Deux jours. Ça avait duré deux jours et deux nuits. Au soir du second jour, Rel'kym était venu la supplier de guérir Meyer, mais elle avait refusé. Elle n'était pas un ange, mais elle refusait d'utiliser ses dons pour prolonger l'agonie de l'homme. Sur le principe, elle était d'accord avec ce qui se passait dans son sous-sol, mais en pratique, elle ne pouvait s'empêcher de se sentir mal à l'aise.

Ils avaient emmené Mulenko dans ce même sous-sol, mais le journaliste en avait été quitte pour une grosse frayeur. Meyer ne ressortirait pas vivant de là. Il se passait des choses indicibles là-dessous, et elle se préparait des œufs brouillés comme si de rien n'était, à même pas cinquante mètres des deux gardes toujours de faction dans la cour.

Si quelque chose se passait mal, si quelqu'un découvrait ce qui était en train de se produire, ils auraient de gros problèmes. Tous les trois. Elle n'osait penser à ce qui arriverait si leur immunité sautait. Alors elle évitait de trop réfléchir et elle fuyait la cuisine et l'escalier descendant à la cave.

A l'aube du troisième jour, Markus s'était levé silencieusement et était sorti, discret comme une ombre. Elle ne lui avait pas demandé où il allait. Elle ne voulait pas le savoir.

Lorsqu'elle s'était levée à son tour, Rel'kym était sous la douche, et Markus sorti racheter des linges, torchons et autres draps afin de remplacer ceux ayant mystérieusement disparu.

Même si elle savait qu'elle n'aurait pas dû, elle était descendue à la cave. Le sous-sol était parfaitement normal. Quelques vieux meubles cassés, des toiles d'araignée et une vague odeur de moisi. Comme si personne n'y avait mis les pieds depuis longtemps.

Mais les poils de sa nuque obstinément dressés lui disaient que ce n'était qu'une illusion. Que poudre aux yeux. Une ruse de chasseur pour dissimuler ses traces.

Une ruse dont elle était complice.

Elle était remontée, avait soigneusement verrouillé la porte et était partie s'enfermer dans son atelier, espérant se perdre dans la peinture.

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Il connaissait bien la boutique de seconde main. Ils avaient acheté presque tout ce qui meublait la ferme là. Sauf pour quelques grosses pièces achetées dans une autre échoppe du même genre. Les employés les avaient assez vu pour ne pas s'étonner de le voir fourrager dans les piles de linges dépareillés plus ou moins usés, et les bacs emplis de draps en vrac. Il savait exactement ce qu'il devait racheter. Le pilote l'avait aidé, mais c'était lui qui avait dirigé le travail de nettoyage. Lui qui avait mélangé les produits chimiques pour créer une décoction qui, il en était certain, avait retiré toute trace de fluide organique du sous-sol. Lui qui en avait imbibé les linges et les draps qu'ils avaient étendus partout pour laisser le temps à la mixture d'agir. Lui toujours qui avait préparé la solution neutralisante et l'espèce d'infusion puante composée de moisissure récoltée dans la grange, de poussière de la cour et d'un soupçon de mousse du mur nord destinée à remplacer la couche de biofilm autrefois omniprésente dans la cave et supprimée par leur récurage.

Ils avaient même poussé le détail jusqu'à délicatement récolter quelques arachnides et leurs toiles pour les réinstaller tout aussi délicatement dans le sous-sol. Une fois la cave impeccable, ce qui restait des draps était allé rejoindre les pièces de viandes pas plus grosses que le poing qui avaient autrefois été un être humain et étaient à présent de la nourriture pour requin stockée dans des sacs poubelles à l'arrière du Jumper. Il avait expliqué au pilote comment supprimer les dernières preuves sur ses vêtements et sa personne, puis il était allé larguer le chargement carné au-dessus des récifs des Caraïbes, avant de faire une brève halte au cœur de la forêt amazonienne pour incinérer les sacs plastiques et les draps souillés et s'assurer que le Jumper était vierge de toute trace ou odeur. Il était ensuite venu directement au magasin, posant le vaisseau derrière un vieux hangar voisin, juste à l'heure pour l'ouverture.

Il lui fallut un peu de temps pour trouver des remplaçants pas trop laids aux draps disparus, mais il n'était même pas dix heures lorsqu'il repassa la porte arrière, ses achats dans les bras.

Rosanna vint le plus naturellement du monde s'enquérir de ses nouvelles acquisition tout en lui volant un baiser, ce qui ne manqua pas d'envoyer un frisson glacé courir le long de son échine. Elle aurait dû réagir. Elle savait pourquoi il avait dû racheter des draps, du moins elle devait l'avoir deviné. Alors pourquoi était-elle si décontractée ? Si sereine ?

Il ne parvint pas totalement à dissimuler son inquiétude, et elle vint enrouler son esprit autour du sien en une douce caresse qui le glaça encore plus.

Cette acceptation, cette décontraction... Il était normal qu'il la ressente, Rel'kym aussi, mais pas Rosanna, pas sa douce humaine !

«Pourquoi ça te perturbe tant que ça ? Je n'ai fait que finalement adopter votre point de vue... » nota-t-elle.

« Parce que justement, c'est une attitude wraith. Je suis conscient que depuis notre rencontre, on s'influence mutuellement. Que d'autres t'ont influencée... Delleb, Filymn, Léonard, Zil'reyn... Mais ici... Je sais que lorsqu'on est arrivé sur Terre il y a un an, tu n'aurais pas réagi ainsi. Pas considéré tout ça comme normal, comme légitime. Alors pourquoi maintenant ? Ça ne peut pas être moi ou Rel'kym qui t'avons changée ainsi ! »

Renforçant l'étreinte de son esprit autour du sien, elle vint en plus passer ses bras autour de son torse, appuyant sa tête contre sa poitrine.

« Tu as raison, Markus. Absolument raison. Il y a un an, je n'aurais pas réagi ainsi et vous n'êtes pas directement la cause de ce changement non plus. Lorsque je suis partie pour Pégase, il y a presque six ans, j'ai emporté avec moi une image de mon monde natal, de sa société et de l'humanité qui y vit. Un instantané de ma perception de l'époque. Une perception tronquée, fausse et sans doute trop optimiste de la Terre. Pendant toutes les années passées loin d'elle, je me suis raccrochée à cette image. J'ai calqué mes attitudes et mes comportements sur la comparaison entre ce souvenir et ce que je voyais de la vie dans Pégase. Pendant tout ce temps, dans ma tête, la Terre était un endroit meilleur. Un modèle à atteindre, une sorte d'exemple à suivre. Des concepts à reproduire, des idées à reprendre... Dans mes souvenirs, tout était plus beau, plus juste, plus paisible. Et la réalité m'a heurtée de plein fouet. Ici, ailleurs, il n'y a pas d'endroit meilleur. Les hommes sont aussi lâches et vils ici qu'ailleurs. Il y a aussi peu de justice ici qu'ailleurs. Depuis que je te connais, je me suis toujours dit que ce que je faisais, je le faisais parce que tout était plus dur, plus cruel, et plus brutal dans Pégase. Mais soyons honnête. C'est du pareil au même. Si je suis en paix avec mes actes là-bas, je dois aussi être en paix avec mes actes ici.

« Les qualités humaines... une bien jolie expression qui ne veut rien dire. Les humains ne valent pas mieux qu'une autre espèce. Les Terriens ne valent pas mieux que les habitants d'un autre monde. Si je trouve normal que tu te venges de ton ancien commandant de ruche qui a fait de nos vies un enfer, je ne peux pas refuser le même droit à Rel'kym sous prétexte que son bourreau est né sur le même monde que moi ou est de la même race que moi. C'est une question de cohérence... d'intégrité. »

Elle s'interrompit, le serrant un peu plus fort contre elle alors qu'il lui caressait doucement les cheveux. Elle soupira, puis poursuivit.

« Mon intégrité, c'est tout ce que j'ai. Je ne suis pas quelqu'un de bien... ni de mauvais d'ailleurs... mais je ne suis pas une bonne personne. J'ai fait, je fais et je ferai des choses atroces. Je ne peux pas être quelqu'un de bien, mais je peux être quelqu'un d'entier. Être intègre et vrai dans mes intentions. Être honnête. Être honnête, c'est ne pas mentir, c'est dire la vérité, mais c'est aussi accepter au fond de soi cette vérité. Si je dis que quelqu'un va mourir dans d'atroces souffrances parce qu'il l'a mérité, alors il faut aussi que j'en sois convaincue, sinon, même s'il meurt effectivement ainsi, ce sera un mensonge. Je ne peux pas me mentir à moi-même et être en même temps réellement sincère avec le reste de l'univers. J'ai désiré la souffrance de ces deux brigands... J'ai aimé savoir que Dô'mar allait payer pour ce qu'il m'a fait... J'ai été soulagée de savoir que Silla était morte... J'ai été heureuse de savoir que même si la justice de la Terre avait été incapable de punir Meyer, Rel'kym pourrait tout de même être vengé. Ça fait de moi quelqu'un de mauvais, mais c'est la vérité. C'est moi, et je dois l'accepter. Tu comprends ? »

« Je comprends maintenant, mais saches que tu n'es pas une mauvaise personne. Tu ne l'as jamais été. Oui, parfois, tu participes à la mort et à la souffrance d'individus, mais aucun d'entre eux n'a jamais été un innocent. Tu ne le fais jamais par sadisme pur. Jamais sans une bonne raison. Jamais tu ne toucherais un cheveux d'un enfant ni ne blesserais gratuitement une âme pure. Car tu es quelqu'un de bien. Quelqu'un qui comprend que parfois, le seul moyen de faire le bien, c'est par des actes fondamentalement mauvais. Il faut beaucoup d'abnégation et de sagesse pour agir ainsi, mon extraordinaire compagne.» la rassura-t-il, lui rendant son étreinte au point de lui couper le souffle.

« L'abnégation et la sagesse d'un wraith ? » demanda-t-elle doucement.

« Oui, l'abnégation de celui qui fait passer les besoins des siens avant ses propres sentiments. Ce n'est naturel pour personne... On ne naît pas ainsi. On le devient souvent après plusieurs siècles d'expériences et de peines, et toi tu l'as compris, alors que tu as à peine trois décennies, mon étrange et fascinante humaine. »

Elle frotta sa tête contre son torse.

« Merci Markus, c'est gentil à toi de me dire ça. »

« Ce n'est pas gentil, c'est la vérité, Rosanna. »

« Alors merci de dire la vérité. »

Il sentit un sourire irrépressible s'étendre sur ses traits.

« Je n'aurais pu te laisser te mentir à toi-même, ma douce humaine, cela aurait été a contrario de ma mission de protection et d'assistance.» fit-il remarquer avec une fausse morgue.

« Tu me protèges davantage de moi-même que d'autre chose, ces derniers temps... » pouffa-t-elle, visiblement soulagée.

« Je n'y peux rien si tu es la seule adversaire digne de moi sur cette ridicule planète ! »

Il y eut un instant de flottement, puis elle lui mit un petit coup de poing dans les côtes en riant. Avec un grognement joueur, il la souleva, la ceinturant avant de la relâcher au-dessus du canapé dans lequel elle s'effondra en riant, seulement pour mieux se jeter contre lui, lui coupant à moitié le souffle et le faisant reculer de deux pas.

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Dix minutes plus tard, l'intégralité des pinceaux de son atelier gisaient par terre, un verre oublié sur la table de la cuisine n'avait pas survécu à sa chute lorsque Markus s'était pris les pieds dans ladite table, tous deux se tenaient les côtes en riant et Rel'kym, parfaitement perplexe, tentait de rassurer les gardes venus sonner à la porte pour connaître l'origine de tout ce remue-ménage.