Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 39

Le conseil de guerre avait été improvisé dans la salle sous la volière. C'était risqué, mais Alessandro avait failli hurler à Lucrezia Blackwell (si tant est qu'on puisse hurler en écrivant sur un post-it) qu'il était HORS DE QUESTION qu'un Gryffondor mette un pied dans SA Tour des Elfes. Il tolérait les Poufsouffles, bien forcé d'ailleurs, mais les Gryffondors, jamais, surtout pas après ça. Et Ginny Weasley avait beau être canon, il voulait bien la voir partout ailleurs, dans n'importe quelle tenue, mais pas à la Tour des Elfes.

Il était arrivé en avance, exprès, sachant que Blackwell était d'ordinaire ponctuelle et viendrait avec ses deux Poufsouffles. Ils auraient peut-être être ainsi le temps de débattre de vive voix de ce qu'ils pensaient des Gryffondors avant qu'ils ne fassent leur entrée.

Poudlard avait été brutalement livré au chaos quand les membres de l'Armée de Dumbledore avaient littéralement provoqué les Carrow en cours puis la nuit, en ignorant de façon délibrée le couvre-feu. On avait saboté des couloirs avec des inventions Weasley et d'autres, de concepteurs non déclarés. Le problème était que les victimes n'étaient en général que des élèves et, par malchance, que des affiliés à l'une des organisations secrètes de la résistance. Non seulement les meneurs étaient punis (et donc blessés), mais on se retrouvait avec des dizaines de mômes qui se plaignait de bobos divers et variés et c'est là qu'Alessandro Gabelli avait perdu patience et exigé une réunion du jour au lendemain. Quand sa proposition n'avait pas rencontré l'écho attendu, le Slytherin avait joué la carte du chantage et insinué qu'il irait trouver Snape. Il ne l'aurait jamais fait, mais c'était un bon indicateur de la défiance qui existait encore à l'égard des membres de sa maison que de constater qu'il avait obtenu une réponse de Ginny Weasley dix minutes à peine après son message (un peu violent, mais après la douzième compresse préparée en une heure, on pouvait accorder les circonstances atténuantes).

« Je croyais que tu étais de notre côté, Gabelli ? attaqua immédiatement la grande rousse en entrant dans la salle, suivie de Neville Londubat qui leva les yeux au ciel en l'entendant.

-Si vous décidez de faire sauter Poudlard avec nous dedans, la réponse est non, répliqua Alessandro d'un ton glacial.

-Il était temps d'agir, les Carrow et Snape croyaient vraiment pouvoir agir en toute impunité.

-Parce qu'ils se restreignent, maintenant, peut-être ?

-Je croyais que tu étais ami avec la fille de Snape ? Tu ne bougerais pas le petit doigt… »

Le Slytherin fonça droit devant lui et envisageait déjà de passer ses mains autour du cou de la Gryffondor et de serrer bien fort, quand un bouclier surgit entre les deux.

« Bon, ça y est, on peut passer à autre chose ? Je vous rappelle qu'on doit retourner à nos quartiers et descendre dîner dans trois-quarts d'heure », grinça Lucrezia.

Alessandro se détourna et haussa les épaules, puis alla s'assoir sur une caisse.

« Ginny ? »

La Gryffondor leva les yeux au ciel et recula jusqu'au mur.

« Au risque de te choquer, je suis d'accord avec Gabelli, commença Lucrezia, bientôt rejointe par Jonathan Haffner et Owen Cauldwell. Vous avez attaqué sans crier gare…

-Il fallait une déclaration de guerre ? railla Ginny.

-Quand on a des alliés, la moindre des choses est de les tenir au courant, râla Alessandro.

-Que vous vous en preniez aux Carrow, très bien, remarqua Jonathan qu'on n'avait pas encore entendu : mais vos guets-apens dans les couloirs sont débiles.

-Tu parles, je ne soigne que des petits qui changent de salle de cours et qui n'ont rien fait pour mériter de servir de cobayes à vos inventions », grommela Alessandro.

Ginny marmonna quelque chose d'inintelligible et Neville fixa ses chaussures d'un air préoccupé.

« Ce n'est pas la bonne méthode, reprit Lucrezia : il faut planifier quelques actions, prévenir les autres organisations afin qu'on vous appuie s'il le faut ou qu'on s'arrange pour que personne de notre côté ne soit blessé, mais pas frapper n'importe où et n'importe comment.

-Les Carrow ont désigné des boucs émissaires, et je serais curieux de savoir combien d'entre eux sont vraiment coupables, demanda Alessandro.

-Aucun », murmura Ginny Weasley au bout de longs instants, les yeux baissés.

Quatre paires d'yeux écarquillés s'attachèrent aux deux Gryffondors, stupéfaits.

« L'Armée de Dumbledore n'a organisé que deux opérations, avoua Ginny, toujours apparemment aussi fascinée par le sol dallé : c'était celle de l'attaque des Carrow la nuit de lundi à mardi, et l'autre, le lendemain. Entendant les exclamations des autres élèves, elle poursuivit : ce qui s'est passé au cours d'Etudes Moldues, c'était encore une réaction « épidermique » de Cormack. Il me fatigue celui-là, souffla-t-elle presque en aparté.

-Et le bordel dans les couloirs ? interrogea Alessandro, incrédule.

-Aucune idée, des initiatives personnelles sans doute », constata Ginny en haussant les épaules.

Il était délicat de se mêler des affaires d'une autre maison, et encore plus d'une organisation clandestine, surtout quand la responsable de celle-ci avouait plus ou moins en avoir perdu le contrôle. Le silence commençait à être gênant et ce fut Neville qui finit par s'assoir à son tour sur une caisse et prendre la parole, prenant la responsabilité de la divulgation de leurs « secrets ».

« Depuis une semaine, depuis ce que les Carrow et Snape ont fait à Edgecombe et, hum, Emilie Snape, plus personne ne tient en place à Gryffondor. C'était déjà compliqué avant : vous voyez, c'était Harry qui dirigeait l'Armée de Dumbledore avant. Personne n'aurait eu l'idée de remettre son autorité ou ses décisions en question…

-Je suis plus jeune, et être une fille n'aide pas, avoua Ginny Weasley, le visage fermé, les mâchoires serrées.

-Crétins, siffla Lucrezia, les bras croisés.

-Comment as-tu été désignée ? » demanda Alessandro.

Il récolta un regard noir de la Gryffondor qui haussa les épaules et regarda ailleurs, le nez en l'air. Lucrezia avait une bonne idée de ce qui avait pu propulser Ginny Weasley à la tête de l'organisation créée par son frère et son petit-ami, mais elle refusait de mettre cela sur le tapis devant quatre garçons.

« Faites des élections, suggéra Owen.

-Non, répliqua Neville : si on fait des élections maintenant, ce sera sans doute McLaggen qui sera désigné et ce n'est pas une bonne idée. On entendit Ginny ricaner avec dérision et il expliqua : Cormack aurait de bonnes idées peut-être sur un champ de bataille, mais pas pour notre situation. Si on lui laisse la bride sur le cou, ce qui s'est passé cette semaine deviendra notre routine quotidienne jusqu'à ce que les Carrow et Snape nous écrasent.

-Vous avez un problème avec McLaggen, d'accord, je comprends, raisonna Alessandro, mais ces histoires d' « initiatives personnelles » ?

-Comme McLaggen et ses copains n'en font qu'à leur tête, il devient impossible d'exiger des autres qu'ils suivent les ordres », résuma Ginny.

Les deux Poufsouffles discutaient à voix basse dans leur coin et s'interrompirent soudain en réalisant qu'on les observait depuis un moment.

« Sans légitimité… enfin, c'est-à-dire, sans élections, commença Jonathan, je ne vois pas comment tu pourrais faire valoir une quelconque autorité…

-N'importe quoi, rétorqua Alessandro avec dédain. Tu veux mon avis ? Il faut montrer que tu commandes, c'est ça qui te donnera ta « légitimité », pas une élection ni un référendum, ironisa-t-il. Il ne releva pas les remarques désobligeantes des Poufsouffles et continua : McLaggen n'écoute pas ? Très bien, exclus-le. »

Sa suggestion fut examinée dans un silence de mort. Lucrezia avait peut-être quelques objections, pour la forme, mais elle hocha la tête, reconnaissant qu'elle aurait sans doute eu la même idée. Sa réaction parut faire réfléchir Ginny Weasley qui échangea un long regard avec la Serdaigle.

« Débrouilles-toi, menace, ment, peu importe, mais il faut que ce bazar s'arrête : je ne peux pas fournir assez de remèdes, surtout si les Carrow se spécialisent dans le Cruciatus, reprit Alessandro. Il ajouta : McLaggen ne m'a jamais fait l'effet d'être bien méchant, c'est une grande gueule, ça c'est évident… mais tu sais ce qu'on dit des chiens qui aboient, non ? »

Neville eut un grand sourire et Ginny sourit à son tour avec un petit je-ne-sais-quoi de déplaisant.

« Je crierai toujours plus fort que lui, Gabelli, sois en sûr. »

.

Remontée par les suggestions de Gabelli (preuve vivante qu'on pouvait être Slytherin mais avoir de bonnes idées, même quand elles ne cadraient pas avec la philosophie Gryffondor) et l'approbation muette de la seule autre fille à la tête d'une organisation clandestine, et de son âge en plus, Ginny Weasley s'était appliquée à définir sa stratégie pendant le repas, mangeant mécaniquement sans même regarder deux fois ce qu'elle avalait.

Elle avait été découragée et prête à tout abandonner quand elle avait compris que McLaggen n'écoutait jamais ce qu'elle disait, et entrainait les autres à sa suite. Elle savait que, comme le suggéraient Cauldwell et Haffner, sa « légitimité » n'était pas le fruit d'un vote, non, loin de là, mais elle avait toujours réussi à se faire entendre jusque-là, même dans une famille de six garçons, tous plus âgés qu'elle. Qu'est-ce qui ne marchait pas ? Hurler n'était pas la bonne méthode. Rendre les coups, oui, ça marchait, mais on n'était pas sur un terrain de Quidditch. Alors ? Alors… il restait les bons vieux moyens de « fille » : souffler le chaud et le froid, mentir un peu, moquer, viser en dessous de la ceinture… la liste était longue.

L'annonce des punis de la soirée par Amycus Carrow lui procura une joie mauvaise. Trois Gryffondors, dont un troisième année. Oh oui, elle allait virer McLaggen, mais pour cela elle attendrait le retour des consignés et l'inventaire des dommages, quand l'indignation serait la plus forte.

Ce fut vers 22 heures que Ginny Weasley put enfin mettre son plan en œuvre. Les élèves étaient revenus blessés par les malédictions des Carrow. Pas de Cruciatus cette fois-ci, mais des maléfices appartenant à la Magie noire. Heureusement, avec les « leçons » dispensées par Amycus Carrow, les élèves plus âgés avaient pu les identifier et il avait suffi de contacter Gabelli pour savoir quoi faire. Tandis qu'on soignait les victimes, Minerva McGonagall avait piqué une colère épouvantable, l'une de celles qui faisait date et qui marquerait une génération, si ce n'était pas deux. Ginny aurait pu applaudir, tant l'indignation de sa chef de maison tapait juste et lui pavait le chemin pour ce qu'elle avait l'intention de faire plus tard. Ce qui n'arrangeait pas les affaires de McLaggen c'était que c'était la deuxième fois qu'à cause de lui des innocents étaient punis. Il s'était bien gardé de s'en vanter, d'ailleurs, mais McGonagall avait eu l'air de savoir déjà où se trouvaient les responsabilités. Le sermon avait été cinglant, humiliant et quelques-uns se demandaient qui était le plus dangereux, des Carrow ou d'une McGonagall en colère. Chacun regagna ensuite son dortoir dans le calme, sans trainer dans la salle commune. Ginny avait attendu que les garçons se soient engouffrés de leur côté avant de les suivre, de foncer comme une furie vers la chambre que partageaient Seamus et McLaggen, récupérant au passage Neville Londubat qui l'attendait près de la porte de son dortoir. Elle ouvrit la porte d'un coup de pied et laissa à son compagnon le soin de la fermer derrière elle. En toutes autres circonstances, elle eut été amusée par les visages paniqués des quatre garçons qu'elle avait pris par surprise.

« Cormack. »

Il était si surpris qu'aucun son n'avait réussi à franchir ses lèvres.

« Tu es content de toi, j'imagine ?

-Si tu tiens vraiment à le savoir, pas vraiment, non, grommela le Gryffondor.

-Ah ? Oh, mais c'est un progrès ! déclara Ginny avec dédain.

-Qu'est-ce que tu veux ? On a déjà eu le sermon de McGonagall, ça va, je ne suis pas sourd !

-Je croyais que nous avions décidé de nous consulter avant de lancer la moindre opération… rendue encore plus furieuse par McLaggen qui s'était détourné et haussait les épaules, elle s'approcha et siffla : tu es viré.

-Quoi ? »

Ginny répéta la sentence, mais McLaggen avait cette fois-ci recouvré ses esprits et il entreprit de faire entendre son opposition haut et fort :

« Non mais pour qui tu te prends, tu te crois où ?

-Je dirige l'Armée de Dumbledore et…

-Tu ne diriges rien du tout, ma petite, rit McLaggen : tu t'es mise en avant, mais personne ne t'a jamais demandé quoi que ce soit. Si tu crois que ça va marcher comme ça, tu te fourres le doigt dans l'œil et je reste poli. Pauvre cloche… »

L'insulte fit sortir Ginny de ses gonds et elle lança sans crier gare un Impedimenta et un Chauve-furie.

« Tu. Es. Viré ! cria-t-elle. Par ta faute des innocents ont été torturés par les Carrow. Tu as mis toute notre organisation en danger en faisant cavalier seul. Puisque tu n'es pas capable de suivre les décisions, prises collégialement, je te le rappelle, Cormack, tu te démerderas tout seul. Les yeux du garçon lançaient des éclairs, mais Ginny n'y prêtait même plus attention. Je te préviens, cependant : si jamais il s'avère que tu lances encore un coup foireux comme le dernier en date, sans prévenir, sans écouter les autres, si je peux prouver que c'est toi… elle fit une pause et prit une profonde inspiration : je te jure que j'irai personnellement te dénoncer à Snape. »

Un silence de mort accueillit la fin de la tirade. Neville la regardait avec des yeux ronds comme des soucoupes et Seamus dû déglutir plusieurs fois avant d'arriver à articuler quelque chose.

« Ginny…

-Je vais prévenir les autres : nous nous réunirons dans la Salle sur Demande demain. »

Avec un dernier regard incendiaire en direction de Cormack McLaggen, Ginny tourna des talons. Elle entendit tout juste la voix de Neville qui délivrait son camarade et lui disait :

« Désolé, Cormack, mais elle a raison. »

La réunion du lendemain fut tendue. McLaggen avait de toute évidence tenté de rallier plusieurs Gryffondors à sa cause, mais le résultat désastreux de ses dernières actions était trop présent dans les esprits pour vraiment peser dans la balance. Ginny Weasley semblait isolée, même si personne ne remettait plus en cause son statut de dirigeant de l'Armée de Dumbledore : les menaces qu'elle avait proférées envers McLaggen, relayées de dortoir en dortoir, étaient trop inouïes pour être ignorées. L'objet de la réunion n'était pas seulement une question de hiérarchie, mais aussi une mise au point organisationnelle : Ginny exigea la fouille des dortoirs et le dépôt de tous les artefacts douteux, artisanaux ou estampillés Weasley & Weasley afin qu'aucun imbécile ne se lance encore dans une croisade personnelle qui nuirait à tous sans profiter à personne. Il ne s'agissait pas d'abandonner, mais d'employer après concertation, toutes ces munitions dans un combat mûrement réfléchi.

ooooo

Il avait suffi d'une semaine pour mettre sur pied l'une des plus belles actions collectives jamais tentées à Poudlard. Lucrezia, Owen, Jonathan, Alessandro et Ginny avait passé une quasi nuit blanche à échanger message sur message via les post-à-ton-voisin fournis par Emilie. A tel point que Lucrezia avait dû la réveiller et lui redemander des feuillets car le sien ne s'effaçait plus. On avait planifié deux semaines de désordre et recruté une dizaine de sympathisants par maison, dans toutes les années. Certains n'étaient que des « porteurs » : c'étaient eux qui étaient chargés de récupérer une partie des artefacts nuisibles collectés par les Gryffondors et de les rapporter dans leurs maisons respectives. Là, tout était réparti entre plusieurs équipes, chacune ayant une mission à accomplir à un moment précis d'un jour défini à l'avance. La nuit précédant une opération, on s'arrangeait pour prévenir les élèves du même bord et les plus petits qu'un « évènement imprévu » risquait de se produire.

On avait sciemment décidé de se tenir tranquille en Défense contre les Forces du Mal et en Etudes Moldues. Il y avait longtemps qu'on n'avait pas eu des cours aussi calmes. Chacun écrivait mécaniquement les inepties débitées par Alecto tandis qu'on apprenait, bon gré mal gré, les rudiments de la théorie de la Magie noire et quelques premières malédictions. On avait profité de la complicité d'une partie des préfets et des délégués pour mettre en place des dispositifs dans les couloirs, mais c'était le soir, après le couvre-feu que les choses dégénéraient. Deux volontaires faisaient le mur : les Serdaigles, les Poufsouffles et les Slytherins se faisaient enfermer dans la Tour des Elfes en fin de soirée et ressortaient la nuit tombée. Les Gryffondors utilisaient la Salle sur Demande. Il fallait jouer serré et éviter les Carrow, les professeurs et Rusard. Personne n'avait plus vu Snape hanter les corridors depuis sa nomination, c'était un obstacle de moins. Une fois à pied d'œuvre, on filait à l'endroit choisi pour le sabotage de la nuit et on déclenchait les opérations dès que l'on estimait les Carrow à proximité.

Il y avait eu des ratés : deux Poufsouffles avaient été trop lents et l'un d'entre eux avait été arrêté par Amycus Carrow. Trois Gryffondors avaient été repérés avant même d'être arrivés sur les lieux de leur forfait. Ils avaient bien entendu été châtiés, mais on avait délégué une autre équipe pour prendre le relais. Un Slytherin avait été appréhendé par Alecto Carrow, dénoncé par les miaulements de Miss Teigne avant que Rusard n'arrive. Le concierge avait disparu sur le champ en voyant à qui il avait affaire et l'élève avait déployé des talents stupéfiants de menteur afin de ne pas être rangé parmi les nouveaux fauteurs de troubles. Il faut dire qu'il risquait gros et qu'à son retour à Slytherin, une séance de torture par les Carrow aurait été le cadet de ses soucis.

Le lendemain de chaque sabotage, les Carrow étaient encore plus maléfiques qu'à l'accoutumée, comme s'ils sentaient l'union de toute l'école contre eux. Et ils avaient raison. Grâce à l'accord conclu entre les chefs des trois grandes organisations de résistance, les nouvelles voyageaient à la vitesse de l'éclair, ou plutôt de l'écriture sur le post-it. Dès le petit-déjeuner, tout le monde savait ce qu'il s'était passé et traquait dans l'attitude des Carrow l'aveu d'une faiblesse. Ceux-ci tentaient de découvrir quels étaient les complices des saboteurs, mais ils se heurtaient à deux écueils. Le premier était la scission survenue au sein des maisons des Serdaigles et des Poufsouffles qui avait eu pour résultat d'empêcher tout espionnage des « résistants » de ces deux maisons. Le second était que ceux qui parmi les Gryffondors et les Slytherins partageaient les idées des Mangemorts ne faisaient pas confiance aux Carrow. On réglait donc ses comptes « en famille » et les Carrow écumaient de rage.

.

Le dernier sabotage avait eu lieu la veille : une explosion dans une salle avait fait voler une porte de bois en éclat et Alecto Carrow avait été criblée d'échardes. Elle avait eu de la chance : deux secondes plus tôt et elle aurait pris le plus gros de la déflagration. Les égratignures auraient été alors le cadet de ses soucis. C'était la première fois qu'on avait réussi à atteindre physiquement les Carrow. On exultait chez les Détraqués, avertis par des guetteurs, mais la furie des deux Mangemorts était désormais quasi incontrôlable.

Les trois responsables de l'attaque jouèrent pourtant de malchance, buttant dans leur course sur Rusard. Personne n'eut le temps de plaider ou de tenter de défendre leur « innocence » : Amycus Carrow était sur leurs talons et leur infligea une rude séance de Cruciatus. Rusard n'était plus nulle part en vue. Quand le Mangemort en eut fini avec eux, il les laissa là, à se tordre de douleur sur les dalles de pierre. Ils durent attendre plusieurs dizaines de minutes avant de voir arriver madame Pomfresh, son trousseau de clefs tintinnabulant à la ceinture, les talons de ses chaussures martelant le sol à petits pas rapides, Miss Teigne courant devant elle, ses petites pattes comme mues par des ressorts. On n'avait jamais été si heureux de voir ce chat. A Serdaigle, la tension était montée quand on avait réalisé que les trois saboteurs n'étaient toujours pas revenus et leur retour jeta un froid. On avait mené la guérilla : on venait de récolter la guerre.

Le lendemain après-midi, un samedi, Lucrezia allait prendre quelques affaires dans le dortoir quand elle avisa Ann, encore assise sur son lit alors qu'elle aurait dû être en chemin vers la bibliothèque et les couloirs secrets menant à la Tour des Elfes avec Emilie et des Poufsouffles récupérés sur le chemin.

« Ann, tu vas être en retard. Emilie, dépêche ! »

Emilie leva un œil vers sa voisine et tira brutalement sur une sangle de son sac à dos pour l'ajuster convenablement. Elle n'était pas très enthousiaste. Ann, elle, n'avait pas bougé.

« Ann ?

-Je ne viens pas.

-ça ne va pas ? Tu es malade ? »

Un reniflement fut tout la réponse qui lui parvint. Melinda Bobbin s'était levée et faisait face à Ann.

« Je ne viens plus. C'est fini.

-Quoi ?

-J'arrête.

-Evidemment, si tout le monde fait pareil, autant baisser les bras tout de suite, rétorqua Melinda.

-Laisse-la, intervint Emilie.

-Ah, parce que toi aussi, tu as la trouille, finalement ?

-Ta gueule », lâcha Emilie, grossièrement.

Un silence assez malsain descendit soudain sur la pièce. Emilie regrettait sa sortie, mais il y avait un moment que Melinda lui tapait sur les nerfs. Elle n'avait rien de spécial à lui reprocher, juste le fait qu'elle ait toujours paru l'observer, elle, la fille de Snape. Elle n'était pas la seule, à Serdaigle et ailleurs. Là, pourtant, l'accusation de couardise l'avait conduite à protester, parce qu'elle était vraie. Emilie n'avait jamais rien eu d'une tête brûlée mais elle avait joui pendant très longtemps d'un statut à part et elle en était presque arrivée à se persuader qu'elle ne risquait rien. Autant dire que la séance de Cruciatus partagée avec Marietta dans le bureau des Carrow avait quelque peu ébranlé son monde. Les petites réunions dans la Tour des Elfes n'étaient plus le caractère excitant des secrets cachés aux adultes : elle avait enfin compris que les élèves risquaient réellement quelque chose. Emilie n'avait pas envie de prendre des coups et la révélation des appréhensions d'Ann l'avait presque conduite à montrer les siennes.

Lucrezia observa les trois filles et finit par articuler :

« Mel, laisse-nous, s'il-te-plaît.

-Pourquoi ? Je…

-Melinda, fais-moi plaisir, va-t'en. »

Les formes y étaient peut-être, mais le ton était sans appel : Lucrezia n'était pas à la tête de leur organisation pour rien. Melinda souffla un grand coup et s'en alla en attrapant son manteau.

« Ann…

-Je suis désolée, Lucrezia, mais je ne peux plus, répondit son amie.

-C'est juste un cap à passer, on ne se rendait pas bien compte… maintenant, on sera prévenus, on fera attention », dit Emilie, comme pour se convaincre elle-même.

Comme si elle avait vu clair à sa tentative et lu dans ses pensées, la petite blonde leva les yeux. Son expression montrait clairement qu'elle ne croyait rien de ce que débitait l'autre Serdaigle. Lucrezia avait senti quelque chose elle aussi et se tourna vers Emilie qui baissa les yeux.

« Reste-là. On va s'organiser autrement cette semaine, et puis samedi prochain…

-Non. Je n'y arriverai pas, déclara Ann. Elle pleurait de honte.

-Emilie ? »

L'intéressée fixa le sol avec force et prit une profonde inspiration, comme si elle avait voulu emmagasiner le plus d'air possible. Elle avala sa salive et murmura, à deux doigts de craquer aussi :

« Je viens. »

Lucrezia hocha la tête et avertit doucement Ann qui n'avait pas bougé de son lit :

« Tu fais comme tu veux, Ann. Moi, je ne t'en veux pas, d'accord ? Un reniflement fut toute la réponse qu'elle obtint. Ann ? Lucrezia prit une bonne inspiration et continua : c'est trop tard pour espérer être neutre, tu sais… »

Ann jura, envoya promener un carnet qui trainait près d'elle et alla s'enfermer à double tour dans la salle de bain. Lucrezia et Emilie se regardèrent brièvement, embarrassées, puis sortirent pour prendre le chemin de la bibliothèque, sans échanger un mot, chacune perdue dans ses pensées.

Personne ne parlait de la peur. Si on s'en tenait aux apparences, personne n'avait peur. On acceptait que des petits chougnent, on les consolait même, avant de tenter de les endurcir. Pourtant, passée la quatrième année, le sujet de la peur demeurait tabou. Ce n'était même pas un sujet, c'était comme si le mot n'existait pas dans le dictionnaire. Si quelqu'un faisait échouer une opération parce qu'il ne s'était pas présenté au rendez-vous, c'était un retard, la faute à pas de chance, à Rusard, aux escaliers glissants. Si on se cachait soudain derrière une armure quand une bande en attaquait une autre, sans frapper, c'était parce qu'on avait oublié un livre et non, non, on n'avait rien vu, rien entendu, ah c'était trop bête… Emilie savait pourtant qu'elle n'était pas la seule à éprouver de la peur : Marietta n'avait rien caché lors de leur séjour dans le bureau des Carrow, elle non plus d'ailleurs. Theodore avait peur, même s'il fallait qu'il soit bouleversé pour le laisser voir. En y repensant, Emilie eut soudain un peu plus honte : qu'était un petit Cruciatus quand le Slytherin était placé devant un choix impossible, rejoindre Voldemort ou être exécuté ?