Chapitre 39

Demeure de Talbott d'Abzac, Southfield, aux environs de 21h.

La nuit était tombée depuis un moment déjà, et garée le long du talus, en lisière de forêt, le van de la police de New-York était comme tapi dans l'obscurité, à l'abri des regards et à l'écart de la voie d'accès à la demeure de Talbott d'Abzac, une cinquantaine de mètres plus loin. De l'autre côté de la propriété, une voiture banalisée était stationnée, avec à son bord, quatre officiers. En liaison constante avec leurs deux collègues infiltrés auprès de Talbott d'Abzac, ils avaient pour mission de rester concentrés sur le cambriolage, qui, selon les déductions de toute l'équipe, devait avoir lieu ce soir.

Depuis l'intérieur du van, Ryan, Esposito et trois officiers avaient observé, de loin, le ballet quasi-ininterrompu des voitures de luxe des invités passant les grilles de la propriété. Assis dans le noir complet, des écouteurs vissés sur la tête, et simplement éclairés par les lueurs bleuâtres de leurs écrans, ils écoutaient attentivement les différentes conversations transmises par les micros des personnes infiltrées à l'intérieur de la demeure. Sydney et Deborah Neo avaient pris part à la réception d'accueil depuis un petit moment déjà. Ils discutaient, comme si de rien n'était avec des couples d'amis, gardant un œil sur les Dauriac et les Weyburn, afin de prévenir dès que le champ serait libre pour permettre à Castle et Beckett de faire leur entrée. Les trois étudiants employés par la confrérie s'étaient mêlés aux invités comme ils avaient l'habitude de le faire, et comme l'exigeait le travail pour lequel ils étaient payés. Grâce aux micros dissimulés dans leur cravate, les gars pouvaient suivre en temps réel les conversations, et les questionner via l'oreillette qu'ils portaient tous les trois. Pour l'instant, tout le monde était encore habillé, et l'écoute était facile. C'est au moment du déshabillage que les étudiants devraient être prudents, afin de ne pas rendre visibles les micros qu'ils portaient, et de faire en sorte que l'on puisse continuer à entendre ce qui se disait dans l'intimité d'une chambre. Mais pour l'instant, tout se passait normalement. Malgré leur appréhension, et leur stress évident à l'idée de devoir peut-être affronter un assassin au cours de la soirée, les trois jeunes hommes faisaient bonne figure. Les gars avaient entendu plusieurs invités présenter à Tad leurs condoléances pour la mort de ses deux amis, et se soucier de son état après les quelques heures où personne n'avait eu de ses nouvelles. Tad avait été exemplaire dans ses réponses, et personne ne semblait s'être vraiment étonné de sa présence soudaine. Même Dauriac n'y avait vu que du feu, lui présentant lui-aussi ses condoléances, l'assurant de son soutien, et se réjouissant que tout aille bien pour lui. D'après ce que les gars avaient pu percevoir via les conversations de leurs complices, la rumeur s'était bien répandue qu'un couple suspect avait enfin été arrêté pour le meurtre de Victor Harper et Aaron Tanner, et les quelques personnes qui avaient évoqué le sujet, avaient fait part de leur soulagement.

Par le pare-brise, les gars aperçurent enfin la lumière des phares de la Buick qui se garait près du van, et quelques secondes plus tard, Beckett et Castle entrèrent par la portière arrière dans un courant d'air glacial, tous les deux élégamment vêtus pour l'occasion.

Ce n'est pas trop tôt, marmonna aussitôt Esposito, en abaissant ses écouteurs autour de son cou, Ryan faisant de même, alors que les trois officiers au fond du van, restaient concentrés sur leurs écrans et leur écoute.

- Désolée, ça nous a pris un peu plus de temps que prévu …, expliqua Beckett, en s'asseyant sur un des tabourets, derrière les gars.

Elle peina à trouver la position adéquate, la robe légèrement fendue qu'elle portait n'étant pas du tout adaptée à une planque dans un van.

- A croire que tu n'as pas de GPS dans ta bagnole à un million de dollars, mec …, continua Esposito à l'intention de Castle, qui s'était assis près de Kate.

- Ma Buick ne vaut pas un million de dollars …, répondit Rick avec un petit sourire.

- C'est tout comme …

- Bon, les gars, où en est-on ? les interrompit Beckett.

- Tout est calme, répondit Esposito. Nos suspects sont là. La situation est sous contrôle.

- Comment s'en sortent les Lapins ? demanda Castle.

- Ils discutent, tout à fait banalement …, expliqua Ryan.

- Ouais, des conversations ennuyantes au possible pour l'instant …, ajouta Esposito, d'un air las. Nos libertins ne sont même pas encore en phase d'approche …

- Et les étudiants ? Tout se passe bien ? demanda Kate.

- Oui. Ça discute tranquillement, répondit Ryan. Rien à signaler. Le Champagne vient juste d'être servi.

- Personne n'a été surpris de voir Tad ? continua-t-elle.

- Pas plus que ça, non. Il s'en est bien sorti …

- Bon, alors on n'a plus qu'à être patients, constata Beckett, en se saisissant d'un des petits micros.

- En gros, c'est ça …, répondit Esposito, en se retournant vers les écrans.

- Approche, Castle …, lui fit doucement Kate.

Il s'exécuta et la regarda positionner le micro à l'intérieur de sa cravate.

- Vous avez intérêt d'être sages là-dedans, fit remarquer Esposito avec un petit sourire.

- Ouais …, ajouta Ryan, des oreilles pures et chastes vous écoutent …

- Les gars, il ne va rien se passer …, répondit Rick. Heureusement pour vous d'ailleurs, vous risqueriez de ne pas vous remettre de ce que vous pourriez entendre …

- Ouais, tu parles, tu feras moins le malin tout à l'heure … quand tous ces libertins en chaleur tourneront autour de vous …, lui lança Esposito, sarcastique, se reconcentrant en même temps sur ses écrans.

- Vous recevez le signal ? demanda Kate, sans prêter attention aux conversations de ses coéquipiers.

- Oui. C'est bon …, répondit Esposito.

- Tiens …, fit Kate, en tendant à Rick une oreillette.

- Je suis sûr qu'en plus nos libertins aiment bien les petits nouveaux …, ajouta Ryan.

- Oui, ça va pimenter leur soirée un peu de chair fraîche … enfin, je ne sais pas si pour Castle on peut vraiment parler de chair fraîche, ajouta Esposito sur un ton plein de sarcasmes qui fit pouffer Ryan de rire.

- Beckett … on est vraiment obligés d'avoir ces deux énergumènes dans les oreilles toute la soirée ? grogna Castle, alors que les gars ricanaient bruyamment, sans même se retourner vers eux.

- Pas le choix …, sourit Kate, en se saisissant de son micro. Avec quelques efforts, ils pourraient s'avérer utiles …

- Tu leur as parlé du rite d'initiation ? demanda Ryan, l'air de rien, à l'intention d'Esposito.

- Non …

- Quel rite d'initiation ? s'étonna Rick, tout en suivant du regard la main de sa muse qui se glissait à l'intérieur de son décolleté pour y placer son micro.

- Vous verrez …, répondit simplement Ryan, 'd'un air volontairement énigmatique.

Kate releva la tête vers Rick, capta son regard fixé sur sa poitrine, et esquissa un sourire, amusée par sa mine, sachant pertinemment le genre de pensées qui devait occuper l'esprit de son homme à cet instant-là.

- Si sexy …, lui souffla-t-il le regard pétillant, en articulant bien pour qu'elle comprenne sans qu'il ait besoin de hausser le ton.

Elle lui répondit par un petit sourire, tout en positionnant son oreillette.

- Allez les gars, c'est quoi cette histoire de rite d'initiation ? reprit Rick, curieux de savoir ce qui les attendait. Vous savez quelque chose que vous ne nous avez pas dit ?

- Peut-être …, répondit Ryan, sur un ton empreint de mystère.

- Les Lapins vont ont dit un truc ? continua Rick, de plus en plus intrigué.

- Ça se pourrait …

- Quoi ?

- Pour accéder au salon de réception, il faudra faire vos preuves …, répondit Esposito, l'air très sérieux, et en même temps volontairement énigmatique.

- Faire nos preuves … Qu'est-ce qu'on doit faire ? demanda Rick, commençant à s'inquiéter.

- Castle … ils te font marcher …, les interrompit Beckett, en soupirant.

- Non, pas cette fois …, répondit Ryan, avec sérieux, en se tournant vers eux deux.

- Vous rigolez ? leur fit Kate, qui ignorait tout de cette histoire de rite d'initiation, en les dévisageant l'un et l'autre.

- Non. On ne vous l'a pas dit avant … pour ne pas … vous refroidir …, expliqua Esposito.

- Bon, lâchez le morceau. C'est quoi cette histoire encore ? demanda Kate, qui n'avait nullement l'intention d'accomplir le moindre rite d'initiation de nature sexuelle lors de cette soirée sous couverture.


Dans la demeure de Talbott d'Abzac, au même moment …

Il s'était éclipsé dans le petit salon qui servait de vestiaire aux invités, et dans l'obscurité, s'était adossé au mur, au milieu des portants chargés de vestes, écharpes, manteaux et divers effets personnels. Il réfléchissait, encore et encore, les idées tournant en boucle dans sa tête, tandis qu'il triturait la petite boîte enfouie au fond de sa poche. Pour Victor et Aaron, il ne s'était pas posé de questions, et s'en était tenu à ses objectifs, agissant quasiment avec automatisme, sans aucun scrupule. Il restait Monsieur Ibis. Tad Buckley. Le troisième et dernier étudiant qui avait comblé sa femme de plaisir ces dernières semaines. Le gamin n'avait plus donné signe de vie ces dernières vingt-quatre heures à en croire les rumeurs et les questions posées par les flics, mais ce soir, il était bel et bien là. Il avait eu peur sans doute, c'était logique. Mais maintenant que les flics avaient arrêté des suspects, ils avaient dû rassurer Tad, d'où sa présence ce soir. La rumeur avait circulé et s'était répandue comme une évidence : les flics avaient arrêté les Kiwis dont ils avaient pu prouver la présence sur les deux scènes de crime. Cela serait-il suffisant pour que ces innocents se retrouvent accusés de meurtre ? Sans l'arme du crime, sûrement pas. Mais en attendant, les flics cherchaient ailleurs, ce qui, théoriquement, lui laissait la voie libre pour agir et terminer ce qu'il avait entrepris. Mais certains détails l'interpellaient, et il ne pouvait s'empêcher de tergiverser. Pourquoi Tad Buckley était-il là ce soir ? Ses deux amis étaient morts assassinés, et même si le gamin supposait tout risque écarté, il devait être profondément affligé. Sa conscience professionnelle, ou son besoin d'argent, l'emportaient peut-être sur son chagrin. Tad avait l'air attristé, et moins jovial que d'habitude, ce qui n'empêchait pas toutes ces femmes, y compris la sienne, de lui tourner autour et de se prendre de pitié pour lui. Plus il le voyait déambuler parmi les groupes d'invités, plus il sentait la rage l'envahir. Il ne supportait plus l'image de lui-même que lui renvoyaient ces gamins. C'était ce qui l'avait poussé à passer à l'acte. Ce besoin viscéral de faire disparaître cette sensation terrible qui le rendait malade, qui lui donnait l'impression d'être tellement minable, qui le touchait dans sa virilité, toujours plus intensément. Elle avait simulé le plaisir qu'elle prenait avec lui pendant plus de vingt ans. Il avait vu combien elle était différente avec ces jeunes employés, il avait vu l'intensité de son désir pour eux, l'intensité de ses orgasmes, qui, au lieu de faire naître l'excitation chez lui, gonflaient son cœur de cette jalousie et de cette honte qui le détruisaient à petit feu. Elle avait simulé, et il ne s'en était pas rendu compte. Jamais. Si, elle, avait simulé, sa propre femme, et qu'il n'y avait vu que du feu, qu'en était-il de toutes celles qu'il avait connues ? Qu'en était-il de toutes ces femmes avec lesquelles il avait des relations au cours des soirées libertines ? Elles devaient simuler elles-aussi, et rire de lui entre elles. Elles devaient se raconter à quel point il était minable, incapable de satisfaire une femme. Atteint dans son ego, atteint dans sa virilité, il avait eu l'impression de vivre un enfer ces dernières semaines, ressassant constamment les mêmes idées qui le broyaient intérieurement. Il avait bien conscience qu'il se faisait peut-être des films, qu'il dramatisait les choses, et qu'il aurait dû en parler avec elle, mais il s'était enfermé petit à petit dans ce malaise, incapable de verbaliser son mal-être, trop fier pour aborder le sujet, trop honteux aussi.

Peut-être ce mal-être n'était-il que l'élément déclencheur, le reflet d'angoisses plus profondes. Il n'était pas psychiatre, mais il avait compris comment éliminer cette douleur. Il fallait en anéantir la source. Il fallait tuer ces trois gamins, qui ne quittaient plus son esprit désormais. Dès qu'il posait les yeux sur sa femme, dès qu'il la voyait sourire, il ne voyait que le plaisir qu'elle prenait avec eux, sa simulation avec lui, et à chaque fois, il s'enfonçait un peu plus dans son mal-être. Tuer Victor, puis Aaron, lui avait fait un bien fou. Il était un meurtrier, sans doute. Mais il était un homme, surtout, capable d'éliminer ses rivaux. Et il était malin, et habile. Les flics n'avaient aucune piste. Ils ne remonteraient jamais jusqu'à lui. C'était impossible. Alors pourquoi hésitait-il à agir ce soir ? Et à achever son plan, pour se libérer totalement de cette douleur qui lui broyait l'estomac. Il n'avait pas peur de se faire prendre. Sa stratégie était trop bien rôdée pour que quiconque s'en aperçoive. Il ne craignait plus de faire face à cette part de lui capable de tuer. Il s'était fait à cette idée. Alors peut-être était-ce parce qu'elle avait douté de lui, la veille au soir, dans le taxi. Elle lui avait demandé s'il avait quelque chose avoir avec tout ça. Elle avait douté. Non seulement elle lui avait menti pendant des années, mais maintenant elle doutait de lui. Il l'aimait. Il l'avait toujours aimée. Que penserait-elle de lui si un jour elle découvrait ce qu'il avait fait ? Jamais il ne lui dirait … Mais si jamais … Elle le mépriserait. Mais tant que Tad serait dans les parages, il n'arriverait pas à remonter la pente. Il était convaincu que rien d'autre ne lui permettrait d'éliminer ce mal qu'il ressentait que d'en faire disparaître la source. Intégralement.

Il cessa de triturer la petite boîte contenant l'Aconit Napel au fond de sa poche, et se faufila de nouveau parmi les portants, pour rejoindre le couloir, puis le salon de réception où le Champagne venait d'être servi, dans une ambiance joviale et détendue. Tout en slalomant entre les groupes d'invités qui discutaient bruyamment, il parcourut la salle du regard pour localiser Tad, occupé à siroter une coupe de Champagne avec un couple, et son épouse, un peu plus loin, qui se trouvait en compagnie des Dauriac. Le grand maître n'avait pas prévu d'agir avant le milieu de la nuit, ce qui lui laissait pleinement le temps de s'occuper tranquillement de Tad. Il ne lui restait plus qu'à suggérer à sa femme d'aller quérir les plaisirs du jeune étudiant.


Aux environs de 22h …

Encore au chaud dans la voiture, Beckett et Castle finissaient rapidement de se préparer afin d'entrer complètement dans la peau de leurs personnages, tandis que les gars leur transmettaient les dernières informations. Ils allaient enfin pouvoir passer à l'action.

Quelques minutes plus tôt, les Neo, qui remplissaient leur mission à la perfection, et semblaient même se prendre vraiment au jeu de l'espionnage en toute discrétion, leur avaient enfin transmis le signal annonçant que les Dauriac, comme les Weyburn avaient quitté la réception d'accueil pour rejoindre les espaces dédiés aux plaisirs libertins. Le grand maître et sa femme s'étaient éclipsés en compagnie de deux couples, les Toucans et les Jaguars qui semblaient être des participants occasionnels puisqu'ils n'étaient pas apparus sur leurs listes jusque-là. Ils avaient rejoint l'espace jacuzzi à l'arrière de la propriété. Quant aux Weyburn, ils étaient partis avec Monsieur et Madame Faisans en direction de la « Chambre noire ». Les gars avaient compilé chacune des informations pour suivre au mieux le moindre déplacement des différentes cibles de l'investigation. Depuis l'intérieur de la maison, les deux officiers en planque dans la chambre de Talbott d'Abzac n'avaient rien à signaler pour l'instant, et supposaient de toute façon, que si un cambriolage devait avoir lieu, ce ne serait pas avant une heure avancée de la nuit, quand tous les invités seraient bien occupés, et leurs hôtes endormis. Castle et Beckett avaient donc repris la voiture pour parcourir la cinquantaine de mètres qui séparaient le van banalisé du portail de la demeure de Talbott d'Abzac, afin de faire une arrivée semblable à celle des autres invités. Ils s'étaient garés dans l'immense cour où s'alignaient des voitures toutes plus luxueuses les unes que les autres, et dans l'obscurité, ils peaufinaient maintenant les derniers détails.

- Si on m'avait dit un jour que je devrais me déguiser en cygne …, marmonna Castle, en fixant l'élastique à l'arrière de sa tête.

- Si seulement on pouvait voir ça …, fit la voix taquine d'Esposito dans leurs oreilles.

- Ce n'est qu'un masque, Castle. Arrête de ronchonner …, sourit Beckett, en se regardant dans le rétroviseur pour apprécier l'effet du loup duveteux sur son visage.

- Vous savez que le cygne est le symbole de l'amour éternel, constata Ryan.

- Et alors ? lança Esposito, de son air perplexe, alors que Kate se trémoussait pour remonter sa robe jusqu'à sa taille, dévoilant ses cuisses nues au regard de son homme qui se demanda ce qu'elle fabriquait.

- Eh bien, c'est une jolie métaphore pour Castle et Beckett. Tu sais que les cygnes passent toute leur vie en couple, au gré de l'eau, expliqua Ryan. Ils voguent de nid en nid …

- C'est bon, Monsieur Nature, on a compris, soupira Esposito, tandis que Rick, n'osant rien dire de peur que les gars n'entendent, se contentait d'observer sa femme clipser son badge à ses dessous, comme hypnotisé par ses gestes, et la délicieuse vision qu'elle lui offrait.

- Ça va Castle ? lui lança-t-elle, avec un petit sourire mutin, en faisant glisser le tissu vaporeux de sa robe de nouveau sur ses cuisses.

- Hum … Tu pourras refaire ça quand on sera tous les deux ? chuchota-t-il, d'un air gourmand.

- Refaire quoi ? lança la voix de Ryan dans leurs oreilles, ce qui fit sursauter Rick, et rire Kate.

- Mon Dieu … Je ne vais pas m'y faire …., les avoir dans la tête toute la soirée ces deux-là, grogna-t-il.

- Allez, on y va, fit Kate, en souriant. Les gars, toujours rien du côté des étudiants ?

- Si …, ça se précise peut-être. Tad est en grande discussion avec Madame Cerf, alias Milana Silver, répondit Ryan.

- Et son mari ? demanda Castle, alors que tous deux quittaient la voiture dans le silence et l'obscurité glaciale de la nuit.

La cour était déserte, les invités étant certainement déjà tous arrivés désormais. Kate glissa sa main au bras de son mari, et ils se mirent en marche vers l'entrée.

- A priori, il ne participe pas à la conversation pour l'instant. Mais Madame Cerf a l'air très intéressée par notre étudiant …, expliqua Ryan.

- Et les autres ? demanda Kate.

- Rien à signaler. Aucun des suspects ne les a approchés, répondit Esposito.

- Ok. Dites à Tad de faire durer les choses, ordonna doucement Beckett. Ce serait bien qu'il ne quitte pas le salon de réception avant qu'on y soit …

- Oui. On s'en occupe.

Dans leurs oreilles, les voix des gars se turent, tandis que, guidés par la lumière qui éclairait l'escalier d'accès à la grande bâtisse, Castle et Beckett traversaient la cour, posément, en direction de l'entrée, leur visage dissimulé derrière leurs masques de plumes blanches. A partir de maintenant, ils étaient Monsieur et Madame Cygne, et devaient agir en conséquence. Ils poussèrent la porte d'entrée, et pénétrèrent dans le vaste hall, calme et silencieux, d'où ils ne perçurent que le bruit léger d'une musique douce qui semblait provenir de l'étage. Il n'y avait personne, si ce n'était l'homme, sans doute faisant office de vigile au vu de sa carrure, qui s'avança vers eux. Le visage caché par le loup noir qu'il portait sur les yeux, il les accueillit poliment et avec le sourire, avant de leur demander leur identité masquée. Ils se présentèrent comme les invités de Monsieur et Madame Lapin, et montrèrent le message qu'ils avaient pu récupérer sur leur téléphone, afin d'avoir le droit de participer à cette soirée pour laquelle, par souci de discrétion et de confidentialité, les participants étaient triés sur le volet. Le vigile leur souhaita une bonne soirée et leur indiqua la direction à suivre pour la suite des festivités. Ils avancèrent dans le hall majestueux, où il n'y avait toujours pas âme qui vive, puis empruntèrent le couloir qui menait a priori vers la réception d'accueil. Talbott d'Abzac leur avait fourni en fin d'après-midi les plans de sa vaste demeure, et de ses enfilades de pièces qui s'étendaient sur deux étages. Mais seul le rez-de-chaussée et le premier étage étaient mis à la disposition de « Plaisir masqué » ce soir. Ils continuèrent leur avancée silencieusement dans le large couloir, où les Neo devaient venir à leur rencontre, mais les gars leur indiquèrent qu'ils avaient été alpagués par un couple et peinaient à se sortir de la conversation.

Ils aperçurent tout à coup le premier couple de participants à la soirée, émergeant en riant de l'une des portes qui donnaient sur le couloir, et qu'ils refermèrent prestement dans leur dos. Alors que Kate et Rick s'étaient figés d'étonnement en voyant ces deux êtres, tous les deux bien en chair, âgés d'une soixantaine d'années, traverser le couloir, complètement nus, comme si de rien n'était, le couple les salua avec un sourire jovial, et avant même qu'ils aient eu le temps de répondre, ceux qui devaient être Monsieur et Madame Souris avaient disparu par une autre des portes, qui claqua bruyamment.

- Oh … mon … Dieu ! lança Castle avec un large sourire, toujours comme stupéfait.

- Quoi ? Que se passe-t-il ? lança la voix de Ryan, un peu inquiète.

- Ce n'est rien …, sourit Kate, moqueuse. Castle vient de voir des gens tout nus …

- Vas-y raconte, mec ! s'exclama Esposito, pétri de curiosité.

- Hum …, comment dire …., tu visualises le Père-Noël, la barbe blanche … et le ventre bedonnant ?

- Euh … oui …, répondit Esposito, cherchant à comprendre le rapport.

- Eh bien, tu imagines Monsieur et Madame Noël tous nus avec des masques de souris … et voilà, sourit Castle.

- Tu es sérieux, mec ? fit Ryan, aussi stupéfait qu'Esposito qui en était resté bouche bée.

- Castle, tu ne vas pas leur décrire tous les gens qu'on va rencontrer, parce que tu n'as pas fini …, le sermonna gentiment Kate alors qu'ils se remettaient en marche.

- Mais là quand même …

- Tu vas réussir à t'en remettre ? sourit Kate, en regardant son air toujours aussi éberlué.

- Pas sûr non que je me remette de cette vision d'horreur … Le Père-Noël … tout nu …, un mythe s'effondre …, constata Rick, le sourire aux lèvres.

- Ce gars n'était pas le Père-Noël, Castle … et arrête de sourire bêtement …, on est là pour l'enquête.

- Tu avais raison, cette soirée va être absolument géniale ! s'exclama-t-il avec enthousiasme.

- Oui, je te le rappellerai tout à l'heure …, ironisa Kate en soupirant.

- Tu crois qu'ils enlèvent les masques … en pleine action ? continua Rick, de plus en plus intéressé par la faune qu'il allait découvrir ce soir.

- Non … « Plaisir masqué », comme le nom l'indique, tu gardes le masque …

- Comment on peut faire l'amour à quelqu'un qui porte des … oreilles de souris et des petites moustaches … sans être mort de rire ? s'interrogea-t-il, comme s'il cherchait vraiment la réponse.

- Ça dépend, ça peut être drôle et sexy ..., répondit Kate avec un petit sourire et son ton plein de sous-entendus.

- Tu trouves ? lui fit Castle, en la regardant, d'un air soudain intéressé, alors qu'elle se contentait d'acquiescer de son regard souriant. Les moustaches, ça chatouille en plus, ça peut être …

- Hé ! les interrompit Ryan. Si vous pouviez éviter de nous faire profiter de vos fantasmes, ce serait sympa …

- Laisse-les donc tranquilles, mec ! rit Esposito.

- Je les avais encore oubliés ceux-là …, grogna Castle, alors que Monsieur et Madame Neo faisaient soudain leur apparition à l'angle du couloir, les ramenant à la réalité de leur mission.

Ils se saluèrent tous les quatre, se donnant une accolade, comme s'ils se connaissaient depuis toujours, histoire de faire illusion, et échangèrent quelques politesses souriantes avant que les Neo ne les escortent vers la pièce où se déroulerait ce que les gars avaient appelé un « rite d'initiation ».

Ils entrèrent dans la petite pièce qui devait ordinairement être un bureau au vu des rayonnages de livres qui couraient le long du mur de droite, et sentirent qu'ils étaient tout prêts d'entrer au cœur des événements à l'intensité du bruit de la musique langoureuse, et du bruissement des conversations et des éclats de rire qu'ils percevaient de plus en plus distinctement maintenant. Une tenture blanche avait été dressée sur la gauche de la pièce, certainement pour dissimuler le mobilier personnel de Monsieur d'Abzac, et servir de fond uniforme pour les photographies. Car ce « rite d'initiation », n'en était pas vraiment un, fort heureusement. Il s'agissait simplement de se faire prendre en photo. Simplement, du moins en apparence, car, en théorie, la photographie se devait d'être sexy, libertine, coquine … Plus qu'un rite d'initiation, c'était en fait une sorte de tradition au sein de « Plaisir masqué », qui immortalisait ainsi les participants à ces soirées. Photos de couples, photos de groupes, habillés ou dénudés, cette tradition donnait lieu, d'après ce que les Neo avaient expliqué aux gars, à des clichés tantôt érotiques, tantôt amusants. Castle et Beckett auraient pu tenter d'échapper à cette institution de « Plaisir masqué », mais pour accéder au salon de réception, il fallait passer par la pièce « Photographie », et éviter de se faire remarquer et d'attirer l'attention en refusant de se prêter au jeu, comme tous les autres invités.

Devant la tenture avait été installé un canapé, recouvert de tissus vaporeux et de coussins en plumetis, et à proximité, un ensemble d'objets divers destinés à servir d'accessoires. Les Neo présentèrent leurs nouveaux amis au photographe qui se tenait là, au milieu de la pièce, derrière le trépied-photo. Il les salua avec le sourire, se félicita d'avoir des nouveaux venus à photographier, avant d'entrer dans le vif du sujet.

- Quel style souhaitez-vous ?

- Euh …, murmura Castle, en jetant un regard à Kate.

- Glamour, sado-maso, fétichiste ? Romantique ? Madame en dominatrice ? suggéra le photographe en les dévisageant.

- Dominatrice, c'est tout Beckett …, rigola Esposito dans leurs oreilles.

- Tu crois que Castle se laisserait faire ? demanda Ryan d'une voix souriante.

- Glamour, non ? proposa timidement Kate, ignorant les rires de ses collègues,

- Glamour, c'est parfait, acquiesça aussitôt Rick, optant pour la prudence.

- Ok. Va pour glamour. Quels accessoires ? Menottes ? Fouet ? Fourrure ? Latex ? Habillés ? Déshabillés ? continua le photographe tout en farfouillant dans la caisse remplie d'objets.

Kate et Rick se lancèrent un regard hésitant, partageant leur appréhension, alors qu'Esposito et Ryan, morts de rire dans leurs oreilles, dissertaient sur les plaisirs du fouet.