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Nessalian grandissait rapidement. C'était une enfant douce et calme et tout le monde l'adorait. Nimroël et Eldarion ne lui refusaient pratiquement jamais rien, mais la petite fille n'avait rien d'une enfant trop gâtée, bien au contraire. Elle était d'une nature généreuse et lorsque des enfants venaient jouer avec elle, il n'y avait jamais le moindre problème.
Quand elle se trouvait avec Arwen et ses dames, Nessalian s'assoyait sagement dans un coin et elle apprenait à lire ou bien à coudre. Elle faisait si peu de bruit qu'il était facile d'oublier sa présence. Mais Nimroël n'oubliait jamais la fillette et il lui était de plus en plus difficile de s'en éloigner. Comme si le simple fait de la perdre de vue cinq minutes suffirait à faire disparaître l'enfant. Tout aurait été bien différent si la jeune Maia avait eu le même lien avec Nessalian qu'elle avait avec Eldarion. Mais contrairement au Prince, Nimroël ne savait pas toujours où se trouvait la petite fille.
Cela causait bien des soucis à Nimroël. Celle-ci s'éveillait souvent en sursaut, au milieu de la nuit. Paniquée, elle tendait alors son esprit afin de s'assurer que Nessalian se trouvait toujours dans la citadelle. Ensuite, incapable de se rendormir, la jeune fille se levait et elle sortait faire un tour dans les sombres corridors de la tour. Elle n'arrivait généralement à se rendormir que lorsque l'aube pointait. Ces longues nuits d'insomnies l'épuisaient, mais malgré sa fatigue, il était rare qu'elle arrive à dormir une nuit entière.
Cette nuit-là, Nimroël s'éveilla brusquement, comme cela lui arrivait généralement. Sachant qu'elle ne pourrait pas se rendormir, la jeune fille s'habilla rapidement, puis elle sortit de sa chambre. Elle déambula ensuite un long moment dans les couloirs de la citadelle, sans vraiment savoir où elle allait. Mais comme cela lui arrivait souvent ces derniers temps, elle se retrouva devant la porte de la chambre de Nessalian.
En soupirant, Nimroël entra dans la chambre. Elle s'approcha du lit, sans bruit, puis elle s'agenouilla à côté de la petite fille endormie. Elle caressa doucement les boucles blondes, puis elle déposa un léger baiser sur la joue de l'enfant. Ensuite, comme elle le faisait régulièrement depuis quelques mois, elle prit la petite main entre les siennes et elle ferma les yeux. Mais, contrairement à ce qui se passait d'habitude, la jeune fille ressentit les premiers signes indiquant qu'elle allait avoir une vision. C'était évidemment ce qu'elle avait cherché à provoquer, mais elle en fut tout de même étonnée, puisque jusqu'ici, elle avait échoué. Durant une seconde ou deux, elle lutta contre la vision, puis elle reprit son calme et elle la laissa l'envahir.
Nimroël revit la petite fille allongée sur son lit, blanche comme la mort. La chambre était plongée dans la pénombre, mais la jeune fille connaissait suffisamment la chambre de la fillette pour ne pas avoir besoin de plus de lumière. En fait, il lui paraissait très étrange de savoir qu'elle s'y trouvait à l'instant même, tout en sachant qu'il y avait des différences entre le moment présent et l'instant de la vision. Mais aucun de ces détails ne lui apprenait quoi que ce soit à propos de ce qui causerait la mort de l'enfant.
Enfin, Nimroël retrouva le monde réel. Nessalian dormait toujours à poings fermés et un profond silence régnait dans la citadelle. Ne voulant pas réveiller la fillette, la jeune Maia se releva doucement et elle sortit de la chambre. Son premier réflexe fut de se diriger vers ses appartements et elle descendit lentement l'escalier qui menait à l'étage où se trouvait sa chambre. Elle changea alors subitement d'idée et elle remonta rapidement les marches pour se rendre dans les appartements d'Eldarion.
Elle parvint rapidement à destination. Elle frappa alors très doucement sur le battant de bois, mais le bruit qu'elle fit la fit tout de même sursauter. Sans attendre de réponse, elle entra dans le petit salon du Prince et referma la porte derrière elle. Elle se dirigea ensuite à tâtons vers la grande fenêtre, à sa droite. Elle savait qu'elle trouverait une lampe sur le bureau massif placé sous la fenêtre.
Avant qu'elle ne soit parvenue au bureau cependant, la porte de la chambre d'Eldarion s'ouvrit. Sursautant à nouveau, la jeune fille se tourna vers le Prince, clignant des yeux à cause de la lampe que ce dernier avait allumée.
- Kuruni1? Que fais-tu donc ici, en pleine nuit?
- Je… J'ai réussi, Eldarion.
- Réussi?
- J'ai eu une nouvelle vision, murmura Nimroël d'une voix étouffée par l'émotion.
Eldarion se précipita vers elle. Il l'attira ensuite vers lui et il la tint serrée contre sa poitrine en la berçant très doucement.
- Raconte-moi, lui dit-il simplement.
- Il n'y a rien à raconter, nessa haryon. Je n'ai rien de plus à te dire que lors de ma première vision.
- Rien?
- Rien... Rien du tout. Tout est à sa place, rangé, comme d'habitude. Il n'y a rien, pas le moindre indice! Rien!
L'homme jura doucement et Nimroël se mit à pleurer.
- Nimroël, je t'en prie, ne pleure pas! Nous trouverons un moyen de la sauver!
- Mais si… Si on n'y arrive pas? demanda la jeune fille en hoquetant.
- Chut! Ne dis pas ça! Il n'arrivera rien à Nessalian. Je ne laisserai personne lui faire de mal! Je la protégerai, je te le jure!
Nimroël aurait tout donné pour croire Eldarion. Mais elle ne le pouvait pas. Elle réussit tout de même à se calmer et elle essuya ses larmes du revers de la main.
- Je pense… Je pense qu'il faudrait prévenir mes parents, ajouta doucement Eldarion.
- Oh non! Je t'en prie… pas… pas tout de suite! J'ai besoin de temps.
- Ils ont le droit de savoir, kuruni! Nessalian est leur fille!
- Je ne peux pas, Eldarion. S'il te plaît! Tu… Tu m'as promis…
- D'accord, d'accord. Calme-toi! Nous allons attendre encore un peu.
- Encore un peu, oui, répéta Nimroël très doucement.
Eldarion prit les mains de Nimroël, puis du pouce, il se mit à lui caresser l'intérieur des poignets. Quand il lui embrassa délicatement le poignet, la jeune fille écarquilla les yeux. Puis elle tenta de retirer ses mains, mais Eldarion la retint.
- Qu'est-ce que… qu'est-ce que tu fais?
- Nim, murmura-t-il tendrement.
Il prit doucement son visage entre ses mains puis il se pencha vers elle et posa ses lèvres sur les siennes. Nimroël tenta de se libérer, mais Eldarion resserra son étreinte et son baiser se fit plus insistant. L'une de ses mains glissa ensuite vers la nuque de la jeune fille et l'autre descendit au creux de son dos. Il la tenait serrée contre lui et l'embrassait toujours, de plus en plus passionnément. Quand sa langue réussit à se glisser entre les lèvres de Nimroël, celle-ci prit peur et elle le repoussa vivement, utilisant ses pouvoirs. Eldarion dut reculer de plusieurs pas pour ne pas tomber sous l'impact.
- Eldarion! Qu'est-ce qui te prend? lui cria-t-elle.
Le Prince respirait rapidement. Il se passa les mains dans les cheveux et s'efforça de reprendre son calme.
- Je t'en prie, Nimroël. Laisse-moi une chance de te montrer à quel point je… je tiens à toi.
- Eldarion! Je t'aime beaucoup, mais pas de cette façon! Je suis désolée!
- Tu n'as même pas essayé! Tu passes ton temps à rêver à Legolas! Mais il n'est pas là alors que moi, je suis toujours près de toi. Mais tu ne me vois même pas!
- Eldarion, s'il te plaît. Ne rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà.
- Je devrais peut-être m'en aller quelques mois, moi aussi. Peut-être qu'ainsi, je te manquerais.
- Je t'en prie, j'ai besoin de toi! Ne m'abandonne pas, pas maintenant…
- Je… je suis désolée, Nimroël, mais je crois que j'ai vraiment besoin de changer d'air.
- Eldarion! Ne me laisse pas toute seule.
- Demande donc à ton elfe de te tenir compagnie. Tu ne seras pas toute seule.
- Je lui ai demandé de ne pas revenir. Parce que tu étais là, justement. Parce que tu étais prêt à tout faire pour que je ne sois pas triste. Et maintenant, tu veux partir?
- Il faut réellement que m'éloigne de toi quelque temps.
- Non!
Il y eut un long silence. La jeune fille pleurait doucement en secouant la tête.
- Il vaudrait mieux que tu sortes maintenant, kuruni, murmura Eldarion au bout d'un moment.
Nimroël recula lentement vers la porte. Puis elle hésita quelques secondes, la main sur la poignée.
- Dors bien, Nimroël, murmura Eldarion
- Bonne nuit, nessa haryon, répondit-elle de la même façon.
Les semaines et les mois passèrent rapidement. Nimroël parvenait parfois à provoquer à nouveau la vision, mais elle n'en tirait aucune information supplémentaire. Elle n'arrivait pas non plus à trouver le courage de parler à Arwen. Eldarion était parti patrouiller sur les routes du Royaume et la jeune fille se sentait plus seule que jamais.
Par une nuit froide et pluvieuse, Nimroël se rendit dans la chambre de Nessalian pour tenter de provoquer une vision. La fillette venait d'avoir douze ans et elle était sur le point de devenir la plus jolie jeune femme sur la Terre du Milieu. Chaque fois qu'elle la regardait, la jeune Maia sentait sa gorge se serrer et ses yeux se remplir de larmes. Parce que Nessalian ne deviendrait probablement jamais une jeune femme.
Nimroël était agenouillée à côté du lit de Nessalian et elle tenait la main de l'enfant. Les yeux fermés, elle essayait de se détendre et de se concentrer suffisamment pour déclencher la vision.
- Gilraen? demanda très doucement Arwen, derrière elle.
La jeune fille se releva très lentement, tenant toujours la main de Nessalian. Puis, très doucement, elle reposa la petite main sous les couvertures et recula pas à pas vers la porte. Elle ne voulait pas se retourner pour ne pas avoir à regarder Arwen. L'elfe posa délicatement ses mains sur ses épaules et les deux amies sortirent à reculons de la chambre.
Arwen conduisit ensuite Nimroël dans son petit salon et l'installa confortablement dans son fauteuil préféré.
- Que faisais-tu dans la chambre de ma fille? demanda l'elfe d'une voix douce.
La tête baissée, Nimroël fixait ses mains et elle croisait et décroisait ses doigts.
- Gil?
- J'ai eu une vision, murmura finalement la jeune Maia.
- De Nessalian?
Nimroël hocha lentement la tête.
- Je ne comprends pas, dit Arwen. Quand as-tu eu cette vision? Et pourquoi étais-tu dans la chambre de Nessalian en pleine nuit?
- Je… j'ai eu… la première vision, il y a… plusieurs années. Et depuis, j'essaie de la reproduire pour… pour avoir plus d'informations.
- Plusieurs années?
- Oui, souffla la jeune fille.
- Combien d'années? insista l'elfe.
Durant quelques secondes, Nimroël essaya de répondre, mais aucun son n'arrivait à franchir ses lèvres.
- Depuis quand sais-tu que ma fille va mourir? redemanda Arwen d'un ton dur.
- P… Presque… presque neuf ans.
Les yeux de l'elfe se mirent à briller de colère et Nimroël se recroquevilla dans le fauteuil.
- Pour qui te prends-tu?
- …
- De quel droit joues-tu avec la vie de mon enfant?
- …
- Pourquoi n'as-tu rien dit pendant aussi longtemps?
- Je suis désolée.
- Désolée? C'est tout ce que tu trouves à dire?
Chaque fois que Nimroël pensait que la colère d'Arwen était à son maximum, la fureur de l'elfe semblait augmenter d'un cran.
- Pourquoi n'as-tu rien dit? continua la Reine.
- Je voulais attendre.
- Attendre quoi? Qu'il soit trop tard?
- Non, bien sûr que non.
Fatiguée de se faire haranguer, la jeune fille commençait à perdre patience elle aussi.
- Alors pourquoi n'as-tu rien dit? Pendant aussi longtemps?
- Je voulais trouver une façon de la sauver. Je voudrais tant pouvoir…
- Et Aragorn? Et moi? Il ne t'est pas venu à l'idée que nous voudrions la protéger nous aussi?
- Je… oui… mais…
- Mais quoi?
- Rien…
- Rien? Tu joues avec la vie de mon enfant et quand je te demande pourquoi, tu réponds « rien »?
- Je ne joue pas! cria Nimroël, sortant soudainement de son fauteuil et faisant face à Arwen. Vous croyez réellement que ça m'amuse d'avoir ces visions? Je n'en veux pas. Je n'en ai jamais voulu!
Il y eut alors un long silence. Les deux amies semblaient lutter pour reprendre leur calme.
- J'avais le droit de savoir. Aragorn avait le droit de savoir, dit Arwen plus doucement.
- Non!
L'elfe paraissait si étonnée que la jeune fille aurait pu en rire.
- Quoi?
- Vous n'avez aucun droit sur mes visions, Arwen. Malgré tout le respect que j'éprouve pour vous, ce sont mes visions. C'est à moi qu'elles sont imposées! C'est moi qui dois contempler la mort. C'est sur moi que repose ce fardeau. C'est moi qui dois m'efforcer de noter les détails afin de comprendre ce qui se passe, afin d'avoir une chance de la changer.
- Mais c'est de mon enfant qu'il s'agit. Ma petite fille!
Nimroël se rassit lentement, puis elle ramena ses jambes contre sa poitrine et posa le menton sur ses genoux.
- Je suis désolée, murmura-t-elle.
- Raconte-moi ta vision.
- Il n'y a rien à raconter…
- Gilraen! l'interrompit brusquement Arwen.
- Laissez-moi terminer! hurla la jeune fille, au bord des larmes.
Arwen inclina légèrement la tête. Nimroël s'efforça de reprendre son calme et durant quelques minutes, elle ne dit rien. L'elfe attendait patiemment. Puis, d'une voix presque normale, la jeune fille expliqua sa vision de la mort de Nessalian. Elle l'avait vue tellement de fois et l'avait analysée avec Eldarion encore plus fréquemment qu'elle n'avait aucune difficulté à tout expliquer en détail.
Une fois qu'elle eut terminé, elle poussa un soupir de soulagement. En voyant l'air triste d'Arwen, elle se sentit un peu coupable de lui avoir causé autant de peine, mais après tout, c'était elle qui l'avait demandé, exigé même. Puis la colère de la jeune fille revint subitement. Les elfes se pensaient tellement supérieurs, parfois, avec leurs millénaires d'existence. Ils croyaient avoir toutes les réponses. Eh bien, tant mieux si Arwen reprenait les choses en main. Nimroël pouvait à présent la laisser se débrouiller avec les décisions à prendre.
- C'est tout? demanda tout à coup l'elfe d'un ton découragé.
- C'est chaque fois la même chose. Je suis incapable d'avoir plus d'informations.
- Mais c'est si peu.
- Je vous l'ai pourtant dit des dizaines de fois! Mes visions ne servent à rien! En fait, j'aurais dû faire ce que je fais depuis des années: bloquer la vision.
- Si tu n'avais pas bloqué toutes ces visions, comme tu le dis, tu aurais peut-être plus de contrôle dessus à présent, lui reprocha Arwen durement.
Cette remarque fit très mal à Nimroël et son sentiment de culpabilité revint en force. Et comme chaque fois qu'elle se sentait attaquée, surtout lorsqu'il s'agissait de ses pouvoirs, elle chercha une réplique cinglante.
- Je n'ai pas encore deux cents ans, Arwen, alors vous excuserez mon manque d'expérience, dit-elle agressivement.
L'elfe soupira, mais ne dit rien.
- Mais expliquez-moi une chose, continua la jeune fille. Votre père doit bien avoir plus de six mille ans? Pourtant, il n'a pas pu empêcher votre mère d'être enlevée par les orcs.
Devant l'air estomaqué d'Arwen, Nimroël eut, durant un très court instant, un sentiment de triomphe. Mais ce sentiment disparu presque aussitôt, devant la fureur de l'elfe.
- Je t'interdis de dire une telle chose! dit Arwen d'un ton glacial.
La jeune fille fut soudainement effrayée par l'elfe. Jamais elle n'aurait cru que cette dernière puisse manifester une telle colère. Durant un moment, elle crut même qu'elle allait la gifler.
- Tu n'as pas le droit de juger mon père!
Nimroël aurait aimé répondre quelque chose pour apaiser Arwen, mais elle n'arrivait pas à réfléchir correctement. Elle aurait aimé s'excuser. Elle n'avait pas eu l'intention de manquer de respect au Seigneur Elrond. Mais d'une certaine façon, sa question était justifiée, même si elle ne l'avait pas posée de la bonne façon ni au bon moment. Si le Seigneur Elrond, avec sa grande sagesse, n'avait pas pu prévoir une telle catastrophe, comment la jeune fille pouvait-elle espérer arriver à contrôler ses visions?
Une soudaine vague de tristesse envahit Nimroël au souvenir du Seigneur d'Imladris. L'elfe lui manquait cruellement tout à coup. Elle aurait tout donné pour qu'il soit là, à présent. Malgré ce qui les avait souvent opposés, malgré son attitude arrogante et même condescendante parfois, la jeune fille l'avait aimé de tout son coeur.
Se méprenant sur le silence de la jeune fille, Arwen s'avança vers celle-ci les yeux brillants de colère.
- Dire que mes frères te considèrent comme une petite soeur. Et moi aussi, je me suis laissée prendre à tes airs charmeurs. Nous t'avons accueillie dans notre famille. Et mon père! Après tout ce qu'il a fait pour toi, comment peux-tu dire de telles choses? Tu ne mérites pas notre affection.
Le coeur brisé, Nimroël baissa tristement la tête. Arwen avait raison, elle ne méritait pas toute l'affection que lui portaient Arwen et sa famille.
- Sors d'ici, dit l'elfe d'une voix glaciale.
Figée sur place, Nimroël fut incapable de faire le moindre mouvement malgré son envie de s'enfuir.
- Sors, Gilraen, répéta Arwen.
La jeune fille secoua la tête, cherchant à retrouver le contrôle de ses jambes tremblantes.
- Nimroël, je t'ai demandé de sortir, dit l'elfe pour la troisième fois.
Prenant une vive inspiration, Nimroël se mit à marcher vers la porte que lui indiquait Arwen. Elle s'efforçait de retenir ses larmes et elle tentait également de ne pas se mettre à courir.
Comment elle parvint à ses appartements, la jeune fille n'aurait pas pu le dire même si sa vie avait été en jeu. Mais elle se retrouva dans son salon, assise dans son fauteuil préféré, les genoux repliés sous elle. Les fenêtres de la petite pièce avaient cette couleur grisâtre qui annonçait l'aube.
Pour se dégourdir les jambes, Nimroël se leva et se mit à tourner en rond dans son salon. Elle repensait à ce qui s'était passé avec Arwen et une douleur sourde lui étreignait le coeur. Et puis, elle avait une peur bleue que l'elfe ne veuille plus d'elle. Ne plus être la première Dame de la Reine du Gondor, ça, elle s'en fichait totalement. Mais à l'idée qu'Arwen puisse lui demander de partir, de quitter la citadelle, une peur panique l'envahissait et rendait sa respiration difficile.
Lorsque le soleil apparut au-dessus du Mordor, Nimroël sentit que l'une des Dames d'Arwen se dirigeait vers ses appartements. Elle s'empressa donc de lancer un sortilège pour bloquer sa porte. Tulia frappa d'abord doucement sur le battant de bois. Puis, n'obtenant aucune réponse, elle frappa plus fortement.
- Ma Dame, dit-elle. La Reine désire vous parler.
La jeune fille resta immobile et silencieuse. Tulia essaya alors d'ouvrir la porte, sans succès. Elle frappa alors si brusquement sur le battant de bois que Nimroël sursauta.
- La prochaine fois, ce sont les gardes qu'elle enverra pour vous chercher! menaça-t-elle, avant de repartir rapidement.
La jeune fille ne s'inquiétait pas vraiment des menaces de Tulia. Elle n'y croyait qu'à moitié et puis de toute façon, il faudrait bien plus que quelques gardes pour l'obliger à ouvrir sa porte si elle ne le souhaitait pas.
Le temps s'écoula ensuite très lentement. Les dames d'Arwen venaient tour à tour frapper à la porte de Nimroël qui refusait toujours de répondre. Ce ne fut que le deuxième jour, alors qu'elle avait décidé d'aller faire quelques pas dans la citadelle, que la jeune fille réalisa qu'on lui avait apporté un plateau garni de nourriture. Il était là, posé sur une petite table, juste à côté de sa porte. Nimroël mourait de faim, mais elle s'entêta à ne pas y toucher. Elle préféra descendre aux cuisines sans se faire voir et y dérober quelques trucs à grignoter.
La troisième journée commença de la même façon que les autres jours. Nimroël se leva tard après une longue nuit à se tourner et se retourner dans son lit. Elle fit une rapide toilette, mit l'une de ses robes les plus confortables et s'installa dans son salon pour lire. Mais comme d'habitude, elle fut incapable de se concentrer sur son livre et elle se contenta de fixer les petits caractères runiques sur la page blanche.
Elle aurait voulu aller se balader dans les jardins malgré le temps froid et pluvieux, mais franchir les portes de la citadelle sans qu'on le sache était plus compliqué qu'il n'y paraissait. Elle aurait pu sortir en demandant aux gardes de lui ouvrir, après tout, elle n'était pas prisonnière, mais elle voulait rester cachée. C'était puéril, elle s'en rendait bien compte, mais c'était plus fort qu'elle. Et puis, sans vouloir se l'avouer, elle craignait qu'on l'empêche de revenir dans la tour une fois qu'elle serait dehors.
Le temps s'étira donc péniblement. Puis, alors que le soleil était couché depuis peu, Nimroël sentit la présence d'Arwen dans le couloir menant à ses appartements. Son coeur se mit à battre plus fortement. Elle réalisa tout à coup à quel point l'elfe lui manquait. Et pourtant, elle ne se réjouissait pas de sa venue. C'était trop tôt! Beaucoup trop tôt pour que son amie lui ait pardonné. Si elle lui pardonnait jamais. La jeune fille chassa cette pensée angoissante de son esprit.
Nimroël n'avait eu aucun remords à ignorer les Dames de compagnie de la Reine, mais elle se sentait incapable de réserver le même traitement à l'elfe. Elle annula donc le sortilège qui bloquait sa porte et utilisa ses pouvoirs pour entrouvrir le battant. À peine une minute plus tard, Arwen entra dans le petit salon.
- Bonsoir, dit-elle de sa voix douce.
La jeune Maia inclina la tête en guise de réponse. Les sortilèges que lui avait enseignés Radagast ainsi que les enseignements d'Orophïn lui permettaient de garder une apparence de calme, mais elle craignait que sa voix ne trahisse ses émotions à la première occasion.
- Comment te sens-tu? On m'a dit que tu n'avais pas touché aux repas qu'on t'a apportés.
- Je vais bien. Je n'ai pas faim, c'est tout.
Arwen soupira.
- Tu dois manger, Gil, dit-elle.
Nimroël haussa les épaules. Elle était heureuse de voir que l'elfe s'inquiétait pour elle, mais plus les minutes passaient et plus elle se sentait angoissée. Comme si elle pressentait ce que son amie allait lui dire.
- Gilraen, j'aimerais que tu ailles passer quelque temps à Imladris, dit finalement Arwen.
La jeune fille baissa tristement la tête. Elle n'était pas du tout surprise de la demande de l'elfe. Mais elle ne voulait pas se rendre dans la vallée. Elle ne voulait pas s'éloigner de Nessalian. Ni d'Arwen, d'ailleurs.
- Je pense que cela te ferait du bien de passer quelques mois là-bas, ajouta l'elfe.
Étonnamment, cette remarque mit Nimroël en colère. Qu'Arwen lui demande de partir, elle pouvait le comprendre. Mais qu'elle lui présente la chose comme si c'était une bénédiction pour elle, c'était plus difficile à avaler.
- Si vous voulez que je parte, alors dites-le tout simplement.
- Je t'en prie, Gil, ne complique pas tout.
- Moi, je complique tout?
Arwen soupira, encore une fois.
- Très bien, alors disons que je souhaite que tu t'éloignes quelque temps.
- Je pourrais rester ici. Vous ne sauriez même pas que je suis là.
- Il ne serait pas bon pour toi de rester enfermée ici, sans voir personne.
- Parce que vous croyez que c'est mieux pour moi de partir?
- Oui, c'est ce que je crois. Tu n'aimes pas cette tour, Gil, je le sais bien. Ça fait des années que tu ne t'es pas liée d'amitié avec qui que ce soit. Tu évites tout le monde, tu ne sors plus t'amuser. Tu ne vas plus chasser. C'est à peine si tu vas parfois galoper dans les champs autour de la cité.
Arwen avait raison. Depuis qu'elle avait eu cette vision de la mort de Nessalian, Nimroël n'avait plus le coeur à rien. La jeune fille haussa les épaules. Et puis après, qu'est-ce que ça changeait? Elle ne serait pas plus heureuse à Imladris, surtout en sachant qu'Arwen ne voulait plus la voir.
- Puisque vous ne voulez plus de moi, alors renvoyez-moi! Mais je partirai quand je le voudrai et j'irai où je voudrai! Vous ne pouvez pas m'obliger à partir! Personne ne le peut. Si je verrouille cette porte, il vous faudra un bélier, un très gros bélier, pour la défoncer!
- Tu souhaites vraiment que ça se passe ainsi, demanda l'elfe.
- Oui! cria Nimroël.
Malgré tous ses efforts, la jeune fille avait perdu son sang-froid. Et surtout, la colère était pour elle le seul moyen de ne pas se mettre à pleurer.
- Très bien, si c'est ce que tu veux, tu n'es plus à mon service, Gilraen.
Il y eut alors un long silence. Nimroël luttait de toutes ses forces pour retenir ses larmes. Elle avait mal au coeur et avait du mal à respirer. Elle aurait voulu supplier Arwen de lui permettre de rester, mais son orgueil l'en empêcha.
- Alors, sortez de chez moi, murmura-t-elle sèchement.
Arwen tourna les talons et quitta la pièce en refermant doucement la porte derrière elle.
Nimroël n'aurait su dire combien de temps s'était écoulé lorsque quelqu'un frappa de nouveau à sa porte. Elle avait été si perturbée par sa dernière discussion avec Arwen qu'elle n'avait même pas réalisé que quelqu'un approchait.
Elle fut surprise quand elle réalisa qu'il s'agissait d'un homme. C'était sans doute l'un des gardes. La jeune fille décida de l'ignorer lui aussi. Malheureusement, contrairement aux dames d'Arwen, qui étaient reparties au bout de quelques minutes seulement, le garde resta devant sa porte. Puis, quelques heures plus tard, un deuxième homme vint rejoindre le premier, qui repartit alors, presque aussitôt.
Nimroël était estomaquée. Arwen avait fait poster un garde à sa porte! La jeune fille était furieuse. Sans réfléchir, elle ouvrit la porte et se planta sous le nez du garde en le fusillant du regard.
- Que voulez-vous? lui demanda-t-elle froidement.
- La Reine vous fait porter ceci, lui dit-il en lui tendant une petite bourse.
Trop étonnée pour répondre, Nimroël prit le petit sac de cuir et le garde repartit aussitôt. La jeune fille referma la porte et s'y appuya un instant en fermant les yeux. Puis elle se dirigea vers la petite table qui se trouvait au milieu du salon et elle y déversa le contenu du sac. De nombreuses pièces de monnaie se répandirent sur la table et la jeune fille émit une série de jurons. Il y avait là une très importante somme d'argent.
Pour qui Arwen la prenait-elle? Elle n'avait jamais voulu être payée. La Reine lui offrait de l'argent pour qu'elle parte! Du point de vue de Nimroël, c'était la pire insulte qui soit. Une rage incontrôlable l'envahit. Elle se mit à trembler et tout son corps se couvrit de sueur. Elle avait mal au coeur et un étau lui enserrait la tête. Elle ne voulait pas de cet argent. Elle n'en voulait pas! Elle n'en voulait pas!
Sous l'emprise de la rage qui l'habitait, Nimroël utilisa ses pouvoirs et projeta violemment toutes les pièces de monnaie dans toutes les directions. Elles percutèrent les fauteuils et firent des trous dans le tissu les recouvrant, laissant sortir la bourre. Elles heurtèrent les meubles et firent voler des éclats de bois dans tous les sens. Elles fracassèrent les fenêtres et les nombreux débris de verre tombèrent au bas de la tour. Et la plupart des pièces finirent leur course dans les murs de pierres du salon et s'y enfoncèrent presque complètement.
La bouche ouverte, la jeune Maia haletait. Pour la première fois depuis des années, la petite étoile sur son omoplate la faisait souffrir. Mais la douleur lui importait peu. Les yeux écarquillés, elle contemplait le gâchis qu'était devenu son petit salon. On aurait dit qu'une terrible bataille avait eu lieu dans la pièce. Et soudain, l'horreur de ce qu'elle venait de faire la frappa. Elle avait perdu le contrôle de ses pouvoirs! Elle aurait pu blesser ou même tuer quelqu'un. Elle poussa un long gémissement! Comment avait-elle pu faire une telle chose?
Aussi rapidement que possible, Nimroël alla préparer ses affaires. Elle remplit un sac avec ses vêtements de voyage. Puis elle roula quelques couvertures pour en faire un ballot. Elle prit ensuite une petite boîte de carton au fond de l'une des armoires et elle y déposa tous les objets de valeurs qu'elle possédait. Il y avait la petite boîte argentée sculptée dans du bois de mallorne et dans laquelle la magnifique parure que lui avait offerte Galadriel brillait doucement. Il y avait également la jolie sculpture de verre représentant un dauphin et le cristal de Saroumane. Et pour finir, il y avait le splendide diamant de Hareth qui était maintenant serti dans une superbe monture de mithril. Le tout tenait dans une petite boîte et ne pesait pas grand-chose. La jeune fille soupira tristement.
Ramassant ses trésors et ses bagages, Nimroël sortit de la pièce et referma la porte derrière elle. Puis, se concentrant, elle lança le puissant sort que lui avait appris Radagast pour verrouiller la porte. Si quelqu'un souhaitait entrer dans ses appartements, il aurait fort à faire. Elle se glissa ensuite sans être vue jusqu'au bureau d'Aragorn. Elle s'assura que le Roi n'était pas là puis elle ouvrit lentement la porte et se glissa vivement par l'ouverture. Elle alla ensuite déposer sa boîte aux trésors bien en vue sur le bureau. Elle prit ensuite une plume, de l'encre et un bout de papier puis elle griffonna un court message pour Aragorn où elle lui demandait de garder ses biens jusqu'à ce qu'elle revienne. Elle y expliquait également ce qu'elle souhaitait faire avec, si jamais elle ne revenait pas.
Finalement, toujours dissimulée, elle se rendit à l'entrée de la tour. Elle utilisa ses pouvoirs pour ouvrir les deux grandes portes d'un seul coup, sous l'oeil ahuri des deux hommes qui y montaient la garde. Et avant que ceux-ci n'aient le temps de réagir, elle franchit les portes avec un léger pincement au coeur. Peut-être ne reviendrait-elle jamais dans cette tour. Malgré son peu d'attachement à la construction de pierres blanches, elle éprouvait quelques regrets. C'était surtout sa séparation d'avec Arwen qui la rendait triste, mais sa colère était encore assez fraîche pour que sa tristesse en soit atténuée.
Le soleil d'un rouge intense descendait lentement dans la mer. Ses reflets coloraient les tours et les diverses constructions qui entouraient toute la baie de Mithlond, le nom sindarin des Havres Gris, et formaient la ville du même nom. Celle-ci était quasiment déserte à présent, alors que la veille, il y avait eu plus de deux cents elfes dans la cité. Mais ces derniers étaient montés sur les deux grands bateaux amarrés aux quais et ils avaient quitté la Terre du Milieu, à l'aube.
Debout au sommet de la tour qui se trouvait à l'extrémité sud de la baie, Nimroël observait la mer. Cela faisait près d'une semaine qu'elle se trouvait aux Havres Gris et elle venait admirer le coucher du soleil chaque soir. La beauté du spectacle lui faisait monter les larmes aux yeux. À moins que ce ne soient les rayons du soleil qui blessaient ses yeux.
- Alors, vous voilà donc, charmante enfant, dit doucement un elfe derrière elle.
La jeune fille se retourna vivement et se retrouva face à face avec le Seigneur Círdan. Elle observa celui-ci un long moment, sans rien dire.
- Décidément, malgré toutes ces années, je vous fais toujours le même effet, mademoiselle, ajouta l'elfe d'un ton moqueur.
Nimroël réalisa alors qu'elle avait la bouche ouverte et elle la referma vivement. Puis elle rougit alors que Círdan se mettait à rire.
- Si j'étais plus jeune et si vous n'étiez pas une enfant, je crois que je vous épouserais, dit encore l'elfe. Juste pour avoir le plaisir d'admirer vos yeux chaque jour.
La jeune fille était à présent aussi rouge qu'un coquelicot tandis que l'elfe riait doucement.
- Allez, j'arrête de vous taquiner si vous acceptez de me dire bonjour.
- Bonjour, murmura Nimroël après quelques secondes de silence.
- Ah! Voilà, elle a retrouvé la voix!
- Vous… vous avez dit que vous arrêteriez de me taquiner, répliqua la jeune fille.
L'elfe se remit à rire et cette fois, Nimroël eut un pâle sourire. Le charpentier de navire lui paraissait tellement étrange.
- Allez, venez manger, je vous invite, proposa Círdan. Cela fait une semaine que je vous vois errer sur les quais, invisible au milieu de tous. Je suis sûr qu'un bon repas chaud vous fera le plus grand bien.
- Vous… vous me voyez même lorsque je suis dissimulée? demanda la jeune fille.
- À mon âge, mon enfant, il faut plus qu'un simple sortilège pour tromper mes yeux.
- Vous êtes très vieux?
L'elfe hocha la tête, un léger sourire flottant sur les lèvres.
- Je crois bien que je suis à présent le plus âgé de tous les elfes sur la Terre du Milieu.
Impressionnée, Nimroël s'inclina gracieusement devant l'elfe.
- Nous serions plus à l'aise devant un bon feu pour discuter. Vous venez?
Nimroël secoua lentement la tête.
- Je ne suis pas venue pour ça, vous savez. Je voulais juste voir les bateaux... et la mer.
- Et dire que je croyais que vous étiez venue pour me voir, répondit l'elfe d'un ton sarcastique.
La jeune fille rougit de nouveau, réalisant soudain à quel point elle se montrait impolie.
- Je ne voulais pas vous offenser, murmura-t-elle.
Círdan se remit à rire, moqueur.
- Je vous taquinais, petite. Allez, venez, je suis sûr qu'une soirée en votre compagnie sera des plus distrayantes.
- Je… je préfère être seule, murmura-t-elle tristement.
- Vraiment? C'est pourtant fort triste d'être seul.
Nimroël haussa les épaules.
- Il vaut mieux que je m'y habitue, je crois. Vu la façon que j'aie de me mettre à dos tous ceux que je croise.
L'elfe se mit à rire.
- Vous croyez que nous ne nous disputons jamais? Nous avons eu plus que notre part de conflits, je vous assure. Mais nous arrivons presque toujours à nous réconcilier. Il ne faut pas vous en faire inutilement.
La jeune fille haussa les épaules, encore une fois. Puis elle eut un frisson comme le vent se levait.
- Allez, venez, répéta l'elfe pour la troisième fois. Venez vous réchauffer chez moi. Vous me raconterez tout ça.
Sans protester davantage, la jeune fille suivit l'elfe jusque chez lui. Ce dernier habitait dans une petite maison blanche, au centre de la baie, presque tout en haut de la cité. La pièce principale, très grande, était meublée de quelques fauteuils placés autour d'une immense cheminée ainsi que d'une longue table très haute, sur laquelle des plans de bateaux étaient étalés. Quelques étagères étaient également alignées le long des murs, remplies de rouleaux de parchemins. Tout au fond de la pièce, une étroite porte donnait sur une petite chambre n'ayant qu'une minuscule fenêtre. Et de l'autre côté, une arche de pierre donnait sur la cuisine.
Círdan installa Nimroël dans un profond fauteuil, tout près de la cheminée où brûlait un feu très chaud, et lui servit une coupe d'un vin délicieux. Puis il s'affaira un long moment dans la cuisine, préparant le repas. La jeune fille ferma les yeux et se reposa durant ce temps.
- J'espère que vous aimez les helf, lui lança tout à coup l'elfe depuis la cuisine.
Intriguée par ce mot qui lui était inconnu, Nimroël se leva lentement de son fauteuil et se rendit dans la cuisine.
- Les quoi? demanda-t-elle doucement.
Círdan lui pointa les coquilles d'huîtres, à présent vides, empilées sur l'un des comptoirs.
- Je suis désolé, je ne connais pas ce mot dans la langue commune, dit-il.
- Ce sont des huîtres, je crois, dit la jeune fille.
- Alors, vous aimez les huîtres? redemanda l'elfe.
- Pas si elles sont crues, répondit Nimroël d'un air embarrassé.
- Ça tombe bien puisqu'elles sont dans la soupe, dit Círdan en riant.
Nimroël lui sourit en retour avant de retourner s'asseoir devant la cheminée.
Au bout de longues minutes, le Seigneur Círdan revint dans la grande pièce, portant un plateau sur lequel se trouvait un bol fumant de soupe aux huîtres et une petite assiette remplie de minces biscuits salés. Il posa le plateau sur les genoux de la jeune fille en lui souhaitant bon appétit. Puis il retourna dans la cuisine chercher un second plateau garni de la même façon et il s'assit dans le fauteuil en face d'elle.
- Vous m'excuserez, je n'ai pas de table ni de chaises, dit-il.
- C'est très bien comme ça, répondit la jeune fille, amusée.
- Allez, mangez pendant que c'est chaud.
Nimroël goûta la soupe et elle écarquilla les yeux de surprise. Elle n'avait jamais rien mangé d'aussi bon, pas même en Lothlórien où la nourriture était pourtant excellente.
- C'est délicieux, dit-elle.
- C'est très simple à faire. Je vous montrerai, si vous le voulez.
À l'idée d'apprendre à cuisiner en compagnie de l'elfe le plus vieux de la Terre du Milieu, la jeune fille eut un petit rire. Puis elle se concentra sur la soupe et à mesure qu'elle avalait son repas, un grand bien-être l'envahissait.
- Alors, que comptez-vous faire, mademoiselle? demanda Círdan une fois le souper desservi.
Nimroël haussa les épaules. Elle avait quitté Minas Tirith il y avait plus de dix mois de cela. Elle avait d'abord erré de ville en ville, logeant dans des auberges. Puis elle avait eu l'idée d'aller rendre visite à Elanor, dans la Comté. Et elle avait passé tout le printemps de même que l'été auprès de la hobbit. Tout le monde avait été très gentil avec elle, mais la bonne humeur constante des hobbits ainsi que leur curiosité sans limites avait fini par la mettre mal à l'aise et elle avait décidé de partir.
La destination suivante lui avait paru évidente, étant donné qu'elle se trouvait si près des Havres Gris. Il y avait si longtemps qu'elle voulait voir les bateaux construits par les elfes. Et elle avait eu la chance de pouvoir en admirer deux très grands qui étaient partis le matin même.
- Vous pouvez rester ici quelque temps, si vous le souhaitez, ajouta l'elfe.
Devant l'air hésitant de la jeune fille, il continua:
- Vous pourrez en apprendre plus au sujet de la construction des navires. Je vous trouverai quelque chose d'utile à faire. Et si vous le souhaitez, une fois le prochain bateau terminé, vous pourrez vous embarquer pour Valinor.
- Pourquoi faites-vous ça?
- Quoi donc?
- Tout ça! Vous m'invitez à souper pour commencer et là, vous m'invitez à rester ici.
- Eh bien, comme ça, je pourrai admirer vos yeux chaque jour sans avoir à me marier, plaisanta l'elfe.
Mais Nimroël n'était pas d'humeur à plaisanter.
- Allons, pîn tathar2, tout ça n'est pas grand-chose.
- Je peux me débrouiller seule, vous savez.
- Bien sûr. Mais la vie est triste quand on est seul, je vous le répète. Et puis, n'avez-vous pas envie de voir comment on construit un bateau?
- Oui, mais…
- Alors j'aurai bien du plaisir à vous enseigner quelques trucs à ce sujet. Vous savez, c'est l'un de nos plus grands plaisirs, de transmettre notre savoir à nos enfants. Et nous en avons si peu.
- Je ne suis pas une enfant, protesta la jeune fille pour la millième fois au moins.
Le Seigneur Círdan éclata d'un rire joyeux.
- Vous êtes si jeune, petite! Croyez-moi, vous serez considérée comme une enfant encore très longtemps.
Nimroël soupira.
- Je… j'aimerais bien rester un peu ici et vous aider à construire des navires, murmura-t-elle. Mais, je... je ne m'embarquerai pas pour Valinor.
- Vous ne pouvez pas rester éternellement sur la Terre du Milieu.
Nimroël soupira de nouveau.
- Ils vous attendent, vous savez. Elrond et Galadriel.
- Après ce qui s'est passé avec Arwen, je ne pense pas que…
- Et que s'est-il passé, exactement? murmura l'elfe.
- J'ai dit quelque chose... et je... Je ne crois pas qu'elle me pardonnera.
- Qu'avez-vous dit de si grave.
La jeune fille haussa les épaules. Elanor lui avait également demandé ce qui s'était passé, mais elle avait refusé de se confier à la hobbit. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, elle se mit à tout raconter au Seigneur Círdan.
- Eh bien! dit-il doucement, vous êtes douée quand il s'agit de mettre le doigt là où ça fait mal!
- Je suis tellement désolée…
- Allons, cessez de vous torturer l'esprit avec tout ça. Vous avez manqué de tact, bien sûr, mais ce n'est pas si grave.
- Je n'aurais jamais dû poser cette question, surtout pas de cette façon. J'étais furieuse et je... je n'ai pas réfléchi. Arwen a dû croire que je cherchais à blâmer le Seigneur Elrond, mais ce n'était pas du tout mon intention. Jamais je n'aurais cru qu'elle réagirait de cette façon.
- Arwen adore son père et elle était très proche de lui surtout depuis le départ de Celebrian. Et puis, vous savez bien qu'il existe un lien spécial entre un père et sa fille.
Nimroël regarda l'elfe d'un air troublé. Elle ressentait un soudain pincement au coeur, une espèce de regret qui la prit par surprise.
- Si vous le dites, dit-elle d'un ton sarcastique.
- Oh, je suis sincèrement désolé. Je ne voulais pas vous blesser.
- Ce n'est rien, murmura la jeune fille.
- Vous voyez, nous pouvons tous mettre les pieds dans les plats. Mais Arwen vous pardonnera, vous devez être patiente.
- Et si Nessalian meurt, vous pensez toujours qu'elle me pardonnera? demanda brusquement Nimroël.
Le Seigneur Círdan réfléchit quelques secondes avant de répondre.
- Vous n'êtes pas responsable de ce qui se produit dans vos visions, dit-il doucement. Et Arwen le sait. Elle vous demandera bientôt de revenir.
- Comment pouvez-vous en être aussi sûr?
- Je connais la bien. Je l'ai vue grandir. Elle est d'une nature douce et généreuse. Nous sommes longs à nous mettre en colère, nous, les elfes, et il nous faut également du temps pour retrouver notre calme. Mais d'ici quelque temps, elle vous rappellera à elle.
Nimroël soupira doucement. Elle espérait de tout son coeur que l'elfe ait raison.
Il y eut ensuite un long silence. Dans la cheminée, les braises rougeoyaient doucement et la jeune fille se sentait engourdie. Elle bailla à s'en décrocher la mâchoire puis elle s'étira lentement.
- Demain, vous choisirez des appartements dans l'une des maisons d'invités, mais ce soir, vous dormirez dans mon lit, dit soudainement Círdan.
Nimroël bondit de son fauteuil, les joues cramoisies. Encore une fois, l'elfe se mit à se moquer d'elle.
- Vous y dormirez seule, mon enfant, soyez sans crainte.
Et devant la mine toujours embarrassée de la jeune fille, il ajouta:
- Et puis, donnez-moi un peu de crédit. Si je souhaitais vous faire ce genre de proposition, j'y mettrais la forme. Je suis encore très romantique malgré mon âge.
Incapable de trouver le début du commencement d'une réponse adéquate, Nimroël ne disait rien.
- Si vous êtes inquiète, vous pourrez toujours verrouiller la porte avec l'un de vos sortilèges, la taquina encore l'elfe.
La jeune fille eut un pâle sourire. Le Seigneur Círdan était vraiment l'elfe le plus étrange qu'elle connaisse. Mais il ne lui était plus aussi antipathique que lorsqu'elle l'avait rencontré pour la première fois, il y avait bien longtemps. En fait, après les quelques heures qu'elle venait de passer en sa compagnie, elle réalisait que l'elfe était des plus charmant. Et elle devait bien admettre que, contrairement aux Seigneurs Elrond et Celeborn, il n'affichait pas la moindre arrogance, ce qui était plutôt rafraîchissant.
Le dos appuyé contre le tronc d'un mallorne, dans les jardins du sixième cercle, Elladan observait sa soeur marcher de long en large. Le beau visage de celle-ci était durci par la colère qu'il avait provoquée sans le vouloir.
- Je t'ai rarement vue faire preuve d'aussi peu d'indulgence, ma soeur, dit-il d'un ton apaisant.
- Elle m'a menti durant neuf ans, Elladan!
- Elle t'a offert neuf années d'insouciance, répliqua ce dernier.
- Nous avons perdu tout ce temps…
- Allons, Arwen, avec le peu que révèle sa vision, qu'auraient changé ces années?
- Nous aurions pu essayer d'améliorer cette vision.
- Mais elle a essayé. Elle t'a même dit qu'elle a réussi à reproduire la vision de nombreuses fois.
Il y eut alors un long silence seulement troublé par le faible bruit des pas d'Arwen dans les feuilles. Puis l'elfe s'arrêta en face de son frère et elle leva vers lui son regard rempli de tristesse.
- Pourquoi la vision est-elle aussi incomplète? demanda-t-elle d'une voix angoissée.
- Seuls les Valar pourraient te répondre, murmura Elladan.
Il y eut à nouveau un silence. Elladan caressa doucement les longs cheveux d'Arwen.
- Mais ce n'est pas pour ça que tu lui en veux autant, n'est-ce pas? dit-il d'une voix très douce.
- Que veux-tu dire? répondit Arwen, soudainement sur la défensive.
- C'est la remarque qu'elle a faite sur notre père que tu ne peux pas pardonner. À propos de notre mère.
Les yeux d'Arwen brillèrent de colère et elle recula de quelques pas.
- Comment a-t-elle pu dire une telle chose?
- Très simplement…
- Pourquoi prends-tu sa défense?
- Arwen, ne sois pas aussi naïve. À part toi, peut-être, nous nous sommes tous posé cette question.
Incapable de répondre, Arwen tourna le dos à son frère et s'éloigna encore un peu de lui.
- Tu y as pensé aussi, n'est-ce pas? demanda Elladan dans un murmure.
- …
- Il n'est pas infaillible. Je sais que c'est difficile à admettre, mais il peut commettre des erreurs.
- C'est notre père Elladan. Elle n'avait aucunement le droit de le juger!
- Arwen, protesta doucement Elladan.
Il s'approcha doucement de sa soeur et l'attira de nouveau vers lui pour tenter de la réconforter.
- Elle l'aime aussi, Arwen, tu le sais bien, lui murmura-t-il à l'oreille.
Arwen soupira tristement. Oui, elle savait bien que sa jeune amie aimait son père. Mais elle savait également que ce n'était pas aussi simple. Nimroël s'attachait toujours aux gens sans la moindre retenue. Aux elfes du moins. Mais lorsqu'il s'agissait du Seigneur Elrond, elle avait une étrange attitude qu'Arwen n'arrivait pas à s'expliquer.
- Tu l'as poussée vers notre père et je comprends tes raisons. Tu te sens coupable de le faire souffrir alors que déjà, il a été profondément blessé par le départ de Celebrian. Mais Gilraen n'est pas… elle ne peut pas te remplacer, ma soeur.
- Je sais bien. Je ne lui demande pas de me remplacer, Elladan. Je souhaitais juste qu'ils puissent se réconforter l'un l'autre, une fois que je ne serai plus là.
- Ne mets pas ce fardeau sur ses épaules, Arwen. Elle n'est pas encore prête pour ça.
Arwen soupira une nouvelle fois.
- Ne lui en demande pas trop. Elle a besoin de plus de temps.
- Mais le temps passe si vite, Elladan! Et il en reste si peu.
Elladan inspira brusquement. Cette remarque, venant de sa soeur, lui fit réaliser à quel point cette dernière avait changé. Il sentit son coeur se serrer à cette idée. Comme s'il venait soudainement de réaliser que bientôt, très bientôt, il la perdrait pour toujours.
- Pourquoi vivez-vous tout seul, ici? demanda brusquement Nimroël.
Elle était en train de battre quelques oeufs dans un grand bol, pendant que le Seigneur Círdan faisait sauter des champignons dans une poêle. L'elfe lui jeta un regard malicieux, mais il ne répondit pas.
- Je trouve ça étrange qu'un elfe de votre situation fasse la cuisine et la vaisselle, continua la jeune fille.
- Mais j'adore cuisiner, rétorqua Círdan.
Nimroël devait bien admettre que l'elfe était très doué pour ça. Depuis qu'elle vivait à Mithlond, elle avait appris plusieurs recettes très faciles à faire et surtout, absolument délicieuses.
- Vous savez que l'on vous traite d'excentrique? demanda la jeune fille en souriant.
- Ne l'êtes-vous pas vous aussi?
Nimroël s'arrêta de battre les oeufs et elle regarda l'elfe d'un air un peu triste.
- C'est… c'est ce que l'on pense de moi? demanda-t-elle.
- Pourquoi vous souciez-vous autant de ce que l'on pense de vous?
- Je… j'essaie de…
- Et pourquoi voudriez-vous faire comme tout le monde alors que vous êtes si différente de tous?
- N'est-ce pas ce que l'on attend de moi? J'ai appris le sindarin et le quenya, et j'ai fait de mon mieux pour m'intégrer aux elfes. Et maintenant, j'essaie de m'adapter au monde des humains.
- Et comment cela fonctionne-t-il jusqu'ici?
La jeune fille sentit ses joues se colorer et ses yeux s'embuer.
- Pas très bien, dit-elle tristement. Les humains ne m'aiment pas. À Minas Tirith, on me traite de sorcière.
Le Seigneur Círdan se mit à rire.
- Vous êtes une sorcière, pîn tathar3. Et puis, vous n'êtes ni une elfe ni une humaine.
- Je voudrais pouvoir être comme les autres.
- Sottises! Le monde serait d'un ennui si tout le monde se ressemblait!
- …
- Soyez vous-même, c'est ce qui compte le plus. Vous serez plus heureuse ainsi.
- On me reproche souvent de me comporter comme une enfant, protesta Nimroël.
- Et alors? Puisque vous êtes une enfant!
La jeune fille essaya en vain de trouver une réponse adéquate.
- Vous êtes très étrange pour un elfe, finit-elle par dire.
- Merci du compliment.
Nimroël se mit à rire, sa bonne humeur soudain retrouvée.
1 sorcière
2 petit saule
3 petit saule
Merci pour les commentaires sur le dernier chapitre, c'était très apprécié.
Finalement, voici le chapitre 38, une semaine plus tard que je l'espérais, mais j'ai fait bien des choses durant mes vacances sauf écrire. Ce chapitre m'a vraiment arraché le coeur. Mais il était nécessaire pour la suite de l'histoire. J'espère que vous l'apprécierez.
