Il tomba lourdement sur sa cheville mais ne s'autorisa à peine plus qu'un bref rictus de douleur. Sans doute, il s'était blessé en sautant d'en bas du balcon du second étage, trop pressé pour descendre de façon traditionnelle l'escalier de secours. Mais il n'avait pas une minute à perdre. Léo allait se fait tirer de dessus dès qu'il passerait la porte de ce restaurant et, tout habile le ninja était-il, sous aucune circonstance il ne pourrait éviter les quelques 500 cartouches qui seront vidées sur lui.

Pour le moment, les révélations du Japonais n'avaient plus d'importance. L'instinct lui dictait de protéger Léo et dans une circonstance aussi dramatique, il se laissa conduire par lui. Peu importe les réels sentiments du garçon aux cheveux noirs, ses véritables motivations et son passé, il l'aimait et cela lui suffisait comme raison de vouloir le protéger.

Même si sans son masque, il allait foutre définitivement sa vie en l'air en pénétrant dans le restaurant.

Il réussit à mettre la main sur un pan du costume de Léo. Le ninja se retourna brièvement, sans paraitre écouter la supplique de Raphael. Les yeux clairs le fixaient intensément.

Ce fut la dernière chose dont il se rappela avec certitude.

Puis, tout disparu. Il lui sembla perdre pied dans un tunnel noir, sans terme ni paroi. Il lui sembla voir Léo, dans ses rêves, des rêves extrêmement érotiques, mais où le visage du garçon était masqué. Le garçon aux cheveux sombres allait et venait dans son corps et son plaisir était à la limite de la douleur. Il savait que c'était lui, car son corps ne réagissait jamais à ce point avec une autre personne et le ninja était ancré si profondément dans son esprit que seul lui pouvait jusqu'à monopoliser ses songes.

Ensuite, le rêve devient monstrueux, il eut vision cauchemardesque de Léo, son corps pâle se couvrant d'écailles bleues et rouges et l'enserrant à l'en étouffer. Il attendait vaguement le jeune homme le supplier de partir, mais tout en resserrant sa prise. Puis, le bel adolescent hurla ce qui semblait son prénom, mais Raph ne put en être sûr, alors qu'à une lampée de flamme le brûla au visage.

Il se réveilla aussitôt en sursaut, dans ce qu'il reconnut vite comme une chambre d'hôpital. Nauséeux et désorienté, il se pris la tête. Il tenta de faire la part des choses entre le rêve et la réalité, cherchant à comprendre ce qu'il faisait là, ce qui s'était passé et où était son petit ami. Il se souvenait avec certitude d'avoir réussi à toucher Léo avant son entrée fatidique. Il l'avait regardé. Que s'était-il passé ensuite? Il ne se souvenait de rien de plus et sa tête l'élançait comme ce n'était pas possible. Avait-il reçu un coup? Fait une commotion? C'était possible.

Soudain, il s'aperçut qu'il n'était pas seul dans la pièce et que deux agents de police et un médecin étaient présents également. Ou peut-être venaient-ils tout juste de rentrer.

-Que s'est-il passé, bredouilla -t-il. Puis, une angoisse l'étreignit en repensant au carnage probable qui avait dû se dérouler au resto et il demanda « s'il était mort »,

Un des policiers hocha lentement de la tête et Raph sentit son cœur couler. Il avait échoué à protéger l'homme qu'il aimait. Plus rien n'avait de sens et il entra ses ongles dans sa peau, étouffant un hurlement silencieux.

Le médecin continua :

-Nous n'avons rien pu faire. Lorsque les services d'urgence sont arrivés sur les lieux, la crise cardiaque l'avait déjà emporté.

Raphael, malgré sa détresse ouvrit grand les yeux. Combien un garçon jeune et en forme comme Léo pouvait mourir à 18 ans d'une crise cardiaque? Il ne comprenait pas.

-Votre père, continua le policier, est la seule victime de la nuit dernière et bien que sa mort apparaisse naturelle, nous avons quelques questions à vous poser.

Un éblouissement pris Raphael. Ce n'était pas Léo qui était mort, mais son père et de plus, naturellement.

Il fronça les sourcils, tentant de se concentrer afin de se remémorer les évènements. Aussitôt, une douleur vive le pris à la tête. A chaque fois qu'il réfléchissait trop aux évènements s'étant déroulés plus tôt, ce qui lui semblait une horrible migraine l'empêchait d'aller plus en profondeur dans ses souvenirs.

Il écouta le docteur lui expliquer qu'il avait reçu une injection d'un produit inconnu mais anesthésiant, qu'il voulait étudier.

Raph n'en avait rien à cirer. Il ne voulait que Léo. La mort de son père le perturbait très peu. Du plus loin qu'il se rappelait, celui-ci n'avait jamais vraiment agi en père à son égard. La menace qui pesait sur son amant s'effaçait et cela uniquement comptait. Mais il devait le revoir.

L'anxiété le rongeait. Il n'avait aucune idée de ce qui s'était passé et ne pouvait donc savoir à quel point l'homme qu'il aimait, le détestait. Il avait besoin de s'assurer que les dommages à leur relation n'étaient pas irréparables et que le beau garçon allait bien. Plus tard, il lui poserait des questions. Pour le moment, revoir Léo était la priorité absolue. Il avait physiquement besoin de sa présence et émotivement de le savoir en sécurité. Il s'agita :

-Je suis ici depuis combien de temps, questionna-t-il abruptement. Puis, il se tâta et fronça les sourcils, lorsqu'on lui répondit qu'il était inconscient dans ce lit depuis dix heures. :

-Suis-je blessé? Comment ai-je atterri ici?

-Un appel a été placé pour une ambulance vers minuit. Vous étiez seul avec votre père, qui était déjà décédé. Vous n'avez aucune blessure physique a proprement parlé. Mais, comme je vous disais, ce produit injecté est …commença le médecin.

-Donc, aucune raison de me garder ici, non? Je peux détaler? Questionna brutalement Raph, une jambe déjà hors du lit de l'hôpital.

Consternés par le manque de considération que le jeune homme semblait éprouver pour lui-même, sans compter de son manque flagrant de chagrin suite à la mort de son père, le médecin jeta un coup d'œil aux agents présents, afin de les appeler silencieusement à son aide.

-Non, monsieur Senzi, vous devez d'abord nous raconter votre version des faits, clarifia un des policiers.

Il répondit le plus brièvement qu'il put aux mille questions des membres des forces de l'ordre, qui le firent de plus répéter, afin de noter ses déclarations ou susciter des contradictions, il n'en n'était pas trop sûr. Son impatience grandissait et il avait peine à se retenir de ne pas les envoyer se faire foutre et ficher le camp. Par chance, l'injection de « peu importe ce que c'était » qu'il avait reçu le dispensait de précision et il pouvait de façon crédible répondre qu'il ne se souvenait de rien. Il raconta qu'il ne se souvenait seulement qu'il accompagnait son père pour la fermeture dominicale du restaurant. Malgré leur peu de satisfaction à l'audition de ses réponses, faites d'un ton buté, les policiers n'eurent d'autre choix que de le laisser partir, lui glissant une carte d'affaire en poche. Et il se retrouva ainsi miraculeusement sur le trottoir trois heures après son réveil, après avoir juré de tuer tout le monde si on ne le laissait pas aller et juré qu'il allait parfaitement bien. On lui avait remis ses effets personnels. Mais sans aucune arme. Lui avait-on confisqué pour enquête? Mystère. Il s'en préoccuperait plus tard.

Aussitôt, il prit son cellulaire en main pour texter son ami, qui n'avait été que sa seule préoccupation depuis son réveil. Avec affolement, il s'aperçut que non seulement leur historique de conversation était effacé, mais aussi les photos de Léo et son numéro. Bien évidemment, en bon esclave de la technologie qu'il était, malgré qu'il se forçât les méninges, Raph ne parvient pas à se rappeler le numéro de son amant.

Il tenta de s'astreindre au calme. De toute évidence, quelqu'un avait tenté d'annihiler toute trace de Léo dans son cellulaire, mais rien n'empêchait Raph de se rendre chez le beau jeune homme. Peu importe les obstacles que le cousin Donny pouvait mettre entre eux. Rien ne barrerait la route de Raph pour se justifier.

Il n'avait pas sa voiture, ni argent sur lui et dut, malgré la sensation de vertige qu'il avait depuis son réveil et sa cheville douloureuse, courir jusque chez Léo, du mieux qu'il pouvait bousculant les gens sur le trottoir, sans s'en soucier. Sans doute, il allait empirer l'état de sa cheville, mais son angoisse était plus tangible que la souffrance. Il parvient en vue de l'immeuble de Léo près de 20 minutes plus tard. Il ne sonna pas directement chez son amant en premier. Il était trop malin. Si Léo était furieux, il allait savoir qu'il était en bas. Il préféra le surprendre et sonna chez un autre locataire.

-Ouais, c'est le gars du câble, M. Oroku nous a demandé de venir vérifier les installations de tout le monde, répondit-il sans réfléchir à l'intercom. Le nom du propriétaire fit des merveilles et un signal sonore averti Raph du déverouillement de la porte. Il monta à la course les étages, malgré sa nausée de plus en plus présente et s'arrêta en haut, le souffle coupé.

La porte de l'appartement occupé la veille par Léo et Mikey était grande ouverte, laissant voir un salon vide. Vide était peut-être exagéré, la plupart des meubles étant encore là. Mais ils étaient couverts d'un drap protecteur. Il n'y avait plus de photos encadrées dans la pièce. Il entra et ouvrit toutes les portes des trois chambres. Tous les objets personnels de Léo et Mikey étaient manquants et, il le supposait, également ceux du cousin Donny. Le seul témoignage prouvant que Raph n'avait pas rêvé l'existence du bel adolescent aux cheveux noirs était la plante qui lui avait offerte, qui profitait du maigre soleil de février, abandonnée.