Aux antipodes du mois de septembre, le mois d'octobre fut d'un calme déconcertant, voire même alarmant, car seules les attaques des Mangemorts relayées par La Gazette du sorcier vinrent troubler l'atmosphère insouciante de Poudlard. Si certains élèves paraissaient ne rien remarquer – ou plus vraisemblablement, espéraient que toutes les intrusions de septembre ne se reproduiraient plus durant l'année scolaire –, Harry était méfiant, et il était loin d'être le seul : Dumbledore avait demandé aux professeurs d'allonger leurs patrouilles nocturnes, et d'après Lily, c'était indéniablement Farewell qui effectuait les rondes les plus longues, n'omettant aucune cachette possible et se montrant particulièrement vigilant au moindre bruit suspect. Harry comprenait parfaitement que le Frère fasse preuve d'autant de prudence : comme le chef des Assassins le lui avait expliqué le mois dernier, le fait d'avoir sa place à Poudlard, si proche de Tumter, le laissait à l'écart de tous les plans fomentés par le Grand Seigneur en ce qui concernait l'école de sorcellerie. Parallèlement, les soucis premiers des étudiants demeuraient la quantité des devoirs, la complexité toujours plus accrue des cours et, bien évidemment, le peu de temps que toutes ces choses leur laissaient pour s'entraîner en vu du tournoi de duel.

A une semaine et demie du bal de Halloween, l'excitation montait crescendo alors que les paris commençaient à pleuvoir – ceux passés pour le bal, bien sûr, mais aussi ceux misant sur le premier tour des phases éliminatoires qui aurait lieu le week-end souvent. Grands favoris : les septième année, ce qui n'avait rien d'étonnant. Les plus confiants se laissaient même aller à annoncer la finale et le vainqueur, avec une nette préférence pour Webster ou James, même si les Serpentard ne manquaient aucune occasion de rappeler qu'ils comptaient Rogue et Haustin – Mulciber était cité, mais Harry n'y croyait pas une seule seconde. A l'inverse, personne ne s'attendait à ce qu'on retrouve Tumter lors des phases finales, notamment parce qu'il était aussi amorphe qu'à l'ordinaire.

Le tournoi était cependant le cadet des soucis de Harry : une semaine auparavant, il avait obtenu la totalité des ingrédients commandés auprès d'Abelforth. Certes, les Maraudeurs n'avaient pas manqué de remarquer que leur nouveau camarade connaissait au moins un passage secret menant à Pré-au-Lard, mais ils n'avaient pas été assez sots pour essayer de le suivre afin de découvrir ce qu'il trafiquait. Toutefois, Harry savait déjà qu'ils étaient juste au-dessus de lui – tout au moins, James, Sirius et Pettigrow –, mais toute son attention était focalisée sur le vieux chaudron posé sur la table du laboratoire.

Il aurait pu paraître vide, mais ce n'était pas le cas : plongeant la main dans le chaudron, Harry en ressortit une sphère de verre contenant une épaisse fumée noire qui se mouvait paresseusement. Une racine de Touffe-la-mort récupérée dans les serres et le globe offert par la Salle sur Demande, Harry s'était lancé dans la préparation de sa première potion alchimiste « made in Grinval ». Il ne restait plus qu'à essayer le Brouillard des Peurs et, presque instinctivement, Harry leva les yeux vers le plafond, comme s'il avait pu voir les Maraudeurs à travers la pierre – peut-être était-il temps qu'ils comprennent, se dit-il. Un petit traitement de choc n'améliorerait certainement pas ses relations déjà inexistantes avec James et Sirius, mais Harry s'en moquait : il s'entendait très bien avec Mary, Liz et Lily, ça lui suffisait amplement.

Tenant étroitement la sphère de cristal, il s'avança jusqu'à un placard, ouvrit une porte et récupéra le flacon de potion de Chauve-souris – cela faisait deux semaines qu'elle était prête, mais Harry n'avait pas encore trouvé de moment propice à son utilisation. Même s'il ne considérait pas la présence des Maraudeurs comme une occasion méritant de la boire, ceux-ci sauraient très bientôt que le laboratoire se trouvait sous le sol. Dans leur panique, ils pourraient avoir l'idée de s'y réfugier avant que Harry n'ait le temps de refermer le passage, et il préférait ne rien laisser à la portée de la curiosité de ses camarades.

Le flacon de potion de Chauve-souris dans la poche, il prit alors la direction de la sortie en ressortant le globe : le timing serait décisif, il ne devait pas laisser le temps aux Maraudeurs de s'approcher de l'escalier, il lui fallait réduire les risques que l'un d'eux n'atteigne le laboratoire pendant que le Brouillard des Peurs agirait.

Dès qu'il eut atteint l'arcade, le plafond descendit en formant une succession de marches. Harry lança le globe de toutes ses forces : la sphère scintilla à la lueur des torches du couloir et alla s'écraser contre un mur. Aussitôt, en un battement de cils, une épaisse purée de pois noire se répandit dans le couloir du sous-sol, flottant au-dessus de Harry comme si une barrière invisible l'empêchait de descendre vers le laboratoire. Prenant une inspiration, il pénétra alors dans le brouillard ténébreux et siffla la fermeture de l'escalier. Il pouvait utiliser le Fourchelang, les Maraudeurs ne l'entendraient jamais : Grinval expliquait qu'une fois exposé au Brouillard des Peurs, plus rien ne semblait exister autour de soi, pas même les personnes dont on pourrait tenir les mains. Comme il le disait, « seul votre esprit peut vous entendre et se faire entendre », et il semblait que l'ancien Serpentard ne plaisantait pas, car Harry fut bien incapable de percevoir une quelconque réaction des Maraudeurs.

En revanche, il entendit nettement le silence assourdissant, glacial, surnaturel, qui s'était abattu autour de lui à son entrée dans le brouillard. Il régnait une obscurité totale qui le fit frissonner, ses poils et les cheveux sur sa nuque se hérissant, puis, surgissant de nulle part, une respiration lente et rauque, semblable à un râle. Harry resta stoïque : n'ayant pas trouvé comment modéliser les peurs, il avait reconnu le souffle d'un Détraqueur, mais ça ne l'intéressait pas. Comme toute personne pouvait apprécier et aimer plusieurs personnes, toute personne avait plus d'une peur, et Harry n'attendait qu'une seule chose : découvrir celles d'Astaroth. Il était convaincu que l'Aîné ne lui avait pas seulement légué son œil rouge, mais aussi une part de lui-même.

Le râle se rapprochait, et Harry eut l'impression de sentir une ombre se faufiler autour de lui, invisible, mais il ne se laissa pas décontenancer : ce n'était qu'un effet de son imagination. Grinval affirmait que la peur offrait un éventail de sensations qu'aucun autre sentiment ne pouvait procurer. Elle pouvait faire entendre, voir, sentir – et, lorsqu'elle était contrôlée, révéler – toutes sortes de choses.

La présence s'évanouit sur un dernier râle qui s'éleva juste derrière Harry, dont le réflexe fut de se retourner et de porter une main à la poche contenant sa baguette magique, mais il se ressaisit et entendit alors un bruissement caractéristique, familier, comme si un oiseau immense avait pris son envol : un sortilège de Mort, songea-t-il. Un rire aigu, glacé, cruel et réjoui, retentit alors de partout et nulle part.

J'ai tué tes amis, Potter ! lança la voix, assortie au rire, de Lord Voldemort. Tous tes amis, toute ta famille et même cet imbécile amoureux des Moldus de Dumbledore ! Tu as remonté le temps, félicitations, mais tu n'as pas pu sauver qui que ce soit. Les Weasley n'auront jamais de petit Ronald, tu as échoué sur toute la ligne…

− Je suis toujours vivant, répliqua Harry sans pouvoir s'en empêcher.

Le rire sonore, plus malveillant que jamais, de Voldemort résonna de nouveau.

Mais tu es seul, désespérément seul, à présent, dit-il.

A sa grande irritation, Harry sentit son cœur rater un battement et sa gorge se nouer, mais il garda l'esprit clair et inspira profondément :

− Alors, nous sommes dans la même situation, Tom.

Le ministère est tombé, Poudlard est mien, rétorqua la voix de Voldemort d'un ton amusé. Tu peux te cacher où bon te semble, mes Mangemorts sont partout. Nous ouvrirons chaque porte, chaque placard à balais, chaque passage secret, soulèverons chaque pierre, contournerons chaque arbre, sillonnerons mers et océans, monterons au sommet de chaque montagne : nous te retrouverons et je mettrai un terme à ta misérable existence.

Harry ne répondit pas. Il savait que réagir renforcerait la voix de Voldemort, que cette peur tarderait à céder sa place s'il lui accordait trop d'attention. Or, le Brouillard des Peurs ne durait qu'une petite dizaine de minutes – et il ne savait pas du tout combien de temps s'était écoulé depuis que la sphère avait éclaté.

La voix de Voldemort ne revint pas à la charge, bien qu'il eut l'impression de sentir un regard implacable posé sur lui plusieurs secondes après la dernière menace du Seigneur des Ténèbres.

De l'obscurité s'éleva alors un souffle rauque, difficile, accompagné de bruits divers et variés – le bruissement d'une étoffe, un tintement métallique, un léger claquement de pas étouffés. Puis retentit une voix grave, familière aux oreilles de Harry. Elle était calme, posée, attentionnée, mais elle s'exprima dans une langue inconnue. Harry comprit immédiatement : il découvrait une peur d'Astaroth, une hantise vieille de plusieurs millénaires mais que son œil rouge avait conservée active. Un autre homme – plus vieux, plus affaibli, peut-être même souffrant – se fit alors entendre, mais Harry eut beau tendre l'oreille, il ne comprit rien à ce que celui-ci raconta… Rien, à part le mot « Marvennor ».

Comme s'il avait s'agi d'un mot de passe, d'un code secret pour réveiller la mémoire de l'œil rouge, Harry put tout à coup comprendre ce que répondit le plus jeune :

Elle ne se doute de rien, je te l'assure, Majesté, dit-il. Elle ne vivra pas aussi longtemps que toi, mais je n'ai rien vu qui puisse laisser entendre qu'elle se doutera de quoi que ce soit. Peut-être le soupçonnera-t-elle, je n'ai pas le pouvoir de voir dans les esprits… Si c'est le cas, je puis te garantir qu'elle ne tentera rien.

Harry plissa le front. Il venait de reconnaître la voix du plus jeune : Leandros, visiblement occupé à prendre le plus grand soin d'un Empereur enfin de vie. Ce qui l'intriguait, cependant, c'était que la conversation résonnait à ses oreilles comme un souvenir, et non une peur, mais il arrêta de s'interroger dès que la voix rauque et affaiblie d'Astaroth s'éleva à son tour :

Bien… bien, dit-il. J'ai commis de graves erreurs…

Nous en commettons tous, l'interrompit Leandros, que nous vivions quatre-vingts ans ou sept mille, que nous soyons humain ou non, que nous régnions ou pas. Tu ne peux te reprocher d'avoir gouverné un monde où aucun meurtre impuni, aucune guerre, ne s'est jamais produit. Les humains regardent ton palais en attendant ta mort : ils veulent le pouvoir et l'auront, mais jamais ils ne règneront comme tu l'as fait. Un jour, s'ils se souviennent de toi, ils te regretteront peut-être.

Et que fais-tu de ma fille, Leandros ? Je me moque des humains, de leurs ambitions, je te parle de ma fille et de ce que j'ai raté…

Ton erreur est aussi grave que la sienne, Majesté, affirma Leandros. Elle pleurera ta mort comme la fille qui pleure son père, elle se souviendra des bons moments passés avec toi comme la fille ressasse les bons souvenirs qu'elle a de son père… Elle regrettera la rancune qu'elle te témoigne…

Mais me pardonnera-t-elle ? Tu me l'as dit toi-même, Liseur : elle a retrouvé l'amour, a aimé materner ses enfants, les éduquer, les regarder se marier, mais elle Le regrette !

Elle l'aime toujours, c'est vrai, admit Leandros avec sérénité. Elle l'aimera toujours plus que ses enfants ou son époux, c'est vrai aussi. Elle ne te pardonnera jamais d'avoir commandité son assassinat, car tout ce qu'elle a construit – sa famille, surtout – aurait pu être fait avec lui. Cela n'empêche pas qu'elle t'aime toujours et que l'annonce de ta maladie, ton état de santé, l'inquiète beaucoup.

Mais elle ne viendra pas… pas tant que je serai vivant, grogna Astaroth avec amertume.

Alana se souvient du père jeune, vigoureux, combattif, dit Leandros. Elle a peur de te voir affaibli.

Au moins, je peux toujours compter sur la visite de Marvennor, puisqu'il se fait appeler ainsi…

Marvennor ne viendra pas, assura Leandros.

Ah ? s'étonna Astaroth. Parce que tu arrives à percevoir son avenir, maintenant ?

Son avenir, non, répondit Leandros. Ses avenirs, oui.

Ne joue pas sur les mots, Leandros ! Je veux savoir s'il va réussir !

Difficile à dire, soupira Leandros. Je perçois l'avenir qui est, pas celui qui pourrait être. Dans celui qui est, il échouera.

Et… penses-tu que ce soit une bonne chose ?

En toute honnêteté, Majesté, je suis plutôt tenté d'admirer une telle persévérance, alors non, je ne pense pas que Marvennor mérite d'échouer. Je lui souhaite même de réussir, car si nous sommes mortels, il semble ne pas avoir cette chance.

Le silence s'installa, laissant un moment de répit à Harry pour cogiter. De quoi parlaient-ils ? Qu'est-ce que le Marcheur de Mort cherchait tant à réussir ? C'était certainement quelque chose d'extrêmement important – assez en tout cas, pour que Leandros avoue à Astaroth, apparemment défavorable à un succès, qu'il espérait l'inverse.

Le garçon pourrait l'aider à réussir ? demanda l'Empereur.

Inconsciemment, sans doute, reconnut Leandros. Je conçois que tu éprouves une franche horreur à l'idée de le voir obtenir ce qu'il désire le plus au monde, mais…

Une franche horreur ? coupa Astaroth d'un ton morne. Je ne crois pas avoir été autant terrifié par une idée pareille de toute ma vie… Je préfère encore affronter Malphas éternellement plutôt que de le voir réussir, quand bien même je devrais subir les pires souffrances qui soient.

Et qu'en dirait ta femme, Majesté ?

Il y eut une nouvelle coupure dans la conversation, mais Harry ne comprenait pas plus que tout à l'heure. Il ne doutait pas un seul instant que le Marcheur de Mort cherchait – ou plutôt, avait cherché – à obtenir une chose qui écœurait Astaroth au plus haut point, mais qu'était-ce ?

Elle approuverait, prétendit l'Empereur.

Tu mens aussi mal qu'à mon entrée à ton service, Majesté, dit Leandros d'un ton amusé. Tu sais qu'elle était complice, qu'elle a tout fait pour que ça arrive… Tu me l'as dit toi-même, elle s'arrangeait toujours pour que les gardes désertent leurs postes…

Et elle le faisait avec une imagination admirable ! ajouta Astaroth avec émerveillement.

Harry entendit l'Empereur pousser un soupir soudain.

Il sera le dernier, n'est-ce pas ? demanda-t-il d'un ton affligé.

Il en a le pouvoir.

Dans ce cas, qu'il réussisse ! lança Astaroth de mauvaise grâce. Arrange-toi pour qu'il ait un indice, Liseur, et peut-être qu'il se souviendra…

C'est déjà fait, révéla Leandros. Il pourra en trouver un dans un village du nom de Tinworth, notre complice a trouvé la tombe.

Harry arqua un sourcil. Etait-ce un effet de son imagination ou Leandros prononçait-il « complice » sur un tout autre ton que les autres mots de sa phrase ? On aurait dit qu'il s'amusait du titre affecté à leur collaborateur, mais Astaroth ne releva pas – ou tout au moins, Harry ne l'entendit jamais, car la peur/souvenir parut arriver à sa fin et le silence régna un moment, jusqu'à ce que la voix de l'Empereur – plus ferme, plus jeune, plus vive – n'explose soudainement, faisant sursauter Harry :

REVIENS ICI !

Le bruissement d'un vêtement s'accompagna alors du martèlement d'un pas hâtif :

Alana ! tonna l'Empereur.

Laisse-moi !

Glaciale, tranchante, la voix de la princesse rappelait étrangement quelque chose à Harry, mais assez différente pour qu'il soit incapable d'identifier la personne à qui elle lui faisait penser. Il sut néanmoins qu'il « assistait » à présent au pire souvenir d'Astaroth, que la dispute qui allait s'ensuivre était celle que les Détraqueurs ramenaient à la surface de « sa » mémoire.

Je t'interdis de partir !

Tu m'interdis ? s'écria Alana, le ton plus brûlant que le feu d'un dragon. Quel ordre ai-je à recevoir de toi ? Je n'obéis pas aux meurtriers !

Je te protégeais !

De Morgan ? grinça la princesse d'un ton furieux. C'est toi que tu protégeais ! Il te terrifiait, même son nom te terrifie encore ! Tu ne peux pas l'entendre sans pâlir et te sentir agressé !

Il n'était pas fait pour toi ! répliqua Astaroth avec agacement. Il a passé toute sa vie à boire et à se jouer de jeunes femmes désirables qu'il abandonnait comme de vulgaires moins-que-rien dès qu'il obtenait…

JE SAIS ! hurla Alana. Tu n'étais guère plus vertueux et respectable que lui quand tu as rencontré mère ! Je connais l'histoire de votre rencontre, alors arrête de me prendre pour une idiote ! Morgan m'aimait vraiment, je faisais avec lui ce que mère a fait avec toi : il a abandonné la boisson et ses manières rustres, il était même prêt à s'allier à toi pour combattre Malphas et Beherit…

Et où était-il quand j'ai eu besoin de lui ? Il t'a peut-être fait croire qu'il m'aiderait, mais il est resté caché, rétorqua Astaroth.

Non…

Harry cilla et eut presque l'impression de sentir l'Empereur réagir de la même manière, car le ton d'Alana était pour le moins déconcertant : plus de colère, plus de rancœur, plus de tristesse enragée, mais une déception froide et affligée. Il y eut un silence pesant, puis la princesse sembla retrouver une certaine fureur :

Ton arrogance a été de croire que tu pourrais contenir l'armée de Malphas et de Beherit, père ! Tu as peut-être vaincu tes semblables, mais les gardes n'y sont pas pour grand-chose dans la mort des envahisseurs qui ont péri à l'intérieur du palais : Morgan me protégeait…

Il… il était dans le palais ? s'exclama Astaroth, scandalisé.

Crois bien que je suis navrée qu'il ait sauvé ta fille unique, répliqua froidement Alana.

Quoi ? Non ! Alana, reviens !

Ne t'approche plus jamais de moi¸ ne me recherche pas, ne me contacte pas : tu as tué Morgan, tu as tué le seul homme qui me méritait… que je méritais… Si je te recroise, père, je ferai le nécessaire pour le rejoindre !

Ne dis pas de sottises…

Une lourde porte claqua au moment où la voix d'Astaroth s'étranglait dans sa gorge.

Alana

Harry sentit sa gorge se nouer, comme s'il ressentait toute la peine, toute la détresse de l'Empereur, mais il lui fallut reprendre ses esprits rapidement, car le Brouillard des Peurs commençait à disparaître : occultées mais bien visibles, les flammes des torches apparaissaient à travers les écharpes qui déchiraient la brume ténébreuse. Harry secoua la tête, comme pour s'éclaircir l'esprit, et s'orienta à l'aide d'une torche pour rejoindre un mur. A l'autre bout du couloir, derrière lui, il entendit un sanglot lointain, à peine audible, de Pettigrow.

− Que… c'était quoi, ça ? demanda la voix étouffée, bouleversée, de Sirius. James ?

− Je vais bien…

Harry ne s'attarda pas, à présent assuré que le laboratoire n'avait pas été atteint. Longeant le mur, il tourna dès qu'il eut atteint l'angle et émergea du Brouillard des Peurs, à la fois satisfait et excité. Satisfait, parce qu'il savait à présent que son pire souvenir était bel et bien celui d'Astaroth lui-même, et excité, car il avait obtenu plusieurs informations intéressantes sur l'Empereur et, plus encore, sur le Marcheur de Mort. Qu'est-ce que le complice de Leandros et d'Astaroth avait bien pu laisser au cimetière de Tinworth ? Le Marcheur de Mort l'avait-il trouvé, ce mystérieux objet ? Si non, Harry comptait bien le découvrir à sa place et en exploiter les secrets. Marvennor était un contemporain de l'Empereur, peut-être que la chose laissée à Tinworth aiderait Harry à localiser une Relique : il fallait bien que quelqu'un ait récupéré les Reliques des Aînés après la mort d'Astaroth, songeait-il. Peut-être le Marcheur de Mort se les était-il appropriées, puis qu'il les avait distribuées au cours des marchés qu'il passait…

S'éloignant à grands pas, Harry rejoignit les parties plus fréquentées des sous-sols et faillit heurter Deadheart à un croisement. La magnifique Serpentard parut légèrement surprise de le trouver là, les bras encombrés de robes de bal.

− C'est toi que je voulais voir, annonça-t-elle d'un ton désintéressé.

− Ah ? demanda Harry, étonné.

− Il faut que tu choisisses la robe que tu préférerais que je mette pour le bal.

− Pari perdu ?

Deadheart ne daigna même pas répondre, mais Harry ne s'en formalisa pas.

− Celle que tu préfères, ajouta-t-il.

− Il faut que tu la choisisses, répéta Deadheart.

Harry réprima un soupir et jeta un rapide coup d'œil aux couleurs des quatre robes que la Serpentard tenait.

− La verte, dit-il d'un ton badin.

Deadheart hocha simplement la tête et tourna les talons. L'espace d'un bref instant, Harry fut tenté de rectifier, de dire à la Serpentard qu'il préférerait qu'elle n'ait pas de robe, mais cet élan hormonal passa et il s'arracha à la contemplation de la chevelure noire, épaisse et brillante, de Deadheart. Il reprit son chemin, préférant mettre une distance raisonnable avec les Maraudeurs au cas où ceux-ci chercheraient à se venger de son mauvais tour.

Lorsqu'il eut rejoint le rez-de-chaussée, il consentit enfin à relâcher sa vigilance et s'enferma dans ses pensées pour réfléchir à ce qu'il avait appris. Quel avait été le but ultime du Marcheur de Mort ? Pourquoi Astaroth avait-il tant redouté qu'il réussisse ? Pourquoi, alors proche de son trépas, l'Empereur avait-il finalement revu son avis pour offrir à Leandros toute liberté de manœuvres ? Qui était leur « complice » ? Harry savait qu'il ne devait pas se poser autant de questions, qu'il allait à l'encontre de l'enseignement de Brighton, mais la peur-souvenir l'avait profondément perturbé. Bien qu'ils aient beaucoup parlé, Leandros et Astaroth étaient restés vagues. Il ne savait rien de ce dont la princesse Alana ne devait pas se douter, mais c'avait été quelque chose que l'Empereur n'avait pas souhaité voir se produire…

Il fut tiré de ses songes par Bowman au moment il atteignait le quatrième palier : la petite Serpentard tenait un vieux parchemin auquel il manquait un bon morceau. Lorsqu'elle le tendit vers Harry, celui-ci s'aperçut qu'il ne s'agissait pas d'une simple feuille, mais d'une sorte de journal de l'école à l'ancienne intitulé Le Sanglier secret. L'encre avait disparu en de multiples endroits, rendant le texte difficile à lire, mais Harry ne s'en étonna pas : s'il décryptait correctement la date inscrite sous le nom du libellé, celui-ci datait du siècle dernier.

− Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il, intrigué.

− La preuve que Trevor Pullman ne raconte pas que des bêtises, répondit Bowman.

− Qui est Trevor Pullman ?

− Un sixième année de Poufsouffle, dit Bowman d'un ton détaché. C'est un conteur assez impressionnant, la moitié de sa maison se réunissait tous les soirs devant lui pour entendre une histoire avant d'aller se coucher. Il a invité la majorité d'entre elles, sauf une : celle de Wendy Pullman, son arrière-grand-tante.

− Cool, dit Harry avec désinvolture, et après ?

Bowman lui adressa un sourire goguenard.

− Figure-toi, mon petit Potter, que je tiens une piste pouvant nous conduire à une bille argentée, dit-elle.

Ou comment piquer l'intérêt et la curiosité de Harry.

− Ah ? s'intéressa-t-il, assez surpris.

− Wendy Pullman, très cher, a connu une scolarité assez difficile après qu'elle eût prétendu avoir découvert un phénomène inexplicable au sein même de Poudlard. Selon elle, à en croire l'histoire de son arrière-petit-neveu, le cinquième étage serait balayé d'un brouillard surgi de nulle part si l'on réalise un certain « rituel ». Et au-delà de ce brouillard, il y aurait une salle merveilleuse contenant toutes sortes d'objets incroyables.

Harry comprit aussitôt que Bowman associait « le brouillard surgi de nulle part » à celui qui avait accompagné leur aller-retour vers l'époque de l'Empereur.

− Et en quoi est-ce une piste ? demanda-t-il.

Bowman sourit plus largement, ses yeux bleu givré se rétrécissant à deux fentes étincelantes.

− Parce qu'au beau milieu de cette salle merveilleuse, il y a un jardin, répondit-elle. Au centre du jardin, il y a une fontaine représentant une fée. Et dans les mains de la fée, il y a une bille argentée.

Harry sentit les battements de son cœur s'emballer sensiblement.

− C'est quoi, le rituel ? interrogea-t-il.

La petite Serpentard eut l'air plus malicieux que jamais.

− Lys' doit te montrer les robes de bal qu'elle a…

− Je sais, je l'ai croisée, j'ai choisi la verte, quel est le rituel ?! l'interrompit Harry avec impatience.

Bowman grimaça, contrariée.

− Tu viens de me faire perdre un pari ! lui reprocha-t-elle.

− Rien à cirer ! Quel est le rituel ?

La Serpentard parut être tentée de ne pas répondre tout de suite, de le taquiner encore un peu, mais elle sembla se raviser.

− Je ne sais pas si on peut se fier au rituel tel que le décrit Pullman, honnêtement, dit-elle. Selon lui, il faut être nu, s'entailler la main avec une hallebarde et tracer un cercle sur le sol avec son sang… Mais depuis que Pullman – l'arrière-grand-tante – a raconté son histoire, beaucoup d'élèves ont essayé et aucune salle merveilleuse ne leur est apparue…

Harry regarda la Serpentard d'un air dubitatif. Comment pouvait-on croire à une histoire pareille ?

− Pullman a-t-il expliqué comment Wendy en était venue à se retrouver à poil au cinquième étage et à dessiner un cercle sur le sol avec son propre sang ? demanda-t-il.

− Tu te doutes bien que non, dit Bowman. Tout le monde le soupçonne d'avoir inventé ce rituel pour se rincer l'œil au cas où une fille viendrait lui en demander la procédure… J'ai cherché dans les vieux libellés, placards et autres almanachs conservés à la bibliothèque, je n'ai trouvé que ce vieux bout de parchemin… et il ne fait que se moquer de Wendy Pullman.

Harry réfléchit rapidement. Si cette salle merveilleuse existait réellement, il ne doutait pas un seul instant qu'il existait réellement un rituel pour y accéder, mais Trevor Pullman le connaissait-il ? Cela paraissait peu probable, ou le Poufsouffle aurait probablement cherché à accéder à cette pièce bien avant – et s'il l'avait fait, Poudlard en aurait entendu parler, à moins qu'il ne faille quelque chose que Pullman ne possédait pas…

− Il faut le faire parler, décréta-t-il.

− Pullman est pervers et cupide, objecta Bowman. Tu n'es pas une fille, alors il exigera une somme indécente, et même là, tu n'auras aucune certitude qu'il te décrira le véritable rituel, si tant est qu'il le connaisse, avant que tu ne l'essayes.

− Tu sais pour qui il a le béguin ?

− Toutes les filles, pratiquement, répondit Bowman en l'observant d'un air intrigué. La plupart de ses amis, les filles comme les garçons, l'ont déjà surpris à se tripoter la nouille… On raconte même qu'il lui suffit de jeter un coup d'œil à un décolleté pour que son pantalon devienne inconfortable… A quoi tu penses ?

− A retourner sa perversité contre lui, dit Harry. S'il est aussi sensible aux charmes des filles, il perdra vite ses moyens, il parlera plus vite qu'il ne réfléchit et, au final, il laissera échapper l'information qui m'intéresse.

Nous intéresse, Potter ! protesta Bowman. Tout ce qui touche aux billes argentées me concerne ! Quant à ton plan, comment comptes-tu t'y prendre ? Même Parsons refuserait de montrer une épaule à Pullman…

Harry posa un regard sardonique sur Bowman, qui le regarda avec méfiance puis écarquilla les yeux, outrée.

− Même pas en rêve ! siffla-t-elle d'un ton menaçant.

− Pense à la bille argentée…

− Plutôt mourir que de m'approcher à moins de cinq mètres de ce porc ! insista Bowman, catégorique.

− Il n'est pas obligé de savoir que c'est toi…

− Hors de ques… Quoi ? s'étonna la Serpentard.

Le Gryffondor eut un sourire en coin, malicieux.

− Laisse-moi peaufiner les détails, dit-il, et je serai en mesure de t'exposer mon plan le soir du bal.