« Les deux pieds dans la merde
Mais des rêves plein la tête
Des bâtons dans les roues
Marlich faut déployer ses ailes »
Point de vue externe
Flashback
9 avril 2008
J'aurais jamais du accepter, pensa Lizzie en arrivant devant la lourde porte en bois massif du groupe. Les yeux rivés dessus, une boule se forma dans sa gorge. Timo l'avait convaincue de le suivre afin qu'elle s'expliquât avec les garçons. Et voilà qu'elle se tenait là, à hésiter pour la deuxième fois, se remémorant des souvenirs pas très glorieux. La première fois ne s'était pas passée comme elle l'avait espéré. Qui pouvait lui assurer que la deuxième serait mieux ?
_T'es prête ?
Lizzie regarda Timo. Il ne pouvait imaginer l'effort qu'elle s'apprêtait à faire. Elle n'avait absolument plus confiance en elle. Le diablotin sur son épaule droite lui hurlait de s'enfuir, de prendre ses jambes à son cou et de ne jamais revenir alors que l'angelot à sa gauche lui murmurait qu'il était temps qu'elle assumât et prît ses responsabilités, qu'elle ne pouvait pas fuir infiniment et qu'elle n'était pas lâche.
_J'y arriverais pas.
_Hey Lizzie, dis pas ça… Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Aurais-tu oublié le lion qui sommeille en toi ?
_Tu parles bizarre, toi.
_Mais ça marche ?
_Ou pas. J'ai pas le choix.
_Détrompe-toi. On a toujours le choix. Puis ils vont pas te manger ! Quoique ça dépend s'ils ont déjà soupé ou pas…
Lizzie regarda Timo dans les yeux. Elle le remerciait intérieurement pour tout ce qu'il faisait pour elle, jusqu'aux dernières secondes présentes. Il essayait de la mettre à l'aise et de la réconforter, et Dieu seul savait à quel point c'était une mission quasi impossible. Et comme si c'était de famille, il blaguait pour détendre l'atmosphère. Elle se souvint alors de toutes leurs conneries, de tous les délires qu'ils avaient pu sortir, de tous les plans foireux qu'ils avaient imaginés. Elle sourit. Mais son sourire s'étiola quand elle se rendit compte qu'elle ne savait plus trop ce que cela faisait de rigoler vraiment. Et ce qu'elle s'apprêtait à vivre était tout sauf une partie de plaisir, elle en avait bien peur.
Lizzie Sonnenschein se vantait de ne jamais craindre personne. Mais quand il s'agissait de ses amis, la roue tournait. Elle stressait et hésitait. Ils avaient acquis une importance inimaginable qui la perturbait et la terrifiait, d'où l'anxiété qu'elle ressentait en cet instant précis. Leur avis était très important à ses yeux et devoir leur expliquer ce qu'elle était devenue lui faisait plus honte que tout. Parce que Lizzie ressentait une honte inqualifiable. Et une certaine lâcheté traduite par les tremblements de son corps. Elle n'avait qu'une envie : prendre ses jambes à son cou. Mais elle ne le fera pas.
Elle soupira. Timo avait raison. L'angelot aussi. Il fallait qu'elle passât le seuil de cette porte, qu'elle leur montrât que, malgré tout, elle en était capable, qu'elle avait foi en eux, en elle, en la vie. Et ensuite, advienne que pourra. Qu'avait-elle de plus à perdre ? S'ils l'acceptaient comme elle était devenue et avec ce qu'elle avait fait, elle les récupérerait pour toujours. Et c'était ce qu'elle voulait le plus au monde. Elle inspira profondément et fit signe à son cousin. Elle était forte. Elle conjurait le sort, elle se relevait, elle pouvait tout affronter. Elle y arriverait. Elle n'était plus seule. Sa confiance perdue lui reviendrait grâce à eux.
Timo lui sourit pour l'encourager et ouvrit la porte.
_C'est moi !
_Bah pas trop tôt ! T'as vu l'heure ? Putain t'aurais pu prévenir !
_Merci de t'inquiéter Davi', mais je vais bien.
_C'est pas ça, j'ai grave la dalle !
_Ok… Sympa l'pote.
Lizzie sourit devant l'air blasé de Timo. Elle en déduisit rapidement qu'ils étaient tous dans le salon. Timo se tourna vers elle et lui murmura « viens ». Elle ne bougea pas. Les garçons ne l'avaient pas encore vue, elle était restée dans le couloir, à quelques pas du seuil du salon. Pourquoi hésiter autant ? Le doute était un adversaire impitoyable. Il lui pourrissait la vie. Elle devait y croire. Elle s'expliquerait, ils comprendraient, et tout reviendrait en ordre. Utopie, mais elle espérait, bien qu'elle sut que plus rien ne serait jamais pareil. Ils parvenaient inconsciemment à la mettre sur le droit chemin. Ils avaient une bonne influence sur elle – la seule. A leurs côtés, elle changeait du tout au tout, et c'était ce qu'il lui fallait.
« Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. » Les paroles de Timo résonnaient dans sa tête. Elle avait bien failli sombrer et ne plus jamais revoir la lumière du soleil, mais elle avait réussi à remonter à la surface. Ces deux tumultueuses années ne l'avaient pas tuée mais elles n'arrivaient pas non plus à l'endurcir. Ils étaient sa force. Et elle l'avait perdue en les quittant. Elle n'avait fait que des erreurs. Si elle le pouvait, elle remonterait le temps et n'agirait pas comme elle l'avait fait. Malheureusement, c'était impossible. Elle ne pouvait que tirer des leçons de ses fautes et ne plus jamais les réitérer. Elle avait appris beaucoup de choses, en ça, ces deux ans lui avaient prodigué une certaine force.
Elle avait touché le fond, son moral avait été au plus bas, mais désormais tout ceci était fini. Elle repartait à zéro. Elle écoutait Timo. Elle lui faisait confiance. Pour la première fois depuis deux ans, elle savait qu'elle pouvait se fier à une personne, que Timo ne la manipulerait pas pour obtenir ce qu'il désirait, ou qu'il ne l'endoctrinerait pas, aveuglé par ses disponibilités physiques et son atout pour la boxe. Elle attrapa la main chaleureuse que lui tendait son cousin et se montra alors au reste du groupe.
_Lizzie ! s'exclama Frank en ouvrant de grands yeux.
Il se leva et se précipita vers elle sans qu'elle ne vît rien venir. Elle sourit lorsqu'il la prit dans ses bras et la serra à l'étouffer. Elle ferma les yeux et lui rendit son étreinte, se croyant dans un rêve, imaginant la réalité beaucoup plus brutale. Même si dans la seconde qui suivait il la repoussait et la baffait, elle n'en avait cure, elle profitait simplement du moment présent. Parce qu'elle n'attendait que ça.
_Tu m'as manqué mon kiwi… murmura Frank.
Elle s'immobilisa en entendant son surnom et une étrange chaleur se propagea en elle. Comme ça lui faisait bizarre… Elle crut qu'elle avait rêvé, elle ne voulant pas croire qu'il l'accueillît aujourd'hui aussi chaleureusement, mais une petite voix au fin fond de son cœur durci éleva la voix et la rassura, se manifestant deux ans après. Cette petite voix qu'elle entendait jour après jour quand elle partageait le quotidien des garçons. Cette petite voix qu'elle avait remerciée tant de fois lorsqu'elle lui permettait de prendre la bonne décision. Cette petite voix dont elle s'était crue ôtée mais qui lui prouvait désormais qu'elle était vivante, que son cœur battait de nouveau comme avant.
Ce surnom signifiait tellement de choses. C'était une promesse, c'était un réconfort, c'était une amitié infinie. C'était son bonheur qui la réinvestissait, saupoudrée d'une odeur d'exil trop long. C'était le signe qu'elle attendait et dont elle languissait. Il lui pardonnait.
_J'ai pas voulu tout ça, dit-elle. J'veux plus t'perdre… lâcha-t-elle quasi imperceptiblement.
_Je t'aime aussi, mon kiwi. Et j'accepte bien volontiers tes excuses.
Elle sourit. Il avait toujours su décrypter ses propos, preuve qu'il la connaissait mieux que quiconque.
_Promets-moi de ne plus partir…
_C'est promis.
Il la regarda dans les yeux et vit la sincérité dans son regard, ainsi qu'une teinte verte, traversant la noirceur perpétuelle de ses pupilles. Un maigre mur s'était effondré autour d'elle.
_Putain mais tu vas la lâcher, ouais ! s'exclama Jan en boudant, attendant impatiemment de pouvoir la serrer dans ses bras à son tour.
Lizzie rigola et lâcha Frank avant d'enlacer les autres. Mais, arrivée devant Linke, elle ne sut comment agir. Avec détachement, il lui tendit la main. Elle la fixa, ne sachant pas vraiment à quoi elle s'était attendue. Elle l'avait détruit, elle le savait et s'en voulait pour ça. Peut-être un jour lui avouera-t-elle cette réciprocité.
Elle le checka sans un mot, évitant soigneusement son regard il la transperçait déjà assez. Et une partie du mur auparavant tombée s'érigea tout seul pour reprendre sa place initiale. Il était hors de question que quelqu'un vît le tourment de ses pensées dans un tel moment.
Se parant alors d'un sourire léger, elle s'assit en face des garçons. Le plus dur restait à faire. Pour cacher sa gêne, elle imaginait déjà qu'elle agirait bêtement et parlerait avec légèreté, usant sans parcimonie d'une bonne dose d'auto dérision, comme elle le faisait toujours. Comme elle avait l'habitude. Comme avant. Sauf qu'elle ne se doutait pas que sous l'effet du stress, elle pouvait tout oublier et changeait entièrement de discours. La seule chose qu'elle ne savait pas, c'était comment leur dire. Comment avouer à ses amis où elle était passée ?
Durant les trois heures de route qui séparaient Hambourg de Berlin, elle avait vainement cherché la tournure de phrase qui conviendrait le mieux. « Je suis alcoolique » était trop brusque « J'me fais suivre », trop vague « Bonjour, je m'appelle Lizzie, je n'ai pas bu depuis… » était trop long, trop cliché, trop con. Encore à cet instant elle s'évertuait à trouver quelque chose, mais sans succès. Elle n'était pas assez concentrée, trop de choses la perturbaient.
Finalement elle soupira et se décida pour l'improvisation. Là au moins, c'était un terrain qu'elle connaissait. Elle se rendit compte qu'elle aurait fait une merveilleuse actrice. Elle endossait les rôles à la perfection, ne laissant rien transparaitre. Ce dont elle ne se doutait pas, c'était qu'un jour, tout lui exploserait au visage, au moment le plus inopportun.
_Bon ben j'crois que j'vous dois des explications. J'voulais pas partir comme ça. Pas cette fois. J'suis pas partie de plein gré. Enfin si mais… C'est compliqué, soupira-t-elle.
_On ne te jugera pas, dit Frank.
Elle le regarda dans les yeux, plongeant dans un océan de franchise. C'était ce qu'il fallait qu'elle entendît. Elle ne supportait déjà pas le jugement des autres, celui de ses amis l'achèverait et la rendrait folle. Elle hocha donc la tête et commença, rassurée.
_J'étais ok pour partir, mais j'aurais préféré le faire plus tard… Malheureusement on ne m'a pas trop laissé le choix. Là-bas, les places sont au compte-goutte. Et fallait que j'fasse quelque chose… J'étais dans une sorte… d'hôpital, lâcha-t-elle quelques secondes plus tard.
_T'étais malade ? s'exclama Jan, étonné.
_Ouais… On va dire ça comme ça.
_C'est une maladie, Lise, déclara alors Timo.
_Space ta maladie, tu la chopes pas dans l'bus, répliqua-t-elle, pince sans rire. J'étais en cure de désintox', lâcha-t-elle quelques secondes plus tard avec noirceur.
Les garçons ouvrirent grand les yeux suite à cette annonce plus que surprenante. Des dizaines de questions fusaient dans leurs têtes et se précipitaient au bord de leurs lèvres, mais personne n'osait les poser. Le regard de nouveau totalement noir de Lizzie les dissuadait d'ouvrir la bouche. Ils savaient qu'ils abordaient enfin le sujet tant redouté.
_Depuis quand t'es…
_Alcoolique ? Tu peux l'dire, Grand, dit-elle nonchalamment à David, ça tuera personne, regarde : alcoolique, alcoolique, alcoolique, alcoo-…
_Lizzie, gronda Timo.
Pour toute réponse elle lui lança un regard furibond en se pinçant les lèvres, se retenant de lui jeter une répliquer acerbe à la figure.
_Ca fait deux mois maintenant.
_Pourquoi tu nous l'as pas dit ? demanda alors Juri.
_Vous savez pourquoi.
Elle ne savait pas être explicite. Mettre des mots sur ses sentiments ou sur ses pensées lui semblaient mission impossible. Elle ne se doutait parfois même pas que les autres ne pouvaient déceler les méandres de son esprit embrumé pour y voir clair. Elle était incomprise, mais ne faisait pas d'effort. Lizzie souhaitait tellement se cacher derrière un océan de brume qu'elle en oubliait de dire clairement les choses. Et bien sûr que non qu'ils ne savaient pas.
_Depuis combien de temps ça dure ? la questionna froidement Frank, les sourcils froncés, déçu de son comportement et énervé contre lui-même et contre le fait qu'il n'avait pas pu être là pour elle.
Car malgré tout, le chanteur se sentait toujours autant responsable de la jeune femme, bien qu'elle s'en fût allée et fût parfaitement capable de veiller sur elle – ou en tout cas, tel était ce qu'ils croyaient.
_Ch'ais pas, mentit-elle quasi inconsciemment. Longtemps. Deux ans, avoua-t-elle ensuite.
_C'est long…
_Ca dépend si tu parles du point de vue d'une fourmi ou d'un mammouth, répliqua-t-elle en regardant Jan.
_Raconte-nous, exigea brutalement Linke.
Le fait que ce fut le bassiste qui lui fît une telle demande l'étonna. Rien que le fait qu'il lui parlât la surprit. Après tout ce qu'elle lui avait fait subir, elle pensait que plus jamais il ne voudrait s'abaisser à lui adresser la parole. Et elle le comprenait. Parfaitement, même. Un tel grief était quasiment obligatoire à ses yeux. Mais tout ceci ne signifiait rien. Il voulait juste savoir. Son ton était dur et tranchant, son regard glacial et inexpressif. Elle n'essaya même pas de le soutenir. Elle risquait de faire quelque chose qu'elle regretterait. Et elle avait assez fait de bavures dans sa vie.
_Par où je commence ?
_A ton avis ?
Elle savait qu'elle n'avait pas le droit de lui en vouloir pour la brusquerie de sa voix mais c'était plus fort qu'elle. Elle n'acceptait pas que les gens lui parlassent aussi mal. Son sang ne faisait qu'un tour et ses poings partaient presque inconsciemment. Cette fois-ci ses traits se fermèrent donc totalement et son regard se voila d'une déconcertante neutralité. Les autres la regardèrent, inquiets d'assister à la naissance d'une telle guerre froide. Les yeux rivés dans ceux de Linke, les mots sortirent par vague de sa bouche.
_Tu veux savoir le nombre de putains d'larmes que j'ai versé les premiers temps ? demanda-t-elle d'emblée en changeant de comportement, optant cette fois pour une attitude froide et détachée, comme si elle parlait d'une autre personne. Tu veux savoir le nombre de coups que j'ai fait exprès d'encaisser ? Tu veux savoir le nombre de défaites que j'ai subi ? Tu veux savoir le nombre de conneries que j'ai fait, de gens que j'ai insulté, de gus que j'ai tabassé ? Tu veux savoir le nombre de connaissances louches que j'ai eu, des relations qui m'ont fait faire des choses que normalement j'aurais jamais accepté ? Tu veux savoir la profondeur du trou que j'avais dans la poitrine ? Tu veux savoir le nombre de nuits que j'ai passé au poste ? Tu veux savoir tout ça ? Tu veux savoir ce que je suis devenue à Berlin ? Tu veux savoir ce que j'ai vu, ce que j'ai fait, ce que j'ai enduré ? A moins que tu veuilles plutôt savoir le nombre de cachets qu'ils m'ont fait bouffer de peur que je leur saute à la gueule dans leur putain d'centre ? Le nombre de pensées morbides et d'idées noires qui me sont passées par la tête ? Le nombre de nuits que j'ai passée éveillée de peur de m'endormir et de cauchemarder ? Le nombre d'heures enfermées pendant lesquelles je restais immobile devant une fenêtre ? Le nombre de gens que j'ai déçu ? Le nombre de fois où j'ai frôlé le coma éthylique ? Le nombre de cadavres de bouteille qui trainaient dans ce que les autres appelaient mon appart ? Le nombre de coups que j'ai mis à cet homme avant que j'me rende compte que j'allais l'buter ? Le nombre exact de regrets que j'ai, ou de sacrifices que j'ai fait ? T'es sûr de ton coup ?
Férocement, elle quitta enfin le regard bleuté de Linke pour défier les autres. Elle venait de leur cracher sa haine à la figure. Et ils venaient d'entrevoir le monstre qui la rongeait.
[ … ]
11 avril 2008
_Inspire par le nez, expire par où tu peux, grosse, murmura Lizzie pour elle-même. Tu peux le faire.
Suivant ses propres conseils, elle prit une profonde inspiration et poussa la porte du gymnase. Son gymnase. Là où elle avait passé une grande partie de sa vie. Là où elle avait déversé sa peine et sa colère. Là où elle s'était fait des potes. Là où elle s'était perfectionnée. Là où elle avait trouvé un sens à sa vie. Il fallait bien un jour ou l'autre qu'elle y revînt. Et ce jour était désormais arrivé. Elle avait besoin de boxer, de se réapproprier son terrain, de renouer avec son ancien entraineur. Pour avancer, elle devait reprendre ses marques. Elle avait été privée de boxe depuis trop longtemps. Il fallait qu'elle déversât toute cette énergie négative qu'elle avait emmagasinée. Mais paradoxalement, elle craignait de retomber dans l'ivresse du sang. C'était pourquoi elle avançait à petit pas.
Traversant le couloir des vestiaires, un sac de sport sur l'épaule en prévision d'une éventuelle possibilité de combat que serait susceptible de lui accorder Antonio, Lizzie déboucha sur le gymnase lui-même, le cœur du bâtiment. Rien n'avait changé. Le grand ring était toujours en plein milieu, les punching ball se trouvaient en rang espacés au fond de la pièce, un ring plus petit pour les entrainements relâchés lui faisait face. La même odeur de sueur emplissait la pièce et l'escalier menant au bureau d'Antonio n'avait toujours pas été repeint, depuis deux ans qu'il se plaignait d'être trop occupé pour avoir le temps de s'y mettre. Lizzie se souvint qu'elle lui avait proposé de le faire mais il avait décliné son offre. Elle avait senti que malgré ses grommèlements, il les aimait tels quels ses chers escaliers.
Elle était dans son élément. Elle s'arrêta à l'entrée, dévisagée par les boxeurs, les dévisageant à son tour. Elle ne vit aucune tête connue. Son estomac se tordit quelque peu. Puis l'explication la plus plausible lui parvint à l'esprit : les boxeurs qu'elle connaissait avaient du partir comme elle l'avait fait, ou changer de gymnase, tout simplement. Mais, et si Antonio n'était plus là ? Non, ce ne pouvait être le cas, les garçons en auraient été informé et auraient prévenu la jeune femme.
_Je peux vous aider ?
Lizzie tourna la tête et vit un homme, la vingtaine, grand et musclé, les gants aux mains, qui la regardait.
_Je cherche un certain Antonio…
_Il est dans son bureau. Là-bas, vous prenez l'escalier, et…
_Ouais, je sais, l'interrompit-elle. J'connais.
Sans un mot de plus, elle se dirigea vers les fameux escaliers et deux minutes plus tard, elle se trouvait devant une porte ouverte. Elle jeta un coup d'œil et vit Antonio attablé à son bureau, lunettes sur le nez, à s'occuper de papiers. Quelques rides et cheveux gris en plus le faisaient paraître encore moins jovial que dans ses souvenirs. Antonio avait sorti plusieurs jeunes de la rue en les accueillant dans sa bâtisse, il savait être près d'eux et acquérir leur confiance, mais il y avait toujours eu ce respect et cette frontière latente infranchissable que possédait un sportif et son coach. Lizzie avait eu de la chance qu'il la prît sous son aile avec autant d'enthousiasme.
Elle inspira et frappa quelques coups à la porte, n'osant pas entrer. Elle savait qu'il y avait une possibilité pour qu'elle ne fût plus la bienvenue. Et elle était aussi consciente qu'elle n'était plus chez elle les visages inconnus en bas le lui confirmaient. Antonio releva la tête et stoppa tout mouvement en la voyant. Il fronça les sourcils, n'osant pas croire au fantôme qui se tenait dans l'encadrement de la porte.
_Salut 'Tonio, risqua-t-elle en faisant un pas.
Toujours sans un mot, il la dévisagea sévèrement. Mais il n'y avait aucun doute, c'était bel et bien elle.
_Elizabeth Sonnenschein… Et bien dis donc, si j'avais su un jour que je verrais une revenante ! Qu'est ce que tu fais ici ?
_Je suis venue pour boxer.
_Boxer ? Ici ?
Sans un mot, elle affronta son regard sévère. Il avait toujours été comme un deuxième père pour elle. Elle savait qu'autrefois elle pouvait toujours compter sur lui. Elle se rendit compte qu'elle aurait du garder contact avec lui au moins. Parce qu'il connaissait l'univers de la boxe, parce qu'il l'aidait, et parce qu'il la connaissait.
_Pourquoi est-ce que tu reviendrais ici alors que tu aurais pu te faire l'un des plus prestigieux noms ? Ah mais suis-je bête ! C'est parce que tu as abandonné ! Comment as-tu pu quitter Munich ? Comment as-tu pu abandonner ton but ? J'aurais du me douter que tu reviendrais. Il y a plein d'autres gymnases, mais c'est celui-là que tu veux, n'est ce pas ? Qui te dit que je te laisserais revenir ? Je pensais que tu avais la boxe dans le sang. Apparemment je me suis trompé…
_Je l'ai ! répliqua-t-elle avec force.
_Non. Parce que si c'avait été le cas, tu serais célèbre à l'heure qu'il est. Tu avais le potentiel d'une grande boxeuse et tu as tout foiré. Tu as tout délaissé. Tu m'as déçu, Lise.
_Je sais.
Ils s'affrontèrent du regard durant de longues secondes. Puis finalement Antonio soupira et se laissa tomber contre le dossier de sa chaise, les mains croisées sur sa bedaine.
_Entre et ferme la porte. J'imagine que Regina n'a pas non plus réussi à t'apprivoiser, enchaina-t-il une fois que Lizzie eut exécuté sa demande.
_Qu-… Comment tu sais que…
_J'ai entrainé Regina. C'est moi qui lui ai demandé de s'occuper de toi. Je pensais qu'elle réussirait. Elle m'appelait pour me dire comment ça s'passait. J'avais un œil sur toi, je ne pouvais pas te laisser sans protection.
_Sans protection ? l'interrompit-elle violemment. Tu sais c'que j'ai vécu ? Tu trouves que j'ai été protégée ? Tu t'fous d'ma gueule ? Tu m'as « suivie » durant ces deux putains d'années et t'as rien dit ! T'as préféré me laisser dans la merde, me voir couler plutôt que de me tendre la main ! J'avais besoin de quelqu'un, et toi t'étais là ! T'étais là putain, et t'as rien fait, t'as rien dit ! J'avais besoin de toi !
Lizzie se tut brusquement, le sang quittant son visage, sa colère s'évaporant. Elle venait d'exprimer à haute voix ce qu'elle gardait de moins en moins inconsciemment au fond d'elle. Elle avait besoin des autres. Elle venait d'avouer ce qu'elle prenait comme une faiblesse mais qui caractérisait sa force. Elle venait brutalement de se rendre pleinement compte qu'elle avait tout gâché en partant de cette façon et qu'elle n'arriverait à rien seule.
_Tu comprends maintenant, lui dit Antonio. J'ai voulu mettre Regina sur ton chemin en pensant qu'elle t'extrairait de tout ça, elle n'y ait pas arrivé totalement…
_Elle a fait c'qu'elle a pu. C'est pas d'sa faute. C'est moi qu'ai merdé, annonça durement Lizzie, en colère cette fois-ci contre elle-même.
_Je sais. J'aurais du le savoir plus tôt. Tu as une force de caractère exemplaire. Mais seule, tu es plus que vulnérable. Je sais que ça t'fait un mal de chien de l'entendre. Tu ne l'as jamais compris. Je sais pourquoi tu as baissé les bras. Je sais pourquoi tu n'y arrivais pas alors que tu n'en doutais pas une seule seconde. Toi aussi tu aurais du le savoir, Lise. Les choses auraient pu être plus simples.
_Laisse-moi boxer. Laisse-moi tout reprendre depuis le début. Laisse-moi réparer mes erreurs. Laisse-moi une dernière chance… Cette fois, j'y arriverais. J'trouverais un moyen pour atteindre mon but !
_Mais es-tu sûre de toujours le vouloir ?
_Oui !...
_Lizzie.
_Si !... C'est… Putain mais c'est tout c'que j'ai toujours voulu. J'en rêve depuis toujours ! Je… J'ai pas d'autre but, j'ai pas d'autre raison de vivre !
_Faux. Si c'avait été réellement le cas, tu y serais parvenue la première fois. Tu bloques, Lizzie. Tu n'as plus le soutien que tu possédais autrefois. Ton frère n'est plus là pour t'acclamer et te soutenir. Plus personne n'était fier de toi, là-bas. C'est ça qui te manquait. C'est pour ça que tu n'y arrivais pas. Tu as besoin des autres, de leurs regards et de leurs avis. Surtout ceux de tes amis, de ton cousin, de ton frère. Je veux bien que tu reviennes. Mais tu ne seras pas prête à aller de l'avant tant que tu n'auras pas retrouvé ton équilibre. Tout ton équilibre.
[ … ]
Les mains dans les poches, capuche sur la tête et regard rivé avec colère sur le sol, Lizzie marchait dans les rues de Hambourg. Au lieu de subir une vague d'abattement, une haine sourde la balayait. Elle préférait choisir l'option de facilité, sauf qu'il n'y en avait pas. Obligée d'avancer, elle ne pouvait plus faire marche arrière. Antonio lui avait lancé un ultimatum, et, connaissant son caractère explosif, il savait qu'elle ne pouvait rien faire d'autre que de le relever. Même si elle aurait voulu que ce dilemme fût tout autre. Elle n'était pas prête à « retrouver son équilibre ». Ne comprenait-il donc pas que ce dernier était perdu à jamais ? Il la forçait à rendre visite à Lukas, mais bien qu'elle souhaitât le revoir, Lizzie se doutait que ça n'allait pas être une partie de plaisir, loin de là. Alors elle s'efforçait de ne pas y penser, de rester rivée sur ses baskets, mais son cerveau n'en faisait qu'à sa tête et l'assaillait, la lynchant à coups de souvenirs et d'hypothèses nocives.
Etre rempli de pessimisme et de désillusions. Même son ombre se cachait. Sa négativité n'avait pas pu être déversée d'un coup, trop forte. Elle suintait de toutes parts et s'insinuait dans chaque recoin, refusant obstinément d'y être délogée. Elle avait beau avoir passé deux heures à frapper de toutes ses forces contre ce punching ball, la noirceur de ses yeux ne s'était pas effacée, bien au contraire.
L'air frais de la nuit lui caressa le visage, ôtant les rougeurs d'effort de ses joues. Le vent vint lui chatouiller la nuque et s'engouffrer dans ses cheveux. Elle était énervée, en colère contre le monde entier mais encore plus contre elle-même. Elle était trop faible, trop dépendante et pas assez déterminée. Et c'était ce qui lui faisait peur. Et cette crainte redoublait sa rage. Engluée dans le cercle vicieux de sa rancœur, elle n'essayait même plus de s'en extraire.
Pendant deux bonnes heures, elle s'était sentie vivante. Bien plus que durant ces deux dernières années. Mais cette impression s'évanouissait au fur et à mesure que les secondes s'égrenaient. Le positif lui avait violemment été caché, noirci par l'opacité de ses pensées. Elle s'en voulait. Plus que tout.
Lentement, ses pas l'amenèrent devant la maison des Panik. Qu'ils lui offrissent le gite la mettait encore plus en colère. Elle ne voulait pas de leur pitié. Elle ne voulait pas être un fardeau pour eux. Ils avaient assez de problèmes comme ça, elle ne devait pas en rajouter. Elle avait sa fierté, elle ne voulait pas en plus être dépendante financièrement.
Alors qu'elle s'apprêtait à emprunter l'allée menant à la porte d'entrée, cette dernière s'ouvrit et laissa sortir une silhouette que Lizzie reconnut de suite. Rabbit. Se retrouvant face à face, elles s'affrontèrent du regard. Puis les piques fusèrent. Et la rage de Lizzie se déversa.
_Pourquoi t'es revenue ? attaqua froidement Rabbit.
_Qu'est c'ça peut t'foutre ?
_Ca peut m'foutre que je m'inquiète pour eux. Moi, je suis leur amie.
_Tu les connais d'puis trois mois et t'es leur pote ? répliqua dédaigneusement la boxeuse.
_Oui ! Parce que moi, j'étais là pour eux quand ça n'allait pas, contrairement à d'autres. Et en amie qui s'respecte, j'les abandonne pas, j'les poignarde pas, j'les déçois pas !
Les yeux de Lizzie noircirent brusquement tandis que sa mâchoire se crispait et ses poings se serraient. Sa veine gonfla dangereusement et elle fit un immense effort sur elle-même pour ne pas frapper Rabbit. Cette fille qui osait la juger, elle la détestait. Elle ne la connaissait pas, elle n'avait pas le droit de lui parler sur ce ton, Lizzie ne le supportait pas. Elle se mura derrière un masque fermé et colérique, ne souhaitant pour rien au monde montrer à cette fille l'impact de ses mots.
_Pour qui tu t'prends ? persiffla-t-elle.
_Et toi, qui crois-tu être ? Tu penses que tu as le droit de revenir de cette façon ? Refoutre la merde et repartir sans un mot ?
_A croire que t'as qu'ces arguments à la bouche. D'où tu t'permets d'me juger ? Tu crois que j'suis revenue pour leur faire du mal ? Tu crois que j'en suis vraiment capable ? Putain mais ouvre les yeux ! Si ch'uis là aujourd'hui c'est qu'y a bien une raison !
_Les remords. Et je suis persuadée que tu les feras de nouveau souffrir. Tu ne peux pas t'en empêcher.
_C'est toi que j'vais faire souffrir, siffla Lizzie en s'approchant d'un pas.
_Je ne te juge pas, je dis ce que je vois, se justifia Rabbit sans bouger.
_Tu juges pas ? ricana nerveusement la plus petite des deux – mais la plus dangereuse. Tu fais quoi alors ? Tu joues aux cartes ? T'es absolument pas objective. Tu connais que l'point d'vue des mecs et t'es collée aux basques de Linke !
_Collée aux basques de Linke ? Mais c'est normal, c'est mon meilleur ami ! explosa Rabbit à son tour. Tu sais c'que c'est un meilleur ami ? Quelqu'un pour qui tu te bats, pour qui t'irais jusqu'à tuer ? Quelqu'un pour qui tu donnerais ta vie, pour qui tu ferais tout ? Quelqu'un que tu aimes plus que tout ? Quelqu'un qui sait te consoler, te changer les idées, te faire rire ? Quelqu'un qui te comprend mieux que les autres, qui t'aide et ne te juge pas ? Quelqu'un à qui tu dis tout et rien ? Quelqu'un qui ne te laisse ni tomber, ni sombrer, qui te respecte et te protège ? Quelqu'un qui ne te fera jamais de mal, ne te trahira jamais et ne t'abandonnera jamais ? Moi, je sais c'que c'est. J'ai la chance infinie de le connaître. J'sais pas si c'était comme ça pour toi, mais voilà ce que t'as perdu. Si tu oses faire du mal à Linke, que ce soit toi ou une autre, je n'hésiterais pas.
_Tu veux te frotter à moi ? Dis-le moi, y a aucun problème, j'attends que ça, sourit sadiquement la boxeuse. Tu sais pas ce dont j'suis capable. Tu sais pas qui j'suis et comment j'pense. Tu m'connais pas.
_Mais je connais les garçons. Et je vois l'impact que ton retour leur a causé. Je vois les mauvais souvenirs – tout comme les bons, je ne te le cache pas – envahir leurs visages. Je vois le mal qu'ils ressentent quand ils posent sur toi, la nostalgie effroyable qu'ils ont. Je vois la souffrance les ronger, les doutes les assaillir, les questions les importuner. Oui, ils sont contents que tu soies là. Mais quelque chose en eux s'est brisé. Quelque chose que tu as brisé. Ils ne te connaissent pas ils ne te connaissent plus. Ils ne savent pas s'ils peuvent te refaire confiance. Ils ne savent pas ce que tu es devenue. Frank doute. Je l'ai entendu parler à Tatiana. Il doute et ne sait plus quoi penser. Réfléchis. Est-ce qu'ils avaient besoin de ça ?
Rabbit se tut, la voix coupée par le changement s'opérant dans le regard de la boxeuse. D'un noir profond, les yeux de Lizzie étaient devenus vides. Rabbit regretta ses propos mais se dit qu'il fallait que quelqu'un parlât à la boxeuse. Elle ne voulait plus se mêler des affaires des autres mais elle n'avait pu s'en empêcher. C'avait été plus fort qu'elle. Doucement, elle s'engouffra dans sa voiture, laissant la boxeuse sur le bas côté, l'air hagard.
Une fois de plus, le ciel venait de lui tomber sur la tête. L'esprit embrouillé, Lizzie perdit tout envie. Elle les faisait encore souffrir. Elle qui voulait repartir sur de bonnes bases venait de se prendre la réalité en pleine face. Elle avait besoin d'eux. Besoin de leur présence à ses côtés, besoin de savoir qu'ils étaient là pour elle, qu'ils la soutenaient, qu'ils lui montraient le droit chemin et l'admonestaient quand il fallait, qu'ils la comprenaient quoiqu'elle fît, qu'elle pouvait leur parler et rigoler avec eux.
Mais elle était tout sauf égoïste. Alors si en échange de son confort, elle ne leur apportait que tiraillement, ça ne valait pas le coup. Ils ne le méritaient pas. Sa colère monta en flèche. Brûlant de fureur contre elle-même, elle fixa la bâtisse, les lèvres serrées. Elle savait que ce n'était pas une bonne idée et qu'elle n'aurait pas du revenir. Elle avait fait une promesse, elle la tiendrait, mais juste un minimum, juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne les empoisonnât pas. Elle sacrifiait son propre bonheur sans remords, avec un je-m'en-foutisme déconcertant. Le sien était futile comparé au leur. Elle se moquait de son propre sort, elle avait déjà foutu sa vie en l'air. Sauf qu'elle ne souhaitait pas faire de même avec celles des garçons. Alors elle en prendrait soin. Elle allait tout arranger, réparer chaque erreur, et ainsi, ils seront heureux.
Und alles wird gut.
