comme ça, comme si je n'avais plus ma place ici !"

"C'est moi qu'ils rejettent", je remarque finalement assez calmement.

"Non, c'est elle", intervient alors Zeno. "Tout le monde a le droit d'amener sa famille ou ses amis en visite... Peu le font mais le droit existe : mes parents viennent trois fois par an et ils sont sorciers.. Personne n'a jamais été traité comme Ada ce soir !"

"Furio était content que tu sois partie", estime alors lentement le plus vieux des jeunes bergers. "Plus personne pour lui dire : 'mon père n'aurait jamais accepté une chose pareille'!"

Sa sortie fait rire les deux autres et rougir Ada, mais moi je me dis qu'il a sans doute raison. Ada est plus dangereuse pour Furio qu'elle ne l'imagine elle-même. Elle est un symbole important. Je vais lui prendre la main pour essayer de la rassurer : "Tu ne fais que défendre son oeuvre "

"Il y a tant sacrifié ! Sa femme ! Son temps ! Sa vie !", elle soupire avec des larmes dans la voix. "Tante Diana disait que je devais considérer Lo Paradiso comme le petit frère que je n'aurais jamais ! ça te fait rire ?", elle m'attaque avec une tape sur l'épaule quand elle remarque mon sourire désabusé.

"J'ai été jaloux de Poudlard et de la Fondation - du temps et de l'énergie que Remus pouvait leur consacrer", je lui avoue. "Bien sûr, mes sacrifices sont sans commune mesure avec les tiens, mais je crois comprendre ce que ta tante a voulu dire !"

Elle pose sa tête sur mon épaule, et plus personne ne dit rien pendant un moment. Andrea joue distraitement avec sa baguette, faisant léviter un torchon qui se trouvait là et le changeant de couleurs. Ce n'est pas très stable tout ça : la manière dont il pointe sa baguette trop rapide pour être précise et sa concentration sans doute insuffisante. J'en suis à me demander si je vais lui dire quand Ada lance avec un de ses sourires en coin que j'aime tant :
"Tu sais Andrea, Harry est très bon en métamorphose ; en plus, c'est un fils de prof, je suis sûre qu'il t'apprendrait beaucoup de chose..."

"C'est vrai ?", questionne le garçon en retour, avec un air d'impatience ravie qu'il est difficile de décevoir selon moi. "Toi, tu as la tête à ça ?

"Eh bien... je pense que c'est moins grave pour moi que pour Ada", je décide - après tout, on doit attendre le retour des autres, autant s'occuper.. "Tu voudrais apprendre quoi ?"

"A faire plus que changer la couleur ! Un animal peut-être !", il répond immédiatement.

"Un animal, c'est peut-être prématuré", je m'empresse de modérer en levant les deux mains pour bonne mesure. Il a immédiatement l'air abattu et résigné, et je cherche à toute vitesse un projet alternatif. "Mais donner une forme, même une matière différente, on peut essayer... On pourrait en faire un... livre", je propose après avoir déterminé qu'il y a assez de matière commune aux deux objets pour que ça soit envisageable - surtout qu'on a la nuit devant nous !

"Un vrai livre ?", s'intéresse Zeno.

"N'exagérons pas, mais transformer ce torchon en un livre que tu as déjà lu, Andrea, c'est possible", je précise. " Je te conseille de prendre un livre que tu connais bien... sa forme, son épaisseur, son texte, le papier, plus tu auras de détails en tête mieux ça marchera..."

" Magia in Italia", il propose après deux secondes de réflexion, et ça fait rire les autres.

"C'est un livre pour enfants, l'histoire magique de la péninsule, très très simplifiée", explique Ada.

"C'est une bonne idée alors, c'est déjà un défi suffisant", j'estime, et mon jugement rassure Andrea, je le vois bien.

"J'ai toujours adoré la page sur la magie à Rome", rajoute Zeno peut-être pour s'excuser d'avoir ri.

"On va commencer par le dehors", j'indique - parce que bon, je le lance quand même sur de l'ardu vu le niveau que j'ai observé tout à l'heure. "Déjà, si on a la couverture et les pages, même blanches, ça sera très bien... exceptionnel même !" Andrea opine à ma présentation ; je le sens nerveux alors je lui souris : "Est-ce que tu vois cette couverture très clairement dans ta tête ? ses couleurs ?"

"Oui", il affirme et il empoigne sa baguette avec une décision que me fait l'arrêter tout de suite.

"Pas d'affolement, Andrea, on a toute la nuit ! Il va falloir projeter cette image, de la même façon que tu projettes une couleur mais avec plus de précision et de volonté", j'explique lentement - je sens combien Ada m'écoute - c'est un peu un test pour moi aussi, je décide. Mais après tout, les seules expériences d'enseignement que j'aie ont été l'encadrement de jeunes sorciers étrangers mal formés - comme ce soir "Donc attends de ne plus avoir que cette image dans la tête..." J'attends qu'il ait l'air relativement concentré pour donner une instruction supplémentaire : "Maintenant, pointe ta baguette vers le centre du torchon, bien tendue vers le centre... Voilà... Ne bouge plus, laisse venir l'image en toi", je précise encore, "Tu veux revoir cette image sur ce torchon..."

Le torchon blanc à carreaux rouge se trouble... un char apparaît, vite remplacé par des lettres dorées qui ne restent pas plus longtemps qu'un chapeau pointu noir...

"C'est trop dur", abandonne Andrea, l'air dépité.

"C'est génial au contraire", je le contredis. "J'en attendais pas autant au premier essai !"

Andrea me regarde en dessous comme pour détecter si je me moque puis il se tourne vers Ada qui renchérit :
"Harry te l'a dit, c'est assez ambitieux, Andrea, mais tu peux y arriver !"

"Faut surtout pas que tu juges ton résultat", je glisse. "Tu gardes l'image mentale présente, nette, tu ne penses qu'à elle, ta magie fera le reste !"

"Waouh", commente Zeno avec des yeux brillants qui ne trompent pas.

"Tu n'as pas de baguette, toi, Zeno ?", je lui demande.

"Ada dit qu'un jour son cousin m'en fera une", il me répond, avec son air jeune et confiant, et Ada soupire :

"Faudrait que je l'emmène... mais Furio le prendrait mal !"

"Ça, je crois que c'est trop tard", je commente, sentant que le fond - est-ce qu'elle peut encore s'engager auprès de Zeno ? - est au mieux glissant et plus vraisemblablement douloureux. Au final, on rit tous nerveusement de ma sortie - même Ada.

"Bon je réessaie", souffle ensuite Andrea, avec un nouveau courage.

Le résultat n'est pas très différent, mais il ne semble pas trop s'en formaliser :
"Je recommence ?", il s'enquiert docilement, et je confirme d'un sourire.

Je lui conseille aussi d'aller plus doucement, de suivre un ordre - par exemple, de haut en bas - pour faire apparaître les éléments, et, essai après essai, les choses se mettent doucement en place. Zeno lui apporte un soutien sans faille, complétant l'image de ses propres souvenirs et la couverture devient reconnaissable de l'avis de tous les Italiens. Les inscriptions se mettent à durer plus longtemps, et je remarque que ses gestes sont petit à petit plus sûrs et plus précis - ça aura au moins servi à ça. Un nouveau stade est atteint lorsque Andrea arrive a rendre le torchon illustré cartonné, mais l'épaisseur des pages ne veut pas venir - c'est aussi moi qui lui ai sans doute proposé un truc un peu surdimensionné.

"Je crois que c'est déjà énorme", j'ose lui glisser parce que je sens qu'il atteint ses limites de concentration.

"Je suis épuisé", il constate, l'air finalement assez content de lui.

"C'est comme courir, ça demande de l'entraînement", ajoute gentiment Ada.

"Je réessaierai tout à l'heure", décide Andrea en se laissant aller contre le dossier de la banquette.

"Je peux regarder les livres, Ada ?", demande immédiatement Zeno.

Mon amie fait un geste las vers la bibliothèque tout en allant regarder la nuit par la fenêtre. Je la rejoins, inquiet pour elle plus que pour moi. Je ne sais pas exactement ce qu'on risque mais tout ici me semble un peu comme dans un rêve - sans conséquence sur ma réalité.

"Si tu penses que nous devons partir, je n'ai pas peur de passer la vire avec toi", je lui glisse très bas même si je sais que les autres entendront.

"Si j'étais sûre que ça suffirait à dédouaner Livia, Lucca ou Attilio, nous serions déjà partis - peut-être par un chemin encore moins probable que la vire d'ailleurs", elle répond plus haut. "Mais partir maintenant, ce serait vraiment fuir, ce serait donner raison à Furio qui dit que les garous qui se commettent avec les sorciers ne pensent qu'à eux-mêmes !"

Ça tient du plaidoyer comme si elle s'attendait à ce que j'objecte, mais j'opine pour marquer que je comprends son raisonnement et je suis sincère.

"Tu penses qu'ils risquent... beaucoup ?", je questionne en pensant aux trois garous qui sont partis dans la nuit avec un mélange de décision et de désarroi qui n'avait rien du rêve quand j'y repense.

"Tout dépend du nombre", elle répète, "du nombre de gens qui oseront les soutenir... Je ne pense pas qu'ils leur feraient du mal -encore que -, mais ils les excluraient sans doute sans l'ombre d'un remord, et Lo Paradiso n'en sortirait pas grandi !"

"Et tu ne peux pas laisser faire ça", je ponctue sans m'inquiéter d'enfoncer les portes ouvertes - il y a des portes qu'on ne peut qu'enfoncer, je crois.

Elle a un regard de gratitude pour moi avant de se retourner vers la nuit.
"Je crois... je crois que c'est toi qui me l'as montré, tu sais, Harry... "

"Pas mon père ?", je la titille au-delà de toute prudence ou pudeur sans doute, mais c'est quand même un truc qui traîne entre nous.

"Non, toi", elle insiste assez simplement. "Tu fais ce que tu as à faire... je l'ai vu... "

"Pas toujours", je réponds en secouant la tête et dans ma mémoire se mélange un chef sirénéen mort d'abord en raison de mon manque de décision, un père sans doute blessé de mes silences et mes reproches, Tiziano dont j'ai repoussé la compassion, une amie qui mène des recherches à ma place et sans beaucoup de merci... Un score assez peu glorieux quoi qu'en dise Ada.

"Plus souvent que moi", juge la même, et je sens que je dois la laisser à ses réflexions.

Je me retourne donc avec l'intention de proposer une bataille explosive à Zeno et Andrea - un peu de magie basique qui devrait leur plaire ! Leurs deux têtes frisées sont penchées sur un grand livre et la scène me fait penser à Cyrus et moi sur le tapis du bureau de Remus. Je vois à l'envers un cycle lunaire, et ça me fait un peu frémir qu'ils observent ça, tout seuls, sans accompagnement. Des lectures mal comprises sur la lune me paraissent tellement potentiellement blessantes ou dangereuses dans leur situation ! Je vais m'enquérir de quoi ça parle quand Zeno, qui a l'air d'être celui qui lit le mieux, tourne la page, montre une illustration en commentant :
"La femme avec la coiffe et le grand tablier, elle aide les femmes enceintes"

"Et celle avec la balance ?", veut savoir Andrea en désignant un autre dessin tout aussi invisible pour moi dans la semi-pénombre de la grande pièce.

"C'est la justice...Elle aide à trouver la vérité..."

L'écho de leurs paroles est si fort dans mon esprit que j'avance vers eux sans même m'en rendre compte. Le bruissement de sa jupe m'apprend que Ada s'est retournée :

"Ah oui, je voulais que Livia te montre ce livre, Harry... Je crois qu'il va t'intéresser..."

ooooo

Les garous de Lo Paradiso

Furio
membre du Conseil opposé à Lucca.

Attilio,
le tanneur, frère de Bartolomio, l'herboriste de Venise, allié de Ada

Nerina,
responsable des achats, plutôt proche de Furio.

Zeno
Pâtre qui aime bien les livres

Andrea
Son copain, initié à la métamorphose

Le suivant, et oui, c'est Cyrus de nouveau, s'appelle des Chantiers amoureux et des libertés promises... Finalement c'est un chapitre sur les filles... à moins que ça ne soit le moment où de nouveau les deux histoires s'entrecroisent.. vous me direz