Posté sur la communauté Papotus Sempra en tant que cadeau pour Molly Weasley. En vous souhaitant un très joyeux Noël à toutes !

Conte de Noël

À l'approche de Noël, la cuisine de Molly devenait le contraire d'une nature morte. Et pourtant, un peintre flamand y aurait reconnu les plats et les pots de terre, et la volaille à plumer sur la table, et les piles de fruits déjà glacés de sucre, et les assiettes gavées de biscuits aux cinq épices. Mais il aurait cherché en vain le silence de ses toiles. La cuisine devenait la pièce maîtresse du Terrier, une pièce où les têtes rousses allaient et venaient comme pour suivre l'exemple des braises qui rougeoyaient au creux de l'âtre. Molly avait pris l'habitude de pétrir son pudding entre trois paires de mains grapilleuses ou d'en suspendre la cuisson – la magie avait décidément du bon – le temps d'arbitrer une bataille rangée de raisins secs.

Ce matin-là, toutefois, la cuisine était d'un calme olympien, peut-être parce que le seul représentant de la jeune génération à l'avoir investie était Percy.

- Tu lis quoi, mon chéri ?

- L'Histoire de Poudlard, maman. C'est très intéressant. Tu savais que les escaliers ne sont devenus mobiles qu'à partir de 1783, quand le Ministère a imposé des règles strictes sur la séparation des sexes au couvre-feu ? Il faut que je le dise au professeur Binns, il n'en a pas encore parlé dans son cours de Première Année.

Molly sourit à son fils. Elle se sentait parfois un peu coupable d'avoir conçu Percy alors qu'Arthur et elle venaient d'être recrutés au sein de l'Ordre. Bill et Charlie incarnaient l'avant-guerre, l'époque où ils étaient encore de jeunes mariés insouciants. Ginny et Ron reflétaient leur détermination à ne pas laisser le dernier mot au deuil. Mais Percy... si sérieux avant l'âge... Percy était l'enfant des années réalistes.

Ses pensées furent interrompues par l'entrée d'Arthur, un petit à chaque main. Ron et Ginny coururent se placer devant la cheminée et Molly reposa hâtivement le sucrier pour empoigner sa baguette. Elle avait l'habitude des promenades hivernales qui s'achevaient en flaques de neige fondue sur les dalles de sa cuisine.

- Où sont Fred et George ?

- Assis sur leur lit.

C'était Percy qui avait répondu. La main de Molly resta à l'arrêt au-dessus du sucrier.

- Assis....

- ... sur leur lit ? compléta Arthur.

Et tous deux :

- En silence ?

(Les jumeaux avaient vite hérité de la chambre située au-dessus de la cuisine : le même conduit desservait les deux cheminées, ce qui permettait à Molly de garder une oreille prudente sur leurs menées, au moins de jour.)

L'espace d'un moment, la cuisine devint une nature morte, jusqu'à ce qu'Arthur fasse le tour de la table pour poser sa main sur l'épaule de son troisième fils.

- Percy, je vous ai vu parler ensemble après le déjeuner. Qu'est-ce que tu leur as dit ?

L'Histoire de Poudlard, quels que soient ses mérites intrinsèques, faisait un très mauvais bouclier facial. La main paternelle accentua sa pression et Percy capitula.

- Eh bien ils voulaient tendre une embuscade à Merlin demain soir et je leur ai dit que c'était ridicule, que Merlin n'existait pas d'abord puisque c'est toi et maman qui déposez les cadeaux, et puis le parchemin sur la cheminée, même que l'an dernier il y avait l'en-tête du Ministère au verso.

- Perceval Ignatus Weasley...

- Ils ont huit ans, p'pa, ce ne sont plus des bébés ! Moi j'en avais sept quand j'ai posé la question à Bill et...

Dans la cheminée, les braises avaient attendu trop longtemps le pudding. Molly regarda la bûche de Noël se couvrir d'une buée de cendre. Derrière elle, Ron et Ginny réclamaient leur lait chaud à grands cris, mais elle ne les entendait pas. Elle pensait à la guerre qui empêchent les enfants d'écouter les contes qu'on ne leur dit pas, de rêver les rêves qui leur sont dus, et elle écoutait le silence descendre par la cheminée.

MW - MW - MW

Dans le noir, le salon paraissait plus grand que nature. La nuit jetait l'ombre d'un doute sur les formes familières — le prédécesseur d'Errol, empaillé au-dessus de la cheminée, les chauffeuses recouvertes de plaids, le sapin orné de formes découpées dans du parchemin par Molly et coloriées par toute la famille. Le feu était éteint mais sa chaleur se diffusait toujours, jusque dans ce recoin exigu entre le mur et le dossier du canapé.

- Tu crois que...

- ... chut... tu entends... ?

- ... leur chambre ?

- ... n... non, c'est... oh mince, Fred !

- Quoi ?

- La cheminée...

Un Gryffondor en herbe se mit à genoux pour jeter un coup d'œil par-dessus le dossier, gardant une main sur l'épaule de l'autre. La cheminée familiale s'était soudain remplie de flammes rouges et or. Non pas jaunes, ni même dorées, mais or. Avant que Fred ait pu faire remarquer la différence à Georges, une note grave et vibrante pénétra le salon. Elle annonçait une haute silhouette qui sortit de l'âtre, se redressa et déposa un parchemin plié en quatre sur le manteau.

- Merlin !

George plaqua une main sur la bouche de Fred, d'où était sortie l'interjection, tout en regardant le vieil homme tourner instinctivement la tête vers le canapé. Une paire de lunettes en demi-lune étincela malicieusement sous la lune. Merlin tendit la main vers l'arbre et murmura à mi-voix « Dona revelio ».

Là où il n'y avait eu qu'un tapis de laine rouge, il y avait maintenant une jonchée de paquets de toutes les tailles et les garçons ne purent retenir un cri léger. Merlin se fendit d'un sourire satisfait et replongea dans la cheminée.

- Fred, magne-toi !

- Dans le jardin !

Les deux garçons coururent vers la porte arrière du salon, encore éclairée par les flammes, et déboulèrent dans le jardin à temps pour voir leur toit cracher une bouffée d'or pur. L'or grava une série de runes dans le ciel, puis les runes devinrent un lion qui bondissait par-dessus les nuages, puis un soleil qui se levait avant son temps, puis un oiseau démesuré, rouge et or, qui regarda vers l'ouest avant de se consumer dans une pluie d'étincelles.

Puis le froid reprit possession du ciel, et deux petites silhouettes rentrèrent dans le salon pour se ruer vers le manteau de la cheminée.

MW - MW - MW

- J'ai failli écrire « Ta foi t'a sauvé » mais ils sont un peu jeunes pour les citations bibliques. « Avec les compliments de Merlin » a le mérite de la clarté. Ah, voici Arthur. Tout se passe bien à l'étage ?

- Je les ai convaincus de se recoucher après le douzième récit de leur épopée et j'ai levé le Silencio sur la porte des petits. Percy n'a rien perçu et je préfère ne pas savoir où sont Bill et Charlie en ce moment. Je peux avoir un peu de thé, chérie ?

- Mais bien sûr. Et encore une tasse pour le Professeur, avec du rhum. Si, si, j'insiste. A votre âge, une bronchite est si vite attrapée.

- Admettez qu'un Merlin en cache-nez et pompons d'oreilles n'aurait guère été crédible.

- Je ne saurai jamais assez vous remercier...

- Ma chère Molly. Ils apprendront bien assez tôt que la magie est un objet d'étude, utilitaire, fastidieux, ennuyeux. Laissons-les croire un moment encore aux merveilles. Merlin sait – le vrai, le seul – combien de temps ils pourront encore en profiter.

- Mais la guerre est finie !

Le vieil homme sourit et tendit sa tasse en silence.

- J'ai averti le réseau de cheminettes pour votre son-et-lumière, dit Arthur. Et j'ai bien noté ce que vous m'avez dit sur les feux d'art fétiche, au cas où un Moldu viendrait poser des questions.

- J'espère qu'il y avait des enfants moldus aux fenêtres moldues ce soir. J'espère qu'il y avait beaucoup, beaucoup d'enfants veillant pour surprendre les vieux hommes porteurs de présents, quel que soit le nom qu'on leur donne. Molly, Arthur, je dois retourner à l'Ecole mais j'espère vous revoir avant la fin de l'année nouvelle.

- Au revoir, Albus. Prenez soin de vous, l'hiver promet d'être rude.

La cheminée de la cuisine se remplit de flammes, vertes cette fois. Arthur attendit qu'elles soient retombées pour remettre une bûche dans l'âtre. Molly remplit de nouveau sa tasse et, ensemble, ils regardèrent les braises rougir et dorer, dorer et rougir, et le feu faire chanter le vide dans la cheminée.

FIN